Abbé Maurice Blanc – L’enseignement musical de Solesmes et la prière chrétienne – Chapitre II

CHAPITRE II
Dom Joseph Pothier

    I. Les Mélodies grégoriennes (1880)

    II. Dom Pothier et Dom Schmitt au congrès d’Arezzo (1882)

    III. Du décret Romanorum Pontificum (1883) à la lettre pastorale du cardinal Sarto (1895).

 

I        Les Mélodies grégoriennes (1880)

    L’année même où le chanoine Gontier défendait devant le congrès de Paris les idées de Dom Guéranger en les appuyant sur l’expérience et les progrès du chant quotidien de ses moines, un jeune prêtre originaire des Vosges faisait profession à l’abbaye. Il s’appelait Joseph Pothier, et c’est sous la conduite de son père, le modeste instituteur du petit village de Bouzemont, au diocèse de Saint-Dié, qu’il avait appris à chanter au lutrin de la paroisse, devant les gros in-folio contenant .le chant de Toul, chaque matin, à la messe que le curé célébrait pour quelque défunt 1 . Dès qu’il avait été ordonné prêtre, à 23 ans, il s’était échappé des mains de son évêque pour venir à Solesmes frapper à la porte de ce monastère déjà célèbre par l’autorité de son abbé et le chant de ses moines.

    Il y trouva un religieux qui, depuis plusieurs années déjà Dom Paul Jausions avait fait profession en 1856), s’appliquait d’ordre de son abbé à des recherches dans les manuscrits et les éditions de chant grégorien, de concert avec le chanoine Gontier. Dom Jausions était surtout doué pour l’étude, et l’atelier de la Paléographie, à Solesmes, conserve comme des documents très chers, les copies de manuscrits où la plume du jeune moine réussissait avec un bonheur parfait à relever les neumes et les signes dont le secret se dévoilait peu à peu à ses yeux.

    Dom Pothier ne fut point aussitôt employé à seconder Dom Jausions, le monastère ayant besoin d’un professeur de dogmatique, et c’est sur ses loisirs de théologien qu’il devait prendre pour suivre les travaux de son aîné. Mais ce n’était point temps perdu. Le futur maître pouvait mieux réfléchir à ce que serait plus tard son œuvre, tandis qu’il observait l’émulation du chartiste Jausions, acharné à l’étude des musicologues du Moyen Age, et de l’artiste Gontier, de plus en plus ravi du chœur de l’abbaye. Il lui arriva même de devenir l’arbitre de leurs pacifiques démêlés, un jour que Dom Jausions s’était décidé à porter à Rennes, à l’imprimerie Vatar, une méthode de chant et un Directorium chori dont il avait enfin achevé la rédaction.

    En passant par le Mans, Dom Jausions alla voir M. Gontier avec ses précieux manuscrits et les lui montra.

    Mais le bon chanoine secoua la tête : « Vous n’y êtes pas, mon cher Père, vous n’y êtes pas du tout ! » Et à son tour il lui lit part de ses découvertes. Voilà le père Jausions tout décontenancé. An lieu de poursuivre son voyage, il revint à Solesmes, et raconte l’aventure à son jeune collaborateur. Et celui-ci de répondre sans hésiter : « Mais c’est le chanoine qui a raison ! » Et il se mit à reprendre pour son compte la thèse de M. Gontier 2 .

    La méthode de Dom Jausions resta inédite, mais le Directorium chori fut cependant imprimé, à Rennes, en 1864, avec des notes dessinées d’après les manuscrits » 3 . Deux années après, Dom Pothier était déchargé de son professorat pour se consacrer entièrement au chant. Dom Jausions n’en continuait pas moins à travailler avec lui, et poursuivait dans les bibliothèques de Paris, du Mans ou d’Angers, ses recherches dans les manuscrits de chant liturgique. Il y mit une telle ardeur qu’en 1870, à l’âge de 36 ans, il succombait épuisé de fatigue.

    Mais le jeune pionnier laissait un testament : un mémoire rédigé avec le concours de Dom Pothier pour être soumis à Dom Guéranger et qui ne devait paraître qu’après la mort de l’illustre abbé et fondateur, survenue le samedi 30 janvier 1875. Les Mélodies grégoriennes, auxquelles est attaché pour l’histoire le nom de Dom Joseph Pothier, sont en fait un ouvrage collectif. La préface, datée du 18 novembre 1879, en témoigne ouvertement. Mais il y a plus. Dans une lettre demeurée jusqu’ici inédite, du 25 avril 1866, Dom Jausions déclare à son correspondant qu’il prépare avec l’aide de Dom Pothier un travail qui comprend déjà  » plus d’une centaine de pages au moins de considérations assez sérieuses et minutieuses spécialement sur le rythme; – il précise que c’est le développement de ses idées personnelles : Les règles d’accentuation sont à peu près, uniquement de ma rédaction, et je les donne pour claires. Dom Pothier rédige en ce moment, après plusieurs essais précédents que nous avons faits, le résultat de nos recherches sur le rythme du chant. C’est le développement des idées contenues dans le tableau que je vous envoie et que j’avais rédigé à Angers pour les séminaristes.  » (a, infra p. 54).

    La restauration grégorienne avait désormais sa charte. Les 260 pages des Mélodies grégoriennes renferment la somme des principes qui allaient présider à la reconstitution de la phrase grégorienne et à la résurrection de son rythme. Les normes pour le déchiffrement des manuscrits en notation neumatique y sont présentées comme l’introduction aux principes pratiques d’exécution et aux règles esthétiques d’interprétation.

    Pour juger de ce que ces lignes montraient alors de ferme et tranquille assurance, il faut relire ce qu’écrivait de son côté vers la même époque Théodore Nisard, au terme de sa carrière bruyante :

    Sans vouloir entreprendre l’examen complet de chaque sigle neumatique, il nous suffira de reproduire sommairement ce qu’en ont dit les musicologues anciens et contemporains. A la vue des dissentiments profonds que l’on remarque dans l’interprétation de ces musicologues, il sera permis à bon droit de se demander s’il est possible d’arriver à un résultat vraiment digne. d’être le critérium d’une restauration grégorienne quelconque. On aura devant soi des à peu près, des conjectures, des tâtonnements et des obscurités désespérantes; or, comment voudrait-on lire correctement une langue, lorsque son alphabet même n’est pour nous qu’un mystère 4 !

    Il y avait, pour les moines de Solesmes, d’autres adversaires plus sérieux que Nisard brandissant ses épouvantails. Rendant compte des Mélodies grégoriennes avec les plus grands éloges dans le Canoniste contemporain de juin 1880, un vicaire général de Saint-Dié, le diocèse d’origine de Dom Pothier, prenait à l’égard de l’ouvrage la position que voici :

    Le R.P. Pothier ne signale en bonne ou mauvaise part aucune des nouvelles éditions du chant grégorien; il expose le résultat de ses patientes recherches. filais il résulte assez de cette exposition que la phrase grégorienne, dans sa pureté primitive, n’était nulle part ou n’était pas encore suffisamment comprise; l’œuvre de la commission rémo-cambrésienne, pas plus que l’édition médicéenne de Paul V, ne reproduisait exactement la mélodie dite de saint Grégoire ou traditionnelle. Dom Pothier a, sans aucun doute, retrouvé les vraies mélodies grégoriennes, c’est-à-dire est parvenu en déchiffrant toutes les anciennes notations et en collectionnant toits les anciens manuscrits, à reconstituer le chant en usage au XIe ou au Xe siècle, et dans les siècles suivants. Mais; résulte-t-il de là que ce chant doive être substitué à tout autre, ou soit obligatoire parce qu’il est antique ? Nullement. Disons encore une fois que l’autorité du Saint-Siège sera toujours le seul critère décisif du chant légitime comme de tout ce qui tient à la discipline en général : que ce chant soit ancien ou moderne, qu’il remonte à saint Grégoire lui même ou à Ciovanelli, à Raimondi ou à tout autre, qu’il réponde ou ne réponde pas aux différentes théories d’esthétique musicale, mises en avant par les uns ou les autres, peu importe ! Les mélodies véritablement agréables au Seigneur sont celles que l’Eglise mettra sur les lèvres de ses enfants soumis : ceux-ci ne prendront pour règle absolue ni l’antiquité ni la nouveauté, mais ils se soumettront humblement aux décrets (le l’autorité compétente 5 .

    Sous un monceau de fleurs entassées en hommage à la science et à la compétence des moines de Solesmes, c’était un étouffement : l’autorité compétente avait porté des décrets, et ces décrets réitérés avaient accordé privilège, recommandation et protection à une édition liturgique du Graduel et de l’Antiphonaire qui était bien aux antipodes des principes exposés dans les Mélodies grégoriennes. Aux yeux du canoniste, Dom Pothier arrivait trop tard.

    Rome en effet n’avait-elle pas parlé ? Ce qui avait provoqué l’hésitation de Dom Guéranger à laisser paraître les ?Mélodies grégoriennes, n’était-ce pas la faveur réitérée que le Saint Siège manifestait pour l’édition Néomédicéenne 6 , entreprise par un imprimeur bavarois, Pustet, (le Ratisbonne ? Qu’on en juge. Le 1er octobre 1868, un décret de la S. C. (les Rites avait accordé à Pustet le privilège pour trente ans d’imprimer les livres de chœur suivant la version Médicéenne, à condition que l’édition in-folio fut commencée dans l’année de la date du décret. Le 11 mars 1869, le privilège était étendu à l’édition en format manuel. Le 31 janvier 1870, le secrétaire des Rites signait une, déclaration que l’éditeur lui réclamait pour en faire état auprès des Pères du Concile réunis à Rome. Le 12 janvier 1871, un décret autorisait la publication de l’édition in-8° qui avait pu être terminée avant l’édition in folio; et le 20 janvier suivant, un nouveau décret recommandait fortement aux Ordinaires des lieux et à tous ceux qui ont la charge de veiller à la musique sacrée ce format in-octavo qui pouvait contribuer beaucoup à l’emploi dans la liturgie ecclésiastique du véritable chant grégorien . Le 14 août 1871; la S. C. des Rites pouvait accorder au premier volume enfin paru du graduel in-folio une recommandation encore plus pressante auprès des Ordinaires  » afin qu’en l’adoptant dans leurs diocèses, on puisse obtenir aussi dans le chant l’uniformité si vivement désirée dans la liturgie ; elle reconnaissait nettement que l’édition de la firme Pustet  » contenait le chant grégorien que l’Église romaine a toujours conservé et qui peut passer comme le plus conforme à celui dont le souverain pontife Grégoire le Grand avait doté la liturgie sacrée

    Le 30 mai 1873, l’achèvement du graduel in-folio permettait à la Sacrée Congrégation de renouveler la recommandation déjà faite aux Ordinaires, d’autant plus que notre vœu le plus ardent est que dans ce chant aussi bien qu’en tout ce qui concerne la liturgie sacrée, tous les lieux et tous les diocèses se conforment à ce qui se pratique dans l’Eglise romaine « . Des recommandations si explicites n’ayant pas éteint les protestations qui fusaient d’un peu partout contre le privilège accordé à l’édition Néomédicéenne et son imprimeur, la Sacrée Congrégation réitérait le 14 avril 1877 son décret du 30 mai 1873.

    Du nouveau pape Léon XIlI, Pustet obtenait un bref dès, le 15 novembre 1878. Le Souverain Pontife approuvait et déclarait authentique l’édition de l’antiphonaire et du psautier qu’il recommandait fortement aux Ordinaires. Et un mois plus tard, le 11 décembre 1878, l’Osservatore romano commentait ce bref apostolique dans un article autorisé 7 .

    L’éditeur bavarois cependant avait tort de croire qu’un bref romain suffirait à faire renoncer les adversaires de plus en plus acharnés de son édition des livres choraux. En France surtout, l’opposition s’organisait. On put lire dans la Semaine religieuse du diocèse de Saint-Claude des 10 et 17 mai 1879 un communiqué qui ne faisait que donner corps à une rumeur générale.

    Un éminent prélat de l’Église de France a cru devoir consulter le Saint-Siège au sujet de l’édition de plain-chant publiée par l’éditeur Pustet, de Ratisbonne et recommandée par un décret de la Sacrée Congrégation des Rites, et au sujet de la situation faite, par cette haute recommandation. aux autres éditions et aux diocèses qui les ont adoptées.

    Il a reçu la réponse authentique suivante dont nous donnons la traduction : Quant à ce que vous dites au sujet des livres de chant grégorien édités à Ratisbonne, cela ne doit donner aucune inquiétude. Des exemplaires de celle édition publiée avec soin et reconnue par la Sacrée Congrégation des Rites, ayant été récemment présentés au Souverain Pontife, il n’a pu ne pas la recommander de vive voix et par écrit, surtout en considération des grandes dépenses que les éditeurs se sont imposées pour mener à bonne fin leur entreprise Mais il ne faut nullement entendre par là que toutes les cathédrales soient désormais obligées de se procurer des livres de cette édition 8

    L’éminent prélat n’était autre que le cardinal Caverot, archevêque de Lyon, ou le cardinal Bonnechose, archevêque de Rouen, l’un et l’autre ayant reçu de Léon XIlI la même réponse à la même demande 9 . Tant d’autorité ne réussissait pas à émouvoir un canoniste. Et c’est à la Semaine religieuse de Saint-Claude que le vicaire général Grandelaude avait apporté la réplique que l’on sait dans le Canoniste contemporain.. S’il consentait que l’édition de Ratisbonne n’était pas  » imposée  » aux Ordinaires, il trouvait que les réponses opposées qui, au témoignage d’une Semaine religieuse, auraient été données à Rome (?) à un éminent prélat de l’Église de France(?) ont besoin d’une divulgation plus précise, et de revêtir une forme authentique, pour être prises en considération. A un texte clair et certain, ou ne saurait opposer une explication douteuse et incertaine 10 .

    De son côté la S.C. des Rites faisait répondre, le 29 décembre 1879, par un long communiqué de la  » Commission pontificale pour la réimpression des livres de choeur authentiques  » à une brochure de 48 pages éditée à Rennes, chez Vatar, sous le titre : Que faut-il penser des nouveaux livres de chant liturgique de Ratisbonne ? Réponse, ci cette question par l’abbé Th. N., curé d’A.-J. Personne ne s’y était trompé. Le curé d’A.-J., c’était Théodore Nisard. Contre la Sacrée Congrégation, cette fois, comme il était contre Solesmes. Toujours lui-même… 11

 

    II         Dom Pothier et Dom Schmitt au congrès d’Arezzo (septembre 1882).

    En France, la plupart des évêques et la grande majorité de l’opinion étaient, comme les moines de Solesmes, résolument hostiles au privilège et à la  » possession  » des éditeur, bavarois Pustet.

    C’est de l’Italie que leur vint le secours. Il y avait alors, à la Bibliothèque ambrosienne, un  » homme jeune, 35 ans environ, maigre, avec un grand nez et des yeux vifs « , dont l’activité était dévorante 12 . Passionné de musique religieuse, il avait fondé à Milan depuis quelques années une revue, la Musica sacra, et une association, la Genérale Associazione italiana di santa Cecilia. Mais Don Guerrino Amelli ne pouvait se contenter de former et d’exercer une chorale brillante, de fonder à Milan une école de musique, d’y réunir des congrès. Une occasion s’offrait à lui d’agir sur l’opinion européenne :

    Le centenaire de la naissance du plus illustre des musiciens du Moyen Age, un bénédictin, Gui d’Arezzo. Sous son impulsion, la fête que la petite ville toscane d’Arezzo avait résolu de célébrer à cette occasion, fut accompagnée du 11 au 15 septembre 1882 d’un Congrès européen de chant liturgique, dont l’invitation toucha tous les spécialistes que passionnaient alors les problèmes de la restauration grégorienne.

    Le programme avait de quoi les tenter. En effet, sous le titre de  » moyens pour préparer et développer une amélioration du chant liturgique « , Dom Amelli offrait de reprendre par la base tout ce qui avait été proposé ou accompli jusque là. Voici le plan qu’il préconisait :

    a) Commission archéologique pour recueillir les différentes versions du vrai chant liturgique contenues dans les manuscrits les plus anciens et les plus importants qui soient conservés dans les diverses parties de l’Europe.

    b) Edition critique des livres de plain-chant, basée sur les données de la susdite commission.

    c) Commission archéologico-artistique pour la vérification et le choix des notes et formes musicales représentant la phrase substantielle, originelle du chant liturgique, et de celles qui représentent de simples ornements et des modulations accessoires dont l’omission ne défigurerait point le caractère natif de la mélodie liturgique.

    d) Edition pratique de livres de plain-chant, basée sur les conclusions et les données de la commission archéologico-artistique, à soumettre à l’examen définitif dit Saint-Siège, afin qu’une fois approuvée et reconnue comme la plus conforme à la tradition du vrais chant liturgique et en rapport avec les exigences liturgiques et artistiques de notre époque, elle soit adoptée uniformément par toutes les églises qui ne jouissent pas du privilège d’avoir une liturgie particulière.

    e) Fondation d’une Société européenne de Gui d’Arezzo pour développer les études d’archéologie musicale et aider à la restauration du vrai chant liturgique par la publication des travaux ci-dessus mentionnés, des œuvres de Gui d’Arezzo et de tous les autres ouvrages qui intéressent le plus l’histoire, la théorie et la pratique de ce chant 13 .

    La S. C. des Rites ne pouvait pas ne pas s’inquiéter. Dom Amelli fut prié de restreindre l’initiative du Congrès européen d’Arezzo pour l’étude et l’amélioration du chant liturgique, qui devrait servir à faire progresser la pratique et l’usage conformes à l’édition Pustet. L’incident eut d’heureuses conséquences, car cette intervention de la Sacrée Congrégation, tout en marquant l’humeur de son préfet, rendait moins pénible la position des congressistes qui pouvaient désormais se rendre à Arezzo sans prendre allure de rebelles, puisqu’ils y discuteraient plus ou moins officiellement.

    Il en vint d’Italie, d’Allemagne et d’Autriche, de France, d’Espagne, d’Angleterre et Irlande, des Pays-Bas, partisans et adversaires des éditions de Ratisbonne. Le contingent français était nombreux, et comme toujours chacun y soutenait quelque théorie particulière et contredisait à plaisir son voisin et ami. Mais l’accord se fit spontanément pour reconnaître à Dom Pothier, l’auteur des Mélodies grégoriennes, le prestige d’un champion national que tous pousseraient en avant.

    Dom Pothier arrivait en effet à Arezzo, accompagné d’un autre moine de Solesmes, Dom Schmitt, pour présenter ;au congrès deux rapports imprimés sur les presses de l’abbaye

    Une étude intitulée De la virga dans les neumes, en faveur du rythme oratoire; une autre étude dont le titre : Une petite question de grammaire à propos du plain-chant paraissait vouloir diminuer l’importance, mais qui prouvait la légitimité de la méthode suivie par Solesmes dans la reconstitution de la mélodie originale des pièces grégoriennes 14 . De son côté, Dom Schmitt apportait des Propositions sur le chant grégorien d’après les faits universellement admis par les archéologues (b, infra p. 54).

    La firme Pustet avait pour représentant le maître de chapelle de la cathédrale de Ratisbonne, l’abbé Haberl, propagandiste et apologiste patenté de ses éditions. Le sentiment général était qu’on allait à une bataille. Les deux protagonistes s’en défendaient personnellement, mais les imprudences de langage de leurs partisans ne tardèrent pas à mettre le feu aux poudres, en dépit des précautions de Dom Amelli. (Celui ci, élu président, s’était donné comme assesseurs un Français et un Irlandais. Le Français, partisan de Dom Pothier, était le chanoine Perriot, supérieur du grand séminaire de Langres; l’Irlandais, partisan de l’abbé Haberl, le chanoine Donnelly, directeur de la Lyra ecclesiastica de Dublin).

    Dès les premières séances, l’abbé Haberl montra de l’empressement à concéder aux Mélodies grégoriennes un avantage incontesté dans le domaine de la méthode pratique d’exécution du chant, et même dans le domaine de la reconstitution scientifique du répertoire grégorien. Mais ceci accordé, sa tactique était d’opposer à toute allusion à quelque édition liturgique autre que la sienne l’argument d’autorité. Les adversaires de l’édition Médicéenne pouvaient avoir raison contre elle sur le terrain de l’histoire ou de l’esthétique; le respect dû par tous, même par les érudits ou les artistes, à l’autorité souveraine du Saint-Siège devait empêcher de s’écarter dans la pratique des paroisses de l’usage des livres choraux reconnus par la S. C. des Rites et recommandés par elle à tous les Ordinaires. Cette unanimité de toute l’Eglise, chacun la désirait. Pour quelle raison en refuserait-on le bénéfice à l’édition qui jouissait de l’autorité de la chose jugée ? N’avait-elle pas au moins en sa faveur, et préalablement à toute discussion, le désaccord flagrant de ses adversaires. aucun d’eux ne présentant une édition valable des livres liturgiques ?

    L’attitude du champion de Ratisbonne n’était point pour satisfaire des gens que passionnaient justement les question d’archéologie. Le congrès murmurait devant ses courtoises et dévotes dérobades, tandis que ses applaudissements de plus en plus vifs suivaient chaque intervention de Dom Pothier exposant sans aucune âpreté le résultat de ses minutieuses recherches sur les écritures neumatiques et les théories des musiciens du moyen âge. Quand enfin les deux champions durent engager le fer, la réponse de Don Pothier à l’abbé Haberl fut très simple. L’unanimité des diocèses de l’Eglise catholique dans la pratique du chant liturgique, pourquoi la restreindre à l’unité géographique, qui serait obtenue par l’adoption des mêmes livres choraux dans tous les diocèses, numériquement tous, de l’univers catholique de 1882 ? Pour quoi refuser d’atteindre l’unité chronologique, celle qui nous ferait réaliser l’unanimité avec les siècles antérieurs ? Y renoncer parce que les érudits ne se sont pas encore anis d’accord sur le résultat de leurs recherches, serait trop facile. L’unité naîtra de la persévérance dans les recherches. D’ailleurs le congrès européen d’Arezzo pour l’étude et l’amélioration du chant liturgique  » n’est-il pas réuni exprès pour adopter les moyens d’y parvenir sûrement ?

    A la douzième séance, il fallut bien se décider à voter en dernière lecture les vœux du congrès. Après les clauses de style sur la soumission due au Saint-Siège et sur la désolation régnant à travers l’Église dans l’exécution du chant sacré, le congrès exprimait les vœux suivants :

     que les livres choraux aient dorénavant la plus grande conformité possible avec l’antique tradition;

     que l’on donne le plus grand encouragement et la plus grande diffusion aux études et aux œuvres théoriques déjà faites et à faire, pour mettre en lumière les monuments de la tradition du chant liturgique.

    (…) qu’à l’exécution du plain-chant à notes égales et martelées, on substitue l’exécution rythmique, conformément aux principes exposés par Gui d’Arezzo au chapitre XV de son Micrologue ;

     qu’à cet effet, toute méthode de chant liturgique contienne les principes de l’accentuation latine, base d’une bonne psalmodie.

    L’abbé Haberl s’abstint sur le premier vœu, dans lequel il croyait voir un trait lancé contre l’autorité de la S. C. des Rites. Fidèle avec lui-même, il donna sa voix aux vœux suivants, qui consacraient le triomphe des Mélodies grégoriennes dans les deux domaines de la reconstitution scientifique et des principes d’exécution 15 .

 

    III     Du décret Romanorum Pontificum à la lettre pastorale du cardinal Sarto (1896).

    Les congressistes, en quittant Arezzo, tinrent à se rendre à Rome pour faire bénir par le Souverain Pontife leurs vœux et leurs espoirs. L’accueil de Léon VIII, par son affabilité à dire le plus grand bien de Solesmes et à s’enquérir de l’enseignement du chant dans les séminaires, les encouragea beaucoup, et chacun s’en retourna chez soi. Aussi le réveil fut-il amer quand parut le 26 avril 1883, plus de six mois après le congrès, un décret de la S. C. des Rites qui condamnait bel et bien les vœux acquis’ à l’unanimité moins quelques abstentions. Après un long préambule qui reprenait l’historique de l’opposition que rencontrait l’édition authentique confiée par la Sacrée Congrégation à l’éditeur Pustet, le décret en venait à la décision prise après mûre et soigneuse délibération par les cardinaux et leurs consulteurs.

    Les vœux et les demandes formulées l’année dernière par le Congrès d’Arezzo et adressés par lui au Siège Apostolique, concernant le retour du chant liturgique grégorien à l’ancienne tradition, pris dans leur teneur, ne peuvent être acceptés ni approuvés. Sans doute, ceux qui s’occupent du chant ecclésiastique ont toujours eu dans le passé et conservent pour l’avenir pleine et entière liberté de rechercher au point de vue de l’érudition quelle fut anciennement la forme de ce chant ecclésiastique et par quelles phases il a passé, comme ont coutume de le faire les érudits, dans des discussions et des recherches très louables, pour les anciens rites de l’Église et les autres parties de la sainte Liturgie. Mais, néanmoins, la seule forme du chant grégorien qui doive aujourd’hui être tenue pour authentique et pour légitime est celle qui a été approuvée et confirmée par Paul V, conformément aux prescriptions du Concile de Trente, par Pie IX, de sainte mémoire, par N. T. S. P. le Pape Léon XIII et par la Sacrée Congrégation des Rites, et qui est contenue dans l’édition donnée à Ratisbonne, cette forme étant à la différence de toute autre celle du chant qui est en usage dans l’Église romaine. En conséquence, il ne doit plus y avoir de doutes ni de discussions sur l’authenticité et la légitimité de cette forme de chant, parmi ceux qui sont sincèrement soumis à l’autorité du Siège Apostolique. Afin que le chant employé dans la sainte Liturgie prise au sens strict, soit partout le même, on aura soin, dans les nouvelles éditions des missels, les rituels et des pontificaux de mettre les parties notées de ces livres en parfaite conformité avec l’édition susmentionnée, qui est approuvée par le Saint-Siège comme contenant le chant liturgique propre de l’Eglise romaine (ainsi que l’indique le titre même de chaque volume), D’autre part, bien que le Siège Apostolique, selon la règle de conduite pleine de prudence qu’il a suivie lorsqu’il s’est agi du rétablissement de l’unité de la liturgie ecclésiastique, n’impose pas à chaque Église la dite édition, il exhorte néanmoins de nouveau vivement tous les RRmes Ordinaires des lieux et les autres personnes qui s’occupent du chant ecclésiastique, à travailler à ce que cette édition soit adoptée dans la sainte Liturgie afin de conserver l’unité du chant, comme plusieurs Églises ont déjà fait par une détermination digne d’éloges. – Ainsi décrété par la Sacrée Congrégation, le 10 avril 1883 16 .

    Le luxe de précautions prises par le cardinal .préfet en appuyant sa décision sur l’historique de la concession faite par la S. Congrégation aux éditeurs de Ratisbonne se révéla de suite le point faible de son décret si solennel. Les uns découvrirent dans ce préambule des erreurs de grande ou de petite histoire, et en . tirèrent argument d’obreption ou de subreption pour nier la validité d’une décision rendue sur des bases erronées. Les autres, mieux inspirés de fuir des contestations pénibles, se jetèrent sur la liberté que le décret entendait laisser aux recherches de pure érudition.

    Ce fut le cas de Dom Amelli. Il plaida avec dignité devant le cardinal préfet la cause de l’héritage de saint Grégoire le Grand et supplia que les chants de l’âge d’or de la liturgie romaine ne fussent pas bannis de l’Église. Restituée dans son intégrité originelle, la mélodie de saint Grégoire, assurait-il, ne saurait être inférieure sous le rapport de la beauté et de la convenance liturgique à la réduction qu’en donnait l’édition néomédicéenne.

    C’est pourquoi, écrivait-il au cardinal préfet, il nous paraît que rien ne serait de nature à empêcher que le Saint Siège, après en avoir pris connaissance et vérifié la provenance, s’il le croyait opportun, put, dans les circonstances spéciales, afin de procurer une plus grande solennité, permettre d’autant plus l’usage de ce chant dans le service divin que nous le supposons accompagné de l’orgue. Il nous semblerait injurieux pour le Saint-Siège de supposer qu’il voulut absolument proscrire de tout exercice du culte ce plain-chant plus orné lui retentit pendant tant de siècles avec édification dans l’Église entière et d’où nous est venu le plain-chant moderne, réduit à plus de simplicité pour plus de commodité.

    Le 15 juillet (1883), le cardinal préfet répondait à Dom Amelli :

    Vous avez exposé la vraie manière dont on doit entendre la résolution prise par la S. Congrégation des Rites dans son décret du 26 avril dernier.

    Cette réponse tolérante avait déjà été précédée d’une note officieuse parue dans l’Osservatore romano ainsi que dans le Moniteur de Rome, qui la donna en italien et en français. La note s’attachait à mettre hors de cause la pleine liberté de ceux qui travailleraient à reproduire dans son intégrité originelle le chant de saint Grégoire. Elle s’achevait sur une perspective d’apaisement.

    Ces études (d’archéologie) devront-elles rester exclusivement renfermées dans le champ des spéculations théoriques ? Le décret ne touche point ce point particulier, parce que ce n’était pas son but; mais il est raisonnable de croire que non, puisqu’il est évident que l’édition susdite a été sans doute approuvée, mais non imposée.

    En outre, les volumes considérables de chant liturgique que la S. Congrégation des Rites est parvenue jusqu’ici à publier dans l’édition dont il s’agit, ne sont que le fruit des études et des recherches patientes d’hommes illustres versés dans la connaissance de ce chant. Quel obstacle, par conséquent, peut empêcher que. des hommes également instruits dans le chant grégorien publient, dans la suite, les fruits précieux de leurs profondes études dignes d’être pris en considération par le Saint-Siège et par la S. Congrégation pour l’utilité et l’usage pratique de l’Eglise ?

    Ces considérations nous sont . venues d’elles-mêmes, en relisant le vénéré décret; et les ayant communiquées à des personnages on ne peut plus compétents et autorisés sous tous les rapports, nous avons eu la satisfaction de les voir pleinement approuvées par ces mêmes personnages 17

    Dans la tempête, que ferait Solesmes ? Mesurant ses responsabilités, Dom Couturier qui avait succédé à Dom Guéranger dans la charge abbatiale, décida de faire immédiatement usage de la liberté que lui laissait le décret du 26 avril. Dès le 23 mai 1883, moins d’un mois après sa signature par le cardinal préfet des Rites, il donnait son imprimatur à un liber Gradualis établi par Dom Pothier et ses aides en profitant des travaux de Dom Jausions 18 . Le titre même de ce livre liturgique en exposait et limitait la portée : Liber Gradualis a S. Gregorio Magno olim ordinatus, postes Sumtnorum Pontificum auctoritate recogpitus ac plurimum auctus, cum nous inusicis ad majorum trumiles et Codicum fideni figuratis ac restitutis in usum Congregationis Benedictinae Galliarum, proesidis ejusdem jussu editus. Bien que son usage ne fut strictement autorisé que pour le chœur des monastères de la Congrégation de France, cet ouvrage in-octavo de 940 pages apportait enfin à tous les amateurs (et Dieu sait si le fracas de ces controverses prolongées en grossissait le nombre) un texte de base sur lequel on pourrait enfin appuyer arguments, commentaires et démonstrations pratiques.

    L’abbé de Solesmes ne manquerait pas de faire l’hommage du Liber Gradualis au Souverain Pontife dès sa sortie des presses de la firme Desclée, Lefebvre et Cie, à Tournai, et Léon III s’empresserait en retour, le 3 mars 1884, de remercier l’abbaye dans un bref à Dom Pothier où il le félicitait de toute son œuvre.

    Nous savons en effet, cher Fils, avec quelle intelligence vous vous êtes appliqué à interpréter et à expliquer les antiques monuments de la musique sacrée et comment vous avez mis tout votre zèle à montrer à ceux qui cultivent cet art, la nature même et la forme exacte de ces anciens chants, tels qu’ils ont été autrefois composés, et tels que vos pères les ont avec grand soin conservés. Nous pensons, cher Fils, qu’il faut en cela louer non seulement vos efforts à poursuivre une œuvre pleine de difficulté et de labeur, qui vous a demandé plusieurs années d’un travail assidu, mais aussi l’amour dont vous vous êtes montré particulièrement animé envers l’Eglise romaine, qui a jugé digne d’être toujours tenu en grand honneur ce genre de mélodies sacrées que recommande le nom de saint Grégoire le Grand 19 .

    Cependant le monde catholique n’avait pu refuser son obéissance à une volonté aussi formelle de la S. C. des Rites. Soumission ou ralliement, les adhésions au décret du 26 avril 1883 se succédèrent rapidement, au point que dix ans après un de ses plus enthousiastes partisans pouvait donner sur elles comme un communiqué de victoire 20 . La Coecilia de Suisse avait lancé le signal dès juin 1883 :

    Enfin Rome a parlé, la cause est finie, et nous devons nous en féliciter, car ces discussions finissaient par devenir trop aigres… Si nous sommes dans le cas le nous procurer de nouveaux livres, notre devoir est tout tracé, nous devons accepter le vrai chant romain et les éditions officielles… Remercions le Saint-Siège et la Congrégation des Rites de l’initiative qu’ils viennent de prendre. :Mettons peut-être un peu de côté l’amour-propre soi-disant national, qui trop souvent sert de couvert à la paresse et à l’égoïsme, et cette question si controversée du vrai chant religieux ne viendra plus nous faire perdre un temps qui sera beaucoup mieux employé à l’étude et à l’exécution du chant 21 .

    L’évêque de Tournai, où avait été imprimé le Liber Gradualis, prescrivait que l’édition Pustet serait adoptée dans son diocèse.

    A ce sujet, nous n’avons plus à débattre la question d’excellence ou de supériorité de telle ou telle édition des livres de chœur, à l’effet de savoir ce qu’il nous conviendrait d’adopter ou de conserver. Notre prescription formulée en synode au mois d’août 1886, est nette et formelle. Déférant aux désirs exprimés par le Saint-Siège, en vue d’obtenir une plus grande unité dans les cérémonies liturgiques, nous avons déclaré obligatoire dans notre diocèse, l’usage des livres officiellement approuvés par la S. Congrégation des Rites, et nous avons fixé la date du 1er janvier 1896 comme dernier terme, pour que tout changement soit accompli dans nos églises. Laissez-nous espérer due le but sera atteint par votre bonne volonté dès avant cette date. Au jugement de ceux qui ont effectué déjà cette transformation, les difficultés ne sont point aussi grandes que plusieurs se l’étaient imaginé 22 .

    Comment un évêque aurait-il pu choisir un autre- parti après l’incident soulevé par les félicitations et les encouragements que Léon XIII avait adressés à Dom Pothier à l’occasion de la publication du Liber Gradualis ? Le bref du 3 mars 1884, nous l’avons vu, ne ménageait pas l’éloge. Cependant les adversaires de l’édition néomédicéenne lui donnèrent un tel sens que, dès le 3 mai suivant, Léon XlII jugeait nécessaire d’adresser un nouveau bref à Dom Pothier. En voici la teneur :

    Bien que dans la réponse que nous avons faite à votre lettre du 24 décembre de l’année dernière, en louant l’habileté avec laquelle vous et vos frères avez expliqué les anciens monuments de la musique sacrée, nous avons uniquement considéré le Graduel édité par vous comme un ouvrage concernant l’histoire et la science de la musique sacrée et écrit au point de vue de l’érudition, ainsi qu’il résulte de la teneur de notre lettre, néanmoins, afin d’éviter que cette lettre ne donne occasion à de fausses interprétations, nous avons jugé, très cher Fils, devoir vous faire connaître par la présente que, dans la lettre susdite que nous vous avons adressée, nous n’avons pas eu la pensée de nous écarter en quoi que ce soit du décret publié en vertu de notre autorité; le 11 avril de l’année dernière, par notre Congrégation des Saints Rites, et commençant par ces mots Romanorum Pontificum sollicitudo, et que notre intention n’a pas été d’approuver, pour l’usage de la sainte liturgie, le Graduel qui nous a été offert, lequel aurait dû nécessairement, à cet effet, être soumis à un soigneux examen de la même Congrégation, selon la coutume du Siège Apostolique en pareil cas. Cette explication donnée, par laquelle nous déclarons vouloir que la force du susdit décret soit pleine et entière, nous vous accordons affectueusement dans le Seigneur… la Bénédiction Apostolique 23 .

    Rome n’offrait cependant pas aux partisans des bénédictins un visage délibérément hostile. Ce à quoi le Saint-Siège tenait par dessus tout, c’était à ce que son autorité ne fût pas directement bravée, et elle l’était, pour des raisons qui, chez ces défenseurs trop zélés de Solesmes, n’avaient que de lointains rapports avec la passion de défendre la beauté originelle de la phrase grégorienne.

    Le privilège accordé et confirmé avec tant d’autorité à la firme Pustet provoquait, on s’en doute, un amer mécontentement chez les autres imprimeurs pontificaux. Mais surtout l’amour-propre national, très vif chez les Français dans le; années qui suivirent la défaite de 1870-1871, envenimait toutes choses. L’édition. des livres de chant liturgique réservé à un Allemand, c’était une injure à l’honneur du drapeau tricolore. La grande presse de Paris s’en mêlait avec le peu de scrupule qui lui est habituel. L’éditeur bavarois Pustet, devenu chevalier pontifical, était pour elle le Prusco ! Or Léon XIII ne voulait pas que le chant de saint Grégoire servit de prétexte à une trop grave agitation, qui aurait ranimé les sentiments gallicans à peine assoupis. Et puis n’y avait-il pas à Rome une secrète reconnaissance pour les fils de l’illustre Dom Guéranger, à qui le Saint-Siège devait le retour à la liturgie romaine de tous les diocèses de France ? Il était odieux de condamner au silence des disciples qui achevaient l’œuvre de leur père en voulant rendre à l’Eglise romaine sa liturgie antique.

    Toujours est-il qu’en France, Dom Couturier et ses moines poursuivirent l’édition des livres choraux à l’usage des monastères bénédictins de la congrégation de Solesmes. Au Liber Gradualis de 1883 fit suite une série de publications moins importantes que couronna en 1891 un Liber Antiphonarius
24 . A cette date, deux diocèses seulement, Nevers et Périgueux, s’étaient ralliés à l’édition de Ratisbonne. Les autres conservaient leurs livres particuliers, hélas ! dans le plus complet disparate.

    Sur 89 diocèses, 28 s’étaient décidés pour l’édition dite de Digne (1858) reproduisant le chant traditionnel  » de Nivers, un compositeur et organiste de la chapelle de Louis XlV, de la fin du XVlle siècle. Il y en avait encore 15 à suivre le chant de Nivers, mais dans l’édition de Rennes (1848, sous la direction de Nisard), et 7 à suivre le chant de Nivers dans les livres de Dijon. Si nous ajoutons le diocèse de Langres qui avait adopté l’édition de Dijon, mais en l’améliorant de son cru, cela fait donc une majorité de 51 diocèses dans lesquels on suivait un chant qui ne remontait pas à plus haut que 1697. Quant aux autres, ils se partageaient entre l’édition de Reims et Cambrai (1851), dans 20 diocèses seulement, malgré sa réputation très grande ; l’édition de Valfray (1669), dans 7 diocèses dont Paris et Lyon; l’édition de Lambillotte (1858), clans 7 diocèses. Enfin, les Eglises de Bayeux, Besançon, Coutances et Rouen avaient chacune leur édition particulière 25 .

    En dépit de cette cacophonie, l’unité était en route. C’était le sentiment de plus en plus général que les principes d’exécution du chant liturgique étaient à demander à Dom Pothier et à ses Mélodies grégoriennes. A la plus récente réimpression des livres de Digne était ajoutée une préface indiquant des règles d’exécution et d’accentuation très broches de celles des Bénédictins. On commençait à courir à Solesmes et dans les monastères de l’ordre, notamment à Paris, chez les Bénédictines de la rue Monsieur, pour écouter les mélodies grégoriennes désormais chantées dans l’intégrité de leur notation et de leur rythme. En plusieurs séminaires apparaissaient des scholas qui s’efforçaient d’apprendre le chant nouveau.

    Certes, ce n’était pas sans opposition. Les théoriciens qui avaient tenu la vedette depuis le début des polémiques n’étaient pas tous rentrés dans le silence. Jusqu’à sa mort, en 1888, Nisard s’isolera dans sa condamnation de tout espoir de ressusciter jamais les mélodies de saint Grégoire. D’autres que lui, l’abbé Raillard, l’abbé Bonhomme, l’abbé Cloet, Aloys Kune, continuent à soutenir leurs systèmes de lecture ou de rythme des neumes. De leur côté les mêmes canonistes, dont le chanoine Grandclaude, maintiennent leur première thèse de la soumission inconditionnée à la lettre des décrets de la S. C. des Rites. Parmi les adversaires de Dom Pothier, si les uns reconnaissent sa discrétion aussi bien que sa science, les autres l’accusent de sourde complicité avec la rébellion ouverte contre la S. Congrégation. La bataille a été si passionnée et contentieuse dans les deux camps que son histoire exigerait un bon volume (a, infra p. 55).

    Rome cependant persévère dans son attitude. La S. C. des Rites confirme le privilège et les décrets accordés aux livres choraux de Ratisbonne sans aller jamais jusqu’à en imposer l’usage. Mais aussi le Saint-Père se prête à tous les encouragements que peuvent souhaiter les partisans de l’école de Solesmes. Don Amelli reste fidèle aux bénédictins, d’autant plus facilement qu’il les a suivis jusqu’à se faire moine du Mont Cassin. Vers la fin de 1890, la Musica sacra de Milan note qu’à Rome, les élèves du Séminaire français, tout en si servant habituellement de Reims et Cambrai, recourent pou de nombreux morceaux au graduel de Solesmes. en interprétant,. chaque pièce selon les règles de Dom Pothier. Leur succès est si grand qu’on vient de plusieurs séminaires et collèges de Rome pour prendre leçon auprès d’eux. Quant aux élèves du Collège germanique, ils utilisent l’édition Pustet, mais et, suivant dans l’exécution la méthode bénédictine.

    Le Souverain Pontife lui-même n’allait pas tarder à donne un témoignage indubitable de ses encouragements aux bénédictins en faisant inviter par le cardinal vicaire la schola du, Séminaire français à chanter la messe pontificale des fêtes du centenaire de saint Grégoire le Grand, le 12 avril 1891. Par son ordre, l’abbé de Solesmes fut prié d’y assister, mais, le Rme Dom Paul Delatte, qui venait de succéder à Dom Couturier (décédé en 1890), se contenta d’envoyer à Rome Dom Pothier avec Dom Mocquereau pour compagnon. Un: correspondant de l’Univers, le 28 mai suivant, relata les approbations venues de toutes parts à cette manifestation, couronnée par l’allocution de Léon XlII à l’audience de clôture du congrès du centenaire. Dans son discours écrit, le: pape avait loué  » le séminaire français d’avoir chanté ai, Mont Coelius, le chant de saint Grégoire ramené à sa pureté primitive, richiamento alla sua antica purezza « .

    Un nouveau décret de la S. C. des Rites, Quod S. Augustinus, pourrait bien survenir le 7 juillet 1894. Renouveler la. recommandation si souvent réitérée aux Ordinaires en faveur de l’édition déclarée authentique et originale resterait sans, grand effet du moment que, comme le décret. le spécifiait expressément, le Saint-Siège n’entendait pas l’imposer. Rien ne nuirait au cours nouveau des choses. En juillet de cette année-là (1894), l’abbaye recevait durant quelques semaines la visite d’un jeune compositeur italien, Lorenzo, Perosi 26 . Quelques mois après, Dom Perosi serait nommé directeur de la chapelle de Saint Marc de Venise et deviendrait le bras droit du patriarche dans la réforme de la musique d’église que celui-ci se proposait d’introduire dans son archidiocèse. Le patriarche avait été, comme professeur au séminaire de Trévise, un des plus ardents partisans de Dom Pothier au congrès d’Arezzo. Dans les milieux ecclésiastiques on chuchotait même que son ardeur avait été si bruyante qu’elle lui avait valu quelques remontrances du côté de la S. C. des Rites 27 . Mais on murmurait aussi que le cardinal Sarto était papabile…

    Quand le 1er mai 1895 parut la lettre pastorale du patriarche de Venise sur la musique sacrée, bien qu’elle se gardât de toute allusion à la querelle qui divisait les grégorianistes , chacun eut le sentiment que la cause de Solesmes était bien près de triompher 28 . Dom Schmitt n’était plus là pour s’en réjouir. Il était mort en 1886, en pleine force, comme avant lui Dom Jausions. :Mais l’équipe des moines au travail possédait maintenant un nouvel animateur à la personnalité si puissante qu’il nous faudra revenir sur le récit de ces dernières années de lutte pour rendre compte du rôle décisif qu’il joua dans la fin des controverses autour de la restauration mélodique du répertoire grégorien.

    

 

Appendices au chapitre II

 

    a) DOM JAUSIONS ET LA RESTAURATION GRÉGORIENNE A SOLESMES

    Le dernier mot ne semble pas dit sur la participation de Dom Jausions à l’œuvre de la restauration grégorienne à Solesmes. Déjà Mgr Rousseau (l’Ecole grégorienne de Solesmes), à la suite de Dom Cagin (L’œuvre de Solesmes dans la restauration du chant grégorien, dans la Rassegna Gregoriana, IIIe année, 1904) a tenté de tirer de l’oubli cette humble figure de moine. une correspondance inédite, que nous avons déjà utilisée dans les pages précédentes pour montrer Dom Jausions au travail, avec Dom Pothier, dans la rédaction des Mélodies grégoriennes et du Liber Gradualis, nous fait suivre Dom Jausions à Angers, à Tours et à Paris, où il copie et étudie les manuscrits de chant clans les diverses bibliothèques, quand il ne peut les acheminer vers Solesmes.

    D’autre fois, ces sorties hors de la clôture ont un but plus pratique : il arrive en effet à Dom Jausions de se rendre dans les abbayes ou les séminaires pour donner des cours de chant. C’est pour les séminaristes d’Angers et de Séez qu’il avait rédigé, sur le rythme, un petit écrit substantiel , au dire de M. Gontier qui le recommande à un correspondant. Et cette activité grégorienne de Dom Jausions – la correspondance inédite en fait foi, se poursuivra jusqu’à sa mort en 1870.

 

    b) DOM SCHMITT AU CONGRÈS D’AREZZO

    Voici les 5 propositions fondamentales établies par Dom A. Schmitt

    I – Nous possédons dans les manuscrits la vraie version du, chant grégorien; les quelques variantes légères et inévitables qui s’y rencontrent ne pourront nous induire en erreur sur le sens vrai de la version primitive.

    Il – Les manuscrits nous donnent la hauteur relative des note.

    III – En nous donnant des sons déterminés pour leur hauteur respectives, les manuscrits nous les représentent aussi réunis ou séparés par groupes.

    IV– La forme des neumes n’indique pas une valeur proportionnelle de durée ni de force.

    V – Le rythme du chant grégorien est le rythme du discours.

    Le rapport de Dom A. Schmitt tenait en un cahier de 30 pages. Il était intitulé Propositions sur le chant grégorien d’après les faits universellement admis par les archéologues, présentées au congrès d’Arezzo. ‘

    – Dom Schmitt, mort prématurément en 1886, n’a pas été traité selon la justice dans les nombreuses publications qui ont touché, souvent d’une manière distraite, à l’histoire de la restauration grégorienne. On lui doit encore une Méthode pratique de chant grégorien, leçons données aux Bénédictines du Temple, rue Monsieur. Paris, Chauvin, 1885, lithographié, 180 pages. (Le Monde, 31 décembre 1885, en a donné un assez long compte rendu par Dom Andoyer, qui a signé Lenoir). – Dom Cagin, son contemporain, place son nom à côté de celui de Dom Mocquereau, en tète de la phase nouvelle où entra l’école de Solesmes à l’époque où Dom Pothier commença à laisser la place aux plus jeunes. (Dom CAGIN, L’œuvre de Solesmes dans la restauration da chant grégorien, dans la Rassegna Gregoriana, 3e année, n° 4, avril 1904, col. 21).

 

    c) L’OPPOSITION FAITE A SOLESMES AU NOM DU DROIT ECCLÉSIASTIQUE

 

    Dés l’intervention du vicaire général Grandclaude. en 1880, plusieurs publications théologiques avaient pris la même attitude que le Canoniste contemporain. L’opinion du doyen de la faculté de théologie à L’université catholique de Lille, Jules Didiot, n’était pas moins nette. (Revue des Sciences ecclésiastiques, Lille. 1880, pp. 367-.167). Il y eut aussi dans la Nouvelle Revue Théologique, tome XV, pp. 173, 271, des articles dans le même sens par le R. P. Bogaerts, C. SS. R., Le congrès d’Arezzo, à propos du discours de .M. l’abbé Lans. Le R. P. Bogaerts allait jusqu’à  » comparer la déférence que récemment des savants, les académies catholiques, les évêques ont mise à obéir au simple désir du Pape recommandant l’étude de saint Thomas, avec cet esprit d’indépendance et de critique qui se dégage de la IlIe proposition du congrès d’Arezzo .

    Et cette opposition de principe devait se maintenir.

    Dans le Canoniste contemporain du 20 décembre 1887, M. Grandclaude faisait la déclaration suivante:

 » Maintenant, comme à cette époque, je suis d’avis que le chant liturgique doit être approuvé par le Siège Apostolique, comme la Liturgie elle même. Maintenant comme en 1880, je pense que la question du chant ecclésiastique relève de l’Autorité, et non des règles plus ou moins capricieuses d’esthétique avancées par les artistes. Maintenant enfin, je continue à dire que, dans la dite question, il faut encore préférer l’Autorité à l’Antiquité, même la plus respectable.

     » C’est pourquoi, laissant de côté toutes les discussions touchant la vraie perfection relative des diverses éditions du chant sacré, je considère comme de la dernière évidence que les approbations du Saint-Siège sont la règle suprême à laquelle tous doivent se soumettre 29 .  »

    De son côté, à la même époque (décembre 1887), le doyen Jules Didiot réitérait sa prise de position de 1880. C’est ici affaire de conscience. Il est certain que Rome veut l’unité dit chant par le moyen de l’édition médicéenne, et quelle l’aura, dût-elle patienter, comme elle l’a fait pour le texte même de la Liturgie. Du reste, hors de France, ses désirs sont obéis avec une rapidité de bon augure. Qu’importe, au fond, la perfection plus ou moins grande d’un chant d’Eglise ! La perfection absolue sous ce rapport n’existera jamais, et Rome se contente d’une perfection relative, acceptable partout.

    Voici avec quelles précautions s’exprimait un Hollandais, coryphée des partisans de l’édition Pustet, l’abbé Lans, dont l’âpreté de langage avait jadis déchaîné les protestations des congressistes d’Arezzo : Le nom et la renommée de Dom Pothier servit de pallium à plusieurs antagonistes pour continuer leur campagne contre les tendances de Rome. Pothier ici, Pothier là, Pothier avant tout ! Du coup on oublia ce qu’en France on avait accumulé d’études, depuis 1850, sur les anciens manuscrits. On éleva Pothier jusqu’aux nues. Pothier seul avait retrouvé le chant authentique de saint Grégoire. L’opposition au Saint-Siège s’en pâmait d’aise. Qu’on ne se méprenne point sur nos paroles : le savant bénédictin lui-même ne manifesta jamais la moindre opposition directe ; mais sa science extraordinaire fut exploitée par les polémistes contre l’autorité de Rome.

    Cette exaltation outrée de l’auteur ne s’accentua pas peu en 1889, à l’époque de l’édition de luxe que firent de la Paléographie musicale, Pothier et ses religieux français. On ne saurait citer un ouvrage d’une science plus solide du chant grégorien et de ses formules anciennes. Il est, de plus, enrichi d’une foule de phototypies, reproduisant des manuscrits de toute espèce, tirés de nombreuses bibliothèques.. ŒUVRE de bénédictin, s’il en fut jamais, et dont la valeur est inappréciable.

    Aussitôt des revues et des journaux catholiques(?) fourmillèrent d’articles exaltant Pothier, ses mélodies exécutées par-ci par-là, leur beauté indicible, leur origine céleste, etc. Tout était arme de combat, et cela sans prêter le flanc à la riposte. Quelque rédacteurs cependant ne parvinrent pas à cacher suffisamment l’artifice des formes et l’on vit paraître des articles, comme ceux du journal Le Matin en 1889 et en 1890, où le Souverain Pontife était présenté comme avant cédé à d’égoïstes spéculateurs, avantageant un imprimeur étranger et rendant obligatoires, par un décret, les livres sortis de ses presses. Plus tard on dépeignit Sa Sainteté comme ayant cédé devant les articles du Matin et gardant son décret en portefeuille !  » (LANS, op. cit., p. 55).

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