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Cécile Bruyère
In Spiritu et Veritate (1) PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Administrator   
Jeudi, 04 Mars 2010 21:34

IN SPIRITU

ET

VERITATE


SAINTE-CECILE DE SOLESMES


Madame

et mes très chères filles,

Vous ne serez pas étonnées que je vous exprime tout d’abord la joie profonde que j’ai à m’associer à votre action de grâce pour la fondation du monastère de Sainte- Cécile, il y a cent ans. Vous savez mieux que moi tout ce qui était contenu en germe dans cette première semence jetée en terre solesmienne, à l’ombre de Saint- Pierre, par les mains de Dom Guéranger et de votre fondatrice et Mère, Madame Cécile Bruyère. Après un siècle écoulé, qu’il nous soit permis de reconnaître devant Dieu tout ce que la foi, la docilité surnaturelle, la consécration totale de l’âme de votre première Abbesse au Seigneur ont valu de fruits de sanctification et de sainteté, non seulement à elle-même, mais après elle et par elle, à l’ordre bénédictin et à l’Eglise : ce monastère de Sainte-Cécile, florissant non seulement en nombre, mais je l’espère aussi en sainteté, les autres monastères qui ont été fondés directement ou indirectement par Sainte-Cécile, ceux même qui, sans avoir aucun lien de filiation proprement dite, en ont reçu des bienfaits et des grâces ; sans parler des fruits de sainteté produits dans l'Église par le livre «La vie spirituelle et l’oraison », par tant d’autres communications, tant d’autres actions, tant d’autres influences émanant de Madame l’Abbesse ou de ses filles. Nous remercions Dieu pour tout cela et pour toutes les autres grâces ignorées du monde, mais connues de Dieu, qui ont découlé de cette première fondation.

Vous avez voulu que ce mémorial de votre centenaire s’inscrivît dans le cadre de la liturgie de la Dédicace. Cette fête qui enveloppa la première consécration à Dieu de votre Mère, s’harmonise en effet parfaitement avec la vie monastique. L’âme d’une moniale n’est-elle pas, elle aussi, le tabernacle du Seigneur, un sanctuaire que Dieu a choisi pour se le consacrer d’une façon spéciale ? Et lorsque Dieu veut se consacrer un temple, il s’y présente et y vient lui-même : mundum volens adventu suo piissimo consecrare 1 Qui mieux que Notre- Dame, Mère de Dieu, templum Domini, sacrarium Spiritus Sancti 2, pourrait nous en donner l’assurance ?

Un jour nous avons compris, nous aussi, après nos aînés, l’invitation du Seigneur qui passait près de nous :

Hodie in domo tua oportet me manere 3; et dans l’élan de notre jeunesse, avec la joie et la rapidité de Zachée, nous sommes accourus : praecurrens... festinans... gaudens 4 A son exemple, il nous faut consacrer notre vie tout entière à la recherche assidue du Seigneur : Quae rebat videre Jesum, quis esset 5

C’est en le cherchant que nous le trouverons, ne nous en a-t-il pas donné lui-même la formelle assurance :

Quaerite et invenietis 6 ? Mais il désire trouver en nous, non pas un sanctuaire quelconque, mais le coenaculum grande, stratum 7 dans lequel, à l’aise, il choisit toujours d’opérer des merveilles et de livrer son cœur en même temps que son corps dans une intimité qui ne peut être que celle de l’amitié la plus forte et la plus douce.

Il nous faut donc, jour après jour, continuer à bâtir et à orner en notre âme ce sanctuaire intérieur, si nous voulons y jouir de la présence intime, de la parole de vie et du commerce assidu du Seigneur : Aedificemus et nosmetipsi in corde nostro et faciamus domum quo veniat Ille et doceat nos et colloquatur nobis 8

C’est pour ce grand œuvre que nous sommes venus à la vie monastique, et nous ne nous sommes pas trompés, car si nous sommes fidèles et généreux, elle nous apporte tous les moyens de parvenir à cette intimité, à cette fête merveilleuse qui réjouit la maison de Dieu, fête d’éternité avant même l’éternité, fête digne des Anges même pour les pauvres hommes que nous demeurons, fête embaumée de joie, de paix, d’un bonheur très simple, mais à la condition qu’en aient disparu toutes les résonnances du monde : In domo Dei festivitas magna... sed si non perstrepat mundus 9

Et voilà pourquoi le premier avantage que nous offre la vie monastique est cette séparation du monde, au moyen tout d’abord de la clôture, ce mur d’enceinte du sanctuaire, qui pour nous doit être considérée comme un bienfait dont nous ne pouvons que nous réjouir : Felici mure vallati, mundum se gaudeant evasisse 10. Mais cette séparation extérieure serait de peu d’utilité elle ne s’accompagnait d’un profond détachement de soi-même et de la solitude intérieure, du silence qui mettra notre âme dans un habituel recueillement, car telle est la raison d’être principale du silence : «recueillir » toutes les énergies, toutes les forces, toutes les facultés de l’âme pour les disposer à l’audition de la voix du Seigneur : Ducam eam in solitudinem et ibi loquar ad cor ejus 11.

Mais notre vie est cénobitique et c’est dire que vous n’y êtes pas seules pour chercher le Seigneur, mais aidées puissamment par la société et l’exemple de nombreuses sœurs , sous la conduite d’une Mère. Et tout en vous étant un avantage précieux, la vie commune que vous offre le monastère vous fournit aussi l’occasion de vous exercer à la pratique de toutes les vertus, spécialement de trouver encore le Seigneur dans vos sœurs et de pratiquer la sortie de vous-même dans une charité patiente et désintéressée. Il faut sortir toujours : Egredere ! Cette sortie de soi-même pour passer en Dieu, ut transeat de hoc mundo ad Patrem 12, a trouvé un climat favorable dans le silence, la séparation du monde, la vie commune au sein d’une famille surnaturelle. Et voici qu’un jour la grâce de la profession est venue achever cette œuvre l’âme qui, par le péché, s’était détournée de Dieu : aversio a Deo 13, s’est maintenant retournée totalement vers lui : ce fut le vœu de conversio morum 14, cette tendance à la perfection dans l’humilité, la pauvreté, la chasteté, toutes les vertus et observances qui font partie intégrante de la vie monastique. Elle s’est laissée conduire et façonner dans l’obéissance qui n’est pas seulement ni surtout la garantie du bon ordre extérieur dans le déroulement des actions et occupations journalières, mais bien plutôt la voie royale par laquelle nous retournons à ce Dieu dont nous avait éloignés la lâcheté de la désobéissance. Nous comprenons alors que saint Benoît puisse parler du bonum obedientiae 15, et que l’obéissance soit vraiment un besoin pour les âmes monastiques ferventes : Abbatem sibi praeesse desiderant 16, car elles savent bien, ces âmes, que c’est ainsi qu’elles réaliseront leur union étroite avec le Christ factus obediens usque ad mortem 17, qu’il n’y a pas de plus grande séparation de Dieu que celle que crée la volonté propre et par conséquent pas non plus de préparation plus proche à la vie spirituelle et à l’union que l’obéissance et la docilité parfaite. C’est que la vie d’union commence précisément lorsque l’âme se déprend d’elle-même pour s’abandonner totalement au vouloir du Père, à l’exemple du Fils, sous l’action de l’Esprit-Saint.

Et tous ces avantages, les moines et les moniales veulent les acquérir de façon définitive, et pour se les assurer, ils se fixent pour toujours dans la famille du monastère, usque ad mortem in monasterio perseverentes : c’est la stabilité.

Comme on l’a fait remarquer, toute cette action de la vie monastique qui prépare le sanctuaire de Dieu dans les âmes fidèles, l’hymne de la Dédicace nous la résume :


Tunsionibus, pressuris, Expoliti lapides,

C’est la conversio morum.

Suis coaptantur lotis Per manus artificis

C’est l’obéissance.

Disponuntur permansuri Sacris aedificiis 18.

C’est la stabilité.

L’édifice est construit, le sanctuaire est préparé, la voix du Seigneur s’y fait doucement entendre ; il y est aimé et servi. La plus haute forme de ce service et de cet amour, avec le don absolu de soi-même, va être le mystère de la louange et de l’adoration. Ce mystère est si grand et si sublime que les moines et les moniales ne se contentent pas de réciter leur office, il leur faut le chanter : Domus Dei cantando aedificatur ! 19 car lorsqu’on aime on chante : Cantare amantis est 20, on chante celui qu’on aime, et voici que du sanctuaire de chaque âme, comme de la sainte cité de tout le monastère, s’élèvent ces mélodies joyeuses et vraiment harmonieuses parce qu’elles traduisent en réalité et comme un trop-plein les dispositions intérieures, ces mélodies qui chantent avec ferveur les trois divines Personnes uniquement aimées.

Trinum Deum Unicumque Cum fervore praedicat.

Ce n’est pas encore l’éternité, mais la moniale s’y prépare ainsi : elle voit en quelque sorte la Jérusalem céleste qui, de Dieu, descend du ciel et elle entend avec délices la voix du Seigneur qui nourrit son espérance : Ecce nova facio omnia 21. Elle est heureuse car elle sait que le monastère est un lieu choisi pour se préparer à l’éternité :

Hic promereantur omnes Petita acquirere...

Alors la Dédicace sera complète et la Paix consommée : Pax aeterna, Pax perennis 22 !... Veni Domine Jesu 23 !

Ecce sto ad ostium et pulso ; si quis audierit vocem meam et aperuerit mihi januam, intrabo ad ilium et coenabo cum illo 24.

A travers les pages qui évoquent la vie et l’enseignement de Madame Cécile Bruyère, il nous est bon de retrouver la réalisation concrète de ce programme de sainteté tracé par l’Église dans sa liturgie de la Dédicace. Et mon souhait festif, qui est aussi ma prière, en cette année de votre centenaire, est que le Seigneur vous rende toujours de plus en plus fidèles, mes chères filles, à faire fructifier l’héritage reçu, en vous conduisant toutes à cette « plénitude de Dieu dans l’âme » 25, plénitude de lumière et de vie.

Notre-Dame, qui reçut les premières professions céciliennes, vous y aidera.

Je le lui demande aussi en vous bénissant toutes très paternellement,



Solesmes, le 15 Août 1966.

     

+ Fr Jean Prou Abbé de Solesmes

1 Martyrologe de Noël.

2 Bréviaire Monastique. Office de Notre-Dame le samedi.

3 Luc, 19,5

4 Ib. 19,4,6.

5 Ib. 19, 3.

6 lb. 11,9.

7 Marc, 14,15.

8 S. Augustin, in Jn. 1 Tr. 7 c. 9.

9 S. Augustin, in Ps. 41 ; P.L.36. 470.

10 Oraison de vêture, Rituel Congr. S. Pierre de Solesmes.

11 Osée, 2,14

12 Jean, 13,1

13 .... S. Thomas, la-IIae, Q.73,a.7,ad 3

14 Sainte Règle, ch. 58.

15 Ib. ch. 71

16 Ib. ch. 5

17 Phil. 2.8

18 Hymne de la Dédicace, Bréviaire Monastique.

19 S. Augustin, Sermon 27, P.L. 38,178.

20 S. Augustin, Sermon 336, in Dedic. Eccles. ib. 1472

21 Apoc. 22,5.

22 Pontifical Romain, ant. Dedic. Eccles.

23 Apoc. 22,20.

24 Apoc. 3,20.

25 La vie spirituelle et l’oraison, ch. 19.

 
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Écrit par Administrator   
Jeudi, 04 Mars 2010 21:36

« Dans les grands ordres, il y a, comme dans l’Eglise, une première effusion splendide qui ressemble aux temps apostoliques. Ce n’est pas l’épanouissement dans les personnes et dans les choses, mais c’est l’effusion doctrinale et comme la source pure à laquelle il faut toujours puiser. Les Patriarches sont des receptacula munda pour toute leur race. On ne peut mieux faire qu’eux ; la perfection de leurs enfants est une perfection imitante et non innovante ».

MADAME CÉCILE BRUYÈRE.




Telle est, dessinée en quelques traits, l’œuvre de restauration monastique de Dom Guéranger : car il se trouva que celui qui ne voulait être que le fidèle disciple de saint Benoît, devint lui-même la souche et la source de la Congrégation de France.

La fondation de l’Abbaye Sainte-Cécile qu’il réalisait, il y a cent ans, fut pour le grand Abbé, parvenu au terme de sa vie, comme l’achèvement de ses travaux, le fruit de son expérience et de sa sagesse, et la récompense de toute une existence de dévouement à l’Eglise et de fidélité.

Dieu permit que Dom Guéranger trouvât en Madame Cécile Bruyère un instrument parfaitement docile, dont la vie fut la réalisation concrète de l’idéal de perfection monastique qu’il avait tracé. Tirer de cette vie les leçons qu’elle renferme, chercher à pénétrer le secret de son admirable fécondité et recueillir les lignes maîtresses de sa doctrine spirituelle, est, pour celles qui ont hérité de ce patrimoine, un devoir qui s’impose en ce Centenaire et une invitation à une humble action de grâces et à une entière fidélité.

 

Les pages qu’on va lire n’ont d’autre dessein que d’esquisser la physionomie spirituelle de celle qui fut la fondatrice et la première Abbesse de Sainte-Cécile de Solesmes. On aime à recourir, dans ce but, aux textes mêmes qu’elle nous a laissés, les faisant précéder, pour les mieux pénétrer, d’un aperçu de sa vie. Celui-ci s’inspire des souvenirs rédigés par Cécile Bruyère elle- même sur l’ordre de Dom Guéranger et emprunte très largement à Dom Delatte.


1845-1866


Le Samedi 12 Octobre 1845, jour anniversaire de la Dédicace de l’église de Saint-Pierre de Solesmes, naissait à Paris l’enfant qui devait être l’auxiliaire de Dom Guéranger, recueillir son esprit et s’associer à son œuvre de restauration bénédictine en France.

Jeanne-Henriette Bruyère (« Jenny » pour sa famille) fut baptisée en l’église Saint-Roch le 23 Octobre et vouée dès sa naissance à la Très Sainte Vierge. Son père, M. Léopard Bruyère, s’il n’avait pas échappé à l’esprit voltairien qui soufflait à cette époque et si l’exemple d’une épouse admirable n’avait pas encore réussi à l’amener à la pratique de ses devoirs de chrétien, n’en avait pas moins gardé le respect de la religion et il laissa toute liberté à Mme Bruyère pour l’éducation de leur fille.

Elle nous raconte elle-même ce que fut cette éducation.

« Mes souvenirs remontent à peu près jusqu’à mon âge de dix-huit mois à deux ans. Je commençai à penser, à parler et j’avais déjà, Seigneur, une idée précise de votre présence en tous lieux. Lorsque l’on me portait à l’église, ce que l’on fit de bonne heure, je me tenais dans une grande tranquillité quelque long temps qu’on y restât avec moi. Ma mère m’apprenait déjà peu à peu les principaux devoirs du chrétien, et je ne me figurais pas qu’on y pût manquer. Les cérémonies à l’église m’attachaient extrêmement et je questionnais sans cesse sur la signification de toutes choses. Les sermons amenaient un autre genre de curiosité, et ma mère avec une infatigable patience et une grande prudence, ne laissait aucune de mes questions sans réponse. Aussi je ne demandais qu’à elle les explications que je voulais savoir et je n’eus jamais aucune de ces idées ridicules et fausses que les enfants prennent avec les serviteurs les mieux intentionnés. Aucun objet n’embarrassait mon intelligence, et lors même qu’innocemment je me trouvais en face de choses qui auraient pu m’être dangereuses à cause de ma tendance à observer, ma mère n’évitait pas mes questions, mais sans éveiller mon imagination, comme sans lui rien refuser, elle expliquait avec gravité, faisant planer sur moi la pensée de votre souverain domaine. Je ne cherchais donc rien au-delà de ce qui m’avait été dit, parce que les éclaircissements donnés étaient toujours simples et vrais. La réflexion et une connaissance plus étendue ne me révélait jamais que ma mère m’eût trompée dans la plus petite chose. N’est-ce pas vous, Seigneur, qui lui donniez cette prudence et cette mesure ? Et ne vous dois-je pas une immense reconnaissance pour m’avoir préparé une éducation si ferme et si complète ?

Je me développais ainsi sans secousse, passant de longues journées avec ma mère, sans rechercher ou désirer même une autre compagnie que la sienne. C’est par le moyen de la conversation que j’appris l’Histoire Sainte, une partie de l’histoire de France, et surtout mon catéchisme. Je savais à fond le mystère de chaque fête, mais surtout ma mère s’appliquait à me donner une haute idée de votre souverain domaine sur toutes les créatures, et de votre présence en tous lieux. Elle me montrait le péché toujours hideux, le bien toujours beau et attrayant, et elle imprimait si fortement dans mon âme l’idée du devoir que je ne croyais pas que l’on pût manquer sur ce point, du moment où le mot devoir était prononcé. Je voyais du moins qu’il en était ainsi pour elle et que jamais le caprice ne réglait ses actes. Extrêmement tendre, jamais sa tendresse ne se confondit avec la mollesse. Elle me répétait souvent : « Mon enfant, Dieu ne te manquera jamais, Lui Seul est tout, personne que Lui n’est nécessaire. Il ne faut que Lui plaire, et craindre uniquement de Lui déplaire, tout le reste n’a aucune valeur ».

Ce fut pour Jenny une grâce insigne du Seigneur que d’avoir placé auprès d’elle une affection aussi vigilante que ferme qui sut l’aider à triompher d’un orgueil qui n’était pas celui d’une enfant et que rien ne pouvait faire plier. Un profond sentiment de justice et la droiture de son jugement la rendaient implacable pour tout ce qui n’était pas juste et droit. Le travail de Dieu se poursuivit sans trêve dans le cœur de Jenny. L’action persévérante de sa mère et, plus tard, la direction de l’Abbé de Solesmes, s’appliquèrent à déraciner jusqu’aux dernières fibres de l’intransigeance des premières années et Dieu permit que, sans rien perdre de son amour de la rectitude, elle se pliât à un tel degré de condescendance avec les personnes, de ménagement et d’affectueuse considération, que plusieurs l’ont taxée de faiblesse, tant elle redoutait de revenir à son tempérament d’autrefois, tant la grâce avait assoupli et comme trempé son caractère.

Dès son enfance, Jenny Bruyère ressentit l’attrait de la pureté parfaite, de la virginité. Un instinct profond lui fit comprendre de bonne heure l’orientation de sa vie qu’elle voulait toute à Dieu. Sans effort elle s’entretenait familièrement avec lui et elle trouvait dans la prière une douceur si pénétrante que les larmes jaillissaient de ses yeux et que rien au monde ne lui semblait valoir ces instants de délices spirituelles.

En 1853, M. Bruyère fit l’acquisition du manoir de Coudreuse dans le Maine. Ce fut l’occasion d’un premier contact avec Solesmes et Dom Guéranger. Au printemps de 1857, l’Abbé de Solesmes voulut bien préparer l’enfant à sa première Communion. Il s’inclina avec une surnaturelle affection sur cette jeune âme que la Providence lui amenait. A dater de cette époque, les rapports se poursuivirent d’une manière habituelle. M. Bruyère consentit non seulement à des confessions régulières, mais encore à ce que les études de sa fille et son emploi du temps fussent dirigés par l’Abbé de Solesmes qui traça à Jenny un règlement de vie qu’elle suivit religieusement. Il prit ainsi en main toute sa vie, lui demandant un compte exact de son temps, de sa vie intérieure, de ses relations sociales, de son travail intellectuel, Lui-même éveilla cette passion de la lecture qui fut une des caractéristiques de sa dirigée et lui fit acquérir une vraie et solide érudition.

Fidèle aux grâces abondantes que le Seigneur déversait dans son âme, soutenue par une mère perspicace et ferme, Jenny en vint à triompher de ses raideurs, de son indépendance, à renoncer à un isolement jaloux, à composer avec les habitudes et les goûts d’autrui, à se dévouer à toutes les exigences malgré la douleur. Ne commençait-elle pas ainsi, sans s’en douter, à faire l’apprentissage d’une vie qui ne devait jamais s’appartenir ?

Peu à peu, le même mouvement de la grâce qui domptait son caractère descellait aussi ses lèvres : le 8 Décembre 1858, pour la première fois, elle s’ouvrit à Dom Guéranger de son dessein de n’être qu’à Dieu et de Le servir uniquement. Le sage directeur promit à la jeune fille que, si elle travaillait sérieusement à se vaincre, il lui imposerait une année de probation et lui permettrait à Page de seize ans, d’émettre pour un an le vœu de chasteté. Elle accueillit avec grande joie cette promesse, tout en s’étonnant à part soi que le Père Abbé la fît attendre si longtemps et qu’il ne consentît ensuite qu’à un vœu temporaire. Avec persévérance, avec fidélité, elle s’attacha à suivre en tout les conseils qui lui étaient donnés avec douceur et fermeté : Dom Guéranger ne se lassait pas de l’encourager à la douceur, à l’humilité, à la maîtrise de ses mouvements premiers. Nous n’avons pas de preuve que jusqu’alors la pensée de la vie religieuse et cloîtrée se soit éveillée en elle : tout son désir était d’être à Dieu sans réserve.

Son noviciat privé commença le 12 Octobre 1860 ; il devait durer jusqu’au 12 Octobre 1861, où Jenny qui avait pris le nom de Cécile à la Confirmation, atteindrait sa seizième année. Ce fut une année d’épreuves morales, d’angoisses, de doutes à travers lesquels elle demeura fidèle à ses devoirs sans attraits, à ses résolutions sans charmes, à Dieu qui semblait se dérober. Le Seigneur, en même temps qu’il purifiait l’âme de tout alliage, lui inspirait une extrême délicatesse de conscience. Puis le calme revint et ce fut dans une disposition de paix et d’abnégation parfaite qu’elle commença sa retraite de préparation, au début d’Octobre 1861.

Une vie nouvelle commençait, où l’âme devenait maîtresse d’elle-même parce qu’elle était pleinement soumise à Dieu. Elle avait conscience de revivre dans la souplesse, l’aisance, la liberté intérieure et une absolue confiance en Dieu.

Le Samedi 12 Octobre 1861 se leva enfin. Les cloches de l’Abbaye de Solesmes annonçaient la Dédicace de l’ancienne église monastique. Leurs sons joyeux parlaient encore cette année, d’une autre Dédicace, et Cécile sentait son cœur inondé de reconnaissance. C’était vraiment un jour prédestiné et composé tout entier par la tendresse de Dieu. Au cours de la Sainte Messe, elle fit vœu de virginité et se donna totalement à son Seigneur. Voici, tel qu’il fut transcrit de sa main et prononcé devant Dieu et ses Anges, le texte authentique de sa donation :

« O Jésus, mon Créateur et mon Sauveur, qui avez daigné vous révéler à mon cœur et m’inspirer le désir de me donner à Vous, moi, Cécile Jenny Bruyère, en ce jour qui est celui de ma naissance, je me consacre tout entière à Votre divine Majesté, faisant en ce moment, pour votre amour, le vœu de chasteté, et renonçant, pour vous posséder pleinement, à tout autre époux que Vous Seul. C’est Vous, ô Jésus, qui m’avez attirée par votre grâce insigne ; maintenez-moi dans votre amour et rendez-moi fidèle pour toujours».

Et la vie ordinaire reprit son cours ; mais tout était nouveau désormais. L’âme était attachée à son centre pour le temps et l’éternité. Les épreuves que subit la santé de Cécile au cours des mois qui suivirent, ne purent altérer le bonheur qu’elle portait en elle. La belle santé des premières années ne devait plus revenir. C’en était fait pour jamais de ses forces et de ce bien- être physique où l’action est un plaisir. Lorsque le Seigneur entre quelque part, il entre avec sa croix... Mais tout cela n’était compté pour rien. Durant les longs jours et les nuits d’épuisement et de souffrance, elle était heureuse de tout, consolée de tout, et se réfugiait dans l’intimité de son union avec Dieu.

«Ecoutez la parole intérieure, écrivait l’Abbé de Solesmes au lendemain de la radieuse Dédicace, et maintenez-vous dans une franche humilité, dans un complet détachement de vous-même. Dois-je vous répéter combien je demande pour vous la fidélité ? Cherchez ma prière du 12 Octobre dans l’histoire de votre Patronne : vous la trouverez p. 691. Je la dis chaque jour, faites de même, car vous pouvez vous l’appliquer aussi :


DOMINE JESU CHRISTE, PASTOR BONE,

SEMINATOR CASTI CONSILII,

SUSCIPE SEMINUM FRUCTUS QUOS IN CAECILIA SEMINASTI.


A cette prière que l’Eglise redit le 22 Novembre pour glorifier la Vierge romaine, Dom Guéranger ajoutait en songeant à une autre Cécile, une formule d’intercession :


« ET HOS FRUCTUS, DIVINE SPONSE ILLIUS, DIGNARE CONSERVARE, PROTEGERE ET AUGERE, OB AMOREM TUUM IN ILLAM, ET OB AMOREM ILLIUS IN TE ».


L’année 1862 ayant apporté ses grâces de paix et de docilité, rien ne s’opposait à une donation plus absolue que celle qui avait précédé. Le 12 Octobre 1862 stipula la perpétuité de la promesse et porta l’âme de Cécile vers une plus haute perfection ; dans la lumière de Dieu, elle commençait aussi à entrevoir un coin de son avenir, si nous en croyons les lignes qu’elle écrivait en Novembre de la même année :

« Hier où l’Eglise célébrait la fête de sainte Gertrude, je n’ai pu me défendre toute la journée et toute la nuit, de la pensée que je ferai partie de la même famille spirituelle. Je n’ai pu me défaire de cette idée, quoi que j’aie fait ! elle m’étonnait moi-même, puisque malgré mon peu d’envie d’être carmélite, vous m’avez dit que si j’entrais au couvent, ce serait là. Ce qui m’étonne aussi dans cette idée, c’est qu’il n’y a pas de bénédictines en France, du moins je le crois... ».

Notre propos n’est pas de raconter ici l’enchaînement des événements providentiels qui aboutirent à la réalisation d’un projet dont la solution semblait encore très problématique à l’heure où Cécile Bruyère rêvait de suivre les traces de sainte Gertrude. Mais il est intéressant de remarquer que l’évolution de la pensée de Dom Guéranger touchant cette œuvre manifestement voulue de Dieu et qui lui était demandée de plusieurs côtés à la fois, ne tarda pas à se traduire dans les faits.

Jusque là l’orientation intellectuelle donnée par lui à Cécile Bruyère n’avait pas eu de caractère spécialement monastique ni bénédictin. A dater de 1863, il en fut un peu autrement. Il lui fit lire la Sainte Règle, étudier les Psaumes, lui dressa un calendrier de l’Ordre de S. Benoît et, selon que les circonstances s’y prêtaient, l’initia au détail de la vie monastique. Au cours de ces années de préparation éloignée, l’Abbé de Solesmes prenait exacte conscience de tout ce que le Seigneur exigerait dans la suite de Cécile Bruyère, et il poursuivait, avec un attention que rien ne détournait, l’éducation surnaturelle entreprise depuis l’enfance. Aucune méthode préconçue, aucune théorie rigide, mais une étude très patiente, très perspicace de tous les mouvements de la grâce. L’Abbé de Solesmes croyait que chaque personne est un monde, chaque âme une création spéciale, et que l’office de directeur de conscience est surtout un exercice de docilité à l’Esprit de Dieu. On est surpris à la lecture de ces pages où se pressent les encouragements et les conseils, les avertissements et les exhortations, de leur teneur grave et austère. Il ne pardonne rien ni ne se relâche jamais. Comprenait-il qu’à une volonté si vaillante et si généreuse il devait demander beaucoup et, par l’étendue même de ses exigences, fournir à sa générosité une large mesure qu’elle dépasserait encore ? Avait-il pressenti que la vie de cette jeune enfant serait, comme la sienne propre, plus que la sienne, marquée de la croix, et se croyait-il le devoir de la préparer aux luttes et aux douleurs de l’avenir ? Du moins ne cessa-t-il de l’encourager à la mortification intérieure et à une vigilance de chaque heure, pour gouverner, au gré de Dieu, tous les mouvements de son cœur Il n’avait nul besoin de la porter à la mortification extérieure et afflictive, mais seulement de tempérer par des conseils de prudence les ardeurs d’une âme avide de souffrir. Les sages limitations de Dom Guéranger étaient d’autant plus justifiées que la santé de Cécile était délicate et menacée souvent par des troubles au cœur Les efforts qu’elle s’était, toute jeune, imposés pour se vaincre, avaient retenti dans sa vie physique ; les victoires intérieures ne s’achètent qu’au prix de la douleur ; et si un calme surnaturel et profond était venu, aujourd’hui, couronner une lutte généreuse, sa générosité même, en l’affranchissant d’elle et du monde, l’avait livrée à d’autres assauts.

Il était facile à l’Abbé de Solesmes de suivre les progrès de la vie surnaturelle dans l’âme de son enfant : trop versé dans les secrets de la vie intérieure pour n’en observer pas la marche vivante et régulière, il avait encore la joie de reconnaître dans l’humilité constante que les tendresses du Seigneur maintenaient en Cécile, la marque authentique de leur sincérité et l’indice même de leur source divine.

Sans que les projets de vie bénédictine eussent acquis ni plus de précision, ni plus de chance d’une réalisation prochaine, les lettres échangées montrent pourtant qu’ils n’étaient pas oubliés :

«Je vois avec plaisir que vous goûtez la Règle de S. Benoît, écrivait Dom Guéranger. Mais vous verrez comme l’intelligence grandira avec le temps. Pensez que des milliers et des milliers d’âmes saintes en ont vécu pendant quatorze siècles, que sainte Gertrude y a trouvé la manne ; mais prenez bien le point de vue. La Règle est, pour quiconque arrive du dehors pour servir Dieu, le salut d’abord, la perfection ensuite. Lisez aussi et méditez la vie de S. Benoît qui est le complément de la Règle : en connaissant l’homme, vous pénétrerez mieux les préceptes ».

C’est de Marseille, au lendemain des fêtes de Notre- Dame de la Garde qu’il écrivait ces lignes ; les espérances qu’il avait conçues alors lui faisaient ajouter :

«Que j’aurai de choses à vous dire, au retour, sur ce que j’ai appris ici et vu de mes yeux. Les grâces que le Seigneur verse du Ciel dans le cours de ces années sont innombrables et des plus choisies. Dans des conditions analogues aux vôtres, que de sœurs de toutes parts ! Que Dieu soit béni du Nord au Midi, et de l’Est à l’Ouest ! » (11 Juin 1864).

Dans le Maine aussi d’autres vocations se dessinaient. Elles furent pour l’Abbé de Solesmes les signes de la volonté de Dieu. Dès 1865, la fondation du nouveau monastère fut décidée, mais il fallait compter avec la vive opposition de M. Bruyère qui ne voulait pas entendre parler de vocation religieuse pour sa fille et encore moins de vie contemplative et cloîtrée. Rien ne pourrait se faire avant les vingt et un ans de Cécile.-

Lentement, péniblement, s’écoulèrent les derniers mois qui la séparaient de sa majorité. Elle était décidée à braver l’hostilité paternelle pour obéir à Dieu : Dieu agréa l’offrande, mais écarta l’amertume qui semblait devoir s’y attacher. La souffrance, la prière, la volonté inébranlable de la jeune fille finirent par avoir gain de cause : M. Bruyère, l’âme apaisée, laissa partir sa fille aînée. Le 13 Novembre 1866, Cécile Bruyère rejoignait à Solesmes Dom Guéranger et les trois compagnes de fondation qui l’attendaient au petit monastère provisoire de Sainte-Cécile-la-petite. La vie monastique devait commencer le 16, aux premières Vêpres de sainte Gertrude. Juste avant, Dom Guéranger nomma la Supérieure et Cécile dut consentir, malgré ses répugnances, à devenir la forma gregis d’un troupeau qui ne tarderait pas à s’accroître rapidement.

L’Abbé de Solesmes était rayonnant de joie : l’œuvre tant aimée allait s’épanouir enfin. Elle lui était chère en proportion de tout ce qu’elle lui avait donné à souffrir


1867-1875

Les débuts de la vie monastique à Sainte-Cécile s’écoulèrent paisiblement sous la conduite paternelle de l’Abbé de Solesmes, d’abord dans le petit logis provisoire, bientôt dans le monastère qui se construisit si vite que les vêtures des sept fondatrices purent y avoir lieu le 14 Août 1867. Auparavant, l’une d’entre elles, Sœur Gertrude de Ruffo était allée passer dix jours à Notre-Dame de Jouarre pour y recueillir les observances et les usages d’une grande Abbaye de moniales. Elle y reçut le plus maternel accueil de la part de l’Abbesse, Madame Athanase Gilquin, qui la fit bénéficier largement de sa sagesse et de sa grande expérience monastique.

Sans doute, la maison n’était-elle encore qu’un vaste chantier, mais le fait d’habiter dans le cadre d’un vrai monastère comblait de joie les novices.

Accoutumée à se plier au bon plaisir divin et à ne pas compter avec ses forces, la jeune Supérieure de vingt et un ans prit en mains courageusement la direction de la maison dont elle devait porter seule tout le poids durant les absences du Père Abbé. La formation monastique des religieuses se poursuivit au cours de cette année de noviciat régulier : Dom Guéranger y donnait une bonne part de ses soins. Dans l’œuvre de cette éducation bénédictine, il était admirablement secondé par Mère Cécile qui, non encore réconciliée avec sa charge de Supérieure, en accomplissait néanmoins les devoirs avec une rare démission d’elle-même et un dévouement qui faisaient l’admiration de Dom Guéranger. Pourtant il ne la félicitait pas : le silence était son seul éloge. Quand il se taisait, c’est que tout était bien ; chaque jour les moniales s’attachaient plus fortement à leur Mère et estimaient davantage le trésor que le Seigneur leur avait donné. Sa fermeté était trempée de douceur et de grâce : tendre, attentive autant que prudente, patiente et forte, elle se prêtait avec une maternelle souplesse aux exigences variées des âmes confiées à ses soins. Avant même d’en avoir été avertie par le texte écrit des Déclarations, elle réalisait le rôle qu’elles assignent à l’Abbesse : « Sa charité tendre et maternelle donnera la vie au Monastère en la faisant toute à toutes ». Abordée à tout instant, à tout propos, consultée pour les moindres affaires, elle commença dès lors l’apprentissage de la démission absolue. Il faut plus qu’une vertu commune pour ne jamais s’appartenir. Une fois pourtant sa patience fut surprise et il lui advint d’accueillir l’une de ses filles avec un agacement trop visible. Non contente de s’en humilier devant Dieu, elle châtia rudement dans sa chair cette faiblesse d’un instant.

Cependant l’Abbé de Solesmes, désireux que les moniales ne fissent profession que sous des observances déterminées, hâtait la rédaction des Déclarations de Sainte-Cécile qu’il voulait avant le 15 Août présenter à l’approbation épiscopale. Le travail avait été fait avec sagesse afin d’achever son œuvre, le fondateur, malgré sa profonde connaissance de la Tradition, s’était entouré des Constitutions modernes les plus réputées pour leur discrétion. Même il avait voulu associer à sa rédaction la Prieure de Sainte-Cécile d’abord, puis après elle, les autres novices, et réclamer leurs observations. Il lui arriva de réformer le texte rédigé par lui pour donner satisfaction à l’une ou l’autre remarque. Lorsque le petit Parlement se déclarait satisfait, on ajoutait la feuille ainsi approuvée à l’ensemble de toutes celles qui attendaient l’approbation épiscopale. Au commencement d’Août, la rédaction fut terminée et remise aux mains de Mgr Fillion, évêque du Mans. Restait à déterminer le Cérémonial de la Profession. La pensée commune de l’Evêque et de l’Abbé était de grouper dans une même fonction les deux rites : la Profession monastique et la Consécration des vierges telle qu’elle se trouve au Pontifical. Par cette fusion des deux rites, Mgr Fillion et Dom Guéranger se proposaient de maintenir la dignité traditionnelle de l’état monastique, et en même temps d’assurer une plus grande solennité à la cérémonie de la Profession.

Il n’y a pas lieu de refaire ici le récit de la Profession émise le 15 Août 1868, et ce que la Profession monastique et la Consécration forment dans les âmes, les âmes elles-mêmes ne le pourraient dire, les mots des langues humaines n’ayant pas été faits pour ces glorieuses réalités. L’Eglise, épouse elle aussi, en a eu conscience : elle a voulu se dépasser elle-même dans la beauté incomparable des formules doctrinales et si pleines que la voix de l’Abbé de Solesmes sembla, ce jour là, faire revivre. On eut, dès la première heure, le sentiment qu’une grande œuvre venait de s’accomplir. A cette Profession première Dieu a donné, la bénédiction d’une large fécondité ; c’est en elle qu’ont germé, c’est d’elle que sont nées d’autres Professions monastiques qui ont traduit pour le temps et pour l’éternité la richesse de sève surnaturelle constituée par Dieu ce jour-là.

Le lendemain Dom Guéranger, accompagné de son Prieur, Dom Charles Couturier, vint à Sainte-Cécile présider l’élection régulière de la Prieure. La cérémonie fut courte : à la majorité de quatre voix sur cinq moniales, Mère Cécile fut élue. Le lendemain elle distribuait les charges du petit monastère, dès lors hiérarchiquement constitué. Désormais, de la période de l’enfance où le Monastère avait été jusque .là maintenu, prenait fin. L’Abbé de Solesmes le signifia en tenant à ce que la Prieure constituât elle-même sa maison et commençât tout de suite à prendre ses responsabilités.

Cette supériorité pour laquelle elle n’avait éprouvé que répugnance s’était jusqu’alors réduite à appliquer autour d’elle la pensée et les décisions du Père Abbé : il était la tête, elle était le bras. Il le fallait bien, puisque la jeune fondation ne comptait encore que des novices et des postulantes. Mais, plus encore que le souci de l’avenir et la conscience de son âge avancé, le respect surnaturel de l’œuvre aujourd’hui créée inspira à Dom Guéranger d’en user autrement à dater de cette heure. Maintenant il voulait voir agir Mère Cécile, sans pour autant lui refuser le bénéfice de son expérience et l’appui de ses conseils lorsqu’elle les lui demanderait. Mais les efforts et les dégoûts de la supériorité, toujours importune, aujourd’hui inquiétante, se réveillèrent. Il eût été si doux, pensait-elle, d’être simplement moniale, tout occupée de Dieu, de vivre dans la joie de l’obéissance, et de se livrer dans le silence et le loisir à tout un ensemble de lectures aimées, d’études sérieuses qui eussent comblé les lacunes de l’éducation première. Il eût été si nécessaire, dans l’intérêt même de sa maison et pour l’honneur de sa charge, d’achever par un travail suivi une éducation monastique si sommaire, si inachevée. On ne donne que de sa plénitude. Aujourd’hui, il fallait dire un adieu sans doute définitif à tous ces rêves : car, en se récusant, l’Abbé de Solesmes inaugurait pour la maison, pour la Prieure, des conditions toutes nouvelles, Sans que l’on pût s’y dérober. Il était trop tard pour contester avec sa vocation, pour écarter le calice qui lui était présenté. Avec les âmes qui sont le plus à lui, Dieu use souvent de procédés impérieux, il ne semble jaloux que d’affirmer son absolue souveraineté. Il ne consulte ni n’interroge ; il ne sollicite ni avis ni consentement, mais dispose, au gré de ses desseins, de la vie des siens. Encore que la plus haute gloire de la créature consiste à appartenir sans réserve à ces volontés providentielles et à se laisser porter par elles, l’âme étonnée s’inquiète de leurs exigences.

L’exemple, le dévouement, la douce fermeté de Mère Cécile, l’affection surnaturelle que toutes lui avaient vouée, entraînaient les âmes qui lui étaient confiées et, sous sa direction, le jeune monastère se développait sans heurts, doucement, paisiblement. Elle tenait vraiment au milieu de ses filles la place du Christ. On grandissait à son contact. Quelque effort qu’elle fît afin de dérober autour d’elle le secret de sa vie, l’intimité de son âme avec Dieu se trahissait à son insu. La profession religieuse venait de consacrer l’œuvre accomplie déjà en elle par les années qui avaient précédé, années d’innocence et de foi, années de mortifications et d’épreuves, années d’une générosité qui ne s’était jamais démentie. C’est chose si bonne pour l’homme d’avoir porté de bonne heure le joug de Dieu, et de n’avoir cherché que Lui. Et pour couronner ce travail premier, la vie monastique était venue maintenant avec la variété et le charme de sa prière, avec la continuité de son silence et de son recueillement, avec la pensée constante de Dieu, avec le contact assidu de ses mystères, avec le charme de la Liturgie sainte, avec l’histoire des Saints et des Saintes, avec le spectacle de toutes les beautés surnaturelles qui ont germé dans le Sang du Christ.

Nous n’avons pas à refaire un parallèle, peut-être trop souvent, peut-être aussi très inexactement et très confusément dessiné, entre les formes religieuses de la vie active et de la vie contemplative : la loi de chacune est d’accomplir sa fonction dans l’Eglise de Dieu. Il nous suffit d’observer que dans l’âme de Mère Cécile toutes les préparations que nous venons de dire, jointes au travail de la vie bénédictine devaient produire et produisaient un effet d’intimité singulière avec Dieu.

Vraiment « elle regardait en Dieu ». L’Ecriture Sainte et l’expérience nous parlent de l’obsession, de la fascination exercée sur nous par la bagatelle ici, la fascination était exercée par la réelle et vivante Beauté. Ayant trouvé dans sa vocation même un motif d’écarter ce que la grâce déjà lui avait appris à négliger, elle garda pour Dieu toute l’intégrité de sa force et de sa pensée, et les vœux de religion confirmèrent en elle l’œuvre de sa foi, de son espérance, de sa charité. Cette constante union à Dieu , après avoir été l’objet de ses désirs et de ses efforts, une fois obtenue, inspira ses œuvres, guida ses travaux, fut la source de sa doctrine, soutint son âme dans l’épreuve, et assura l’efficacité de son action. Elle forme le trait le plus caractéristique et le plus profond de ces quarante années qui vont de la Profession jusqu’à l’Eternité, années pleines de travaux et d’épreuves.

Mihi adhaerere Deo bonum est, ponere in Domino meo spem meam. Cette disposition intérieure de l’âme se traduisait par une teneur douce, grave, recueillie, quelquefois même dans un saint enjouement ; rien qui sentît l’apprêt ni l’effort. Elle s’inclinait avec une docilité infinie à la variété des caractères, et semblait ne s’étonner de rien, comme si la main de Dieu l’eût intérieurement préparée à tout et gardée contre toute surprise. Que de fois, après de longues séances où son attention avait appartenu tout entière aux difficultés, aux questions, aux souffrances dont les âmes lui apportaient le secret, la conversation finie, le congé une fois donné, voyait-on ses traits se détendre et se calmer soudain, dans une impression visible de paix agacement trop visible. Non contente de s’en humilier devant Dieu, elle châtia rudement dans sa chair cette faiblesse d’un instant.

Cependant l’Abbé de Solesmes, désireux que les moniales ne fissent profession que sous des observances et de recueillement, comme si l’âme, redevenue libre et sous la pression intérieure de son amour, retournait d’elle-même à Dieu comme au centre de sa pensée et de sa vie.

Des pages écrites en 1869 nous la montrent intelligemment attentive aux vérités du Credo qui s’illuminaient à ses yeux, aux mystères liturgiques dont la célébration compose la trame de la vie bénédictine, aux prières et au moindres cérémonies de la Sainte Messe, remplies pour elle d’une signification vivante.

Cet épanouissement intérieur s’accomplissait en elle sans effort, sans recherche, sans tension, sans inquiétude, dans l’intelligence croissante des formules sacrées et sous la main de Dieu. Elle apprenait à sortir de son excessive réserve ; une douce et forte sagesse coulait de ses lèvres, une ardeur secrète, mêlée de suavité et de grâce commençait à révéler la bénédiction intime dont son âme avait été prévenue. Ses lettres, ses entretiens, ses conférences, toutes ses réflexions calmaient, éclairaient, encourageaient les âmes, et dès lors les ordonnaient avec une autorité croissante, vers la beauté divine dont elle était éprise elle-même.

L’Abbé de Solesmes, au milieu de ses fatigues, de ses sollicitudes et de ses travaux, poursuivait l’œuvre chérie de sa vieillesse, la formation du Monastère qui grandissait sous sa main. A moins d’être retenu, comme il le fut souvent, par l’infirmité physique, il se rendait assez régulièrement le soir pour donner la conférence et traiter avec la Prieure et ses filles de tout ce qui pouvait aider à leur sanctification. Cet enseignement régulier, en même temps qu’il profitait à la Prieure elle-même, lui laissait encore la possibilité de donner aux moniales une doctrine longuement méditée. Ses conférences de 1871 formaient un ensemble suivi et prirent une forme didactique : elles roulèrent sur les vertus de foi, d’espérance et de charité, considérées comme les facultés propres de notre vie surnaturelle.

La clôture du Concile du Vatican eut un retentissement très spécial dans l’histoire de Sainte-Cécile. En reconnaissance des services rendus par Dom Guéranger à la cause de l’infaillibilité pontificale, Pie IX accorda à Monseigneur Fillion, évêque du Mans, l’élévation à la dignité abbatiale de la jeune Prieure du petit monastère. La bénédiction de l’Abbesse et la dédicace de l’église furent reculées l’une et l’autre à cause des désastres de la guerre de 1870. A la faveur de la paix conclue, la vie reprit son cours accoutumé.

Au printemps de 1871 il fut possible de fixer les dates des deux solennités liturgiques. La date de la dédicace était tout indiquée d’avance : le 12 Octobre était à la fois l’anniversaire de naissance de Mère Cécile, l’anniversaire de sa première consécration à Dieu, et le jour où, huit siècles et demi auparavant, avait été dédiée l’église de Saint-Pierre de Solesmes. Le 14 Juillet, anniversaire de l’audience où Pie IX avait accordé à Mgr Fillion une abbesse pour le jeune monastère, fut choisi pour la bénédiction abbatiale,

L’Histoire de Dom Guéranger2 nous a appris de cette journée du Vendredi 14 Juillet 1871 tout le côté extérieur que les regards des hommes ont pu apercevoir.

Nous ne referons pas le récit d’une fête dont moines et laïques se sont appliqués à l’envie à décrire la splendeur joyeuse. L’Abbé de Solesmes, ravi, chantait son Nunc dimittis au soir d’une journée qui le comblait au-delà de tous ses vœux Car ce n’était pas dans sa pensée qu’avait germé le projet de cette bénédiction abbatiale qui élevait son enfant à la plus haute dignité que l’Eglise puisse conférer à une femme : avec l’admirable démission qui fut le caractère de sa vie, avec l’éloignement qu’il professait non pas seulement pour tout faste extérieur, mais pour toute initiative personnelle là où la conscience ne lui en faisait pas une loi, jamais il n’avait demandé à Dieu, ni aux hommes, un tel bonheur. Mgr Fillion pouvait tout revendiquer pour lui seul. Dom Guéranger avait d’autant plus le droit de s’en réjouir...

Pour que nous possédions de cette journée non pas seulement un reflet extérieur, mais l’aspect réel de l’âme qui se donnait à Dieu, Dieu permit que quinze ans plus tard, sur la demande qui lui fut adressée par l’un des siens, Madame l’Abbesse de Sainte-Cécile révélât ce que la cérémonie avait été pour elle :

« Il est assez curieux que, durant le Concile, un certain instinct me faisait supposer que Mgr Fillion rapporterait le pouvoir d’ériger la maison en Abbaye. Mais je repoussais constamment cette pensée qui me faisait beaucoup de peine comme venant du démon...

Pourquoi, me direz-vous, redoutiez-vous tant ce qui n’était qu’une grâce, puisque vous aviez, ni plus ni moins, le fardeau du Monastère ? Je redoutais l’irrévocable de la bénédiction abbatiale. Je redoutais les honneurs attachés à ce titre ; je sentais bien que tout l’effacement si désiré serait impossible, enfin, je comprenais bien que je ne pouvais me présenter à l’imposition des mains avec une restriction quelconque dans le cœur au sujet de cette charge dont l’horreur remonte à mon enfance.

Il plaisait à Notre-Seigneur que cette bénédiction changeât entièrement mon être ; et il permit que mon âme vît, dans une clarté intense, le détachement complet auquel elle était appelée. Jusqu’ici, j’avais senti que l’amour de Dieu m’aurait tout fait entreprendre je sentis dès lors que le second commandement était semblable au premier, et que je devais être au prochain par Notre-Seigneur et à cause de Notre-Seigneur, comme j’étais à lui-même. Je sentis qu’il fallait donner mon temps, mes pensées, toute ma vie aux âmes, et que la bénédiction viendrait sanctionner ce complet holocauste à l’honneur de Dieu. Je me souviens encore à quel point je m’abandonnais à lui afin qu’il fît de moi tout ce qu’il voudrait, ne pensant qu’à entrer dans ses vues, en ne laissant rien perdre de ce qu’il me préparait.

Lorsque je sortis du Monastère, au moment même où je mis le pied dehors, Notre-Seigneur eut pitié de ma faiblesse, il me tira à lui par sa grâce, si bien que je ne m’occupais plus ni de la foule, ni de la fonction, ni de rien d’extérieur. Tout cela me sembla un rêve, c’est au dedans qu’était la réalité. Lorsque l’Evêque me prit la main droite et me fit asseoir, je n’eus que l’idée de me laisser faire. C’était un acquiescement au vouloir de Dieu.

Il est certain que Dieu est fidèle. Depuis cette bénédiction, je n’ai jamais blessé les âmes, commis de maladresses : je ne suis demeurée au-dessous de mon mandat que lorsque j’ai cessé de m’appuyer sur le don divin pour revenir à moi. Autrement la grâce reçue maintient dans l’âme l’équité et la discrétion qui sont nécessaires afin de multorum servire moribus. L’imperfection arrive lorsqu’on veut se reprendre, disputer son temps, réduire sa peine, en un mot redevenir quelqu’un. L’amour de Dieu dans le dévouement, dans la paix des derniers jours du Cantique : après tout, il est la tradition de soi-même, et sa formule n’est-elle pas : Dilectus meus mihi et ego illi ? ».

Les premiers soins de l’Abbesse furent donnés à l’ordre hiérarchique de sa maison : elle choisit sa Prieure et ses autres officières. Elle vaquait à ses devoirs avec une aisance parfaite et, plus que jamais, ses filles voyaient le Christ à travers elle. Dès l’abord, elle voulut que rien ne fût préféré à l’œuvre de Dieu. Les lignes qu’elle traça plus tard à l’intention d’une de ses filles devenue abbesse, nous donnent toute sa pensée sur ce point et dessinent sa ligne de conduite.

«L’Abbesse, ainsi que le dit le Pontifical, est préposée à une Eglise : Sit exemplum et forma justitiae, ad gubernandam regendamque Ecclesiam tuam fideliter. Or, au sens ancien, le mot Eglise signifie une assemblée chrétienne pourvue de tout ce qui fait une société parfaite telle que l’Apôtre Saint Paul l’entendait, c’est-à-dire pourvue du culte sacré : Loquentes vobismetipsis in psalmis, et hymnis, et canticis spiritualibus : cantantes et psallentes in cordibus vestris Domino, gratias agentes semper pro omnibus, in nomine Domini nostri Jesu Christi, Deo et Patri. (Eph. 5, 19-20).

Point d’Eglise véritable sans l’Office divin célébré publiquement, solennellement au nom de tous. Cette célébration des heures canoniales est donc la première responsabilité de l’Abbesse, en tant que chargée d’une Eglise.

Placée à la tête d’un collège de Vierges, ayant reçu cette très haute fonction, la plus haute qui puisse être confiée à la femme dans l’Eglise, l’Abbesse doit spécialement veiller à ce que celles-ci l’accomplissent avec dignité, intelligence et fruit pour leurs âmes, de telle sorte que la faiblesse et la timidité de leur sexe n’y apparaissent jamais. Comparée, lors de sa bénédiction, à Marie, sœur de Moïse qui dirigeait les chœurs de femmes sur le bord de la Mer Rouge, l’Abbesse doit pareillement donner une impulsion vigoureuse à la louange divine en son Monastère, et former persévéramment ses filles à ce ministère sacré, sans se lasser jamais de chercher à en perfectionner l’accomplissement ».

Le début de l’année 1872 vit la mort de Madame Bruyère, suivie de près de celle de Monsieur Bruyère qui s’éteignit dans les plus profonds sentiments de foi et de repentir. Au milieu de ces deuils et au prix de la souffrance qu’ils apportaient avec eux, le Seigneur poursuivait sans relâche la formation surnaturelle de l’âme qui était à lui maintenant et plus que jamais par le sacrifice de ses plus chères affections.

A mesure que l’âme montait vers la lumière, elle se dépouillait davantage, et la douleur achevait en elle son œuvre Dieu bénissait sa parole et lui donnait sur les âmes un empire croissant. Comme si le Seigneur n’avait créé autour d’elle la solitude des affections que pour user d’elle plus librement, elle comprit dès lors qu’elle n’aurait pas à courir vers le travail, que le travail viendrait de lui-même, que ses journées seraient dorénavant plus encombrées, plus remplies de sollicitudes diverses, sans qu’elle pût ni s’appartenir, ni sentir le regret de ne pas s’appartenir. Sa vie antérieure n’était donc encore qu’un apprentissage. Elle s’inclina et bénit Dieu.

Les vocations monastiques, nombreuses, accouraient autour de l’Abbesse dont le rayonnement se faisait sentir bien au-delà de Solesmes, et l’abondance des bénédictions divines de tout genre encourageait Mère Cécile dans son travail.

La pauvreté et, avec elle, l’amour de la pauvreté, donnait à Sainte-Cécile un cachet d’austérité discrète. Il avait fallu retrancher tout ce qui n’était pas de première et indispensable nécessité. La frugalité régnait en souveraine dans le réfectoire des moniales : et pourtant comme si une part de pauvreté était de l’hygiène, les santés se soutenaient au milieu du travail, de la prière et des privations. Dieu aidant, on ne manqua jamais du nécessaire. La douce sérénité de Mère Cécile maintint sa maison dans la paix et la confiance parfaite ; elle garda pour elle seule toutes les préoccupations afin de ne troubler personne autour d’elle : une sage gestion, le dévouement de quelques amis, puis, quelques années plus tard, l’entrée à Sainte-Cécile de Mlle. Thérèse Bernard assurèrent au monastère les ressources indispensables.

Les Abbayes de Jouarre, de Stanbrook, de Sainte- Croix, venaient puiser à Sainte-Cécile un regain de cette vie monastique que Dom Guéranger avait si parfaitement su adapter aux besoins des âmes, dans la fidélité à la tradition. Les visites, la correspondance, les conseils ou les lumières qu’on ne pouvait refuser sans manquer aux desseins de Dieu sur l’œuvre entreprise par le restaurateur de Solesmes, toutes ces œuvres extérieures étaient accomplies par la jeune Abbesse par devoir, mais non sans surprise ni répugnance.

Il y avait longtemps déjà que le Seigneur lui avait enseigné à s’intéresser par la prière, par l’effort ou par la souffrance à toutes les nécessités du prochain comme à tous les besoins de l’Eglise : depuis l’âge de douze à treize ans, elle s’était sentie portée vers une intercession étendue : « Au commencement, disait-elle, cela me parut bien téméraire d’être si entreprenante ; et puis, je me suis prêtée comme à un vouloir de Dieu ».

C’était l’heure où la France, laissant échapper les chances de salut qui lui étaient providentiellement offertes, glissait sur la pente dangereuse qui devait l’amener à la persécution antireligieuse. Très étrangère, par sa vocation même, à la politique pure, l’Abbesse de Sainte- Cécile ne pouvait en vraie Française et en vraie fille de l’Eglise, se désintéresser du sort de sa patrie. Agir ne lui était pas donné, mais prier lui était permis : Dieu laisse aux siens toute latitude de lui exposer leurs désirs et de peser de tout le poids de leur intercession sur ce centre divin où se dénouent les problèmes du monde.

Comme si Dieu avait voulu par de grandes joies préparer la jeune Abbesse à de grandes souffrances, les divines familiarités se multipliaient jusqu’à lui causer, lorsqu’elle devait en rendre compte à son confesseur, une intolérable confusion. Volontiers elle eût demandé au Seigneur : « Mais vous avez oublié qui je suis ? ». Et elle se proposait d’obtenir de lui, par une instante prière, qu’il la fît marcher par les voies communes et lui laissât le loisir de s’exercer aux devoirs de la vie pénitente. Seules l’obéissance et la confiance en son père spirituel avaient le pouvoir de la rassurer contre elle-même et de dissiper les craintes que lui inspirait son humilité.

1874 ne devait pas se terminer sans que les fardeaux qui se multipliaient sur les épaules de Madame l’Abbesse de Sainte-Cécile ne fussent accompagnés de douloureuses séparations. La mort de Mgr Fillion et celle de Dom Guéranger devaient la rendre deux fois orpheline. Mgr l’Evêque du Mans fut frappé le premier en Juillet. Une année ne s’écoulerait pas avant que les moniales de Sainte-Cécile qui pleuraient leur Evêque, ne dussent faire à Dieu le sacrifice de leur Fondateur et de leur Père. L’Abbé de Solesmes songeait à l’heure où ses lèvres se tairaient, scellées par la mort : « Quand le Bon Dieu m’appellera à Lui, disait-il trois mois avant sa mort à une moniale de Sainte-Cécile, je mourrai bien tranquille parce que je sais à qui je vous laisserai. Votre Mère a toute ma pensée : quand elle parlera, vous pourrez dire : Voilà ce qu’eût voulu notre Père Abbé ! Elle a toujours été si docile ! Je ne crois pas, à vous dire vrai, qu’elle ait jamais résisté à la grâce. Que Notre-Seigneur la bénisse pour toute la consolation qu’elle m’a donnée ! »

Il n’était plus possible de méconnaître que les jours de Dom Guéranger étaient comptés désormais. Ses forces l’avaient trahi durant la nuit de Noël 1874 ; ceux qui l’approchaient de plus près et l’aimaient davantage s’efforçaient de vivre au jour le jour, dans l’heure présente, les yeux fermés, sans oser s’avouer leur pensée commune. Plus encore que les indices matériels et les symptômes, la gravité solennelle dont s’enveloppaient certains actes très simples faisaient pressentir la fin prochaine. Il parlait lui-même de sa mort avec grande sérénité et liberté d’esprit. Le Mercredi 27 Janvier eut lieu sa dernière conférence à Sainte-Cécile : elle fut écourtée par la fatigue extrême qu’il ressentait. Le 28, la fièvre lui enleva le peu de force et de vie qui lui restait. Il eut trois jours d’agonie, entourée des prières des moines et des moniales, qui accompagnaient jusqu’au seuil de l’éternité le grand serviteur de Dieu. Le 30 Janvier, dans la soirée, Dom Guéranger rendait son âme à Dieu.

Au sortir des Vêpres, toutes les moniales se réunirent dans la chambre de leur Mère, moins pour la consoler que pour puiser la force auprès d’elle. Elle ne faiblit pas un instant. Son calme et sa paix sereine soutinrent ses filles. Au fond de son cœur, devant Dieu, elle promit à celui qui l’avait enfantée à la vie surnaturelle de se dévouer sans retour aux âmes, de chercher l’humilité pratique à toutes les heures de sa vie et de faire complète abnégation d’elle-même. C’était sur ces points que portaient habituellement les conseils de celui qui venait de la quitter. Dieu entendit cette promesse et lui donna d’y demeurer fidèle.

« Ce qui planait sur Solesmes au 30 Janvier 1875, écrivait-elle 25 ans plus tard, les témoins seuls peuvent le redire. La solennité de ce jour comprimait les éclats d’une douleur qui ne se pouvait exprimer. Tout était grave, silencieux, calme, plein de modération. Nous perdions tout : car il est des dons qui ne se renouvellent pas dans une famille : non multos patres, mais nous sentions aussi combien il était juste que celui qui avait tant souffert, qui avait restauré notre Ordre en France, celui à qui nous devions tout après Dieu, reçût du Juge sa couronne.

Comment vivrait-on le lendemain ? ce lendemain qui devait se lever sans lui ? Comment saurait-on se passer de ce conseil toujours sûr, de cette affection vigilante, de cette correction toujours équitable, de ce sens surnaturel si plein et si exquis ? Personne n’osait y songer : après avoir disputé à Dieu, dans une lutte qui nous fait encore frissonner, cette vie qu’il voulait reprendre, nous lui avons cédé enfin dans une soumission parfaite, reconnaissant son amour très juste en cette mort qui ne nous affligeait que pour récompenser un serviteur fidèle ».

(Lettre aux moniales de Wisques).


1875-1891

Après quelques jours de silence et de prière, le 11 Février, les moines élirent Dom Charles Couturier, deuxième Abbé de Solesmes, ratifiant la confiance que Dom Guéranger n’avait jamais cessé de témoigner à celui qui, depuis de longues années déjà, était Maître des Novices et Prieur. Pour le nouvel Abbé de Solesmes, c’était une force et un appui que de trouver auprès de lui une âme dont il connaissait les lumières, dont il vénérait la vertu, et que son prédécesseur (Dom Couturier ne l’ignorait pas), avait investie d’une mission de prière et de sollicitude maternelle envers la jeune Congrégation : « Quand je mourrai, avait dit Dom Guéranger à Madame l’Abbesse, je vous laisserai après moi, et je m’en irai en paix. Vous avez été longtemps fille, soyez Mère : le Seigneur le veut et je vous ai bénie pour cela ».

Faut-il s’étonner, dès lors, qu’on ait cherché la pensée de Dom Guéranger auprès de celle que Dom Cozien n’a pas craint d’appeler « l’héritière de son esprit et la mère de toute la Congrégation de France » ? Lorsque l’Evêque de Poitiers, Monseigneur Pie, eut à faire l’éloge du grand Abbé défunt, il s’adressa à Madame l’Abbesse comme à l’âme qui avait le mieux connu Dom Guéranger et il inséra, sans y rien changer, les pages qui sortirent de la plume et du cœur de Mère Cécile, dans l’Oraison funèbre du 4 Mars 1875.

Au cours des années suivantes, sur la demande de Mgr Pie, Madame Cécile Bruyère écrivit ses souvenirs sur Dom Guéranger, sous forme de notes. Cet important travail devait fournir à l’historien de Dom Guéranger tous les matériaux dont il aurait besoin pour écrire son ouvrage.

Malgré tout son désir d’effacement, et en dépit de la répugnance qui l’éloignait de toutes œuvres qui lui auraient fait négliger les devoirs de sa charge, elle ne pouvait, à moins de trahir les intérêts de Dieu, se dérober aux prières qui lui venaient de toutes parts : sa correspondance en fait foi. Religieux et religieuses, prêtres et prélats, recouraient à l’envi à ses lumières et à son intercession. Peut-être ne savaient-ils pas avec quel dévouement surnaturel elle se donnait à tous les intérêts qui lui étaient confiés, ni la part de souffrance et de prière que Dieu exigeait d’elle pour secourir chacun de ses clients qu’elle ne cherchait pas. En 1879, Mgr Pie qui venait d’être élevé à la pourpre cardinalice lui écrivait :

« J’appartiens tout entier à votre âme, et vous avez tout droit de verser dans la mienne tous les besoins et les sentiments de la vôtre. Tel que je suis, ma chère Mère, usez de moi comme de l’ami qui fut le plus uni de pensées et de sentiments à votre admirable Père Abbé. De mon côté je prendrai la confiance de vous intéresser aux grandes nécessités de mon âme, qui n’ont jamais été mieux comprises de moi qu’en ces derniers temps. Vous m’aiderez à devenir meilleur devant Dieu et à me préparer un jugement moins humiliant et moins sévère lorsque je paraîtrai devant lui. Toutes sortes de bénédictions à votre âme, ma chère fille et Mère en Notre-Seigneur. Je lui demande sa force, sa joie, ses consolations pour vous au milieu de tant de travaux qui vous accablent » (10 Août 1879).

La conversation épistolaire se poursuivit avec une admirable régularité, empreinte de confiance et de respectueux abandon, comme si les correspondants pressentaient qu’elle n’avait plus devant elle que quelques mois de durée. Le 18 Mai 1880, en effet, le Cardinal Pie mourait presque subitement à Angoulême. L’Abbesse de Sainte-Cécile ne pensa qu’à la perte que faisait l’Eglise, et s’inclina sous la main de Dieu, plus seule que jamais :

« Je vis dans cette mort le salut de l’Eglise de France, parce qu’il fallait pour l’obtenir une victime choisie. J’eus conscience que le grand Evêque s’était senti mourir, et que réunissant ses forces dans un acquiescement suprême à la volonté de Dieu, il s’était offert lui-même, mettant ainsi le sceau à sa carrière si noble de Pontife et de Docteur. Les plus nobles fils de l’Eglise ont été rappelés par Dieu au moment où tout semblait rouler sur eux et où ils semblaient indispensables. Qui nous dira la jalousie de Dieu pour son épouse, la Sainte Eglise » ?

Madame l’Abbesse voyait juste : l’Evêque de Poitiers disparaissait à une heure où l’Eglise de France aurait eu grand besoin de ses lumières. A ce moment s’élevait la première campagne de persécutions contre les ordres religieux. Une à une les maisons de la Congrégation bénédictine de France furent atteintes : Marseille, Ligugé, Solesmes dans les premiers jours de Novembre de cette année 1880. Les moines furent arrachés brutalement de leurs stalles par la force armée.

De toutes les tristesses de l’heure, l’Abbesse de Sainte- Cécile prit une large part. Elle eût moins souffert peut- être de la profanation de son église qu’elle ne souffrit de voir désolée et déserte l’église de sa première consécration, le sanctuaire ranimé par Dom Guéranger. Sa bonté et sa prière suivirent dans leurs retraites des environs les moines qui y avaient cherché un abri. On eût dit une mère se dépensant, se multipliant, ne négligeant aucun détail pour secourir toutes les détresses. Elle s’ingénia afin que ces petits groupements dispersés eussent, dès les premiers jours et même ensuite, les provisions de bouche auxquelles personne n’avait eu le temps de penser. Mère Cécile souffrait pour tous, persécutés et persécuteurs, pour les âmes découragées, les catholiques désunis, son pays livré aux ennemis de la religion. La prière était alors la seule ressource.

« Si la puissance de Satan s’affirme de plus en plus dans notre malheureux pays, disait-elle à ses filles, opposons, nous, avec vigueur, la royauté du Seigneur à cette royauté satanique. Que dans nos cœurs, le Seigneur soit un Roi absolu, qu’il règne et gouverne pleinement, que nos œuvres, nos désirs, nos demandes lui disent sans cesse : Adveniat regnum tuum.

Et le Seigneur récompensait le zèle de sa fidèle servante en envoyant au noviciat de Sainte-Cécile de nombreuses et bonnes vocations. Au milieu de toutes les inquiétudes des années qui s’écoulaient lentement, troublées par les persécutions religieuses et les bouleversements politiques, la vie monastique continuait, marquée de joies et de peines, mais toujours sereine et fixée en Dieu.

Au cours des premiers mois de 1885, à l’heure même où Sainte-Cécile était contrainte, par le nombre toujours croissant de ses moniales, d’élargir ses murailles et de s’étendre, Madame Cécile Bruyère aborda la rédaction d’un petit traité qui reçut d’abord ce titre : « L’Oraison selon les Pères et la tradition monastique », titre qu’il échangea dans une édition définitive, contre celui, plus exact, de : « La Vie spirituelle et l’Oraison, d’après la Sainte Ecriture et la Tradition monastique ». C’est le fruit de l’expérience et, dans ses grandes lignes spirituelles, le résumé de la vie de Madame Cécile Bruyère.

Le 12 Octobre 1886, au vingt-cinquième anniversaire de sa première consécration à Dieu, elle revenait avec une allégresse humble et recueillie aux jours passés, et elle trahissait l’intime de son âme en parlant à ses filles ce jour-là, des temples que le Seigneur s’est choisi : Notre-Dame, l’Eglise, l’âme humaine :

« L’âme humaine est le dernier de ces temples et la Majesté divine y réside, à la condition toutefois que ce lieu de Dieu soit vraiment la Domus orationis solitaire, vide de tout élément créé, et que Dieu n’y trouve que ce qui doit servir au culte et à l’adoration : les victimes et l’encens. Alors Dieu envahit son temple, il en remplit jusqu’aux abords, et le feu de la charité consume l’holocauste. » C’est dans cette « plénitude de Dieu dans l’âme » qu’il faut assurément chercher le secret du rayonnement exercé à cette époque par Madame l’Abbesse, tant à l’intérieur de son monastère qu’au dehors. Aussi bien, c’est sous sa plume que nous trouvons ces lignes qui la décrivent à son insu :

« Dieu, voyant bien que cette âme ne respire plus que pour Sa gloire et le service du prochain, décuple ses forces, ses aptitudes et ses moyens. On pourrait à peine dire ce que renferme de compassion profonde, de zèle ardent et de dévouement sans bornes, une âme ainsi unie à Dieu et transformée en Lui »1.

«Vous dites que le temps et les forces sont limités, écrivait-elle, oui, certainement, tant qu’on calcule. Mais en laissant le Seigneur agir, en prenant tout ce qu’il envoie, en s’abandonnant dans la pure foi, en baissant la tête et disant : Ecce ancilla Domini, je crois qu’il résout Lui-même tous les problèmes. J’ai eu beaucoup de peine à comprendre cela. Le bon sens me disait que les heures n’ont que soixante minutes, mais Celui pour qui mille jours sont comme un jour m’a prouvé cent fois qu’il est le Maître du temps comme de toutes choses »

« Il me semble n’être plus qu’une chose à tout le monde, une sorte d’ustensile à toutes fins, qui n’est jamais hors de service, quoique fêlé, bosselé par l’usage ».

Mais au cœur de ce mouvement dans lequel était emportée sa vie, elle poursuit :

« Je n’ai pas foi aux choses extérieures : il me semble perdre tous mes moyens quand je sors de la vie invisible et du tête-à-tête avec Notre-Seigneur ».

Toute à son devoir d’Abbesse, elle aidait encore, soutenait et éclairait toutes les personnes qui venaient auprès d’elle chercher force et consolation : elle répondait à l’Archevêque d’Athènes, écrivait à l’Evêque d’Angers, Monseigneur Freppel, et accueillait Monsieur Léon Harmel, se prêtant à la révision du « Catéchisme des Patrons » que préparait alors l’apôtre du Val-des-Bois. Ceux qui ont le mieux connu Madame l’Abbesse de Sainte-Cécile, ont admiré sa puissance sur les âmes : une conviction profonde donnait à sa parole une puissance irrésistible.

Au milieu des responsabilités toujours croissantes, la grâce guidait sa vie intérieure vers l’abandon, la parfaite simplicité.

Les mœurs de la demeure du Roi, écrivait-elle, sont tout-à-fait spéciales. On ne jouit jamais de rien là qu’après avoir renoncé à toute jouissance, on ne voit rien qu’après avoir renoncé à toute connaissance, on ne possède rien qu’après avoir renoncé à toute possession. C’est vraiment le lieu de Dieu, tabernaculum Dei cum hominibus, où tout se connaît et s’opère en Dieu. L’âme s’y trouve placée comme au centre de tout, sa connaissance et son action y sont bien plus étendues que lorsqu’elle était limitée à la seule richesse de ses facultés et de ses sens. Elle ne perd pas son temps à passer d’un objet à l’autre, ni même à quitter ces objets pour aller vers Dieu. Elle est toujours portée où elle doit se rendre, toujours présente à ce qu’elle doit surveiller, toujours priant pour ce qu’elle doit demander. Voilà l’aperçu le plus exact que je puisse donner de cet état où l’âme devient si simple, si souple, si absolument docile. L’Epoux divin en fait ce qu’il veut. Il l’applique à ce qu’il veut. Cette créature est à Lui. Il se plaît aussi parfois à se manifester comme étant à elle. C’est un mystérieux échange dans lequel Dieu remplit de Lui-même en cette âme tout ce que l’abnégation parfaite lui a livré ».

Un état si élevé n’allait pas, on s’en doute, sans une souffrance, d’ailleurs parfaitement paisible et consentie.

« Mon âme, écrivait-elle, est comme une pièce de monnaie dont la face est tournée vers l’éternité, et le revers, du côté du temps. C’est le principe d’une souffrance de contraste que Dieu rend parfois très vive, si vive que demeurer ici-bas me paraît contre nature. Mais quelque profonde que soit cette souffrance, elle demeure soumise et paisible. Ma volonté s’étend alors, pour ainsi dire, vers la vie présente par amour, et d’instinct, unit cet acte à la volonté qu’a eue la Très Sainte Vierge de demeurer sur terre après l’Ascension, afin de prier pour l’Eglise et de travailler mystiquement pour elle. Aucun sacrifice ne peut être plus grand, je le renouvelle bien des fois par jour et par nuit, et je suis disposée à le renouveler un siècle durant, si Dieu voulait, pour le moindre avancement d’une âme».

Des amitiés profondes et toutes surnaturelles, comme celles de Madame l’Abbesse de Stanbrook et de Madame la Prieure des Norbertines de Bonlieu, aidaient Madame l’Abbesse et lui procuraient de réelles consolations.

Le mois de Septembre 1887 apporta à Sainte-Cécile la joie de la visite de Madame la Prieure de Bonlieu, la Révérende Mère Marie de la Croix. Elle a laissé une relation de son séjour à Solesmes, et il est intéressant d’en reproduire quelques lignes qui donnent un aperçu vivant de la physionomie de Sainte-Cécile à cette époque et, plus encore, du rayonnement exercé par Mère Cécile. Chaque jour, elle avait ce qu’elle appelle « une conférence privée » dont elle consignait la substance dans sa relation :

« 4 Octobre. J’ai eu une longue conférence avec Madame l’Abbesse sur l’examen des postulantes et la consécration des vierges. J’ai remarqué que, durant tout cet entretien, Madame l’Abbesse parlait comme parfaitement sûre de ce qu’elle disait, avec une grande autorité, moins dans la voix et le ton que dans la force des raisons qu’elle propose. C’est d’ailleurs avec une grande liberté d’esprit, avec simplicité et humilité qu’elle s’exprime, et rien n’est frappant comme ce contraste que l’on remarque toujours en elle d’une parfaite entente du sujet qu’elle traite, de la précision des termes qu’elle emploie, et de la simplicité du ton avec lequel elle vous expose les plus hautes vérités comme la chose du monde la plus simple et telle que chacun peut la connaître. On ne sent en elle ni effort, ni travail, ni recherche. Elle semble se mouvoir dans une lumière qui ne lui laisse jamais un doute, qui lui fournit à point, et dans la mesure exacte, l’expression voulue pour tout dire, et le dire exactement. Je ne puis me lasser d’admirer avec quel tact, quelle simplicité, quelle lucidité cette vénérable Mère juge toutes choses, depuis les plus simples et les plus vulgaires, jusqu’aux questions les plus complexes et les plus élevées ».

« Je veux marquer, écrit-elle un autre jour, ce que Madame l’Abbesse m’a dit aujourd’hui : « Je crois, me disait-elle, que le bras de Dieu est soutenu, non par la foule, mais par un certain nombre d’âmes d’élite qui s’élèvent çà et là comme les colonnes des anciens stylites. Ce sont elles qui soutiennent tout, soit par la grâce d’intercession, soit par leur vie toute sainte, soit par la souffrance. Ces âmes ne sont pas très nombreuses, mais leur action s’étend au loin, et quand leur rayon d’influence arrive à se rencontrer, il s’établit comme un réseau protecteur, qui de l’une à l’autre enveloppe et protège. Oh ! que ces âmes soient fidèles ! Que les colonnes du temple ne se laissent pas ébranler ! ».

« Cette nuit, avant Matines, j’ai été réveillée par cette pensée : Madame l’Abbesse entre pleinement dans les paroles de la Liturgie et dans ses autres Mystères, elle y entre corps et âme, en œuvre et en vérité, dans l’ensemble et dans le détail de sa vie entière : de là vient la grande puissance de son intercession »...

Madame la Prieure de Bonlieu garda des quelques jours passés à Sainte-Cécile un souvenir radieux et bienfaisant.

Pour Madame l’Abbesse de Sainte-Cécile aussi cette sainte amitié était un réconfort dans les épreuves qu’elle traversait alors. A ceux qui l’entouraient elle ne disait pas à quel degré ses pauvres forces étaient alors réduites. La vie physique semblait ruinée ; c’était comme si, à toute heure, elle n’avait puisé la force même naturelle que dans un acte sans cesse répété de confiance et de foi en Celui qui crée et conserve. Dieu traite les siens avec de redoutables sévérités. Du moins ces souffrances-là sont méritoires et hautes : elles portent des fruits, elles grandissent ceux qui les ressentent et achètent les bénédictions de l’avenir.

Le 16 Mai 1888, Dom Couturier choisit Dom Paul Delatte comme Prieur. Cette nomination combla de joie Madame l’Abbesse. Deux jours après elle prenait la plume afin de dire à celui qui était maintenant investi de la charge, ce qu’était dans sa pensée un Prieur pour une maison monastique :

«Qu’est-ce qu’un Prieur dans une vraie Abbaye bénédictine ? C’est l’aîné de la famille, partageant toutes les sollicitudes de son Père, et ayant envers les frères une autorité semi-paternelle, toute d’affection, de dévouement et de condescendance aimable. Sachant faire exécuter les ordres du Père, il est son bras vivant et intelligent ; je dirais qu’il préside à l’école d’application. Il est le plus obéissant ,le plus respectueux, le plus tendre des fils : Electus ut exemplar monachorum. C’est de son attitude que dépend l’attitude de toute la famille en présence de l’Abbé. L’Abbé tient la place du Christ, dit Saint Benoît. J’ajouterais volontiers : le Prieur a le rôle du Saint-Esprit. Rôle tout impersonnel, caché ; ainsi que le souffle de la respiration, il transmet aux autres l’impulsion de l’Abbé dans le personnage collectif et le lui ramène comme une aspiration vivante ; il lui rattache toutes choses. Il est le moteur secret, il serre la famille et l’unit, il doit joindre les membres entre eux et les membres au chef ».

L’accroissement de la Communauté de Sainte-Cécile obligea Madame l’Abbesse, en cette même année à songer à une fondation :

« Je me vois dans l’impossibilité d’accroître indéfiniment un monastère qui compte déjà soixante-quinze personnes. Nos murs ne suffisent plus, et le grand esprit de famille que notre Père Dom Guéranger a implanté parmi nous ne tarderait pas à souffrir d’une extension sans mesure. Je sens très bien que ma faiblesse ne supporterait pas un plus lourd fardeau, et que les âmes ressentiraient un détriment de ne plus recevoir les soins qu’elles ont reçus jusqu’ici. Il y aurait bien le moyen, fort simple, de fermer la porte et d’attendre que l’éternité bienheureuse ouvrant ses portes aux plus âgées d’entre nous, nos rangs terrestres s’éclaircissent... Mais je ne crois pas que nous ayons le droit de limiter à un nombre donné les âmes généreuses qui aspirent à la vie bénédictine. Ce que nous avons reçu gratuitement, nous ne pouvons l’enfouir ; il nous faut le donner gratuitement ».

Après avoir un instant songé à Marseille, Madame Cécile Bruyère se tourna vers le Nord où s’annonçaient de nombreuses et solides vocations et où un enchaînement de circonstances providentielles rendit possible l’établissement d’un monastère à Wisques dans le diocèse d’Arras.

« Le lieu a son importance, sans doute, écrivait-elle alors, mais là n’est pas le plus important : c’est la ruche, mais ce n’est pas l’essaim. Ce n’est même pas le grand nombre des abeilles qui assure le succès de cette migration. J’ai vu bien des groupes d’abeilles se disperser et s’évanouir, faute d’une reine : elles ne formaient pas essaim, ne recueillaient aucun miel ; les fleurs semblaient leur refuser leur suc, et les alvéoles ne se construisaient pas. La prière doit donc d’abord nous aider à désigner une reine. Après, tout se fera de soi-même, j’en suis convaincue ».

Or Dieu s’était plu à désigner lui-même la première pierre de ce nouvel édifice. Les rares qualités de cœur et d’intelligence dont le Seigneur avait doté la R. M. Thérèse Bernard, la prédestinaient au gou­vernement de la Communauté naissante. Le 14 Juillet 1888, Madame l’Abbesse remit à la R. M. Thérèse Bernard le sceau et les clefs de son Monastère et la constitua Prieure de Notre-Dame de Wisques. Le 21, le groupe des fondatrices, sous la conduite de Madame l’Abbesse, prit la direction de l’Artois. Dès le 24, le Saint-Sacrement prenait place dans l’Oratoire de Notre- Dame de Wisques et l’Office se célébrait « comme à Solesmes ».

Mais la sollicitude dont elle entourait ce premier essaim n’empêchait pas Madame Cécile Bruyère d’accueillir dans sa maison des moniales venues d’ailleurs s’y former à la vie monastique telle qu’elle avait été restaurée par Dom Guéranger. Les fondatrices de Maredret et de Dourgne furent reçues, elles aussi, et gardèrent pour Madame l’Abbesse une reconnaissance filiale. Les Servantes des Pauvres d’Angers lui demandèrent ses conseils pour la rédaction de leurs Constitutions et la R. M. Marie de la Passion, fondatrice des Franciscaines Missionnaires de Marie trouva auprès d’elle lumière et appui.

On se rappelle que l’année du Concile, Mgr Fillion avait obtenu de Pie IX la création d’une Abbesse à Sainte-Cécile. Depuis lors, le Monastère avait vécu sans songer autrement à une érection canonique complète : on avait une Abbesse, on ne songeait pas à avoir une Abbaye. Pourtant, l’une ou l’autre fois, au cours des vingt années écoulées, Mère Cécile, toujours attentive, avait épié l’opportunité. L’heure était venue do porter à la Congrégation des Evêques et Réguliers la question relative à l’érection canonique de son monastère. La bienveillance du Souverain Pontife et le chaleureux appui de l’Evêque du Mans, Mgr Labouré, facilitèrent les choses, et le 27 Janvier 1890, la faveur était accordée. Madame l’Abbesse tirait la conclusion de l’heureux résultat de ces démarches en écrivant à Mgr Marango Archevêque d’Athènes :

«Nous voilà maintenant doublement obligées à ne point trahir la confiance que la Sainte Eglise daigne mettre en nous. Constituées par elle pour pratiquer parfaitement les conseils évangéliques sous la forme monastique, pour célébrer la louange d’une manière officielle, nous allons redoubler de zèle pour une si sainte vie et un si beau ministère... ».

Depuis plusieurs mois, la santé de Dom Couturier était gravement atteinte. Dès les premiers jours de Septembre, l’état de l’Abbé de Solesmes s’aggrava à tel point qu’il n’y eut bientôt plus d’espoir de le voir se rétablir. Sa lente et douloureuse agonie se prolongea près de deux mois. Il rendit son âme à Dieu le 29 Octobre 1890. Le même jour, Madame l’Abbesse en donnait avis à ses filles de Notre-Dame de Wisques :

« Vous pleurerez avec nous et vous vous réjouirez aussi, parce que les portes de la Jérusalem céleste se sont ouvertes pour notre Père et qu’il a reçu une récompense que son humilité n’aurait même pas osé convoiter. Il a gardé la foi, il a soutenu le bon combat ; et dans les heures difficiles, il a conservé le dépôt avec une inviolable fidélité. Moine austère envers lui-même, devenu Abbé, on eût pu croire qu’il n’était encore que le Prieur de Dom Guéranger et qu’il attendait son retour ».

L’église abbatiale de Saint-Pierre demeurant inexorablement fermée, ce fut en l’église de Sainte-Cécile que les funérailles du second Abbé de Solesmes furent célébrées par l’Evêque du Mans. Le 9 Novembre, Dom Paul Delatte était élu à la charge d’Abbé de Solesmes. Au soir de cette journée, Madame l’Abbesse annonçait la nouvelle aux moniales de Notre-Dame :

« Vous connaissez de longue date la doctrine et la sainteté de vie de celui qui va tenir au milieu de nous la place du Christ puisqu’il a eu l’insigne charité d’accepter le lourd fardeau de la Supériorité. Je ne doute pas que vous ne conceviez pour lui cet amour humble et sincère dont parle le Saint Patriarche, et que vous lui rendiez aussi moins dure et moins ardue, autant qu’il est en vous la procuratio animarum. Vous ne manquerez pas davantage, mes filles très aimées, au devoir de la reconnaissance envers Dieu pour nous avoir préparé depuis longtemps un véritable Abbé, un Père tendre et un Maître éclairé dans les voies de Dieu, songeant qu’un don si excellent dépasse complètement vos mérites, et sera la force, la prospérité et la consolation surnaturelle de la Congrégation tout entière ».


1891-1909


Quand s’ouvrit l’année 1891 la joie de Mère Cécile était extrême, tant elle se croyait assurée maintenant de l’avenir de son cher Solesmes. Elle pensait qu’il n’y aurait plus dans sa vie que paix et sécurité. Dieu, lui, savait que cette paix serait de courte durée.

De la tempête qui faillit ruiner Solesmes en 1893, qu’il suffise de dire qu’elle prit fin, après de longs mois, par une visite apostolique dont le résultat devait mettre la vérité en pleine lumière et faire renaître à Solesmes joie et sécurité.

Tout au long de cette épreuve, Madame l’Abbesse ne se départit pas d’une paix qu’elle sut faire rayonner silencieusement autour d’elle. Quelques extraits de lettres nous montreront son attitude.

Quand, en 1892, elle eut appris les premières attaques lancées contre elle, elle écrivit :

« Toussaint 1892.

Par une jolie coïncidence, j’expliquais à la conférence le laudabiliter vivat, laudarique non appetat... Tu ei sis honor... de notre Préface... A cette heure-là, je pensais que l’honneur comme la vie était bien donné à Dieu et que je n’y avais plus aucune attache. Même j’entrevoyais qu’il pouvait y avoir une certaine joie à en faire l’offrande au Seigneur plus que de la vie ».


30 Décembre 1892.

« Ce que sera l’année 1893, je n’en sais rien et n’en ai cure. Ce que je sais bien, c’est que je n’en ai commencé aucune avec une confiance plus entière, une paix plus parfaite, une sécurité plus réelle. La racine de cette disposition est dans une absence totale de crainte se rapportant à ce que dit l’Apôtre Saint Paul : Quis nos separabit a caritate Christi ? Il avait expérimenté bien des choses, et c’était sa conclusion. La vraie force consiste à ne tenir à rien ; et pour ne tenir à rien, il faut avoir vu un peu le fond de tout. Alors il est clair que Dieu seul demeure et lui est souverainement fidèle ; il ne ment pas, il ne lâche pas ceux qui viennent à lui ; il est verax, il est stable ; en un mot, il est tout l’opposé de l’homme et l’homme ne vaut que dans la proportion où Dieu est avec lui ».


En Avril 1893, quand elle eut compris toute la gravité de la situation, elle écrivit :

« Avec la physionomie que les choses revêtent maintenant, l’âme ne peut plus être ni inquiète, ni triste, ni joyeuse : elle adore dans une simplicité profonde et calme toutes les voies de Dieu avec la certitude que tout est dans ses mains, qu’il est le principe de la vie, et qu’il fait chanter aux siens, même dans les ténèbres : Non moriar sed vivam, et narrabo opera Domini... J’incline humblement la tête... En même temps une conviction se crée en moi sans aucun principe humain : la conviction que Dieu accomplira tous ses desseins, que le Dimanche viendra couronner et achever le Vendredi ; oui, je sens que cette lampe-là brille en mon cœur : Non extinguetur in nocte lucerna ejus.


Et à la Prieure de Bonlieu :

«Oui, ma Vénérée Mère, aidez-nous et remerciez en même temps Notre-Seigneur de la force si calme, si soumise, si simple qu’il nous donne en cette passion si douloureuse.

Vraiment je n’ai plus peur de rien, je ne puis. Je laisse tout aux mains de Dieu... Et factus est in pace locus ejus... C’est comme un Calvaire sur sa fin. Des ténèbres, du silence, une prière profonde à peine interrompue par quelques mots çà et là ; une adoration qui embrasse la pleine acceptation des desseins de Dieu connus ou inconnus, une humble demande, un total abandon entre les mains du Père Eternel, une douleur et une joie sans fond de sentir que l’holocauste va jusqu’au bout. C’est tout. La douleur de chacun retentit plus douloureusement dans l’âme que la sienne propre ».


A un moine très attaché à Solesmes, elle écrivait : 25 Mai 1893.

«Tout cela nous bâtit dans une confiance invincible en Dieu seul, nous jette dans la foi pure, dans une paix parfaite. Pour moi personnellement, je vous avoue qu’en voyant tous les abîmes ouverts sous mes pas, c’est alors que je me suis sentie définitivement libre et affranchie de toute crainte. Cum ambulavero in medio umbrae mortis non timebo mala, quoniam tu mecum es. J’attends en paix que le Seigneur se montre in injuria defensio, parce que je crois très humblement qu’il le fera ; et s’il ne le faisait pas dans le temps, c’est que ce serait mieux.

Priez pour que nous ne perdions pas un atome de cette épreuve par notre faiblesse ou en y mêlant des sentiments humains... »


25 Juillet 1893.

« Je crois en Dieu et à Dieu ; cela suffit pour donner une tranquillité parfaite. Je ne tiens ni à ma vie, ni à mon honneur, ni à personne, ni à aucune chose que dans la mesure où Dieu y tient pour moi. Tout ceci m’a affranchie de toutes craintes...

D’ailleurs nous n’avons rien à vouloir ou à souhaiter malgré Dieu. S’il veut de nous, de l’œuvre de Dom Guéranger, qu’il nous défende ! S’il n’en veut pas, ayons le mérite de courber la tête dans une remise pleine et entière... Ces morts là engendrent toujours la vie.

Je sens que le Seigneur a un programme sur nous, et qu’il faut y entrer en aveugles, dans une remise totale de tous nos intérêts entre ses mains ».


9 Août 1893.

« En dépit de tout, je ne puis perdre confiance en notre cause... Je ne m’enferme pas dans mes peines, je ne les grossis pas, ne voulant rien porter qui ne soit de Dieu. Souffrir purement est un art que je demande à Notre-Seigneur d’apprendre pour moi et pour les autres ».

5 Novembre 1893.

« Je ne raisonne pas, je tâche de regarder paisiblement et je ne dis même pas beaucoup : Salva nos perimus ! mais je regarde le Seigneur en lui disant : Vous savez tout !

Fin Novembre, la crise sembla enfin conjurée. La paix était rendue à Solesmes. Il y eut cependant encore des incidents pénibles. Ce n’est qu’au printemps suivant que Madame l’Abbesse put écrire :

« Oui c’est fini, bien fini et avec de telles merveilles et de si grands prodiges qu’on en est à se demander si on rêve... Ma Mère, il n’y a que Dieu. Remerciez avec nous, c’est une vie nouvelle... Que la vérité et la fidélité divines sont grandes ! Que Dieu est bon de nous faire entrevoir dans le prisme des événements, inter mundanas varietates, quelque chose de sa Beauté immuablement radieuse ! »

L’Abbesse de Sainte-Cécile se dépensa sans mesure au cours de cette crise. Sa force admirable soutint toutes les âmes et les maintint dans leur soumission surnaturelle. Mais lorsque vint le terme de cette longue épreuve, la douleur et l’anxiété aidant, elle se trouva lasse jusqu’à la mort. L’épreuve n’avait pas dépassé son courage ni sa foi mais elle avait définitivement ébranlé ses forces. La joie qu’elle ressentit put faire illusion un instant... Le coup était porté, le coup dont on ne se relève pas, l’épreuve meurtrière qui donne à l’âme sa consécration définitive et la livre toute à Dieu.

La vie ordinaire reprit son cours paisible, comme si rien ne s’était passé. Et pour marquer la fécondité de toute cette souffrance, les bénédictions de Dieu descendaient plus abondantes que jamais sur l’œuvre de Dom Guéranger. Cette même année 1894 vit l’érection en Abbaye de la première fondation de Sainte-Cécile arrivée à l’âge adulte et, à la fin de l’été, Madame l’Abbesse se rendit à Wisques pour assister à la Bénédiction abbatiale de Madame Thérèse Bernard. La cérémonie (lu 16 Septembre 1894 ressembla en tout à celle du 14 Juillet 1871 dont elle était l’extension et l’épanouissement. L’Abbesse de Sainte-Cécile y goûta l’une des plus pures joies de sa vie. Elle se réjouissait de voir grandir l’œuvre de Dieu sans penser qu’elle y fût même pour quelque chose. Durant ces quelques jours passés à Notre-Dame, comme d’ailleurs en d’autres circonstances, elle fit bénéficier sa fille Abbesse des conseils maternels que lui dictèrent son expérience et sa sagesse.

Dès l’année suivante, il fallut songer à une nouvelle fondation. Sainte-Cécile comptait près de cent moniales et la maison ne pouvait suffire Le choix de l’Abbesse se porta cette fois sur la Bretagne où les instances de l’Evêque de Vannes la pressaient d’établir un nouveau centre de vie monastique.

L’année 1898 fut marquée par la fondation de Saint- Michel de Kergonan. « C’est chose grave, écrivait à ce sujet Madame l’Abbesse, que de prendre possession d’un sol pour y établir la louange divine. Cette seule pensée me porte, plus que tout, au recueillement. Il s’agit de mettre en œuvre les trois premières demandes du Pater ». Au milieu des travaux que lui imposait la fondation de cette maison lointaine, et des soucis complexes de l’organisation matérielle du monastère nouveau, c’est dans la prière et la réflexion de son cœur maternel que l’Abbesse de Sainte-Cécile s’employait à reconnaître celles de ses moniales qu’elle appellerait à la fondation de Bretagne et surtout celle qui serait à leur tête. Sa pensée s’arrêta finalement sur la Révérende Mère Lucie Schmitt qui avait exercé longtemps à Sainte-Cécile la charge de cellérière : il est permis de reconnaître que Dieu lui suggéra le choix qui devait assurer le mieux ses intérêts divins.

Au cours des préparatifs de cette fondation, le Seigneur vint avertir Madame Cécile Bruyère que ce serait la dernière. Elle s’y était employée avec une maternelle activité et dans l’oubli constant d’elle-même. Elle n’était âgée que de cinquante-deux ans, mais les travaux et les mortifications, les épreuves et les souffrances aiguës avaient réduit jusqu’à l’extrême une santé ébranlée depuis l’enfance. L’Abbesse n’y prenait pas garde et marchait, soutenue contre une faiblesse croissante par l’énergie de sa volonté. Un jour vint où ses forces la trahirent. Le 11 Juin, elle eut une attaque de paralysie et fut condamnée au repos absolu. Il fallut surseoir au départ pour la Bretagne. Les forces revinrent, mais comme il advient d’ordinaire dans une vie épuisée et dévorée, sans se relever complètement. Le 17 Août, Madame de Sainte-Cécile était assez rétablie pour pouvoir guider elle-même ses filles vers la Bretagne. Dès le lendemain, la vie conventuelle commençait à Saint- Michel de Kergonan sous les yeux de Madame l’Abbesse qui y fit un mois de séjour, utile pour sa santé, utile surtout à la mise en marche de la nouvelle famille monastique.

Cependant les troubles politiques et les discordes qui désolaient la France portaient les passions antireligieuses à un tel degré de violence que l’on dut envisager l’hypothèse d’une émigration. Dès Janvier 1895, l’Abbesse de Sainte-Cécile avait vu grandir le péril sans s’émouvoir :

«Nous ne pouvons mieux faire, écrivait-elle à l’Abbesse de Verneuil, que d’entrer dans cette année par un acte d’adoration profonde. Dieu tient dans sa main toutes les heures qui la composent. Il n’y a ni surprise, ni étonnement. Il sait ce qu’il veut faire et il le fera. Nous, nous tâcherons d’entrer dans ses desseins, non par force, mais d’esprit et de cœur, comme des agents très dociles ».

L’Abbesse voyait venir les événements, mais elle se croyait le devoir de tenir à outrance comme elle disait. Elle ne voyait dans la persécution que le bienfait de la huitième béatitude, et écartait de l’âme de ses filles toute inquiétude et toute préoccupation au sujet de l’avenir :

« Le présent ne nous impose, disait-elle, que la seule loi d’un attachement plus profond à la vie religieuse poursuivie par les mécréants. Après tout, aimait-elle à répéter, nous sommes, non pas à la merci des hommes, mais dans la main de Dieu ; il ne nous arrivera que ce que le Seigneur voudra. Sachons seulement que nous ne mériterons la protection spéciale de Dieu que dans la mesure où nous n’aurons souci que de lui seul ».

Elle n’éprouva aucune surprise devant le vote définitif de la Loi d’Association, mais le 30 Juin 1901, elle sembla un peu déconcertée lorsque l’Abbé de Solesmes lui fit part de la décision, prise à l’unanimité par les membres du Chapitre Général de la Congrégation, de se dérober par l’exil au servage déshonorant et à l’existence précaire qui étaient réservés désormais aux monastères et aux religieux. Dans son âme courageuse, croyait-elle de son devoir de demeurer sur place et d’attendre les mesures de violence ? Il est certain que son hésitation fut de courte durée et que dès les premiers jours de Juillet, on songea à se procurer un abri.

Vers la mi-Août, on crut avoir trouvé un refuge dans le Nord de l’île de Wight, à Northwood, situé près de West-Cowes. Madame l’Abbesse décida de se rendre sur les lieux avec sa Prieure pour présider elle-même aux travaux d’aménagement du nouveau monastère, qu’on ne prenait qu’en location. Le 19 Août au soir, pendant que la Communauté était à Matines, elle prit quelques instants pour visiter à l’ombre de l’église, le petit cimetière monastique où reposaient son père et sa mère auprès de ses premières filles. Elle dit adieu à chacune des tombes aimées qu’elle ne devait plus revoir. L’office de Matines terminé, la Communauté se réunit sous le cloître. Il y eut peu de paroles échangées ; l’émotion étreignait toutes les âmes. En pleine nuit, à la porte de clôture, elle bénit une fois encore toutes ses filles agenouillées, son regard se promena lentement sur le cloître aimé où s’étaient écoulés pour elle tant de jours de douleur, d’anxiété et de joie : la paix de Dieu semblait l’envelopper toute, et ce fut dans le calme le plus parfait qu’elle sortit de cette chère demeure qu’elle avait consacrée à Dieu et qui désormais ne la reverrait plus vivante. Après une halte à Paris, la traversée de la Manche, les voyageuses abordaient le 21 à Cowes. L’exil commençait.

L’exode des moniales s’accomplit par fractions au cours de la première quinzaine de Septembre. Il y eut de part et d’autre des jours de dur travail et des nuits sans beaucoup de repos. La Messe fut dite et l’Office fut célébré à Northwood dans un Chœur improvisé, alors que la Messe se disait encore et que l’Office était encore chanté à Sainte-Cécile : l’unique Abbaye en avait formé deux qui se répondaient. Mais l’unité se reforma bien vite, et la vie régulière put reprendre dans des locaux suffisamment aménagés où chœur, chapitre, réfectoire, cellules avaient pu trouver leur place. La population bienveillante, l’évêque très bon et heureux d’une implantation monastique dans son diocèse, les visites des familles et des amis dévoués, toutes ces délicatesses de la Providence consolaient les moniales dans leur exil : Ubi Deus, ibi bene, ibi patria, et ceux qui sont consacrés à Dieu et lui appartiennent tout entiers, trouvent partout où les conduit la main de .Dieu l’essentiel de la patrie. Mais ce qui assombrissait la vie et étreignait le cœur de chaque moniale, c’était l’état d’épuisement auquel était réduite Madame l’Abbesse.

Vers la fin de 1903, les médecins conseillèrent l’éloignement d’un climat qu’elle supportait mal. Malgré la vive répugnance qu’elle éprouvait à quitter son monastère, l’obéissance lui fit une loi de tenter l’épreuve pour essayer d’enrayer l’affaiblissement progressif de sa santé. Madame l’Abbesse consentit à se rendre en Hollande, à l’Abbaye Notre-Dame réfugiée à Oosterbout. Elle y demeura jusqu’au 6 Octobre, puis revint à Northwood sans qu’une réelle amélioration soit venue récompenser l’admirable soumission à tout ce qu’on exigeait d’elle en vue de son rétablissement.

En 1905, le monastère de Saint-Michel de Kergonan, réfugié également près de Cowes, fut érigé en Abbaye, et le 8 Mai, la bénédiction abbatiale fut conférée à Madame Lucie Schmitt dans l’oratoire de Sainte-Cécile, en présence des deux communautés réunies, ainsi que de l’Abbesse de Notre-Dame de Wisques, venue de Hollande. Toute l’oeuvre monastique de la fille de Dom Guéranger se trouvait achevée et résumée ce jour-là. C’était un peu comme son Nunc dimittis. Sa santé s’affaiblissait de plus en plus : les mouvements devenaient pénibles, la parole se ralentissait, la pensée demeurée claire ne pouvait plus s’exprimer. La soumission à Dieu, l’abandon entre ses mains était total : l’âme demeurait éveillée et forte, elle assistait toute vivante à la destruction du corps, tel un grain d’encens qui aurait conscience de se consumer dans la flamme de l’encensoir. Dieu seul a pu mesurer la douleur de ce lent martyre. Elle entrait peu à peu dans une solitude infiniment douloureuse : « Ne vous attristez pas, ma Mère, lui disait-on, autrefois c’était par votre parole, aujourd’hui c’est par votre silence que vous édifiez votre maison ». Ces paroles la consolaient un peu ; et sans doute ce long sacrifice a-t-il obtenu à son monastère les grâces qui l’ont soutenu dans cette épreuve, les grâces qui l’ont consolé et relevé depuis. Les voies de Dieu ne sont pas les nôtres, et les heures de souffrance sont celles où se compose le bonheur du lendemain. Mais ces compensations de l’avenir, Dieu ne les montre pas, même à ses élus : souffrir alors serait trop simple...

Lorsque vint cette même année la fête de saint Bonaventure, Madame l’Abbesse voulut, une fois encore, selon la tradition monastique, accomplir la déposition, puis la collation des charges du Monastère. Elle recueillit alors toutes ses forces afin d’inviter ses filles à l’observance exacte de leur Règle ; avec un accent d’humilité extrême, elle témoigna de son regret de ne plus pouvoir leur donner l’exemple de la régularité :

« Vous le voyez, mes enfants, disait-elle, ma santé n’est pas brillante, mais nous devons accepter ce que Dieu nous donne et courber la tête. Les temps sont mauvais : il nous faut les racheter. Observons notre Règle avec fidélité. Je vous demande pardon de vous parler ainsi, moi qui ne l’observe plus ; mais je l’ai suivie autant que je l’ai pu : et aujourd’hui si je ne puis plus la suivre, je l’aime toujours ».

Cinq ans s’étaient écoulés depuis le commencement de l’exil, et les événements politiques qui s’étaient succédés en France ne permettaient pas d’espérer le retour. La maison de Northwood s’avérait insuffisante et insalubre. Il fallut chercher un établissement plus sain et moins improvisé. Le choix de Madame l’Abbesse et de sa Prieure se fixa sur Apley-House, à Ryde, dans le voisinage de la mer. Dès Février 1906 l’acquisition était faite et les travaux d’aménagement vivement menés. Le déménagement s’effectua au cours des mois de Mai et de Juin. Et lorsque vint le 12 Octobre 1907, l’église de Sainte-Cécile était prête. La nouvelle église était un reflet de celle de Solesmes : la Dédicace fut un souvenir de la Dédicace de 1871. Les deux Abbesses de Notre-Dame et de Saint-Michel étaient venues s’associer à la joie de leur Mère qu’elles voyaient pour la dernière fois. Les conversations n’étaient plus longues : mais dans les familles très unies on se comprend à demi-mot.

Cette dédicace fut la dernière grande joie de sa vie. Désormais Madame l’Abbesse entre dans le silence, dans une solitude plus complète encore et dans une sujétion croissante. La paralysie s’étend progressivement sur ses membres. Il était pourtant facile d’obtenir de ses lèvres un témoignage de son adoration secrète et de l’acceptation de la volonté de Dieu : « Tout ce que Dieu voudra, répétait-elle, comme Dieu voudra ». Elle avait parlé autrefois à ses filles de ce que doit être, durant toute la vie, l’attitude d’une moniale, se tenant seule en face de Dieu seul :

« L’âme n’est plus occupée que de Dieu, et désintéressée de tout le reste, d’elle-même comme des réalités extérieures, semblant vivre déjà dans l’éternité et ne voyant plus les choses qu’en Dieu, les ayant perdues de vue par leur côté terrestre, comme quelqu’un pour qui tout est fini et qui n’a plus de lendemain. La moniale en a fini, elle aussi, avec le créé, le sensible, l’extérieur : il n’est plus que Dieu pour elle ».

Plus encore par les dispositions de son âme que par les infirmités de son corps, cette attitude était la sienne.

Elle assista encore le 9 Mars 1909 à la séance capitulaire où se fit devant elle l’examen des Novices. Puis son état s’aggrava très rapidement. Le Lundi 15 Mars, l’Abbé de Solesmes lui donna les derniers Sacrements. La Communauté accompagna le T. S. Sacrement et se rangea autour du lit où reposait Madame l’Abbesse qui, paisiblement, regardait l’une après l’autre chacune de ses filles, elle qui, bientôt, allait devant Dieu répondre de leur âme. Elle reçut le saint Viatique et prêta ses mains aux onctions. Durant les journées suivantes la faiblesse s’accentua. La prière ne se taisait pas autour d’elle. La mourante perdit connaissance dans la nuit du 17, et l’agonie commença, douce, entrecoupée d’une plainte. Le 18 Mars 1909, à onze heures moins un quart du soir, Madame l’Abbesse de Sainte- Cécile rendait son âme à Dieu. La fête de saint Joseph était commencée.

Toutes les moniales étaient réunies comme dans le chœur de leur église : l’Abbé de Solesmes commença le Subvenite qui fut poursuivi par les moniales. Chacune vint ensuite s’agenouiller près de la chère dépouille et baiser la main qui s’était étendue si souvent pour guider et pour bénir.

Les funérailles furent célébrées le Lundi 22 Mars. En attendant l’heure du retour en France, en 1930, le corps de l’Abbesse de Sainte-Cécile fut déposé dans une crypte voisine de l’église des moniales. Depuis le 18 jusqu’au 22 il était demeuré sur son lit funèbre. Ses traits avaient pris, dès après la mort, une expression singulière de beauté, de calme, de pureté. Le matin de sa mort, la liturgie de la Férie avait fait lire à la Messe le passage de saint Jean que Madame l’Abbesse s’était plu souvent à expliquer : VENIT HORA ET NUNC EST QUANDO VERI ADORATORES ADORABUNT PATREM IN SPIRITU ET VERITATE. La liturgie du temps s’épanouissait dans l’adoration plénière de l’éternité. Plus que jamais réconfortante et efficace, son influence cachée allait soutenir et guider les siens.

1 Sainte Cécile et la Société romaine, par Dom Guéranger

2 Histoire de Dom Guéranger, Tome II, p. 389 et ss.

 
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Écrit par Administrator   
Jeudi, 04 Mars 2010 21:41

DE LA DÉDICACE DU TEMPS

A LA DÉDICACE

DE L’ÉTERNITÉ


D’origine et de teneur très diverses, ces textes sont venus s’insérer comme naturellement dans le cadre de la liturgie de la Dédicace. Ils n’ont d’autre lien logique que l’ordonnance simple et souple de la vie spirituelle, avec ses alternances d’ombre et de lumière. Dans leur spontanéité et leur simplicité, ils font revivre pour nous l’enseignement familier de Madame l’Abbesse et voudraient permettre à chacun de les assimiler pour les faire siens et en vivre.


OMNIS ILLA DEO SACRA...

La vraie consécration d’une âme, c’est la foi, l’espérance et la charité arrivées à leur apogée. Une âme consacrée, c’est celle dans laquelle Dieu peut trouver toutes ses complaisances comme dans son Fils Unique. L’âme vraiment consacrée ressemble aux vrais adorateurs que cherche le Père céleste et que Notre-Seigneur annonçait à la Samaritaine. L’âme adore Dieu parce que toutes choses sont en parfait équilibre chez elle, l’harmonie est devenue parfaite. Voilà ceux que le Verbe désire trouver sur la terre pour les présenter à son Père en union avec lui : il les attend comme étant le fruit des mystères de l’Incarnation et de la Rédemption.

La sainteté est le seul intérêt de l’existence, et la vie ne vaut pas la peine d’être vécue si nous ne tendons pas à ce but. Les âmes pleinement consacrées, ce sont les âmes simples dont la vie est ramenée à l’unité ; la consécration a pour résultat qu’elles ne peuvent plus sortir de Dieu : Adorabo ad sanctum templum tuum, c’est là l’occupation réelle de leur vie : adorer !

On ne revient à cet élément de simplicité parfaite, d’unité et de force qu’en prenant un peu dès ici-bas les mœurs de l’éternité.

Adorabo, oui, c’est là tout le programme ! Pour cela il faut faire jusqu’au fond le sacrifice de soi et réaliser en son entier cette chère parole : Fiat voluntas tua sicut in coelo et in terra. Au ciel, on fait cette volonté bénie avec joie, simplicité, unité et persévérance : faisons-la dès ici-bas : In simplicitate cordis mei laeta obtuli universa.

Nous chantons déjà dans une allégresse céleste : Ecce quod concupivi, jam video ; Quod speravi, jam teneo ; Illi sum juncta in coelis quem in terris posita... Après cela, qu’avons-nous à désirer et à envier ? Que sont les entraves, les épreuves, les souffrances, les mille misères du temps ? Jam, nous ne sommes plus du temps, et il semble que nous ne puissions plus être atteintes que par la joie. Qu’est pour nous tout ce qui afflige, si ce n’est simplement l’épreuve de notre amour et de notre fidélité ? Quel bonheur de pouvoir rendre témoignage de notre amour ! Les martyrs ont témoigné par le sang ; nous, nous témoignons par le feu divin, c’est toujours la couleur rouge, et c’est toujours le témoignage.

(Lettre, 1873).

La vraie consécration consiste à donner à Dieu la totalité des petites choses comme des grandes, les moindres mouvements de l’âme comme les choses importantes, c’est l’orientation générale de la vie qui n’échappe en rien à Dieu. Que la volonté de Dieu devienne en nous la loi souveraine. Que tout ce que le Seigneur demande, désire, soit immédiatement obéi. C’est alors la vraie consécration, c’est l’envahissement du Seigneur.

(12 Octobre 1894)•

Consacrez-moi toujours davantage, envahissez-moi, Seigneur, régnez toujours plus. Que jamais ma volonté ne discute non seulement sur les grandes lignes, mais dans les plus petits détails.

La consécration totale de notre être ne peut se faire sans un entier renoncement de nous-mêmes. C’est un peu dur, mais la fin justifie bien les moyens, car la consécration, c’est la sainteté. Et que faut-il faire pour atteindre ces hauteurs ? Il faut que l’âme dise dans toute sa vie, dans tous ses actes : Laeta obtuli universa.


CUSTODI HANC VOLUNTATEM...

Nos âmes sont chères à Dieu à cause de leur Dédicace, nous nous sommes dépossédées par amour pour Lui et nous devons montrer à quelle hauteur nous plaçons notre consécration en la confirmant de plus en plus.

La Sainteté, c’est un jour de Profession installé dans notre vie sans défaillance.

La Profession est non seulement un acte de confiance absolue, c’est aussi un acte de foi. N’est-ce pas grandiose que, devançant l’éternité, un homme puisse dire : « Je ramasse, je résume tout mon être, tout mon passé, tout ce que je suis, tout ce que je serai et je le livre à Dieu ».

Pourtant, ce n’est qu’un commencement, et l’âme consacrée doit toujours répéter : Custodi hanc voluntatem : arrachez-moi à cette fragilité humaine qui me donne la possibilité de reprendre dans le détail ce que vous avez déjà pris.

(12 Octobre 1894).

Il n’y a que l’Ange auquel il puisse être donné de poser un acte sans fléchissement, et cela, il le tient de sa nature plus parfaite que la nôtre. Quant à nous, Dieu compte avec nos défaillances...


BENE FUNDAT A EST DOMUS DOMINI

SUPRA FIRMAM PETRAM...


La première chose que Dom Guéranger m’ait apprise, c’est ce merveilleux procédé qui consiste à faire de nos fautes autant d’échelons pour monter vers Notre- Seigneur. Il y tant d’amour dans ce cri de l’âme qui a un vrai chagrin d’avoir blessé Celui qu’elle aime et de qui elle tient tout.

Jamais nous ne serons assez petits à nos propres yeux et aux yeux des autres ; mais ce n’est pas assez de nous voir misérables, il faut aimer cette misère. Si vous saviez comme le cœur est libre, joyeux, simple et confiant quand il est humble. Il est alors facilement charitable. Lorsque nous sommes humbles, nous sommes sévères envers nous-mêmes, il en résulte toujours la bonté pour les autres.

(Lettre, 18 Juillet 1883).


Basons notre vie sur l’humilité, la simplicité, sans jamais chercher l’extraordinaire, même sous prétexte de vertu. Notre vie cénobitique a ce cachet de nous retirer de l’extrême et de l’extraordinaire pour nous faire entrer dans le vrai surnaturel par les choses communes, simples et ordinaires que le Seigneur a voulues pour nous.

(Conférence, 1 Janvier 1896).

Ce qui est vraiment divin a toujours une apparence très simple, très tranquille, et il n’y a que les gens qui aiment les choses simples, tranquilles, cachées, qui soient dans le vrai et qui soient aptes à comprendre les secrets de Dieu.

(2 Février 1904).


Voulez-vous que votre amour monte jusqu’à lui, descendez profondément dans cette incomparable vallée de l’humilité où coulent les eaux vives de la grâce.

L’humilité est la racine de l’amour et la sauvegarde des dons divins. Que cette vertu soit toujours pour vous votre refuge, votre repos et votre appui.

La perfection ne consiste pas à être grand, mais à être petit.

Le grand secret en toutes choses, c’est de tenir le moins de place possible.

On préfère le mépris à l’oubli ; pourtant, une âme qui se réjouit d’être oubliée est plus avancée que d’autres : là est le point culminant du règne de Dieu en nous.

Le diable se sert d’inconscients et d’orgueilleux, jamais des petits et des humbles. Même dans les choses les plus hautes, on ne doit pas viser à ce qui est grand : Cum essem parvula, placui Altissimo.

L’animal raisonnable doit arriver à bien savoir, par une expérience souvent renouvelée, que le surnaturel, même le plus simple et le plus logique, est hors de sa portée, et qu’il est dans la plus étroite dépendance de Dieu pour l’atteindre... Nous avons un si immense besoin d’humilité pour être vrais, que Notre-Seigneur aime mieux nous faire faire toutes les écoles plutôt que de nous en voir manquer. Nous n’aimerons jamais fortiter et veraciter, nous ne serons jamais saints, et saints bénédictins, sans humilité.


IN SIMPLICITATE CORDIS MEI...

C’est pour vous que le Seigneur a dit : Amen dico vo bis, nisi conversi fueritis et efficamini sicut parvuli, non intrabitis in regnum coelorum. Et encore : Confiteor tibi Pater... sic fuit placitum ante Te ! Notre-Seigneur veut pour vous non la puérilité, mais la simplicité de l’enfant, car il a rejeté l’une et embrassé l’autre ; or, c’est l’amour humble et sincère qui vous rendra ainsi et procurera le plein épanouissement en vous de la grâce.

(Lettre, 4 Octobre 1882).


Vous êtes encore trop grand, trop sage, trop raisonnant. Otez cet obstacle, et Notre-Seigneur s’inclinera vers vous avec sa douceur infinie. Vous le trouverez, il vous remplira de sa joie, de son amour et de sa paix ineffable. Peut-être le fera-t-il tout de suite ou demain, mais ce ne sera certainement pas avant que vous vous soyez humilié dans votre fond jusqu’à redevenir enfant.

(Lettre, 5 Novembre 1886).


Ce n’est jamais Notre-Seigneur qui fait défaut, mais notre confiance et notre amour.

Il est important de bien se pénétrer de cette vérité que nous sommes essentiellement impuissants par nous- mêmes à tout bien surnaturel ; notre attitude doit donc être une attitude patiente, accompagnée d’une humble confiance en la divine bonté qui ne doit rien et qui donne tout. Notre très aimé Seigneur fait son œuvre en nous, mais il la fait à sa manière. Du reste, vous lui dites avec la Sainte Eglise : Per tuas semitas, duc nos quo tendimus. Si vous saviez combien changent cette prière en per meas semitas ! Assurément ils ajoutent le reste de la phrase, mais ils sont moins exaucés à cause du changement de personne... Cette dépendance dont je parle n’est pas le sommeil et l’engourdissement, c’est le résultat d’une profonde humilité et d’une douceur qui vient de l’Esprit divin. Ne vous tourmentez donc pas de votre état dans la prière, mais humiliez-vous en vous tenant joyeusement en paix dans votre pauvreté.

(Lettre, 14 Juin 1873).


Ayez une confiance aveugle en Notre-Seigneur qui vous conduit certainement par le chemin le plus sûr et le meilleur pour vous. Cet acte de foi en la divine conduite est l’acte le plus sensé et le plus plein d’amour qu’une âme puisse faire.

(Lettre, 17 Février 1881).


La vraie sagesse de ce monde consiste à être très souple dans la main du Seigneur, sans chercher à voir trop loin devant soi. Il n’est pas dans l’habitude de la divine Providence de dire ses secrets à l’avance, mais elle les déroule peu à peu devant nous, quand nous sommes bien confiants et bien abandonné

(Lettre, 1890).


Dominus regit me et nihil mihi deerit... Ego sum Pastor bonus. Il y a un certain degré de contemplation qu’on n’obtient que par une souffrance intense qui nous bouleverse. On n’arrive jamais à se déprendre de soi par des procédés qui auraient le charme d’une caresse ; il faut vraiment que ce soit par un écorchement. Le Seigneur a des moyens à lui pour faire cette ouverture. Il peut trouver des moyens purement intérieurs qui auront l’effet qu’il se propose.

Dieu a pour nous des procédés déconcertants, car il ne passe pas par nos allures humaines. Le mieux, c’est d’aller à lui sans comprendre, avec la volonté d’entrer dans ses desseins. Cet acquiescement par le cœur suffit pour nous faire entrer, autant qu’il est nécessaire, dans ces desseins divins.

Choisir Dieu comme part unique et meilleure est très rare. C’est pourtant la seule qui ne puisse pas nous être enlevée. Cette part est excellente, parce qu’elle est éternelle.

Le divin Pasteur nous connaît nominatim. Il appartient à chaque brebis comme si elle était la seule ; pour lui, chacune est l’unique. Notre intimité avec le divin Pasteur est unique ; il n’y a pas d’intimité humaine qui puisse se comparer à celle-là.

Connaître le divin Pasteur, c’est l’apprécier comme il est ; c’est avoir envers lui une confiance, un abandon auquel il a droit. Il y a des âmes qui croient, en se réfugiant dans les bras du Seigneur, qu’il va les laisser tomber... A voir leur inquiétude, leurs appréhensions, on dirait qu’elles n’ont pas de Pasteur ; car celles qui ont un Pasteur sont gardées, orientées pour aller au terme. Le Pasteur les conduit dans les meilleurs pâturages où elles sont nourries, éclairées.

Que vous manque-t-il si vous connaissez le vrai Pasteur ? Pourquoi vous inquiétez-vous ? Il a donné son sang, sa vie pour ses brebis... Tant qu’on n’a pas rejeté toute anxiété pour soi et pour les autres, on ne connaît pas le Pasteur. Il faut vraiment que la volonté s’écarte de Dieu et veuille s’échapper de ses bras, pour risquer quelque chose. Cette connaissance du Pasteur pour ses brebis est de tous les instants. Il n’y a pas de moments où il dorme, Celui qui garde Israël !

Nous pouvons être en parfaite sécurité : le Seigneur n’oublie jamais ! Cette sécurité devrait être d’une fermeté invincible ; s’il y a doute, oscillation, c’est que nous ne savons pas mettre notre appui en Dieu. Une âme qui porte en elle, invinciblement, fortement et persévéramment la confiance, non seulement pour tout ce qui la regarde, mais pour tout ce qui l’environne, verra sa foi récompensée par des bienfaits de Dieu illimités.

Vous croyez que ceux qui ont cette confiance mesurent la possibilité et l’impossibilité de ce qu’ils demandent à Dieu et qu’ils se mettent en peine d’avoir du bon sens pour le Seigneur ?... Non ! Ils disent à Dieu tout ce dont ils ont envie, et ensuite ils le laissent agir, sachant parfaitement que ce que fera le Seigneur sera le mieux. Ils s’appuient sur lui et s’en remettent à lui. Notre santé, notre vie, notre âme, l’ensemble de notre existence, tout doit être remis entre les mains de Dieu, avec la certitude qu’il fera ce qui est le mieux. Il est bon et sain de nous endormir, avec une sorte de plaisir, dans cette sécurité parfaite.

(Conférence, 1899).


Béni soit notre grand Seigneur qui veut asseoir votre âme dans la vérité de la pure foi, en la privant de tout secours humain, de toute certitude venant de l’intelligence et de toute fermeté de la volonté...

Cette volonté que vous croyez faible est un vrai câble, croyez-moi. Ni Dieu ni diable ne peuvent la forcer sans vous ; quoi de plus fort ? Prenez en elle une confiance de foi, attendu que ce n’est pas la volonté naturelle dont il peut être question, mais la volonté surnaturelle qui est gratia Dei mecum.

Croyez-moi, ne raisonnez pas sur votre état, et imposez à votre imagination la mortification d’un aveuglement complet. Vous ne pouvez pas savoir où vous en êtes, vous ne devez pas le savoir, parce que Notre- Seigneur veut que vous viviez de cette foi supérieure qui est l’héroïsme de la confiance. Qui amat animam suam in hoc mundo, perdet eam. Perdez votre âme ; oh ! que ce mot est fort ; oui, perdez votre âme dans l’océan sans borne de la divinité, abandonnez-la complètement, pour le passé surtout et pour l’avenir, à celui qui est la justice, la miséricorde et l’amour, et qui fera tout pour sa gloire à laquelle vous êtes subordonné. C’est à dessein que j’ai retenu le présent, parce que, à ce total abandon de confiance, vous devez joindre une fidélité tranquille à entretenir en vous la volonté droite du serviteur fidèle. Vous ne pourrez pas voir si chaque action est bonne, mais tenez la volonté droite et livrez le reste à Dieu. Ne répondez pas à Satan, si ce n’est qu’il est un menteur.

(28 Février 1884).


Tâchez donc de marcher dans une ferme simplicité. Vous vous retardez dans ces petites craintes comme quelqu’un qui en cheminant s’arrête tout à coup devant un brin d’herbe. Ne raffinez pas, parce que là n’est pas la perfection, mais dans l’amour. Or l’amour, même très délicat, est toujours dilatant et large.

(15 Novembre 1884).


Il nous est si facile de nous faire un petit programme de vie spirituelle assez bien combiné d’après nos facultés, nos aptitudes, les moyens que nous avons dans les mains, etc... Ainsi tout doucement, tout content, vous auriez mené une bonne petite vie honnête.

Mais le Seigneur passe, bouleverse d’un revers de main cet échafaudage innocent mais qui ne vous menait qu’à la médiocrité, et au lieu de vous laisser être le porte-voix des belles théories sur la vie spirituelle, le détachement, l’abnégation, il fait en sorte que vous les pratiquiez. C’est ainsi que se font les saints. Pas un seul n’est arrivé autrement que par ce bouleversement complet et absolu de leurs projets, de leurs plans, de leurs combinaisons. Ce qui est admirable dans la vie religieuse, c’est qu’à moins d’être déloyal à ses serments, on devient saint de bon gré ou de force.

(11 Janvier 1891).


La vaillance et la générosité de l’âme sont le fruit du mépris de soi ; mais on ne peut se mépriser soi- même qu’en parvenant à un grand esprit de foi pratique. Quand nous connaissons bien Dieu, que nous voyons la si petite place que nous occupons, combien ce qui nous émeut si profondément ébranle peu ce qui est seul vivant et réel, on devient facilement inébranlable, parce que la Paix souveraine qui est Dieu garde l’intelligence et le cœur C’était là l’enseignement de saint Paul : Gaudete semper, iterum dico gaudete. Je pense bien que les Philippiens avaient comme nous leurs ennuis; mais l’Apôtre leur disait : Scio et humiliari, et abundare, et satiari, et esurire, et penuriam pati.

Il faut bien arriver à ne s’inquiéter de rien, puisque rien ne peut nous séparer de la charité du Christ. C’est une grâce enviée par le Psalmiste exspectabam eum qui salvum me fecit a pusillanimitate spiritus et tempestate. Mais on dirait aussi qu’elle est le fruit d’une disposition à ne regarder que Dieu et jamais soi : Perfecisti eis qui sperant in te... abcondes eos in abscondito faciei tuae a conturbatione hominum.

(2 Octobre 1889).


ET VIRTUTE MERITORUM

ILLUC INTRODUCITUR...

Les grâces de notre belle vie monastique pleuvent sur nous, aussi comme ses divines recherches doivent nous porter à courir magis ac magis dans la voie royale de la perfection !

(A Dame L .de Stanbrook, Mai 1882).


Oh ! combien peu d’âmes consentent à aimer Dieu à leurs dépens !

...Je ne comprends rien à l’inconséquence des meilleurs. On chante son Credo, l’esprit y adhère, on scellerait de son sang la dernière des syllabes, et puis pratiquement dans la vie, on se conduit en païen.

(16 Mai 1878).


On trouve Notre-Seigneur partout, et aucune oraison ne vaut de renoncer à sa volonté propre.

Adhérer pleinement du fond du cœur, d’une façon continue et à travers toutes les circonstances, à ce que Dieu veut, il n’y a pas d’œuvre plus salubre que celle- là ; c’est ce qui nous conduit à la sainteté et nous avons le vrai Pain du ciel pour nous donner cette vigueur continue.

Voluntas mea in ea. La volonté de Dieu devenue comme le nom propre d’une âme, voilà certes le plus beau titre pour une créature.

Ecce ancilla Domini. Quand une âme est résolue à acquiescer complètement à la volonté de Dieu, vous pouvez être sûres qu’elle arrivera au sommet. On cherche des méthodes de spiritualité ! Prenez la page de l’Evangile de l’Annonciation. Si cela a suffi pour faire une Mère de Dieu, cela suffira pour faire une épouse parfaite de Notre-Seigneur.

(Conférence, 25 Mars 1884).


Donnez à Notre-Seigneur tout ce qu’il vous demande. Multipliez les actes de volonté, c’est là que se trouve l’amour généreux, l’amour fidèle..., effectif, qui seul sanctifie l’âme.

L’amour engendre une crainte surnaturelle de blesser en quoi que ce soit l’objet de l’amour, et pour éviter de faire cette blessure, aucun sacrifice ne coûte.

Durant la vie mortelle, le vrai amour divin n’est pas dans la jouissance, mais dans le dévouement.

Je suis contente que vous ayez beaucoup à travailler et que vous soyez bien pressée. C’est un grand moyen de devenir sainte. La vie est si courte et le ciel sera si beau ! Comme nous voudrons avoir peiné et souffert !

Il faut chercher à vos dépens l’identification avec les vues, les volontés de notre adorable Jésus. Autrement votre âme recevrait sans profit les dons de Dieu. Gare à la recherche de soi ! Il n’y a de vrai dévouement que lorsqu’on arrive à compter tout sacrifice pour rien et que l’âme aspire à toujours donner davantage, autrement elle subit, et cette soumission, qui est chrétienne, ne peut suffire néanmoins à l’intimité des amis. Comment voulez-vous que l’Epoux soit content qu’on ait des airs martyrisés, même en se soumettant comme il faut ?

(24 Juillet 1876).


OMNIS QUI OB CHRISTI NOMEN

HIC IN MUNDO PREMITUR...


La souffrance n’est-elle pas la loi de la vie depuis le péché ? Qui avez-vous vu y échapper ? Les heureux ne sont donc pas ceux qui ne souffrent pas, car il n’y en aurait pas en ce monde, mais ceux qui savent souffrir... Il faut prendre votre courage et vous tourner vers Notre-Seigneur d’où vous viendra le secours. Je vous assure que je l’expérimente bien énergiquement depuis la mort de notre grand Abbé. Il faut tout porter et n’être plus porté par personne ; or je puis vous affirmer qu’avec un tel fardeau, je suis à l’aise, pourvu que je ne regarde pas du côté de l’amour de moi, et que, dans l’intimité du cœur je me jette en Jésus qui seul a en lui la beauté, l’amour, le bien, le vrai et tout ce qui peut nous captiver... Croyez-moi, ne craignez pas de souffrir en ce monde.

(Lettre, 11 Août 1877).


Ne vous étonnez pas d’être constamment et étrangement balloté. Vous serez vanné entre Dieu et le diable, mais c’est ce mouvement de van qui purifiera la nature et lui enlèvera la paille. Remarquez que le grain qu’on vanne n’a pas de mouvement propre, mais on le secoue. Laissez-vous remuer, mais ne bougez pas, loin d’aider à l’opération vous la troubleriez. Persistez donc à vous tenir calme... Vous n’arriverez pas toujours à faire la jonction avec Notre-Seigneur, mais il faut la rechercher toujours, quoique sans contention.

...Faites de votre mieux, agissez plus par la prière et par l’exemple que par la parole, mais ensuite si vous avez des insuccès, ne vous en tourmentez pas trop ; Notre-Seigneur en a bien aussi.

(17 Février 1887).


Pour s’unir à une âme, Dieu veut qu’elle soit assouplie : savoir profiter des choses qui nous façonnent est plus beau que la plus haute oraison.

Vous vous occupez trop selon moi de l’avenir que Dieu vous réserve, cela ne vous mène à rien et nuit au présent. Il faut acquérir les vraies et solides vertus, l’humilité, la patience, la force, l’amour... Votre santé n’est si facilement atteinte que parce que la jointure avec Dieu n’est pas assez faite.

L’épreuve de la santé en est une bien grande pour un moine, et j’y compatis de tout mon cœur Toutefois nos existences sont tellement données à Dieu corps et âme, que je ne puis penser qu’il n’y ait pour elles une providence toute particulière. Quelquefois cette providence peut ressembler au sommeil du Seigneur dans la barque de Pierre. Mais son sommeil ne saurait nous déconcerter néanmoins : il veille quand même.

Rien ne peut nous empêcher de rendre la vie intérieure d’autant plus intense que nos forces physiques sont plus restreintes. Il faut chercher plus de cœur à cœur avec Dieu, plus de foi et plus d’amour. Ne croyez-vous pas que Notre-Seigneur ruine souvent tous les abords de l’âme, afin de la concentrer sur elle-même et qu’elle s’accoutume à y trouver l’Hôte divin qui l’habite ? C’est une industrie du Maître pour nous dégager, nous déprendre des choses extérieures, même bonnes, qui tendent à nous éparpiller... Je suis convaincue que toutes les épreuves que vous venez de traverser vont à vous faire chercher encore plus une vie plus complètement contemplative...

(Lettre, 14 Mai 1890).


La patience est le remède à tous les maux. Dans la douleur, il ne faut pas s’agiter, mais tout accepter à cause de la main qui donne.

L’épreuve est toujours accompagnée d’une grâce de force ; lorsque le Seigneur nous engage dans la lutte, il se charge de nous donner le moyen de vaincre.

J’ai souvent pensé que la grâce du martyre était non seulement une grâce de force, ceci on le dit souvent, mais surtout une grâce de mansuétude extrême. Je suis surprise qu’on ne relève pas davantage ce caractère. Tamquam agnus coram tondente se. C’est une science que de savoir offrir un parfait holocauste ; c’est-à-dire une offrande sans alliage et sans mélange, dans laquelle on ne se reprend par aucun côté...

Ne sentez-vous pas que certaines peines sont comme un coin dans la main de Dieu ? Elles font entrer les réalités surnaturelles jusqu’au centre de l’âme.

(28 Novembre 1890).


Vous savez bien quels étaient les différents sacrifices de l’ancienne loi. Ceux pour l’action de grâces ou pour le péché laissaient une partie de la victime ou pour le sacrificateur ou pour le donateur, mais l’holocauste était brûlé tout entier.

Ainsi en est-il des offrandes des âmes. Dans beaucoup de circonstances nous donnons à Dieu de notre substance, c’est vrai, mais il y a un reliquat de l’offrande qui nous revient. Mais quand rien ne nous revient, quand nous n’avons aucun retour de notre don, c’est l’holocauste. Ne croyez pas quand je vous dis ces choses que je perde un seul instant de vue votre souffrance dans tous ses détails et avec tous ses raffinements ; mais je vois aussi, en raison même de cette connaissance, que vous avez une occasion unique de donner à Dieu ce que vous avez de plus surnaturellement précieux, et de le donner totalement.

Ne vous laissez pas déconcerter par l’apparente dureté du Seigneur : il ne vous montre ce visage que pour parfaire l’holocauste.

(29 Janvier 1891).


Vous paraissiez me faire un reproche de ce que je ne voulais jamais rien voir au point de vue de la raison. Mais ce point de vue rationnel, à quoi peut-il bien vous servir ? Il fait affluer en vous mille et mille pensées qui aigrissent votre mal sans rien changer aux choses. Je ne saurais pour moi rester en ce juste milieu. En jugeant selon la raison, c’est tout, la plupart du temps, que j’enverrais promener. Mais la foi peut seule engendrer la paix dans l’âme ; elle peut seule être une raison à ce qui paraît n’en pas avoir ; une consolation au milieu de ce qui est toute douleur ; une force quand on est faible et une espérance que Dieu qui voit tout avec une équité parfaite, saura aussi tout acquitter au moment voulu.

Vous serez bien avancé quand vous vous serez prouvé jusqu’à l’évidence qu’il y a eu dureté, injustice, ingratitude... En quoi cela pourra-t-il vous consoler ? Pour moi cela ne me ferait rien que de me faire du mal et de m’empêcher de tirer de cette épreuve tout ce qu’elle renferme de sanctifiant.

Mais, direz-vous, ces pensées viennent d’elles-mêmes, elles m’envahissent et me débordent. C’est vrai ; mais ne croyez-vous pas qu’on doit faire la police chez soi ? D’ailleurs ces pensées proviennent certainement d’une racine secrète qui est celle-ci : tout en acceptant l’épreuve, vous avez de l’attache à l’appréciation humaine de cette épreuve, et vous gardez un fond de rancune qui germe à certaines heures. Si, au lieu d’être ainsi divisé, vous étouffiez à fond tout ce qui n’est pas la foi pure, les pensées ne germeraient pas en foule...

...Je n’ai nulle sévérité, nul blâme pour vous dans le cœur Je ne nie aucunement la grandeur de l’épreuve ; seulement je suis sûre que si vous étiez à ma place et que je fusse à la vôtre, la compassion ne vous empêcherait pas de me dire ce que je vous dis. Je vous ai vu auprès des âmes et, dans leur intérêt, vous serriez pas mal l’écrou et n’entriez guère dans toutes les raisons bonnes ou mauvaises que chacun a toujours quand il souffre, à moins que se jetant pleinement en Dieu on ne veuille plus que lui tout seul.

...Quand tout s’en va, n’est-ce pas le moment de trouver Celui qui doit nous béatifier tout seul éternellement ? Combien nous serons seuls dans la vision intuitive, même entourés des anges et des saints

(5 Avril 1891).


Certaines épreuves très dures sont des grâces exquises qui font des saints malgré eux. Ce qui fait mourir est une grâce qu’on n’a pas toujours la force de chercher soi-même. Si Dieu aime l’âme, il l’impose, et sans s’arrêter à ses gémissements et à ses larmes il la conduit droit au but.

Donner à Dieu les choses illégitimes est déjà bien faire ; lui donner les choses permises et bonnes est meilleur ; lui donner les choses surnaturelles est le don le plus délicat et le plus parfait.

...Quand Dieu veut sanctifier réellement une âme, il connaît bien le joint et atteint juste au point sensible. D’abord on regimbe, puis on se soumet, puis on jette tout à terre ; et la joie, la paix, la pure charité naissent dans ces ruines. Cela vaut bien la peine. Rien ne donne espoir comme de voir une âme terrassée par une épreuve inattendue.

(20 Avril 1891)

 
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Jeudi, 04 Mars 2010 21:43

QUI PARIETUM COMPAGE

IN UTROQUE NECTITUR...


Je vois que Notre-Seigneur fait et fera son œuvre, si nous devenons des saints. La souffrance fera un beau ciment. Oh ! qu’il faut avoir été bien écrasé pour faire des joints ! Devenir liquide, ce n’est pas commode.

(17 Février 1885).


Conseils à un nouveau Cellérier.

...Il faut oindre sans cesse autour de vous, adoucir et calmer, pacifier et joindre. Tant de gens veulent être pierre et si peu consentent à être ciment. Cependant n’est-ce pas le rôle divin du Saint-Esprit ? N’est-ce pas lui qui joint par d’admirables jointures les membres du Corps mystique du Christ ?

Méditez le Saint Patriarche sur l’article du Cellérier. Vous vivrez pour les autres, vous ne ferez rien sans le commandement de votre Abbé, et vous serez sicut oliva fructifera in domo Dei. Vous donnerez l’onction, la lumière, la nourriture. En tant d’emplois, sachez ménager vos forces ; ne vous épuisez pas dans des efforts de détails et habituez-vous à tâcher d’intéresser tout le monde aux affaires du moûtier. Gagnez- les tous en les aimant : c’est le grand moyen. L’amour est si industrieux et si habile !

Il est bien rare que tout soit mauvais dans un parti et que tout soit bon dans l’autre. Le vrai est de ne se passionner que pour Dieu, de beaucoup prier et de se vider de soi.

(5 Août 1877).


IN QUO CREDENS PERMANET...


Vous vous êtes toujours un peu plaint de ce que je ne voulais rien voir que dans la foi ; mais je crois que c’est la seule manière de voir véritable, exacte, car c’est celle que nous aurons devant le Souverain Juge. A quoi peut servir ce qui ne serait pas présentable à ce moment-là ? Il n’y a aucune sécurité (dans la vie religieuse surtout), en dehors de cet élément ; ce n’est pas la perfection et la sainteté encore, c’est simplement la sécurité. Il y a des heures dans la vie où, si l’on s’arrête à la raison, la tête tourne.

(20 Mars 1891).


Jamais dans la création les écorces ne disent la qualité du fruit. Ainsi les choses dans leur face externe en ce monde ne nous livrent pas leur secret véritable et leur germe qui est la volonté divine.

...Je n’ai plus du tout de goût qu’à m’enfoncer moi et tous ceux qui me sont chers dans cette foi profonde où les apparences ne sont plus rien et où l’on regarde toujours ea quae non videntur.

(31 Décembre 1890).


...Si vous saviez comme je vois clair que Dieu ne fonde et ne bâtit qu’avec des ruines, des impossibilités, des paralysies. C’est comme un jeu mystérieux de la Sagesse éternelle in orbe terrarum. C’est vrai dans les âmes, c’est vrai dans les sociétés spirituelles. Je suis harcelée par la pensée de la foi de Notre-Dame au grand samedi. La chère douce Reine, si elle avait dit sur quoi elle comptait aux apôtres, aux saintes femmes elles-mêmes, devant ce tombeau, en présence du succès des ennemis du Seigneur, l’aurait-on crue ?... je n’ose dire ! Pourtant, c’est elle qui avait raison.

Je vous conjure de verser toutes vos inquiétudes, anxiétés et prévisions dans le sein de Dieu. Nous autres, d’ailleurs, nous ne risquons rien, ne devant pas nous éterniser ici. Le succès et la victoire nous sont acquis et ne peuvent nous échapper. Pour l’Eglise que nous aimons, croyez aussi que tout sera succès.

(17 Septembre 1890).



Maintes fois, j’ai tout craint ; puis Notre-Seigneur me montrait mon peu de foi, me disant qu’il fallait tout traiter avec lui, en lui confiant le soin de la vraie action. Et quand je lui confiais la chose pleinement, sans entrer dans les considérations raisonnables et les craintes légitimes, tout se résolvait en temps voulu. Si bien que je n’ai pas tardé à m’apercevoir que l’issue dépendait de mon plus ou moins de confiance sereine et aveugle.

Dans ces circonstances, j’étais souvent obsédée par ce souvenir : Vinum non habent. Puis le Seigneur qui n’a pas du tout l’air de s’en occuper et répond tout autre chose ; Notre-Dame qui ne s’en émeut pas du tout, qui ne discute pas, qui ne se met pas en peine et qui dit simplement aux gens : Quodcumque dixerit vobis, tacite. Mon Dieu ! Que c’est vivant tout cela ! Et que c’est vrai ! Au reste, n’est-ce pas le nihil solliciti sitis, sed in oratione et obsecratione petitiones vestrae innotescant apud Deum ?

(16 Mars 1890).


Ne nous étonnons pas que les meilleures grâces soient les plus cachées. Il faut bien comprendre que nous devons laisser tomber ce qui est brillant, évident au sens humain, pour entrer dans cette région de la Foi où s’opèrent les grandes choses.

(Notes sur la Vie Spirituelle).


Sponsabo te mihi in fide. Comme la foi n’est pas dans le sentiment, j’avais gravé en ma mémoire ces paroles. Cela m’était d’un si grand poids que j’eusse voulu ne rien goûter, de peur d’aller contre la pureté de cette foi. C’est pourquoi les aridités ne m’affligeaient pas. Ainsi abandonnée à Celui qui me nourrissait de foi, je m’estimais plus riche en ma pauvreté que si j’avais eu toutes les joies possibles. Cela me faisait élever le cœur vers cette Beauté infinie, lui disant : « J’ai la foi, ô mon grand Dieu, je sais que vous êtes et cela me contente ». Si on m’avait demandé mes pensées, j’aurais répondu : « Je me contente de Celui qui est et qui remplit tout ». Je voyais Dieu en toutes choses et toutes choses en Dieu, et cette infinie majesté était à mon égard comme une vaste mer qui, venant à rompre ses bornes, me couvrait, m’inondait et m’enveloppait de toutes parts.

Notre foi nous élève, comme l’eau élevait peu à peu l’arche de Noé ; elle montait au-dessus des plus hautes montagnes et allait rejoindre le Ciel. Notre foi aussi nous porte au-dessus de la terre, pour nous faire gagner le Ciel.


LAETUS OBTULI UNIVERSA...


La mesure de notre foi est celle de notre joie.

Le secret de la joie, de la sécurité dans la vie surnaturelle, c’est la décentralisation de soi au profit de Dieu.

La bonté, l’épanouissement de l’âme se manifeste par la joie. Plus je vais, plus j’avance en âge, et plus je vois que la joie est la forme la plus exquise de l’âme consacrée à Dieu. La proximité de Dieu se traduit par cet épanouissement de l’âme, cette allure générale aimable et facile. Car le Seigneur qui, lui, a quelquefois des sévérités, ne veut pas que nous prenions, nous, des allures sévères. Voulez-vous louer Dieu pleinement et lui rendre le plus délicat hommage ? Ayez une joie résolue au milieu de tout. Repoussez tout élément de tristesse qui tendrait à s’introduire chez vous. Que cette atmosphère de joie soit comme l’habitude, l’impulsion ordinaire de votre âme. Réjouissez-vous, non pas parce que les choses sont agréables, mais parce que c’est Dieu qui les donne.

(Lettre, 1899).


Quand une moniale vit de la vraie joie, elle est comme l’épouse du Cantique Quasi pacem reperiens.

Sourire à toutes les voies de Dieu quelles qu’elles soient est certainement la forme de l’amour le plus délicat.

Hilarem datorem diligit Deus. La donation de nous- mêmes n’est pas complète quand elle n’est pas joyeuse. Saint Paul l’a dit. La vertu héroïque est facile, et par conséquent joyeuse. C’est une joie d’offrir au Seigneur tout ce que l’on a, mais surtout tout ce que l’on est. C’est alors la parfaite consécration parce que l’âme est livrée tout entière à Dieu. Le Seigneur semble attendre cela, il attend que tout soit pleinement dans sa main bénie, or nous savons combien il souhaite de s’emparer de l’âme qu’il aime.


SUIS COAPTANTUR LOGIS

PER MANUS ARTIFICIS...


La vraie perfection de toute créature est de remplir complètement la place que Dieu lui avait marquée de toute éternité... Le bien, le vrai et le beau ne peuvent être embrassés d’une façon absolue et totale ; ce que Dieu demande c’est que chaque créature l’embrasse d’une façon relative à sa volonté sur elle.

Tout ce que Dieu veut comme tout ce que Dieu est, est infiniment saint. Lorsqu’on se plonge entièrement dans cette volonté sainte, c’est inévitablement la sainteté.



A une moniale mise en demeure d’accepter une lourde responsabilité.

A mon sens, ni nos répugnances, ni nos répulsions ne peuvent être le régulateur de nos actes. Pour voir juste, il ne faut jamais regarder en nous, mais en Dieu. Si nous regardons en nous, il n’y a presque pas un seul de nos devoirs qui ne nous apparaisse comme fâcheux. C’est incroyable comme ce point de vue nous illusionne toujours. Par une juste loi, en nous cherchant nous-mêmes, nous nous nuisons toujours, au sens de nos intérêts réels ; tandis qu’en cherchant Dieu, tout nous advient à bien.

Vos répugnances ne sauraient donc pas être un motif déterminant et une lumière. Quand Notre-Seigneur nous a rachetés, il eut de grandes répugnances et passa outre, parce que la volonté de son Père était qu’il le fît...

Ne dites pas non plus que vous succomberez à la peine. Je crois de vrai qu’on ne succombe jamais à la peine sans imperfection. Voyez, je sens bien que mon langage quitte les sentiers battus et les lieux communs, mais je vous crois capable de l’entendre. Notre- Seigneur n’est pas mort dans son agonie ; Notre-Dame n’a pas expiré au Calvaire : on ne meurt à la peine qu’en cessant de regarder Dieu, qu’en cherchant de la joie en quelque autre chose qu’en Dieu et en se laissant hypnotiser par ce qui afflige.

Qu’en sera-t-il ? Je ne sais. Mais si Dieu ne veut pas votre sacrifice, n’y aura-t-il pas tout profit à vous mettre dans des dispositions si saintes ; et s’il le veut, vous ne lui aurez pas manqué en lui craquant dans la main. Ne devancez pas les heures. Je suis sûre que les circonstances nous éclaireront.

Vous savez bien que je ne me déroberai pas au devoir qui m’incombe de vous aider à chercher la lumière. Mais ceci n’est pas et ne saurait jamais être le terrain de l’autorité... Il ne s’agit pas de la conscience, mais de la loi de l’amour, en un mot de la perfection. La question ne se placera jamais sur un autre terrain. Or, là, Dieu lui-même ne contraint jamais sa créature : Si vis perfectus esse, comme s’il affectait une sorte d’indifférence. Au fond c’est là que se débattent ses plus grands intérêts, que se dénouent les vrais drames de son amour... Ses lumières sont alors appelées conseils.

A vous dire vrai, je ne suis pas surprise, si Notre- Seigneur veut vous faire atteindre non seulement la bonté, mais la sainteté, qu’il vous place dans des conditions où les horizons s’étendront un peu. La sainteté ne peut germer dans la seule fidélité correcte à nos devoirs d’état, c’est là seulement ce que nous devons apporter comme préparation. Si Dieu nous fait la grâce de vouloir nous conduire plus loin, il amène des circonstances qui nous obligent à une fidélité plus étendue. « Les circonstances font les saints, disait avec profondeur notre Père Abbé, les saints ne font pas les circonstances ». Une trempe sensée comme la vôtre court toujours le risque de s’arrêter au bon sens, à moins que le Seigneur ne brise cette coquille un peu étroite pour lancer l’âme dans l’océan sans rives et sans fond qui est lui-même ; nager et voler est de ce monde-là ; marcher semble plus solide et plus en harmonie avec notre nature.

...Dieu a-t-il résolu de vous faire arriver par là à la sainteté ? Voilà le vrai point de vue de la question. Quant à X..., Dieu pourrait toujours faire surgir un autre sauveur si vous refusiez, et le détriment serait alors pour vous et non pour X.

(Lettre, 16 Septembre 1889).


L’homme ne devient de taille à mériter les confiances du Seigneur que lorsqu’il a perdu son âme. Perdre son âme c’est prendre Dieu pour unique moteur, et ne se déterminer que d’après ses sentiments à lui.

Livrez-vous et ne vous prêtez pas seulement aux intentions de Dieu.

Si nous étions plus délicates envers Dieu, nous verrions qu’il sème dans notre existence tout ce qui est nécessaire pour opérer un détachement parfait.

Oui, tout doit vous servir d’échelon pour aller vers l’Epoux divin ; après expérience en moi et dans les autres, je ne crois plus aux obstacles qui viennent du dehors ; je crois, au contraire, que Notre-Seigneur nous donne tout ce qui nous convient le mieux pour atteindre notre fin, en réalisant son plan, et que nous nous faisons illusion lorsque nous rêvons pour notre bien autre chose que la part qu’il nous fait. Je crois que l’âme a fait un grand progrès, quand elle est bien convaincue qu’elle doit s’adapter à ce qui l’entoure et non adapter l’entourage à elle...

(Lettre, 28 Novembre 1882).


La grandeur d’un acte n’est pas en lui-même, mais dans sa rencontre parfaite avec la volonté de Dieu.

Croyons que Dieu sait les chemins de son Paradis ; laissons-le faire.

Plus une âme abandonne toute sollicitude avec une fermeté que j’appellerai virginale, plus Notre-Seigneur tient à honneur de se charger de tout ce qui peut la préoccuper.

Dans les peines, regardons ailleurs, vers la Vérité éternelle, vers la Fidélité sans défaillance et la Beauté sans ombre. Après cela, que Dieu gouverne notre vie à son gré.


QUEREBAT VIDERE JESUM,

QUIS ESSET...


A Dieu ne plaise que le travail intellectuel devienne jamais pour une âme religieuse une occasion de se distraire de la présence de Dieu ! Il lui est donné non pour satisfaire la curiosité ou flatter l’orgueil, mais pour consacrer complètement à Dieu son intelligence, qui lui appartient au même titre que son cœur C’est Dieu seul que nous chercherons dans les livres, et l’étude de ses œuvres, quelles qu’elles soient, nous sera une invitation à redire toujours avec le Psalmiste : Quam magnificata sunt opera tua Domine ! Omnia in sapientia fecisti.

(Vie Spirituelle).


L’objet de toute science est la connaissance de la vérité. Or la vérité c’est Dieu ; Dieu manifesté et traduit aux hommes, c’est NOTRE-SEIGNEUR JESUS-CHRIST. Il dit dans l’Evangile : Ego sum via, veritas et vita. Ce n’était donc pas par modestie et par humilité, comme on le donne souvent à entendre, que saint Paul se glorifiait de ne connaître que Jésus et Jésus crucifié, car il manifestait ainsi, au contraire, qu’il possédait par là toutes les sciences. Connaître autrement est un mensonge de connaissance, puisque c’est mal connaître, et que mal connaître ne sera jamais savoir.

Ne savez-vous pas que la vérité n’est pas contraire à elle-même, pas plus que le bien ? La lumière dans l’intelligence ne peut vous porter à l’obscurité dans les actes ; la vraie science, selon Dieu, ne peut vous porter à l’infatuation ; renoncer à la science parce qu’il y a de la fausse monnaie qui enfle me paraît semblable à la conduite de ceux qui veulent supprimer les institutions parce qu’elles ont des défauts.

Je crois donc qu’il entre dans votre vocation, comme enfant de saint Benoît, de consacrer à Dieu non seulement implicitement, mais explicitement, les forces vives de votre intelligence et que cette intelligence a des aptitudes spéciales dont vous devez tout l’emploi à votre Seigneur et Roi et à votre Dame et Reine, l’Eglise.

Il faut étudier l’histoire monastique sous le regard de Dieu, non pas dans un esprit de contention et de critique, mais pour aimer davantage votre état et édifier votre âme. Le propre en effet du vrai savoir est d’édifier (bâtir) au lieu de détruire. En connaissant mieux les devoirs du moine et les procédés par lesquels les saints moines sont arrivés à la charité parfaite, vous aurez toujours plus à cœur de les imiter, par conséquent vous serez plus humble, plus soumis... Il y a bien moyen de rester humble, souple et respectueux. Saint Thomas recevait les leçons de théologie d’un ignorant sans sourciller et ne délaissait pas pour cela la science sacrée.

(Lettre, 2 Septembre 1882).


La science est bonne et conduit à Dieu ceux qui sont sains. La science, comme la nourriture, n’est malsaine que pour les malades ou les intempérants qui sont une sorte de malades... Vous n’aurez à veiller qu’à une seule chose, à sauvegarder toujours en première ligne la part de Dieu quoi qu’il arrive. Je vous promets à l’avance que ce temps ne nuira jamais à vos obligations de professeur, et je vous assure que tout travail qui empiéterait sur ce temps-là sera absolument stérile pour vos élèves et pour vous.

...Vous cultiverez la vraie science, et celle-là échauffe le cœur. Dieu est partout ; il ne faut pour le trouver que le chercher partout, et il se laisse trouver. Vous le trouverez dans la philosophie comme dans saint Paul ; les saint Denys, les saint Justin, les Athénagore et tant d’autres prouvent que ce chemin est bon. Puisse Notre-Seigneur vous tendre sa douce main dans cette voie et se révéler pleinement à vous pour que vous le révéliez pleinement aux autres à travers la science des premiers principes.

(Lettre, 26 Juin 1886).


A une aspirante.

Il est certain pour moi que la vie contemplative est faite pour vous. Mais quoique vous soyez propre à la vie contemplative, j’ai la persuasion intime que si votre esprit ne reçoit pas un aliment suffisant, votre imagination prendra une grande prépondérance, elle vous entraînera dans le vide et dans le vague. Et de là naîtront pour vous au bout de peu de temps de très grandes épreuves intérieures, auxquelles on ne saura comment remédier.

Si au contraire, on donne à votre esprit une nourriture saine destinée à le vivifier, à le développer, à l’épanouir dans les choses divines, la vie contemplative vous sera facilitée, l’imagination aura un contre-poids solide, et lorsqu’il plaira à Notre-Seigneur de vous envoyer les épreuves inévitables auxquelles il soumet toutes ses épouses, ces épreuves ne vous renverseront pas, parce que vous serez consolidée par une forte éducation religieuse.

Vous riez de la puérile réputation de savantes qu’on nous fait. Rien n’est plus ridicule et plus superficiel que cette appréciation. De savantes, il n’y en a point ici, mais des âmes qui cherchent vraiment Dieu dans la simplicité, qui le cherchent seulement comme on le cherchait au IVème siècle. Nous apprenons le latin afin de comprendre l’office divin, afin de pouvoir lire, dans la langue où ils les écrivaient pour nos grands-mères, les écrits des Pères et des Docteurs ; afin de nous délecter dans les écrits des saintes vierges qui nous ont précédées, afin de vivre comme vivaient sainte Gertrude et sainte Mechtilde, lesquelles puisaient dans les Saintes Ecritures toute la moelle de leur oraison mentale, et se sont élevées à une très haute contemplation par la simplicité et la largeur de la Règle bénédictine.

(Lettre, 18 Mai 1881).


Nous sommes tellement riches, tellement saturés de Dieu que notre misère n’est que de l’inapercevance. Nous possédons tout, et il y a une vraie ingratitude à faire comme si nous n’en avions pas même le soupçon.

(6 Mars 1891).


Sainte Thaïs s’est sanctifiée avec une seule sentence.

Il y a quelquefois un grand danger dans l’abondance, à force d’avoir beaucoup, on n’assimile plus rien.

Il est vrai et archi-vrai que nos œuvres sont filles de nos idées et leur ressemblent. Aussi, mon enfant, il faut abandonner sa tête au Bon Dieu pour que notre vie et nos actes aient son estampille.

(13 Avril 1897).


L’amour-propre est le seul ennemi de l’intelligence des divines Ecritures. Cette connaissance en effet ne ressemble pas aux autres. En vain étudiera-t-on : le Verbe qui est là, caché sous la lettre, ne se laissera jamais saisir que par l’âme vide de l’amour d’elle-même et échappera toujours à celle qui n’a pas de parfait mépris de soi. Et pour tout cela, la grâce nous est si largement donnée, que nous ne pouvons nous en prendre qu’à nous des échecs.

(5 Avril 1878).


La Sainte Bible.., prédilection sur tout autre livre. Il y a toute la distance du divin à l’humain. Toutefois on comprend mieux encore la Bible avec quelques notions de théologie qui aident à pénétrer cette poésie dont tous les symboles cachent une vérité, car c’est bien là que le beau est la seule splendeur du vrai. Pas de rêveries creuses, pas de sacrifices à la littérature et à la rhétorique, rien que la vérité éternelle sous une forme créée.


Les colombes logent in foraminibus petrae, dans le secret de la face de Dieu, de la foi. Elles se purifient et s’abreuvent dans les eaux vives de l’Ecriture, juxta fluenta plenissima.

L’Ecriture Sainte, c’est le Verbe de Dieu, il faut s’en servir avec une âme bien pure, alors elle sanctifie.

Si vous saviez comme j’aime vous voir aimer l’Ecriture sainte, le texte de Dieu ! Quelle est donc la parole humaine, prononcée il y a plusieurs milliers d’années, qui prête une expression à nos pensées, à nos sentiments, et qui, en les rendant, les renforce, les éclaire, les élève, les conforme à la pensée divine ?

Méditez sans cesse les Evangiles, sachez-les par cœur, mais par-dessus tout, lisez-les avec des yeux d’épouse, ou sans cela, vous ne verrez pas tout ce que vous y devez voir.

Ne sentez-vous pas tout de suite comment dans la divine Ecriture tout se tient, s’enchaîne ; pour ma part, je ne vois rien d’isolé, mais au contraire un magnifique ensemble, des rapports étroits entre ce qui semble d’abord le plus éloigné, un grand tout, en un mot. Comment voulez-vous, après cette tendance de mon esprit, que je n’aie pas un véritable culte pour ce qui est un et simple comme l’unité ?

On peut regarder la simplicité comme l’apogée de l’esprit de foi ; parce que dans une âme qui possède l’esprit de foi, tout revient à l’unité.

Un mot de la Sainte Ecriture, le plus petit mot, fait tressaillir tout mon être : c’est le Verbe ! Je suis en contact avec le Verbe. La foi nous indique que ce contact se fait de trois manières : par la Sainte Eucharistie, par l’Ecriture Sainte et par la personne du Pape.


PLENA MODULIS IN LAUDE

ET CANORE JUBILO...


Nos temples doivent avoir un chant, autrement ils seraient mornes. Mais nous avons un chant, un chant incomparable. La seconde Personne de la Sainte Trinité est descendue sur la terre, le Verbe s’est fait chair. Qu’est la seconde Personne de la Sainte Trinité ? Qu’est le Verbe ? Il est tout à la fois un chantre et un chant. Chantre unique qui a donné une voix à la création tout entière, chant qui ne s’épuise jamais, car Dieu fait tout par son Verbe ; chant que nous redisons sans cesse, car c’est toujours le Verbe de Dieu que redisent les Psaumes. •

(Conférence, 12 Octobre 1888).


Lorsque Dieu daigna sortir de son éternel repos et créer ce que son intelligence avait conçu avant tout commencement, il imprima sur ses œuvres le sceau de sa ressemblance. Lui, le Beau absolu et parfait, a donné à son ouvrage une beauté qui est dans l’ordre, l’harmonie et la convenance.

La musique est une des images créées de la Beauté incréée. Le Père engendre éternellement son Fils qui est le Verbe, et ce Verbe est la musique incréée, toujours vibrante et résonnante ; musique égale et consubstantielle à son Auteur, musique féconde qui, en aimant d’un amour ineffable son principe, produit l’Esprit-Saint. Cet Esprit procède de l’amour réciproque du Verbe proféré et du Père proférant : il est cet amour même.

L’œuvre essentielle, le but de notre vie, c’est la contemplation, c’est la prière de l’Eglise célébrée par nous et devenue l’objet, le moyen, de notre contemplation.

Cherchez toujours l’identification avec l’Eglise, et tout ira bien ; elle mettra sur vos lèvres tout ce qu’il faudra dire. Que votre âme soit attentive seulement.

Nous sommes appelées par notre vocation même à prêter notre voix à la Sainte Eglise...

Nous devons donc toujours entrer dans ses pensées, dans son plan, dans ses vues, nous y livrer de toute l’ardeur dont nous sommes capables, chercher comment nous interpréterons mieux ses sentiments... Pour nous identifier à l’Eglise, il faut chasser toute personnalité, toute manière individuelle, nous transformer en tout autre chose que ce que nous sommes. Aussi faut-il mettre au-dessus de tout notre beau titre de filles de l’Eglise Catholique. Oui, au-dessus de tout. Le Seigneur a voulu nous donner ce lien avec son Eglise. C’est notre plus grand titre de noblesse. L’apogée de la sainteté, c’est d’être toujours plus filles de l’Eglise Catholique. Nous ne devons pas désirer autre chose.

Elles nourriront une inviolable fidélité au Saint- Siège apostolique et au Pontife Romain.

Voilà comment on s’identifie à l’Eglise, comment on est fille de l’Eglise : Tu es Pierre et sur cette pierre, je bâtirai mon Eglise... Tous les enseignements du Pape doivent être pour nous la vie, la force, la joie...

Même si j’y trouvais le contraire de ce que j’ai pensé toute ma vie, je m’y jetterais à corps perdu, avec toute l’énergie de ma foi. Notre-Seigneur a parlé par la bouche de Pierre. Nous avons une certitude complète de la vérité. Ne mêlons pas l’humain au divin. Manquer de cette fermeté dénote une faiblesse dans la foi. Avant même de connaître un texte Pontifical, j’ai ce sentiment profond d’adhésion qui me ferait donner tout mon sang pour chaque mot qui s’y trouve renfermé. C’est ainsi que doit agir un enfant de l’Eglise.

(Commentaire de la Sainte Règle).


Le cycle liturgique est un Credo vécu. Il est en même temps un traité complet de vie spirituelle, pouvant s’adapter à chaque âme selon ses besoins.

Songez que cette célébration nouvelle des mystères de notre salut est un moyen de nous les assimiler davantage, moyen qui ne se présente qu’un nombre limité de fois dans une vie humaine. Or si l’important pour nous est bien que nous ayons été rachetés, il est non moins important que nous prenions souci de nous incorporer le fruit de la Rédemption.

Ut mens nostra concordet voci nostrae. Modulez vos notes, qu’elles expriment les sentiments de vos âmes, que toutes aient l’accent de votre amour. Rendez la puissance de ce Verbe, de cette Parole efficace, qui pénètre le fond de l’âme usque ad divisionem animae et spiritus. Il faut que tous ceux qui vous entendent le sentent et le comprennent. Votre chant de louange trouvera un écho dans les âmes, comme l’Epoux se fait entendre dans vos propre cantiques.

Chantons, et chantons encore, sur cette terre étrangère jusqu’à ce que nos chants montent si haut qu’ils restent à jamais fixés avec nous autour de ce trône où réside Celui qui est Saint : Sanctus, Sanctus, Sanctus Dominus Deus Sabaoth !

Le moine est le chantre de la beauté de Dieu. Chanter Dieu, louer Dieu, et contempler sa beauté sans tache, c’est tout l’art du moine. Il y consacrera sa vie, il aura le culte de la beauté, et ce culte lui-même deviendra la plus belle chose qu’il y ait au monde. Nihil operi Dei praeponatur. L’œuvre de Dieu avant tout, c’est là l’œuvre unique de sa vie, c’est pour cela qu’il se retire du monde dont il fuit les distractions afin de se livrer plus entièrement à la contemplation de la Beauté.

La parfaite beauté d’un chœur dépend plus de la sainteté de la vie que de l’art à proprement parler.

L’hommage officiel et social rendu par l’Eglise militante au Dieu Père, Fils et Saint-Esprit, cet ensemble de formules parlées, de chants et de cérémonies qui est comme l’accompagnement nécessaire du Sacrifice éternel, constitue certainement la partie la plus noble du culte divin, qui est le tribut essentiel d’adoration, d’action de grâces, de louange et d’impétration.

(Vie Spirituelle).

Mais c’est en outre un moyen efficace pour approcher de Dieu ; ce qui veut dire que ce moyen est le premier pour baser la vie contemplative que j’appellerai la vie de contact avec Dieu.

 
In Spiritu et Veritate (5) PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Administrator   
Jeudi, 04 Mars 2010 21:45

HOC IN TEMPLO, SUMME DEUS,

EXORATUS ADVENI...

...Vouloir renfermer toute prière dans l’office divin et supprimer l’oraison, c’est arriver à rendre l’homme absolument impersonnel. Or, s’il y a un immense inconvénient à isoler l’homme, au lieu de le faire le membre d’un seul corps qui est l’Eglise, je vois pratiquement une sorte de panthéisme (je mets le mot trop gros simplement pour me faire comprendre) à l’absorber trop complètement dans un vaste tout, où jamais il ne fonctionne personnellement. Je vous avoue que j’ai presque autant horreur de cela que de l’égoïsme. La vérité est certainement entre les deux. Rejeter la prière mentale me semble donc annihiler la personnalité humaine d’une manière illicite et dangereuse.


HOC IN TEMPLO, SUMME DEUS,

EXORATUS ADVENI….


D’ailleurs, c’est une chose entièrement contraire, selon moi, à l’Ecriture Sainte et à la tradition.

...L’oraison mentale me paraît donc absolument nécessaire pour créer et entretenir en soi la continuelle aspiration vers les choses surnaturelles ainsi que le sentiment de leur réalité.

...L’office divin est le moment des idées et sa parfaite célébration demande que l’effort de l’intelligence s’unisse à celui de la voix : Mens nostra concordet voci nostrae. Mais le temps de l’oraison est tout autre. Là il faut consentir à « s’asseoir » comme font les brebis qui ruminent dans un pré, ou comme un chien qui se couche aux pieds de son Maître. Etre avec le Maître, à sa disposition, tranquille, même sans idées, pourvu que la volonté soit bien d’accord avec celle de Dieu, c’est la vraie oraison. On croit ainsi perdre son temps et il n’en est rien. Voyez donc dans les rapports entre personnes qui s’aiment, il serait fatigant de parler toujours ; et demeurer tranquille, sans mot dire, exprime souvent mieux la profondeur de l’amour. Ainsi en est-il avec Dieu, et surtout avec lui qui voit nos plus secrètes pensées. Présentez-vous simplement au divin Soleil comme un petit tournesol ou la fleur d’héliotrope. Cette oisiveté apparente est la vraie contemplation.

(Lettre, 1er Mai 1898).


Il ne faut pas se tendre dans la prière, mais s’y détendre et s’y reposer.

Tibi silentium laus : Heureuse qui se tait, pour n’écouter que Dieu.

Le silence est une des lois de l’adoration ; il est à la fois la voie pour que le Seigneur vienne et le résultat de sa venue.

La vie contemplative, c’est réfléchir Dieu dans le fond de son âme, parce qu’on le regarde sans cesse, et tandis que nous le regardons, il s’imprime en nous.


DOMUS MEA, DOMUS ORATIONIS VOCABITUR...

Oportet semper orare cette prière intérieure, sans paroles, n’est autre chose que l’exercice très simple de la charité.

Vous voulez être à Dieu ? Tu solus Dominus. Il faut vouloir n’être qu’à Dieu, et alors tout s’ordonne. La vie contemplative n’est pas autre chose que cet état d’intimité continue à travers toutes les occupations.

Cette atmosphère de prière doit pénétrer toute notre vie, depuis notre réveil jusqu’à notre sommeil, et encore lorsqu’on s’endort, c’est dans les bras de Dieu ; c’est une prière continue, et alors qu’il semble que tout dort, cette prière pénètre tout notre être comme l’encens pénètre les objets dans lesquels il est reçu : son parfum demeure à l’autel dans les fleurs et les vêtements sacrés. Voilà bien l’image de ce parfum de prière qui doit s’exhaler d’une moniale. On n’arrive pas à cette prière constante de tout l’être par la tension du cerveau, mais par l’harmonie de la volonté avec Dieu, par la remise totale de la vie entre ses mains.

Se remettre à Dieu, c’est lui dire : « Seigneur, prenez-moi ; guidez-moi ; abritez-moi ». Si souvent dans les Psaumes, nous appelons Dieu susceptor, ou encore nous lui disons de nous tenir à l’abri de ses ailes. Telle est la vraie atmosphère de prière. Ce n’est pas un acte déterminé, c’est un état qu’on provoque chez soi en le recherchant constamment, en y revenant toujours.

Majestas Domini replevit templum. Cherchez ce temple intérieur où la Majesté divine réside, et où l’amour nous donne accès. Cet amour tendre et dévoué est un acte permanent d’adoration. Reposez-vous là et ne faites pas même d’efforts laborieux pour vous reposer. La loi de l’amour — quand Dieu met en cet état — est de lui abandonner totalement le gouvernement de tout l’être, corps et âme.

(Lettre à Madame l’Abbesse de Stanbrook).


Le cœur devient un autel, où Dieu seul habite, et rend à son Père un sacrifice d’adoration, de louange et d’amour.

(Commentaire de la Montée du Carmel).


La volonté a quelque chose de calme, de tranquille. Elle nous fait nous serrer contre Dieu, nous blottir contre Dieu. Nous n’avons de consistance, de fermeté, qu’à la condition de nous tenir tout près de Dieu, étroitement unis à Dieu, dans l’humilité et la douceur absolues.

Il ne faut jamais qu’une âme s’absente de Dieu, puisque lui ne s’absente jamais de nous.

L’esprit de prière est la domination de Dieu acceptée d’une façon continuelle sur nous et en nous.

Rester devant Dieu pour qu’il nous envahisse n’est pas s’occuper de soi, mais se mettre à la disposition de Dieu.


CIVITAS...

AD QUAM CURRUNT IN FIDE

LAPIDES VIVI

La prière atteint partout, ou mieux, l’âme atteint tout en demeurant en Dieu.

Le monde a beau s’agiter et se rouler dans toutes les fanges, nos mystères ne s’en déroulent pas moins dans toute leur pureté, leur sérénité et leur splendeur. C’est toujours immuable, et nous, en y entrant, nous participons à cette activité sans trouble ni bruit.

Dans la société chrétienne, les contemplatifs sont aux âmes ce que les ordres hospitaliers sont aux corps.

Notre vrai levier social à nous contemplatives, c’est la sainteté de la vie et le parfait accomplissement de la prière liturgique. Voilà le champ de notre apostolat, et je le crois très vaste et très fécond.

Pour nous autres, femmes, après l’auguste Marie, Mère de Dieu, l’apostolat consiste dans la recherche de notre sanctification, afin de devenir toutes-puissantes par la prière sur le cœur de Notre-Seigneur. Avec cela nous faisons tout dans l’Eglise.

(Lettre, 1878).

Une seule âme qui se sanctifie dans la vérité est une richesse incomparable pour un monastère.

Nous ferons du bien, même social, en étant saints, et saints bénédictins, et en n’en sortant pas.

(3 Septembre 1884).


Je ne suis pas destinée à former des Apôtres ; Notre- Seigneur ne me demande que de former de vraies filles de saint Benoît. J’y mets tout ce que j’ai et tout ce que je suis ; l’Eglise ne réclamera rien de plus. L’esprit d’apostolat est, à mon sens, le point culminant de la sainteté, puisque c’est le moment où elle déborde...

(Lettre, 12 Avril 1890).


Quand les contemplatifs par vocation se lancent dans l’action sans se cacher dans le secret de la face de Dieu, ils sont au-dessous des religieux actifs.

(Lettre, sans date).


La patience, la prudence, l’adresse produite par une charité ingénieuse, et surtout le silence feront tout... Jamais je n’avais mieux compris l’importance du media nocte. Dieu vient dans les ténèbres de la vie présente, et dans le silence. C’est une formule qui nous demeure comme une leçon profonde. Vraiment on parle trop... et peut-être est-ce l’unique mal. On parle pour le bien, on parle pour médire, on parle pour parler, pour diriger, pour consoler, pour remédier : il en résulte une cacophonie épouvantable avec les meilleurs instruments, car personne ne veut lâcher son air. Eh ! je vous en prie, un peu du Maria conservabat haec omnia in corde suo.

Devant tant de combinaisons, tant d’activité, tant de projets, je ne sais quel impérieux besoin me prend de me jeter la tête la première en Dieu, dans cet océan tranquille et immense, simple et un, pour ne plus rien voir, ni rien comprendre, ni rien aimer que lui ; ou bien je n’ai plus envie de ne rien regarder que notre Reine Marie si belle, si paisible, si noyée dans l’inaccessible lumière ; ou mon Père saint Benoît si sage, si grave, si large dans sa paix, et regardant si bien le Créateur que tout lui est angusta creatura.

(Lettre, 24 Août 1890).


Le foyer de toute affection vraie est en Dieu... et je n’ai jamais su aimer personne hors de ce centre-là... J’aime les âmes, mais ce n’est pas elles directement, c’est parce que je les vois aimées d’un ineffable amour.

(Lettre à Dom Guéranger).


Ce que Dieu me réserve encore, je ne m’en fais pas grand souci ; puisqu’il m’a soutenue cinquante ans, il me soutiendra bien cent ans, si cela lui agrée. Je ne le tourmenterai ni pour allonger ni pour restreindre ma course. Je n’ai même pas de désir ou de répugnance pour ce qu’il compte y mettre. Je ne suis dévorée d’aucun zèle, et je ne regimbe à aucune besogne. Je suis sûre de la seule chose qui m’importe véritablement : quis ergo nos separabit a caritate Christi ? tribulatio ? an angustia ?... Certus sum enim quia neque mors, neque vita... neque creatura alia poterit nos separare a caritate Dei. Avec cette certitude on marche sans souci.

(Lettre, 19 Octobre 1895).


...Il faut avoir un certain détachement à l’égard du bien lui-même. Ce n’est pas facile ; cependant on y arrive. On se ménage de moins en moins, on se tient toujours prêt à agir pour le moment opportun, mais on ne veut pas les affaires du Seigneur plus et mieux que lui. On prie davantage et avec plus de confiance.

(Lettre, 26 Avril 1878).


Au milieu de tout, je vais sans regarder, sans m’arrêter, sans réfléchir ; si je cessais une seule seconde de regarder Dieu avec une intention intense, il nie semble que je serais comme perdue. J’aurais peur de moi et de tout : les angoisses et les répugnances me dévoreraient. Tandis qu’avec l’autre procédé, il n’y a que Dieu, et, avec lui, le silence et la paix.

Cor meum vigilat : Le cœur est toujours en éveil, toujours frais, toujours jeune, toujours prêt à aimer alors même que l’esprit et le corps n’en peuvent plus et ne rendent qu’un mauvais service. Ce cor meum vigilat est vraiment la ressource des supérieures, il est leur oraison, leur prudence, leur adresse, leur vie en un mot. Avec cela, elles se tirent de tout : j’estime même qu’elles pourraient faire de grands miracles. Si quelque chose manque, c’est que cette veille du cœur s’est ralentie ; oui, la veille convient à l’épouse, quant à l’Epoux, il peut dormir, parce que son sommeil ne nuit à rien. Voyez, il dort dans la barque de Pierre, il dort sur la croix lorsque son cœur est ouvert. Je pense même qu’il nous confie son sommeil et que nous devons faire, ipso favente, qu’il repose tranquillement dans les âmes qui lui appartiennent.

(Lettre, 28 Mai 1873).


Quand Dieu trouve une âme de foi, bâtie sur le surnaturel, il a pour elle une telle estime qu’il ne prend pas la peine de lui montrer le résultat de ce qu’elle fait. Les âmes de cette trempe travaillent uniquement pour Dieu et acceptent pour lui, sans jamais reculer, les besognes les plus ingrates.

L’Eglise ne vit que du dévouement de ses enfants, et Dieu lui-même ne veut rien faire en ce monde sans quelque personnalité qui consente à se donner sans réserve. Sans doute, je ne veux pas déprécier les incomparables beautés du martyre, mais souvent, en pensant à notre Père Abbé Dom Guéranger, il m’a semblé que certains martyrs regarderaient sans doute non sans admiration ces longues années passées parmi tant de tracas spirituels, temporels, sans que nous lui ayons vu jamais chercher ni à s’en distraire, ni à y échapper, en s’en allant se faire une vie au dehors pour compenser les ennuis du dedans. Quelle belle fidélité que cette persévérance journalière in multa patientia, dans une générosité qui ne s’alimente pas de la sublimité des actes, mais obscurément et continuellement vit l’abnegare semetipsum.

(Lettre, 28 Janvier 1890).


Les Apôtres pour travailler sûrement ont besoin d’être de grands contemplatifs. Tout a fléchi quand on a voulu agir seulement. La conversion d’une âme est une œuvre essentiellement divine. Si Dieu doit agir le premier, puisque la grâce praevenit et sequitur, dit l’Eglise, c’est sur lui qu’il faut agir d’abord. Les contemplatifs décident la question du côté de Dieu. Cela fait, le reste est un jeu. Tous les missionnaires le disent.

...En tous cas, la prière est le premier missionnaire. Quand on lapidait saint Etienne, Saul était là consentiens neci ejus ; mais la prière du diacre : Domine, ne statuas illis hoc peccatum tomba tout droit sur lui, et obtint ce que les paroles n’avaient pas obtenu. Or saint Paul de moins dans l’Eglise pour la diffusion de l’Evangile, c’était beaucoup...

(Lettre, 1890).


TERRIBILIS EST LOCUS ISTE

NON EST HIC ALIUD NISI DOMUS DEI...


Il y a un état dont je connais bien quelque chose, c’est d’être semi-viva. Je m’imagine que durant les triduanas inducias de ma sainte Cécile, elle était ainsi entre deux. J’ai quelquefois pensé que c’était l’état des stylites qui avaient ainsi tout l’isolement des anachorètes avec tout l’entourage des cénobites ; les inconvénients de la terre et ceux des intempéries du ciel. Ils n’étaient plus de ce monde et pas encore de l’autre. Le premier Stylite a été notre Sauveur en Croix. Le diable n’aime pas les stylites de cette sorte, car c’est lui qui disait : Salvum fac teipsum descendens de cruce. Les stylites sont debout : Stabat Mater ; quelques-uns, comme le Maître, ne portent plus nulle part que sur des plaies.

(Lettre à Madame la Prieure de Bonlieu, 25 Février 1890).


Jacob fit passer tout ce qu’il possédait et il resta seul, et quelqu’un lutta avec lui jusqu’au lever de l’aurore. (Gen. 32. 24-25).

Jacob, ayant veillé à toutes choses, sent le besoin de se réconforter dans la prière. L’état qu’il va traverser se reproduira en Notre Seigneur au jardin des olives, où, après avoir pourvu à tout pour les siens, il demeure seul. Et prolixius orabat. La lutte de Jacob est une figure de la grande lutte du Seigneur.

Jacob est encore ici le type de l’âme qui, après avoir épuisé et dépassé tous les secours ordinaires, se trouve seule en face de Dieu. Il y a des heures où il est impossible d’être assisté par d’autres. Pour beaucoup d’âmes, ce moment n’arrive qu’à la mort : là elles sont comme traquées, tout le reste s’évanouit, les abandonne, et c’est ce qui crée bien des angoisses chez les mourants en général. Ces angoisses viennent moins de l’agitation causée par la lutte entre l’âme et le corps qui vont se séparer — lutte qui est une trace du péché — qu’elles ne viennent de cette solitude dans laquelle la créature se voit en face de Dieu seul... Elle s’est toujours entourée de personnes et de choses qui ne lui ont pas permis de se placer seule en face de Dieu. Elle expérimente alors ce que dit saint Paul : « Qu’il est terrible de tomber entre les mains du Dieu vivant ! »

...Mais quelle différence pour l’âme qui a affronté cette solitude depuis longtemps et qui ne trouve d’aisance que là, parce que tout autre contact que celui de Dieu la gêne.


Casta libertas. Pourquoi ne pas entrer dans l’esprit du vœu de chasteté ? Pourquoi ne pas accomplir ce vœu avec cet amour que j’appellerai volontiers solitaire, exclusif ? Ce n’est pas de la sécheresse : ce détachement consiste à s’enfermer exclusivement du côté des choses divines et à abandonner au Seigneur ce qui nous tient le plus au cœur; quand l’âme se replie sur elle- même pour trouver le Seigneur uniquement, c’est le point culminant du vœu de chasteté. Le Quis ut Deus de saint Michel exprime bien cela.

Si vous voulez être forte, il ne faut regarder que le Seigneur et ses droits sur nous : c’est un honneur de pouvoir lui immoler nos affections les plus légitimes et les plus saintes ; les holocaustes ne se font jamais qu’avec ce qu’il y a de meilleur et dont on ne retranche rien.

(Lettre, 1890).


Rien ne se fait dans l’Eglise sans l’effusion du sang, celui du cœur ou celui du corps.

Le moyen unique pour obtenir la pureté est le renoncement absolu à tout ce qui est créé.

Notre-Seigneur veut que nous soyons séparées, et ce n’est pas assez pour nous de subir cette séparation : il faut la vouloir cordialement. Que ferait l’Epoux avec des épouses revêches et peu éprises de ce qui lui plaît ? Non, ce n’est point ainsi que nous serons, ni les unes ni les autres.

(Lettre, sans date).


La plus grande grâce que Dieu puisse faire à une âme, c’est de l’entraîner dans le désert. Il la met ainsi dans le voisinage des régions de l’éternité.

Enfoncez-vous seule avec lui seul dans le désert : le Maître, au lieu de s’incliner vers l’âme, l’oblige quelquefois à monter jusqu’à lui.

(Lettre, 14 Février 1889)


C’est une atmosphère pure et saine pour une âme d’épouse que d’être solitaria : je reconnais bien à cette conduite un peu austère l’amour du Seigneur pour votre âme. Pensez-vous quelquefois combien la vision intuitive nous mettra seule, dépouillée de tout, en face de Dieu ? Quelle belle solitude en laquelle jamais personne ne pourra pénétrer, lors même que les anges et les saints afflueraient à nos côtés ! Déjà en ce monde les âmes bien vides, plongées dans la foi, sans symboles ni images, entrevoient quelque chose de cela. Puissiez-vous en faire l’expérience !

(Lettre, 1891).


La vraie solitude de l’âme vient de ce qu’elle ne peut partager avec aucune créature ce qu’elle tient exclusivement de Dieu.

Jamais le Seigneur n’est plus près que lorsqu’on est seul.

Epoux de sang, jaloux de suffire, il permet les larmes, mais il veut que le cœur acquiesce au vide, à la solitude.

La souffrance, pour demeurer toute pure, ne doit venir que de Dieu. Il faut que notre âme ne consente jamais à la recevoir d’une main créée ; nous devons toujours nous tenir un peu comme le grand-prêtre auquel tout deuil était interdit à cause de sa grande proximité de Dieu et de son entrée dans le Saint des Saints.

(Lettre, sans date).


Vous êtes sevrée d’une foule de secours et de consolations divines parce que vous sortez trop de vous. Sacrifiez généreusement toutes ces paroles et sachez vous contenter d’avoir Dieu, ses anges et ses saints pour confidents. Vous avancerez davantage.

Souffrir seul certains ennuis attire des grâces immenses.

(16 Septembre 1887).


TUNSIONIBUS, PRESSURIS

EXPOLITI LAPIDES...


C’est une grande magnificence que la conduite de la Providence sur une âme que Dieu s’est réservée pour une vocation élevée. Cette prédestination, distincte de celle qui concerne le salut, se traduit par des influences plus délicates de l’amour divin qui, s’il est traversé dans ses plans, montre une sorte de susceptibilité jalouse qui lui fait briser avec fureur tout ce qui s’oppose à ses desseins. L’âme ignore parfois longtemps cette élection que Dieu a faite d’elle, cependant il est important qu’elle arrive à connaître le plan divin sur elle, non peut-être pour aider le Seigneur, mais pour ne pas l’entraver.

L’âme dont je parle a longtemps marché par des voies bonnes, mais communes et cependant la passion de la divine et éternelle Sagesse se traduisait déjà par les coïncidences, les faits les plus étranges et par un ensemble et une suite incontestables. Dieu a agi pendant longtemps par le dehors ; son opération se bornait à l’extérieur, j’allais dire qu’elle était presque négative, ayant surtout pour but d’empêcher les inconvénients de la nature et de faire éviter les pièges. L’amour conduisait tout, brûlant, desséchant autour de cette âme les choses créées, afin qu’elle ne pût ni se fixer, ni s’attacher, ni planter sa tente, mais qu’elle fût obligée de se tourner vers lui. Les personnes et les choses lui ont manqué dans la manière dont elle pensait les rencontrer, jamais cette âme n’a été remplie que d’une manière factice et transitoire, parce que Jésus avait résolu d’y maintenir le vide jusqu’à ce que lui-même daignât prendre toute la place.

La préparation extérieure de purification s’est ainsi faite mystérieusement, à l’insu de tout le monde et surtout de l’âme qui en était l’objet. Les humiliations, les hommes, les déceptions, tout a concouru à ce plan divin ; et le Seigneur avançait vers cette âme avec cette bonté, cette constance et cet amour industrieux dont la vue seule ravit d’admiration les Anges eux-mêmes. Dieu qui a créé l’homme libre, tient à honneur de ne point user envers lui de violence, mais il se glorifie d’atteindre sa fin avec force et douceur dans une pacifique conquête.

Lorsque l’âme dont je parle a été longuement préparée par le dehors, Notre-Seigneur commence à toucher le dedans. Il dit aux yeux de cette âme : Ephphetha. Elle, saisie doucement jusque dans l’intime de son être, a été pénétrée et renouvelée. Mais le Seigneur, au moyen de cette touche mystérieuse, ayant pour but de continuer à l’intérieur l’œuvre de purification commencée à l’extérieur, ne lui a point donné cette grâce sans amertume. Ses yeux spirituels nouvellement ouverts n’ont vu que des sujets d’une douleur toute d’amour, et les larmes ont coulé abondantes et doucement amères.

Ce sont là les saintes larmes de la componction plus précieuses que l’or, et que Dieu attend que l’on ne provoque ni que l’on n’arrête. Il faut que l’âme les verse passivement et doucement laissant la divine bonté faire son œuvre en elle. La source en sera subitement tarie et subitement rouverte, elles lavent l’âme sous le bon plaisir du Maître.

Tantôt elles couleront tranquilles et douces comme une rosée matinale, et elles seront pleines de charme ; tantôt elles se précipiteront comme un torrent et avec une douleur si pénétrante que l’âme pourrait se croire transpercée d’un dard. Ainsi touchée, l’âme profère comme invinciblement des paroles d’humilité ; chacun la croit humble et elle ne se sent que vraie. Elle voit ce qu’elle est, et ses regrets sont tout d’amour et de désirs.

Cette visite du Seigneur est une des grâces les plus sûres qu’une âme puisse recevoir, et il faut bien qu’elle sache que c’est un pur don du Divin Roi. Cette grâce il la fit à saint Pierre lorsqu’il lui accorda ce regard plein de tendresse chez Caïphe et que le grand Apôtre, ainsi que le dit si finement saint Marc coepit flere. Sous l’empire d’une grâce semblable David nous donna le Miserere.

Que l’âme souffre donc cette opération divine qui doit la transformer et laver toutes ses taches. Ah ! si elle pouvait voir avec quel amour le Seigneur voit couler ses saintes larmes et combien il se délecte de voir cette âme se faire justice ! Il admire cette œuvre de sa grâce et il se propose de la poursuivre et de l’achever par des dons plus magnifiques encore.

Mais il faut que l’âme ainsi prévenue se garde de la dissipation avec un soin tranquille. Que lui peuvent être les choses de ce monde ! Sans doute elle s’y appliquera avec soin autant que sa situation le requiert, mais il faut qu’elle tende à demeurer en elle-même, afin de ne pas éparpiller le don de Dieu.

Qu’elle adhère fortement à la vertu de prudence, surtout lorsque la componction la voudrait porter à des choses extrêmes qui ne seraient pas sanctionnées par un conseil. L’ennemi l’attendrait là et la pousserait dans quelques pièges. Au lieu de laisser à l’action de Dieu son empreinte sereine qui ne trompe pas, bientôt l’imagination se prendrait et engagerait cette âme dans des actes purement naturels et qui, loin de satisfaire le Maître, exposeraient l’âme à de grands périls. Qu’elle laisse au Seigneur le soin de la porter suavement et fidèlement à la vertu et vers des régions plus élevées sans doute, car Dieu ne s’arrête pas en chemin pourvu que l’homme ne gêne pas son action.

Il faut que cette âme cherche Dieu avec persévérance dans l’oraison et sans chercher autre chose qu’une conversation intime et tranquille avec le Seigneur, regardant plutôt les mystères que discourant sur eux. Au reste, le plus souvent elle ne pourra que regarder ses péchés et ses ingratitudes, et il lui semblera qu’elle a là son aliment inépuisable. Mais cela ne durera pas toujours.

La présence de Dieu doit devenir familière à cette âme et il lui faut sans cesse y revenir, si elle veut être fidèle. Mais surtout elle doit se donner à son céleste ami avec un sentiment toujours plus détaché de soi dans la Sainte Communion. Que sa plus grande préparation soit de se dilater et de s’ouvrir, et ensuite qu’elle laisse le Maître opérer. Il étendra insensiblement son règne, et lui qui est cette pax quae exsuperat omnem sensum, il habitera bientôt cette âme d’une manière stable et il n’y viendra pas seul : Ad eum veniemus, dit le Seigneur, et mansionem apud eum faciemus. C’est son aspiration avant même le jour éternel.

Une âme ainsi conduite ne doit pas se laisser envahir par une crainte défiante, quelle que soit l’horreur que lui cause la vue de ses infidélités, car c’est encore là un piège. La vertu d’espérance doit l’affermir dans une confiance sans limite et semblable à celle qui faisait dire à Job : Etiamsi occiderit me in ipso sperabo, verumtamen vias meas in conspectu ejus arguam. C’est un devoir de justice pour elle de se confier dans le Cœur de celui qui l’a aimée et suivie avec tant de fidélité.

Enfin que cette âme cherche sans cesse au milieu de ses larmes la noble et sainte joie du divin Esprit. Qu’elle rende hommage à Dieu par une hymne perpétuelle, à ce Dieu qui pouvait la laisser dans l’ornière commune et qui ne l’en a tirée que par une pure miséricorde. Soit à jamais au divin Roi des saints une louange éternelle de la part de cette âme.

(Lettre, 29 Juillet 1875).


In pharetra sua abscondit me (18. 49).

Etsi ambulavero in medio umbrae mords non timebo mala, quoniam tu mecum es (Ps. 22).

Dans la vie surnaturelle il y a un moment où la raison est confondue, où l’âme a besoin de se rendre à Dieu dans une confiance aveugle ; sans cela elle ne franchit pas un certain défilé ; il y a des hauteurs qu’elle n’aborderait jamais. Dieu ménage quelquefois cette épreuve sous une forme tout extérieure, ou bien mi-partie intérieure et extérieure, ou même intérieure.

On ne comprend pas, la raison est bouleversée, brisée en face de ce qui est impossible à éviter. Il faut attendre ce que le Seigneur fera ; dans ces conditions, la solution vient toujours, et elle vient de Dieu, par le côté qu’on n’attend pas.

Cette situation doit se retrouver plus ou moins dans les âmes, ou bien elles resteront toujours dans les bas- fonds de la vie surnaturelle. Cet état est la récompense d’une exacte fidélité. L’âme ferme les yeux. Elle dit au Seigneur : « Vous êtes le Maître. Je sais que vous ne me voulez que du bien. Je ne sais comment les choses se dérouleront, mais je consens à ne rien comprendre ».

Il faut que l’âme soit fidèle ; qu’on ne laisse pas aller son imagination ; qu’on sacrifie vraiment sa raison à Dieu ; alors on franchit un défilé important. Ces heures-là ne se remplacent pas. Il n’y a qu’à fermer les yeux sous la main de Dieu. Ce qu’il faut, c’est l’anéantissement de la raison humaine. La loi de toute résurrection, c’est d’abord la mort. Il fallait que le Seigneur mourût pour ressusciter. Les âmes doivent aussi mourir pour ressusciter à cette vie excellente qui est l’entrée dans la vraie vie surnaturelle.

Il faut de ces épreuves qui bouleversent l’être humain jusqu’au fond, une souffrance tellement profonde que les petites choses ne comptent plus. L’âme est vraiment détachée de tout, parce que toutes les amarres sont coupées ; elle est vraiment livrée à Dieu et devenue souple pour recevoir toutes les grâces et pour faire tout ce que Dieu veut d’elle.

Ceux qui sont vraiment unis à Dieu doivent en passer par là. Si rien ne déconcerte la confiance et l’abandon parfait que nous devons avoir envers Dieu, nous sommes livrés à son action dans la droiture et la soumission parfaite ; et le Seigneur ferait des miracles, s’il le fallait, pour venir au secours des âmes qui se livrent ainsi à lui complètement.

Mais celles qui se remuent, qui essayent de sortir de cet étau qui est comme les pierres carrées de Jérémie, ces âmes-là se font plus de mal que de bien.

Dans cet état il n’y a qu’à accepter. Tout ce que l’on fait pour en sortir est terrible, parce que Dieu ne veut pas que l’on en sorte. Il faut que l’on boive le calice jusqu’à la lie ; il faut que l’âme soit rendue et qu’elle meure. Toutes les fois qu’elle cherche à revivre, elle souffre beaucoup plus. Quelquefois on fait des maladresses qui ont des conséquences redoutables.

Les mystères de Dieu ne sont pas confiés à des âmes qui ne sont capables de rien endurer et qui éprouvent le besoin de se répandre dès qu’une chose les pique.

Dans l’état dont il est question ici, il faut consentir à rester seul devant Dieu en lui disant : « Vous me suffisez, faites l’opération à votre gré ».

Toutes les choses qui ne mettent pas la nature aux abois ne sont pas l’épreuve dont je parle. La manifestation de Notre-Seigneur, sa naissance, se réalise dans les âmes qui sont généreuses : la vraie vie de Dieu est la récompense de cet anéantissement et de la confusion de la raison.

(Conférence, Août 1901).


DISPONUNTUR PERMANSURI

SACRIS AEDIFICIIS


Les années, en s’écoulant, montrent toujours mieux l’unique objet et l’unique but de notre vie. Tout se simplifie et s’ordonne, et les circonstances extérieures finissent par n’avoir plus aucune prise. Que Dieu soit servi, aimé, glorifié, voilà le seul intérêt que nous ayons au cœur Et il est si doux et si précieux de sentir que, malgré les résistances, les âmes cheminent ensemble avec les mêmes désirs et les mêmes aspirations.

(Lettre, sans date).


Même au milieu de grands travaux tout est bien simple, bien tranquille, bien silencieux même, et très uniforme. Dès lors que le centre de l’âme n’est plus engagé inter mundanas varietates, comme le dit une collecte après Pâques, tout défile devant elle sans plus laisser de trace en elle que l’oiseau n’en laisse dans l’espace. Les choses n’intéressent plus qu’en Dieu, et tout autant qu’elles sont vivantes en lui.

(Lettre, 26 Octobre 1899).


Il nous faut arriver à cette simplicité de l’enfance où l’âme n’a plus de difficultés, tout est à sa place ; elle est prête à entrer dans tous les desseins de Dieu sur elle.

La vie est si simple. Je suis toujours poursuivie par ce texte : In omnibus requiem quaesivi et in haereditate Domini morabor. C’est tout un programme de paix, de sérénité, de stabilité en Dieu pour pouvoir mieux porter ce qu’il veut.

L’abandon tranquille, la sérénité, la paix, sont le dernier mot de la vertu, et la marque la plus réelle de notre union à Dieu.

L’âme est vraiment un diamant quand elle est telle qu’elle peut s’unir parfaitement à Dieu. Invulnérable, consistante contre tout ce qui n’est pas la lumière divine, transparente comme une eau de roche, mais ferme et solide comme la pierre.

(Lettre, 9 Septembre 1889).


A Madame l’Abbesse de Stanbrook, qui avait reçu le Sacrement des malades.

Il n’est pas besoin d’enthousiasme pour aller bien droit à Dieu. Je ne crois pas que la douce Reine du Ciel ait jamais payé Dieu de cette monnaie. Est-ce que l’adoration profonde qui est le parfait épanouissement de la divine charité, n’est pas la ruine de l’enthousiasme ? Celui-ci est le fruit d’un monde inférieur, tandis que tout ce qui est divin est grave.

On dit que les lacs profonds qui se trouvent dans le plateau des hautes montagnes n’ont point de vagues. La vague ne convient qu’aux surfaces, et les abîmes de l’océan ne les connaissent pas.

Quand l’âme s’avance vers les profondeurs de la Divinité, ce qui l’envahit, c’est la paix, une paix inénarrable que rien ne peut submerger, ni la pensée de, nos péchés, ni nos douleurs, ni celles des autres, ni rien au monde, parce que c’est l’aube de la vie éternelle qui commence à blanchir. On ne connaît pas encore la source de cette paix invincible, mais on l’expérimente néanmoins Pax Dei quae exsuperat omnem sensum custodiat intelligentiam et cor...

(Lettre, 5 Octobre 1897).

 
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