Abbé Maurice Blanc – L’enseignement musical de Solesmes et la prière chrétienne – Chapitre I

CHAPITRE PREMIER
DOM GUÉRANGER ET LE CHANOINE GONTIER

    I. Prosper Guéranger s’installe au prieuré de Solesmes (1833).

    II. Les premières discussions autour de la restauration grégorienne.

    III. Le chanoine Gontier au congrès de Paris en 1860.

 

I     Prosper Guéranger s’installe au prieuré de Solesmes.

    Le 21 mars 1833, un jeune prêtre célébrait la messe de saint Benoît suivant le rit romain dans l’église d’un prieuré bénédictin abandonné, sis au bord de la Sarthe, en amont et à peu de distance de la petite ville de Sablé. Le prieuré dominait un large paysage, dont la grâce empreinte de majesté n’a cependant rien de mol. Le prêtre n’avait pas 30 ans. Né en 1805 à Sablé dans le diocèse du Mans, ordonné prêtre en 1827 à Tours, il s’était montré aussitôt passionné d’étude et de liturgie. Secrétaire particulier de son évêque, Mgr de la Myre-Morry, avant même d’avoir achevé son séminaire, il ne tardait pas (en 1828) à lui demander la permission d’adopter pour son usage personnel le bréviaire et le missel romain.

    Mais dès 1829 la mort de Mgr de la Myre laissait libre son jeune secrétaire, auquel l’archevêque de Paris, Mgr de Quélen, offrait l’administration de la paroisse des Missions Etrangères. Quelques mois après, le Mémorial Catholique publiait de lui une série d’articles anonymes, intitulés Considérations sur la liturgie catholique, dont la première thèse établissait la nécessité de l’antiquité comme caractère distinctif d’une liturgie authentique 1 . Avant même la fin de cette série d’articles paraissait une Défense des Considérations sur la liturgie catholique, réplique instantanée de l’auteur anonyme des Considérations aux critiques que l’Ami de la religion n’avait pas manqué de lui faire, en dénonçant dans sa thèse une attaque dangereuse pour les liturgies particulières .

    Un tell esprit de décision dans la manifestation de sa pensée, une si prompte fermeté à la défendre, voilà tout l’homme que se montrera, dans sa carrière féconde en travaux et en combats, le Rme Père Dom Prosper Guéranger, fondateur de la Congrégation de France de l’ordre de Saint Benoît, abbé perpétuel de l’abbaye Saint-Pierre de Solesmes.

    Le Mémorial catholique (fondé en 1824) était l’organe de bataille des amis et disciples du trop fameux Félicité Lamennais. Ce qui apparentait alors le jeune prêtre manceau aux idées du tumultueux apologiste breton, c’était le culte passionné de la tradition 2 . N’était-il pas fatal que la génération le l’abbé Prosper Guéranger fut soulevée par la plus vive réaction contre les excès de la Révolution ? Elle écoutait l’appel des prophètes du passé, un Joseph de Maistre, un de Bonald, un Lamennais d’avant l’Avenir.

    Et encore, n’était-ce pas le doctrinaire libéral de l’Essai sur l’indifférence, mais le polémiste ultramontain de la Tradition de l’Église sur l’institution des évêques, que l’abbé Guéranger suivit ,jamais dans Lamennais. On n’étudie plus de nos jours, lui écrivait-il, l’antiquité ecclésiastique, et pourtant il est bien clair que la théologie n’a pas d’autre but. Mais quel contraste entre le maître superbe et son candide admirateur ! Lamennais, fourvoyé dans le sacerdoce, ne parvenait pas à trouver le salut que ses directeurs de conscience successifs lui avaient imposé d’y chercher contre l’inquiétude qui dévorera sa nature maladive jusqu’à la fin. Au contraire, Guéranger aimait l’Église, l’Église romaine, comme on aime sa mère, d’un amour d’enfant qui ne mesure ni ne compare. C’est elle qu’il voulait servir, en restaurant en France  » des moines comme ceux que le cloître bénédictin donnait à l’Europe au Moyen Age, … des hommes au génie vaste, original, approprié à la société contemporaine. Papes, docteurs, hommes d’État, tout était moine à cette époque « . A Solesmes, dans le prieuré silencieux dont il était venu souvent visiter les bâtiments abandonnés pendant ses congés d’écolier au collège royal de Sablé, l’abbé Guéranger méditerait de  » refaire à petit bruit une miniature de son cher Moyen Age « .

    Quand il s’ouvrit de ce projet au solitaire de la Chesnaie, lui-même préoccupé au même moment de créer une société d’ecclésiastiques consacrés aux hautes études et à l’apostolat (le la pensée, celui-ci lui objecta que, dans l’ordre bénédictin, il y avait le chœur.  » Je lui répondis, écrira plus tard Guéranger, que c’était là précisément ce qui me le faisait choisira  »

    Le chœur ? Pourquoi choisir le chœur ? Assurément, à son âge, le jeune Guéranger n’était pas indemne du frémissement romantique qui secouait son époque. Les Considérations sur la liturgie catholique sont exactement contemporaines de la bataille d’Hernani (21 février 1830), et il ne nous surprend pas d’y découvrir des  » morceaux  » pathétiques.

    Eh ! qui n’a tressailli mille fois aux accents de cette musique grave qui, malgré son caractère sévère, s’anime du feu (les passions et jette l’âme agrandie dans une rêverie religieuse mille fois plus enivrante que la voix imposante des grandes eaux dont parle l’Écriture ? Qui n’a goûté le charme de tant de morceaux sublimes ou originaux, empreints du génie des siècles qui ne sont plus et n’ont pas laissé d’autres traces ? Qui n’a frémi au simple chant de l’office des morts où le tendre et le terrible sont si admirablement mêlés ? Quel chrétien a jamais pu écouter le chant pascal de l’Haec dies sans éprouver un sentiment vague de l’infini, comme si Jéhovah lui-même faisait retentir sa voix majestueuse ? Et qui jamais a entendu, aux solennités de l’Assomption et de la Toussaint, un peuple entier faire résonner les voûtes sacrées des accents inspirés du Gaudeamus, sans se trouver reporté à travers les âges à l’époque où les échos de Rome souterraine retentissaient de ce chant triomphal, alors que l’empire achevant péniblement sa course, l’Église commençait ses destinées éternelles 3  ?

    Bien romantique aussi, le ton de la condamnation péremptoire portée sur l’œuvre des liturgistes modernes du XVIIe et du XVIIIe siècle, notamment sur les livres de chant alors en usage à Paris,

    composition monstrueuse, dont presque tous les morceaux sont aussi fatigants à exécuter qu’à entendre. Dieu voulut aussi faire sentir par là qu’il est des choses que l’on n’imite pas, parce qu’on ne doit jamais les changer 4 .

    Mais il y a autre chose. En choisissant le chœur et en rêvant de faire revivre le prieuré de Solesmes, l’abbé Guéranger voulait rendre leur voix aux pierres sacrées d’une église construite pour servir d’écrin à la prière des moines, ces moines dont il enviait la mission d’avoir été les gardiens de la tradition très pure de la liturgie romaine. Intuition de génie, celle qui amena le jeune fondateur à lier la restauration de la liturgie à la restauration du chant, et à donner à celle-ci comme base la pratique du chœur. Alors que, à la même période du XIXe siècle, tant de musicologues allaient s’épuiser à fouiller les bibliothèques de l’Europe et à découvrir partout de nouveaux dépôts de manuscrits, à publier force découvertes aussitôt abandonnées et à discuter mille hypothèses imaginaires, l’abbé de Solesmes avait choisi la meilleure part : le chœur, l’incomparable école du chant quotidien de la messe et de l’office. C’est bien ici le secret de Solesmes. Ses moines ont vu se succéder des adversaires dont la science quelquefois pouvait riposter à la leur, dont l’éducation artistique pouvait contredire leur esthétique; ils ont vaincu par la pratique du chœur.

    Imaginons quel était le lutrin de l’église du prieuré, quand Dom Prosper Guéranger réunissait au chœur ses premiers compagnons.

    L’on n’avait ni bréviaires, ni livres le chœur communs ; chose grave pour des moines dont la louange divine est l’œuvre de prédilection. Pour les livres de chant, en particulier, on avait plusieurs paroissiens de Dijon, des livres d’Einsiedeln, des exemplaires d’une édition du XVIIe siècle, enfin de gros in-folios que leur gravité retenait au chœur sur leurs pupitres. Cinq ou six feuilles manuscrites, contenant les offices propres, complétaient cette collection 5 .

    On a peine à le croire. Rien cependant n’était plus criant que l’effroyable détresse du chant liturgique en France il n’y a lits plus d’un siècle. La Révolution avant tout emporté des institutions de l’Ancien Régime, les nouveaux diocèses et les paroisses, pour ne rien dire des ordres religieux, présentaient le spectacle d’un immense champ de ruines où chacun s’est empressé de rebâtir et de remeubler en tirant parti sur place de ce qui a échappé au désastre. Il ne se montrait pas d’autorité centrale pour diriger la reconstruction, et voilà bien ce qui paraît incroyable à notre mentalité d’aujourd’hui, ou règne l’empire souverain des Plans d’urbanisme.

    C’est sans nous en apercevoir que nous vivons régis par le canon 1257, aux termes duquel  » il appartient au Saint-Siège seul de réglementer la liturgie et d’approuver les livres liturgiques « . Or il n’est guère de disposition canonique qui ait exigé du pouvoir central autant d’efforts pour être enfin inscrite dans la réalité des faits. Jusqu’au concile de Trente en effet, la réglementation du culte a été du ressort des évêques et des conciles particuliers en même temps que du Saint Siège. (C’est ce qui explique la diversité des liturgies et l’existence simultanée des rits mozarabe, gallican, ambrosien, etc.).

    Au sortir du concile de Trente, saint Pie V chercha à réaliser l’unité liturgique. tout en admettant quelques exceptions. La constitution Quo primum du 14 juillet 1570 déclara la liturgie romaine obligatoire pour tout l’Occident. En France cependant, l’unité liturgique ne fut pas pour autant réalisée; et les théoriciens gallicans revendiquèrent pour les évêques le droit d’organiser, chacun dans son diocèse, leur liturgie particulière. Napoléon conçut même le projet d’imposer à la France l’ancienne liturgie d’Auxerre 6 . L’œuvre maîtresse de Dom Guéranger, qu’ici nous devons suppose connue, fut précisément de s’élever contre cette prétention de chaque Église particulière à s’isoler dans sa liturgie d’origine récente : elle fut un combat pour l’unité par la tradition. On sait comment il y réussit, et que son succès dépassa le but qu’il s’était assigné. Les diocèses de France renoncèrent non seulement à leurs livres liturgiques au profit du missel et du bréviaire romains, mais ils sacrifièrent du même coup des traditions de la liturgie gallicane dont l’abbé de Solesmes appréciait le premier et revendiquait la légitimité autant que la richesse 7 .

II     Les premières discussions autour de la restauration grégorienne

    En 1840, année où paraît le premier tome des Institutions liturgiques, le rideau se lève sur une des controverses les plus agitées que l’érudition musicale aura jamais provoquées. Plus tard, un philologue réputé, membre de l’Institut, Jules Combarieu, exercera sur elle une critique impitoyable.

    L’histoire de l’archéologie musicale, pendant la première partie de ce siècle, et même jusqu’à une date assez récente, ressemble à un roman d’aventures plein de puérilités et de scandales. L’impression qu’elle laisse à un lecteur impartial, étranger à tout fanatisme, est vraiment déplorable. Ceux qui ont été pendant longtemps les représentants officiels de la science du plain-chant et qu’on pourrait appeler les pontifes du genre, ne se sont pas contentés de voyager au pays des chimères et de prendre pour réalités des rêves bizarres: ce serait peu d’ajouter qu’ils ne savent ni composer ni écrire, qu’ils manquent de goût, qu’ils ressemblent, commentateurs de saint Grégoire, à des moineaux piailleurs autour d’un aigle blessé, et qu’ils ont montré dans leurs polémiques ces jalousies et ces perfidies qui sont les lieux communs des discussions humaines : ce qu’il y a de plus grave, c’est qu’ils n’ont pas toujours été de bonne foi. Quelques-uns sont de grands mystificateurs. Je le prouverai. D’un orgueil sans bornes, ils ont, à plusieurs reprises, trompé volontairement le public, soit en faisant des promesses qu’ils ne pouvaient pas tenir, soit en proclamant avec emphase des  » découvertes  » qui n’existaient pas, soit en donnant le change sur certaines questions. 8

    Hâtons-nous de le dire : ces lignes combatives ne visent aucunement les bénédictins de Solesmes dont Combarieu se déclara d’emblée l’admirateur. Si nous leur donnons place ici, c’est bien pour recréer le climat d’orage et d’intrigue qui va peser sur toute l’entreprise de Dom Guéranger. Les Fétis, les Nisard surtout, que Combarieu, très docte auteur des Rapports de la musique et de la poésie considérés au point de vue de l’expression, cloue au pilori avec tant de véhémence, ont tenu les premiers rôles sur ces tréteaux aux cent actes divers.

    Pourtant, l’orage et l’intrigue ne régnèrent que sur le plan des recherches d’ordre musical et technique Il n’y eut jamais d’hésitation dans les sphères de la Hiérarchie épiscopale, sur le principe du retour à saint Grégoire et à la tradition originelle du plain-chant, dont personne ne contestait qu’il fût par excellence le chant liturgique de, l’Eglise.

    N’est-ce pas la voix des Institutions liturgiques, que l’on entend dans les décrets que prennent, en ce milieu du XIXe siècle, tant de conciles provinciaux ? Celui de Reims, en 1849; ceux d’Albi, de Lyon, de Rouen, de Bordeaux, de Toulon, de Bourges, en 1850; celui d’Auch, en 1851, auquel fait écho le concile de Québec : Curent pastores ut cantus gregorianus, utpote Ecclesiae propriis, majestati divini cultus sua gravitate multo conformior, in Missa solemni, necnon in Vesperis, primas partes obtineat
9 . Tous veulent imposer une réforme de la musique pratiquée dans les églises, et entendent lui donner comme norme ou canon de l’art religieux le chant grégorien. Celui-ci, les Pères du concile de Bordeaux le définissent avec soin :

    Cantus vere ac proprie ecclesiasticus est cantus planas seu firmus, ad id institutus et mirum in modem aptatus, ut audientium mentes ad divinae majestatis cultum pietatisque fervorem erigat. Caveant parochi ne praeceps et citior sit quam decet, neve tardiori tracta torpescat; aut inordinatis sen intemperatis vocibus discors, omni melodia careat; curent e contra, ut modesta placidaque moderatione, cantantium mens verborum dulcedine pascatur, et audientiuni cures illorum pronuntiatione deinulceantiir. Invigilent insuper ne ex iis quae cantari debent quidquam detrahatur, vel pro libitu commutetiir, quum regula sit, cantari nisi quod legitur esse cantandum. (Benedic. XIlI, in Conc. Hom. Act. XV, c. I) 10 .

    La controverse n’a sévi qu’entre musicologues, mais avec quel fracas ! En 1847, le Belge François-Joseph Fétis, publiciste d’une fécondité incroyable, était au plus épais de ses recherches sur l’histoire de la notation musicale et l’origine des neumes, quand éclata une découverte sensationnelle. Dans son numéro de décembre (1847), la Revue de. la Musique, dirigée par Danjou, annonçait à ses lecteurs, dans le ton grandiloquent de ses articles pétards qui exciteront l’ire de Jules Combarieu, la nouvelle la plus importante, la plus heureuse et la moins prévue qu’ils pussent recevoir. Ce que n’ont pas connu saint Bernard, Guy d’Arezzo et les écrivains du Moyen Age, sur le chant ecclésiastique; ce qui échappe depuis plusieurs siècles aux recherches des érudits; ce (lime les savants liturgistes des siècles derniers, les Mabillon, les Lebrun, les Leboeuf, les Gerbert, ont tant et inutilement désiré; ce qu’enfin on devait croire irrévocablement perdu pour la religion, l’art et l’histoire, l’Antiphonaire grégorien, noté en lettres, se trouve dans la bibliothèque de la Faculté de Médecine (le Montpellier, oit il était demeuré inaperçu jusqu’à ce jour. 11

    Entraînés par un tel tambour, beaucoup ne manquèrent pas de voir dans le manuscrit bilingue de Montpellier « l’antiphonaire type de saint Grégoire, envoyé de Rome à l’école de Metz et disposé en cantoral pour l’enseignement du chant, ou du moins une de ses copies « , (comme le soutiendrait encore en 1889 le supérieur du séminaire qui signait de ce titre anonyme une dissertation fort savante 12 ). D’autres cependant protestèrent. Mais la découverte n’en eut pas moins de réelles conséquences. C’est le codex bilingue de Montpellier qui servit de base principale à l’édition de Reims et Cambrai, dont la publication en 1851, à Paris, chez Lecoffre, avec l’approbation de Pie IX, marqua une date dans la restauration en France du chant liturgique.

    Cependant un autre musicographe belge, Louis Lambillotte, un jésuite, s’avançait dans la même direction mais par une autre route. Il était de ceux qui voyaient une copie de l’autographe de saint Grégoire, envoyée à Charlemagne par le pape Adrien Ier, l’an 790 « , dans un graduel de l’abbaye de Saint-Gall, en Suisse, le codex 359. En garantie de sa découverte, Lambillotte apportait sa fidélité à suivre dans ses recherches un principe posé comme incontestable par le savant abbé de Solesmes « , dans ses Institutions liturgiques, tome I, p. 306, et qu’il énonçait en substance ainsi :  » Lorsque des manuscrits différents d’époque et de pays s’accordent sur une version, on peut affirmer qu’on a retrouvé la phrase grégorienne 13 .  » Or, le tome premier des Institutions liturgiques est de 1840. Dès l’origine, on le voit, Dom Guéranger dominait le champ de bataille où se déroulaient les péripéties de la restauration grégorienne.

    Hélas ! si Lambillotte avait fait preuve d’une sagesse sans rivale dans le principe qui guida ses recherches, ce n’était pas lui qui atteindrait au but. Non seulement le jésuite musicologue se fourvoya dans la restitution du texte mélodique en apportant de son cru des abréviations dans les mélismes qui lui paraissaient tant soit peu prolongés là, il n’était pas en désaccord avec Dom Guéranger, on le verra plus loin 14 . mais surtout il ne parvint pas à découvrir la vraie et sobre beauté de l’art grégorien. Une correspondance de lui à Danjou ne le prouve que trop. Après avoir reproché à celui-ci de n’admettre comme bon que le plain-chant « , Lambillotte continuait, pour justifier semble-t-il, son trop fameux Pastores :

    Quant à vos principes, nous ne les admettrons pas. Selon nous, la musique est, avant tout, un art de sentiment, et non pas un art de combinaison et de spéculation. Selon nous. ce qui plait et édifie l’auditoire pour lequel la musique a été faite, est bon. Ainsi certains morceaux de plain-chant bien chantés plaisent et édifient; nous concluons qu’ils sont bons. Tel autre produit un effet contraire; nous disons qu’il est détestable. Tout morceau de musique, fût-il de Palestrina, de Cherubini, de Beethoven, si au lieu de plaire et d’édifier, il déplaît et ennuie, nous disons, nous, qu’il ne vaut rien. Tel autre, au contraire, qui plaît et édifie, fût-il de M. Diestch, de M. Danjou ou de M. Lefébure, nous osons le trouver beau. Quant à ma musique, je n’en parle pas; je dis seulement que je l’ai composée pour les collèges, les pensionnats et là généralement elle plaît et édifie, témoin la vogue et le débit qu’elle a obtenus; nous en concluons qu’elle n’est pas détestable. Voilà notre opinion sur la musique fondée sur le but, le principe et l’essence de cet art.

    … Puisque Dieu lui-même est si varié dans les dons et les talents qu’il distribue, admettons tout ce qui plait et édifie le peuple et ne rejetons que le genre ennuyeux et qui mal édifie l’auditoire qui écoute, car, selon nous, telle musique convient à une chapelle de pensionnat, etc., qui serait déplacée dans une cathédrale, etc,, et vice-versa 15 .

    Lambillotte ici retombait au niveau de son compatriote Fétis, au goût duquel l’Eglise, dans le plain-chant, avait cherché  » dans l’expression du laid, un refuge contre les séductions profanes «  16 . Quant à Nisard, l’obstiné adversaire de Fétis, sa capacité esthétique n’allait guère plus loin. Dans sa Méthode de plain-chant à l’usage des écoles primaires, éditée à Rennes en 1855, il écrit ceci, page 20 :  » Pour bien se figurer le rythme du plain-chant, ou pour mieux dire le mouvement principal qui en mesure les notes ordinaires et communes, il faut se représenter le tic-tac d’un balancier d’horloge..

    Nisard était d’ailleurs un chercheur découragé, voire décourageant, car son œuvre ne fut guère que négative. Commentant le programme que donnait à ses travaux la Commission de restauration du chant grégorien dans le diocèse du Mans, en 1853, Nisard se livrait aux considérations que voici :

    On avait d’abord pensé à revenir purement et simplement aux antiques mélodies de saint Grégoire; mais il a fallu renoncer à cette entreprise d’archéologie religieuse. Les difficultés qu’elle offre, sans être insurmontables, n’en sont pas moins considérables : les neumes, sorte d’écriture musicale que saint Grégoire employa pour noter son antiphonaire, peuvent être lus a priori, quoi qu’on en dise mais sont encore des énigmes en plusieurs circonstances de leur application pratique; les textes de la liturgie se sont modifiés dans ce qu’ils ont de plus ancien; des offices nouveaux sont venus enrichir le répertoire du calendrier primitif, et, de plus, l’Eglise elle-même a modifié. par le fait, le plan grégorien, en admettant l’observation de l’accentuation latine, là où saint Grégoire ne l’avait pas admise, et en abrégeant ces longues tirades mélodiques, qui, souvent posées sur une seule syllabe, rendaient les cérémonies du culte presque interminables. Le fond du système a seul survécu et peut seul survivre : car vouloir ici ramener le passé dans le présent, vouloir remettre en vigueur les prescriptions de l’antiquité liturgique, – c’est une chose impossible, absolument impossible à tous égards.

    Ce prophète de malheur, qui se défendait du reste de vouloir détruire de fond en comble l’œuvre de saint Grégoire, n’hésitait pas à annoncer qu’il allait prouver avec toute la force qu’inspire l’amour de la vérité, que les réformes tentées de nos jours sont des calamités véritables, – qu’on s’éloigne étrangement du but, – que l’ardeur entraîne les intelligences les plus graves, – et que, faute d’un plan nettement arrêté, le retour à la liturgie romaine va être la cause du plus triste phénomène qui se soit jamais vu 17 .

 

III    Le chanoine Gontier au congrès de Paris en 1860

    La confusion était au plus haut point quand fut lancée l’idée de réunir à Paris un congrès pour la restauration du plain-chant et de la musique religieuse. Le programme envisagé par ses promoteurs parut le 15 juin 1859, dans une revue que publiaient alors, depuis deux années, les éditeurs Heugel et Cie (déjà installés 2 bis, rue Vivienne), la Maîtrise. C’était un spécialiste du plain-chant, mais assez peu engagé dans la controverse et plus pédagogue que chercheur, Joseph d’Ortigue, qui en assurait la direction, assisté d’une commission musicale composée d’Ambroise Thomas, F. Benoist, Charles Gounod 18 .

    Rien n’est plus intéressant que le recueil des procès-verbaux, documents et mémoires du congrès organisé par la Maîtrise. On y retrouve les noms de presque tout ce qui s’intéressait à la réforme de la musique religieuse, laïques et ecclésiastiques, pour la plupart maîtres de chapelle ou aumôniers, donc des professionnels et des praticiens qui, à force de suivre les publications contradictoires, avaient fini par se créer une opinion personnelle plus ou moins composite qu’ils espéraient voir triompher à Paris 19 . Mais aucun moine dans les listes de participants… (Il est vrai que la gent monastique n’avait pas retrouvé en France la robuste et féconde vitalité qu’elle y montre aujourd’hui).

    Ce qui frappe surtout, dans la convocation puis les délibérations du congrès, ce sont les précautions prises par le comité pour ne pas s’attirer d’ennui du côté de l’épiscopat. Il n’y avait cependant rien d’insolite dans ses intentions. On voulait ne s’occuper que de musique religieuse,  » mais encore avant tout et surtout du vénérable et antique plain chant, actuellement défiguré par d’innombrables altérations qui ont prodigieusement nui à son originalité, à son mérite intrinsèque, à sa popularité et à ses effets sur les âmes « . On entendait bien  » poser et arborer les saines doctrines sur la matière, et par suite lancer dans la voie les aptitudes riches et dociles, guider les élans généreux mais inexpérimentés. modérer tout progrès qui ne tiendrait pas suffisamment compte de l’élément traditionnel » 20 .

    Ainsi parlait en son discours d’ouverture, à la première séance préparatoire, lé président, un chanoine de l’église d’Orléans. Ses précautions se ressentaient assurément de l’éloquence et de la civilité de l’époque, mais elles ne devaient pas tarder à se montrer opportunes. En effet, dans la discussion qui suivit, quelqu’un regretta qu’ait disparu du programme du congrès une question qui avait figuré, un an plus tôt, dans le projet publié dans la Maîtrise : comment pourrait-on préparer les voies à l’unité dans le plain-chant, quand on la possède déjà dans la liturgie :’  » La réponse du président ne fut pas sans trahir de l’embarras; c’est que l’unité n’était pas encore réalisée dans la liturgie, ni à Paris, ni à Orléans, où l’on n’avait pas abandonné les livres particuliers au diocèse. Mais rien ne vaut le recours au procès-verbal. A la remarque que si le congrès, avant tout, se posait comme voulant travailler à établir l’unité, il rallierait d’universelles sympathies, le président répond que le programme discuté est absolument le même que l’ancien quant à l’esprit et aux tendances; que la question trouve implicitement contenue; qu’il n’y a aucun membre du congrès qui ne désire du reste l’unité. Il fait observer qu’il faut éviter d’alarmer certains intérêts matériels et d’aller se heurter contre des difficultés plus sérieuses qu’on ne croit. Un congressiste rappelle en outre qu’il y a ici le droit des évêques, et qu’en présence de ce droit il faut se montrer circonspect. Le président met aux voix le programme, dont il donne de nouveau lecture et qui est adopté à l’unanimité (p. 4).

    Si minime qu’il fût, l’incident met en relief les deux causes d’une agitation qui ne fera que s’envenimer à mesure que la restauration des livres liturgiques s’approchera de son terme. D’une part les intérêts matériels des éditeurs auxquels il est prudent d’éviter toute alarme, d’autre part l’initiative souveraine de l’autorité ecclésiastique qu’il faut respecter de cœur et de bouche, voilà les deux digues entre les quelles se soulèveront les flots des controverses archéologiques ou esthétiques, savantes ou passionnées, dont les remous sont à peine apaisés aujourd’hui 21 .

    Toujours est-il que le programme du congrès, tel qu’il fut arrêté définitivement, répartissait les travaux entre trois sections dont les conclusions seraient discutées en séance générale et mises aux voix. La restauration du chant grégorien, ses conditions juridiques par rapport à l’autorité de chaque évêque en son diocèse, ses conditions scientifiques par rapport à la restitution de la mélodie et du rythme grégoriens, y tenait la place principale. Surtout il était admis que la musique moderne de toute nature ne pouvait prétendre à être introduite ou maintenue à l’église que dans la mesure OÙ Son style s’apparentait au style de l’art grégorien, prototype en quelque sorte de la restauration de l’art religieux dans le domaine musicale 22 . Au cours des débats, un vote écarta une motion qui tendait à faire déclarer au congrès qu’il  » partageait ses sympathies  » entre le plain-chant et la  » musique religieuse  » (p. 50), si bien que l’adresse finale à l’épiscopat put s’exprimer ainsi en toute sincérité sur les sentiments unanimes des congressistes :

    Unanimes ! Monseigneur, oui, en ce qui touche le chant dit ecclésiastique, plain-chant, chant grégorien, le Congrès a été unanime pour proclamer ce chant le véritable chant d’église, le chant consacré, traditionnel, le seul qui soit doué d’une vraie efficacité sur les âmes, le seul qu’on puisse appeler la prière chantée, le seul permanent, le seul universel, le seul populaire, qu’on ne saurait retrancher du culte catholique sans amener une profonde révolution liturgique, et sans priver l’Église d’un de ses puissants moyens d’action sur les peuples (p. 71).

    Le troisième des vœux de l’adresse à l’épiscopat demandait que l’on adopte dans les séminaires la méthode qui tiendra mieux compte de la nature du plain-chant, de sa tonalité, de la distinction de ses modes, de sa destination, de son rythme, de sa mélodie, de son accentuation, de son style. Nous repoussons toute méthode qui reposerait sur l’exécution à notes égales ou de valeur proportionnelle « . Ces derniers mots, qui paraissent si anodins, cachaient cependant un des événements les plus importants dit congrès. :près des débats animés, la majorité n’avait pas suivi l’animateur du congrès, d’Ortigues, dans sa proposition de  » recommander spécialement la méthode de M. l’abbé Gontier, chanoine de l’Église du Mans « . Celui-ci, d’ailleurs, n’avait point fait d’autre commentaire à cette déception que, le lendemain, cette courtoise observation sur le procès-verbal de la séance :

    Qu’il me soit permis d’exprimer toute ma reconnaissance aux membres du Congrès qui avaient cru pouvoir prononcer mon nom dans une adresse à Nos Seigneurs les Évêques. Ils pensaient sans doute que ce n’était pas un nom, que ce n’était pas un livre, pas même une méthode qu’il s’agissait ale recommander, mais un ouvrage formulant un principe philosophique fécond, projetant une vive lumière sur l’importante question du plain-chant.

    On a demandé : Qu’est-ce que -le chant grégorien ? Je crois la question résolue. Le chant grégorien, c’est la musique à l’état de prose, c’est-à-dire c’est la musique naturelle; son rythme, c’est le rythme de la prose, c’est-à-dire le rythme naturel; sa tonalité, c’est la tonalité universelle, c’est-à-dire la tonalité naturelle.

    Malgré tout ce qu’il y a eu de délicat à mêler un nom propre à une question de principe, j’ai été heureux d’entendre promulguer par le Congrès les conséquences du principe que j’ai eu l’honneur de développer devant lui. Dans le plain-chant, plus de notes égales; plus de notes longues et brèves d’une valeur fixe et proportionnelle : par conséquent, plus de rythme poétique, mais un rythme prosaïque. Ce qui peut se traduire ainsi : le plain-chant est la musique naturelle (p. 52).

    Quel était cet abbé Gontier, objet d’un honneur si parcimonieusement dosé ? Le curé d’un doyenné du diocèse du Mans, qui avait publie l’année précédente une Méthode raisonnée de plain-chant à laquelle d’Ortigue s’était rallié avec enthousiasme :

    Mon approbation ! mais vous l’avez tout entière, Monsieur l’abbé. Je regarde votre livre comme un des meilleurs, des plus utiles et des plus substantiels que l’on pût écrire sur le plain-chant. Du premier mot, vous ,rétablissez la véritable notion de ce chant vénérable, qui est, comme vous le dites, une récitation. Par conséquent, vous avez cent fois raison de considérer le plain-chant dans son rythme d’abord, puis dans sa tonalité, c’est-à-dire l’échelle naturelle des sons, puis enfin dans ses modes, c’est-à-dire les diverses modifications et les formules particulières auxquelles on peut ramener cette échelle naturelle des sons. Je remarque cet ordre de vos matières, indiqué dans le sous-titre de votre ouvrage, parce que les autres théoriciens de notre époque, et moi-même tout le premier, avons à peu d’exceptions près considéré le plain-chant d’abord dans ses modes, comme système musical opposé au système moderne, ensuite dans sa tonalité, je veux dire l’ensemble des notions tonales qui résultent du jeu et de la combinaison des modes, enfin clans son rythme, son accent, etc., etc.; d’où il suit que ce que vous mettez au commencement, nous le mettons à la queue, et que ce qui est principe pour nous, est conséquence pour vous.

    Tout dépend assurément de la manière dont on agence les parties d’un système dans son esprit, et du point de vue où l’on se place. Mais je n’hésite pas à reconnaître que votre ordre de déduction est le plus conforme à la vérité des choses, à l’origine et à l’institution du plain-chant, ainsi qu’à la tradition. Nous, avant sans cesse devant les yeux un système musical, l’art moderne, qui tend perpétuellement à absorber le plain-chant en lui, nous avons envisagé le plain-chant dans l’ensemble de sa théorie scientifique, et peut-être un peu trop comme art, pour l’opposer à l’autre art qu’on veut imposer à l’église. Vous, vous envisagez le plain-chant en lui-même, dans son essence; vous le retrempez à sa double source naturelle, la parole. la liturgie 23 .

    Le chanoine Gontier avait d’autres répondants encore que le directeur de la Maîtrise. Son évêque l’avait recommandé au congrès en des termes particulièrement pressants :

    … Quant à M. Gontier, il a fait des recherches approfondies sur le plain-chant, et a publié des travaux qui contiennent, à mon sens, la solution des difficultés qui pourraient diviser les hommes compétents. Je signale à l’attention du Congrès sa méthode comme étant à la fois naturelle, populaire et traditionnelle, et avant par conséquent les caractères qui conviennent au plain-chant lui-même. Celle méthode est suivie à la cathédrale et au grand séminaire du Mans, et les résultats obtenus sont pleinement satisfaisants. L’exécution est d’un ensemble remarquable, et donne au chant une allure simple et facile, une expression vraiment religieuse, et propre à faire sentir les beautés de la mélodie.

    En même temps que la lettre de l’évêque du Mans, d’Ortigue avait reçu de l’abbé de Solesmes, Dom Guéranger, une lettre où se trouvait affirmée la haute importance que réclament les théories de M. le chanoine Gontier. Je persiste à croire que la vérité est là et non ailleurs «  24 .

    De si hautes instances ne parvinrent pas à convaincre la majorité des congressistes. Elle estima que recommander aux évêques une méthode déterminée, ce serait aller trop loin « , tout en spécifiant qu’en votant la suppression, elle n’a entendu porter aucun blâme, ni jeter aucune défaveur sur la méthode de M. l’abbé Gontier « . Le président ajouta qu’il en serait fait mention au procès-verbal. C’est tout ce que d’Ortigue put obtenir, bien qu’il eût pris toutes les précautions pour faire triompher son favori. Sans doute des raisons qui n’étaient lias toutes d’ordre musical durent jouer contre le protégé de l’abbé de Solesmes, trop engagé dans les ardentes controverses de tout ordre qui divisaient à l’époque le catholicisme français pour que certains congressiste n’aient pas redouté de lui témoigner crédit, même sur le chant liturgique, et par personne interposée 25 .

    La déception d’ailleurs ne pouvait être de grande conséquence. La Méthode raisonnée de plain-chant poursuivrait son chemin, sans polémique irritante. La force de Solesmes, ce fut dès le premier jour le chœur où, de l’aurore à la nuit, de nouveaux moines et de nouveaux visiteurs s’initiaient à un art qui sur leurs lèvres retrouvait vie et beauté . 26

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