Abbé Maurice Blanc – L’enseignement musical de Solesmes et la prière chrétienne – préface et introduction

Abbé Maurice BLANC

Professeur au Gregorian Institute of America

L’ENSEIGNEMENT MUSICAL

DE SOLESMES

et

LA PRIÈRE CHRÉTIENNE

Préface de S. Exc. Mgr Dubourg, Archevêque de Besançon

Les Éditions Musicales de la Schola Cantorum
et la Procure Générale de la Musique
Paris,

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LETTRE PRÉFACE

de

S. Exc. Monseigneur DUBOURG,

archevêque de Besançon

    Besançon, le 20 février 1952

    Mon bien cher ami,

    Je viens de lire avec attention et avec joie votre bel ouvrage sur l’Enseignement musical de Solesmes et la prière chrétienne J’y ai trouvé des pages d’histoire très exactes parce que puisées aux meilleures sources, en même temps que très sereines et même pieuses. Elles m’ont révélé les nombreuses difficultés que les moines de Solesmes ont connues pour faire accepter leurs travaux de paléographie et leur méthode d’interprétation.

    Il ne suffit pas, en effet, ici-bas d’avoir raison; il faut aussi persévérer dons le vouloir avec patience et courage. Les Bénédictins de Solesmes sont sortis vainqueurs de ce long tournoi. Leurs éditions sont maintenant connues et pratiquées dans l’Église toute entière.

    Je suis sûr que Dom Guéranger, Dom Pothier, Dom Mocquereau et tant d’antres de leurs collaborateurs se réjouissent aujourd’hui au ciel de cette unanimité dans le chant catholique et dans la façon de l’interpréter.

    Quel progrès depuis soixante ans ! Je me souviens très bien de la façon, assez lourde et désinvolte avec laquelle on exécutait le plain-chant dans nos paroisses comtoises, lorsque j’étais enfant. La première exécution qui me fit comprendre la beauté du chant grégorien fut celle que j’entendis à la cathédrale le jeudi de l’Ascension 1896. Monseigneur Fulbert Petit, un de mes prédécesseurs sur le siège archiépiscopal de Besançon, avait fait venir de Solesmes Dom Mocquereau et Dom Delpech. Auparavant la Semaine religieuse ainsi qu’une conférence de Dom .Mocquereau avaient donné le signal de la restauration du chant grégorien dans notre diocèse. Ce fut vraiment un succès. Les auditeurs furent unanimes ci reconnaître que le plain-chant était vraiment une forme d’art musical, c’est à dire une mélodie dont le rythme portait en lui-même la paix et la douceur propres à l’âme religieuse.

    Dés le commencement de votre ouvrage, mon cher ami, vous nous montrez Dom Guéranger voulant restaurer Solesmes parce qu’il aimait l’Église, l’Église romaine, comme on aime sa mère d’un amour d’enfant qui ne mesure, ni ne compare. C’est elle qu’il voulait servir en restaurant en France l’ordre monastique. Son ambition était de faire une œuvre d’Église pour l’amour de l’Église.

    A la fin de votre livre, citant Dom Gajard, le maître de chœur actuel de Solesmes, vous revenez sur cette idée, disant avec lui que  » la restauration grégorienne doit s’accompagner d’une disposition foncière d’humilité profonde, d’adoration, d’action de grâces, de louange, de confiance absolue aussi, d’inaltérable paix et d’amour qui fait le fond, la principale beauté et toute l’efficacité de la prière chantée de l’Église « . Voilà bien la continuité du même esprit d’amour pour l’Église notre mère, qui a créé le chant grégorien autrefois et qui l’a restauré maintenant.

    Je vous félicite, mon cher ami, d’apporter vous-même tout votre cœur, tout votre esprit, toute votre activité à cette grande œuvre profondément catholique et humaine. Vous bénéficiez du travail de vos maîtres qui ne furent pas sans mérite, un chanoine Auguste Brune, M. le chanoine Tissot, et comment pourrais-je taire ici ce que la musique religieuse doit à vos trois frères aînés, prêtres comme vous, du diocèse de Besançon !

    Merci de nous avoir révélé, en même temps, dans votre beau livre, quelque peu l’idéal de votre vie et de votre activité. On ne sait ce qu’il faut admirer davantage dans votre ouvrage, ou votre science historique, votre flamme d’apôtre, ou votre esprit fin et délié qui regarde beaucoup d’incidents de ces luttes de lutrin avec le regard amusé et serein- de celui qui ne doute pas de la victoire finale.

    Je vous souhaite, mon cher ami, beaucoup de lecteurs. Je leur promets qu’ils ne s’ennuieront pas à fréquenter votre ouvrage, mais qu’ils en sortiront plus instruits et plus capables de comprendre, d’aimer, de pratiquer la prière chantée de l’Église.

    Croyez, mon. bien cher ami, à mes sentiments très cordialement dévoués et à ma paternelle affection.

+ Maurice DUBOURG

Archevêque de Besançon

TABLE DES MATIÈRES

    Lettre préface de S. Exc. Mgr Dubourg, archevêque de Besançon

    Introduction

    Première Partie – Quatre-vingts années de lutte (1830-1912)

    Chapitre Ier – Dom Guéranger et le Chanoine Gontier

I. Prosper Guéranger s’installe au prieuré de Solesmes (1833).

II. Les premières discussions autour de la restauration grégorienne

III. Le chanoine Gontier au congrès de Paris en 1860

    Chapitre II – Dom Joseph Pothier

I. Les Mélodies grégoriennes (1880)

II. Dom Pothier et Dom Schmitt au congrès d’Arezzo (1882).

III. Du décret Romanorum Pontificum (1883) à la lettre pastorale du cardinal Sarto (1895)

    Chapitre III. – Dom André Mocquereau

I. La Paléographie Musicale

II. Le motu proprio de 1903 et l’édition vaticane

III. La querelle des éditions rythmiques

    Deuxième Partie – La prière chrétienne dans l’enseignement musical de Solesmes

    Chapitre IV. – La postérité de Dom Guéranger

I. A l’origine de la restauration grégorienne : l’âme de Dom Guéranger

II. Le chant des moines de Solesmes, expression et modèle de la prière chrétienne

III. Le monde catholique à l’école de Solesmes. Les Instituts grégoriens.

    Chapitre V. – Dom Joseph Gajard

I. Les « commentaires » du maître de chœur

II. Le chœur des moines, témoin de la catholicité de l’Église

    Conclusion

    Documents

I. Lettre de Dom Prosper Guéranger, abbé de Solesmes, à l’Univers, 23 novembre 1843

II. Clef des Mélodies grégoriennes dans les antiques systèmes de notation et de l’unité dans les chants liturgiques, par le R.P. Lambillotte, s.j., 1851

III. Approbation du T.R.P. Abbé de Solesmes, en tête de la Méthode raisonnée de plain-chant du chanoine A. Gontier, 1859

IV. Préface de la Méthode raisonnée de plain-chant, par le chanoine A. Gontier, 1859

V. Programme de la Commission pour l’édition des livres liturgiques du diocèse du Mans, 1859

VI. Lettre de Dom Prosper Guéranger, abbé de Solesmes, au Comité d’organisation du Congrès pour la restauration du plain-chant et de la musique religieuse, Paris, 1860

VII. Introduction aux mélodies grégoriennes, par Boyer d’Agen, extrait

VIII. Recherche et étude des fragments de manuscrits de plain-chant, par l’abbé H. Villetard, 1900

    Tableaux

I. Liste des livres liturgiques édités par les moines de l’Abbaye de Solesmes jusqu’à l’édition vaticane

II. Chronologie de l’École musicale de Solesmes

INTRODUCTION

    S’il est vrai, et comment ne pas en croire le directeur de l’École pontificale de Musique sacrée à Rome, le très compétent Mgr Anglès -, s’il est vrai  » qu’aucune des questions que se seront posées les musicologues contemporains sur la musique ancienne, qu’elle fût religieuse ou qu’elle fût profane, n’a causé si grande division parmi les spécialistes que la question grégorienne entre les grégorianistes eux-mêmes » 1 , on ne s’étonnera pas que nous tenions à déterminer, pour nous tenir à l’écart des récifs, le dessein de notre étude.

    Ce qui nous a intéressé en effet n’est pas du domaine des controverses, mais bien une pure constatation de fait dont nous emprunterons l’énoncé à un récent historien du mouvement liturgique. A lire Dom O. Rousseau,

    La cause du chant grégorien, si poussée dans les dernières années du XIXe siècle, prépara singulièrement le mouvement liturgique populaire qui se développerait au siècle suivant. Elle a été comme l’instrument providentiel de la popularisation de ce mouvement. Sous Pie X, en associant liturgie et chant grégorien, on les ferait marcher l’un par l’autre, et la restauration du culte par la liturgie recevrait alors du grand Pontife l’appui et la force du Siège apostolique 2 .

    Nous avons voulu rechercher les causes qui ont permis à la restauration du chant grégorien d’entraîner cette renaissance liturgique qui constitue un des événements les plus considérables de l’histoire contemporaine de l’Église. Que la prière chrétienne, dans sa conception autant que dans sa pratique, connaisse sous nos yeux une véritable transformation, le fait est frappant pour un observateur même très peu attentif: En 1950, le chrétien conscient ne prie pas seul, mais avec l’Église et avec tous les baptisés ses frères; il ne prie plus guère à son goût personnel, mais affectionne de lire dans son missel ou de participer à la prière de l’assemblée.

    :Vous ne soutiendrons pas que cette évolution de la mentalité catholique est uniquement, exclusivement, le fait de Solesmes et de ses découvertes dans la lecture des neumes ou sur la nature du rythme. Il y a d’autres causes que la restauration musicale des livres liturgiques dans l’avènement d’une conception et d’une pratique nouvelles de la prière dans l’univers chrétien. Mais s’il y a d’autres causes, il n’en reste pas moins que Dom Guéranger a marqué de son empreinte, dès l’origine, par son action d’écrivain et de polémiste comme par son rayonnement de fondateur, le mouvement qui triompha avec le motu proprio de 1903, et dont l’encyclique Mediator Dei enregistre les vibrations au plus profond de l’essence du catholicisme…

    La méthode de notre travail sera la méthode historique. Notre recherche des causes a abouti en effet à la constatation que l’audience si facilement obtenue dans l’Église entière par l’édition vaticane s’explique par l’agitation profonde que provoquèrent les violentes et continuelles controverses auxquelles a donné lieu son avènement. C’est grâce à ce scandale que l’opinion a compris l’intérêt vivant du travail archéologique et artistique des quelques moines dont l’abbé de Solesmes pouvait disposer en faveur des recherches nécessitées par l’édition officielle des livres liturgiques. Les contradictions de tout genre qu’ont dît surmonter et les moines et les abbés et la Congrégation des Rites et le Souverain Pontife lui-même, ont servi d’explosifs pour secouer l’inertie ou la légèreté dit grand nombre.

    Qu’on ne s’étonne donc pas de la longueur de notre première partie, consacrée aux luttes que Dom Guéranger et ses fils ont soutenues plus de quatre-vingts années avant de triompher. C’est délibérément qu’a été préféré le récit succinct de ces déconcertantes péripéties à l’étude technique des problèmes de fond qui s’y trouvaient agités. Il eût fallu pour chacun de ces problèmes un volume, c’est-à-dire une thèse. Et c’est bien le regret que nous laisse notre travail, celui de n’avoir pu que côtoyer, loin de la rive, des discussions ou des recherches toutes et chacune pleines d’intérêt.

    L’extrême complaisance de l’abbaye de Solesmes nous à permis de disposer de la plus complète bibliographie sur toute l’étendue de notre étude.

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