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Vie de Mme Bruyère, Ch. 1er, 1845 - 1861 |
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Écrit par Administrator
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Lundi, 27 Avril 2009 14:41 |
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chapitre premier 1845 – 1861
Dieu a le souci de ses bienfaits. Il donne sans mesure mais il donne avec une abondance intelligente et veut que nous le reconnaissions à sa bonté. La religion, dans son ensemble, ne se lasse pas, d’un siècle à l’autre, de rappeler aux générations qu’elle sanctifie les miracles de la Providence surnaturelle et les glorieux mystères du passé: non plus que la voix des cieux, la louange religieuse ne se laisse réduire au silence. Elle rappelle à ceux-là mêmes qui méconnaissent sa voix ou se sont rendus incapables de l’entendre, cette bonté première, cette tendresse incréée qui fait luire le soleil sur les bons et sur les mauvais, qui verse la pluie sur les justes et les impies. Si parfois, au cours du cycle sacré, l’Église nous rappelle les vertus, les mérites et les triomphes des saints, si la prière liturgique semble un instant se distraire de Dieu, et s’arrêter à la contemplation d’une sainteté créée, elle ne se détourne pas pour cela de sa pensée première; en effet, c’est à Dieu finalement que remonte son hommage; puisque les saints sont des bienfaits de Dieu, et que leurs mérites sont ses dons. Aussi, lorsque nous nous appliquons, nous chrétiens, à sauver de l’oubli les actions, la vie, la mémoire des amis de Dieu, nous ne déférons pas simplement, comme l’historien antique, à un usage consacré par le temps, nous obéissons à une prescription divine et à un réel devoir: nous avons conscience de faire œuvre sainte, œuvre religieuse, aimée de Dieu, et de nature à le faire admirer dans les prodiges de sa grâce. Non, ce n’est pas seulement par un motif de reconnaissance que l’Apôtre nous a invités à nous souvenir assidûment de ceux qui nous ont dit les pensées de Dieu, à contempler leur vie, à imiter leur foi. L’âme humaine est si distraite, la vie si courte, ceux qui ont vu et qui ont aimé s’en vont si promptement, l’un après l’autre, par le chemin de toute chair; demain, après demain, le voile de l’oubli aura tout recouvert, tout enveloppé; et s’il reste dans les âmes, dans les institutions et dans la trame des choses une part que discerne l’éternelle justice et dont elle fait honneur à qui de droit, la leçon d’encouragement présentée un instant aux hommes par le spectacle d’une vie sainte, recule bientôt dans le lointain, l’impression des premiers jours s’éloigne graduellement et s’efface; quelques jours encore, elle se sera évanouie: le linceul aura tout recouvert: le nom seul aura survécu, et un vague souvenir. Pourtant il s’agit ici des œuvres et de l’honneur de Dieu, qui nulle part ne se traduit mieux que dans les âmes, et ne consent pas, même alors qu’il fait éclore chaque jour des beautés nouvelles, à laisser les anciennes tomber dans l’oubli. Ce que nous avons appris et retenu, ce que nous ont rapporté nos pères, nous ne le célerons point à leurs fils, pour la génération qui viendra: Nous redirons les louanges de Dieu, sa puissance et ses œuvres merveilleuses. Car telle est la loi qu’il a établie en Jacob, la législation qu’il a constituée en Israël: il a commandé à nos pères de l’enseigner à leurs enfants pour qu’elle fût connue de la génération nouvelle, et que les fils qui en naîtraient en instruisissent à leur tour leur postérité; afin que tous apprennent à mettre en Dieu leur espérance, et que, n’oubliant jamais ses œuvres, ils restent fidèles à ses commandements. (Ps 77, 3-8). Une tradition vivante forme ainsi la chaîne continue qui transmet la doctrine, maintient l’unité des familles, garde les titres de leur noblesse, rappelle le passé, guide le présent, prépare l’avenir. Seuls, les insensés prétendent que tout commence avec eux: la vérité, la doctrine, la religion, le sens exact et définitif de l’Écriture. L’homme vraiment sage, dit le texte sacré, recueille les enseignements anciens et éclaire sa pensée de la pensée de ceux qui lui ont ouvert la voie: Sapientiam omnium antiquorum exquiret sapiens. Enfin pour nous justifier davantage, d’offrir à notre famille religieuse et au public chrétien l’histoire de ce que le Seigneur fit dans une âme et de ce qu’il accomplit par elle, nous ajouterions volontiers que l’histoire de dom Guéranger telle que nous avons essayé de l’écrire, serait trop incomplète si, à côté de la restauration de Saint-Pierre de Solesmes réalisée par le grand Abbé au prix de quarante ans d’efforts et de souffrances, elle ne comprenait aussi cette œuvre des dernières heures de sa vie, œuvre plus rapidement achevée, adulte au lendemain même de sa naissance, et qui ne valut à dom Guéranger que des joies: le monastère de Sainte-Cécile. Cette bénédiction descendit sur la vie de l’abbé de Solesmes, à son déclin, quelques années seulement avant sa mort, comme un sourire de Dieu avant l’heure de l’éternité. Mais elle lui avait été préparée depuis longtemps déjà au moyen de la souffrance. Ce n’est pas la première fois, ni non plus la dernière, que dans les desseins de Dieu la rançon d’une grande joie se trouve dans une grande détresse. L’année 1845 avait été une année d’angoisses. Tout semblait conspirer contre l’abbé de Solesmes et vouloir accabler son œuvre. Le succès de sa campagne liturgique avait soulevé contre lui la rancune de la portion gallicane de l’épiscopat. L’ambassadeur de France auprès du Souverain Pontife avait, au nom de son gouvernement, réclamé contre l’érection de de Solesmes et les prétendus empiétements de son abbé dénoncés par Mgr Bouvier; Rome, effrayée ou trompée, n’avait cru pouvoir détourner l’orage qu’en confiant à la discrétion de Mgr Bouvier lui-même l’abbaye menacée par lui tout le premier. C’eût été trop peu de cette étonnante coalition du pouvoir civil, du pouvoir épiscopal et de l’autorité pontificale un instant surprise contre une institution demeurée chétive, si en remettant Solesmes aux mains d’un tuteur redoutable, il n’avait été stipulé de plus que, même en créant d’autres monastères, l’abbaye-mère ne ferait jamais qu’étendre sa sujétion: toute maison créée par elle ne devant jamais être considérée que comme un abri et non comme la demeure d’une vraie famille monastique douée de son existence canonique et de son autonomie. Il était bien superflu, à cette heure-là de prendre des garanties contre toute fondation nouvelle. Il n’eut été ni opportun ni sage, en effet, pour dom Guéranger de projeter la fondation d’un second monastère alors que le premier se soutenait à peine. Nous l’avons raconté ailleurs: le prieuré de Saint-Germain-des-Prés, compromis d’abord, ruiné ensuite par la gestion d’un cellérier sans scrupules, venait de s’abîmer dans un désastre où faillit un instant sombrer avec le prieuré naissant, l’abbaye même qui lui avait donné le jour. Or, à cette heure-là , le samedi 12 octobre 1845, jour anniversaire de la dédicace de l’église de Saint-Pierre de Solesmes, naissait à Paris l’enfant prédestinée qui devait être l’auxiliaire de l’abbé de Solesmes, compléter son œuvre, recueillir son esprit et l’aider à relever bien des ruines. Elle naquit si frêle, si délicate que pendant trois semaines on ne cessa de trembler pour sa vie. Sa Mère l’avait tout d’abord vouée à la Sainte Vierge: sans doute la santé si chétive de l’enfant détermina son père à surseoir au baptême qui fut retardé de onze jours: elle fut baptisée en l’église de Saint-Roch, à Paris, le 23 octobre, jour de la fête du Saint Rédempteur. Le désir de sa mère avait été qu’elle portât le nom de Cécile: son désir ne fut pas entendu: l’enfant reçut au baptême le nom de Jeanne-Henriette. Encore, dans l’usage de la famille, le nom de Jeanne fut-il changé en celui de Jenny, en souvenir d’une cousine, Jenny Vigoureux, morte quelques mois auparavant. Jeanne-Henriette Bruyère appartenait par son père et par sa mère à une génération d’artistes qui se sont fait un nom. Son grand père maternel, qui fut son parrain, était Jean-Jacques-Marie Huvé, architecte du roi, officier de la Légion d’honneur et membre de l’Institut. Dès 1808 il avait été adjoint à l’architecte Vignon pour les travaux de l’église de la Madeleine à Paris qu’il termina. Le grand père paternel de la petite Jenny était Louis Bruyère, ingénieur distingué, dont M. Robert Triger a retracé la vie et les travaux dans une notice très étudiée aux tomes xxxviiie et xxxixe de la Revue historique et archéologique du Mans. La ville du Mans a voulu conserver son nom en souvenir des travaux d’embellissement qu’elle lui doit: une des rues nouvelles ouvertes dans le quartier des Jacobins porte encore aujourd’hui le nom de rue Bruyère. Les troubles de la Révolution l’obligèrent à s’expatrier: peu de jours avant la mort de Louis xvi une émeute ouvrière éclata au Mans. M. Louis Bruyère dut dégainer pour défendre sa vie. Désigné aux fureurs jacobines par son courage même et par ses relations avec l’aristocratie, il se retira à Paris où son mérite lui valut du gouvernement impérial plusieurs missions de confiance en Italie, en Bavière et sur les bords du Rhin. Un décret impérial du 13 janvier 1811 lui confia la direction des travaux publics de la ville de Paris. Une ordonnance royale du 2 août 1815 lui maintint le titre, conféré par l’Empereur, d’inspecteur général des Ponts et chaussées. Il était maître des Requêtes au Conseil d’État, et grand croix de la Légion d’honneur. La famille, anoblie par Napoléon Ier, portait: de sinople à la bande d’argent chargée d’une croix, accompagnée en chef d’un lévrier, et en pointe d’une équerre. Le blason de sa petite fille s’en inspirera. De son mariage avec mademoiselle Élise Le Barbier, Louis Bruyère eut trois filles: l’une d’elles épousa M. Jacques Mallet, sénateur de l’Empire. Le plus jeune de ses deux fils, le père de Jenny, M.Léopard Bruyère, avait épousé mademoiselle Félicie Huvé. S’il n’avait pas pleinement échappé à l’esprit voltairien qui soufflait à cette époque, et si l’exemple d’une épouse admirable n’avait réussi encore à l’amener à la pratique de ses devoirs de chrétien, M. Léopard Bruyère n’en avait pas moins gardé de son séjour au collège Henri IV et de ses rapports avec MM. Gerbet et de Salinis, qu’il y avait connus, le respect de la religion chrétienne. Madame Bruyère était libre dans sa piété; la confiance de son époux lui laissa en mains l’éducation de son enfant. Peut-être l’éveil de la raison est-il plus rapide et en quelque sorte prématuré chez une nature délicate et de santé chétive: peut-être aussi l’attention maternelle épia-t-elle avec soin les premières lueurs de la pensée pour les tourner vers les choses religieuses: à l’âge de deux ans, la petite Jenny semblait avoir une idée déjà précise de la présence de Dieu. On la porta à l’église de bonne heure: quelle que fut la longueur de la visite, elle y demeurait paisible. Il fut un jour où cette tranquillité chez une enfant put sembler héroïque. Un dimanche elle se rendit, guidée par sa nourrice, à l’église de Saint-Roch. En entrant sa petite main fut prise par la porte battante qui donnait accès à l’église. La petite stoïcienne ne poussa pas un cri: elle retint ses larmes, rentra sa main sous son vêtement, et ce ne fut qu’au sortir de la messe que la nourrice s’aperçut que l’ongle avait été durement atteint et qu’il demeurait noirci par la contusion. Les cérémonies de l’Église l’intéressaient vivement: ce qui n’est pour les enfants qu’un spectacle des yeux fut de bonne heure pour Jenny matière de curiosité intelligente et occasion de questionner: puis ce furent les sermons. Trop heureuse de seconder de telles dispositions, madame Bruyère se prêtait avec la patience infatigable d’une mère chrétienne et avec une prudence achevée à toutes les recherches naïves de l’enfant, attentive à n’éluder nulle question, et à ne donner à aucune ces réponses niaises qui s’efforcent de déjouer la curiosité du jeune âge, mais diminuent la confiance: car l’enfant, dans sa perspicacité déjà éveillée, cesse d’interroger lorsqu’il se voit trompé; il se défie et cherche de lui-même. A l’école de sa mère, Jenny apprit les devoirs de la vie chrétienne. Dès l’aurore même de sa raison la loi de Dieu lui fut montrée comme une règle absolue. La grâce et l’expérience de la vie avaient également développé chez madame Bruyère une fermeté austère qui n’enlevait rien au charme affectueux et prenant de son action. L’âme de l’enfant se trempa dans l’âme de sa mère. Elle passait près d’elle de longues journées sans rechercher, sans désirer une autre compagnie. L’oisiveté n’était jamais permise: «Joue, mon enfant, lui disait sa mère, ne reste pas inoccupée». Mais le jeu durait peu: soit fatigue, soit besoin d’affection, Jenny revenait près de sa mère qui s’occupait alors à lui faire réciter de mémoire des morceaux de poésie, quelle avait appris avant de les enseigner à sa fille et qu’elle lui expliquait mot à mot pour lui en donner le sens. La pensée et la mémoire travaillaient ensemble: Jenny y trouvait un tel plaisir que parfois, toute seule, elle s’emparait d’un livre, en retournait gravement les pages, tout en répétant au naturel les pièces de poésie que l’enseignement maternel avait gravées dans sa mémoire. Un jour la récapitulation dura même si longtemps qu’une personne, ayant entendu, s’étonna qu’une si petite enfant pût lire si couramment: elle s’approcha et reconnu que le livre était tenu à l’envers et n’existait que pour la forme et comme élément de couleur locale. Naturellement on ne se borna pas à des pages de poésie; l’histoire sainte, l’histoire de France, le catéchisme avaient leur droit: ils eurent leur heure. Les fêtes liturgiques se succédèrent; le mystère célébré par chacune d’elles fut chaque fois expliquée: la pensée bénédictine semblait présider déjà à l’aurore de cette éducation. Une haute idée de la souveraineté de Dieu, de sa présence universelle, de la nécessaire soumission de la créature à son devoir, de l’impossibilité de s’y soustraire même un instant, en un mot tout le caractère de madame Bruyère s’appliqua sur la jeune âme. Elle fut deux fois la mère de son enfant. On a dit souvent que l’homme est dessiné tout entier dès le premier âge: mais les lignes du caractère ne sont pas visibles à la même heure. Chaque exemplaire humain est un monde singulier et à part, la vie se fait jour à travers mille variétés: seule une affection vigilante constitue la vraie méthode d’éducation. Il est telle nature lente où la vie sommeille longtemps et ne se dessine que sur un tard; telle autre révèle sur l’heure et en quelque sorte impatiemment sa forme individuelle. On ne tarda pas à reconnaître en Jenny Bruyère que ce n’était pas sans raison que Dieu avait pris avec elle ses sûretés. Les contrastes mêmes ne firent pas défaut. A l’heure de sa formation, et auprès d’une bonté compatissante, se rencontra, dès l’éveil même de la con science, un orgueil farouche qui n’était pas d’un enfant. Aussi longtemps que cette passion jalouse n’était pas en jeu, Jenny Bruyère était douce, facile, accueillante même: elle n’était plus qu’emportement, raideur et impertinence dès qu’elle croyait lésés les droits de sa petite personne. La fermeté même qu’elle se plaisait à admirer dans sa mère, le vif sentiment de son devoir, une conviction précoce de la droiture de son petit jugement, tout se tournait alors contre l’obéissance réclamée. S’humilier lui semblait une petitesse, demander pardon une lâcheté. Il y avait quelque chose d’invincible dans le mutisme farouche et la résistance résolue de l’enfant. Outré parfois de ces rébellions, M. Bruyère employait les verges, non sans quelque rigueur. Le procédé échouait toujours; même il aggravait la crise. Dès qu’il y avait eu soit menace, soit application du châtiment corporel, le retour en arrière devenait impossible. L’orgueil de la petite personne s’exaspérait à la pensée qu’on pût triompher d’elle par la crainte ou par la souffrance. «Vous avez la force, répondait-elle, mais je ne plierai pas». Devant l’obstacle de cette volonté raidie, son père effrayé disait: «Je ne sais vraiment ce qui brisera cette enfant-là ». Cette enfant-là avait quatre ou cinq ans. Ce qui devait la briser, sa mère le pressentait mieux; aussi n’usait-elle pour triompher d’aucun procédé humain: « Prends garde, disait-elle à sa fille, tu agis en païenne, mais le Seigneur rougit de toi. Tu ressembles à ces grands romains, capables de grands coups d’épée, mais qui ne savaient pas se vaincre eux-mêmes. Ils étaient moins coupables que toi, ils ignoraient l’Évangile». Alors s’élevait la lutte bien connue de la conscience aux prises avec la passion: comment regarder alors vers la face du Christ humilié, couronné d’épines, mourant sur la croix? La crise d’orgueil s’apaisait enfin, minée peu à peu chez l’enfant par ses propres réflexions, par la douleur de sa mère, par le regard du Crucifié.«Mon Dieu, gémissait l’enfant, pourquoi êtes-vous mort pour moi?» La douleur et le regret devenaient alors intolérables; l’indépendance et l’amour propre s’inclinaient pour un temps. Ces crises ne furent pas nombreuses; dès l’âge de six ans la grâce avait commencé à l’emporter déjà ; de cette dureté première il demeura néanmoins longtemps au cœur de Jenny une exigence hautaine de droiture, une âpreté secrète, et, dans la suite, une sourde indignation contre les personnes ou les sociétés où la loi de Dieu était méconnue. Le travail de Dieu se poursuivit sans trêve; l’action persévérante de sa mère, et plus tard la direction de l’abbé de Solesmes s’appliquèrent à déraciner jusqu’aux dernières fibres de l’intransigeance première; et alors advint en retour ce singulier phénomène que, sans rien perdre de son amour de la rectitude et de la droiture absolue, cette trempe autrefois implacable se plia à un tel degré de condescendance, de ménagement et d’affectueuse commisération que plusieurs l’ont taxée de faiblesse: tant elle redoutait de revenir à son intransigeance d’autrefois, tant l’action efficace de la grâce de Dieu avait assoupli et comme trempé le naturel premier. Mais à l’heure même où elle se débattait contre son indépendance, elle réprouvait sa malice et en avait honte: il lui semblait que son âme était visible à certains yeux, et malgré le bonheur qu’elle éprouvait de rencontrer un prêtre ou une religieuse, elle ressentait devant eux une grande honte, convaincue que le Seigneur leur montrait sa secrète indignité. Elle ressentit dès l’aurore de sa raison l’attrait de la pureté parfaite, l’amour de la virginité. Un instinct profond, né sans doute en elle de ce que sa vie avait été offerte à la Sainte Vierge, lui fit comprendre de bonne heure la voie de sa vie. Comme le saint Curé, elle témoigne, au milieu même des naïves réflexions de sa première enfance, de son éloignement pour le mariage: «Moi, disait-elle, je ne me marierai jamais, je resterai fille comme tant Henriette, ma marraine. Je ne serais qu’au Bon Dieu». Sa mère écoutait sans mot dire. Très attentive à obtenir de Jenny qu’elle fût aimable envers tous, elle n’intervenait jamais auprès d’elle pour vaincre des répugnances qu’elle comprenait et peut-être s’expliquait mieux que son enfant. Baisers et caresses de certains amis de son père lui causaient une extrême répugnance; l’un d’eux ayant voulu un jour user d’autorité, elle se campa devant lui et du revers de sa main, effaça sur son front le contact des lèvres qu’elle n’aimait pas. Elle n’avait de confiance et de gaieté absolue qu’avec sa mère. C’est pourquoi dans le monde, ou en société plus nombreuse devenait-elle soudain contenue, inquiète même jusqu’à la raideur. Plusieurs s’étonnaient de ce qui-vive et d’une attitude défensive si rare chez une enfant: «Quelle singulière petite fille, disaient-ils, avec ses deux yeux qui vous défient». La société masculine s’en amusait un peu, comme bien on pense, et les appréciations allaient leur train; elles ne faisaient qu’accroître encore l’éloignement résolu de l’enfant, et sa hautaine timidité: cette allure extérieure jointe à la sévérité intérieure qui la faisait prononcer sur les personnes et leurs actes, ne contribuaient guère à lui donner un abord gracieux et aimable. Ce n’était pas trop, on le voit, de la piété, de l’affection, et de toute la fermeté de madame Bruyère pour gouverner, discipliner et assouplir une telle nature. Et pourtant au milieu de ces soubresauts, il ne semble pas que Jenny Bruyère ait jamais eu besoin d’un effort, ni d’un enseignement méthodique pour s’entretenir avec Dieu. La méditation sur les mystères de la foi lui fut dès l’origine comme naturelle: l’exemple de sa mère y avait incliné son âme; l’enfant savait même trouver dans la prière, dans la familiarité habituelle avec Dieu une douceur si pénétrante que les larmes jaillissaient de ses yeux; rien au monde ne lui semblait valoir ces instants de délices spirituelles. Pourquoi l’Église n’avait-elle pas gardé l’ancienne discipline qui accueillait même les petites enfants à la table sainte? «J’éprouvais, disait-elle plus tard, un immense désir de m’unir à Dieu par la sainte communion. Il me semblait parfois que je ne pouvais plus me contenir à ma place, et si la crainte qu’on ne remarquât ma petite taille ne m’eût arrêtée, je crois que je me serais présentée à la table sainte. Le seul moyen que je prenais pour me consoler était de me blottir contre ma mère les jours où elle avait communié, afin, du moins, de trouver Dieu en elle.» Au jardin des Tuileries où elle se rendait parfois, elle rencontrait de jeunes compagnes, pour l’ordinaire un peu plus âgées qu’elle. Ce petit monde pourtant volontaire et mutin, s’inclinait volontiers devant elle. Sans doute l’âpreté naturelle de Jenny s’adoucissait alors, devant la déférence même que lui témoignaient ses compagnes. On se groupait autour d’elle: elle était l’arbitre dans les discussions: c’était à elle que les faibles et les opprimées en appelaient comme à une protectrice. Il y avait parfois des excommunications prononcées par son autorité: le jour en particulier où une petite malheureuse osa se moquer de l’infirmité physique d’une compagne. La coupable fut sans pitié mise en quarantaine Madame Bruyère apprit de bonne heure à son enfant l’amour des pauvres. Souvent dans les longues rues de Paris, lorsque les petites jambes de l’enfant demandaient grâce, et réclamaient l’aide d’une voiture: «Courage, mon enfant, lui disait alors sa mère, tu sais combien je suis à l’étroit dans nos petites charités, si tu veux continuer la route à pied, je te donnerai le prix de la voiture pour telle aumône que tu voudras.» Et malgré la fatigue, l’enfant poursuivait la marche de bon cœur. Elle apprenait à faire le bien à ses dépens, ce qui est la vraie forme de la charité; elle s’accoutumait aussi à se vaincre et à donner à autrui, non pas seulement de son superflu, mais de son nécessaire. Peu de temps après la révolution de 1848, dont elle vit les barricades, la santé de madame Bruyère fut très éprouvée. Après la naissance de sa seconde fille, Louise-Charlotte, plus communément appelée Lise, il fut décidé que l’on quitterait l’appartement de la rue du Helder pour aller habiter rue de Choiseul, chez le grand père maternel de Jenny. Ce fut double épreuve. L’intimité constante de la petite fille avec sa mère s’en ressentit, les rapports devinrent moins libres, limités qu’ils étaient par les exigences d’une maison étrangère, et aussi par les soins que réclamait la faiblesse de madame Bruyère. Une anxiété extrême assiégea alors le cœur de l’enfant. Elle se portait d’un bond aux plus redoutables éventualités. Que deviendrait-elle dans un milieu si peu chrétien, où elle se trouvait froissée à chaque heure, si sa mère, son seul appui, venait à lui échapper par la mort? La gaieté et l’insouciance de l’enfance disparurent presque aussitôt pour faire place à cette réserve farouche que nous avons observée déjà : un sentiment très affectueux faisait taire à sa mère qui en était l’objet, les craintes qui avaient germé dans son esprit. En même temps la précocité singulière de sa pensée aggravait encore l’épreuve. Nul ne prenait attention à une enfant de trois ou quatre ans, ni ne soupçonnait en elle une conscience affinée déjà , et un sens trop éveillé. A l’insu de tous, la liberté des conversations fournissait à un jugement très aiguisé déjà les éléments de ses appréciations: elles étaient sévères. Et peu à peu, à la barre de ce tribunal vivant, il fut reconnu que sa mère, madame Bruyère, avait seule titre et qualité pour lui commander: le reste ne valait pas la peine d’être nommé. L’enfant se décernait le droit de ne respecter que ce qui, à ses yeux, était respectable, et ne répondait que par une insolence à peine déguisée aux injonctions, selon elle, téméraires qui lui venaient d’ailleurs. Cependant ni les exhortations de sa mère, ni même les invitations secrètes du Seigneur, ne lui laissaient de repos: l’une et l’autre voix lui parlait de patience, de douceur, d’humilité, lui rappelaient la Passion du Sauveur, et assidûment faisaient le siège de son âme rebelle. Rebutée violemment par l’irréligion qui l’entourait, elle trouva pourtant dans des relations extérieures que Dieu nouait lui-même l’exemple des vertus auxquelles elle ne s’inclinait pas encore. Dès qu’elle avait pu lire, vers l’âge de quatre ans, les livres mis entre ses mains l’avaient inclinée au bien. Certains mots la ravissaient: sa pensée s’y reposait comme si elle y eut trouvé une inspiration, comme s’ils lui eussent été signalés par Dieu même. Tout ce qui faisait allusion à Dieu, à sa tendresse, à sa virginité, était recueilli avec avidité. La joie était grande lorsqu’elle lisait le nom de sainte Cécile, qu’elle aimait sans la connaître encore: dans la pensée de sa mère, c’est le nom qu’elle aurait dû porter au baptême; et elle se croyait avec la martyre romaine un secret lien de parenté. Elle se plaisait aux Vies des saints, des saintes surtout. Elle regrettait pourtant de ne rencontrer nulle part une sainte Jenny; les pensées surnaturelles et les naïvetés de l’enfance se rencontraient pour lui faire désirer de devenir une sainte, afin que dorénavant toutes celle qui porteraient le nom de Jenny eussent en elle une patronne. Des épisodes menus en apparence laissent parfois dans de jeunes âmes une profonde impression, alors surtout qu’ils correspondent à un travail secret de la grâce. «Peu avant la mort de mon grand père, a-t-elle raconté elle-même, j’allai un jour à la campagne avec mon père chez une vieille dame très pieuse. Le curé du village vint dîner ce jour-là chez elle: c’était la première fois de ma vie que je voyais un prêtre dans une maison séculière. Tandis que je courais dans le jardin avec d’autres enfants, ce bon prêtre m’appela, et devant mon père qui en fut très ému, se découvrit, mit la main sur ma tête et me bénit à haute voix. Longtemps je sentis l’impression de cette main consacrée; je n’oublierai jamais cette belle tête blanche, ni les yeux qui s’élevèrent d’abord vers le ciel, puis se reposèrent sur moi comme pour y verser toutes les bénédictions de Dieu.» Sur la fin de 1852, M. Huvé mourut, et les parents de Jenny retrouvèrent avec leur foyer une existence moins troublée. Mais dans l’intervalle la santé de madame Bruyère avait été gravement atteinte; Lise, sa seconde fille, réclamait ses soins et Jenny ne recouvra pas ce tête-à -tête affectueux dont elle avait tant joui autrefois. Une autre épreuve survint. Une femme de chambre, grande semeuse de discorde, eut bientôt reconnu ce qu’il y avait d’impétueux et de peu endurant dans le caractère de Jenny; sa diplomatie s’employa dès lors à irriter l’enfant jusqu’à l’exaspération, puis à invoquer l’intervention de madame Bruyère pour terminer d’autorité une crise qu’elle-même avait provoquée. Pourtant la main de Dieu poursuivait ingénieusement le travail commencé. Une vie de sainte Geneviève tomba aux mains de l’enfant, qui la lut avec avidité, et regretta que les temps fussent écoulés où les évêques, au cours de leurs excursions, consacraient les vierges au Seigneur. Alors aussi s’éveilla un amour de la mortification fort extraordinaire chez une enfant, si la lecture de la Vie des saints et l’affectueuse sévérité de sa mère n’avaient là encore accompli leur œuvre. Mieux que personne, madame Bruyère observait ce qu’avait de frêle la constitution de sa fille: mais soit habitude personnelle, soit pressentiment de l’avenir et désir d’aguerrir son enfant pour les luttes futures, elle ne lui permettait de se plaindre ni de la chaleur, ni du froid, ni de la soif, ni de la fatigue, et lui assurait qu’il n’est aucune de ces incommodités de la vie dont l’énergie naturelle et l’amour de Dieu ne puissent facilement triompher. Elle n’épargnait rien pour créer au cœur de son enfant une sainte rigueur pour elle-même. Elle lui rappelait les jours de sa vie mortelle où le Seigneur n’avait pas une pierre où reposer sa tête. Elle encourageait sa petite Jenny à la pensée des pauvres qui manquent de tout. «Quand tu te prives, lui disait sa mère, il y a un peu de mérite pour toi; tu sais que tu pouvais faire autrement. Mas les vrais pauvres le sont toujours, dans la santé et dans la maladie, quand ils le veulent et quand ils ne le veulent pas.» Elle ne reculait pas devant un peu de sévérité pour enseigner à son enfant l’art difficile de se vaincre, même dans les questions d’ordre purement physique. L’occasion se présentait d’elle-même. Il n’est pas rare de rencontrer chez des enfants une répugnance presque absolue pour certains aliments déterminés: dans quelle mesure cette répugnance vient-elle de l’imagination, de la conviction ou d’une réelle répulsion physique, c’était une analyse dans laquelle il ne plut pas à madame Bruyère d’entrer jamais. Il y avait une certaine soupe qui causait à l’enfant une réelle horreur et devant laquelle son cœur se soulevait. Que celui d’entre nous qui n’a rien éprouvé de pareil jette à l’enfant la première pierre. Un matin la soupe maudite lui fut servie. Jenny la regarda, se trouva trop faible pour l’aborder, préféra garder sa faim et laissa intacte l’odieuse portion. Midi vint, la soupe reparut, et il fut signifié que la soupe devait passer d’abord; à ce prix seulement on prendrait part au repas. Le jeûne commençait à peser déjà ; mais la petite obstinée demeurait convaincue que l’épreuve dépassait ses forces. Elle essaya néanmoins: le cœur s’y refusa, et elle endura sa faim. On goûtait à trois heures avec un peu de pain sec. Le pain sec eut été béni et savoureux ce jour-là : pour la troisième fois l’odieuse soupe revint. Mais aussi la faim était telle que la volonté et l’estomac furent vaincus ensemble; la soupe fut accueillie, séjourna, et à dater de là cessa de provoquer aucune répugnance. C’était mieux qu’une leçon de choses, et la moralité qu’en retira l’enfant fut qu’une résolution énergique triomphe de ces petites misères. «Petite païenne, petite sybarite» lui disait sa mère lorsqu’il arrivait à Jenny d’hésiter devant un sacrifice. Ainsi se formait en elle l’amour de la mortification, en même temps que la dévotion à la Passion du Sauveur. Chaque année, lorsqu’arrivait la Semaine Sainte, les rideaux de la chambre demeuraient fermés, la lumière n’y pénétrait que rare et filtrée. On dressait un autel tendu de rouge, surmonté d’un crucifix: autour du crucifix, des lumières; Jenny et sa sœur Lise se rendaient dans ce petit sanctuaire aux heures dites pour y prier, chanter des cantiques et essayer le chemin de la Croix. Ainsi arriva l’heure de la pleine raison, la septième année. Mme Bruyère prépara sa fille avec le plus grand soin à sa première confession. La confession inspirait une grande terreur; le confesseur aussi: Jenny éprouva, la chose faite, cette impression commune à beaucoup de grandes personnes, que s’il est parfois ennuyeux de se confesser, il est doux de s’être confessé. Le calme fut profond, et la paix à ce point mêlée de douceur que partout, et dans la rue même, l’enfant fermait souvent les yeux pour la mieux savourer. Lorsque la santé de sa mère la contraignit enfin et confier son enfant à une institutrice très pieuse, très intelligente, celle-ci n’eut qu’à poursuivre un travail que la grâce de Dieu et le génie maternel avaient déjà bien avancé. La vie de Jenny s’était jusque-là écoulée toute entière à Paris. Nous devons revenir un peu en arrière pour rapporter les événements qui amenèrent dans le Maine et vers Solesmes une vie que Dieu y voulait fixer. Cinq ans avant la naissance de Jenny Bruyère, vers 1840, l’aîné des fils de M.Jean-Jacques-Marie Huvé était venu s’établir à Sablé. Son père avait voulu l’éloigner de Paris où certains goûts de prodigalité et un caractère trop facile l’eussent facilement détourné du bien. M.Félix Huvé était un esprit cultivé, d’allure distinguée, de rapports agréables; il fut accueilli dans les meilleures familles du pays, en particulier chez le docteur Rondelou dont le renom est demeuré si populaire à Sablé. Le docteur Rondelou, un des convertis de dom Guéranger, avait conçu la pensée de fixer M.Félix Huvé dans le Maine en lui faisant épouser sa sœur, mademoiselle Rose Rondelou-Latouche. L’idée se ce mariage ne plut guère tout d’abord à M. Huvé père, qui en éloignant momentanément son fils de Paris, ne se souciait pas de le voir s’établir dans une petite ville de province, sans avenir, sans ressources. Il y consentit pourtant. Dans une société que l’abbé de Solesmes avait conquise à la foi, M. Félix Huvé fut gagné à son tour. Il lui naquit une fille que baptisa dom Guéranger. Tout comme la petite enfant dont nous racontons l’histoire, elle eut pour parrain M. Jean Huvé son grand père, et reçut elle aussi le nom de Jeanne. Après le baptême, dom Guéranger eut l’occasion d’aborder le parrain, qui avait grandi à l’époque néfaste où l’esprit voltairien envahissait la société. La parole et l’habileté persuasive de l’abbé de Solesmes firent leur œuvre ordinaire, et l’on put espérer voir l’aïeul revenir complètement à Dieu. Madame Bruyère, dont le souci unique était de gagner tous les siens à la foi, demeura reconnaissante à dom Guéranger de son intervention auprès de son père, et broda de ses mains une ceinture qui, dans sa pensée, devait rappeler à l’abbé de Solesmes les intérêts spirituels de la famille que l’ange de Dieu lui amenait. Le 15 août 1852, dom Guéranger usant pour la première fois de la ceinture qui lui avait été offerte, porta à l’autel, avec les vœux de madame Bruyère, le souvenir des deux petites enfants que leur mère et Dieu lui confiaient dès lors. «Le jour de l’Assomption, écrivait l’abbé de Solesmes, je me servirai pour la première fois de cette belle ceinture, et je serai heureux d’offrir en même temps à l’autel tous vos vœux et tous vos désirs. Je me joindrai à vous de grand cœur en faveur de votre respectable père, et demanderai la lumière et la force dont il a besoin pour être enfin tel que le désirent ceux qui lui sont si tendrement attachés» (dom Guéranger à madame Bruyère, 5 août 1852). Le dernier souhait ne s’accomplit visiblement tant la mort fut soudaine, monsieur Jean Huvé mourut le 23 novembre 1852. La douleur fut grande pour madame Bruyère qui habitait alors sous le même toit que son père et n’avait pu conduire à leur terme ses pieux desseins; mais elle adora les desseins de Dieu sur cette âme qu’elle avait tant désiré ramener à la foi et en reçut consolation et assurance. Dès avant la mort de son chef, nous l’avons vu, la famille avait commencé à se disperser: le fils aîné avait choisi le Maine, la plus jeune fille la Picardie. Un séjour continu à Paris était sans charme désormais, et la santé de Mme Bruyère réclamait des ménagements: vers quelle région se tourneraient les préférences de M. Bruyère? Où irait-il chercher un peu d’air, de lumière et de repos pour sa femme et ses deux petites enfants? L’ange de la famille était attentif, il fut habile aussi. Moins d’un an après la mort de l’aïeul, au mois d’août 1853, M. Félix Huvé adressa de Sablé à son beau-frère, l’annonce de la mise en vente d’une petite terre, nommée Coudreuse, avec habitation pouvant servir de maison de campagne, à trois lieues de Sablé. M.Huvé ne croyait faire qu’une plaisanterie fraternelle et témoigner en souriant à M.Bruyère la joie qu’il eût éprouvée à le voir près de lui. Il dut s’étonner de l’empressement que mit son beau-frère à prendre, comme on dit, la balle au bond. L’adjudication devait avoir lieu le 14 août au Mans. M. Bruyère n’avait que le loisir matériel, au prix d’un voyage fatigant, mi-partie en chemin de fer, mi-partie en diligence, de s’assurer que la terre lui convenait. Il partit avec sa femme sans qui il ne décidait rien, avec ses deux enfants qui ne quittaient pas leur mère. Dès le 7 août, la famille arriva à Sablé. Le lendemain fut donné à la visite de Coudreuse. A l’aspect premier de la maison, M. Huvé qui l’avait proposée sans l’avoir vue, fut tenté de regretter sa plaisanterie. C’était un vieux manoir du temps de Henri IV, un peu triste, un peu noir, délabré, et qui depuis de longues années avait été abandonné aux fermiers. Mais la situation était pittoresque, et le coup d’œil très exercé de M. Bruyère reconnut aussitôt le parti qu’il pouvait tirer de cette vieille ruine. Sa résolution fut prise: le samedi14 août, en compagnie de son beau-frère, il se rendit au Mans pour l’adjudication. La petite Jenny eut un pressentiment de tout ce que pouvait entraîner de joie et de tristesse la décision de l’heure présente. Elle souhaitait ardemment le succès, elle le demandait à Dieu; poursuivait sa mère de questions, attendait avec une sorte d’anxiété le retour de son père et la réponse qu’il apporterait. La journée fut longue. Sa mère trouva une diversion. Le samedi 14 août, madame Bruyère et madame Huvé vinrent à l’abbaye de Saint-Pierre, accompagnées par les enfants, assister aux premières vêpres de l’Assomption. Jenny n’avait que huit ans, mais elle était dès lors la confidente de toutes les pensées maternelles: avec sa mère elle demanda à Dieu que son père revînt à la foi, et que la décision qui allait être prise aidât à cette fin tant désirée. Dans l’esprit de l’enfant, au désir de la conversion de son père se mêlaient mille impressions naturelles à son âge. Sa mère lui avait parlé de Solesmes, de l’abbaye, du père abbé, des offices, de l’église de Saint-Pierre. Dès lors Solesmes lui avait paru de loin comme une sorte de paradis terrestre, et le père abbé comme un de ces anciens pontifes représentés dans les vitraux avec leur église dans leurs mains. C’était la première fois qu’elle assistait à un office pontifical. L’ancienne église de Saint-Pierre avait gardé jusqu’alors sa forme de croix latine: et pendant que la communauté occupait la nef, le trône de l’abbé était dressé devant le transept droit, le public était en face de Notre-Dame-la-Belle. L’impression que l’enfant avait conçu fut dépassée par la réalité. Le chant, la piété des moines, la splendeur des cérémonies se déroulant dans le cadre et comme sous les yeux des saints de marbre qui semblaient s’animer dans les nuages de l’encens, tout cet ensemble religieux la transportèrent dans un autre monde. Il lui semblait que le regard du père abbé la suivait partout; du moins ne pouvait-elle détacher ses yeux de cette belle tête blanche qui lui semblait enveloppée de lumière. Le ravissement n’était pas sans une souffrance secrète. Il lui venait à l’esprit que toute cette beauté extérieure agissait sur elle comme un glaive afin de la séparer de tout ce qu’elle avait aimé le plus jusque-là ; l’émotion persévéra longtemps après la cérémonie terminée. Et lorsque sa mère et sa tante, qui avaient demandé le père abbé au parloir, furent invitées par le frère portier à s’y rendre, Jenny témoigna une vraie terreur d’être contrainte à les accompagner. Elle aurait voulu voir le père abbé à la condition de n’être pas aperçue de lui. Le respect à une sorte de terreur religieuse lui firent extorquer de sa mère la permission de s’échapper avec sa sœur et les petits cousins qui, sous la garde des bonnes, s’en allèrent chez M. Léon Landeau. On revint à Sablé. La soirée fut longue, pleine d’émotion et d’anxiété. La voiture qui devait ramener du Mans M. Bruyère et M. Huvé éprouva un long retard. Il fallut l’autorité de la mère pour déterminer Jenny, presque épuisée, à se coucher. M. Bruyère ne rentra que vers minuit. Mais madame Bruyère se glissa sans bruit dans la chambre de son enfant pour lui apprendre que c’était chose faite, et que Coudreuse leur appartenait. L’enfant ne dormait pas; elle attendait la nouvelle. Dès qu’elle l’eut apprise, elle éclata en sanglots. Était-ce joie? Était-ce peine? Qui l’aurait pu deviner. Cette première visite à Saint-Pierre et cette veille de l’Assomption étaient pleines d’émotions si diverses que la pensée de l’enfant ne s’y retrouvait plus. Peut-être l’âme de sa mère, pour qui elle n’eut jamais rien de caché, pressentit-elle tout ce qui germait déjà dans le trouble profond de son enfant; mais attentive et discrète, elle garda en son cœur son secret. Coudreuse était acquis, mais demeurait sur l’heure inhabitable; de longs mois devaient s’écouler encore avant que M. Bruyère eût le loisir, ayant renoncé à sa carrière d’architecte, de s’occuper activement de réparer et d’aménager sa maison nouvelle. On retourna à Paris, l’acquisition faite, et la vie reprit son cours accoutumé. De loin en loin une visite à l’oncle Huvé amenait une promenade à Coudreuse, l’assistance à la messe du père abbé; mais la frayeur première durait toujours chez Jenny: Solesmes l’attirait déjà comme une seconde patrie: mais le regard de dom Guéranger lui demeurait insoutenable. Il n’est pas sans exemple que le Seigneur ménage parfois à ceux qu’il destine au gouvernement des âmes, pour leur enseigner la commisération, l’expérience de certains états de souffrance par ailleurs très éloignés de leur caractère. L’Apôtre nous dit que le Seigneur a voulu apprendre à compatir, non pas seulement par sa bonté, mais par une communion réelle à nos tentations et à nos infirmités. Rien n’avait semblé étranger à Jenny Bruyère plus que le scrupule.Sa conscience était délicate, mais sa pensée ne manquait certes ni de netteté, ni de fermeté: et sa confiance au jugement de sa mère était parfaite. Voici pourtant ce qui advint: l’épisode moral appartient, semble-t-il, aux derniers mois de 1853. Le matin d’un dimanche, soit fatigue, soit paresse, elle avait mis à se lever tant de lenteur que sa mère partit seule pour l’église. Jenny fut réduite à assister à une autre messe. Le précepte était donc accompli: mais une inquiétude s’éleva en son cœur: ne s’était-elle pas volontairement exposée, par paresse, à transgresser une loi de l’Église? L’inquiétude devint anxiété, puis angoisse: et sous la pression de son chagrin, la pauvre enfant se crut devenue l’ennemie de Dieu au point de n’oser plus le chercher dans la prière. Elle recourut à la confession, mais le confesseur à qui elle s’adressa, peu accoutumé sans doute à ces délicatesses, au lieu de calmer une conscience ainsi troublée, se moqua de tels raffinements auxquelles il sembla ne rien comprendre; les inquiétudes de l’enfant s’en accrurent. Elle vit la justice divine armée contre son indignité, la douleur monta même à un tel degré que les paroles de sa mère qui, d’ordinaire, apportaient avec elles la conviction, ne parvinrent plus à la calmer. Si les remèdes qui jusqu’alors avaient toujours triomphé devenaient aujourd’hui inefficaces, n’était-ce point que la situation était désespérée. Vers qui se tourner? Elle ne pouvait plus rien. De guerre lasse, et sur la prière de sa fille, madame Bruyère s’adressa à son confesseur; mais les consultations par procureur ont peu de chance d’être fructueuses: ni le confesseur ne comprit, ni la mère ne saisit sa pensée, et les explications théoriques sur le scrupule ne parvinrent pas à rassurer l’enfant. La question qui obsédait sa pensée était tout autre: était-elle encore en grâce avec Dieu? Si elle n’y était plus, comment y revenir? Il y eut en 1854 un jubilé à l’occasion de la proclamation du dogme de l’Immaculée Conception. Le clergé de Saint-Roch avait résolu de faire participer les enfants du catéchisme à la grâce du jubilé. Madame Bruyère crut avoir découvert le procédé pour calmer sa fille; mais Jenny n’avait que neuf ans, sa petite taille la faisait paraître plus jeune encore que son âge, elle avait été admise au catéchisme avant l’heure régulière; et lorsque madame Bruyère implora pour son enfant la grâce du jubilé, le confesseur se récria: «elle est bien jeune pour cela.» Il finit par consentir, mais alors une fièvre éruptive saisit l’enfant qui dut garder la chambre durant trois mois. Le confesseur se refusa pour ne pas effrayer sa petite pénitence à venir la confesser à domicile, pendant que la pauvre enfant, chassée ainsi de toutes ses espérances, n’ayant plus aucun recours, et interprétant le refus de son confesseur comme un témoignage nouveau de son indignité, se disait tristement: «Si ceux qui nous dispensent les grâces divines nous rejettent, à qui irons-nous pour les recevoir?» Dieu vint enfin au secours de cette grande détresse. Un samedi du carême de 1854, sa mère allait se confesser: Jenny l’accompagna et se présenta après elle au saint tribunal. Le confesseur était très opposé à la pratique de donner le sacrement de pénitence avant la première communion, mais averti sans doute par la mère et incliné par Dieu, il se départit de sa sévérité ordinaire, et reconnaissant à l’enfant qui était devant lui le discernement nécessaire, il lui donna pénitence et absolution. Le pardon de Dieu descendit sur elle, l’inonda de paix, de reconnaissance et de joie. La crise était finie. Elle laissa après elle une horreur instinctive du péché, fruit béni qui eût suffi à lui seul pour l’absoudre. Les raideurs de la première enfance disparurent presque définitivement: la vision précoce des faussetés du monde et du mensonge de ses conversations laissèrent pourtant en elle une part d’âpreté qui facilement enveloppait dans une même sentence de réprobation et les personnes et les travers des personnes; mais cela, espérait la pieuse mère, ne résisterait pas à la première communion, ni au premier contact avec la charité du Sauveur. La responsabilité dont madame Bruyère se sentait investie auprès de sa fille la soutenait contre l’influence de plusieurs membres de la famille qui s’étonnaient parfois de son austérité, parfois aussi de ses condescendances. Monsieur Bruyère avait confiance et laissait à sa femme pleine liberté. Chose remarquable, cet homme éloigné de toute pratique religieuse avait plus que beaucoup de chrétiens le sens exact de la place qu’occupe nécessairement la liturgie dans la vie chrétienne, et de l’action éducatrice qu’elle exerce sur nos âmes. Aussi donnait-il les mains libres à tout ce que sa pieuse femme pouvait régler sur ce point. Ce fut seulement vers l’automne de 1855 qu’il commença à restaurer Coudreuse. Avant de retourner à Paris, toute la famille se réunit à Sablé, peu avant Noël. Bien que Jenny n’eût pas encore fait sa première communion, sa mère lui avait promis qu’elle assisterait avec elle à la messe de minuit. Une messe de minuit à l’abbaye, quelle joie! Mais il fallait livrer bataille car les grands, les parents disaient très haut que les enfants ne vont pas à la messe de minuit. Jenny ne disait rien, c’était sous le secret que la promesse maternelle avait été faite: mais elle avait la promesse maternelle, et bien qu’un peu inquiète de la coalition de toutes les volontés, contre son espérance, elle ne répondit pas un mot. On dut s’étonner d’une contenance à laquelle nul ne s’attendait: les réparties d’ordinaire étaient promptes et, d’elle-même, l’épée sortait du fourreau. L’heure vint, les cloches de l’abbaye s’ébranlèrent: la voiture était au grand complet: tranquillement, sans répondre aux critiques, madame bruyère prit son enfant sur ses genoux: on partit. Ce n’était pas trop d’une petite part de souffrance et d’anxiété pour acheter la joie d’une messe de minuit. L’office de la nuit, la messe, les laudes semblaient n’avoir duré qu’un instant: elle remarqua à côté du père abbé une grande silhouette austère à la fois et aimable: vingt ans plus tard, elle la reconnut dans le cardinal Pitra. Lise était de moitié avec sa sœur dans cet amour de l’abbaye; aussi pour ces deux enfants naïves et aimantes, l’année 1856 apporta-t-elle une grande alarme. Le long séjour que l’abbé de Solesmes fit à Rome, cette année-là donna une consistance à l’intention que l’on supposait à Pie IX d’élever dom Guéranger au cardinalat. Qu’allait-on devenir, et qu’allait devenir Solesmes si dom Guéranger ne devait plus revenir? Dom Guéranger demeurait à la fois l’homme redoutable à la fois et nécessaire: l’homme à qui on n’osait parler, l’homme de qui on ne pouvait se passer. C’est lui, la pensée de l’enfant en avait vaguement conscience, c’est lui qui devait la séparer de tout le créé et l’unir à Dieu. L’ancienne impression de terreur ne s’évanouissait pas, chose remarquable chez une enfant de trempe résolue. On en eut la preuve un matin que madame Bruyère, chassée de Coudreuse par les réparations, et réfugiée à Sablé, vint avec sa compagne habituelle assister à la messe du père abbé. Jenny Bruyère se sentit très émue dès qu’elle entra à Saint-Pierre, prit sa place habituelle dans la chapelle de Notre-Dame-la-Belle, et demeura à genoux pendant la première partie de la messe. Au lavement des mains, elle leva les yeux et rencontra le regard si perçant et si clair de domGuéranger. Elle pâlit soudain et s’évanouit. Une fois de plus, la messe terminée, madame Bruyère vit seule le père abbé: l’heure n’était pas venue pour la petite Jenny d’aborder l’abbé de Solesmes; la première communion devait fournir l’occasion décisive. Depuis 1854, Jenny avait suivi assidûment, durant ses séjours à Paris, les catéchismes de sa paroisse. Le clergé de Saint-Roch au lieu de se borner comme presque partout à des interrogations et des réponses orales, exigeait de son petit auditoire qu’il entrât en collaboration réelle avec le catéchiste. Chaque instruction devait être brièvement résumée par écrit. À la fin de son travail, chacune des petites catéchisées indiquait une résolution et formulait une petite prière d’après ce que lui inspirait l’enseignement reçu et la conscience de ses besoins. Nous avons sous les yeux en écrivant ces lignes la série de ces petits travaux qui vont depuis 1854 jusqu’en 1858. L’encre a pâli; mais il est facile de suivre avec le travail de Dieu dans une âme loyale et généreuse, l’effort constant vers le bien, un souci admirable de se corriger, à l’heure surtout où elle voit venir le jour de sa première communion. Plusieurs de ces analyses, et notamment toutes celles de 1857, ont mérité des félicitations du catéchiste, dont le nom a été dans la suite connu de toute l’Église: il s’appelait Benoît Langénieux. Le jour de la première communion fut fixé: ce devait être le 30 avril 1857, jour de sainte Catherine de Sienne. Madame Huvé voulait offrir à sa nièce comme souvenir un reliquaire: elle s’adressa à l’abbé de Solesmes pour obtenir la relique. La dévotion de dom Guéranger aurait suffi sans doute pour le faire songer à une relique se sainte Cécile; mais il savait de plus que la grand-mère maternelle de Jenny avait porté le nom de Cécile, il savait que la famille avait conservé l’amour de ce nom, que madame Bruyère l’avait désiré pour sa fille, et sans doute aussi que Jenny y avait une secrète dévotion. Des reliques qu’il venait de rapporter de Rome, des linges teints de sang de la glorieuse martyre il se plut à distraire une parcelle qui fut placée dans le reliquaire, accompagné d’un parchemin très solennel comme authentique; la leçon muette qu’il donnait ainsi était achevée encore par une petite gravure d’un crayon très fin, représentant non loin de sainte Anne assise, la Vierge cueillant un lys; enfin la gravure portait avec quelques mots la signature de dom Guéranger. Tout ce petit trésor arriva à Paris le 26 avril, le deuxième jour de la retraite, quatre jours avant la date fixée pour la première communion. Quelle joie de recevoir la visite de la vierge romaine dont Jenny avait résolu de prendre le nom à la confirmation. Mais aussi quelle surprise, à la vue de l’image, de reconnaître que le père abbé, à qui elle n’avait jamais adressé la parole, avait néanmoins découvert tous les desseins qui germaient dans son cœur. Évidemment, pensait-elle, Dieu lui a livré le secret de mon âme et de ma vie. A quoi désormais servira-t-il de parler, et à quoi servira-t-il de ne pas parler si Dieu lui-même dit toutes choses à ses élus? Cette joie d’un jour eut un bien triste lendemain: sa petite sœur Lise avait eu la rougeole: Jenny la prit à son tour. En vain, dès les premiers symptômes, se raidit-elle contre la fièvre afin de gagner quand même le matin du 30 avril: son énergie fut déçue. Le 29 en venant éveiller son enfant, madame Bruyère s’aperçut d’un commencement d’éruption et la maintint au lit. Deux jours de plus, on n’aurait pas été seule pour souffrir: mais le mal avait choisi son heure avec une habileté cruelle, et lorsqu’il fut démontré que le lendemain on ne serait pas debout, le chagrin de l’enfant fut tel que le médecin, M. Hardy, redouta que la maladie, bénigne d’ailleurs, n’en devint plus grave. Pourtant il n’y eut pas de révolte: le Seigneur, se disait-on, est libre, il est souverain, il est en droit de l’éloigner de moi. Tout en compatissant à la peine de sa fille, madame Bruyère s’attachait à la consoler en lui montrant le bénéfice d’une plus longue préparation, en lui parlant de tout ce qui lui restait à conquérir sur elle-même; tristement on se résigna à l’inévitable. Et à l’heure même où elle s’inclinait devant l’épreuve en demandant au Seigneur qu’elle fût abrégée du moins et que la première communion ne fût pas reculée d’une année entière, la Providence toujours attentive, toujours ingénieuse, toujours aimante, faisait concourir à son bien les adversités de ces derniers jours. Maladie et convalescence durèrent environ un mois. Il ne pouvait plus être question de faire la première communion à Paris. Jenny n’avait pas atteint l’âge fixé par les coutumes paroissiales, et si l’on avait consenti à une dérogation pour qu’elle prît part à la communion générale, il était peu probable qu’on maintînt ces dispositions en faveur d’une communion privée. La question d’ailleurs eut à peine le loisir de se poser: le médecin ayant déclaré que l’air de la compagne était indispensable aux deux petites convalescentes. On partit pour Coudreuse. Jenny avait espéré que la première communion aurait lieu un peu plus tard, que le curé accepterait la petite surnuméraire, et que Chantenay réparerait ainsi l’échec essuyé à Paris. Nouvelle déception. On arrivait à Chantenay le samedi, la première communion avait lieu le len demain, et l’enfant assista avec larmes à ce festin dont elle était exclue pour la seconde fois. Mais Dieu préparait un dédommagement. Sur ces entrefaites, l’abbé de Solesmes averti, avisait au moyen de résoudre le problème. Autant que l’enfant elle-même il avait écarté l’idée de retarder d’un an: et alors même, disait-il que la cérémonie de la première communion aurait eu lieu déjà à Sablé, il s’engageait à préparer lui-même la petite enfant et à prendre toutes mesures convenables pour que Jenny reçût le Seigneur en l’église abbatiale un jour de fête. Heureusement, la première communion n’était pas encore faite à Sablé: elle ne devait avoir lieu que quinze jours plus tard. Cette bonne nouvelle hâta la convalescence. Restait néanmoins au cœur de Jenny la terreur de se trouver en présence du père abbé, de devoir lui parler, d’être préparée par lui. Les relations qu’elle avait eues jusque-là avec les prêtres, ses confesseurs, lui laissaient un souvenir plutôt pénible; et pour comble, elle ne doutait pas que dom Guéranger, avec sa perspicacité, n’aperçût dans son âme tout l’ensemble des dispositions qu’elle détestait mais dont elle ne se croyait assez affranchie. Jamais encore elle ne lui avait adressé la parole. C’est Dieu qui rompit la glace. Un jeudi, une dizaine de jours environ avant la première communion de Sablé, la famille Bruyère retournait de Sablé à Coudreuse. La voiture était arrivée sur la route qui longe la Sarthe à l’endroit même où s’élève aujourd’hui le monastère de Sainte-Cécile: on y rencontra l’abbé de Solesmes, un bâton à la main, à la tête de ses moines: c’était jour de promenade conventuelle. La voiture s’arrêta: Monsieur Bruyère en descendit, salua dom Guéranger. Madame Bruyère présenta au père abbé la petite enfant qui devait être quelques jours plus tard confiée à ses soins. Il s’approcha, son regard où il n’y avait ce jour-là que condescendance et affection fit évanouir tout effroi: «N’est-ce pas mon enfant que nous nous entendrons bien ensemble?» La réponse fut encore timide: «Oui, mon père.» Mais déjà , à la terreur d’autre fois l’affection et la confiance filiale avaient succédé: seule persévéra longtemps encore une disposition trop contenue, une réserve silencieuse et muette, comme la jalousie d’un secret que l’on défend. Pourtant chez elle, ce n’était aucunement défiance; mais une expérience précoce l’avait mise en garde; sa mère seule avait été jusque-là sa confidente; elle se persuadait d’ailleurs que toutes les âmes étaient sur un même plan, qu’elles se développeraient sous les mêmes lois: et ne croyait pas que l’abbé de Solesmes eût besoin, pour la connaître, de ses propres confidences. De son côté l’abbé de Solesmes avait pour les âmes un tel respect mêlé de prudence, il était si attentif à suivre la grâce de Dieu sans avoir la prétention de la devancer, qu’il s’abstenait de parti pris d’éveiller, même par une question, des pensées que l’Esprit Saint n’eût pas fait germer lui-même. Tout en s’inclinant avec une affection surnaturelle vers cette jeune âme que la Providence lui amenait, dom Guéranger devait se dire qu’il la pressentait seulement, qu’il ne la connaissait pas: sans le vouloir, et par la seule vertu de son silence, la petite citadelle ne livrait aucune des avenues qui eussent donné accès jusqu’à elle? Ce fut dans les sentiments du plus vif repentir et avec une vraie douleur d’avoir offensé Dieu, que se fit la confession générale, la veille de la première communion. L’âme était partagée entre le regret du passé et la pensée du don que le Seigneur lui ferait de lui-même le lendemain. Sous l’influence de cette double émotion, il y eut détente de la raideur habituelle, les larmes coulèrent, larmes de reconnaissance et de joie; madame Bruyère observait sans étonnement cette transformation du caractère de son enfant: elle savait bien que Dieu et la prière d’une mère finissent par avoir raison de tout. Le jour tant désiré se leva enfin: c’était le 28 mai 1857, dans l’ancienne église de Sablé aujourd’hui disparue, que le Seigneur prit possession à jamais de cette âme qu’il s’attacha tout entière en lui laissant pressentir que l’engagement qu’elle contractait avec son Dieu entraînerait pour elle la souffrance. Généreusement elle accepta l’épreuve, et en même temps qu’elle renouvela les promesses de son baptême, jura amour exclusif et entière fidélité à l’hôte divin de son cœur. Dieu entendit cette promesse secrète, en accueillit l’expression, en bénit la sincérité. Il ne voulut point pourtant que même ce grand jour n’eût son épreuve, ni que l’ange de la douleur en fût absent. Le soir, durant le salut du Très Saint Sacrement, la petite pensive se prit à réfléchir à ceci: «Combien d’autres ont pensé, ont parlé de la sorte qui dans la suite se sont détournés de Dieu et révoltés contre lui?» Une vive appréhension la saisit, lui montrant à la fois et la haine de Satan et sa propre faiblesse. De quoi se composerait l’avenir qui commençait vraiment aujourd’hui? Aujourd’hui, c’était le vrai point d’attache de toute sa vie: «suffirait-il pour braver les épreuves de l’inconnu de la promesse formulé tout à l’heure? Combien s’étaient flattés de demeurer fidèles, – ils étaient aussi sincères que moi,– et dont les promesses ont été emportées comme des feuilles mortes au souffle du vent?» Et à la pensée de l’affreuse chance, la pauvre petite enfant se prit à pleurer, mais en si grande abondance qu’elle provoqua l’étonnement de ses compagnes. Heureusement, au milieu de l’obscurité, le rayon de Dieu se montra. Il rappela que la crainte de l’avenir et la défiance de soi, bien que légitimes, ont néanmoins leurs limites, que l’âme chrétienne n’est jamais seule, que par la communion même, le Seigneur s’est fait le compagnon assidu de notre vie, l’âme de notre âme; et qu’après tout il ne l’avait pas guidée jusqu’à l’heure présente où elle ne cherchait que lui, pour la délaisser ensuite. L’assurance de Dieu fit cesser l’angoisse: et vraiment la grâce était opportune: car si la journée finit dans le calme, la communion du 28 mai 1857 ressemblait à une profession: elle fit œuvre de séparation, l’enfant devint plus étrangère à tout ce qui l’entourait, le langage du monde et ses félicitations lui semblaient sonner faux et vulgaire; et, après comme avant, elle continua à ne s’ouvrir d’elle-même qu’à sa mère, le seul être au monde, pensait-elle, qui pût lui parler. Pourtant à dater de la première communion, les rapports se poursuivirent avec l’abbé de Solesmes. Il fut convenu que Jenny se confesserait tous les mois: dans la suite monsieur Bruyère consentit même à la confession tous les quinze jours: il avait confiance en la discrétion de madame Bruyère, mais enfin il ne lui convenait pas de voir ni sa femme, ni ses filles verser dans les pratiques d’une dévotion qu’il jugeait excessive. Cependant il tenait à grand honneur que dom Guéranger suivît les études de sa fille, qu’il dirigeât sa pensée, qu’il lui fit rendre compte de ses lectures poursuivies dans tous les sens avec une insatiable avidité. Sagement l’abbé de Solesmes s’emparait de cette disposition studieuse, déterminait les lectures, réglait l’emploi du temps, et par une voie un peu détournée mais sûre, arrivait à reconnaître les secrètes aspirations de la petite âme quoique toujours contenue, toujours fermée. Il nous reste encore un règlement de vie remontant à 1858 et inauguré, pour qu’il fût plus religieusement observé, le 25 juin jour de saint Prosper. La distribution du travail, selon les diverses heures du jour, n’a rien de particulièrement notable: c’est le cadre ordinaire, mettant à l’abri du caprice les occupations journalières d’un enfant: il est facile néanmoins de reconnaître la discrétion qui se garde bien d’emprisonner dans des prescriptions menues une jeune activité: l’air circule dans le règlement: même le soir, afin sans doute de reposer une intelligence toujours en éveil, il autorise une heure de lecture plus douce dans «un livre de fantaisie». Ce qui d’ailleurs est plus expressif que la distribution matérielle des heures, c’est la nature des conseils donnés pour l’hygiène morale: «S’efforcer d’acquérir de l’ordre… Ne point se révolter pour une observation… User envers tous de douceur et de charité… Éviter la raideur… Acquérir par tous moyens l’empire sur soi… Ne jamais perdre une occasion de se vaincre… Ne jamais sortir de la présence de Dieu… Prier pour mes parents, pour le père abbé, pour la conversion des pécheurs. S’exercer à la sainte perfection pour l’amour de Jésus Christ Notre Seigneur qui vit et règne dans tous les siècles et qui veut bien être mon partage. Il nous reste aussi écrit de la main de l’abbé de Solesmes, un questionnaire étendu, une sorte de sillon tracé pour initier l’intelligence au sens de la doctrine et de l’histoire. Ces leçons fructifièrent, et l’empreinte de dom Gué ranger sur cette jeune âme ne s’effaça plus. Elle reçut le sacrement de confirmation à Chantenay, le 15 avril 1858, et à dater de ce jour le nom de Cécile prit la place de celui de Jenny. «Maintenant, disait-elle, je suis soldat de Jésus Christ. Faîtes, Seigneur, que je mérite ce titre: et puisqu’enfin on n’est soldat que pour combattre, donne-moi, mon Dieu, de me vaincre et de voir un jour dans le ciel ma sainte patronne.» Après la cérémonie, monseigneur Nanquette disait à l’abbé de Solesmes: «J’ai confirmé aujourd’hui une petite fille qui est vôtre. – Mais, monseigneur, comment le savez-vous? – C’est très simple, repartit l’évêque, il y avait là près de trois cents enfants parmi lesquelles une seule Cæcilia; je me suis dit: celle-ci est une enfant de l’abbé de Solesmes.» Si le bon évêque avait regardé plus attentivement encore, à la lumière de Dieu il eût discerné aussi dans le groupe des enfants qu’il venait de confirmer trois futures religieuses de Sainte-Cécile qui s’appelleront plus tard: mère Marie de La Corbière, sœur Apolline Martin, sœur Augustine Bignon. L’amour de la vierge romaine était alors allumé dans le cœur de l’enfant. Nous ne résistons pas à la pensée de recueillir les accents de piété dont elle la saluait en des pages de 1857 et 1858. Car dès l’année de sa première communion, Cécile Bruyère avait commencé à consigner par écrit le récit des grâces de Dieu et le souvenir des grands actes religieux de sa vie. Que le lecteur veuille bien ne pas se méprendre. Il ne s’agit aucunement ici d’une auto biographie, et moins encore de ce fade et romanesque journal où les jeunes filles d’un certain temps, si ce n’est de tous les temps, se racontent à elles-mêmes en guise de prière du soir les folies et les rêveries où s’est égarée leur journée. Ni Cécile Bruyère ne connut jamais cette littérature; ni la vigilance de sa mère ne s’y fut prêtée. Les cahiers dont nous parlons ne s’adressant qu’à Dieu, ils ne nous parlent que de ses grâces, de repentir, du devoir de se vaincre quotidiennement. La seule prière à sainte Cécile donnera le caractère de ces effusions pieuses: «Ô Cécile, vous êtes une de ces vierges sages que le Seigneur a trouvée veillant quand il a frappé à la porte de la maison. Née d’une famille illustre, jamais l’orgueil ne pénétra en vous. Sous des habits ornés d’or et de pierreries, vous cachiez un cilice. L’ange qui vous couronna de roses ainsi que Valérien fut ébloui de votre beauté. Et l’impie Almachius tremblait devant vos charmes et votre pureté. Le Seigneur vous préserva du souffle enflammé des bains, et ne permit pas que le licteur vous donnât le coup de la mort. Ô Cécile, ne souffrez pas que Satan possède jamais notre âme, et priez pour nous afin que nous devenions dignes des promesses de Notre Seigneur Jésus Christ. Ainsi soit-il.» En même temps que le souvenir des grâces de Dieu et l’expression du désir de se vaincre elle-même, nous trouvons en ces pages une prière constante pour son père dont elle sollicitait ardemment la conversion. Elle souffrait de ne le voir pas partager avec tous les siens les joies de la religion. Dieu dès lors exauçait sa prière, mais sans lui dire encore ni l’heure, ni où s’accomplirait la conversion tant désirée, ni les douleurs qui en seraient le prix. A dater de la première communion, les grâces vinrent abondantes. Cécile avait triomphé de bonne heure des raideurs farouches de sa première enfance, son indépendance était réduite, l’âme soumise, sans parvenir encore, malgré une bonne volonté qui ne se démentit jamais, à atténuer un désaccord persévérant entre ses aspirations et le monde où elle vivait d’ordinaire. Non que ce monde fût mauvais, mais c’était le monde, et cela suffisait pour heurter une délicatesse toujours en éveil. Peut-être avec plus d’habileté et de souplesse, avec une part de négligence volontaire, eût-elle réussi à sauver les apparences et à glisser sans appuyer sur l’élément de frivolité, de légèreté ou de mensonge convenu qui entre dans le commerce habituel des mondains. Mais sa rectitude était exigeante, son silence même prenait les airs de la réprobation, une nuance de gravité froissée se répandait sur ses traits et glaçait les conversations auxquelles elle était mêlée. Ni on ne se sentait libre devant elle, ni elle n’était à l’aise dans la société: il n’y avait pour elle de liberté et de gaieté qu’auprès de sa mère. Les proches ne se faisaient pas faute de railler ce que cette affection filiale avait d’exclusif. Madame Bruyère qui avait depuis longtemps appris à lire dans l’âme de son enfant, laissait dire et usait de la force que lui donnait cette affection afin d’obtenir pour l’amour du Seigneur ce que l’amour du monde obtient et inspire si facilement. Renoncer à un isolement jaloux, se prêter aux usages du monde avec sourire et bonne grâce, composer avec les habitudes et les goûts d’autrui, se dévouer à toutes exigences, malgré l’ennui, malgré la fatigue, malgré la douleur, n’était-ce pas dès la première heure faire déjà l’apprentissage résolu d’une vie qui ne devait jamais s’appartenir? Peu à peu le même mouvement de grâce qui triomphait de son caractère descellait aussi ses lèvres. Le 8 décembre 1858, pour la première fois, elle s’ouvrit à dom Guéranger de son dessein de n’être qu’à Dieu et de le servir uniquement. Mais alors qu’elle croyait livrer toute son âme, elle ne le faisait qu’en des termes si extraordinairement sobres, concis et voilés, que sans doute l’abbé de Solesmes n’y eût attaché nulle importance si par son expérience et un pressentiment secret, il n’eût été avisé d’abord. Il interrogea. Il constata sans peine que l’appel de Dieu vers la vie parfaite remontait jusqu’à l’éveil même de la raison, il laissa entrevoir à l’enfant de treize ans que selon le naïf désir qu’elle avait conçu autrefois, le temps des Geneviève et des Germain n’était point passé dans l’Église, et que même avant de sortir réellement du monde et d’entrer en religion, elle pourrait, l’heure venue, se consacrer à Dieu. Aux mains d’un directeur expérimenté, l’idéal de pureté entrevu par l’enfant devenait une force de plus, un levier puissant pour la porter vers le bien. Dom Guéranger promit à Cécile que si elle travaillait sérieusement à se vaincre, il lui imposerait une année de probation et lui permettrait, à l’âge de seize ans, d’émettre le vœu de chasteté. Elle accueillit avec grande joie cette promesse; tout en s’étonnant, à part elle, que le père abbé la fît attendre si longtemps, qu’il ne consentît qu’à un vœu temporaire et pour un an. Elle ne dit rien pourtant: elle ne fit pas confidence de ses impressions; à l’école de sa mère, elle avait appris de bonne heure à compter pour peu de chose ses propres pensées et à n’estimer que l’obéissance et la fidélité. Cette réserve sévère et contenue, si elle ne permettait pas encore à dom Guéranger de reconnaître toute l’âme de sa petite cliente, ne rendait que plus actif en elle l’effort de la grâce de Dieu. Chose rare chez les enfants, et peut-être chez beaucoup d’autres qui ont cessé d’être des enfants, elle se réjouissait dans sa prière des petites humiliations survenues, et, dans un sentiment de soumission absolue à la volonté de Dieu, s’inclinait avec calme dans les décisions qui lui faisaient échanger le doux repos de Coudreuse contre le tourbillon de l’affreux Paris, et l’intimité de sa mère contre la société d’hommes parfois irréligieux. «Maman n’est pas certaine, écrivait-elle au père abbé, de pouvoir me conduire auprès de vous pour l’Épiphanie, malgré sa bonne volonté. Si elle ne le peut pas, je m’y résignerai comme à la volonté de Dieu qui probablement ne m’aura pas trouvée digne de ce bonheur. Si je peux vous voir, mon père, je m’en réjouirai d’autant plus que j’en aurai d’avance fait le sacrifice. Durant l’année qui va se terminer [1858] j’ai fait bien peu de progrès en comparaison des grâces reçues. Le seul côté où j’en aurais fait un peu ce serait en me mettant moins de mauvaise humeur, et en ne commettant jamais de fautes volontaires.Et encore, mon père, je ne dois ce petit progrès qu’à la grâce de Dieu et à vos bons conseils sans lesquels je serais arrivée à moins que rien.» L’abbé de Solesmes aidait de ses conseils la naïve et pieuse enfant. A la veille d’un voyage à Paris, écueil ordinaire où se brisait sa bonne humeur, il lui écrivait: «La chose la plus importante pour Cécile est de ne jamais perdre le calme et de conserver la paix dans son âme. Qui se laisse troubler ne s’appartient plus et cesse d’entendre la voix intérieure de Dieu. Dans le cours de la vie bien des choses vous choqueront: faut-il pour cela perdre la paix de l’âme? Non assurément. Il n’y a de mal pour nous que dans ce qui nous sépare de Dieu: demeurons tranquilles. Il est un moyen de profiter de beaucoup de choses même qui parfois seraient nuisibles à d’autres: c’est de ne s’en irriter pas et de les juger d’après la lumière que Dieu nous a donnés. Par ce moyen Cécile acquerra de l’expérience; son jugement se formera, s’éteindra, elle comprendra mieux mille choses; elle aura mieux surtout ce qu’elle doit à la bonté gratuite de Dieu. Elle en deviendra meilleure, plus propre à faire le bien par son exemple et son influence quand elle ne sera plus une enfant.» Mais le premier mouvement demeurait toujours rapide et devançait la réflexion. Alors surtout que les visites et les conversations ne lui laissaient, durant le séjour à Paris, d’autre loisir que celui de la prière du matin et du soir, et que le dimanche se réduisait à l’assistance à une messe basse, l’impatience, même contenue, devenait une fatigue: une observation, même venant de sa mère, provoquait une contrariété intérieure rapide dont elle s’attristait ensuite. Elle veillait pourtant sur elle-même, elle demandait à Dieu dans une prière constante, la grâce de se vaincre. «Il ne faut être ni boudeuse ni muette, lui rappelait son sage directeur, mais posséder son âme et se laisser posséder par celui qui l’habite. Soyez douce et sereine en toutes circonstances… Pensez souvent, poursuivait-il, à l’inégale distribution de la grâce. Dieu ne refuse à personne ce qui lui est nécessaire pour le salut: mais il a des préférés. Qu’avez-vous fait pour l’être, pauvre méchante petite fille? Rien, et pourtant Notre Seigneur dépense tant pour vous! Voyez cela, et réfugiez-vous dans l’humilité comme dans un asile. Humiliez-vous; autrement vous seriez capable de tourner contre Dieu les dons qu’il vous a faits. Demandez-lui sans cesse qu’il veuille bien continuer à soutenir votre faiblesse. Soyez bonne et indulgente envers ceux qui ont moins reçu, et qui profiteraient peut-être mieux que vous s’ils obtenaient ce qui vous est donné.» Ces conseils étaient opportuns: on ne peut méconnaître que parfois la patience de la jeune chrétienne était mise à rude épreuve. Elle se fut résignée pour un temps, si les exigences de la société où elle se trouvait se fussent bornées à réduire le temps du travail et de la prière, et elle eût gardé le silence alors même que le ton habituel de certaines conversations eût trahi trop ouvertement le matérialisme des causeurs. Mais se taire lui devenait plus difficile lorsque, dans une réunion de chrétiens baptisés, elle entendait formuler l’axiome: J’accepte, moi, la loi de Dieu: mais l’Église, je n’en reconnais pas l’autorité; ou bien lorsque les prêtres ou les jésuites fournissaient le thème à de fades et tristes variations. Encore eût-elle supporté la lecture des romans de Walter Scott, bien que les personnages et leurs aventures déplussent à son imagination; mais le fardeau était intolérable si la lecture s’égarait jusqu’à des contes légers. Madame Bruyère en souffrait avec sa fille, et malgré sa douceur habituelle, ne pouvait réprimer cette réflexion: «Comment peut-on aller chercher de l’esprit dans une boue pareille?» Chez l’enfant, assez maîtresse d’elle-même pour garder le silence, l’épreuve atteignait jusqu’à la santé, et lui faisait écrire: «Si j’avais une maladie mortelle, je ne m’en plaindrais pas. Non parce que je suis lasse de la vie, ce serait être ingrate envers Dieu, mais j’entrevois tant d’écueils pour l’innocence, que j’aimerais mieux mourir que la perdre.» Nous n’avons pas de preuve que jusqu’alors la pensée de la vie religieuse et cloîtrée se soit éveillée en elle. Toute sa pensée se concentrait dans l’idée d’être à Dieu sans réserve. Pouvons-nous croire que les périls qu’elle eut alors à traverser, firent naître en elle le désir de la retraite et de la séparation avec le monde? Ce ne serait pas la première fois qu’à son insu et par réaction, le monde aurait pour Dieu l’office de recruteur. Du moins à l’aurore des quatorze ans, côte à côte avec un règlement plus austère et plus précis, daté du 12octobre, lisons-nous une prière adressée à la vierge du Carmel, trois jours plus tard: «Grande sainte Thérèse, vous savez combien je vous vénère; peut-être un jour me compterez-vous au nombre de vos filles; peut-être trouverai-je dans un des saints asiles fondés par vous un refuge contre le monde. Je vous prie de me prendre sous votre protection: on a tant besoin d’appui quand on fait partie de l’Église militante, et surtout quand on est résolu à combattre Satan et le monde et soi-même.» En même temps elle triomphait de son mutisme habituel pour écrire à dom Guéranger: «Mon Père, je vais maintenant vous faire une demande qui vous étonnera peut-être; mais il n’importe. J’ai toujours eu un grand désir de savoir le latin pour comprendre les prières de l’Église; et l’autre jour je pensais que si vous le permettiez, j’y travaillerais pendant les récréations.» Sans aucun doute la proposition fut agréée. L’avenir demeurait toujours inconnu; mais une à une se réalisaient toutes les conditions qui le préparaient; toute la vie de Cécile Bruyère se dessinait d’avance trait par trait. À la fin de 1859 l’épreuve qui ne l’avait jamais quittée, redoubla. Il n’est pas rare, lorsqu’une masse liquide entre en ébullition, que toutes les impuretés remontent à la surface, et peut-être lorsque les âmes sont puissamment remuées par la grâce de Dieu, tout ce qui reste en elles de scories et d’éléments égoïstes se traduit-il avec une plus grande précision. Les fibres profondes sont mises à nu, l’âme et l’esprit, les jointures et les muscles subissent une action intime; le rayon vivant, efficace, plus pénétrant qu’un glaive à deux tranchants, épure l’âme et la divise d’avec tout ce que Dieu n’aime pas. Mais alors même que le travail de purification vient surtout de la vertu de Dieu, l’âme n’est pas affranchie de la souffrance non plus qu’elle n’est dispensée de désavouer tout ce qui lui est montré comme inconciliable avec l’amour parfait. Parfois elle s’indigne contre cette lutte secrète, contre la rouille qu’elle découvre en elle; parfois aussi elle gémit de la représaille de Dieu. Ce n’est jamais sans peine que l’égoïsme consent à mourir. Toute cette nature orgueilleuse, indépendante dont elle croyait avoir définitivement triomphé, se réveilla. La sujétion continuelle de sa vie commença à lui peser. La volonté demeurait fidèle, mais l’âme, lorsqu’elle est délicate, s’inquiète même du conflit dont elle est le vivant théâtre. Les réflexions mondaines lui revenaient, importunes: «A quoi bon ces communions fréquentes? Pourquoi cette sévérité de toute la vie? Trois ou quatre communions par an ne suffiraient-elles pas?» Du moins serait-elle alors soustraite à mille devoirs menus, et affranchie durant de plus longues périodes de cette inexorable vigilance sur soi, condition de la vie chrétienne. Il y aurait enfin moyen de respirer un peu d’air libre. Le murmure continuel de ces réflexions avait commencé par étonner d’abord: il finit par agacer, puis par exaspérer. La fièvre redoubla. Où était la volonté au milieu de ce trouble? Comment ne parvenait-elle pas à dominer tout ce bruit? N’est-ce pas qu’elle avait fléchi elle aussi et s’était rangée du côté de l’ennemi? Naturellement l’humeur habituelle s’assombrit. Madame Bruyère s’en aperçut tout d’abord. Jamais elle n’avait regardé ses enfants que comme un dépôt confié par Dieu. Depuis que dom Guéranger l’avait investie de plus de l’autorité d’une maîtresse des novices afin de diriger sa fille Cécile dans ses aspirations vers la vie parfaite, la vigilance maternelle avait redoublé. Y eut-il un peu d’excès, nous n’oserions le dire: mais la vérité nous oblige à reconnaître que madame Bruyère n’imposait à ses enfants qu’une part de l’abnégation et de la générosité dont elle leur donnait le vivant exemple. Accoutumée à ne rien refuser à Dieu, à prendre sa foi au sérieux, à ne reculer devant aucune des prescriptions de la vie chrétienne, jusqu’à ignorer pratiquement la distinction théologique du péché mortel, du péché véniel, de l’imperfection; exercée à ne s’épargner pas elle-même, elle n’épargna pas davantage son enfant, auprès de qui elle se sentait désormais une double responsabilité. En même temps que l’épreuve intérieure grandissait au cœur de Cécile, l’austérité maternelle devenait inflexible. Elle avait réclamé autrefois au non du devoir, aujourd’hui elle exigeait au nom de cette perfection presque déjà vouée. Avec la perspicacité singulière acquise dans le commerce intime avec son enfant, elle s’apercevait sur l’heure des moindres variations de son humeur et lui en faisait un vif reproche. Tout conspirait ainsi contre la paix de Cécile, à l’intérieur et à l’extérieur. Encore si la prière lui avait ménagé la douceur et les consolations d’autrefois! Mais il lui semblait que le ciel était devenu d’airain pour elle, et l’amère sécheresse à laquelle elle était réduite aujourd’hui lui semblait un indice de son indignité et de l’éloignement que son orgueil secret inspirait à Dieu. Puis la nature protestait: «Même en ayant voulu le bien, on pouvait donc être incapable de l’accomplir! Ne vaudrait-il pas mieux prendre ses aises, et plutôt que d’aspirer à ces hauteurs de perfection, réduire la vie chrétienne à ce sage minimum pour lequel le monde lui-même devient indulgent? Car la vie devenait étouffante. Toujours s’incliner, toujours se briser, toujours se soumettre, sans espoir de s’affranchir jamais, sans parvenir, même au prix de l’effort et de la souffrance, à satisfaire l’exigence maternelle. On me demande de la gaieté, de l’amabilité; était-ce possible?» Et parfois la crise s’achevait dans les larmes. Parfois aussi s’offrait à son regard l’avenir qu’elle se préparait. Elle n’était encore qu’aux premières avenues d’une vie de perfection, et, déjà , sous le poids du jour et de la chaleur, la marche lui semblait intolérable. C’est donc ainsi que Dieu traite les siens? Que sera-ce le jour où il faudra rompre avec les plus vives affections, s’arracher à tout, désoler son père, et par une rupture violente, déconcerter tous les efforts tentés depuis si longtemps déjà pour le ramener à Dieu? Pourtant, au milieu même de cette angoisse terrible, qui se prolongea durant toute une année jusqu’à lui laisser croire qu’elle serait le partage de toute sa vie , la courageuse enfant demeurait fidèle à ses devoirs sans attraits, à ses résolutions sans charmes, à un Dieu qui semblait se dérober. L’amour qui se voilait soutenait pourtant une santé qui eût faibli sous de tels assauts; la main du Seigneur, en même temps qu’elle épurait l’âme de tout alliage, lui inspirait une extrême délicatesse de conscience. Dom Guéranger, dans la mesure où il était initié à ce douloureux travail, la soutenait de son mieux. Au commencement de 1860, toute la famille Bruyère quitta Coudreuse et se rendit à Paris. Pour plusieurs mois encore, il fallut dire adieu à l’intimité habituelle; visites, conversations, dîners, spectacles s’en vinrent de nouveau mettre Cécile à l’épreuve. Du moins dom Guéranger voulait que le séjour à Paris lui fût profitable comme éducation de son esprit. «La chère enfant est en âge de faire mille remarques utiles, écrivait-il à madame Bruyère. Il est impossible de tout voir d’une seule fois; mais comme elle reviendra, il serait à propos de lui faire voir tantôt une chose, tantôt une autre.» Il conseillait la visite du Louvre, et l’étude des monuments. L’heure était venue où se posait la question romaine, et où la politique et le journal préparaient ensemble cette unité italienne dont n’auraient à se féliciter ni la France ni l’Église. «Je ne vous recommande point de prier pour le Saint-Père, écrivait l’abbé de Solesmes à la petite exilée, je sais que vous êtes filles de l’Église catholique, comme disait sainte Thérèse en mourant. La chère sainte Cécile, votre petite mère du ciel, à qui je vous ai donnée, était toute filiale pour saint Urbain: vous, enfant, soyez de même pour Pie IX. Vivez aimablement unie à cette aimable protectrice: qu’elle vous fasse part de ses roses et de ses lys… Adieu, Cécile, je vous offre à Notre Seigneur, et vous bénis en Lui.» (18 février 1860). «Vous me parlez du Saint-Père, répondait Cécile, hier justement j’ai eu le plaisir de voir une de mes amies qui est allée à Rome et m’en a rapporté un chapelet béni par le Saint-Père. Mon amie a parlé à Pie IX, qui lui a accordé l’indulgence plénière pour le moment de sa mort, et lui a donné deux fois sa signature qu’elle m’a montrée. Mon cœur a battu bien fort, lorsque j’ai vu ces caractères tracés de la main de notre Père commun, et aussi son portrait qu’on assure être très ressemblant.» (22 février 1860). La conversation se poursuivait: «Je bénis Dieu, mon enfant, du sentiment filial que vous a inspiré à la vue de ces objets qui vous retraçaient le souvenir de son Vicaire sur la terre. L’amour pour le Souverain Pontife est une marque de la bénédiction de Dieu, de même que la froideur en ce genre annonce que la foi est languissante. J’ai regardé comme de bon augure que votre père eût le courage de prendre en mains la cause du Saint-Père au milieu des tristes contestations qui ont lieu en ce moment. Priez beaucoup, ma chère enfant, en ces jours de deuil: la prière seule peut écarter une crise qui serait funeste à bien des âmes. J’ai la confiance que vous profitez de vos communions pour obtenir la victoire sur vos défauts, pour acquérir la vigilance sur tous vos mouvements intérieurs et extérieurs, et cet esprit de soumission douce qui donne de la force à l’âme et l’aide tant à aimer Jésus. Je vous quitte, mon enfant, mais vous savez que mon affection paternelle ne vous quitte jamais. Je vous bénis de tout mon cœur et vous laisse à Notre Seigneur qui, mieux que moi, vous inspirera ce qu’il faut faire pour lui plaire et pour mériter d’être à Lui. Priez pour moi.» Mais les fatigues de la vie de Paris et les épreuves dont nous avons parlé laissèrent une trace dans la santé de Cécile. Madame Bruyère crut devoir consulter un spécialiste au sujet d’un commencement de surdité chez sa fille. Le docteur interrogé prescrivit un régime qui ne fut pas suivi tant il semblait menacer la santé générale de l’enfant: une certaine paresse ou lenteur de l’oreille lui dura toute la vie. Au sortir de Paris, un séjour à Roye, en Picardie, chez l’oncle Bertin, fut une trêve d’un instant, mais insuffisante encore pour faire oublier les ennuis de Paris. Malgré les effets de Cécile, le désaccord avec le monde persistait toujours. Les conseils de dom Guéranger la poursuivaient dans sa retraite nouvelle. «L’humilité, lui écrivait-il, profitera de ces expériences. Chère enfant, une seule communion est plus qu’il ne faudrait pour vous soutenir: gardez mieux les fruits de celles que vous faites. Le royaume de Dieu est en vous: cela étant, qu’avez-vous à craindre du dehors? Tenez-vous au dedans, en vous prêtant extérieurement à tout ce qui n’est pas mal; laissez-vous contrarier de bonne grâce, et soyez assurée que Jésus qui est au dedans vous dédommagera. Il en coûta à la nature pour mener une vie intérieure: on aimerait le repos et la liberté. Mais le Seigneur trouve que l’on avance plus dans cette contrainte en se détachant des douceurs de la piété. Il faut donc vouloir ce qu’il veut, demeurant recueillie au dedans et très souple au dehors.» Mais écrivant à madame Bruyère dom Guéranger se félicitait de voir se terminer les trois mois d’absence. «Je viens, disait-il, de faire deux voyages qui vont m’assurer des loisirs et de la résidence. Je n’ai pas besoin de vous dire combien je serai heureux de vous revoir.» Mais même à Coudreuse, ce n’était pas chose facile que de se revoir. Ne fallait-il pas compter souvent avec des susceptibilités qu’il importait de ménager? Les pieuses habiletés de la mère et les impatiences des enfants échouaient contre cet obstacle. Quelquefois un peu de cruauté se mêlait à l’épreuve. Le jour de la Pentecôte on était venu à la Grange; on s’était fait une joie d’assister aux vêpres pontificales, on était à cent mètres de l’abbaye, il n’y avait que la Sarthe à traverser, le son joyeux des cloches appelait le peuple chrétien: à la dernière heure une malencontreuse intervention avait tout déconcerté. Le lendemain, Cécile se réveillait brisée de l’effort qu’elle s’était imposé pour dévorer ses larmes et sourire quand même: toute émotion un peu vive se traduisait chez elle par une palpitation au cœur. En vain sa mère s’efforçait-elle de la dédommager: les mesures étaient mal prises, on partait trop tard, le temps était trop mesuré, le loisir seulement d’aller et de revenir. Au moyen de ces douloureux mécomptes, le Seigneur qui dispose avec un art infini les moindres événements de notre vie, enseignait à sa petite servante l’abnégation parfaite. «Le Seigneur veut bien m’accorder quand même un grand calme. Je vous le dis, mon Père, pour vous montrer combien Notre Seigneur daigne m’aider: car plus je vais et plus je me rends compte que je suis absolument incapable par moi-même de faire le moindre bien.» (10 juin 1860). Les dispositions étaient excellentes pour commencer l’année de noviciat privé qui devait s’étendre du 12 octobre 1860 au 12 octobre 1861, où Cécile atteignait sa seizième année. Malgré la sévérité ordinaire de son jugement sur elle-même, elle écrivait à l’abbé de Solesmes au commencement d’octobre: «Je suis, mon Père, dans d’assez bonnes conditions pour commencer mon épreuve; et la pensée du 12 de ce mois me transporte tellement que tout prend pour moi des formes riantes; et puis le Seigneur me montre bien les difficultés que j’aurai à surmonter. Pour moi c’est toujours de bon augure. En tout cas, et quoi qu’il advienne, je suis entre ses mains: j’irai me réfugier dans son Cœur Sacré quand les difficultés se présenteront. J’ai la ferme confiance que nous rions vous voir en cette belle journée du 12, qui ouvrira une année plus belle encore. Si vous saviez, mon Père, combien m’est douce la perspective que vous m’avez ouverte! Elle m’émeut à un tel point que, lorsque j’y pense, je ne peux plus prier; nulle parole ne peut alors rendre ma reconnaissance, et je garde le silence. Combien toutes les choses du monde me paraissent vaines alors, et comme elles me sont indifférentes!» (2 octobre 1860). Un règlement de vie déterminé par l’abbé de Solesmes, et copié ensuite par Cécile, fixa les pratiques pieuses auxquelles se devait employer l’année de noviciat; la discrétion et l’austérité devaient en définir ensemble les exigences. Le cadre de la journée était presque celui d’une vie religieuse, moins l’office divin: on s’étonnera peu, le caractère de la novice nous étant déjà connu, de l’importance singulière que dom Guéranger donnait à la mortification intérieure, qui résumait pour lui tout le travail de l’année: 1°) – soumission absolue en tout; 2°) – effort continuel de bienveillance; 3°) – disposition habituelle à rompre sa volonté. Dieu inclinait lui-même son serviteur à former dans le cœur de l’enfant les vertus dont sa vie devait être le constant exercice. Le noviciat commença dans un saint enthousiasme: «La journée du 12 octobre a achevé son cours, mon Père; je me suis dit qu’elle ne reviendrait probablement pas sans que le plus grand bonheur de ma vie y soit attaché. Me voilà donc entrée dans cette année que j’attendais avec tant d’impatience. Je tâche d’observer mon règlement le mieux que je peux. Je ne pourrai pas communier pour la sainte Thérèse, et j’en ai un peu de regret, car j’ai pour cette sainte une dévotion toute filiale.» (14 octobre 1860). Naturellement on n’était novice carmélite que devant Dieu; le voile du secret s’étendait sur les pratiques religieuses nouvelles; et on devait, quoique sans entrain, se prêter aux exigences de la vie mondaine. «Nous allons demain coucher à Sablé. Je serai du moins bien près de l’abbaye puisque j’irai passer la soirée chez la bonne madame Landeau. Il m’arrivera plus d’une fois, entre les contredanses, d’aller regarder vers votre fenêtre pour prendre du courage et de la gaieté.» Le lendemain des contredanses, on revenait à la «Vie de sainte Thérèse» et à la discipline. «Le fruit que vous devez retirer de cette lecture, lui écrivait dom Guéranger, c’est de comprendre à quel point Notre Seigneur aime les âmes. Il a voulu que tout cela fût écrit pour nous apprendre ce qu’il est pour sa pauvre créature. Je vous le demande, mon enfant, avait-il besoin de saint Thérèse? Cependant voyez quelles recherches, quelles bontés, quelle patience! Pensez à cela, et faites-vous en l’application. Quelle fidélité ne faut-il pas pour répondre aux avances d’un tel Seigneur? Que serait sainte Thérèse s’il ne l’avait pas cherchée, ramenée, redressée? Et que serait Cécile s’il ne faisait pas tout en elle? Qu’elle lui donne dès aujourd’hui sa volonté, qu’elle veille à corriger jusqu’à ses désirs pour les soumettre au bon plaisir de Notre Seigneur qui veut être le Maître… Voyez, mon enfant, comme le temps marche: déjà décembre. Vous trouvez que les moins sont longs. Remplissez-les bien: ils passent rapidement. Travaillez à votre instruction: devenez une grande demoiselle qui ne fasse plus de fautes d’orthographe et qui se donne le temps de finir ses phrases.» L’abbé de Solesmes ne réussit qu’à demi: une heure vint où sa fille prit le loisir de finir ses phrases, et même de les finir bien; peut-être réussit-il moins pour les fautes d’orthographe, qui l’exposèrent parfois à d’importunes taquineries. La fête de Noël ramena ses joies ordinaires. Mais dès le lendemain revint aussi l’épreuve annuelle, le voyage à Paris avec son cortège d’ennuis, de visites à faire, de visites à recevoir, de laborieuses inutilités. Mais l’âme supporte tout en vue d’une grande espérance. Ce n’est pas que l’indépendance première ne se réveillât parfois; même domptées, les passions ont leur retour offensif. Seulement avec l’expérience des luttes passées et la vigilance qu’elle exerçait sur tous les mouvements de son cœur, un amour croissant de la mortification la maintenait habituellement très attentive à Dieu, très maîtresse d’elle-même. Dès que commença l’année 1861, la première pensée le matin, la dernière pensée le soir, se portait vers le jour béni où elle espérait se donner à Dieu. A côté de ses ennuis, Paris lui offrit d’heureuses rencontres; elle fit une visite aux carmélites de la rue de Messine, où elle connaissait une religieuse. Elle ne réussit pas à se défendre d’un peu d’envie lorsqu’elle vit réaliser au Carmel l’idéal de la solitude avec Dieu. Son âme s’échauffait au contact de cette vie qu’elle espérait partager un jour. Elle y préludait par la souffrance volontaire, rachetant ainsi son séjour dans le monde, et se persuadant que, même au milieu du monde, elle était reconnue de Dieu. Nous ne nous lassons pas de recueillir les conseils que l’abbé de Solesmes prodiguait avec une charité croissante. Il aurait pu sans doute féliciter déjà : il se bornait à encourager, et, avec une insistance qui ne se lassait pas, ramenait Cécile au calme intérieure et à la docilité. «Courage, ma chère enfant, lui écrivait-il, continuez la réforme de vous-même; soyez humble surtout, humble de pratique: faites avec constance la volonté d’autrui; prêtez-vous de bonne grâce; soyez aimable avec une nuance de gravité douce, et le séjour loin de Coudreuse ne vous aura pas été inutile; vous reviendrez plus souple, plus détachée de vous-même, et Jésus qui habite dans votre cœur, s’y trouvera plus à l’aise. Vivez avec lui, mon enfant, écoutez-le, et ne vous passez rien. Faites en sorte d’arriver à l’empire sur vos premiers mouvements.» (9 janvier 1861). La parole de dom Guéranger demeurait austère: il était de ceux qui exigent beaucoup parce qu’ils savent que les âmes dépasseront toujours leurs exigences; mais dans les lignes qui étaient adressées à la mère de Cécile, il livrait le secret de sa joie: «Je remercie Dieu du fond de mon cœur pour les grâces qu’il lui fait, disait-il; mais vous voyez que je ne la gâte pas… Gardez chèrement le dépôt de Dieu qui vous est confié, et remerciez ce Souverain Seigneur de l’honneur qu’il vous a fait.» (9 janvier 1861). A la moindre alerte, sa parole devenait plus sévère: «Il y a de belles fleurs à cueillir en 1861, disait-il, mais il faut en être digne. J’espère bien que vous le deviendrez par la grande miséricorde de Dieu, mais il est indispensable que cette méchante nature y passe tout entière… Il y a en vous un terrible ennemi à abattre: je ne l’avais jamais mieux reconnu: c’est pour cela que je vous recommande de ne pas lui faire le moindre quartier, et de le surveiller constamment quand il sera par terre, dans la crainte qu’il ne se relève.» L’affection patiente de dom Guéranger avait fini par voir raison du silence où l’enfant s’était si longtemps renfermée. Les lettres devenaient aisées et livraient au naturel l’état de son âme, bon ou mauvais. Elle rendait compte de ses lectures. Après saint Catherine de Sienne, après saint Thérèse qui l’avait charmée, les Oraisons funèbres de Bossuet excitèrent son enthousiasme. Sans essayer de le refroidir, il me semble bien que l’abbé de Solesmes, dont l’ultramontanisme était intransigeant, fit des réserves au sujet de l’évêque de Meaux. Ceux qui n’ont connu de dom Guéranger que l’âpre vigueur qu’il déploya contre le naturalisme de son temps, seront surpris de le voir suivre avec une si persévérante bonté les progrès de la grâce dans une âme. Ni les soucis, ni les travaux, ni les fatigues ne décourageaient la régularité de ses lettres. Elles sont brèves et denses comme il convient de les écrire lorsque la vie est laborieuse et que d’ailleurs on est compris à demi-mot, mais elles sont empreintes d’une si affectueuse longanimité, elles donnent si exactement la réplique à la lettre qui les a provoquées, que l’on y reconnaît sans peine que, pour le sage directeur, les âmes avaient une valeur absolue, et qu’il traitait les intérêts de chacune comme si elle eût été pour lui seule au monde. Au milieu même des épreuves qui assaillaient alors l’Église, ce lui fut sans doute une consolation de reconnaître que ses efforts n’étaient pas vains: l’âme de son enfant était à l’unisson de la sienne. De Roye, où elle passa le mois de février, Cécile écrivait à dom Guéranger: «Mon cœur a été brisé hier par cette nouvelle: Gaëte est prise. Voilà donc que la fragile barrière qui s’opposait à la marche sur Rome vient d’être franchie. Ah! si j’étais homme, je serais déjà parti pour soutenir notre Très Saint-Père, mais je ne suis qu’une pauvre enfant, et malgré mes prières et mes larmes, la mesure d’iniquité se comble… On ose dire autour de moi que cette guerre est la fin du christianisme et que bientôt les idoles reviendront.» Cette prophétie toujours renouvelée, toujours déçue, ne devait pas inquiéter beaucoup l’abbé de Solesmes, mais ce lui fut une joie de voir l’ardent intérêt que prenait Cécile à la cause de l’Église. Elle unissait à ses prières pour le Souverain Pontife un souci constant pour la conversion de monsieur Bruyère. Dès son retour à Coudreuse une pensée d’apostolat germa dans son esprit. On avait recruté à Chantenay un petit groupe de jeunes personnes pour chanter à l’église durant le mois de mai et aux fêtes de Notre Dame. Cécile songea à en faire le noyau d’une petite congrégation, et en soumit le projet à dom Guéranger qui l’approuva. A mesure qu’approchait la date des seize ans, l’abbé de Solesmes exigeait avec plus d’instance la réforme du caractère: «Le temps presse où pour rendre Notre Seigneur maître de vous; et il ne le sera que lorsque votre volonté propre sera sous vos pieds et pour toujours; lorsque vous serez souple, ouverte, sympathique, prévenante, empressée à faire plaisir, et enfin affranchie de cette concentration qui est plutôt de la raideur que du recueillement. Vos communions, vos exercices ont pour butde vous conduire là : c’est alors que le Seigneur régnera véritablement en vous sur les ruines de votre mauvaise nature; je le lui demande bien instamment.» Il écrivait à madame Bruyère: «Au sujet de Cécile je n’ai à vous dire qu’une chose, c’est que j’approuve entièrement le système de fermeté dont vous me parlez. Elle en a besoin, c’est son bien, ne faiblissez pas. Il est temps et grand temps qu’elle devienne forte contre elle-même.» La sévérité de dom Guéranger pourra sembler exagérée: mais il faudrait aussi n’avoir jamais suivi une âme humaine dans l’éducation de sa volonté pour ignorer qu’une exigence opportune trempe l’âme pour les luttes de l’avenir. L’homme est tout entier dans l’enfant; et il est des tentations et des épreuves de l’âge adulte dont ne sortent victorieux que ceux qui ont eu une enfance sévère. Il se pourrait que la suppression des friandises et le châtiment au pain sec, procédé hygiénique d’ailleurs , aient pour la formation de la conscience morale, plus d’efficacité que ne le suppose un siècle amolli, ignorant de toute mortification. Quoi qu’il en soit, l’heure n’était aucunement venue de se relâcher alors que l’ennemi attisait de son mieux l’orgueil de cette forte nature, et que l’enfant sentait se reproduire en elle, avec effroi, le conflit intérieur dont l’Apôtre gémissait en disant: «Je ne comprends rien à ce que je suis. Je ne fais pas le bien que je veux, je fais le mal que ne je veux pas». Sans avoir lu encore l’Épître aux Romains, Cécile écrivait à son directeur: «Je ne puis m’expliquer moi-même l’état dans lequel je vis depuis samedi dernier: Tout ce que je fais m’est un sujet de combat, tout me semble ardu et difficile. Ma mère me fait-elle une observation, il s’élève aussitôt une tempête dans mon cœur, et il m’est impossible qu’il n’en paraisse quelque chose à l’extérieur. Le règlement me prescrit ceci; à ce moment même je ne sais quoi en moi veut faire autre chose. Tout ce que l’on me dit me provoque à contradiction. Et pourtant, mon Père, le croiriez-vous? la main sur la conscience, j’ai le désir de faire mon devoir: mais il me semble que je ne puis me gouverner. Je prie Notre Seigneur de m’envoyer sa grâce, et la grâce paraît n’avoir plus d’empire sur moi. Ah! mon Père, je souffre d’une manière bien pénible, en ayant le désir de bien faire et en ne le pouvant pas. La figure de ma mère a pris avec moi une expression justement sévère, parce que je ne fais pas mon devoir. Seulement cette sévérité bien méritée perce mon âme de part en part, met un sceau à mes lèvres: je n’ose plus parler lorsque je vois maman. Je reconnais que tout cela est la punition de mon peu de zèle à me corriger; mais je suis effrayée de voir le temps s’écouler et n’amener aucun bien. Une pensée, mon Père, contribue à augmenter beaucoup ma peine, c’est la crainte de voir le beau jour remis à l’année prochaine. Enfin j’ai le cœur tout déchiré de me voir telle que je suis, et n’ai pas le courage de vous en écrire davantage.» La lettre fut retardée; le post-scriptum disait: «On ne se doute pas, mon Père, de la résistance que je trouve quelquefois en moi, résistance d’autant plus singulière que je n’ai aucune mauvaise volonté. Le diable me dresse mille embûches: après les pensées de découragement, il me détourne de mon chemin en me faisant faire toutes sortes de sottises, secondé, comme il l’est, par mon orgueil. Cette fois j’aurais pu croire que Notre Seigneur lui avait cédé tous ses droits sur moi, car je n’étais pas libre de faire ce que je voulais. Je sais, mon Père, que tout cela ne m’excuse pas; mais il faut bien que vous connaissiez le fond de mon âme.» (31 mai 1861). L’abbé de Solesmes avait trop d’expérience de ces crises pour ne pas conseiller à madame Bruyère de mettre un peu de douceur dans sa fermeté. Sans désarmer aucunement, il écrivait à l’admirable mère: «Bornez-vous à surveiller ce qui serait raideur de volonté, ou encore négligence ou mollesse; et du reste, causez ensemble et épanchez-vous dans votre mutuelle affection en songeant que Notre Seigneur est entre vous deux. La seule différence entre vous est que l’une doit être assise et l’autre à genoux. Vous entendez cela toutes deux, et moyennant cela la fleur d’octobre s’épanouira à la rosée de l’humilité.» Ces avis étaient entendus; les crises se calmaient, un rayon de lumière dissipait l’obscurité, l’œuvre de Dieu s’accomplissait dans la souffrance. Chaque fois avec le lambeau de l’égoïsme qui se détachait, l’âme entrait, comme il arrive toujours, dans une délicatesse plus grande. Par son affection et sa confiance, elle s’associait vraiment à l’œuvre de ses éducateurs.A la fête de saint Prosper, l’abbé était absent, mais une lettre de sa petite cliente s’en venait lui souhaiter toutes grâces spirituelles, une robuste santé et une bien longue vie, «afin, disait-elle, que vous continuiez à faire le bien autour de vous, et par cela même à embellir votre couronne du ciel. Je n’ai pas la prétention, mon Père, même en passant ma vie à prier pour vous, de m’acquitter envers vous: mais je veux vous prouver que je ne suis pas trop ingrate, et que je ne pourrai jamais oublier tout ce que je vous dois.» Elle redoutait de devenir expansive, elle autrefois si muette, et, après le travail qui l’avait fait parler, d’obliger l’abbé de Solesmes par un juste retour à lui fermer les lèvres. «Je commence à croire sérieusement à mon bonheur; aussi vois-je le temps s’écouler rapidement avec une indicible joie, qui me fait accepter toutes choses avec une gaieté calme qui sûrement ne vient pas de moi.» (6 juillet 1861). A cette époque lointaine, et avant même qu’elle ne se donnât à Dieu pour toujours, ses lettres de conscience nous laissaient apercevoir l’aurore d’une grâce de recueillement qui, dans la suite de sa vie, devint caractéristique. En même temps que la souplesse aisée et presque joyeuse qui la faisait se prêter par soumission à la volonté du Seigneur et par affection pour les âmes, à de longs entretiens au milieu desquels son attention ne se démentait pas un instant, naissait en elle une étonnante facilité de retour à Dieu, l’entretien une fois terminé, comme si le seul poids de son amour, selon la parole de saint Augustin, avait suffi pour reporter à son centre et vers l’éternelle Beauté. Toutes les glaces se fondaient en même temps, l’amour de Dieu amenait à sa suite l’amour du prochain, et Cécile s’étonnait de ne plus retrouver chez ce prochain, naguère si écarté, si étranger, si importun, les aspérités qu’elle lui attribuait de très bonne foi. L’amour de la mortification allait croissant: l’Abbé de Solesmes devait parfois, par esprit de mesure, en tempérer les audaces, et ne demandait à l’attrait surnaturel de la souffrance qu’à guider l’âme vers sa fin: «N’avez-vous pas un centre de paix au-dedans de vous-même?lui demandait-il, n’en sortez pas si aisément, ne vous troublez pas à propos de tout. Quand vos émotions sont justes et légitimes, tempérez-les toujours en les rapprochant de ce divin centre qui les épurera, et fera qu’elles ne porteront pas coup à votre santé. Si vous lâchez trop la bride à votre excessive sensibilité, vous ne vous en trouverez bien ni pour le corps ni pour l’âme. Je serais désolé que vous ne fussiez pas sensible, mais il fait la règle en tout… Je vous enjoins de laisser complètement de côté pendant dix jours tout exercice de mortification autre que l’ordinaire.» (3 septembre 1861). A la veille de se donner à Dieu, au commencement d’octobre, lors de la retraite de préparation, une grâce de calme et de paix descendit et entraîna la déroute de toutes les révoltes et de toutes les anxiétés. C’était l’aurore d’une vie toute nouvelle, où l’âme devenait maîtresse d’elle-même parce qu’elle était pleinement soumise à Dieu. Une grande émotion s’empara d’elle à la pensée que quelques jours seulement la séparaient de l’instant où elle appartiendrait au Seigneur comme épouse. Elle eût souhaité alors réparer tout le passé et effacer ses fautes dans un amour sans mesure. Combien étaient désavoués aujourd’hui les mouvements de hauteur et d’orgueil contre le prochain, les résistances et les indocilités d’autrefois, la raideur et le mutisme où elle s’était complue trop souvent. Au lieu de ces traductions de la nature égoïste, dans le renouvellement de tout son être, elle avait conscience de revivre dans la souplesse, l’aisance, la liberté intérieure et une absolue confiance en Dieu; la prière avait reconquis toute son ancienne douceur. Du mystère sacré de sa vie, Cécile n’avait rien laissé pressentir: le secret n’en était connu que de sa mère et de dom Guéranger. Quelques jours avant le 12 octobre, l’abbé de Solesmes crut que la confidence pouvait être faite à une autre personne, madame Léon Landeau, son affection et sa piété justifiait l’exception. Pourtant dom Guéranger ne voulut pas prononcer un mot avant d’avoir obtenu tout d’abord la permission de la retraitante. A ce mot de permission, elle se récria: «N’êtes-vous pas, répondit-elle, le maître et le père de mon âme, et ne savez-vous pas qu’un mot de vous suffirait pour m’envoyer à l’autre bout du monde? Non seulement, mon Père, je vous permets d’en parler à madame Landeau, mais je vous remercie d’avoir deviné un de mes désirs secrets que je n’avais pas osé vous exprimer. Elle sera en quelque sorte forcée de prier pour moi, ayant ainsi part à notre secret.» Elle ajoutait: «Si tous les catholiques l’étaient vraiment, il serait si doux de n’avoir pas de secret les uns pour les autres: comme dans les catacombes, les cérémonies même privées deviendraient une fête de famille.» L’âme s’ouvrait, on le voit, à un grand souffle de charité. La veille du jour tant désiré, toute la famille était venue à la Grange: la maison regarde l’abbaye. Le soir, les cloches du monastère annoncèrent la solennité du lendemain: La Dédicace de l’ancienne église monastique: leurs sons joyeux parlaient encore, cette année d’une autre dédicace. Du jardin où elle se promenait seule, l’heureuse fiancée songeait au lendemain; elle repassait aussi les années écoulées déjà . Que de grâces depuis le 12 octobre 1845! Le Seigneur s’était plu à dépasser tous les souhaits de son enfance naïve. Nouvelle Geneviève, elle avait rencontré Germain. Avec une bonté patiente et ferme, il l’avait préparée au baiser de Dieu, aux embrassements de l’éternelle Beauté. Un sentiment de reconnaissance infinie s’élevait de son cœur. Que le monde lui était étranger! Que les douleurs d’autrefois étaient loin maintenant! Comme les larmes coulaient douces, aimantes, enivrées! Demain! C’était pour demain! Il n’y avait vraiment plus rien au monde; plus rien, si ce n’est là , de l’autre côté de la Sarthe paisible, éclairée encore dans l’obscurité de l’étroite vallée, sous le sourire sans nombre des étoiles et des anges de Dieu, l’église de huit siècles à laquelle s’unissait dans une même consécration, l’offrande de sa jeune vie. La nuit fut coupée de prières: et une sainte ivresse salua l’aurore du samedi 12 octobre 1861. C’était vraiment un jour prédestiné, et composé tout entier par la tendresse de Dieu. Une fête de Dédicace est une fête d’éternité, sa liturgie est nuptiale, elle plane au-dessus de la terre, elle nous parle des cieux nouveaux, d’une terre nouvelle, de la Jérusalem céleste parée comme une épouse pour son époux: elle nous fait entendre la promesse de celui qui est assis sur le trône: «Voici que je renouvelle toutes choses». De qui parlait donc la liturgie sainte? La voix de la prière n’était-elle pas le commentaire de ce qui s’accomplissait dans l’âme virginale de cette petite épouse?De tels accents ne devaient-ils pas ravir l’âme au-dessus d’elle-même? «Étais-je encore de ce monde, se demandait-elle, trois ans plus tard, en retraçant devant Dieu le souvenir des grâces reçues. Avais-je le sentiment distinct de ce qui m’entourait? Je ne le pense pas. Le Saint Sacrifice avança dans son cœur, et le moment de la communion arriva. Je vous reçus, mon Seigneur et mon Époux, et je vous jurai fidélité. Tout était consommé. Je le sentais dans l’intime de mon âme. Je m’étais abdiqué entre vos mains, entièrement, loyalement et je vous recevais en retour comme mon bien unique. Nous ne faisions plus qu’un: je ne le savais pas seulement, je le sentais. Ah! si je pouvais raconter dignement les ineffables ravissements de mon âme, si je pouvais dire le cœur nouveau qui me fut donné, l’amour d’épouse qui m’embrassa tout entière, ce récit serait à votre gloire mon Roi, et mon Époux: mais il me faudrait pour cela un langage angélique qui me manque. Jusque-là j’avais cru vous connaître, j’avais cru vous aimer: mais en ce moment je vis que votre incomparable beauté dépassait toute aspiration créée. J’étais confondue dans l’admiration de sentir se former en moi l’intime familiarité qui existe entre l’Époux et l’épouse: je comprenais que désormais j’avais des droits sur votre personne, en même temps que je vous les abandonnais tous sur la mienne. D’un seul regard vous me fîtes envisager que la croix serait mon partage et que vous me feriez l’honneur de me communiquer tout ce que vous-même aviez embrassé. Je sentais aussi que vous seriez ma force, ma joie, mon centre, ma vie, mon tout. Aucune épreuve ne m’effrayait plus, et je les prévoyais cependant nombreuses; mais je me serrais fortement et doucement contre vous, en savourant la pensée que rien au monde ne pourrait m’arracher de vos bras.» Après la communion, et la messe terminée, dom Guéranger donna à sa fille spirituelle l’anneau consacré, symbole de son union avec le Seigneur. Des mains pieuses nous ont conservés tel qu’il fut écrit de sa main et prononcé devant Dieu et ses anges, le texte authentique de sa donation. Il est ainsi conçu: «Ô Jésus, mon Créateur et mon Sauveur; qui avez daigné vous révéler à mon cœur et m’inspirer le désir de me donner à vous, moi Cécile Jenny Bruyère, en ce jour qui est celui de ma naissance, je me consacre tout entière à votre divine Majesté, faisant en ce moment, pour votre amour, le vœu de chasteté, et renonçant pour vous posséder pleinement, à tout autre époux que vous seul. C’est vous, ô Jésus qui m’avez attirée par votre grâce insigne; maintenez-moi dans votre amour et rendez-moi fidèle pour toujours.» Puis la vie ordinaire reprit son cours: mais tout était nouveau désormais. L’âme était attachée à son centre à jamais. Malgré la sainte prudence dont se couvrit Cécile, et les efforts qu’elle fit pour garder son secret, une nuance recueillie et grave, émue et douce se répandait sur tout son être, et trahissait à son insu le bonheur qu’elle portait en elle. Il ne fut pas altéré par les épreuves que subit alors sa santé. Un matin de ce même mois d’octobre, en allant à la messe, le froid la saisit. Puis lorsqu’elle revint, une fièvre violente se déclara qui la réduisit promptement à un tel état de faiblesse qu’elle dut garder la chambre pendant tout l’hiver. Sa santé d’autrefois ne devait plus revenir. C’en était fait pour jamais, sinon de ses forces, au moins de ce bien être physique où l’action est un plaisir. Lorsque le Seigneur entre quelque part il entre avec sa croix. Mais tout cela n’était compté pour rien. Durant les longues nuits où elle ne pouvait dormir, faible, épuisée, endolorie, elle était heureuse de tout, consolée de tout, et se réfugiait toute dans l’intimité de son union avec Dieu. |
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Mise à jour le Jeudi, 30 Avril 2009 13:44 |
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Vie de Mme Bruyère, Ch. 2, 1861 - 1866 |
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Écrit par Administrator
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Lundi, 27 Avril 2009 15:03 |
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chapitre II
1861 – 1866
Écoutez la parole intérieure, disait l’abbé de Solesmes, au lendemain de la douce solennité, et maintenez-vous dans une grande humilité et dans un complet détachement de vous-même. Dois-je vous répéter combien je demande pour vous la fidélité? Cherchez ma prière du 12 octobre dans l’histoire de votre patronne: vous la trouverez page 69. Je la dis chaque jour: faites de même, car vous pouvez vous l’appliquer aussi: « Domine Jesu Christe, Pastor bone, Seminator casti consilii, suscipe seminum fructus quos in Cæcilia seminasti. » A cette prière que l’Église redit le 22 novembre pour glorifier la vierge romaine, dom Guéranger ajoutait en songeant à une autre Cécile, que désormais il appelait Cécile de Jésus, une formule d’intercession: «Et hos fructus, divine Sponse illius, dignare conservare, protegere et augere, ob amorem tuum in illam, et ob amorem illius in te.» A voir la patiente et affectueuse sollicitude de l’abbé de Solesmes auprès de la jeune vierge, chacun dira que dès lors dom Guéranger rêvait d’un monastère de bénédictines et qu’il en préparait silencieusement l’abbesse future; pourtant rien n’était plus éloigné de sa pensée que l’idée d’une fondation nouvelle, où il eût offert à des vierges chrétiennes les bienfaits de la vie monastique. Bien des âmes étaient venues à lui, que ses conseils avaient dirigées vers le cloître; la docilité et le respect avec lesquels il se prêtait à l’influence de Dieu ne lui avaient jamais laissé le loisir d’un dessein personnel. Y eût-il songé un instant que les dures expériences de sa vie, et la triste épreuve d’Andancette eussent sans doute suffi à le décourager. Sa vie était sur son déclin, ses forces réduites; les ressources matérielles lui étaient mesurées au jour le jour, comment eût-il pu songer, aux dernières heures de sa vigueur, à créer une œuvre nouvelle, considérable, que ses mains déjà débiles n’auraient pas le loisir d’achever? Ce n’est pas qu’il n’eût gémi souvent sur l’abandon où végétaient alors bien des monastères contemplatifs, sur le peu de respect que l’on porte à leurs lois propres et aux dispositions tutélaires établies en leur faveur par le droit, sur le peu de sollicitude qui leur était témoigné par les pasteurs de l’Église. «Y a-t-il dans un diocèse un prêtre souffrant ou même impropre à un ministère actif, disait-il, ne pouvant en faire un vicaire, vite, on en fait un aumônier.» Peut-être trouvait-il dans ce délaissement même une raison de plus qui le portait, malgré ses occupations sans trêves, à ne se dérober jamais lorsqu’un monastère recourait à lui. En même temps, la détresse spirituelle de bien des maisons religieuses sevrées de toute doctrine et de toute éducation appropriée, l’inclinait à regarder comme possible la vie des vierges consacrées au milieu du monde, d’après le modèle qui nous a été donné par l’Église primitive et reproduit ensuite par les Catherine de Sienne et les Rose de Lima. Aussi lorsque Cécile Bruyère, lasse d’une vie en partie double où elle devait déguiser sans cesse devant le monde ce qu’elle était devant Dieu, s’ouvrait à son sage directeur de son désir persévérant d’entrer au Carmel, c’est avec une préoccupation visible qu’il accueillait une telle proposition: «Je ne voudrais pas, mon enfant, lui répondit-il, vous détourner de la plénitude des conseils. Pourtant, élevée comme elle l’a été, peut-être votre âme se développera-t-elle moins dans les cloîtres tels qu’ils existent aujourd’hui que dans les conditions de famille que Dieu vous a faites.» La réponse demeurait évasive et éludait la question au lien de la résoudre. En dépit de cette indécision, la grâce de Dieu forma au cœur de Cécile deux espoirs, presque deux convictions: d’être religieuse un jour, et d’appartenir à saint Benoît. Mais de ceci, elle ne parlait à personne, pas même à sa mère: elle croyait d’ailleurs que depuis la Révolution il n’existait plus en France aucune bénédictine. A défaut de sainte Scholastique sa pensée demeurait donc habituellement tournée vers sainte Thérèse, et si le Carmel lui semblait austère, si l’absence du chant grégorien et des cérémonies de l’Église lui étaient un sacrifice, elle le trouvait compensé par la joie d’être définitivement séparée du monde, et de vivre cachée, ignorée de tous, dans l’exercice de la pénitence sous le regard de Dieu. Ce n’étaient que projets d’ailleurs dont l’exécution devait être ajournée à l’époque de sa majorité, cinq ans plus tard. Le devoir présent consistait à concilier ensemble les exigences, souvent opposées, d’une vie qui appartenait à Dieu par l’intime et qui était encore mêlée au monde par le dehors. A Coudreuse, l’existence était retirée, recueillie et simple: tout au plus y avait-il lieu de s’entourer de prudence lorsque venaient y séjourner les membres de la famille auprès desquels il eût été périlleux de trahir le secret. Mais l’hiver donnait le signal du retour à Paris; dès lors, visites et dîners, soirées et toilettes reprenaient leurs droits. Cécile ne se prêtait qu’avec regret à cette mondanité, qui était pour elle une épreuve; elle y voyait une sorte de démenti donné à sa condition devant Dieu. Nouveau François de Sales, l’abbé de Solesmes devait intervenir doucement. «A Paris, lui écrivait-il, et pour ne pas faire médire de la piété, il faut se résigner à la toilette, en s’éloignant toujours plus au fond du cœur de toute mondanité. Notre Seigneur ne s’y trompera pas; il saura toujours vous reconnaître, à la condition que comme votre chère patronne, vous veillerez sur vous, et protesterez contre tout cet extérieur auquel vous devez, par position, vous soumettre. Laissez faire votre mère.» La sagesse de ces indications ne suffisait pas toujours à calmer dans l’âme de Cécile l’ennui que lui inspirait le monde, et l’impatience qu’elle éprouvait à s’incliner devant ce qu’elle regardait comme une servitude. Plusieurs fois encore il lui arriva de n’apporter dans la société qu’une allure dédaigneuse et comme lointaine; l’austère vigilance de sa mère lui signalait ses faiblesses; jusqu’à ce que lasse de tout, éprouvée dans sa santé, fatiguée à la fois de ses efforts et de leur stérilité, découragée par le problème qui déchirait sa vie, la pauvre enfant avouât sa souffrance. «Mais n’avez-vous pas compris encore, lui répondait l’abbé de Solesmes, d’où vient cette réserve glaciale dont vous vous entourez? C’est un reste de cette raideur et de cet orgueil qui ont régné en vous si longtemps. Il faut que cela aussi tombe, et que vous sentiez intimement que la bonne grâce est une des formes de l’humilité. Elle est aussi une des formes de la charité. Et franchement n’est-ce pas un malheur de faire dire aux gens du monde que les personnes pieuses sont égoïstes et indifférentes à l’égard du prochain? Sainte Catherine de Sienne et sainte Thé rèse étaient accueillantes. Sachez vous partager, rester au fond du cœur comme Madeleine avec le Seigneur, et en même temps sortir de vous-même pour le bien et le plaisir des autres.» En même temps il ne laissait pas l’âme de son enfant glisser sur les pentes d’une tristesse découragée. «Que faire à la vue de nos faiblesses? poursuivait-il. S’hu milier de bon cœur et travailler à être tout autre. La mauvaise humeur que nous concevons de nos défauts n’est pas une vertu, c’est le moyen de nous y enfoncer davantage. Voulez-vous savoir quand vous serez réellement repentante d’une faute? Ce n’est pas seulement quand vous en aurez du regret; mais c’est quand vous trouverez bon que d’autres vous la reprochent: sans cela, il n’y a pas de changement réel.» (13 décembre 1861). Si rebelle qu’elle pût être, aucune nature n’aurait résisté longtemps à l’action persévérante de cette sage et douce fermeté: or Cécile Bruyère était gagnée d’avance à la direction surnaturelle qu’elle recevait, et la secondait parune docilité extrême. Au commencement de 1862, dom Guéranger commença pour sa jeune cliente alors souffrante, la traduction des Exercices de sainte Gertrude. «J’y travaille un peu chaque jour, lui écrivait-il, et dans trois mois j’espère avoir fini. Demandez pour moi l’aide de Notre Seigneur dans ce petit labeur qui m’est très cher, et que je mène de front avec plusieurs autres. C’est le bon moment de ma journée.» (10 janvier 1862). Nous pouvons suivre dans les lettres qui nous ont été conservées le détail menu et familier. Monsieur Bruyère était de trempe volontaire, et sa seconde fille Lise (Louise), plus jeune de quatre ans que Cécile, avait moins que sa sœur aînée réussi à dompter ses révoltes. Entre le père et sa plus jeune fille éclata un jour un orage tel que Mr. Bruyère exaspéré, déclara son dessein de l’exiler de la famille et de la confier au pensionnat de la Visitation, au Mans, où peut-être, pensait-il, l’internat triompherait de ses obstinations. La Visitation était connue de dom Guéranger; il a été raconté ailleurs comment s’étaient nouées, en ce monastère même, les premières relations qui avaient amené l’acquisition du prieuré de Solesmes. Aussi de voir Lise à la Visitation ne l’avait aucunement effrayé. «J’y verrais avantage, écrivait-il à madame Bruyère, et ne voudrais pas, si cela dépendait de moi, remuer le petit bout du doigt pour que cela ne fût pas. Je comprends tout ce que pourrait vous coûter cette séparation: mais l’enfant n’en a-t-elle pas besoin? Quant au choix de la maison, il serait parfait à tous les points de vue. Je l’ai toujours désiré sans vous blâmer pourtant de préférer autre chose.» Cécile aimait tendrement sa sœur, exerçait sur elle une bonne influence, et avait plus d’une fois fait office d’ambassadeur pour atténuer l’effet de ses incartades. Elle ne put se résigner à l’éloignement de sa sœur, et, sans doute, pour la première fois de sa vie, osa contester avec l’abbé de Solesmes, en termes aussi fermes que mesurés, au sujet de la solution indiquée à madameBruyère avec quelque faveur. «Ma honte est extrême, mon Père, écrivait-elle, et j’ose à peine vous avouer que je ne puis me rendre à ce que vous nous dites au sujet de la pension: cependant je veux être franche et vous dire pourquoi je pense ainsi. Je n’ai jamais vu que la pension corrige personne. C’est un palliatif et non un remède; car avec un peu d’adresse, en pension on peut cacher ses défauts et ressembler aux autres. On y peut apprendre aussi mille enfantillages et habitudes nuisibles. Une pensionnaire n’a jamais qu’une instruction superficielle, peu raisonnée, qui ne lui est dans la vie d’aucun usage: pédante, si elle a eu des succès, elle est plus ignorante, si elle n’en a pas eu, qu’une enfant qui a fourni un travail ordinaire chez ses parents. La vie de la plupart des femmes devant s’écouler doucement au sein de la famille, ne faut-il pas qu’elle l’aime? Ne faut-il pas qu’elle soit initiée par sa mère à ces petits actes journaliers d’abnégation et de dévouement par lesquels elle se fera aimer; actes qu’on ne sait accomplir quand on s’y met trop tard, à dix-sept ou dix-huit ans.» Dom Guéranger du sourire à cet esprit d’observation, d’autant plus que le plaidoyer reconnaissait que pour les hommes, la pension était nécessaire, comme frottement, comme apprentissage de cette société où se passerait un jour leur vie. «Il ne faudra rien moins que toute l’affection que j’ai pour vous pour me faire changer d’avis: mais vous n’en doutez pas.» Elle s’offrait même, avec une santé non encore rétablie, à aider sa mère dans l’éducation de Lise: mais au milieu de tous ces échanges la crise s’apaisait, la menace de la pension s’éloignait; il était résolu que les deux sœurs ne seraient pas séparées, et leur affection devait sortir plus forte de l’épreuve qu’elles avaient portée ensemble. Dans son langage original, Lise se disait bienheureuse parce que maintenant, au lieu d’être deux sœurs, on était deux soi-même! L’année 1862 se passa presque tout entière dans les alternatives de faiblesse et de relèvement physique. La santé de Cécile s’était fort altérée, nous l’avons dit, et une croissance trop rapide avait amené des crises du cœur. Lorsque les forces revenaient, les pénitences reprenaient leurs droits, on se dépensait de nouveau en prières et en ardeurs saintes. Tous les intérêts de l’Église, toutes ses angoisses, toutes les intentions de Solesmes retentissaient dans son cœur. Aujourd’hui, à la mort de Mgr Nanquette, ne fallait-il pas obtenir un digne évêque du Mans? Ne fallait-il pas depuis longtemps déjà prier pour le Souverain Pontife, en butte à l’effort coalisé de la Révolution et des rois? Surtout et toujours ne devait-elle pas arracher à la miséricorde du Seigneur la conversion de son père tant aimé, conversion à laquelle elle croyait toucher toujours sans pourtant que la démarche décisive vînt jamais couronner ses désirs. La vie se passait ainsi dans une tension énergique des forces intérieures vers des fins ardemment voulues.Ses devoirs mondains réclamaient d’elle une attention soutenue, faute de quoi elle s’en fût tranquillement retournée d’elle-même au mutisme et à la hauteur d’autrefois. «Pour l’extérieur, mon Père, écrivait-elle, je fais des efforts inouïs pour être charmante, ce qui ne veut pas dire que j’y arrive. Je fais des toilettes superbes, je lisse mes cheveux, je parle robes et chiffons comme si j’y entendais quelque chose, je joue du piano pour amuser notre monde, je chante de ma plus belle voix: au besoin, je fais des bonbons pour le palais des gourmands. Papa a l’air ravi et me fait mille tendresses, il consent à tout ce que je désire, voudrait me mettre dans du coton pour que je n’aie pas de battement de cœur, et pourtant me voit partir à la messe sans souffler un seul mot parce que j’ai dit que cela me faisait du bien. Enfin il soutient les Jésuites envers et contre tous, il ne tarit pas d’éloges sur M. de Champagny que vous lui avez prêté; quant à maman, je me contente de son seul regard, il m’en dit bien long.» (22 juillet 1862). Parfois l’âme se trahit: «Je ne puis appliquer mon esprit à aucun sujet dans l’oraison, pour le moment. Aussitôt que je prie, mon cœur se tourne vers Notre Seigneur avec un si ardent amour que toute autre pensée m’est impossible à moins qu’elle ne se rapporte directement à lui, comme le salut des âmes, par exemple. En pareil cas je ne suis pas fort maîtresse de moi, il me semble que je dirais mille paroles sans suite.» (17 août 1862). En approuvant cette forme d’oraison, dom Guéranger exigea que Cécile lui rendît désormais un compte exact de sa vie intérieure: trop prudent pour laisser paraître à son enfant l’admiration que dès lors il éprouvait pour elle, il ne livrait sa pensée qu’à madame Bruyère. A l’approche de l’anniversaire du 12 octobre, il remerciait Dieu des grâces reçues: «Quelle année que celle-ci, mon enfant, écrivait-il. Si elle a eu ses épreuves dans la santé, qui pourrait s’en plaindre ou s’en étonner? Les accessoires de la vie sont à celui qui est devenu le maître de cette même vie en son principal, c’est à lui d’en disposer à son bon plaisir. On trouve tout bien de sa part quand on sait que ses plus grandes tendresses sont pour ceux qui souffrent. Demain est l’exaltation de la Sainte Croix; vous demanderez au Maître d’aimer sa croix toujours davantage. Vous lui demanderez en même temps qu’il veuille bien vous conserver vos forces pour le glorifier en la croix. Recommandez-lui l’année qui va s’ouvrir elle doit être et elle sera plus pleine, plus dévouée, plus complète dans l’humilité et dans l’amour que celle qui a précédé.» (13 septembre 1862). Elle devait être aussi plus décisive et marquer une étape nouvelle vers sa vocation. Monsieur Bruyère ignorait que sa fille se fut donnée à Dieu dès sa seizième année; en père attentif et prévoyant, il songeait pour elle au mariage et s’efforçait d’apercevoir ou de préparer autour de lui l’heureux futur. Le malentendu était fatal et ne pouvait, aussi longtemps que durait le silence de Cécile et de sa mère, être prévenu par aucun artifice. «Nous allons avoir encore quelqu’un à la maison, écrivait Cécile, mais heureusement c’est un jeune homme; et comme je souhaite de ce côté qu’on me trouve maussade, il n’y aura aucun frais à faire. En pareil cas j’ai toujours envie d’user de l’artifice de madame Louise de France qui se tenait mal afin de paraître bossus. Papa court après les jeunes gens autant que j’en ai peu souci. Je ne tarderai pas, je crois, à avoir l’occasion de me prononcer carrément. C’est une lutte d’ailleurs qui ne m’effraie pas: après tout, l’affaire regarde Notre Seigneur puisqu’il est ma sauvegarde et ma protection en ce monde.» L’année commencée le 12 octobre touchait à sa fin. Le Seigneur avait multiplié ses grâces, et l’âme de Cécile s’était étroitement attachée à lui. Tout se calmait en elle sous l’influence divine. Les aversions violentes et les dégoûts d’autrefois s’étaient apaisés: rien ne s’opposait plus en elle à une donation plus absolue que celle qui avait précédé. «Je ne vous cache pas, mon Père, écrivait-elle, que je vois avec grande joie l’année écoulée, car il me tarde de voir le lien éternel même pour la forme.J’ai une inquiétude secrète qui n’est pas raisonnée chez moi, et qui me fait désirer avec une ardeur incroyable le vœu perpétuel. Lorsque je me raisonne, cela me paraît absurde; car enfin, dans le fond de mon cœur, je le considère comme tel; mais il n’est pas en mon pouvoir de me calmer. Cela m’occupe constamment et malgré moi.» L’abbé de Solesmes accéda à cette prière: «Je vous accorde ce que vous désirez, et en vous l’accordant, je n’entends pas vous céder, mais j’obéis à plus fort que vous et moi. J’étais presque décidé en moi-même, mais il convenait que la chose me fût demandée, et demandée en toute soumission.» Le 12 octobre 1862 stipula la perpétuité de la promesse, et porta l’âme de Cécile vers une plus haute perfection. Sa langue se délia, la charité triompha définitivement de ce mutisme qui lui avait été autrefois si familier, à tel point que son vigilant directeur lui écrivait: «Marchez dans cette voie avec confiance, mais avec sévérité envers vous-même. Faîtes en sorte que toutes vos paroles puissent être offertes à Notre Seigneur, même lorsque vous ne parlez pas de ce qui le concerne. Soyez enjouée et montrez-vous gracieuse envers tout le monde, avec cette douce liberté, avec cette prudente retenue qui peuvent si parfaitement se concilier.» (18 octobre 1862). «J’ai confiance entièrement en Celui qui vous a attirée dès votre plus tendre enfance, et si je vous mets en garde contre le monde, c’est que vous n’êtes qu’une pauvre petite créature qui n’est debout qu’autant que Dieu la soutient.Il ne vous quittera pas le premier, vous pouvez en être sûre: et de votre côté, vous avez trop de bonheur à savourer le beau mot «toujours» pour détourner la tête. J’ai là , sur mon bureau, les épreuves de votre petit livre. J’espère vous le remettre bientôt.» Ce petit livre, c’était les Exercices de sainte Gertrude dont l’abbé de Solesmes venait de terminer la traduction. Ne dût-il pas penser que la grande abbesse bénédictine avait d’avance récompensé son travail lorsqu’il reçut ces lignes: «Hier où l’Église faisait l’office de sainte Gertrude, je n’ai pu me défendre de penser toute la journée et toute la nuit que je ferais partie de la même famille spirituelle. Je n’ai pu me défaire de cette idée, quoi que j’ai fait; elle m’étonnait moi-même puisque, malgré mon peu d’envie d’être carmélite, vous m’avez dit que si j’entrais au couvent, ce serait là . Ce qui m’étonne aussi dans cette idée, c’est qu’il n’y a pas de bénédictines en France, du moins je le crois. C’est parce que je veux que toutes mes pensées vous soient soumises que je vous ai dit ceci qui n’est peut-être qu’un rêve de mon cerveau. Ce que je vois de plus certain c’est que je suis prête à faire tout ce que le Seigneur voudra de moi. Pour cela, j’y suis et j’y serai toujours résolue avec sa sainte grâce.» Il est dit de la charité arrivée à sa perfection qu’elle met dehors la crainte: elle avait sans doute dépouillé toute crainte celle qui disait: «De craintive et faible que j’étais, je me sens aujourd’hui vaillante et forte, de la valeur et de la force de mon Époux que je sens mien parce que je suis sienne. Cette union divine que rien d’humain ne saurait rompre me donne un courage étranger à ma lâche et faible nature; je me sens, avec l’amour de celui qui repose en moi, capable de vaincre Satan et le monde et moi-même…» On le pressent, de telles aspirations ne la portaient pas vers ces relations mondaines auxquelles elle se devait encore; «Que de fois j’ai soupiré, mon Père, après un bandeau et une robe noire!» Puis à la pensée de son père qu’elle voulait ramener à Dieu: «Néanmoins je sens que mon devoir n’est pas là , que Notre Seigneur me veut encore dans le monde, et qu’il y a encore de l’ouvrage pour moi.» Du moins se sentait-elle complètement étrangère à ce monde dont elle n’était plus par sa pensée, encore qu’il s’efforçât de la retenir. Elle racontait, d’une âme infiniment détachée, les cadeaux parfois très expressifs que lui faisait chaque année une famille amie où il se trouvait comme par hasard un fils à marier: entre autres, une bague charmante, composée de cinq perles fines entourées de brillants: «tout ce qu’il faudrait, disait Cécile en souriant, si mon cœur était pour ce monde.» Monsieur Bruyère était moins indifférent à ces attentions; quant à madame Bruyère, un instinct surnaturel lui avait fait pressentir que sa fille serait bénédictine. Un jour même elle en dit quelque mot à dom Guéranger qui en fut très étonné peut-être, mais sembla n’y attacher aucun intérêt. Il ne se portait dà aucune œuvre, à aucune entreprise, sans une mise en demeure assez évidente. Après la mort de Mgr Nanquette, et durant les longues négociations qui finalement amenèrent Mgr Fillion de l’évêché de Saint-Claude à l’évêché du Mans, l’abbé de Solesmes eut l’occasion de reconnaître dans sa pensée, que si jamais une maison de moniales pouvait s’élever, c’est avec Mgr Fillion qu’elle serait possible. Mais le projet était si peu avancé, les difficultés si évidentes, les éléments si peu apparents que même le transfert de Mgr Fillion, passant de l’évêché de Saint-Claude à l’évêché du Mans, ne fut pas un signe pour l’abbé de Solesmes. La vieillesse était presque venue, la santé très éprouvée; les fondations lui avaient coûté trop cher, et la vie quotidienne était difficile: lorsque madame Bruyère lui faisait une confidence de cette forme de vie bénédictine que sa piété mater nelle avait entrevue pour sa fille, sa pensée était si peu acquise à ce projet qu’il répondait: «J’ai admiré votre château en Espagne. Qui vivra verra. En tout cas il n’y a pas de mal à y penser. Le Bon Dieu fera ce qu’il voudra, et vous avez le temps devant vous, plus que moi.» Madame Bruyère insista avec la douce fermeté des chrétiennes et des mères; elle ne pouvait croire que Dieu fût étranger à ses pressentiments; ses instances n’obtinrent pas de succès, du moins sur l’heure; et la conclusion de l’entretien fut celle-ci: «Je n’ai jamais songé à un tel projet, dit dom Guéranger. Je sais trop par expérience la somme de travaux, de sollicitudes et de peines que coûte une fondation. J’ai dépensé ma vie à en ébaucher une, il ne me reste pas assez d’années et de force pour mettre la main à cette œuvre nouvelle.» Il ne laissa pas cependant de rapporter à Cécile la conversation qu’il avait eue avec sa mère à ce sujet. «Je ne sais trop vraiment, disait-il, pourquoi je vous raconte toutes ces choses, puisque vous êtes déterminée à être carmélite.» La jeune fille sourit: «Carmélite, oui, mon Père, plutôt que de rester dans le monde, mais non pas par préférence. Il y a longtemps que je songe à l’ordre de Saint-Benoît: mais il n’y a plus en France de fille de saint Benoît. —Comment, répondit l’abbé de Solesmes, mais il reste en France plus de quarante monastères de bénédictine! —Je l’ignorais, mon Père, et il m’est arrivé parfois de songer à une fondation de vous, me disant d’ailleurs que si l’idée était de Dieu, elle ferait son chemin toute seule, et si elle était de moi, qu’il était inutile de se perdre en rêveries. —Tout cela est singulier, reprenait dom Guéranger, mais enfin je ne ferai pas un monastère avec vous seule.» A l’exemple de saint Martin, dom Guéranger ne refusait pas le travail: trop surnaturel pour se porter lui-même à des œuvres que le Seigneur n’eût pas avouées, il était trop souple dans la main de Dieu pour se dérober à un effort voulu de lui. Les conversations avec madame Bruyère et sa fille l’avaient ému plus qu’il n’avait consenti à le laisser apercevoir. La pensée d’un monastère de moniales lui revenait fréquemment dans la prière; pour en avoir le cœur net, il demanda l’avis de son prieur, dom Charles Couturier, qui était aussi son confesseur. Dom Charles Couturier était timide, de nature peu entreprenante, et si l’abbé de Solesmes en s’adressant à lui avait espéré être rassuré contre toute pensée de fondation, il dut éprouver quelque surprise lorsque la douce gravité de son prieur répondit à ses inquiétudes: «Pourquoi vous effrayer, mon Père? Au lieu de soucis nouveaux, n’est-ce pas une consolation que le Seigneur prépare ainsi aux dernières années de votre vie?» Venant d’un saint moine et d’un esprit très grave, cet avis mit fin aux résistances de l’abbé de Solesmes. Le concert entre des esprits d’ailleurs si divers, ne venait-il pas d’une influence plus haute? Dès lors aussi n’y avait-il pas lieu à honorer d’un peu d’attention ce projet de fondation bénédictine, et d’en confier à Dieu la réalisation? Le changement accompli dans sa pensée, sa conversion, comme il disait lui-même, ne tarda pas à se traduire dans les faits. Jusque-là la direction intellectuelle donnée par lui à Cécile Bruyère n’avait pas eu de caractère spécialement monastique ni bénédictin: la traduction des Exercices de sainte Gertrude ne faisait pas exception; à dater de cette époque, il en fut un peu autrement. Il lui fit lire la sainte Règle, étudier les psaumes, lui dressa un calendrier des saints de l’Ordre, et, selon que les circonstances s’y prêtaient, l’initia au détail de la vie monastique. Mais enfin les monastères ne naissent pas du néant, et, comme il l’avait très justement remarqué naguère, on ne fait pas une abbaye avec une seule personne. Il vint à ce problème un commencement de solution, à la suite des relations d’amitié qui se nouèrent, au cours de 1863, avec une famille des environs. Des mines de La Baumière dans la Mayenne, dont il avait été le directeur, M.Bouly était passé aux mines de Sablé. Sa seconde fille Henriette, née le 25mars 1838, avait quelques années de plus que mademoiselle Bruyère; les deux jeunes filles s’étaient parfois rencontrées chez des amis communs sans que des rapports intimes se fussent encore établis entre elles. Mais toutes deux se rendaient à l’abbaye, toutes deux étaient des clientes de l’abbé de Solesmes, toutes deux s’étaient sous sa direction vouées à Dieu; mademoiselle Henriette Bouly avait, pour commencer cette vie nouvelle, pris le nom d’Agnès; sous l’influence des mêmes attraits, la rencontre des âmes devait se faire, et elle se fit.Les deux amies se livrèrent leur secret. De vie bénédictine, pas un mot ne fut prononcé entre les deux jeunes filles; dom Guéranger observa le même silence. Mademoiselle Bouly, lorsqu’elle s’était tournée vers Dieu, avait hésité entre le Carmel et les Sœurs de la Charité. Mais bientôt le spectacle de la vie liturgique dont elle jouissait dans ses visites à l’abbaye donna un cours nouveau à ses pensées; et quelque jour dans la conversation, elle se hasarda à demander à l’abbé de Solesmes s’il y avait des bénédictines en France. La réponse de l’abbé de Solesmes était d’autant plus facile que la question lui avait été récemment adressée: néanmoins il parut surpris de cette demande que rien ne semblait amener et répondit que la France comptait en effet de nombreux monastère de bénédictines, surtout de bénédictines du Très Saint Sacrement. Un peu plus tard la question se précisa: y avait-il en France des bénédictines «sine addito»? Devant cette insistance, l’abbé de Solesmes répondit qu’il restait d’autrefois quelques abbayes bénédictines, observantes à la vérité, mais empreintes des idées du XVIIIe siècle. Il ajouta même encore qu’il s’emploierait volontiers à la fondation d’un monastère de bénédictines, conçu d’après l’esprit de Solesmes, si Dieu lui en ménageait les éléments. Il n’en fallait pas davantage pour fixer la pensée de mademoiselle Bouly. L’histoire de dom Guéranger nous a appris déjà comment le Seigneur se plaisait à préparer ailleurs encore, les premières pierres de la fondation projetée. Lorsqu’il prenait possession du prieuré de Sainte-Madeleine, il était déjà visible pour l’abbé que cette fondation en contenait une autre, et que Marseille ne tarderait pas à compenser par un large retour, les sacrifices que Solesmes s’était imposés. L’œuvre du Grand Catéchisme telle que l’avait créée monsieur le chanoine Coulin par son intelligence et son dévouement, était une réunion de dames et de mères chrétiennes que le pieux chanoine guidait par ses exhortations, ses conseils et sa doctrine, dans l’accomplissement de leurs devoirs: mais le noyau de l’association était formé par ce qu’il appelait le «Séminaire», un groupe d’âmes choisies et désireuses de servir Dieu dans les exercices de la vie parfaite soit au milieu du monde, soit sous l’abri du cloître, si leur cœur les y inclinait. A la tête de ce Séminaire, la confiance de monsieur Coulin avait placé mademoiselle Amélie Brusson, qui la secondait de son tact exquis et avec un rare dévouement. Avant même que dom Guéranger ne parût à Marseille, et que l’œuvre de monsieur Coulin ne passât de ses mains affaiblies par l’âge à celles des bénédictins, il était facile de pressentir que le Séminaire justifierait sonnom et deviendrait, en dépit des distances, la pépinière des vocations monastiques désirées. Une de ces vocations se déclara dès la première heure; elle promettait à la fondation future des ressources et même de l’éclat. Mademoiselle Marie de Ruffo-Bonneval appartenait à une famille de souche romaine: on la disait descendue de l’antique gens des Cæcilia. Aucune généalogie en règle ne témoignait ouvertement de cette descendance; mais enfin mademoiselle de Ruffo-Bonneval aurait pu, à ceux qui l’eussent interrogée, répondre comme autrefois le prince Massinio: «Je ne sais si c’est vrai, mais il y a bien des siècles qu’on le dit dans ma famille». D’Italie, une branche des Ruffo était venue s’établir en Provence vers la fin du XIVe siècle; c’est d’elle qu’était sorti l’abbé Sixte de Ruffo-Bonneval, évêque de Senez, dont l’attitude avait été si fière devant le tribunal révolutionnaire qui le condamnait à l’exil: «Si Dieu veut éprouver les siens, avait-il dit à ses juges, le XVIIIe siècle aura ses martyrs comme le premier». En 1807 il refusa l’archevêché d’Avignon, et termina ses jours à Viterbe en 1837. L’église de Saint-Sixte à Viterbe a conservé son souvenir. Mademoiselle Marie de Ruffo-Bonneval se crut d’abord la vocation des Filles de la Charité: ses qualités d’action l’y portaient; ses désirs même prirent assez de consistance pour que le chanoine Coulin en avisât le marquis, son père. Très résolu dans son esprit chrétien et sa grande piété à n’élever aucune objection contre la vocation religieuse de sa fille, le marquis de Ruffo fit néanmoins remarquer qu’elle était trop jeune encore pour que l’on pût prendre sur ce point une décision. le loisir imposé pour éprouver la vocation effaça la vocation elle-même, et, sans renoncer jamais à son dessein de se donner à Dieu, mademoiselle de Ruffo, peut-être mieux éclairée sur ses aptitudes, cessa de songer aux Filles de la Charité et préféra le cloître. Ni la Visitation, ni les Capucines ne parvinrent à la fixer; bien des jours s’écou lèrent dans l’indécision. Elle avait plus de vingt-six ans déjà , et le carmel de Bagnères-de-Bigorre semblait s’ouvrir devant elle, lorsque le Seigneur lui fit une loi de se dévouer à l’une de ses sœurs, mademoiselle Noëlie de Ruffo et à sa mère madame la marquise de Ruffo, atteintes l’une et l’autre par de douloureuses infirmités. L’entrée au Carmel était ainsi repoussée dans un avenir lointain, sans être écartée encore: sur ces entrefaites eurent lieu les grandes cérémonies du couronnement de Notre-Dame de la Garde. Il a été raconté ailleurs que dom Guéranger y fut invité de façon très pressante par l’évêque de Marseille. Malgré le délabrement de sa santé, l’abbé de Solesmes ne pouvait se dérober: c’était une solennité glorieuse pour la Sainte Vierge; le cardinal Pitra y était attendu; l’heure opportune était venue de traiter avec Mgr Cruice de l’établissement à Marseille d’un prieuré bénédictin; tous les motifs étaient réunis, mais les pensées de Dieu allaient plus loin encore. Durant le séjour du père abbé à Marseille chez la sœur du père Bérengier, madame Durand, il se trouva que mademoiselle Amélie Brusson, que sa situation avait initiée aux projets de la fondation bénédictine, eut un message à porter à l’abbé de Solesmes. C’était à quelques pas de la petite chapelle la communauté où les membres du «Séminaire» venaient d’entendre la messe; mademoiselle Brusson invita trois de ses compagnes à entrer avec elle; mademoiselle de Ruffo accepta aussitôt, mademoiselle Cazeneuve aussi, mademoiselle Élise Meiffren refusa. C’était le premier contact avec Solesmes, aucune résolution décisive n’avait été prise encore; mais dom Guéranger avait aussitôt reconnu la valeur des éléments réunis par monsieur Coulin, et l’appui qu’il était assuré de trouver dans mademoiselle Amélie Brusson. Un travail secret s’accomplissait en même temps au cœur de mademoiselle de Ruffo et l’inclinait vers ce monastère de bénédictines qui n’existait pas encore, et vers qui s’orientaient déjà tant d’aspirations diverses. «Laissons Notre Seigneur s’expliquer davantage, disait dom Guéranger». Au milieu de cette préparation encore lointaine, l’abbé de Solesmes prenait exacte conscience de tout ce que le Seigneur exigerait dans la suite de Cécile Bruyère, et poursuivait avec une attention que rien ne lassait, l’éducation surnaturelle entreprise depuis sept ans déjà . Aucune méthode préconçue, aucune théorie rigide, mais une étude très patiente, très perspicace de tous les mouvements de la grâce. L’abbé de Solesmes croyait que chaque personne est un monde, chaque âme une création spéciale, et que l’office du directeur de conscience est surtout un exercice de docilité à l’Esprit de Dieu. On est surpris à la lecture de ces pages où se pressent les encouragements et les conseils, les avertissements et les exhortations, de leur teneur grave et austère. Il ne pardonne rien, ni ne se relâche jamais. Avait-il mesuré ce qu’il y avait au fond de cette jeune nature de violence secrète aujourd’hui vaincue et domptée, et voulait-il conjurer par un frein puissant le retour offensif des dispositions d’autrefois? Comprenait-il qu’à une volonté si vaillante et si généreuse, il devait demander beaucoup, et, par l’étendue même de ses exigences, fournir à sa générosité une large mesure qu’elle dépasserait encore ? Avait-il pressenti que la vie de cette jeune enfant serait comme la sienne propre, plus que la sienne, marquée de la croix, et se croyait-il le devoir de la préparer aux luttes et aux douleurs de l’avenir? Du moins ne cessa-t-il de l’encourager aux mortifications intérieures et à une vigilance de chaque heure, pour gouverner au gré de Dieu tous les mouvements de son cœur. Il n’avait nul besoin de porter à la mortification extérieure et afflictive, mais seulement de tempérer par des conseils de prudence les ardeurs d’une âme avide de souffrir. Les sages limitations de dom Guéranger étaient d’autant plus justifiées que la santé de Cécile était délicate et menacée souvent par des troubles au cœur. Les efforts qu’elle s’était, toute jeune, imposés pour se vaincre, avaient retenti dans sa vie physique; les victoires intérieures ne s’achètent qu’au prix de la douleur; et si un calme surnaturel et profond était venu aujourd’hui couronner une lutte généreuse, sa générosité même en l’affranchissant et d’elle et du monde, l’avait livrée à d’autres assauts. «Plus je vais, écrivait-elle, plus je me sens à Dieu: dans cette douce possession, il me semble comprendre le souhait de Notre Seigneur à ses apôtres: la paix soit avec vous. Je n’éprouve plus aucune inquiétude, aucun empressement comme autrefois à hâter le bien; je ne me sens non plus ni troublée, ni étonnée par le mal. Enfin je ne puis bien rendre cet état que par l’idée d’un amour qui ne pourrait être distrait par aucun événement; toute joie, en dehors du seul bonheur d’aimer, étant pâle et sans couleur; toute douleur étant trop peu de chose pour distraire de l’amour.Encore ma comparaison est-elle imparfaite: car tout en n’étant troublée par rien, je ne vois pas moins les difficultés; je les vois mieux, n’étant plus passionnée comme autrefois. Du reste j’ai remarqué, toutes les fois que je faisais plus de pénitences, que l’esprit prenait vers Dieu un essor plus vrai et plus constant. Aussi est-ce avec calme que j’attends notre monde (Coudreuse devait recevoir des visites). Avec la grâce de Dieu, je me montrerai la vraie et fidèle épouse de Jésus Christ par la charité, la douceur et l’humilité: il n’est pas défendu de le dire par ce muet et concluant langage.» La même lettre livrait à dom Guéranger ce rapide aveu: «Je suis toujours infirme du bras et du cœur. La névralgie, elle, ne vient que lorsque je n’ai pas besoin d’être gaie.» Les Révélations de sainte Gertrude étaient devenues son livre de chevet: «J’ai souffert tellement que je craignais de perdre patience. Alors j’ai voulu lire, et me trouvai à ces pages où Ste Gertrude souffrante avait témoigné au Seigneur le désir d’être un peu soulagée. Le Seigneur lui apparut et lui montra sur sa poitrine le bouquet composé par les souffrances de Gertrude. Après cela, comment vouloir guérir?» (2 septembre 1863). Un esprit d’oraison tranquille et doux remplissait sa vie: «Je suis toujours plus à Notre Seigneur pour le dedans, toujours plus aux autres pour l’extérieur. Il est incroyable de voir combien ces deux vies sont compatibles l’une avec l’autre, quoiqu’elles soient si différentes: je crois même qu’elles se perfectionnent l’une l’autre. Tout cela n’en est pas moins une grâce signalée de Notre Seigneur qui daigne prendre la place de ma misérable nature pour la transformer en lui. Dimanche durant toute la messe et jusqu’après midi, j’avais une peine extrême à savoir ce que je faisais, ce que je disais, ce que je voyais. Je ne pensais qu’à Notre Seigneur, je ne songeais pas plus aux autres créatures que si j’avais été seule sur la terre. Il me semblait qu’une partie de moi-même voulait se détacher pour s’envoler en haut. Au-dedans de moi j’entendais une voix d’une douceur à faire mourir, et cependant aucun son ne retentissait à mon oreille. Je ne sais enfin, mon Père, comment vous rendre cela parce que je ne puis me l’expliquer à moi-même. Tout ce que je puis dire, c’est qu’après ces moments-là je suis remplie d’une douceur inexprimable et d’une confusion très grande de toutes les négligences dont je me sens coupable, de toutes les imperfections et les défauts dont je suis remplie.» (9septembre 1863). Même dans ces formules naïves, et grâce à leur simplicité même, il était facile à l’abbé de Solesmes de suivre les progrès de la vie surnaturelle dans l’âme de son enfant. Trop versé dans les secrets de la vie intérieure pour n’en observer pas la marche vivante et régulière, il avait encore la joie de reconnaître dans l’humilité constante que les tendresses du Seigneur maintenaient en Cécile, la marque authentique de leur sincérité et l’indice de leur source divine. Il ne pouvait lire sans émotion les lignes où se trahissait avec l’expression de la souffrance l’accent d’une admirable soumission à Dieu: «Je vais un peu mieux aujourd’hui, quoique avec un certain tremblement de faiblesse et un grand mal de cœur. Tout cela n’est rien quand je puis tenir debout et ne laisser rien apparaître. Malheureusement le Seigneur ne le permet pas toujours ainsi: trop souvent le mal est plus fort que mon énergie et me terrasse. Que sa volonté soit faite. Le mieux est que je ne perde point pied, quelque chose qu’il arrive, parce que le Seigneur me soutient. Aussi je vous assure que c’est plutôt la vie intérieure qui m’use que les tracasseries extérieures. Depuis une quinzaine je ne suis plus souffrante; les jours de communion, toutes mes forces semblent être aspirées en haut. Enfin, vive Jésus! Je me traîne à peu près dans cette misérable vie, espérant arriver, quand il plaira à mon Époux, à la vie éternelle que je puiserai en lui.» On ne se lasserait pas de recueillir au moins la fleur de ces pages, tant elles traduisent dans leur simplicité naïve, toutes les pulsations de la vie surnaturelle: «Depuis un certain temps, mon Père, je me trouve violemment attirée vers la perfection. Je souhaiterais que mes moindres actes prennent le cachet de l’amour divin. Je sais que la mortification spirituelle est la première, et j’y aspire: Notre Seigneur me veut certainement moins indigne que je ne suis; je ne lui réponds pas assez. Ce désir de perfection est de tous les instants, il est le but de mes prières et de tous mes efforts. Je ne souhaite pas être meilleure, comme autrefois, pour être délivrée d’infirmités qui me pesaient, ou pour satisfaire un orgueil de beauté: je le veux par amour de Dieu, comme si je le voulais pour un autre, tant je trouve en moi d’indifférence quant à la manière d’y arriver. Je passerais pour cela sur toutes les humiliations. J’éprouve un peu l’insensibilité du chirurgien qui opère: je ne sens point que je retranche sur moi-même. Avec cela, les fautes qui m’échappent me causent une grande douleur. Je ne sais pas si elle est morale et physique ou simplement morale, tant elle absorbe tout mon être: souvent les larmes inondent ma figure avant que je ne les aie senties couler… C’est aujourd’hui que l’amour du Seigneur m’apparaît dans toute son étendue: il me supporte et m’aime en dépit de mon abjection: cette seule pensée me ferait mourir pour lui s’il le voulait que je vive pour le servir. Puisse-t-il enfin me dépouiller du moi, mon plus grand ennemi, afin que je devienne une autre lui-même. En y pensant ce matin, je me sentais attirée vers le Tabernacle avec une telle force qu’il me semblait ne plus toucher terre. Je n’ai plus rien à démêler avec le monde.» Les rapports avec mademoiselle Bouly devinrent plus intimes vers la fin de 1863: «Quelle âme et quel cœur j’ai trouvé dans Henriette, disait-elle après une de leurs entrevues. Elle a une limpidité et une simplicité ravissantes. Au moins Notre Seigneur sera servi par elle plus dignement que par moi: elle me couvrira du manteau de sa vertu.» (17 novembre 1863). Une sainte et affectueuse fraternité réunissait déjà ces deux âmes qui s’étaient données à Dieu et s’appuyaient l’une sur l’autre afin de se rendre dignes de leur vocation commune: elles marchaient ensemble vers le but prédestiné. Dieu frayait le chemin sans montrer encore le terme béni; il donnait à Cécile dans une sainte amitié un appui et une joie, et lorsque le voyage annuel de Paris la contraignait, selon sa rude expression, d’aller chercher tout ce qu’elle détestait et quitter tout ce qu’elle aimait, le Seigneur se plaisait à lui ménager des compensations inattendues: «Que vous dirai-je, mon Père, de la bonté de Notre Seigneur pour moi? Je voudrais savoir m’exprimer pour vous rendre les admirables choses qu’il m’a fait éprouver, car il m’est pénible d’en diminuer la beauté en les disant dans un langage vulgaire. A la messe de minuit, j’ai éprouvé quelque chose de très extraordinaire. J’étais à l’office et en savourais toute la beauté. Cependant je le suivais autant à Solesmes que dans l’église où j’étais réellement. Je voyais l’union de la liturgie avec le mystère de la naissance du Seigneur à Bethléem; il me semblait assister à cette naissance bénie et en même temps contempler comment au ciel les saints célébraient les louanges du Fils et de la Mère. Là , il me semblait que, tout en étant petit enfant, il était néanmoins dans la plénitude de toutes ses divines perfections d’une façon que je ne puis vous rendre et qui me comblait de joie. Car je comprenais que toutes ces merveilles avaient été pour moi seule, sans exclusion ni diminution d’autrui. Ceci est si clair pour moi, mon Père, que ce m’est une joie de retrouver ce mystère dans l’Eucharistie: seulement dans la langue des hommes il n’y a pas de mots pour le rendre. Je ne sais où je voyais et comprenais cela, car je ne voyais et n’entendais rien, encore que tout ce que je vous dis m’ait été plus présent que les choses matérielles qui nous entourent. Au commencement de cet état je tremblais comme une feuille, tant était violente la lutte entre l’âme qui voulait s’élever et la nature qui y mettait obstacle. J’étais aussi dans une angoisse extraordinaire de me sentir dans des régions que je njamais explorées, et je ne pouvais suivre sans perdre haleine la marche de mon âme. J’étais inquiète qu’on ne s’aperçût de tout cela, et d’un autre côté, l’amour de Dieu l’emportait sur toutes les considérations humaines. Vers l’évangile, je perdis tout à fait le sentiment de ce qui se passait autour de moi, sans perdre de vue l’office, et alors je ne puis vous dire ce qui s’est passé en moi. Ce que je sais, c’est que j’aspirais à voir et à posséder Notre Seigneur avec une telle ardeur qu’il me semblait que ma vie allait se briser sous cet effort. Je remplirais bien des pages avant de vous dire tout ce que j’ai appris et senti jusqu’à la communion où je revins à moi dans la mesure qu’il fallait pour communier. A partir de ce moment l’effort fut moins grand: il me sembla que Marie, à la vue de mes désirs et de l’ardeur qui me dévoraient, me donnait son petit Enfant dans mes bras. Tout cela se passait d’une façon singulière. Je le percevais sans rien voir, sans rien sentir de matériel. Peu à peu je revins à moi. Je vis seulement que j’avais beaucoup pleuré sans pourtant que mes yeux fussent gonflés ni douloureux, comme il m’arrive quand je verse des larmes. Depuis ce temps je suis un peu dépaysée sur la terre: j’ai entrevu ma patrie. Je suis désolée d’être si peu propre à rendre ma pensée par des mots, mon Père; et si je ne m’étais pas promis de tout vous dire, j’aurais renoncé, aujourd’hui surtout, à vous parler.» (26 décembre 1863). —«Que de grâces Dieu vous fait, ma chère enfant, lui répondait l’abbé de Solesmes, et comme vous devez vous réfugier dans l’humilité. Implorez l’esprit de soumission qui seul maintient dans l’âme les faveurs divines, et demandez au Seigneur la grâce de ne jamais croire à vous.» (22 janvier 1864). Le sage directeur n’ignorait pas que la grâce ne se garde bien qu’à l’abri de l’humilité, que le premier fruit de la grâce dans une âme qui la reçoit comme il faut est précisément le sentiment de sa petitesse et de sa misère, et qu’après tout nous ne valons devant Dieu que par notre vertu et non par nos privilèges. Aussi se réjouissait-il de voir croître en humilié l’âme qu’il dirigeait de si près. «Je sais trop bien, disait-elle, que je suis incapable de me conduire moi-même: j’en ai fait autrefois une trop triste expérience pour être jamais tentée de la renouveler: aussi je demande journellement à Notre Seigneur qu’il me garde de moi-même et me protège contre ma nature infirme et misérable. Hélas! sans la grâce de Dieu, que deviendrais-je?» —En effet, répliquait son directeur, raide comme vous êtes par nature, quelle triste dévote vous feriez si vous n’étiez pas obligée de marcher à la volonté d’autrui et par des sentiers qu’assurément vous n’eussiez point choisis.» Les événements ne manqueront point dans la vie que nous racontons. A l’heure présente, rien ne nous semble aussi digne d’être étudié en elle que le progrès tranquille et doux de la vie surnaturelle et son union croissante avec le Seigneur; et nous nous plaisons à en recueillir çà et là les indices qui nous en sont parvenus. Cécile Bruyère n’était encore qu’une enfant lorsque ses parents lui choisirent comme institutrice mademoiselle Alice Royer de La Corbière. Ni la différence de l’âge, ni l’autorité dont mademoiselle Alix étaient investie ne furent un obstacle à la sainte et profonde affection qui unit l’âme de la maîtresse à l’âme de l’élève et dura jusqu’à la mort. Après son séjour à Coudreuse, mademoiselle de La Corbière entra en religion, chez les Ursulines de Château-Gontier (Mayenne). Elle y fit profession le 22 juin 1864, sous le nom de mère Sainte-Catherine de Sienne. Lorsque la persécution religieuse de 1901 les exila, les Ursulines de Château-Gontier se retirèrent dans le Piémont. Infirme, et trop âgée pour les suivre, mère Sainte-Catherine de Sienne se retira au Mans, chez une de ses nièces; elle y mourut un an avant son élève tant aimée, en 1908. Elle a porté sur elle le jugement que lui a dicté, en même temps que son affection, la longue expérience qu’elle avait prise d’une vertu déjà éprouvée. Les relations étaient devenues trop intimes entre les deux amies pour ne pas se poursuivre après l’entrée en religion de mademoiselle de La Corbière. Les lettres qu’elles échangent alors nous livrent dans une traduction libre et sans apprêt, le secret de leurs âmes. Cécile Bruyère félicite son amie d’être parvenue au port de la profession religieuse, alors quelle se trouve encore menacée par les projets matrimoniaux caressés autour d’elle. Sœur Sainte-Catherine de Sienne savait interroger discrètement: les rapports intimes qui l’unissaient à son ancienne élève autorisaient bien des questions, justifiaient bien des réponses: «Vous êtes trop bonne de vous occuper de ma santé: je vais vous dire tout ce que j’en sais. L’état où je suis dure depuis l’année d’épreuves que le père abbé me fit subir avant de me consacrer à Dieu. Les luttes ont été telles alors que la nature a succombé. Il me semble que le diable a reçu la permission de me tourmenter dans mon corps.Depuis un an surtout, le père abbé reconnaît que le Seigneur me veut dans cette faiblesse; il me détourne maintenant d’user d’aucun remède. D’ordinaire ce sont des battements de cœur, de la fièvre, des douleurs violentes dans la tête: tout cela augmente régulièrement depuis le mercredi à midi jusqu’au vendredi vers quatre heures: ce dernier jour je suis comme morte. Les souffrances sont moindres lorsque j’ai des obligations de société et alors ne se traduisent pas à l’extérieur. Si on me force au repos par compassion et dans l’espoir de me guérir, la souffrance augmente, et si on me fait prendre quelque remède, je ressens d’affreuses douleurs d’estomac. Les bonnes âmes qui s’en aperçoivent me croient exténuée par les mortifications: il n’en est rien pourtant; le père abbé est sur ce point d’une prudence telle que je ne puis m’empêcher de me plaindre à lui. On peut s’en rapporter à lui entièrement, et je me ferais un cas de conscience de ne pas lui rendre compte des moindres choses. Vous voyez, ma chère Sœur, que je mets avec vous une grande franchise, malgré l’ennui de vous occuper de ma chétive personne. Je ne vous ai fait grâce d’aucun détail.» (16 septembre 1865). En même temps qu’il hâtait l’œuvre de son éducation surnaturelle, le Seigneur s’employait aussi à grouper autour de Cécile Bruyère les futures moniales. Déjà sur la fin de 1861, une jeune fille, Marie Bignon, s’était attachée à elle. Elle habitait avec ses parents une petite ferme voisine de Coudreuse; sa sœur Augustine était atteinte d’épilepsie. L’infirmité de la pauvre enfant avait contribué à créer autour d’elle et de sa famille une sorte d’isolement, porté d’ailleurs avec une dignité parfaite. Marie Bignon aspirait à la vie religieuse: et comme souvent les goûts de vie religieuse s’orientent d’après ce qu’ils voient, elle voulait entrer dans une congrégation enseignante, les Religieuses de Notre-Dame d’Évron. Malheureusement elle était seule à le vouloir; ni le curé de Chantenay ne consentait à se priver d’une jeune fille qui était un bon exemple pour la paroisse, ni les parents de Marie Bignon ne souriaient à la pensée de voir leur fille perdue pour eux et pour leur pauvre infirme. Il y avait d’ailleurs une raison décisive qui s’opposait à son dessein: son instruction était notoirement insuffisante: on ne saurait enseigner ce que l’on ignore; Marie Bignon voulait fortement: aussi trouva-t-elle une solution. Elle s’adressa à Cécile Bruyère, lui livra confidence de son cher projet et la supplia d’intervenir auprès de ses parents afin qu’on lui permît d’étudier et de se préparer au noviciat. Cécile se récria: quelle apparence y avait-il que les parents Bignon fussent déterminés à donner leur consentement par l’intervention d’une jeune fille de seize ans qui leur était parfaitement étrangère? Marie Bignon ne se laissa pas convaincre; ses instances furent telles que mademoiselle Bruyère ne put y échapper qu’en promettant à sa cliente de s’en rapporter au père abbé. Ce recours à l’abbé de Solesmes lui semblait d’une garantie absolue: tant il avait jusque-là mis de soin à l’écarter de toute action extérieure, et à conjurer tout ce qui aurait pu lui donner une importance à ses yeux, un semblant d’autorité sur autrui. Aussi ne fut-ce qu’avec stupeur qu’elle reçut du père abbé cette réponse: «Quant à la personne dont vous me perlez, j’approuve que vous en preniez soin: cela plaira à Notre Seigneur. Faîtes auprès de ses parents la démarche qu’elle désire. Instruisez-la autant qu’il sera besoin, mais ne vous croyez pas de supériorité sur elle. Il y a gros à parier qu’elle est plus humble que vous.» Avant de faire cette démarche, mademoiselle Bruyère attendit que les circonstances lui en eussent fourni l’occasion. Encore cette fois, ce ne furent pas les circonstances qui la firent naître, mais la ténacité de Marie Bignon qui la provoqua. Non contente d’avoir obtenu de mademoiselle Bruyère qu’elle plaidât sa cause, elle avisa ses parents de sa vocation et de la visite qu’ils recevraient à son sujet. Il n’y avait plus aucun moyen de reculer. Avec la permission de sa mère, Cécile se rendit à la petite ferme. Elle fut accueillie comme un ange de Dieu par la pauvre épileptique qui dès lors la prit en grande affection, avec une déférence presque respectueuse par la mère, qui n’eut pas de peine à convaincre mademoiselle Bruyère qu’il lui était impossible de se passer des services de sa fille aînée. On convint d’un moyen terme. Marie Bignon n’irait pas au noviciat, elle demeurerait près de sa mère et de sa sœur infirme aussi longtemps que Dieu voudrait; et durant la saison d’hiver, alors que les travaux des champs ont pris fin, mademoiselle Bruyère donnerait des leçons, fournirait des livres, et préparerait Marie à la vie d’enseignement. Mais bientôt il ne fut plus question d’enseignement, et dans cette âme simple, très humble, mais très ouverte aux choses de Dieu, malgré les avis de sa maîtresse qui la ramenait à ses désirs d’autrefois, un nouveau projet prit naissance, vague, imprécis, où il entrait une part d’assurance et une part de pressentiment. Deux ans s’écoulèrent sans que personne prît grande attention aux relations de Marie Bignon et de mademoiselle Bruyère: mais Marie Bignon n’avait nul motif de dissimuler ce qu’elle trouvait d’appui et d’affection dans les conversations et les lettres de sa jeune maîtresse: elle le dit à Jeannette Martin, d’une de ses amies; Jeannette Martin le dit à Anne Fresnady, à Louise Deshayes. Bientôt deux autres jeunes personnes appartenant à la société de Chantenay, mesdemoiselles Noémie et Berthe de La Corbière, du même âge toutes deux que les deux filles de M. Bruyère, formèrent avec elles le noyau d’une petite réunion pieuse dont Cécile Bruyère devint à son insu le centre et l’inspiratrice. Lorsqu’elle s’aperçut de la situation qui lui avait été faite par la déférence et l’affection de toutes, il n’était plus temps de reculer. Les choses se passèrent ainsi. Le vicaire de Chantenay, monsieur Delaroche, était un prêtre pieux, intelligent, observateur, et son âme était largement ouverte aux choses de Dieu. Il avait observé avec une joie extrême ce groupement des âmes les plus pieuses de la paroisse, et afin d’en assurer la permanence et d’en recueillir tout le fruit, il s’était proposé de l’organiser en confrérie. Lorsqu’il voulut en confier la présidence à mademoiselle Bruyère, il se heurta à une résistance déterminée. Une des demoiselles de La Corbière était l’aînée, n’était-ce pas à elle que revenait l’honneur de la présidence? Mademoiselle Bruyère fit remarquer d’ailleurs qu’elle ne se sentait aucun goût, aucune aptitude pour une supériorité quelconque que son âme même lui faisait une loi de s’effacer, que ses absences annuelles seraient un détriment pour l’œuvre, que la santé de sa mère alors très affaiblie, lui imposait des devoirs de maîtresse de maison, absolument inconciliables avec la charge qui lui était offerte. Monsieur Delaroche trouva réponse à tout, et madame Bruyère, présente à l’entretien, au lieu d’appuyer les objections de sa fille, s’était bornée à la laisser libre d’accepter ou de refuser. Mademoiselle Bruyère ne se reconnut d’autre ressource, pour échapper à l’importunité, que de promettre qu’elle en référerait à dom Guéranger. Lui, du moins, lui qui la connaissait bien, écarterait d’autorité cette étrange proposition. Le père abbé qui n’avait cessé de la maintenir dans ce rôle d’humilité, qui était le sien, était d’ailleurs trop sage pour laisser confier une présidence à une jeune fille timide, sans expérience, sans facilité de parole et qu’un commencement de surdité éloignait fatalement de tout rôle actif. Sa déconvenue fut grande lorsque dom Guéranger lui fit une loi d’accepter purement et simplement. «Ce n’est pas, disait-il, que je ne trouve vos raisons très fondées, mais votre devoir est de n’en tenir nul compte.» Elle s’inclina devant le fardeau, et Dieu bénit son obéissance: la petite confrérie se forma, s’enrichit d’une bibliothèque, multiplia ses réunions, remit en honneur les offices du dimanche et les sacrements, et se recruta tant et si bien que les assemblées furent menacées de n’avoir plus de danseuses. Le dimanche soir, lorsque prenait fin la réunion de Coudreuse, et que la jeune bande, guidée par Cécile Bruyère, traversait Chantenay et regagnait ses foyers, on entendait murmurer sur la porte des cabarets: «Bon, voilà le couvent, voilà les dévotes qui passent, leur abbesse en tête!» Ces innocentes moqueries eussent suffi pour éteindre toute vanité: l’abbé de Solesmes ajoutait ses recommandations: «Gardez bien fidèlement ce que le Seigneur vous donne de charité envers le prochain. Lui seul peu maintenir en vous cette vertu qui, pour une part est faite d’indulgence, de dévouement et de générosité, pour l’autre de prudence et de simplicité. Ajoutez-y l’humilité, et vous aurez toute la recette.» 22 avril 1863). Ailleurs il lui disait: «L’essentiel au milieu des épreuves de la vie intérieure est d’être humble et ferme vis-à -vis de soi; puis de se dépenser pour les autres dans le but de plaire à Notre Seigneur qui accepte tout comme fait pour lui.» Sans que les projets de vie bénédictine eussent acquis ni plus précision, ni plus de chance d’une réalisation prochaine, les lettres échangées montrent pourtant que les âmes en conservaient le souci: Je vois avec plaisir que vous goûtez la Règle de Saint Benoît, écrivait dom Guéranger. Mais vous verrez comme l’intelligence grandira avec le temps. Pensez que des milliers et des milliers d’âmes saintes en ont vécu pendant quatorze siècles, que sainte Gertrude y a trouvé la manne; mais prenez bien le point de vue. La Règle est pour quiconque arrive du dehors pour servir Dieu: le salut d’abord, la perfection ensuite. Lisez aussi et méditez la vie de saint Benoît qui est le complément de la Règle: en connaissant l’homme, vous pénétrerez mieux les préceptes.» C’est à Marseille, au lendemain des fêtes de Notre Dame de la Garde, qu’il écrivait ces lignes; les espérances qu’il avait conçues alors lui faisait ajouter: «Que j’aurai de choses à vous dire au retour, sur ce que j’ai appris ici et vu de mes yeux! Les grâces que le Seigneur verse du ciel au cours de ces années sont innombrables et des plus choisies. Dans des conditions analogues aux nôtres, que de sœurs de toutes parts! Que Dieu soit béni du nord au midi et de l’est à l’ouest.» (11 juin 1864). Un même espoir sollicitait les pensées de Cécile Bruyère: «Je rêve d’une vie calme, uniforme, monotone, à Solesmes, sous un autre habit, avec l’espoir que cela dure toujours.» Elle demandait, elle aussi, la vie de saint Benoît. N’était-ce pas aussi l’avenir qui se préparait dans la continuelle recommandation de dom Guéranger: «Soyez humble soyez toute dévouée au prochain, aimez le Seigneur de toute votre âme.» Chose singulière, un certain jour de mai 1865, mademoiselle Bruyère fut avisée que dans tout le pays il était parlé d’une abbaye de moniales qui devait se fonder à Solesmes. Elle fit bonne contenance et assura que c’était la première fois que ce bruit venait jusqu’à elle. Le fait était assez étrange pour qu’elle en avertît dom Guéranger. On eût dit que l’idée était en l’air: mais personne ne pouvait songer que c’était l’heure même où le projet si longuement caressé, avançait d’un pas vers sa réalisation. Nous savons par ailleurs les liens d’affection et de mutuelle confiance qui unissaient l’abbé de Solesmes et l’évêque du Mans, Mgr Fillion. Le 30 du mois de mai 1865, ce dernier vint à Chantenay. Plusieurs des jeunes filles qui faisaient partie des réunions dominicales, et, parmi elles, Lise Bruyère, la sœur de Cécile, devaient recevoir le sacrement de confirmation. L’abbé Delaroche en prit occasion pour appeler la bénédiction de l’évêque sur la petite réunion paroissiale qui produisait de si heureux fruits; et dom Guéranger qui avait, comme Mgr Fillion, accepté l’invitation de monsieur Bruyère, n’eut aucun effort à faire pour intéresser l’évêque à la famille qui l’avait accueilli. Au cours du dîner l’évêque avait à plusieurs reprises adressé la parole à Cécile Bruyère, un peu surprise et embarrassée de cette attention qu’elle ne s’expliquait pas. Dom Guéranger, silencieux, semblait jouir tout à la fois et de la curiosité de l’évêque et de l’étonnement de sa fille spirituelle. Le repas achevé, l’évêque avec madame Bruyère, et désignant du regard les deux sœurs: «Pour l’aînée, madame, disait-il, il me semble que vous ne devez avoir aucun souci. Notre Seigneur s’en charge, n’est-il pas vrai? Il fera bien ses affaires.» Il était trop manifeste que le clair et fin coup d’œil de Mgr Fillion avait reconnu la pensée secrète et la vocation de Cécile. Lorsqu’ils furent seuls, l’évêque et l’abbé eurent ensemble un entretien. L’évêque prit les devants: «N’est-il pas vrai, mon révérendissime père, que votre enfant Cécile est consacrée à Dieu? On ne saurait s’y méprendre. Ne croyez-vous pas que Dieu a des desseins particuliers sur cette âme? Je vous remercie de m’avoir fait connaître cette famille…» Le projet du futur monastère était trop imprécis encore pour que l’abbé de Solesmes crût devoir y faire allusion. Il se borna par ses dires à confirmer l’évêque dans ses bonnes dispositions, mais comprit aussitôt l’appui que le Seigneur venait de lui assurer; et avant de reprendre le chemin de l’abbaye, dit à Cécile ces quelques mots: «L’évêque vous a devinée, j’en suis bien aise; non que je me réjouisse que l’attention se porte sur vous, mais l’intérêt qu’il vous témoigne prépare l’avenir. Je suis sûr de l’accueil qu’il fera à mes propositions le jour où je m’ouvrirai à lui de notre projet.» Sans bruit, d’une marche douce et continue, le monastère qui n’existait pas encore, recrutait déjà ses premiers éléments. Mademoiselle Berthe de La Corbière se rangeait d’elle-même à l’affectueuse direction qui lui venait de Coudreuse. Depuis plusieurs années déjà , lorsque Cécile se rendait à Sablé, elle se rencontrait souvent aux leçons de musique et de vocalise de monsieur Karren, ou même à la tribune de l’église de Sablé, avec une jeune fille de son âge, mademoiselle Honorine Foubert. Elle appartenait à l’une des plus honorables et des plus chrétiennes familles de Sablé. Comment naquit au cœur de mademoiselle Foubert cette conviction qu’elle ne serait jamais que bénédictine, encore qu’elle n’eût jamais entendu parler de fondation et que toutes ses relations la missent en contact avec d’autres formes de vie religieuse, c’est ce que Dieu seul pourrait expliquer: le point de départ secret des démarches les plus décisives de notre vie demeure parfois au-dessous du seuil de la conscience, dans une région profonde où Dieu nous guide à notre insu et sans se laisser connaître, vers la fin prédestinée. Sa décision était donc arrêtée déjà ; lorsque les conseils de dom Guéranger l’y confirmèrent, l’âme était si résolue que l’abbé de Solesmes crut devoir se départir avec elle de la discrétion dont il avait usé avec Mgr Fillion. Il lui parla d’une fondation bénédictine possible, sans livrer le nom d’aucune des personnes appelées à en faire partie. Mademoiselle Foubert ne fut pas sans pressentir que la jeune compagne qu’elle rencontrait chez monsieur Karren, leur maître commun, n’était pas absolument étrangère à ce projet; mais elle n’interrogea pas. Il advint un jour que dans un duo qu’elles répétaient ensemble, le libretto voulu de mademoiselle Bruyère adressât à mademoiselle Foubert cette appellation: «ma fille», ce qui amena un regard d’entente, puis un sourire, sans plus. Ce ne fut qu’un an plus tard, à la veille de la fondation, que les relations se nouèrent. Sans cesser de nourrir son cher dessein, mademoiselle Foubert se rendit à Mamers, comme professeur de musique, libre pourtant de tout engagement. Elle était occupée, elle se dévouait aux siens, et demeurait en situation néanmoins de quitter sa prison «mamertine» dès que l’appel viendrait. Déjà en 1833, lorsque dom Guéranger et son compagnon, le père Fonteinne, avait négocié l’acquisition du prieuré de Saint-Pierre de Solesmes, il était convenu entre eux pour tromper les indiscrets, de le désigner sous ce nom: «la bicoque». Il en fut à peu près de même pour Sainte-Cécile. Le futur monastère s’appelait dans les conversations «la maison de Bois». Comme on n’avait en mains aucune ressource, l’abbé de Solesmes avait cru que l’on devrait tout d’abord, à l’exemple de ce que mademoiselle Paule de Rougé avait fait à Précigné, se contenter d’un monastère provisoire, construit de façon légère. Il ne semblait aucunement probable d’ailleurs qu’elle dût s’élever avant plusieurs années, cette chétive maison de bois qui occupait les âmes et défrayait les conversations. La vigilance paternelle de monsieur Bruyère surprit-elle un écho de ces causeries? Une allusion un peu plus vive lui donna-t-elle l’éveil? On ne saurait le dire. Aussi bien les secrets transpirent dans le silence même. Toujours est-il qu’un soir de novembre, monsieur Bruyère toujours soucieux de l’établissement de sa fille, lui tendit un piège innocent où elle se laissa choir. Il amena la conversation sur les ordres religieux de femmes cloîtrées, purement contemplatifs, et prononça leur inutilité. Sa fille aînée releva aussitôt le gant et défendit vaillamment le principe catholique engagé dans la question. Sans doute elle laissa apparaître quelque chose de sa sympathie personnelle pour la vie contemplative. Monsieur Bruyère feignit de se replier devant les arguments de sa fille et de lui laisser les honneurs de la rencontre; mais dès lors il se tint pour averti, sa fille ne put s’y méprendre, et l’heure d’une explication décisive avança d’autant. Noël vint, et apporta ses joies spirituelles accoutumées. «Je ne pouvais, écrit-elle, détacher ma pensée de l’évangile de saint Jean où je trouvais une source de choses merveilleuses et impossibles à rendre dans notre pauvre langage humain. Il me semblait être à Bethléem auprès de la Sainte Vierge, et contempler dans ses bras le divin Enfant. Le tout aimable Jésus me faisait comprendre que pour l’aimer parfaitement et l’imiter il fallait pratiquer les trois vœux de religion. Il me semblait aussi comprendre comment il fallait les pratiquer. Je fus amenée à offrir au Seigneur les prémices de la ‘Maison de bois’. Le Seigneur l’avait pour agréable et m’accueillit par un sourire. Je ne puis vous dire que tout cela se passe dans mon âme; car il n’y a aucune figure ni aucun son: mais j’en ai le sentiment si vif que je crois voir et entendre; et cela est si vrai que, sans pouvoir dire comment, je m’explique ce que peut être un pur esprit. Je sens bien, mon Père, que je suis incompréhensible: mais je ne puis arriver à être plus claire. Votre expérience suppléera à l’insuffisance de mes mots.» (30 décembre 1865). «Je ne sais pourquoi, écrivait-elle à mademoiselle Bouly, cette année ma pensée dominante a été d’offrir les commencements de la ‘Maison de bois’.Du moins, ma chère sœur, dans ce temps-là vous ne serez pas exposée à manquer la messe le jour de Noël. Nous vous soignerons si bien, et vous mangerez de si bon appétit, nos choux et nos carottes, que vous deviendrez forte et robuste. Vive Jésus!» On aurait pu désespérer de voir s’élever jamais cette maison, à reconnaître le peu de santé de ceux qui y songeaient. Dom Guéranger disputait à la souffrance le temps de son travail; mademoiselle Bouly était éprouvée à ce point, nous venons de l’entendre, qu’elle n’avait pu se rendre de la maison paternelle à la messe de Noël; mademoiselle Bruyère était régulièrement en proie à la fièvre et au mal de cœur. Elle brava pourtant et son malaise physique et le mauvais temps pour se rendre à trois lieues de Coudreuse, auprès de son amie, le 10 janvier 1866. On avait tant de choses à se dire! La conversation commencée fut interrompue par une visite qui aurait pu, vraiment, choisir une heure plus opportune. Mais le visiteur était un cousin de mademoiselle Bouly, dom Gardereau. Il ne tarda pas à effacer par le charme de son urbanité parfaite, le mouvement premier de surprise qui l’avait accueilli. Il racontait d’ailleurs des choses intéressantes, toutes de saison: il venait de rentrer à Saint-Pierre, après avoir prêché la retraite à l’abbaye Saint-Nicolas de Verneuil, où il avait assisté à l’élection et à la bénédiction d’une jeune abbesse de vingt-cinq ans sur qui on fondait de grandes espérances. Ni son âge, ni la date récente de sa profession, ni les supplications de l’élue, ni ses résistances n’avaient empêché l’évêque d’Évreux, Mgr Devoucoux, de lui confier l’abbaye de Verneuil. Ces détails et les pressentiments des difficultés que la jeune abbesse rencontrerait dans son gouvernement, valurent dès lors à madame de Saint-Augustin l’intérêt et la prière des deux amies. Dieu se plaisait déjà à nouer, dès avant le berceau de Sainte-Cécile, les relations qui devaient un jour unir les deux abbayes dans une sainte et affectueuse fraternité. A cette heure même dom Guéranger, accompagné de dom Logerot, avait quitté Saint-Pierre de Solesmes pour se rendre à Marseille. Albi se trouva sur son chemin; ce fut pour lui une joie de porter ses hommages et de confier ses projets à la glorieuse vierge romaine, sainte Cécile, à qui est dédiée la cathédrale. Son voyage fut pénible, et c’est exténué qu’il arriva à Marseille: mais ses forces ne tardèrent pas à renaître dans la joie et le travail. Le bon grain qu’il avait jeté deux ans auparavant avait germé: les âmes mêmes étaient dès lors si préparées qu’il ne crut pas à propos de taire davantage son projet de fondation. Encore qu’elle fût maintenue dans le monde par les soins qu’elle devait à sa mère infirme, mademoiselle de Ruffo se déclara désireuse d’y avoir place dès que le Seigneur la rendrait libre. Dom Guéranger d’ailleurs ajournait encore à un jour lointain la création de la «maison de bois». Lorsqu’il revint à Solesmes, il s’arrêta quelques jours à Paris. Monsieur et Madame Bruyère y étaient venu selon leur coutume, passer les mois d’hiver, et la vie mondaine battait son plein. Il était facile de voir que monsieur Bruyère voulait dans un effort décisif triompher de l’éloignement que sa fille aînée avait jusque-là témoigné pour le monde et le mariage: visites, festins et bals se succédaient jusqu’à l’essoufflement. Mademoiselle Bruyère témoignait en être excédée; mais dom Guéranger partageait les principes de saint François de Sales et voulait comme lui que «son dévot et sa dévote fussent toujours les mieux habillés de la troupe, mais les moins pompeux et affétés: et comme il est dit aux Proverbes qu’ils fussent parés de grâce, bienséance et dignité», il fit une loi à sa fille de se prêter avec souplesse à tout ce qui serait exigé d’elle, pourvu que sa mère le trouvât opportun. Elle obéit: et ce fut un encouragement pour monsieur Bruyère de voir Cécile se réconcilier avec le monde. Même il voulut pressentir dom Guéranger au sujet de l’avenir de sa fille aînée. Il lui fit part de ses sollicitudes paternelles, analysa avec finesse le caractère de son enfant, parla de ses aptitudes, et témoigna enfin de la crainte qu’il éprouvait de ne pouvoir à son gré lui garantir toutes les conditions de bonheur. «Elle est trop perspicace, disait-il, elle aperçoit trop tôt l’imperfection chez autrui. Avec un goût d’artiste et son amour des choses de l’intelligence, elle souffrira près d’un mari ordinaire. Elle est trop désireuse d’idéal. Mais une heure viendra où après avoir rejeté tous les partis raisonnables, elle regrettera ses refus et acceptera de guerre lasse une existence inférieure à celle qui lui est offerte aujourd’hui.» Dom Guéranger s’en tira de son mieux, et plaida que pour certaines femmes d’un esprit sérieux et élevé, la vie pouvait en dehors du mariage être heureuse et remplie. L’abbé de Solesmes eut le loisir d’apprendre à mademoiselle Bruyère l’encouragement que Marseille donnait à leur projet commun: l’entretien se terminait, lorsqu’en parcourant des yeux l’extérieur de l’église de la Madeleine où s’échangeaient leurs propos, dom Guéranger se prit à sourire: «Avouez, mon enfant, lui dit-il, que lorsque votre grand père construisit cette colonnade, il ne dut guère songer qu’un jour viendrait où nous y viendrions, vous et moi, préparer une fondation monastique.» C’était chose singulière, moins singulière pourtant que l’autre préparation dont l’abbé de Solesmes lui avait laissé la loi. «J’ai fêté d’une manière très originale, écrivait-elle, la fête de la colombe bénédictine, sainte Scholastique: j’avais un grand bal ce jour-là … Eh! bien, je ne l’ai pas moins fêtée de toute mon âme malgré la danse, le bruit, la toilette; malgré la fatigue qui était si grande que je croyais à tout moment m’évanouir.» A la longue pourtant toute cette fatigue mondaine retentit sur la santé elle-même; une angine se déclara; et le danger fut tel durant une semaine, que monsieur et madame Bruyère projetèrent d’envoyer une dépêche à l’abbé de Solesmes au cas où l’aggravation redoutée eût menacé la vie. Cécile Bruyère se tenait fort tranquille, estimant que c’était autant de repris aux visites mondaines, songeant d’ailleurs que le Paradis valait bien un cloître, et que la volonté du Seigneur doit être bénie de tout. La convalescence fut longue, le carême se traîna au milieu des côtelettes et du vin d’Espagne, et c’est seulement lorsque tout péril fut définitivement conjuré que dom Guéranger fut averti. Mademoiselle Bouly demeurait très souffrante. Il n’avait pas besoin de cette inquiétude nouvelle, et, même dans l’enjouement affectueux de ses lettres, il est aisé d’apercevoir le surcroît de souci que lui apportait le projet de fondation: «Désirer un fardeau de plus, écrivait-il avec enjouement, n’est-ce pas héroïque? Voici pourtant que j’aspire à réunir ces méchantes filles du nord et du midi, et m’enlève ainsi jusqu’au repos qui me serait nécessaire pour mourir en paix. Vous secourrez et consolez votre vieux père, ma chère fille, j’en ai la confiance; et vous deviendrez si bonnes, les unes et les autres, que vous couvrirez toutes mes grandes misères par vos vertus et par votre généreux amour pour l’Époux divin. C’est vous qui aurez mes dernières forces. Il y a dix ans, je ne songeais pas aux colombes: elles sont venues becqueter à ma fenêtre. Je n’ai pas le cœur assez dur pour ne pas leur ouvrir.» (dom Guéranger à mademoiselle Brusson, 21 mars 1866). On lui répondait par un filial encouragement: «Une nombreuse famille de fils, mon Père, c’est un peu monotone; il est bon que des filles apportent aussi la part de joie au père de famille. Vous avez été choisi pour renouveler la génération du Juste; et c’est à vous qu’il appartient de com plé ter cette famille en formant de vraies filles de saint Benoît. Oui, je comprends votre héroïsme à vous charger de ce nouveau fardeau de nos désirs et de nos projets, au milieu de tant de fatigues qui déjà vous accablent, et depuis si longtemps. Mais comme nos aspirations ne peuvent venir que de Notre Seigneur, j’espère fermement qu’il vous accordera de nouvelles forces et de longues années pour achever son œuvre.» (mademoiselle Brusson à dom Guéranger, 27 mars 1866). A cette heure-là même Dieu sembla se hâter, et comme donne un signal. Il était contenu dans une grande douleur. Le 6 avril, madame la marquise de Ruffo-Bonneval rendit son âme à Dieu: mademoiselle de Ruffo était libre; et comme elle était en possession de sa fortune, la difficulté d’argent s’évanouissait. L’abbé de Solesmes croyait la réalisation assez prochaine pour établir dès lors des rapports réguliers entre les personnes appelées à se réunir dans la «maison de bois». Mais était-ce donc encore d’une maison de bois qu’il s’agissait, et n’y avait-il pas lieu de songer à un monastère définitif puisque le temporel était, dans une mesure, assuré? On n’eut guère le loisir sur l’heure de discuter la question tant l’attention de dom Guéranger fut attirée tout entière par un autre incident. La famille Bruyère était venue à Coudreuse depuis peu de temps: le mois de mai commençait à peine, lorsqu’éclata avec une âpreté extrême un conflit douloureux que l’habileté de Cécile Bruyère s’était, jusque-là , efforcé de conjurer. Monsieur Bruyère songeait depuis longtemps à l’établissement de sa fille, et nous l’avons entendu confier à l’abbé de Solesmes, le secret de ses préoccupations: peut-être néanmoins eût-il été moins pressant si quelques-uns de ses proches ne fussent intervenus bien importunément et malgré la visible répugnance de l’intéressée, malgré le soupçon d’une vocation religieuse qu’ils pressentaient sans en être bien assurés encore, n’avaient encouragé un prétendant et concerté les entrevues. Le parti qui s’offrait avait su plaire à monsieur Bruyère; sa fille touchait à sa majorité et, en effet, toutes les convenances et tous les avantages humains semblaient réunis: la distinction, la fortune, l’intelligence; et le jeune prétendant paraissait très empressé à tout mettre aux pieds de la fiancée qu’il espérait; car après le déjeuner de présentation, la dame qui avait tout organisé lui ayant demandé si ses rêves étaient réalisés, il répondit sans ambages: «Au-delà de tout ce que je puis dire.» C’est alors que monsieur Bruyère crut pouvoir user de toute l’autorité paternelle pour incliner, et au besoin pour plier sa fille à la réponse qu’il attendait. Il se heurta à une résistance absolue; non contente d’écarter le prétendant qu’on lui offrait, Cécile déclara qu’il était désormais superflu de songer au mariage et que sa résolution était prise depuis longtemps de se donner à Dieu dans la vie religieuse. Monsieur Bruyère était d’humeur auto ritaire, et très accoutumé depuis longtemps à voir, dans son intérieur, chacun plier devant lui. La déclaration de sa fille provoqua une scène de violence extrême: durant trois heures mortelles ce fut comme un déchaînement de plaintes, de reproches, de menaces qui brisa sans l’accabler la courageuse enfant. Elle entendit son père en proie à une exaspération folle, la menacer dese tuer, et lui jurer solennellement que le jour où elle prononcerait ses vœux de religion, il y aurait un damné de plus dans l’enfer. Elle était encore meurtrie de cette douleur et se demandait si la raison de son père ne viendrait pas à sombrer, lorsqu’elle le vit à ses pieds, avec des supplications et des larmes, lui demandant un délai, lui promettant de la laisser libre, mais plus tard, lorsqu’il aurait eu le loisir de s’accoutumer à une telle résolution: «Je ne veux pas, mon enfant, lui disait-il, me placer entre Dieu et toi. Mais il ne me reste que peu de temps à vivre, ne peux-tu pas demeurer près de moi? Tu le sais, mon salut est dans tes mains: si je dois prier quelque jour, je ne prierai que près de toi.» Cécile ne pouvait répondre que par ses larmes et se défiait de son émotion même. D’une voix entrecoupée elle parvint à faire comprendre que son dessein n’était pas de partir sur l’heure.Tout se fût calmé peut-être, et la première explosion passée, les relations affectueuses eussent repris leur cours, si de malveillants intermédiaires n’étaient parvenus sur la fin de ce même mois à persuader monsieur Bruyère que toute cette histoire de vocation religieuse était un plan concerté entre Cécile, sa mère et le père abbé; que peut-être il était temps encore, et qu’en écartant les influences qui s’étaient trop librement exercées jusque-là , on pourrait ramener dans la voie de tout le monde une enfant «qui était trop bien pour avoir l’esprit de travers». Une persécution de cette nature pour être pénible et vexatoire, était beaucoup moins redoutable que celle qui avait précédé: la volonté menacée n’était pas de celles qu’on prend d’assaut. Il fallait maintenant aviser à tout, et tout prévoir, même les dernières extrémités. Les souffrances qu’elle n’avait cessé de ressentir au cœur et que les scènes des derniers jours avaient rendu intolérables, expliquent ces lignes, presque semblables à un testament, que mademoiselle Bruyère parvint à faire tenir à dom Guéranger menacé lui aussi par l’orage: «Mon Père, il faut tout prévoir. Si Notre Seigneur permettait que je trouve la mort dans cette lutte et que mon cœur se brise, ma dernière pensée, ma dernière parole sera un acte d’amour de Dieu. Je pardonne à ceux qui m’ont fait du mal, et désire leur salut au prix même de ma vie. Il faut aussi, mon bon Père, qu’une fois je parle selon mon cœur. Je ne suis pas complimenteuse, ni n’aime les phrases, mais la vérité et la reconnaissance m’obligent à dire que je vous dois la vie de mon âme et mon bonheur. Je déplore et regrette tous les embarras que je vous ai causés, et ceux qui dans la suite vous viendront peut-être à cause de moi: je prierai chaque jour Notre Seigneur de vous bénir, de vous protéger jusqu’à ce que le Seigneur, dans sa miséricorde vous donnera le repos. Puisse l’affection si profonde, si dévouée, si solide que j’ai pour vous vous être une source d’abondantes bénédictions.» Puis faisant allusion à sa majorité qui devait l’affranchir: «Mon martyre sera de quatre mois et demi, si Dieu n’y met fin en m’appelant à lui.» La pensée du monastère rêvé se présente à son esprit: «Si Notre Seigneur me réserve pour cette œuvre qui est ma vie, aussitôt que j’aurai atteint ma majorité, je serai libre et dans vos mains. Si vous aimez mieux attendre quelques mois et m’avez trouvé un asile, j’irai y demander mon pain, heureuse d’être semblable à mon Époux et de n’avoir pas où reposer ma tête. Vous savez que je ne possède rien: on me déshérite; mais je suis accoutumée au travail et ne craindrai de travailler pour vivre.» Elle n’était pas seule à souffrir, et le courroux du père n’épargnait pas madame Bruyère, ni sa seconde fille, liguées ensemble dans une même pensée d’affection et de dévouement: «Au milieu de tout cela, mon Père, écrivait-elle, il semble, n’est-ce pas, que j’oublie ma mère et ma sœur qui souffrent et luttent avec moi et à cause de moi. Il n’en est rien: mais je sens mon impuissance à parler de leur affection. Dieu qui est l’auteur de ces merveilles saura seul leur donner la récompense qu’elles méritent.» La lettre était un adieu et semblait ne pouvoir finir: «Dussè-je passer la nuit à vous écrire, continuait-elle, je vous donnerai de mes nouvelles complètement cette fois, car les occasions deviendront rares. J’ai l’âme en repos: je ne suis ni émue ni troublée; j’éprouve je ne sais quel sentiment de dignité qui me fait mépriser les menées de Satan; et pourtant j’ai conscience de ma faiblesse. Mais ma confiance en Dieu est inébranlable. Je ne puis périr, et dussè-je être précipitée au fond des enfers, je crierais vers Dieu avec la conviction d’être entendue.» Le courage pourtant n’étouffait pas la douleur qui demeurait aiguë et cuisante, et la longue lettre s’achève sur un cri de terreur à la pensée de tout ce que sa mère souffre déjà et de tout ce qui la menace, alors qu’il lui serait facile de tout écarter par la promesse de surseoir quelques années à son dessein. Mais cette promesse elle ne voulait la faire que sur la permission de dom Guéranger: «Ma chère enfant, lui fut-il répondu, vous ferez ce que vous croirez le meilleur. Ne vous pressez pas, si c’est possible: la liberté se perd et ne se retrouve pas. Si vous consentez à un délai, bornez-vous à dire que vous n’avez pas le dessein de partir dès le jour de votre majorité, que vous ne vous refusez pas au laps de temps nécessaire pour rassurer les inquiétudes; qu’on vous eût laissé partir de suite avec un mari; que vous entendez avoir votre liberté complète aussi longtemps que vous resterez pour tout ce qui est question religieuse; sinon, qu’une fois majeure, vous partirez selon votre droit. Ne parlez point de quelques années.» Ce n’est pas sans trembler, nous le savons, que dom Guéranger traçait à sa fille une telle ligne de conduite; en même temps qu’il revendiquait les droits de Dieu, il avait mesuré aussi l’étendue des responsabilités qu’il assumait sur lui et la violence des extrémités auxquelles monsieur Bruyère se laisserait emporter. Plus tard il lui disait: «Quelle tentation vous avez été pour moi le 4 juin 1866.» Et comme l’abbesse de Sainte-Cécile s’en étonnait: «Mais vous ne comprenez donc pas combien il est terrible pour un homme de prendre une telle responsabilité et d’exiger de tels sacrifices?» —«J’avais tout donné le 12 octobre 1861, répondit-elle. C’était une question d’honneur et de parole entre Jésus Christ et moi. Ayant déjà dès lors joui de mon union avec lui, je me disais que Dieu ayant été fidèle, je ne pouvais pas, moi, ne l’être pas envers lui, dut le monde s’écrouler sur ma tête. Il ne pouvait me venir en pensée que vous puissiez être ébranlé par les souffrances d’une créature, vous, le dépositaire du pacte entre Dieu et moi.» —«Vous êtes terrible, ma fille, se borna à répondre dom Gué ranger; les hommes ne sont que des hommes et vous les croyez établis dans une solidité quasi divine.» C’est avec de telles dispositions que les vierges des premiers siècles allaient au martyre, et on pouvait pressentir que tous les efforts humains se briseraient contre cette résolution/ La situation était désormais trop tendue pour se prolonger de façon indéfinie; la lutte par ses crises répétées et violentes, hâtait l’exécution du projet qu’elle voulait conjurer. Au milieu de ses anxiétés, Mlle Bruyère gardait assez de liberté d’âme pour discerner, dans le groupe de jeunes filles pieuses qui s’était formé autour d’elle, les premières sœurs converses qui apporteraient à l’œuvre monastique leur vie et leur dévouement. Il n’y avait plus de secret pour elles et c’était déterminément à la vie bénédictine qu’elles étaient conviées. Le public n’était pas initié encore; depuis longtemps le bruit s’était accrédité, et non sans une part de raison, que la vie rêvée par Mlle Bruyère était la vie du Carmel. L’heure n’était pas venue de parler clairement, on ne pourrait le faire en sécurité que quelques mois plus tard; la colère de monsieurBruyère très allumée déjà contre dom Guéranger qu’il rendait responsable de la vocation de sa fille, eût trouvé un aliment nouveau dans cette circonstance, heureusement ignorée encore, qu’elle se destinait à la vie bénédictine. De son côté dom Guéranger ne négligeait rien: il soutenait une correspondance active avec le chanoine Coulin, pressait le mouvement, s’efforçait de hâter les décisions libératrices, s’assurait les premières ressources, reconnaissait les emplacements, négociait l’achat du champ où s’élèverait la «maison de bois», et se concertait avec l’évêque dont l’amitié ne se montra jamais plus dévouée qu’en cette périlleuse circonstance. Autant il eût été facile d’exploiter contre l’abbaye de Saint-Pierre et contre son abbé reconnu ouvertement comme fondateur, l’initiative prise par lui d’une fondation monastique devenue odieuse dès sa naissance, autant il l’était peu de demander des comptes à l’autorité épiscopale, plus haute, officiellement établie, et, après tout, libre de fonder ou de ne fonder pas. L’opposition violente de monsieur Bruyère s’apaiserait sans doute le jour où il serait connu que la fondation nouvelle au lieu de se recruter dans le seul Maine et les environs, compterait parmi ses membres des jeunes filles venues du Midi. Et peut-être trouverait-il un adoucissement de sa peine, lorsque son enfant qu’il croyait destinée au Carmel, entrerait dans une religion moins austère, et dans un monastère plus voisin de lui. Un peu de détente en effet suivit les premières luttes. Mais ce ne fut qu’une trêve de quelques jours. L’intérieur de la famille était devenu sombre et pesant. Toute allusion à l’avenir était évitée avec soin. monsieur Bruyère avait renoncé aux rapports affectueux qu’il avait eus jusque-là avec l’abbé de Solesmes. Il l’avait fait en homme bien élevé, sans éclat, sans discourtoisie; mais il ne se faisait pas faute d’imputer à sa femme ce douloureux épisode, et de la menacer même de se séparer d’elle le jour où leur fille aînée sortirait de la maison. En dépit de sa fermeté, mademoiselle Bruyère ne pouvait penser sans terreur au redoutable inconnu que sa décision allait déchaîner. C’était trop peu d’avoir à essuyer les critiques enflammées de ses proches, irrités de ce qu’ils appelaient son obstination, il fallait encore avec l’aide de sa mère et de sa sœur tempérer dans un sentiment de discrétion affectueuse ce que les indications de l’abbé de Solesmes contenaient d’austérité, ce que la colère paternelle n’aurait pu endurer dans un éclat redoutable; il fallait surtout conjurer le péril dont l’abbaye de Solesmes était menacée. Le pays avait longtemps retenti des discours prononcés à la tribune du Sénat par le ministre Rouland et par le sénateur Bonjean; le comte Mallet, beau-frère de monsieur Bruyère, avait ses entrées aux Tuileries; et on ne désespérait pas dans certains cercles, de provoquer contre une abbaye devenue odieuse les sévérités du gouvernement impérial. L’exaspération monta même à un tel degré que lorsque l’on vit approcher pour mademoiselle Bruyère l’heure où sa majorité la ferait libre, il fut sérieusement question de l’interdire. La sentence d’interdiction ne vint pas, les éléments firent défaut. A l’heure où le présent était si triste, où l’avenir se montrait si sombre, Dieu ménagea quelque diversion: ce fut un voyage en Normandie par Caen et Le Hâvre, et un court séjour à Veules près de Saint-Valéry, plage très tranquille et peu fréquentée. Mais déjà les éléments de l’abbaye future s’étaient rencontrés sous les yeux de dom Guéranger. Le 9 juillet 1866, en une date bien chère, et signalée déjà en 1837 par la décision qui relevait Solesmes, monsieur le chanoine Coulin, mademoiselle Amélie Brusson, mademoiselle de Ruffo, sa sœur Noélie étaient réunies en face de l’abbaye; c’était plus qu’il n’en fallait pour faire porter au Midi la responsabilité de la fondation. Au cours de cette visite furent prises des décisions pratiques considérables. Dom Guéranger avait renoncé à la «maison de bois» dont mademoiselle Paule de Rougé lui avait montré le caractère insalubre et dispendieux. Trois mois restaient jusqu’à la majorité de mademoiselle Bruyère; trois mois, trop peu de chose pour bâtir un monastère, même réduit. Par ailleurs prolonger notablement le séjour à Coudreuse après la majorité atteinte, eût été une simple cruauté où les âmes se fussent déchirées sans fruit. Un instant on avait songé à demander pour Cécile l’hospitalité de la Visitation du Mans, sauf à se replier ensuite sur Solesmes, le monastère une fois achevé; mais il y avait dans cette combinaison une nuance d’intrigue et un effort visible pour tromper la colère paternelle qui déplurent à mademoiselle Bruyère: mieux valait, estimait-elle, souffrir en patience que de prendre des sentiers détournés. Restait donc comme seul moyen pratique de s’établir dans une maison privée, aménagée en monastère provisoire. C’est le parti auquel s’arrêta l’abbé de Solesmes; un moyen terme prudent qui laisserait le loisir de préparer le lendemain. Malgré l’allure rapide que venaient de prendre les événements, tous obstacles n’étaient pas écartés, il s’en fallait de beaucoup: ils en surgissaient même d’inopinés qui semblaient ajourner toute espérance à un avenir indéfini. Les événements politiques ont parfois de lointains retentissements. Après la bataille de Sadowa, la cession de la Vénétie à la France amena une crise financière où sombra, avec la fortune de monsieur le baron Joseph de Ruffo, la plus grande partie des ressources que sa sœur destinait à son monastère d’élection. Mais on était désormais trop avancé pour reculer, trop en marche pour s’arrêter; le jour de la fête de Notre-Dame du Mont-Carmel, et afin sans doute de témoigner à ces carmélites de simple désir qu’elle ne leur gardait pas de rancune de leur désertion, sainte Thérèse intervint, termina par une heureuse solution un mois de longues négociations et fournit à dom Guéranger l’emplacement non encore arrondi du monastère futur. Toutes choses avaient été menées avec assez de secret pour que ces premières acquisitions n’éveillassent point l’attention publique. Lorsqu’elles furent connues, les conversations les interprétèrent à leur gré et en assignèrent diversement les buts: c’était une marquise de Marseille éprise du site de Solesmes, et qui, voulait s’y faire bâtir un château; après examen plus attentif, on conclut à un collège; l’idée d’un monastère ne vint que plus tard; on savait dom Guéranger si pauvre, et l’intervention du Midi était si évidente qu’on ne soupçonna d’abord aucune initiative plus voisine: l’absence de mademoiselle Bouly et de mademoiselle Bruyère compléta l’illusion; l’abbé de Solesmes n’avait aucun intérêt à la dissiper. Un architecte fut choisi en la personne de monsieur Duvêtre, d’Angers. Peut-être le cellérier de Saint-Pierre en éprouva-t-il un peu de chagrin: il se croyait architecte, et il avait, au cours de sa vie déjà longue, remué assez de moellons et de pierres pour se persuader que bâtir était de sa compétence. Nous devons reconnaître que la décision dont il souffrit fut sage: outre qu’elle assurait dès la première heure l’indépendance des deux monastères et la séparation réelle de leurs intérêts, elle épargnait encore au monastère nouveau l’interminable série des constructions, destructions, reconstructions où s’égarait trop souvent l’architecte écarté. Dès le 6 août un plan général était arrêté, et l’on pouvait aborder les questions de détail: le même jour les moines de Saint-Pierre étaient avisés du projet, le surlendemain Mgr Fillion venait à l’abbaye, recevait au parloir mademoiselle de Ruffo-Bonneval, et prenait ostensiblement la direction de l’œuvre naissante. L’abbé de Solesmes se dissimulait, mais son activité ne perdait pas un instant. Il avait convoité pour le premier établissement des futures moniales, une maison du bourg de Solesmes, dite maison Huré. «Le jour de l’Assomption de 1866 se trouvait à l’abbaye de Solesmes, en qualité d’hôte, un maître de pension de Paris, monsieur Huré. Dom Guéranger le traitait avec affection: son fils aîné avait embrassé la vie monastique. Il avait fait construire à Solesmes, afin d’y loger durant les vacances, sa très nombreuse famille, une maison, très simple mais spacieuse qui, d’après les coutumes du pays, a longtemps gardé son nom. Elle s’appelait la maison Huré. Après le dîner du jour de l’Assomption, dom Guéranger, pris d’une idée subite, entraîna monsieur Huré sous la grande charmille de l’abbaye, lui dit ses projets, et lui demanda s’il ne consentirait pas à lui louer sa maison où les futures moniales commenceraient leur postulat. Monsieur Huré avait une foi profonde: charmé et honoré d’être associé à une telle œuvre, il céda sa maison, pour tout le temps qui serait nécessaire, aux clientes de l’abbé de Solesmes, sans vouloir retirer une obole de son acte de surnaturelle charité. La «maison Huré» devint ainsi «Sainte-Cécile la Petite».(Vie de dom Guéranger, tome II, pp. 318-319). Un grave problème se trouvait ainsi résolu et la vie monastique, ou si l’on aime mieux, l’œuvre de l’éducation monastique première, fixée d’abord à l’automne de 1867, commencerait sans retard. Il fut concerté que la réunion aurait lieu le jour se sainte Gertrude, 17 novembre. Grand émoi à Marseille lorsque le bruit couru que nombre de jeunes filles de la société se préparaient à prendre si vite leur vol vers un lointain monastère: trois mois, c’était si peu de chose pour une décision si grave! Dans le Maine il était plusieurs jeunes filles pour qui trois mois étaient un long délai: telle était l’anxiété de leur attente, dans une vie de famille où elles avaient trop peu d’air pour vivre et trop d’air encore pour mourir. Entre les désirs des unes et les regrets des autres, Dieu, comme il advient souvent, prit une douce moyenne. Du loisir qui lui était ménagé encore, mademoiselle Bruyère usa pour écrire à l’évêque au sujet de sa vocation, et solliciter de lui, six jours avant d’avoir atteint sa majorité, l’honneur d’être accueillie dans la maison monastique dont il était réellement le fondateur. Il eût été imprudent pour elle de prendre part, le 8 octobre, en une splendide journée d’automne, à la bénédiction de la première pierre, accomplie très solennellement par Mgr Fillion. Dans l’alternative presque continuelle des crises de reproches, de froideurs calculées, de tendresses où s’étaient lentement écoulés ces derniers mois, sa présence à la cérémonie eût pris le caractère d’une bravade et presque d’un défi. Elle s’abstint. Mademoiselle Bouly et mademoiselle de Ruffo y assistèrent: Jeannette Martin et Anna Fresnay, les deux futures converses, y furent aussi: mademoiselle de Ruffo frappa la première pierre de deux coups, l’un en son nom, l’autre au nom de l’absente. Par une attention délicate qui le révèle tout entier, Mgr Fillion voulu dater du jour même où il avait béni cette première pierre, la lettre où il accueillait la demande de mademoiselle Bruyère, et avec l’habileté de son cœur, il dégageait l’abbé de Solesmes en attirant sur soi toute responsabilité: «Je serai heureux, lui disait-il, de vous compter parmi les âmes généreuses que Dieu a choisi déjà pour cette fondation. Vous trouverez dans la Règle de Saint-Benoît tout ce que vous offrait celle du Carmel, et peut-être encore quelque chose de plus conforme à vos désirs et à vos aptitudes. Bien que vous soyez disposée à tout quitter pour obéir à la voix de Dieu, vous laisserez à votre famille la consolation de penser que vous êtes tout près d’elle, et celle de conserver avec vous des relations qui lui seront précieuses.» Il eût été messéant de taire le nom de l’abbé de Solesmes; la réticence eût semblé calculée, aussi l’évêque ajoutait: «Ce ne sera pas un médiocre avantage pour vous de vivre sous la sage et intelligente direction qui a guidé vos premiers pas dans la perfection de la vie religieuse. C’est le 17 novembre, en la fête de sainte Gertrude que nos chères filles doivent se réunir à Solesmes.» Le 12 octobre vint, apportant avec lui la majorité, et rappelant au milieu même de ses tristesses, les joies ressenties cinq ans auparavant, joies que Dieu allait couronner bientôt. Après le déjeuner pris en famille, Mlle Bruyère se rendit à Solesmes, à pied, accompagné d’une femme de chambre, ajoutant trois lieues de marche à une lieue et demie qu’elle avait fournie le matin pour recevoir la Sainte Communion. Elle apportait à dom Guéranger une lettre fermée de madame Bruyère, où cette grande chrétienne donnait la mesure de sa foi: «Mon très cher Père, il y aura aujourd’hui vingt et un ans, tout en souffrant beaucoup, je remerciais le ciel dans l’espoir d’être bientôt mère. Aujourd’hui c’est une autre souffrance: elle est bien aiguë aussi, car il y aura bientôt séparation et déchirement. Cependant je rends aussi grâce à Dieu qui m’a laissé jouir pendant vingt et un ans du bonheur de posséder ma chère Cécile près de moi. Quelle édification pour mon âme! Et quelle douceur pour mon cœur. Pour moi l’heure du sacrifice sonnera cette nuit, je le sens: Cécile ne doit plus tenir à moi qui par un amour purifié et surnaturel. Elle le sent aussi, et quelque chose de sérieux et d’important règne sur toute la maison. Il peut se trouver une circonstance demain matin qui nous prive d’aller près de vous, c’est pourquoi je vous écris. Je sens très bien que la lutte sera terrible: mais je sais aussi que Notre Seigneur sera là . Pourtant vous me connaissez si lâche et si poltronne que vous ne vous étonnerez pas que la pensée de reprendre les scènes arrête les battements de mon pauvre cœur. Parfois il me semble que j’aimerais mieux être ensevelie sous les décombres d’une maison; mais je n’ai pas le choix, et il me faut affronter tout pour donner à ma chère enfant une nouvelle vie d’indépendance et de liberté, afin qu’elle puisse enfin suivre le chemin de la perfection par lequel Notre Seigneur veut la conduire. Je ne puis vous en dire davantage aujourd’hui, mon Père; je ne sais que prier pour demander le courage, et pour remercier de la grâce immense accordée à notre Cécile.» Cette année pour la première fois, l’anniversaire du 12 octobre ne fut pas fêté à Coudreuse. Il n’y eut pas même une allusion à une date autrefois si aimée. Sans doute l’affection paternelle se contenait pour ne pas précipiter une décision trop redoutée. Ce silence affecté voilait de l’embarras, de l’irritation, un espoir persévérant de reculer au moins l’instant fatal; mais c’était surtout la retraite et la ressource dernière d’une souffrance extrême, le refuge d’une tendresse qui jamais n’avait été plus vive et ne s’était plus témoignée qu’à cette heure même. Monsieur Bruyère n’avait pas pour porter sa douleur l’appui où se fille prenait l’énergie de dominer la sienne; tout en déplorant les excès d’une lutte où il voulait vaincre, nul ne pouvait méconnaître que le problème était vraiment insoluble pour lui, et que son cœur déchiré souffrait de la perte de sa fille aussi cruellement qu’il faisait souffrir. Vers la fin d’octobre, il crut l’heure venue de tenter un dernier effort pour reconquérir son bien. Dans un exposé écrit, de forme toujours modérée et affectueuse, mais qui parfois prenait contre l’abbé de Solesmes les allures d’un réquisitoire, il rappela à sa fille le souvenir des douces années d’autrefois, le charme d’une affection qui n’avait pas connu de nuage et n’avait cessé de grandir avec sa durée. C’était le point sensible, et il le savait bien: il n’ignorait pas que sa fille eût donné sa vie pour ramener à Dieu l’âme de son père, et que cette seule considération pouvait la fléchir. Sans humilier l’autorité paternelle, il l’inclinait pourtant devant l’enfant aimée et lui tendait la main. A ce long plaidoyer qui lui avait été par sa mère remis le soir, Cécile émue et brisée ne put, malgré son effort, répondre sur l’heure: elle adressa une prière aux anges et s’endormit. Le lendemain à deux heures, elle s’éveilla, et sous la bénédiction de Dieu, répondit par une longe lettre pleine de douceur, de fermeté, de filiale tendresse aux reproches et aux adjurations de la veille. On dirait que les pages en ont été écrites avec de la pure lumière. Selon l’expression de madame Bruyère: «Elles descendirent sur le cœur de son pauvre père comme une douce rosée. Il tremblait d’ouvrir la réponse et me dit après l’avoir lue: j’y ai trouvé non la joie, non le désespoir, mais la certitude que je devais me soumettre et respecter les tendances d’une telle âme. Il faut, ajoutait-il, qu’elle s’assure si elle pourra supporter cette vie, et qu’elle nous promette de revenir si elle s’est trompée sur sa vocation. Si elle s’y trouve heureuse, je demanderai à Dieu force et courage. Jamais la place qu’elle laisse vide dans mon cœur ne sera comblée, mais je sais qu’elle m’aime et qu’elle fait un sacrifice en nous quittant. Ensuite il a dit à sa fille: Reste avec nous jusqu’au 15 novembre, ta mère te conduira, et si je me sens assez de force, je t’accompagnerai. Je ne garde rancune contre personne, je te le promets, je t’en donnerai la preuve.» (madame Bruyère à dom Guéranger, 30 octobre 1866). Ces heureuses dispositions ne durèrent pas. Sous l’influence de ces mêmes pressions extérieures auxquelles nous avons fait allusion déjà , Mr Bruyère revint à son dessein premier de faire obstacle à la vocation de sa fille. Il écrivit à l’évêque, pour en appeler à lui des décisions de dom Guéranger, et lui représenter, sous des termes qui contenaient une menace à peine voilée, que toute sa famille, dont plusieurs membres jouissaient d’une haute influence, était ouvertement hostile à la vocation de son enfant et déterminée à s’y opposer par tous les moyens. Madame Bruyère ne fut pas épargnée: une fois de plus elle fut rendue responsable de l’éducation et de la direction d’esprit donnée à sa fille. L’abbé de Solesmes ne fut pas ménagé non plus. L’évêque eut sa part: la lettre par laquelle il avait accueilli mademoiselle Bruyère comme postulante serait communiquée au comte Mallet et livrée au ministre, qui saurait s’opposer à la création du nouveau monastère. Une effrayante perspicacité portait monsieur Bruyère à choisir très précisément les points qui pouvaient être les plus sensibles. Très capable de porter sans faiblir une colère qui n’eût menacé qu’elle seule, la pauvre enfant était en proie à une terreur indicible lorsqu’elle voyait sa résolution menacer tout à la fois et l’âme de son père, et la vie de sa mère, et l’abbé de Solesmes. L’heure politique était sombre; la vie religieuse, la vie de Solesmes surtout n’avait à espérer aucune faveur. Dom Guéranger demeurait incapable de transiger dans une question où les droits de Dieu lui semblaient engagés. D’ailleurs il ne croyait pas à la réalité des menaces: «Il est bien difficile, disait-il en souriant, de rien faire dans une telle conjoncture. L’État ne saurait se rendre responsable des filles majeures: il aurait trop à faire. Le procès en séparation? Aucun tribunal ne saurait admettre une cause là où il n’y a pas de délit: c’est une mauvaise plaisanterie.» C’est ainsi que parlent ceux qui sont hors de la mêlée. Peut-être Cécile avait-elle un sens plus exact du péril: ce qu’elle aimait était cruellement menacé. Tout semblait se voiler à ses yeux. Il n’est pas sans exemple que Dieu se retire aux heures les plus terribles, livrant l’âme à l’agonie, à l’absolue solitude, à cette forme de détresse où la pauvre créature, traquée sans merci, s’étonne de vivre et où sa prière n’est plus qu’une plainte. «Vous dirai-je maintenant, mon Père, ce que je suis et ce que je sens. C’est inouï. La peine extérieure n’est rien auprès de la torture morale. Je ne puis plus ni prier ni pleurer; je ne sais même plus si j’agis pour une bonne cause, et ne puis me figurer ma vie future qu’avec un dégoût accablant. Puis le démon me souffle aux oreilles que si j’avais bien agi, Notre Seigneur me serait venu en aide, mais qu’il m’abandonne, et que je ne pourrai jamais seule accomplir tant de travaux; que c’est folie d’entreprendre plus qu’on ne peut faire, et que j’aurais dû me contenter, puisque même dans le monde j’étais à Dieu. Puis il touche les fibres les plus délicates de mon âme en me répétant que jamais plus je ne reverrai mon père; et ce jamais que vous comprenez, ressemble à un trait aigu.» Il eût manqué quelque chose à cette souffrance, si la détresse, la solitude de l’âme n’avait été plus complète encore. Dieu y mit la dernière main. L’abbé de Solesmes était convaincu que ce drame douloureux devait être abrégé par pitié pour tous. Il avait moins souci de lui-même que des droits de Dieu, des intérêts de l’âme; et au milieu de ces crises renaissantes, il tremblait pour la santé de l’enfant qui en portait tout le poids. Aussi avait-il conseillé une retraite à la Visitation du Mans, où Cécile accueillie dans une communauté amie eût attendu la date fixée pour l’entrée dans le nouveau monastère. Il y avait grande sagesse dans ce projet, qui était appuyé par Mgr Fillion, et peut-être le fait accompli eût-il coupé court à toutes instances nouvelles. Mlle Bruyère ne consentit jamais à s’y résoudre. Pour la première et unique fois de sa vie elle discuta avec dom Guéranger et se déclara prête à boire l’amer calice jusqu’à la lie. Il ne lui convenait pas d’être épargnée de la sorte, ni de délaisser sa mère et sa sœur avant l’heure fixée. Dom Guéranger s’inclina devant cette fière et sage résolution: «Toutes choses sont désormais sous votre responsabilité, écrivait-il, j’ai fait ce que j’ai pu.» Lentement, au milieu de perpétuels qui-vive, les derniers jours s’écoulèrent. Pendant que mademoiselle de Ruffo et mademoiselle Meiffren prenaient possession de Sainte-Cécile-la-Petite, afin de pouvoir y accueillir à toute heure celle qu’à toute heure on attendait avec anxiété. Le lundi 12 novembre, il fut entendu que le lendemain, pendant que monsieur et madame Bruyère et leur seconde fille se rendraient ensemble à la Grange, une amie, Mlle de La Corbière , accompagnerait Cécile à son départ pour Solesmes. La soirée s’écoula calme, paisible, douloureuse: les habitudes de la famille n’y furent modifiées en rien. Monsieur Bruyère parut un peu apaisé; il questionna sa fille sur la fondation. On sentait qu’à dessein les paroles demeuraient superficielles comme si elles eussent redouté de toucher aux pensées secrètes. Le bonsoir accoutumé fut échangé avec l’accent de tous les soirs, sans une trace extérieure d’émotion. Au dehors la tempête faisait rage; on put craindre que l’état des routes ne permit pas l’excursion et le départ du lendemain. Mais vers le matin toutefois l’ouragan se calma et fit place à une radieuse journée d’hiver. L’émotion de monsieur bruyère fut extrême à l’heure des adieux: pourtant ses lèvres ne laissèrent échapper aucun murmure, comme si son âme apaisée enfin avait rendu hommage à la décision de sa fille. Il la bénit, l’embrassa une fois encore en lui disant que cette peine était la première qu’elle lui eût causée; puis pour atténuer même ce reproche: «Je sais bien, lui dit-il, que tu ne fais qu’obéir à une voix que tu penses être celle de Dieu.» Avec une tranquille fermeté madame Bruyère entraîna son enfant dans sa chambre: ensemble elles dirent le Te Deum, quelques instants après la voiture s’ébranla, entraînant monsieur et madame Bruyère et leur fille Lise dans la direction de la Grange. A son tout, Cécile Bruyère sortit de Coudreuse, sans regarder en arrière, désireuse de silence, avide de solitude; elle écarta les dévouements qui s’offraient à elle et prit seule le chemin de l’église de Chantenay, puis de Solesmes. Le cheval ayant refusé ses services, on fit à pied la distance qui sépare Juigné de Solesmes; mesdemoiselles de La Corbière portaient la petite valise de leur amie. Toutes se rendirent aussitôt à Sainte-Cécile-la-Petite. Quand mademoiselle de Ruffo entendit sonner, elle regarda et eut un cri: «C’est elle!» Oui c’était bien elle. Tout le monde était au petit monastère pour la recevoir: mademoiselle Bouly, mademoiselle Meiffren, mademoiselle de Ruffo; dom Guéranger averti ne tarda pas à venir bénir son enfant. On n’avait pas de temps à perdre en effusions: la vie monastique devait commencer le lendemain; les quatre postulantes se mirent avec ardeur à essuyer et à organiser leur maison: elles n’interrompirent leur travail que vers le soir pour assister dans l’église abbatiale de Saint-Pierre aux secondes vêpres des Saints de l’Ordre, aux vêpres des défunts, à complies où, après l’aspersion des moines, elles reçurent à leur tour l’eau bénite. L’abbé de Solesmes était rayonnant de joie: l’œuvre tant aimée allait s’épanouir enfin: elle lui était chère en proportion de tout ce qu’elle lui avait donné à souffrir. |
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Mise à jour le Jeudi, 30 Avril 2009 13:45 |
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Vie de Mme Bruyère, Ch. 3, 1866 - 1868 |
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Écrit par Administrator
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Lundi, 27 Avril 2009 15:14 |
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chapitre III
1866 – 1868
Le travail des premiers jours fit diversion à tous les souvenirs du passé. Grâce à l’activité ingénieuse de mademoiselle de Ruffo, guidée par l’expérience de dom Guéranger, la maison Huré avait été distribuée, aménagée, pourvue de tous les organes et offices intérieurs requis pour la vie monastique: oratoire, chapitre, cellules, salle de travail, réfectoire, parloirs même, rien n’y manquait: c’était un monastère en miniature, mais c’était un monastère. La clôture avait été établie, et fut religieusement, même jalousement observée. Là toutefois on n’avait encore que le cadre matériel: les postulantes réunies par leur vocation commune apportaient sans doute avec elles une admirable bonne volonté, et le désir de profiter de tous les enseignements de dom Guéranger; mais elles avaient tout à apprendre et n’étaient initiées à aucunes des coutumes traditionnelles, à aucune des obligations intérieures de leur vie. Mademoiselle de Ruffo, mademoiselle Bouly, plus mêlées à la vie bénédictine, pressentaient sans doute ce qu’était l’office divin: mais le bréviaire et les abréviations de l’Ordo demeuraient des hiéroglyphes pour mademoiselle Bruyère et mademoiselle Meiffren. L’abbé de Solesmes estimait avec prudence que l’office divin ne pourrait être célébré en entier que six mois plus tard: l’empressement et l’intelligence des futures moniales lui firent une joyeuse déception. Jeannette Martin et Anna Fresnay arrivèrent fidèlement au jour fixé, le 15 novembre. Le soir, dans une longue conférence de près de deux heures, l’abbé de Solesmes voulut initier les futures moniales à la cérémonie pontificale du lendemain: la consécration de l’autel dédié, dans l’église abbatiale, à la martyre romaine, sainte Cécile : toute la petite communauté y avait sa place de droit. Elle suivit avec un pieux intérêt le détail d’une fonction liturgique que l’abbé avait ainsi commenté d’avance. Dès le soir du 16 commença leur postulat. Elles entrèrent en clôture, dépouillèrent ce qu’elles avaient gardé encore de la toilette mondaine, se revêtirent d’une robe noir très simple, avec un large manteau pour le chœur, prirent le bonnet noir, et attendirent l’abbé de Solesmes qui devait organiser la maison et y établir les premières règles de l’observance. Vers une heure et demi de l’après midi, la sonnette de la porte extérieure se fit entendre: dom Guéranger entra. Il tenait une feuille de papier à la main, visiblement ému. La prière terminée, il détermina l’horaire de la journée monastique ordinaire, et imposa à chacune des sœurs son nom de religion: à dater de ce moment mademoiselle de Ruffo s’appela sœur Gertrude, mademoiselle Meiffren, sœur Scholastique, mademoiselle Bruyère sœur Cécile, mademoiselle Bouly sœur Agnès. A travers l’humilité des formes extérieures son âme semblait pressentir le lendemain de cette œuvre où il mettait la première main: à mesure qu’il avançait dans son explication, la voix d’abord recueillie, devenait solennelle. Son clair regard évitait avec une sorte d’affectation de se porter sur sœur Cécile; elle s’en aperçut, y crut voir un reproche et se sentit gagnée par un inexprimable malaise: «Maintenant, mes très chères filles, disait l’abbé, il importe de constituer votre petite réunion et d’y distribuer les emplois. Chacune de vous doit être prête à tout ce que l’obéissance lui imposera. Nous devons d’abord nommer une supérieure à qui vous vous soumettrez avec amour, et celle qui sera désignée exercera son office avec humilité, sans croire qu’elle doit à une supériorité quelconque le fait d’être placée au dessus de ses sœurs. Dieu n’a point de compte à rendre dans le choix de ceux qu’il fait dépositaires de son autorité; en somme ce n’est pas un honneur qu’il impose, c’est un acte d’amour qu’il sollicite. Lorsque Notre Seigneur, Prince des pasteurs, choisit saint Pierre pour le mettre à la tête de son Église, il lui demanda: Pierre m’aimes-tu? – il ajouta même: m’aimes-tu plus que les autres? Après en avoir reçu l’assurance des lèvres de Simon, il lui confia ses brebis. En vertu du pouvoir qui m’a été donné sur vos âmes, j’ai résolu de remettre le gouvernement de la maison sœur Cécile Bruyère que vous considérerez désormais comme votre supérieure.» Après la pose d’un instant qui ne laissa à sœur Cécile, étourdie de ce coup inattendu ni le loisir d’accepter ni celui de se récrier, dom Guéranger donna à sœur Gertrude l’office de cellérière, à sœur Scholastique l’office de dépositaire et d’infirmière, à sœur Agnès celui de sacristine et la direction des converses. Les deux converses prirent le nom, Jeannette Martin de sœur Apolline, Anna Fresnay de sœur Colombe. Au milieu de ces règlements divers, l’heure des vêpres était venue: elles furent présidées par la nouvelle supérieure, psalmodiées pour la première partie, chantées à partir du capitule, terminées par l’antienne à la Sainte Vierge: l’office des vêpres est de forme relativement simple, tout alla fort bien: dom Guéranger triomphait. Peut-être la joie commune avait-elle besoin d’être tempérée: Dieu y pourvut. Déjà au cours de la consécration du calice qui devait servir le lendemain, il était survenu un petit désastre. On avait disposé dans l’étroit oratoire, sur un petit autel, une corbeille de porcelaine contenant les dernières roses de lée. Il n’y a pas de roses sans épines: les épines de ces dernières roses s’attachèrent au manteau de sœur Cécile. Elle fit un mouvement: les épines entraînèrent les roses, les roses entraînèrent la corbeille qui se brisa en mille pièces. Les sœurs s’efforcèrent de pallier l’aventure: dom Guéranger eut un premier mouvement: «Petite maladroite!» mais il se contint. Il y aurait eu cruauté à insister après les sacrifices exigés au cours de cette longue après-midi. L’auteur du méfait involontaire faisait, comme on pense, triste figure: elle dissimula sa souffrance trop réelle et ses larmes dans un sourire: «Voilà , dit-elle, mon premier acte d’autorité.» La journée ne devait pas s’achever sur cette mésaventure. Dom Guéranger se retira et y laissa les sœurs à elles-mêmes pour l’office de complies qui est de contexture facile. Il revint pour les matines. Le Saint Sacrement n’était pas dans l’oratoire; l’abbé de Solesmes pouvait donc donner à la petite communauté, à haute voix, toutes les indications nécessaires. Elles ne devaient pas être superflues, les matines ont un dessin plus compliqué que les offices du jour, et sœur Gertrude était, nous l’avons dit, la seule qui eût, avec l’usage du bréviaire, une vague connaissance du latin. Sœur Cécile n’ignorait ni son paroissien, ni l’Année liturgique, mais elle était absolument novice dans le détail pratique de l’office auquel elle devait pourtant présider. Sans doute quelques renseignements préliminaires avaient précédé; peut-être avaient-ils été incomplets, incompris, oubliés; les travaux d’aménagement avaient réclamé le temps de toutes; la journée avait été dure, l’attention peut-être était émoussée, le soir, par la succession vraiment tragique des événements de ce premier jour; la timidité, le manque d’habitude devaient fatalement amener des surprises. Pourtant l’office commença bien; l’invitatoire, la psalmodie furent dit de façon à peu près irréprochable, le Pater fut annoncé régulièrement, terminé de même: au moment de passer aux leçons du premier nocturne, il se fit un grand silence. Dom Guéranger se pencha vers la balustrade qui séparait le chœur de l’oratoire, et avec une douceur extrême dit à sœur Cécile: «Dites l’absolution, mon enfant.» Ce mot d’absolution troubla la pauvre présidente, qui, au milieu même de toutes les surprises de la journée ne se trouvait pas préparée à ce mystère sacramentel: alternativement ses regards allaient de son bréviaire à dom Guéranger, sans parvenir à comprendre. Dom Guéranger insista: «Mais dites l’absolution.» C’est en voyant que sœur Cécile ne comprenait pas du tout que dom Guéranger comprit enfin, et il ajouta l’indication: «Au commencement du bréviaire.» Sœur Cécile n’ignorait peut-être pas que les formules d’absolution qui achèvent la psalmodie se trouvent en effet aux premières pages du bréviaire, mais par une sorte de moquerie cruelle, les choses ne se présentent jamais lorsque nous en avons besoin; elle chercha, feuilleta et ne trouva nulle part la formule de cette insaisissable absolution. A la vue de sa pauvre enfant noyée dans son bréviaire, dom Guéranger eut une exclamation désespérées: «Mais elle ne saura jamais se tirer de l’office!» Le secours vint de sœur Gertrude, qui prête déjà à lire les leçons, vint, prit le bréviaire, désigna l’absolution du Ier nocturne qui fut enfin récitée. La lectrice s’inclina ensuite et dit: «Jube Domne benedicere.» Nouveau silence. Dom Guéranger vint à la rescousse: «Mais donnez donc la bénédiction!» Sœur Cécile crut alors que la terre s’entrouvrait: elle n’avait pas protesté contre la charge de supérieure qu’on lui imposait, mais il lui sembla pour le coup qu’on abusait de sa docilité. Dom Guéranger répété: «Au commencement du bréviaire.» Sœur Cécile retourna au commencement du bréviaire, là où elle avait trouvé d’abord l’absolution, et, s’armant d’énergie, elle répondit à l’unique Jube Domne benedicere, par la série complète des quatre bénédictions du Ier nocturne, se demandant peut-être si l’obéissance ne l’obligerait pas ensuite à monter à l’autel. A distance ces détails font sourire, et la petite communauté s’en égaya longtemps, mais sur l’heure l’incident était douloureux, vraiment dramatique, et la pauvre supérieure ne riait pas du tout: elle contenait ses larmes. Dans un mouvement de paternelle pitié, dom Guéranger arrêta ce premier office au premier nocturne; Le Te Deum fut récité, l’Évangile lu par la supérieure. Les petites surprises du début n’empêchèrent pas dom Guéranger de se déclarer satisfait de ces premières heures de vie monastique: toutes les sœurs apportaient à recueillir son enseignement avec tant de soin, d’attention et de docilité. Dans tout le règlement d’ensemble, dressé dès la première heure et dont les dispositions firent ensuite la base des constitutions définitives, un seul point fournit matière à une réclamation respectueuse. En donnant à sœur Cécile le titre de supérieure, l’abbé de Solesmes avait ajouté que s’il désirait qu’elle eût pour ses sœurs un cœur tout maternel, il trouvait néanmoins prématuré que le nom de mère luit fût décerné: aussi longtemps qu’elle serait postulante, elle serait appelée sœur supérieure. Cette appellation déplut: les trois sœurs protestèrent à dom Guéranger que depuis longtemps déjà dans leur cœur elles décernaient le nom de mère à sœur Cécile et le prièrent de permettre que, selon la sainte Règle, leur voix fût d’accord avec leur pensée. Dom Gué ranger écouté les réclamantes, entendit leurs raisons mais ne s’y rendit pas. L’ordre de la journée monastique fut fixée une fois pour toutes; il n’a jamais été interrompu. L’horaire, le travail, le silence monastique, les parloirs, les jours de jeûne et d’abstinence, tout le cadre de la vie bénédictine fut dessiné avec la sobriété et la précision qui étaient chez l’abbé de Solesmes le fruit d’une haute expérience: il n’y eut pas de tâtonnements, pas d’hésitations, pas de retouches: dès le premier jour l’observance fut fixée, l’allure du monastère naissant assurée, comme s’il eût hérité déjà de l’expérience de son fondateur. C’est le 17 novembre au matin, un samedi, que le Seigneur prit possession de l’oratoire de la maison Huré. A neuf heures on récita tierce, le père abbé assisté de dom Logerot dit la messe conventuelle où toutes les sœurs communièrent; le Très Saint Sacrement fut placé dans le tabernacle; dès lors le monastère avait son vrai centre et le cœur de sa vie. Pour compenser les tristesses de la veille, Dieu permit que Mme Bruyère et sa fille Lise vinssent dans l’après-midi; et le soir, dom Guéranger inaugura la conférence spirituelle: le cercle de la journée monastique s’achevait: et la joie de toutes eût été achevée si, à cette première réunion de moniales, n’avait manqué une des sœurs toujours retenue dans sa «prison mamertine», celle qui devait porter le nom de Mechtilde, mademoiselle Honorine Foubert. Les lettres, qui lui portaient l’écho de ces premiers jours, lui apportaient ensemble de la joie et des regrets: «Ma bonne petite sœur, lui écrivait sœur Cécile, hâtez par vos désirs l’heure de la réunion: notre joie sera augmentée de toute la vôtre, car nous n’avons qu’un cœur et qu’une âme.» (17novembre 1866). Les mésaventures qui avaient signalé le premier office de matines ne se renouvelèrent plus; le 18 novembre, les trois nocturnes de saint Odon furent psalmodiés en entier. Le défilé des difficultés premières était franchi avec honneur. Cette bravoure de ses filles encouragea l’abbé de Solesmes: le soir, à la conférence, il les initia pour le lendemain à prime, à la lecture du martyrologe. On fit ainsi, pied à pied, sans jamais revenir en arrière, la conquête de tout l’office monastique; au lieu d’exiger des mois, l’apprentissage se fit en quelques jours. Le 20 novembre vit commencer à prime la lecture de la sainte Règle: le même jour fut promulgué la loi du silence, hors les récréations. Le lendemain était fête de la Présentation de Notre Dame; les premières vêpres furent chantées à partir du capitule, et à matines le Te Deum fut chanté aussi. Chacun de ces petits accroissements constituait un triomphe. Ce fut bien mieux encore pour la fête de sainte Cécile, patronne de la maison nouvelle. Il y eut salut pontifical. Toute la pompe liturgique de la solennité se déploya de son mieux dans l’oratoire minuscule. Le parloir avait été converti en sacristie; le prélat, le diacre, le sous-diacre, les chapelains y tenaient à grand peine; les quatre pas qui séparaient de l’autel la sacristie improvisée se firent lentement, en procession, comme dans une cathédrale de quelques pieds carrés, avec thuriféraires, acolytes, maître des cérémonies: le peuple fidèle était représenté par sept ou huit assistants, très intéressés, comme on pense, très à l’étroit aussi. Mais la joie de dom Guéranger transfigurait ces modestes débuts; c’est avec l’accent d’une joie peu contenue qu’il en donnait, le soir, la description au cardinal Pitra. Il y eut des surprises au milieu de ces joies. A la conférence du soir, après avoir parlé aux moniales de leur patronne, il leur apprit que le lendemain il devrait se rendre au Mans pour recevoir une profession, et qu’il ferait par conséquent défaut pour la conférence, «ce sera, ajouta-t-il, la sœur supérieure qui la fera.» Sœur Cécile se persuada que ce n’était sur les lèvres du père abbé que plaisanterie, et lorsque la réunion conventuelle fut terminée, pour ne rien faire d’elle-même, elle demanda à dom Guéranger de son ton le plus naturel quelle lecture il faudrait faire le lendemain. «Mais, ma fille, demain, jour de sainte Cécile, vous ne lirez rien du tout, vous direz à vos sœurs quelques mots sur sainte Cécile.» Et devant l’effroi visible de la supérieure: «Oh! rassurez-vous, lui dit-il, on ne vous demande rien d’éloquent; un entretien familier seulement. Aussi bien, il faut vous y habituer: je ferai des absences, j’aurai du travail urgent; toutes les fois que je ne pourrai venir, l’office de la conférence vous reviendra.» Sœur Cécile avait vingt et un ans, n’était aucunement préparée à ce qu’on lui ordonnait, et les événements des derniers jours semblaient avoir ruiné chez elle toute initiative et tout ressort. Enfant encore, elle avait lu la vie de madame Louise de France. Il était fait allusion aux avertissements que, comme prieure, elle adressait à ses filles. D’un mouvement brusque et presque indigné elle avait fermé le livre en disant: «Il est ridicule qu’une femme prêche; si je savais devoir être prieure, je ne me ferais pas carmélite.» Elle n’est pas la seule qui se soit laissé prendre au trébuchet. Mais ce que sœur Cécile trouvait autrefois ridicule chez madame Louise de France, elle le trouvait plus ridicule chez elle-même. Toutefois la réponse de dom Guéranger avait été faite sur un ton qui n’autorisait pas de réplique: il ne lui restait qu’à obéir. Et c’est alors seulement qu’elle se prit à mesurer l’étendue du devoir qui lui était imposé. Une lecture à haute voix devant ses sœurs, une prière à réciter était une épreuve; car d’entendre dans le silence de toutes le son se sa seule voix lui causait de l’effroi: mais un monologue, un monologue d’une demi-heure, quel supplice! Aucun loisir de lire et de s’inspirer ailleurs, aucune liberté pour écrire et se déterminer quelques points de repère où s’attacherait sa pensée; lorsqu’elle s’appliquait à recueillir quelques idées, elle ne trouvait en elle que le vide. Au milieu de ce trouble, le jour de sainte Cécile, l’heure de la conférence vint: la pauvre supérieure obéit, non sans un effort surhumain: les sœurs converses assistent à la conférence les jours de fête, et en feignant s’adresser à elles, elle parvint à se contenir et à fournir sa demi-heure de conversation spirituelle. Seulement le lendemain l’abbé de Solesmes n’était pas rentré encore, les sœurs converses étaient absentes, et l’auditoire composé exclusivement de personnes auxquelles sœur Cécile se croyait inférieure en tous points. L’obéissance devint beaucoup plus difficile la prière terminée, elle essaya de dire quelques mots; elle balbutia et prit peur: la gorge se serra, les larmes vinrent aux yeux et tout s’acheva dans un sanglot. La conférence ne fut pas perdue pour autant car le sanglot fut contagieux; de voir pleurer leur mère, les moniales se mirent à pleurer aussi: on y employa toute la demi-heure. Sœur Cécile n’essaya pas de ressaisir la parole qui avait fui, si ce n’est pour demander à ses sœurs pardon de sa sottise. Elle fit la prière. La récréation fut aussi gaie que la conférence avait été tragique: on rit de fort bon cœur de l’incident qui ne se renouvela plus. La jeune supérieure n’avait pas eu le loisir, en la surprise du premier jour, de protester contre l’office de supérieure: elle ne s’efforça pas plus de se dérober au devoir de la parole. Et ce silence de la petite muette qui accueillait tout sans rien dire, finit par intriguer dom Guéranger qui interrogea: «Étrange fille que vous êtes, lui dit-il un jour à brûle pourpoint, vous ne m’avez jamais dit un mot de vos dispositions depuis que je vous ai mise à la tête de la maison: présidences, conférences, supériorité, vous avez accueilli tout cela sans mot dire. On eût dit que vous trouviez cela tout naturel. —Est-il possible, mon Père, fut-il répondu, que vous vous soyez mépris à ce point? Je n’ai rien dit parce que j’ai voulu obéir malgré tout et que j’avais vraiment trop à dire.» Elle livra alors le secret des répugnances qu’elle avait eues jusque là . Une fois de plus il mesura la méprise où l’avait engagé le silence de sa petite muette; mise en demeure de s’expliquer, elle le fit cette fois avec une telle abondance de raisons et une expression si accomplie de son incapacité qu’il dut lui imposer silence en lui assurant que si il lui avait confié la supériorité, c’était à son corps défendant et parce qu’il avait jugé en conscience que le Seigneur le voulait ainsi. La jeune supérieure ne fut pas la seule à s’étonner de son élévation prématurée: la société mondaine se scandalisa. Il est rare que les personnes du monde soient compétentes, et qu’elles puissent même pressentir les circonstances de fait qui ont déterminé une décision de cette nature: elles n’évoquent pas moins au tribunal des salons les causes qu’elles ne connaissent pas. Quelques années auparavant lorsque l’abbé de Solesmes avait placé mademoiselle Paule de Rougé à la tête de sa petite congrégation, la personne qu’il avait élue avait pour elle le prestige de l’âge, de la naissance, et d’une vertu éprouvée: comment se demandait-on, avait-il pu se méprendre au point de donner à ce monastère commençant une supérieure de vingt et un ans, sans expérience, sans titre, sans aucune aptitude à enseigner les devoirs d’une vie qu’elle ignorait elle-même. L’abbé de Solesmes répondait en souriant que le défaut de l’extrême jeunesse est de ceux qui se corrigent chaque jour, et attendait. Avec sa rare expérience des œuvres et des âmes, avec la connaissance personnelle qu’il avait de la jeune supérieure, l’évêque du Mans était plus rassuré. «Ma très chère fille en Notre Seigneur, lui écrivait-il, ma bénédiction vous a précédée à Solesmes, elle vous a accueillie à votre entrée dans notre chère maison de Sainte-Cécile, elle vous accompagnera dans la charge que Notre Seigneur vous a imposée et qu’il vous aidera à remplir pour sa gloire et le bien de vos sœurs. Je ne saurais vous dire combien je suis heureux de voir naître à l’ombre de l’abbaye un couvent de bénédictines qui puiseront dans les lumières et l’expérience du révérendissime père abbé le véritable esprit de saint Benoît pour le transmettre aux générations qui les suivront. Ce qui manque à notre temps, ajoutait l’évêque, ce n’est pas l’action, ce n’est pas la charité qui se dépense dans les œuvres extérieures, mais celle qui se consume dans le sacrifice et la prière: ce sont les âmes qui, fermées comme l’encensoir du côté de la terre, sont ouvertes du côté du ciel et y font monter continuellement le parfum de leurs vœux et de leurs hommages: quasi thus ardens in igne. Béni soit Dieu de ce qu’il a bien voulu choisir quelques unes de ces âmes et les réunir sur le sol de notre diocèse comme un aimant qui en attirera beaucoup d’autres. C’est une des plus douces joies de mon épiscopat. Au milieu des difficultés et des peines inhérentes à une charge si au dessus de mes forces, j’aimerai à penser à ma chère famille de Solesmes et à compter sur son appui auprès de Dieu. Marchez généreusement, ma chère fille, dans la voie qui vous est ouverte et où vous devez précéder vos sœurs. C’est la voie des conseils évangéliques: Notre Seigneur déclare qu’elle est étroite et ardue, mais vous y marcherez à sa suite, et sa grâce vous fera courir à l’odeur de ses parfums. Vous avez le bonheur de vivre avec Lui, sous le même toit: traitez avec Lui comme avec un ami, comme avec votre céleste Époux, et il sera toujours votre lumière et votre force. En lui vous trouverez votre sagesse, et sa grâce s’ajoutera à votre parole pour la faire pénétrer dans les âmes et la rendre féconde.» «Je n’ai jamais tenté de faire quelque chose pour Dieu, disait souvent l’abbé de Solesmes, sans l’avoir expié par une dure épreuve.» Presque aussitôt après la création première de Sainte-Cécile, cette loi de sa vie trouva son application. Il avait repris les conférences et s’appliquait à établir l’observance traditionnelle, à en donner les raisons et l’intelligence: dans la vie bénédictine chaque jour a sa physionomie propre qu’il emprunte au saint ou au mystère, à l’enseignement spécial donné ce jour-là par la liturgie de l’Église; dom Guéranger s’appliquait à la mettre en pleine lumière. On eût dit qu’il ajournait tout autre travail plus étendu et plus suivi jusqu’à l’arrivée de la cinquième postulante: Mlle Foubert retenue encore mais attendue de jour en jour. Tout allait pour le mieux grâce à la docilité et à l’attention de toutes, lorsque le travail de cette éducation monastique fut soudain interrompu. Le mois de novembre n’était pas achevé encore, la vie de dom Guéranger nous l’a appris déjà , lorsqu’un jeune homme de Laval, nommé Ledru, venu à l’abbaye pour y faire sa retraite, y apporta le germe de la petite vérole. On l’isola dès que l’on pu reconnaître le caractère contagieux de sa maladie: un des infirmiers du monastère, dom Armand Michelot, se dévoua à lui, l’entoura de soins et l’amena à la parfaite convalescence. Quelques jours s’écoulèrent, et il semblait que tout péril fût conjuré: le jour de l’Immaculée Conception, dom Michelot fut atteint avec une violence extrême et mourut. Le jour des funérailles, dom Guéranger à son tour ressentit un malaise d’un instant qui disparut grâce à des soins immédiats. L’Avent se poursuivit: Noël vint avec ses joies surnaturelles qui se doublèrent cette année du bonheur de les goûter loin du monde dans une sainte et douce fraternité. Au monastère il n’existe pas à proprement parler de nuit de Noël: l’office des matines commence à dix heures du soir pour s’achever à minuit. A la messe de minuit eut lieu la communion générale; les laudes de Noël furent chantées ensuite, et, en allant prendre quelques heures de repos, les sœurs se promettaient d’être debout pour réciter prime et assister à la messe de l’aurore. Elles avaient compté sans la fatigue: à l’heure de prime, nulle ne reprit conscience: nulle même n’entendit la sonnerie discrète qui les appelait à la messe de l’aurore; il était sept heures et demie lorsque l’un d’elles s’éveilla enfin, avertit ses sœurs: toutes confuses elles se rendirent au chœur pour psalmodier prime. Dom Guéranger ne voulut point qu’on eût le chagrin d’un contretemps dont il ne fit que rire; il avait trop éprouvé la générosité de ses moniales pour leur savoir mauvais gré de leur retard, et la première fête de Noël au monastère nouveau n’eût pas été voilée même d’une ombre si dans les heures de l’après-midi, la nouvelle ne s’était répandue que le révérend père dom Couturier était atteint lui aussi de la petite vérole. Le fléau n’avait donc pas disparu, sa retraite d’un moment n’était qu’une feinte; il était toujours là guettant ses victimes et frappant au point sensible. Le surlendemain de Noël dom Guéranger fut de nouveau pris de malaise, lutta courageusement jusqu’au 30 décembre où, en proie à une fièvre violente, il fut contraint de garder le lit. L’année se terminait durement. L’anxiété fut grande dans les deux monastères: c’était trop pour Saint-Pierre de n’avoir ni prieur ni abbé: nous devons mesurer la crainte des moines à la vénération et à la charité dont ils entouraient l’un et l’autre malade. Mais dans le petit monastère qui n’avait pas encore deux mois et reposait tout entier dans la main de l’abbé, la douleur et la terreur furent extrêmes; toutefois la confiance surnaturelle fut plus haute encore. Les moniales espérèrent contre toute espérance, et, devant toutes les angoisses du présent et de l’avenir, se retranchèrent dans la foi. Dieu les soutint. Car elles étaient vraiment seules, et au milieu du désarroi où se trouvait près d’elle l’abbaye mère, elles le comprenaient trop bien, nul ne pouvait les aider d’un conseil ni d’un avis: les nouvelles leur parvenaient incomplètes, les recommandations étaient contradictoires. Au gré des uns qui s’autorisaient des dires du médecin, il fallait respecter le repos du père abbé; selon les autres dom Guéranger s’inquiétait de leur silence. En dépit de la fièvre et du délire Dieu voulut sans doute que l’appui leur vint de cette même petite cellule où leur père aimé se débattait entre la vie et la mort. Il y eut à cette heure-là au milieu du va-et-vient des nouvelles contradictoires et quelquefois des interventions sans mandat, telles prières et telles souffrances qui durent fléchir le cœur de Dieu. Malgré son âge avancé et sa faiblesse, grâce aux instances de ses fils et de ses filles, la maladie de dom Guéranger suivit son cours normal et régulier: mais alors même que le péril feignait de s’éloigner, l’inquiétude demeurait extrême; une imprudence suggérée par la fièvre eût suffi pour amener une crise mortelle, comme il était advenu pour dom Michelot. Plus tard, lorsque le mal aurait définitivement disparu, on aurait le loisir de rire, en famille, des petites scènes qui éclatèrent parfois entre l’abbé de Solesmes et ceux qui étaient chargés de le défendre contre toute imprudence. On lui avait donné une nuit, comme gardien, un jeune postulant de vingt et un ans qui avait antérieurement été atteint de la maladie et qui était dès lors immunisé. Le médecin avait prescrit, pour aider à l’éruption, de maintenir le malade dans la douce chaleur de son lit. Mais il fallait compter avec les résistances du malade. Même bien portant dom Guéranger se soumettait avec peine aux exigences médicales; le délire aidant, il se promettait d’avoir facilement raison de son jeune infirmier et de violer impunément les prescriptions qui l’obligeaient à demeurer prisonnier. Mais le jeune postulant faisait bonne garde: il ne connaissait que sa consigne, et, au moindre mouvement, ramenait le malade à sa chaude captivité. L’abbé alors se ressaisissait: «Petit malheureux, lui disait-il, voulez-vous bien me laisser tranquille. Mais vous ne respectez pas votre père abbé! Je ne vous donnerez pas la coule. Vous ne ferez pas profession. —Mon père abbé, répondait le gardien, je vous respecte et vous aime infiniment; mais je vous tiendrai dans votre lit. Quand vous serez guéri vous me donnerez ce que vous voudrez.» De tout cela on pouvait sourire, en attendant l’heure de s’en égayer à l’aise: il y eut des accès de délire moins inoffensifs et qui mirent à une épreuve cruelle l’âme si meurtrie de la pauvre supérieure. C’était à la fin d’un de ces jours pleins d’anxiété, un moine se présente inopinément, les traits altérés. On eût pu croire d’abord qu’il venait annoncer la mort du père abbé. Mais non. «Le père abbé est très mal, disait le messager; ce sont peut-être ses dernières paroles et ses dernières recommandations que je vous apporte. Voici la lettre qu’il m’a confiée pour vous. J’en ignore le contenu. Notre père m’a chargé pourtant d’y ajouter quelques recommandations verbales.» Sœur Cécile prit la lettre, en lut les premières lignes et se sentit défaillir. Elle ne pouvait se méprendre: c’était bien l’écriture si connue et de la main si aimée. Mais la lettre s’exhalait en reproches sanglants sur l’esprit d’indépendance qui la portait à s’affranchir elle-même et à soustraire sa maison à toute direction extérieure. Le silence derrière lequel elle se retranchait le prouvait trop: un tel orgueil la conduisait aux abîmes. La lettre fatale se terminait sur ces mots: «Mon enfant, moi qui vous ai tant aimée, qui ait tant veillé sur vous, sur qui j’ai fondé tant d’espérance, pourquoi m’avoir indignement trahi?» Elle relut encore, et une lueur s’offrit à elle: «Mon Père, dit-elle, le père abbé n’est-il pas sujet au délire? était-il parfaitement calme en écrivant ces lignes où je trouve des choses difficiles à expliquer? —Soyez sûre, ma chère sœur, fut-il répondu, que jamais le révérendissime n’a été en plus parfaite possession de lui-même que lorsqu’il a sous mes yeux écrit cette lettre. Ce qu’il m’a chargé de vous transmettre oralement le prouve bien. Il m’a chargé de vous dire qu’il ne savait s’il vous reverrait sur terre, mais que vous entriez dans une voie funeste; seule, sans formation, sans expérience, laissée à vous-même, vous ne pouvez, me disait-il, que vous perdre et perdre les autres. C’est à vous, ma sœur, de reconnaître à quoi s’appliquent des paroles si sévères qui m’ont semblé être le testament d’un mourant.» Et comme la supérieure atterrée, gardait le silence: «N’avez-vous aucun conseil à lui demander pour le cas où Dieu le rappellerait à lui? Car après lui, à Solesmes, il n’est pas dit que personne se sente le courage de continuer une œuvre pour laquelle il n’y a pas de trop de toute l’expérience de dom Guéranger. — Non, mon Père, répondit la supérieure en refoulant ses larmes, je n’ai rien à dire au père abbé: je dois à tout prix assurer son repos. S’il guérit, les explications viendront à leur heure; s’il meurt, Dieu sera toujours là , il tracera lui-même la voie, et nous ne nous imposerons à personne.» L’entretien fini, le messager demanda sœur Gertrude de Ruffo à qui dom Guéranger faisait parvenir les mêmes paroles courroucées, puis se retira, sa mission achevée. La pauvre supérieure en proie à une mortelle perplexité, et se demandant par quelle faute elle avait pu mériter une si dure leçon, comprit qu’il ne lui restait d’autre parti que d’attendre en silence que vînt l’heure de la lumière. Elle se défendit de demander sur l’heure aucune explication. L’Épiphanie n’était pas arrivée encore que l’abbé de Solesmes, rapportant à son insu ce qu’il avait écrit dans son délire, écrivait à sœur Cécile pour lui demander de lui écrire et de ne tenir nul compte des interdictions du médecin: «Seulement, disait-il, écrivez en caractères plus forts afin de n’éprouver pas trop mes pauvres yeux fatigués par l’éruption.» Elle écrivit donc à son tour très affectueusement, sans aucune allusion à l’incident; dom Guéranger fit de même. Il demeurait évident, sans qu’aucune explication fût nécessaire, que lettre et adjurations orales devaient être mises sur le compte du délire, puisque la pensée de dom Guéranger n’en avait gardé nulle trace. La souffrance avait été cruelle, mais n’avait duré qu’un instant. D’ailleurs tout s’effaçait dans la joie des bonnes nouvelles reçues: le malade se relevait, le médecin avait bon espoir. «Sœur Cécile m’a redressé, faisait-il écrire, c’est à vous de me maintenir. Mais sachez bien que lorsque vous m’aurez envoyé pour la dernière fois le petit coussin, je serai tout aussi occupé de la chère ruche de sainte Cécile que si j’en entendait bourdonner les abeilles.» Nous devons au lecteur une explication sur cette dernière réflexion, qui, pour être intelligible, réclame son commentaire. La vie de dom Guéranger nous a appris qu’en avril 1856, lorsqu’il eut la joie de dire la sainte messe au cimetière de Calixte, dans l’enceinte sacrée où le corps de sainte Cécile avait reposé, il avait recueilli les pétales de rose dont avait été jonché l’emplacement du tombeau. Ils avaient été placés dans un sachet de velours rouge remis depuis aux moniales. «Je vous le redemanderai, avait dit dom Guéranger, lorsque je serai en voie de mourir.» Malgré la discrète précaution dont l’abbé avait enveloppé sa demande, l’inquiétude avait saisi tous les cœurs le 1er janvier, lorsque dom Guéranger avait dicté cette demande: «Vous seriez bien aimable de m’envoyer le petit coussin, sans préjudice de mes droit pour une autre occasion.» Ni la maladie, ni la convalescence n’avaient eu le pouvoir de ralentir la sollicitude paternelle; dom Guéranger n’avait cessé de veiller sur les commencements du petit monastère: personnes et choses lui étaient sans cesse présentes. Il interrogeait sur la psalmodie et le chant des moniales ceux de ses religieux chargés d’y faire les fonctions du service divin. C’est ainsi qu’il apprenait qu’aux trois miracles mentionnés par l’antienne des secondes vêpres de l’Épiphanie, Tribus miraculis, sœur Gertrude en avait accompli un qua trième, en achevant l’antienne seule, au milieu du désarroi et du silence de toutes ses sœurs, mais sur une mélodie improvisée, absolument inédite et que saint Grégoire n’avait pas connue. Peu à peu l’abbé de Solesmes vit venir l’heure où il pourrait se renseigner lui-même: Dieu exauça les prières, sainte Cécile intervint, la fièvre se calma, le sommeil et l’appétit reparurent. La prudence médicale s’opposait encore à toute visite faite au dehors, mais les âmes n’étaient plus accablées sous le fardeau. On suivait jour par jour le progrès accompli: dès le 13 janvier, le vénéré convalescent avait pu reprendre l’office; le 15, jour de saint Maur, le tintement matinal de la cloche retentit dans tous les cœurs: il annonçait la messe du père abbé. Il vint l’après-midi. Quelle joie! La santé était vraiment raffermie, meilleurs qu’avant la maladie; Il avoua ressentir un bien-être qu’il n’avait pas connu depuis plus de dix ans. Quelques jours plus tard sœur Cécile écrivait à madame Bruyère qui avait partagé toutes les anxiétés de sa fille: «Les traces de la maladie sont devenues si imperceptibles qu’une petite maîtresse ne pourrait pas s’en plaindre. Cependant le premier jour, le père abbé s’excusa de porter un masque: où la coquetterie va-t-elle donc se nicher?» Peu à peu les forces revinrent; la vie monastique reprit son cours normal sous la mais du père abbé. Sœur Cécile était tout à la joie de voir dom Gué ranger renaître à la santé; pourtant elle s’attendait d’heure en heure à une explication qui se dérobait toujours. Que pouvait être le sens des reproches si graves que dom Guéranger lui avait adressés au cours de sa maladie? Comment et par quels actes avait-elle pu provoquer en une heure pareille un si sévère avertissement? Mais l’abbé de Solesmes ne semblait aucunement désireux d’entrer en conversation sur ce point: les allusions ne l’éclairaient pas, les invites n’étaient pas comprises. De guerre lasse, elle aborda directement la question: «Mon Père, voulez-vous me donner le sens des recommandations orales et écrites que vous m’avez fait parvenir au cours de votre maladie? — Que voulez-vous dire? demanda dom Guéranger très surpris.» Sœur Cécile alors lui parla des lignes tracées de sa main, et lui rappela le commentaire oral qui les avait autrefois accompagnées. Mais c’était en vain; il ne se souvenait de rien, imputait au délire les sévérités qui n’avaient jamais été dans sa pensée; en lisant les durs reproches qui avaient tant fait souffrir, il pâlit subitement, prit conscience de la douleur dont il avait été la cause involontaire: «C’est satanique», dit-il d’un air consterné, et il jeta la lettre au feu. La maladie de dom Guéranger ne retarda que de quelques jours seulement l’arrivée de mademoiselle Foubert si impatiemment attendue par ses aînées. Lorsqu’elle était venue aux premiers jours de janvier, avec l’espoir d’un entretien avec l’abbé de Solesmes, si la maladie de dom Guéranger fit échouer son dessein, elle avait eu du moins le loisir de connaître ses sœurs qui l’avaient devancée et de prendre un avant-goût de la vie qui allait s’ouvrir devant elle. Sa famille n’était pas avertie encore de sa décision, mais mère, frère, sœurs étaient de trempe si chrétienne, si complètement bénédictine qu’elle n’avait à redouter aucune opposition. Dom Guéranger de son côté pressait le mouvement et hâtait de son mieux l’entrée de cette cinquième moniale appelée dans sa pensée à former la quintette des fondatrices. Mademoiselle Foubert avant une fort belle voix, son éducation musicale était complète, elle serait pour la fondation nouvelle un précieux appui: il était tout un ordre d’enseignements monastiques dont l’abbé de Solesmes avait jusque-là différé l’exposé parce qu’il voulait que mademoiselle Foubert en eût sa part. Venue la dernière, elle devait s’en retourner vers le Seigneur la première de toutes, en 1900 (2 septembre), après quarante ans d’une vie de dévouement, de discrétion, de religieuse fidélité: pareille à ces pierres ensevelies dans les fondement de l’édifice, que le regard de l’homme n’aperçoit pas et qui font pourtant la solidité de tout l’ensemble qui repose sur elles. Après une visite au père abbé et un adieu à l’église de Saint-Pierre, mademoiselle Foubert fit son entrée à Sainte-Cécile. La joie de la communauté fût extrême: au lieu de quatre, on était cinq maintenant; désormais commenceraient les explications de la sainte Règle que le père abbé avait ajournées jusque là ; elles seraient recueillies avec une discrète habileté par le scribe diligent dont la communauté venait de s’enrichir. Il y eut une part d’hésitation lorsqu’il fut parlé du nom religieux qu’elle prendrait à l’exemple de ses sœurs. Dom Guéranger inclinait vers la vierge de Mérida et plaidait pour le nom d’Eulalie; la mère de la postulante, se souvint, pour contester avec dom Guéranger, qu’elle l’avait connu autrefois au catéchisme de première communion, à Sablé, et même qu’elle l’avait parfois emporté sur lui: elle donna de fort bonnes raisons pour que fût attribué à sa fille le nom de Mechtilde. Dom Guéranger y consentit; c’est ainsi que mademoiselle Foubert succéda, à Sainte-Cécile, à la glorieuse moniale d’Helfta. Elle en recueillit aussitôt les fonctions, sa voix forte et cultivée la désignait comme le « domna cantrix » du petit monastère: dès le lendemain de son arrivée, on vit bien qu’il y avait quelque chose de changé: les vêpres de sainte Scholastique furent chantées entièrement. Pied à pied, bravement, on marchait à la conquête de la journée monastique dans toute son intégrité. Déjà le petit oratoire prenait des façon de basilique; toutes les fonctions liturgiques y étaient accomplies avec solennité, la bénédiction et la distribution des cierges au 2 février, l’imposition des Cendres au début du carême: la paternité de Mgr Fillion avait autorisé l’exposition du Très Saint Sacrement à l’occasion des Quarante heures; le petit nombre des moniales et l’exiguïté des lieux donnaient un cachet de privautés, un charme de voisinage et d’intimité avec le Seigneur, moins ressenti peut-être lorsque les lieux se dilatent et que le nombre grandit. L’éducation monastique, l’initiation aux coutumes traditionnelles et aux rites intérieurs de la vie bénédictine marchaient de pair avec cette adoption progressive de toute la liturgie de l’Église. Il n’était aucun détail qui ne fût expliqué, rattaché à ses causes et à ses raisons historiques. Jamais l’abbé de Solesmes ne s’est borné à demander aux âmes une soumission matérielle, l’assouplissement du corps et des habitudes quotidiennes à une sorte d’orthopédie religieuse: il savait trop que c’est dans le sens de leur Règle et de ses prescriptions que les religieux puisent l’amour de l’observance, l’aliment de leur piété, l’esprit de leur vocation, l’intelligence de leur vie. Il manquait encore un détail de l’observance monastique: Le chapitre des coulpes où, selon la règle de saint Benoît, le moine accuse devant la communauté assemblée les fautes dont il s’est rendu coupable contre la Règle, et les lésions même simplement matérielles à la loi de la pauvreté religieuse. A notre avis, aucune pratique n’assure davantage la délicatesse de la conscience: le souci de ne se pardonner pas des fautes légères, même des infractions non volontaires, éloigne d’autant le péril des fautes formelles. Dom Guéranger en établit l’usage à Sainte-Cécile au cours du carême de 1867: la première qui fut invitée à reconnaître publiquement les erreurs matérielles de sa vie, fut la supérieure elle-même, il fallait s’y attendre. Elle ne trouva dans cette humiliation conventuelle qu’un motif de joie; la petite communauté en fut tout d’abord comme frappée de consternation. Mais elle prit bientôt sa revanche. Les quatre postulantes s’ennuyaient fort de donner à sœur Cécile le nom de sœur supérieure, et, pour la seconde fois, firent instance auprès du père abbé pour obtenir de lui donner le nom de mère, qui répondait mieux à leurs vrais sentiments. Cette fois dom Guéranger y consentit. Jusque dans l’humilité de ces premiers commencements se traçait par trait le dessin de l’abbaye future, et l’abbé de Solesmes qui n’avait pas espérer une marche si rapide, se crut invité par les vocations qui s’annonçaient déjà , autant et plus que l'état de sa santé, à établir son œuvre sur des bases définitives. Avec des appuis tels que Mgr Fillion et Mgr Pie, il avait le droit de songer à une approbation, même à une érection canonique du nouveau monastère. Il pouvait escompter aussi la faveur dont jouissait auprès de Pie IX, son altesse sérénissime, madame la princesse Catherine de Hohenzollern qui avait si grandement aidé à la restauration monastique de Beuron. On le sait, la princesse Catherine, belle-sœur du roi de Roumanie, aspirait pour son compte à la vie religieuse, et un souci personnel apparut clairement dans les lignes qu’elle écrivait de Venise après la fondation de Sainte-Cécile: «Mon cœur vous est toujours parfaitement ouvert, disait-elle à dom Guéranger, et je ne puis que vous répondre simplement que cet heureux commencement m’inspire une prière, une prière vive et ardente… Vous le comprenez, mon Père, et Dieu peut l’exaucer!… J’attends avec confiance votre décision, en priant Dieu de détacher mon cœur de ma patrie. Mais je veux me mettre en parfait accord avec la volonté de Dieu, et me laisser conduire, les yeux bandés, par la sainte obéissance.» Elle offrait à l’abbé de Solesmes, dans l’intérêt de ce jeune monastère qu’elle eut désiré devenir le sien, toute l’influence que son nom et sa piété lui avaient acquise, et se proposait de retourner à Rome à l’heure opportune pour aider à l’érection apostolique de Sainte-Cécile. Dom Guéranger y fût allé lui-même au cours du mois de juin à l’occasion du dix-huitième centenaire du martyre des saints apôtres Pierre et Paul. Mais lorsqu’il parla à l’évêque de Poitiers de ce projet, Mgr Pie s’effraya des risques que courait à Rome, en plein été, une santé à peine remise encore et le dissuada fortement. Quelle chance d’ailleurs pouvait rencontrer, au milieu de l’immense concours des évêques, et durant les vacances des Congrégations, une cause introduite à l’improviste? Dom Guéranger renonça à un projet trop rapidement ébauché. Avec le voyage de Rome s’évanouirent les chances d’une entrevue à Marseille avec monsieur Coulin; il fut décidé qu’au lieu de se rendre à Rome, la princesse Catherine viendrait à Solesmes, mais comme Moïse, pour voir la terre promise et n’y entrer pas. A défaut d’une reconnaissance apostolique, qu’il eût été prématuré peut-être de solliciter aussitôt, les bénédictions du Seigneur ne manquèrent pas au petit monastère. C’en était une que la conversion de monsieur Bouly, demeuré jusqu’alors très opposé à la vocation de sa fille, et qui non content de revenir à Dieu, invitait monsieur Bruyère à faire de même. L’heure n’était pas venue encore; mais on avait donné à Dieu de tels gages qu’elle ne dût sonner bientôt. C’était une bénédiction aussi, encore qu’elle fût trempée de larme, que la mort de mademoiselle Noëlie de Ruffo, la sainte et douce infirme qui avait accompagné à Sainte-Cécile sa jeune sœur devenue moniale et s’en allait vers Dieu après avoir embaumé la demeure monastique de sa piété douce et de sa tranquille résignation. Elle était née le 25 décembre 1811; elle mourut peu d’heures avant le Vendredi Saint, le 18 avril 1867, comme si le Seigneur s’était plu, outre les marques de prédestination qu’il lui avait prodiguées, à lui prêter les marques de sa naissance et de sa mort. Ce fut presque au lendemain de cette mort bienheureuse que l’abbé de Solesmes et l’évêque du Mans, désireux d’assurer l’avenir de leur fondation commune, se concertèrent afin de ménager à Sainte-Cécile dans le contact intime avec un monastère de moniales, le bénéfice d’une longue expérience et de tradition éprouvées. Le cérémonial le plus étendu, le coutumier le plus détaillé ne sauraient suppléer à l’information intime et immédiate. Si familier que fut devenu l’abbé de Solesmes, grâce à une lecture étendue, avec le détail vivant et les usages intérieurs d’un monastère de moniales, il comprenait que mille indécisions, mille tâtonnements seraient épargnés à ses filles, si elles avaient le loisir de recueillir, durant le séjour en un monastère fervent, les leçons pratiques qui guideraient leurs premiers pas. Il était assez naturel que mère Cécile fût désignée: mais devant la répugnance des jeunes moniales, dom Guéranger renonça à ce dessein, l’office tomba sur sœur Gertrude qui accepta généreusement une obédience où elle ne trouvait aucun charme. S’éloigner de sa mère, de ses sœurs pour s’en aller au loin durant une période de durée indéterminée, copier les us et coutumes des monastères exemplaires sans doute, mais enfin qui n’étaient pas ce petit berceau de monastère auquel son cœur était attaché, fut un dur sacrifice. Dom Guéranger avait songé à Pradines, à Saint-Jean d’Angély; ces deux maisons avaient l’une et l’autre des relations avec Solesmes; mais ici encore son dessein fut déconcerté. Mgr Fillion professait pour l’abbaye de Notre-Dame de Jouarre une haute estime; plusieurs de ses diocésaines y étaient entrées, et l’ancienne abbaye royale aimée de sainte Bathilde, était alors gouvernée par une femme du plus rare mérite, madame Athanase Gilquin, qui elle-même avait recueilli les leçons de madame Thérèse Bavoz, professe, avant la Révolution, de l’abbaye royale de Saint-Pierre de Lyon, et fondatrice de la congrégation du Saint-Cœur de Marie. Mgr Fillion offrit au père abbé d’accréditer sœur Gertrude auprès de l’abbesse de Jouarre: l’évêque de Meaux fut pressenti, le voyage de Jouarre fut décidé. Mgr Fillion fit plus: il vint, le 29 mai, apporter ses encouragements aux débuts de sa jeune fondation. Le départ de sœur Gertrude eut lieu le 11 juin. L’absence eût été intolérable, même pour la dévouée voyageuse, tant les âmes étaient étroitement unies, si les lettres de la mère Cécile ne s’étaient appliquées à consoler l’absente, et n’avaient fait revivre pour elle tous les incidents de la vie commune. Ni le spectacle de l’Exposition universelle, qu’elle ne vit pas d’ailleurs, ni le concours extraordinaires des étrangers à Paris, ni même l’aspect de la gare de Strasbourg, convertie en un immense parterre pour honorer l’empereur de Russie, s’éloignant de Paris avec ses deux fils, rien ne sembla à sœur Gertrude approcher même approcher même de loin du charme tranquille et doux de Sainte-Cécile-la-petite. Son âme l’y ramenait obstinément, et avec une notre de tristesse que la visite au Carmel de Meaux ne parvint pas à effacer complètement, malgré l’affabilité de la prieure, la révérende mère Élisabeth de la Croix. De Meaux, la pieuse voyageuse se rendit à Jouarre, où la recommandation de Mgr du Mans lui valut d’obtenir place à l’intérieur. Elle se présentait comme séculière, elle fut accueillie comme une religieuse, et si la douleur de l’éloignement se fit sentir encore, l’empressement affectueux qui lui fut témoigné, comme aussi la variété des détails pratiques auxquels elle venait s’initier, firent diversion. Madame l’abbesse de Jouarre croyait qu’un mois ne serait pas de trop pour se rendre familiers tous les usages d’un intérieur monastique: mais lorsqu’elle entendit un mois, sœur Gertrude se récria le plus aimablement qu’elle put: le petit nombre des postulantes à Sainte-Cécile faisait une loi de demeurer toutes groupées afin de suffire aux charges: bref, il fut résolu qu’on s’en tirerait à moins de frais et que l’absence n’irait pas au delà d’une quinzaine de jours. Le procédé vraiment pratique consistait pour l’exploratrice à entrer dans la vie même de la communauté, à en partager les exercices, à en suivre tous les mouvements, sauf à questionner ensuite et à se renseigner oralement là où il y avait lieu. Sœur Gertrude savait observer, les moniales savaient renseigner, madame l’abbesse ouvrait les trésors de son expérience, tout le monde voulait satisfaire le père abbé: lorsque, après une huitaine de jours, sœur Gertrude sortit de Jouarre, afin, par Meaux et Paris, de regagner Solesmes, elle portait avec elle, dûment enregistrés dans le trésor de sa mémoire, ou de ses notes manuscrites, tous les éléments d’un coutumier monastique très complet. Un voyage ne va jamais seul. Nous voulons dire qu’il se fait rarement en ligne droite et que les circonstances greffent souvent sur une première sortie des excursions latérales qui en font le charme et comme l’assaisonnement. Peut-être ces éléments additionnels se rencontrent-ils plus souvent chez ceux qui sortent peu et se trouvent par là même invités à épuiser dans une occasion qui ne se retrouvera plus, la série de tous les petits voyages d’à côté. La maison de la Visitation du Mans ne s’était pas encore consolée de n’avoir pas fourni à mère Cécile, l’année précédente, un abri de quelques jours. Pourquoi Sr Gertrude à son retour de Jouarre ne s’arrêterait-elle pas à la Visitation? Pourquoi mère Cécile ne viendrait-elle pas à la Visitation recueillir sa fille et jouir de cette hospitalité qui lui avait été si affectueusement préparée? Pourquoi dom Guéranger ne viendrait-il pas lui-même pour ramener au bercail les deux voyageuses ? Il n’était pas possible de se dérober à de si justes instances et à un plan si ingénieusement concerté. Pendant que sœur Gertrude toute à la joie de son retour fournissait les étapes de Jouarre à Meaux, de Meaux à Paris, de Paris au Mans, mère Cécile sortait de la maison Huré, abritée de son long voile, accompagnée d’une sœur converse, et se rendait au devant de sa fille. Dom Guéranger avait devancé l’heure et était arrivé au Mans le premier. C’était la première fois que la jeune supérieurs paraissait à l’extérieur depuis la fondation. La déférence et l’affection de ses sœurs avaient simplifié son rôle; mais il s’agissait aujourd’hui pour elle, religieuse improvisée, supérieure précoce, de paraître en public devant de vraies moniales et presque de soutenir devant elles l’honneur de l’abbé de Solesmes, responsable après tout de son investiture, et sur qui rejailliraient à coup sûr toutes les erreurs d’attitude auxquelles l’entraînerait, pensait-elle, son incurable gaucherie. Ce qui compliquait toutes choses, c’était le visible amour-propre de l’abbé de Solesmes pour sa fille, c’était son désir de lui voir faire quelque figure et les recommandations qu’il lui adressait d’accepter, avec une simplicité naïve, tous les honneurs d’ailleurs immérités qu’on lui décernait: «Si on vous donne de la révérende mère, avait dit l’abbé de Solesmes, acceptez sans sourciller». L’épreuve fut plus complète que la pauvre patiente ne le pouvait pressentir. Accueillie à la porte de clôture par la très honorée mère Marie-Thérèse de Gonzague de Freslon, accompagnée de son assistante et de la maîtresse des novices, mère Cécile et sœur Gertrude furent aussitôt reçues et traitées comme des moniales achevées et authentiques. Devant les religieuses de la Visitation, au parloir, dom Guéranger avait exigé de ses deux filles une obéissance absolue: cette précaution n’était pas de trop. Dans le réfectoire de soixante religieuses, formant ensemble un spectacle que les yeux de mère Cécile n’avaient jamais aperçu, elle dut accepter la présidence du dîner sans pouvoir échapper à la rigueur d’une consigne imposée par le père abbé. Elle qui ne se sentait aucun titre, aucune place dans l’Église de Dieu, elle dut payer de sa personne en récréation, dire à chacune «ma sœur», essuyer en échange l’appellation cérémonieuse «ma révérende mère», en un mot faire en seul jour, devant des religieuses qui comptaient de longues années de profession, l’apprentissage improvisé d’une supériorité qu’elle avait tant repoussée autrefois. L’une d’elles avait fêté l’année précédente le cinquantenaire de ses vœux et disait en embrassant la «petite mère des bénédictines»: «Oh! comme elle est jeune! mais cela ne fait rien.» Non cela ne faisait rien vraiment et n’arrêtait pas les témoignages de tendresse et de respect qui allaient comme spontanément aux deux voyageuses encore dans l’ignominie de leur habit séculier. La disproportion qui régnait entre ce qu’elles étaient et ce que la charité de la Visitation voyait en elles, provoquait en elles un sourire de franche gaieté lorsque leurs regards se rencontraient, mais dom Guéranger était satisfait, pleinement heureux de l’accueil fait à ses filles. Le soir, chacun était rentré à Solesmes et la petite communauté se retrouvait au complet. L’expérience est grande maîtresse; et jusque dans la Règle de saint Benoît, aux derniers chapitres, on peut reconnaître les dispositions additionnelles que la pratique de la vie monastique lui a suggérées. Il ne surprendra donc personne que la communauté de Sainte-Cécile ait appris à ses dépens l’utilité de couper court, à une heure donnée, à tout travail conventuel. L’abbé de Solesmes avait institué dès la première heure, la coutume monastique du silence de nuit: par oubli sans doute il ne fixa pas l’heure du couvre-feu. On était au fort de l’été; la nuit seule apportait un peu de fraîcheur et de délassement; chaque moniale estimait un vrai repos, après matines et vers dix heure du soir, de vaquer à mille travaux et à mille soins qui n’avaient pas trouvé leur place au cours de la journée laborieuse. Il advint un samedi soir que ces travaux se poursuivirent, de bonne foi, assez avant dans la nuit, et il fallut que la cloche de l’abbaye voisine, sonnant onze heures, avertit les sœurs de prendre un repos trop mérité. Elles eurent un peu d’effarement se s’être laissé entraîner si tard, songèrent au lever du lendemain, au devoir d’être à laudes: elles ne songèrent pas à restituer à la cuisine une marmite, la seule qui existât dans la maison, et dont elles avaient usé au cours de leur travail. Le dimanche vint, et alors que durait encore le silence de la nuit, la sœur cuisinière descendant à son office, se mit en devoir de préparer le dîner du jour. Elle ne tarda pas à constater l’absence de la précieuse marmite. Sœur Geneviève était d’une myopie extrême, son travail était déconcerté, le dîner rendu impossible, et, pour comble, ni les yeux de sœur Geneviève, ni les exigences du silence de nuit ne permettaient une enquête sérieuse. Désolée, affolée, sœur Geneviève fit irruption dans la cellule de sœur Gertrude, inspectant partout, ne trouvant rien, gardant néanmoins le silence et se répandant en signes désespérés et inexplicables. Sœur Gertrude interprétant au mieux ce langage muet, se persuada que sœur Geneviève avait un message pressant pour la maîtresse des converses et lui demanda: «Vous cherchez sœur Agnès, ma sœur?» Sœur Geneviève comprenant dès lors que la loi du silence de nuit était levée dans les cas désespérés, répondit avec un soupir: «Non, ma sœur, je cherche la marmite.» Si discret qu’il eut été, le court dialogue fut entendu des cellules voisines et salué par un irrésistible éclat de rire; la marmite fut sur le champ retrouvée, sur le champ restituée, le visage de sœur Geneviève s’illumina d’une joie intense. Dans les communautés naissantes, et même dans les communautés plus âgées, ces épisodes suffisent à rompre la monotonie, ils alimentent la gaieté de plusieurs jours; nous demandons pardon à notre lecteur d’avoir rapporté celui-ci, dont l’abbé de Solesmes s’égaya fort. Il en prit occasion pour déterminer qu’une demi-heure après matines un tintement de cloche donnerait le signal du couvre-feu. Ainsi s’achevait jour par jour, et jusque dans ses menus détails le dessin de la vie monastique, et déjà on pouvait pressentir le cadre nouveau où elle se développerait. Le nouveau monastère s’élevait rapidement. Dans la pensée de dom Guéranger, la profession des premières moniales devait être émise le 15août de l’année suivante 1868. La vêture aurait lieu par conséquent, pensait-il, le 14 août de l’année en cours 1867; et non plus dans la maison Huré, mais dans le monastère commencé. L’architecte savait fort bien que ces dates étaient fixées; mais il se disait tout bas que lorsque viendrait l’échéance, l’impossibilité manifeste d’habiter une maison inachevée obligerait l’abbé de Solesmes à reculer d’un mois. Trop avisé pour élever sur l’heure aucune objection, il escomptait les circonstances et la force majeure: dom Guéranger tenait à sa pensée et le mois de juillet 1867 s’écoula tout entier sur l’équivoque entretenue par le silence prudent de l’architecte. Les travaux se poursuivirent néanmoins avec activité, tant on était jaloux de montrer que, seuls, des obstacles matériels et invincibles à l’effort humain, obligeraient à reculer la date de l’entrée. Juillet écoulé, L’abbé de Solesmes tout entier à son programme se rendit au Mans afin de régler avec l’évêque les conditions de la vêture novitiale. Lorsqu’on voulut lui déférer la cérémonie, Mgr Fillion se récusa: «Non, mon Père, dit-il à dom Guéranger, la cérémonie vous appartient: elle constitue l’entrée première des postulantes dans la famille bénédictine; c’est à vous, le père de cette grande famille qu’il revient de les accueillir. Je me réserve seulement d’aller bénir vos enfants avant leur départ de la maison Huré.» Si l’abbé de Solesmes avait consulté les règles de la prudence ordinaire, et surtout s’il avait été d’humeur à écouter les critiques, il eût hésité sans doute, au commencement d’août, lorsqu’il fut montré que la maison nouvelle était inhabitable. Une maison monastique ne s’improvise pas. La distribution intérieure des offices entraîne des complications peu familières aux architectes. Les lenteurs sont inévitables, il y a des heures d’hésitation et de tâtonnements, parfois même, cela s’est vu, un faut départ oblige à revenir en arrière, à détruire, pour le corriger, le travail ma engagé, sous peine de condamner pour longtemps à de pénibles servitudes les habitants de demain. Aucune de ces considérations n’était entrée dans l’esprit de dom Guéranger qui tenait à la date du 14 août. En vain l’architecte plaidait-il l’impossibilité matérielle; dom Guéranger n’y voyait qu’une excuse de la dernière heure, qui, si elle avait été réelle, aurait dû être articulée plus tôt. Le public soutenait l’architecte; n’y avait-il pas cruauté à obliger de jeunes et frêles santés à entrer à l’improviste dans une maison bâtie d’hier avec toutes les chances redoutables de cette prise de possession prématurée? Les moniales, sans doute, avec une admirable docilité, s’en remettaient à la décision de l’abbé de Solesmes; mais elles étaient sans expérience, et leur démission d’esprit elle-même ne faisait-elle pas au père abbé une loi plus rigoureuse de veiller sur des âmes qui se remettaient en sa main avec un tel abandon? Après tout quel intérêt pouvait avoir dom Guéranger à exposer à la mort une œuvre à peine née? Encore si la maison avait été achevée, encore si les moniales n’avaient eu à redouter que les périls des murailles toutes fraîches et malsaines: mais tout le monastère n’était encore qu’un chantier: l’édifice était à peine couvert, il manquait la moitié des portes et des fenêtres, l’intérieur inondé encore d’une lourde poussière, l’escalier sans rampe, les cloisons inachevées, les corridors non carrelés, les salles complètement encombrées. On devine sur ce thème, si les variations allaient leur train. L’émotion publique venait au secours de l’architecte afin de lui obtenir un délais. Nous avons souvent observé que dans le monde qui consent encore à s’occuper d’elles, les maisons de moniales, et même des moines, sont volontiers considérées comme en perpétuelle minorité; leurs intérêts sont les intérêts de tous; et alors que chaque famille particulière possède sa vie privée et murée où elle vit à son gré, la vigilance de tous s’empresse souvent auprès des maisons religieuses comme si elles étaient en tutelle, comme si elles n’étaient conduites que par des inattentifs et des incompétents. Mais au commencement du mois d’août 1867, cette préoccupation générale où il entrait une part de dévouement, s’appuyait sur des conditions d’ordre matériel si impérieuses qu’après avoir essayé d’intimider les postulantes, puis d’inquiéter leurs familles, elle crut pouvoir aborder l’évêque lui-même. La démarche était sage et décisive; c’est par là qu’il aurait fallu commencer. S’adresser à la prudence consommée de Mgr Fillion, c’était à la fois mette à couvert la responsabilité de l’abbé de Solesmes et s’interdire tout recours contre la sentence d’un tel arbitre: comment récuser cette autorité après l’avoir librement choisie? Selon la promesse qu’il en avait faite à dom Guéranger, le 6 et le 7 août, Mgr Fillion vint. Sans doute in ne peut se dissimuler qu’il manquait beaucoup de choses pour que le monastère fût habitable aussitôt; mais il se dit que huit jours de travail avanceraient les choses, que pour être sage une fondation religieuse ne doit pas nécessairement adopter pour elle toutes les lois d’une maison bourgeoise, bâtie et assainie à loisir; surtout il vit la résolution arrêtée des moniales et donna congé de persévérer dans le projet de prendre possession le 14 août. L’architecte de son côté continua de protester que c’était chose impossible, et, lorsque le soir du 11 août, un dimanche, trois jours avant la date fixée, mère Cécile et sœur Gertrude vinrent visiter le nouveau monastère, force leur fut de reconnaître que l’architecte, humainement, avait raison. Pourtant le lendemain l’œuvre laborieuse du déménagement commença: la petite communauté se divisa en deux groupes; l’un présida au départ, l’autre surveilla l’arrivée du mobilier. Un instant il y eut deux monastères, l’office divin se célébrant des deux côtés à la même heure. Sous les ardeurs d’un soleil torride, les meubles furent empilés dans deux salles à peu près disponibles: tout le reste de la maison nouvelle était livré encore à la poussière, aux gravats, aux ouvriers. Le lundi soir, on se réunit à la maison Huré pour matines. C’est le mardi que la messe y fut dite pour la dernière fois. Sous les yeux de l’architecte, et sans interrompre leur retraite de vêture, les sœurs procédèrent à une installation sommaire: le travail n’était interrompu que par les heures de l’office divine: none, vêpres, complies furent célébrées dans un cadre unique, formé par les caisses, les chaises, les piles de linge, les meubles: ce furent des jours héroïques. Le 14 au matin, la messe fut dite pour la première fois dans le chapitre, qui servait provisoirement d’oratoire, et pendant que les ouvriers continuaient à carreler, eurent lieu les derniers préparatifs de la cérémonie de l’après-midi. Les chants de la vêture furent répétés une fois encore. En dépit de la fatigue de ces derniers jours, et au centre de ce monastère qui sur plus d’un point ressemblait à un chantier, il y eut un instant de triomphe: on avait réalisé l’impossible, on avait pris possession à l’heure dite, à l’heure voulue par le père abbé. Le loisir manqua pour jouir de ce triomphe et le savourer longuement: dom Guéranger et son cortège entraient à l’heure même pour commencer la cérémonie. Les proportions de l’oratoire ne se prêtaient pas à une foule d’invités; un grand nombre refluèrent dans les vestibules et les corridors attenants: les cinquante ouvriers, nu-tête, très émus, complétèrent l’assistance, en grappes vivantes, disposées sur les échelles et dans les embrasures des fenêtres. Cette journée, extraordinaire déjà , se termina dans une bénédiction dernière: mademoiselle Berthe de La Corbière prit place à Sainte-Cécile sous le nom de sœur Marie: on atteignait ainsi le nombre de dix et la maison prenait figure de monastère. Dès avant la vêture Mgr Fillion l’avait canoniquement érigée par une ordonnance solennelle à la date du 12 août 1867. «J’étais en esprit à Sainte-Cécile, écrivait-il à dom Guéranger quelques jours plus tard, suivant toute la cérémonie, partageant le bonheur des heureuses fiancées de Jésus-Christ, partageant aussi le vôtre. Bien des fois depuis, au milieu des préoccupations et des peines qu’une retraite pastorale même toujours à ses consolations, ma pensée s’est retournée vers cette sainte colline d’où nous viendra le secours et où, dans la nouveauté et la ferveur de leur consécration, de saintes âmes font monter pour nous leurs prières vers le ciel.» (23 août 1867). Les moniales avaient eu trop eut de temps le jour de leur vêture pour reconnaître la maison où elles entraient: le lendemain, jour de l’Assomption de Notre Dame, leur fut un jour de solitude. Sans doute la maison était ouverte à tous les vents, mais au cœur de l’été c’était à peine un ennui. Et puis au sortir des conditions si étroites de la maison Huré, se trouver soudain et comme par enchantement transportées dans le cadre d’un vrai monastère, avec jouissance immédiate de tout ce qui était achevé déjà , avec promesse d’obtenir sous peu ce dont on ne jouissait pas encore, comblait de joie ces jeunes âmes. Le lendemain et les jours suivants les ouvriers reviendraient poursuivre leur œuvre inachevée, terminer les cellules, établir la clôture, édifier l’église; mais enfin on habitait une demeure définitive que les bénédictions de l’Église avaient consacrée dès le premier jour. Et les sourires de bienvenue saluaient la maison nouvelle; un jour l’abbaye de Jouarre, le lendemain le Carmel de Meaux, plus tard l’abbaye de Ligugé, le monastère de Sainte-Croix de Poitiers, témoignaient en termes affectueux de leur joie fraternelle à la vue du monastère nouveau-né. La Visitation du Mans fit mieux encore. la très honorée mère Marie-Thérèse de Gonzague de Freslon avec ses assistantes, au départ d’Angers, où elle avait relevé l’ancien monastère de la Visitation, autrefois célèbre, demanda à dom Guéranger de s’arrêter à Solesmes: «Nous osons réclamer de votre bienveillance, mon très révérend Père, une charitable hospitalité de quelques heures, mardi 20, jour de notre départ pour le Mans. Nous espérons que vos bien aimées filles voudront bien, vers midi ou une heure, recevoir la mère et les filles qu’elles connaissent un peu déjà et qui les aiment bien sincèrement.» La réunion eut lieu sous les auspices de sainte Jeanne de Chantal, dont les vêpres furent chantées avec allégresse. Dom Guéranger voulut ensuite faire les honneurs du jeune monastère aux religieuses de la Visitation. On sait les relations affectueuses qui, même avant la création de Solesmes, s’étaient créées entre la Visitation du Mans et dom Guéranger. Deux groupes se formèrent. La très honorée mère Marie de Gonzague s’entretenait seule à seule avec la mère Cécile; dom Guéranger, la mère Marie de Chantal, sœur Gertrude et le reste de la communauté parlaient ensemble des travaux en cours d’achèvement. On avait creusé dans les soubassements du monastère, sous le réfectoire, un puits qui donnait une eau abondante mais nauséabonde et d’une saveur très prononcée due aux terrains schisteux qu’elle traversait. Ingénieurs et gens du métier avaient déclaré que c’était sans remède et que jamais cette eau ne serait potable. «N’est-ce point chose pénible, mon Père, demanda Sr Gertrude de Ruffo, que comme les moines de Subiaco, nous soyons obligées d’aller chercher au loin à l’extérieur l’eau dont nous avons besoin?» Dom Guéranger dont cette plainte interrompait la conversation, répondit vivement: «Eh bien, ma fille, ce soir, quand les ouvriers seront partis, jetez dans le puits une médaille de Saint-Benoît et puisez de l’eau une heure après.» Puis il reprit le cours de la conversation à peine interrompue. Les révérendes mères de la Visitation se retirèrent non sans avoir infligé à mère Cécile une dure épreuve. Au moment du départ la révérende mère Marie de Chantal, religieuse d’âge mûr, se jeta aux pieds de la jeune supérieure, novice de huit jours à peine, et lui demanda sa bénédiction. Mère Cécile se récria, contesta, protesta: dom Guéranger lui fit remarquer qu’il y avait simplicité et obéissance à se laisser faire. Mère Cécile s’exécuta, puis réclama à son tour la bénédiction de la très honorée mère. Un peu plus tard, mademoiselle Paul de Rougé venait, et mère Cécile devait bénir encore. C’était, pensait-elle, pour une novice beaucoup de bénédictions. Le puits où on avait jeté la médaille de Saint-Benoît n’avait pas encore de margelle. Après une heure environ, sœur Gertrude et sœur Scholastique vinrent, et au moyen d’une longue corde, descendirent avec un luxe infini de précautions une cruche en terre cuite pour puiser et ramener de l’eau. Mais lorsque l’extrémité de la corde revint, elle ne ramena que l’anse de la cruche: la cruche elle-même était demeurée au fond du puits. Sans se décourager les deux sœurs s’emparèrent d’un récipient nouveau: elles réussirent cette fois: l’eau qu’elles avaient puisée était parfaitement claire, saine, sans odeur. On ne jugea pas à propos de creuser plus avant, et durant plus d’un quart de siècle l’eau ne cessa de venir en toutes saisons pure, abondante. Dom Guéranger, en taisant les noms et en défigurant les circonstances, a rapporté le fait dans son essai sur l’origine, la signification et les privilèges de la médaille de Saint-Benoît (§ XI, p.110). L’abbé de Solesmes voyait croître sous ses yeux sa fondation aimée. La joie qu’il y recueillait effaçait presque le souvenir des épreuves endurées autrefois lors de la restauration de Saint-Pierre. Ce n’était donc pas en vain qu’il avait travaillé; aujourd’hui déjà il recueillait le fruit de ses longs labeurs. Dieu semblait sourire au déclin d’une vie qui n’avait connu ni le repos, ni la consolation extérieure, et lui amenait des confins de la France et de plus loin encore de précieuses vocations. Mademoiselle Marie Marcus était la petite fille du général de Rusages et alliée à la famille de Bermond dont plusieurs membres avaient appartenu au noble chapitre de Remiremont. Des circonstances providentielles amenèrent à Sainte-Cécile cette enfant de seize ans, douée d’une intelligence remarquable, de nuance très virile, qui venait de terminer ses études chez les Chanoinesses de Saint-Augustin au monastère de Molsheim: «Je n’ai pas le dessein d’être religieuse, avait-elle dit autrefois, mais je me ferais volontiers bénédictin.» Bénédictin était difficile : elle entra au monastère des bénédictines le 11 oc tobre de cette année 1867 : quelques jours plus tard, en la fête de sainte Thérèse, elle prit avec le bonnet noir et le manteau de postulante, le nom de sœur Odile. Un an ne s’était pas écoulé encore depuis la réunion première de la maison Huré, et voici que les âmes et l’édifice matériel prenaient vraiment figure de monastère. Les travaux se poursuivirent si rapidement que l’on put pressentir l’heure où les ouvriers se retireraient pour faire place à la clôture parfaite. Dom Guéranger crut l’heure opportune de répondre par une invitation aux instances que lui adressait madame la princesse de Hohenzollern, désireuse voir Sainte-Cécile et même d’y prendre place. Elle vint à Solesmes le 6 novembre, accompagnée du prieur de Saint-Martin de Beuron, dom Maur Wolter. Nous n’avons pas à revenir sur un ensemble de circonstances connues déjà par la vie de dom Guéranger. Il y eut au cœur de mère Cécile, sans qu’elle consentit jamais à en livrer le secret, un grand effroi lorsque pour elle la perspective de cette occasion extraordinaire. A la seule réserve de sœur Odile, la dernière venue, toutes ses sœurs, toutes ses filles étaient ses aînées déjà : et si les premières venues n’avaient pas eu de peine, dans leur affectueuses déférence à lui reconnaître un droit d’aînesse, et à incliner leurs années devant une grande supériorité de raison, de sagesse et de vertu, la supérieure de vingt-deux ans dut se demander avec inquiétude si la princesse, alors parvenue à la cinquantaine, d’une intelligence et d’un caractère plus élevés que sa condition même, avec son port de souveraine et sa longue habitude de la domination, ne serait pas pour elle une brebis quelque peu effrayante. Toutefois cette inquiétude, si elle se fit jour, ne dura guère: dès le premier instant la princesse traita avec la jeune supérieur comme elle l’eût fait avec une abbesse consommée en expérience. Dans le cours des années qui suivirent, Dieu qui est souverain, alla lui choisir des filles dans les conditions les plus hautes et jusque sur les marches du trône: à plusieurs reprises mère Cécile fit l’expérience que dans les races royales, d’un sang plus pur, d’une distinction plus achevée, d’une éducation plus haute, on était plus assuré de cueillir la fleur suprême de l’humilité, de l’obéissance et de la fidélité. D’ailleurs auprès de dom Guéranger les intérêts de la congrégation de Beuron, pour qui la sérénissime princesse de Hohenzollern était une mère et une fondatrice, plaidèrent plus haut que toute considération personnelle, plus haut même que les désirs persévérants de la princesse: il crut que devant Dieu son désir lui serait compté pour œuvre et la rendit au monde. Un an s’était écoulé depuis le départ de sa fille, sans que monsieur Bruyère, fidèle à la promesse qu’il s’était faite à lui-même, eût consenti à la revoir. Les lettres de sa fille aînée étaient accueillies, peut-être même calmaient-elles peu à peu l’amertume des souvenirs; jamais il n’y avait répondu. Il s’intéressait pourtant, mais à distance, à l’œuvre qui se poursuivait à Solesmes. Il se défendait mal contre le sentiment profond que quelque chose de sa vie était là , que là on l’aimait, que là on priait pour lui. Peut-être une disposition divine retardait-elle jusqu’à l’entrée dans le monastère définitif la première visite d’un père toujours courroucé. Retrouver sa fille non plus sous l’habit mondain, mais sous la livrée religieuse, dans un monastère établi et non dans la vulgarité étroite d’une maison bourgeoise, entourée déjà d’une nombreuse famille, devait sinon donner le coup de grâce, du moins contribuer à adoucir des impressions qui ne voulaient pas désarmer encore. N’étant pas chrétien de conviction, il n’avait pu reconnaître les motifs qui avaient guidé sa fille et l’avaient déterminée à passer outre à tout, même à une affection qu’il savait profonde. C’est l’éternel malentendu qui est à la base de ces conflits: comment, sans la foi, comprendre les devoirs que la foi impose? Comment avec les seuls principes de la raison, accepter ce qui la dépasse? Lorsque l’année d’absence fut révolue, monsieur Bruyère vint avec sa femme: mademoiselle Lise, sous un prétexte, était demeurée à la Grange. Il n’y eut pas, il ne pouvait y avoir d’explication. Pour monsieur Bruyère, la détermination de sa fille demeurait un problème insoluble. Mère Cécile de son côté, était attentive à ne prononcer pas une parole qui pût même effleurer un point douloureux. Dans ces circonstances on parle, réellement on ne dit rien. Les formes sont aimables; mais elles voilent à peine le conflit muet de deux âmes qui ne veulent ni ne peuvent se livrer à fond de leur pensée. La gêne trop inévitable pour n’avoir pas été prévue, fut levée par un incident. Il faisait très froid. Sœur Gertrude entra au parloir de l’air le plus naturel, pour apporter du bois au foyer. Mère Cécile présenta sa fille; monsieur Bruyère témoigné une déférence très marquée à une personne qui avait consenti à n’être que la seconde dans une maison fondée par elle. La glace était rompue: la visite du monastère fit le reste. «Si l’oiseau est en cage, la cage du moins est jolie, disait-il dans un sourire.» Ce n’était pas encore l’enthousiasme, ni même la conversion, mais déjà la détente, avec une nuance affectueuse et apaisée qui ouvrait sur l’avenir une perspective rassurante. Les annales de Sainte-Cécile ont conservé jour par jour l’histoire des progrès accomplis vers la vie bénédictine achevée et complète, la bénédiction du chœur qui servit d’oratoire jusqu’au jour où l’église serait achevée, l’affectation du chapitre à sa destination définitive, la bénédiction du monastère où le public, mais un public recueilli et demeurant uni à la procession eut le loisir une dernière fois de visiter l’enclos. Ces détails sont trop menus pour l’histoire; nous nous excusons d’y faire même une rapide allusion: mais la jeune communauté se réjouissait et grandissait à ses yeux à chacune de ces étapes. La messe conventuelle n’avait pas été chantée encore; elle le fut en la fête de sainte Gertrude de manière à satisfaire dom Guéranger lui-même. N’était-ce pas un triomphe, après un an d’éducation, d’avoir obtenu l’une après l’autre, toutes les fonctions liturgiques dans leur absolue intégrité telles qu’elles se célébraient dans la basilique voisine? On n’avait plus rien à envier à personne, on était un vrai monastère. La communauté à ses propres yeux avait grandi d’une coudée. Dieu lui-même semblait sourire à ces jeunes enthousiasmes et, pendant que les moniales d’aujourd’hui recueillaient de l’expérience de dom Guéranger l’éducation monastique et les traditions régulières, les moniales de demain se levaient de partout, de Sablé, de Bretagne, de Marseille, de Marseille surtout, comme pour justifier la création nouvelle et récompenser l’abbé de Solesmes de n’avoir pas douté. Les premiers éléments de toute fondation doivent être choisis avec un soin d’autant plus attentif qu’ils portent en eux l’avenir de la maison nouvelle; malgré le travail de sélection sévère qui s’appliquait à en recruter sûrement les pierres vivantes, le nombre s’accrut jusqu’à provoquer la surprise de dom Guéranger, peu accoutumé à de tels succès, trop conscient de son époque pour en attendre un large développement de la vie contemplative. Mgr Fillion prenait un paternel intérêt aux accroissements du jeune monastère. Il s’excusait en décembre de ne les avoir pas vues encore depuis leur vêture, il encourageait mère Cécile et lui faisait espérer comme récompense de sa fidélité, la conversion tant désirée de monsieur Bruyère. Les commensaux de l’évêque avaient si bien remarqué la vivacité de cet intérêt, que, lorsqu’ils voyaient leur évêque fatigué, préoccupé ou soucieux, ils abordaient, et chaque fois avec le même succès, le thème préféré: les bénédictines de Solesmes. La joie de l’abbé de Solesmes avait une forme plus contenue; il eût perdu peut-être de son autorité, il eût diminué l’ardeur généreuse de ses filles, s’il avait laissé trop apercevoir de satisfaction: mais un certain regard le trahissait parfois. L’évêque de Poitiers n’avait pas tardé à reconnaître ce faible de son ami: «Vous êtes, disait-il, comme ces pères qui ont eu un enfant dans leur vieillesse et qui en sont plus tendres que des autres, surtout quand c’est une fille.» Dans l’œuvre de cette éducation bénédictine l’abbé de Solesmes était admirablement secondé par mère Cécile qui, non encore réconciliée avec sa charge de supérieure, en accomplissait néanmoins les devoirs avec une démission d’elle-même et un dévouement qui faisait l’admiration de dom Guéranger. Pourtant il ne félicitait pas: le silence était son seul éloge. Quand il se taisait, c’est que tout était bien. Et vraiment tout était bien; chaque jour les moniales, anciennes et jeunes, s’attachaient plus fortement à leur mère et estimaient davantage le trésor que le Seigneur leur avait donné. Sa fermeté était trempée de douceur et de grâce; tendre, dévouée, attentive autant que prudente, patiente et forte, elle se prêtait avec une maternelle souplesse aux exigences variées des âmes confiées à ses soins. Avant même d’en avoir été avertie par le texte écrit des Déclarations, elle réalisait le rôle qu’elles assignent à l’abbesse: «Sa charité tendre et maternelle donnera la vie au monastère en la faisant être toute à tous.» Abordée à tout instant, à tout propos, consultée pour les moindres affaires, ramenée souvent par les indécisions des sœurs converses aux détails les plus menus, sans cesse distraite d’une travail commencé par mille problèmes dont on ne voulait obtenir la solution que d’elle seule, elle commença dès lors l’apprentissage de la démission absolue. Il faut plus qu’une vertu commune pour ne jamais s’appartenir. Une fois pourtant sa patience fut surprise, et il lui advint d’accueillir une de ses filles avec un agacement trop visible. Non contente de s’en humilier devant Dieu, elle châtia rudement dans sa chair cette erreur d’un instant. La mortification lui avait été familière au cours même des années passées dans le monde et dès sa première enfance; elle était maintenant pour elle un attrait surnaturel. Dom Guéranger était intervenu souvent pour ramener à la prudence et à la discrétion l’amour de la souffrance; mais il avait trop l’expérience des âmes, il n’ignorait pas l’efficacité des expiations volontaires pour conquérir l’humilité, le recueillement, les hautes faveurs divines; et lui-même était personnellement trop adonné aux pratiques de la pénitence pour n’applaudir pas aux pieuses sévérités de son enfant. Souvent néanmoins la prudence lui faisait tempérer et contenir dans de justes limites cet âpre désir de la mortification. Nul ne s’étonnera de rencontrer chez les privilégiés de la grâce ce désir surhumain de la souffrance. La piété chrétienne est si accoutumée à la vue du crucifix, qu’elle ne sépare pas le Seigneur de sa croix, ni ce qu’elle aime de la souffrance. Saint Paul professe ne connaître autre chose. Aimer et souffrir se présentent à elle unis indivisiblement. Et puis, dans la vie chrétienne, dans la vie religieuse qui est l’achèvement de la vie chrétienne, la mortification ne se présente pas seulement sous les formes de la pénitence et comme une expiation des fautes personnelles: elle n’est pas simplement non plus un procédé d’hygiène morale qui a pour dessein de soumettre le corps à l’âme et de laisser celle-ci maîtresse chez elle. La mortification est cela, elle est plus que cela. Dieu se ménage dans les âmes les plus pures des victimes de choix; l’expiation du Calvaire se poursuit en elles; la souffrance a pour elles le charme souverain d’une communion vivante à la passion du Christ; et alors même qu’elles ne demandent autre chose en crucifiant leur chair que de donner au Seigneur le témoignage de leur charité, alors même qu’elles ne demandent d’autre salaire de leur amour que leur amour même, Dieu leur prépare, en échange des saintes sévérités dont elles s’affligent, l’effusion de ses faveurs les plus signalées. Même il s’emploie à leur faire mériter par un surcroît qui vient de lui. Le développement de notre vie surnaturelle n’est pas tout entier contenu dans l’effort généreux qui le porte vers le bien, vers le mieux, vers la perfection; et en nous provoquant par sa grâce à toutes les laborieuses ascensions de l’âme, Dieu ne s’interdit pas d’intervenir pour son compte à chacune des étapes successives que nous devons fournir vers lui. Il travaille avec nous, et nous avec lui, mais il travaille à lui seul. Il purifie l’âme, il éclaire l’âme, il s’unit l’âme par des procédés qui ne sont qu’à lui, par des industries dont il possède le secret: il a ses prévenances, il a ses illustrations, il a ses exigences, il a ses représailles, et, dans les âmes qu’il veut à lui, son action s’exerce avec une entière souveraineté. Mère Cécile en fit l’expérience. Elle avait souhaité souffrir: elle fut exaucée. Nous le verrons, Dieu ne se borna pas à l’éprouver par l’exercice constant de sa charge qui lui était un tourment et un cilice auquel elle ne parvint pas à s’accoutumer. Elle se demandait à elle-même en la fête du Saint Nom de Jésus, ce qu’elle pourrait donner au Seigneur comme bouquet de fête: «J’ai bien cherché, écrivait-elle, et je ne trouve rien qui me contente. Cependant en cherchant mieux encore, je lui offrirai d’abord tout ce qu’il a mis en moi par son amour tout gratuit; j’y joindrai mon rien que je sens si vivement, j’y ajouterai l’acceptation de ma charge pour lui témoigner le total abandon que je lui fais de tout ce que j’aimerais et rechercherais hors de sa volonté. A ce dernier article, vous souriez peut-être, mon Père, et trouvez que mon présent d’aujourd’hui consiste en une chose donnée depuis plus d’un an. Cependant Lui le sait: le sacrifice est renouvelé non pas chaque jour, mais dix fois par jour; et je ne dis pas, malgré ma bonne volonté, que cela ne m’use pas un peu. Enfin, le meilleur est de se taire là -dessus, même avec vous, n’est-ce pas ? Et aussi d’y penser moi-même le moins possible.» (18 janvier 1868). Presque toute l’année du noviciat fut en proie à une souffrance physique qui semblait ne vouloir rien laisser intact dans une santé déjà ébranlée. «Fièvre extrême accompagnée d’étouffement, écrivait-elle à dom Guéranger, quoique je fusse presque assise. De plus une soif si étrange que je n’ai jamais enduré un pareil tourment. Je pensais au Sitio de la Croix… Les douleurs au cœur sont très aiguës; je puis à peine remuer le bras gauche à cause de la souffrance… Je souffre dans tout mon corps, dit-elle plus tard, comme si j’avais du fer rouge et j’ai la tête dans un étau.» Janvier, février, mars, trois longs mois s’écoulent dans ces souffrances quelquefois intolérables et qui semblent redoubler encore en avril durant la semaine sainte. Elle s’humilie de ces douleurs qui la réduisent à l’impuissance, encore qu’elle s’efforce d’en dérober le secret. Elle voudrait que Dieu et l’abbé de Solesmes fussent seuls à les connaître; parfois elle est contrainte de s’avouer vaincue et ne sait comment définir ce mal qui ne l’abandonne jamais complètement. «C’est comme un brisement de tous mes os, dit-elle, je ne puis remuer même un doigt sans souffrir.» Mais la souffrance lui était montrée comme un moyen d’union à Notre Seigneur Jésus Christ et partant comme surnaturellement désirable. «La souffrance du corps me fait ressentir ce qu’éprouverait une âme à être délivrée des liens qui la retiendraient captive et à l’étroit. J’y trouve je ne sais quel bien être qui pourtant n’enlève rien à la souffrance.» La vie religieuse n’avait fait qu’activer encore l’ardeur d’autrefois pour les mortifications corporelles: «Cela augmente ma joie dans les fêtes et m’est doux dans les temps de pénitence.» Dom Guéranger n’avait jamais cessé d’avoir le souci de la santé de mère Cécile; il avait trop conscience des intérêts de Dieu en elle: mais depuis quatre ans déjà , il avait reconnu le caractère extraordinaire de ces souffrances, leurs retours périodiques, leurs rapports avec une action divine, leur disparition soudaine; il s’inclinait devant ce qu’il regardait comme une disposition de Dieu; il semblait concilier dans sa vigilance paternelle, et la confiance surnaturelle que mère Cécile aurait toujours toute la santé nécessaire à son œuvre, et la peur d’un incident auquel le cœur de son enfant n’eût pas résisté. Il écrivait à mademoiselle de Gobineau: «Notre petite mère est souffrante en ce moment. L’âme, chez elle, ne trouve pas assez où prendre ses ébats dans le pauvre corps, et il y a souvent défaillance chez celui-ci. J’espère que la crise ne sera pas de longue durée: mais ce sera pour en attendre une autre. Rien de tout cela n’est inquiétant quand on la connaît. J’ai passé par bien des terreurs, mais je n’en ai plus maintenant, ayant l’expérience que Notre Seigneur qui a droit d’en user et d’en abuser, finit toujours par nous la rendre telle que nous la pouvons souhaiter. J’ai eu bon nombre d’années pour m’aguerrir, car, même dans le monde, le Maître avait pris de bonne heure l’habitude de disposer d’elle sans consulter ni elle, ni personne. Qu’il soit donc loué de tout ce qu’il fait.» (4 mai 1868). Dom Guéranger suivait pourtant d’un œil à la fois ravi et inquiet les progrès de cette communion étroite à la vie souffrante du Seigneur, il réduisait à une sage mesure les désirs de haire et de cilice, mais en face d’une action divine sur laquelle il ne pouvait rien, il s’effrayait parfois des dures secousses imprimées à une santé si éprouvée et si chère. Et sa paternelle inquiétude lui inspira même la pensée de soumettre mère Cécile, pour tout ce qui concernait sa santé, à la sollicitude de celle de ses filles qui l’approchait de plus près, sœur Gertrude de Ruffo. Il aurait suffi d’en appeler à la seule affection et au dévouement de sœur Gertrude: il voulut pourtant lui montrer les intérêts de Dieu et l’avenir de Sainte-Cécile comme suspendus au fil de sa vie: «Voyez, ma fille, disait-il à sœur Gertrude, veillons bien sur la petite mère; car si nous avions une distraction, le Seigneur en profiterait pour nous la prendre.» Telle était même la continuité de ce souci, qu’ayant à choisir dans l’alternative dangereuse, ou de laisser mère Cécile à elle-même, ou de la soumettre dans les questions de santé à une tutelle extérieure, il s’arrête quand même à ce dernier parti et confia cette tutelle à sœur Gertrude qui s’acquitta de son obédience avec une assiduité de toutes les heures et un filial dévouement. Il y avait lieu sans doute à exercer une douce et parfois impérieuse pression pour obliger au repos et à des ménagements de prudence la jeune prieure de vingt-deux ans, trop accoutumée à ne pas compter avec ses forces, obligée de payer de sa personne et de porter seule, durant les absences de dom Guéranger, le poids de la maison. L’éducation monastique des religieuses se poursuivait au cours de cette année de noviciat régulier; dom Guéranger y donnait une bonne part de ses soins. Le souci du petit monastère l’accompagnait dans ses absences: lorsqu’il se rendait en janvier à Redon, pour les fêtes de saint Convoyon, ce lui était une occasion pour décider l’entrée à Sainte-Cécile de mademoiselle de Gobineau. Lorsque février l’amenait à Marseille, ce n’était pas seulement dans le dessein de prêcher la retraite aux moines, c’était encore pour hâter les vocations céciliennes que Dieu y suscitait. Après une absence de presque un mois, lorsqu’il revenait à Solesmes, il y trouvait mademoiselle Élisabeth Foubert, jalouse de suivre sa sœur cadette et d’apporter à Sainte-Cécile une vocation que le Seigneur devait mûrir rapidement et cueillir pour le ciel. Les solennités succédaient aux solennités; la fête de saint Benoît voyait Mgr Fillion à Solesmes. A la faveur de la présence de l’évêque dom Guéranger célébrait à Sainte-Cécile le jour natal de saint Benoît: sitôt le pontifical terminé, à la hâte, il allait baptiser sous le nom de Louise-Marie-Joséphine-Benédicte la seconde fille de monsieur Ernest Landeau, et dans la petite baptisée, préparer une moniale. Les joies, lorsqu’elles viennent, viennent en foules: le lendemain était dimanche Lætare, l’humble église de Sainte-Cécile devenait presque une cathédrale et s’ouvrait pour l’ordination sacerdotale du père Logerot. La demeure monastique demeurait néanmoins inachevée, le cloître n’était pas encore livré aux religieuses; des fenêtres de leurs cellules elles suivaient, non sans quelque impatience, les lents progrès des ouvriers. Le cloître ne fut terminé que la veille du dimanche des Rameaux et inauguré par la grande procession du lendemain. Chacun s’empressait autour de ce berceau monastique; aujourd’hui, c’était une insigne relique, le chef d’une des compagnes de sainte Ursule, que le père Paquelin, au cours d’un de ses voyages littéraires, avait obtenu de l’archevêque de Cologne; demain ce serait la sainte image tant vénérée en Pologne, de la Vierge de Czenstochowa. Quelque temps auparavant, au cours de 1867, un jeune seigneur polonais, Antoine Kalikowski, venu à Solesmes, avait assisté aux offices de Sainte-Cécile. La communauté était bien peu nombreuse encore et le chœur peu fourni; mais enfin, malgré le petit volume de voix, Kalikowski avait été ému par l’accent de leur prière, et de retour en sa patrie, il avait fait reproduire par un artiste de grand mérite, l’image de la Vierge polonaise afin d’obtenir la prière de Solesmes pour sa patrie et pour lui-même. Dom Guéranger bénit l’image. Elle n’a cessé depuis la semaine sainte de 1868 de présider à l’office monastique, faisant face à la stalle de l’abbesse. Le Samedi saint, mademoiselle Élisabeth Foubert entrait à Sainte-Cécile et y prenait le nom de Lucie. Bientôt vint l’heure de mademoiselle de Gobineau. Ce n’était pas une vocation ordinaire que celle-là . Mademoiselle Caroline de Gobineau était d’un âge mûr; elle apportait au monastère une formation intellectuelle très complète; malheureusement elle était depuis longtemps infirme; et même après l’avoir accueillie lors des fêtes de Redon, l’abbé de Solesmes se demandait au prix de quelles souffrances s’accomplirait le voyage par Nantes, Angers et Sablé. Les amis qui l’entouraient et avait été témoins de son état habituel, firent entendre des conseils de prudence. Comment pourrait-elle, brisée déjà par le mal, résister à l’ébranlement douloureux du voyage? N’était-ce pas aller à la mort et non au monastère? Mademoiselle de Gobineau avait conscience que ces représentations étaient fondées, et que le dénouement pouvait en effet être celui qu’on pressentait autour d’elle. Elle s’y prépara par la confession et la communion, mais n’y vit pas un motif suffisant pour renoncer à la faveur inespérée qui lui était offerte d’entre dans la vie bénédictine. De faire un essai limité et de morceler le voyage en plusieurs étapes, il ne pouvait pas être question: l’essai lui-même eût diminué des forces qu’il fallait garder entières pour avoir la chance de réussir. Elle se fit établir dans le wagon, avec la résolution d’arriver au terme morte ou vive. Son courage ne se démentit pas. Dans l’intervalle des évanouissements que lui causait la douleur, elle soutenait l’âme de ses compagnes, et, maîtresse d’elle-même jusqu’à l’héroïsme, raillait agréablement l’anxiété dont elle était la cause. On arriva à Angers, puis à Sablé. Il sembla plus prudent, après cette terrible équipée, de laisser quelques jours de repos nécessaires à une santé ébranlé encore par la secousse du voyage. Mademoiselle de Gobineau avait depuis longtemps souhaité de recevoir le nom de Bénédicte: il lui fut donné. Dès son entrée sœur Bénédicte, la dernière venue et l’aînée pourtant de toutes ses sœurs, rivalisa avec elles de confiance et d’abandon envers sa prieure. Elle n’avait rien perdu de sa naïve et spirituelle espièglerie, et faisant allusion aux éloges qu’elle avait entendu faire à mère Cécile: «Si vous saviez, ma Mère, lui disait-elle un peu plus tard, comme j’ai été heureuse de voir de mes yeux que vous n’étiez pas si parfaite que je me l’étais persuadé. On m’avait dépeint une sainte, une sainte dans une niche: comme cela m’eût dé concertée!» Cependant dom Guéranger, désireux que les moniales ne fissent profession que sous des observances déterminées, hâtait la rédaction des Déclarations de Sainte-Cécile qu’il voulait, avant le 15 août, présenter à l’approbation épiscopale. Le travail avait été fait avec maturité: afin d’achever son œuvre, l’abbé de Solesmes, malgré sa profonde connaissance de la tradition, s’était entouré des constitutions modernes les plus réputées pour leur discrétion: celles de madame Marguerite d’Arbouse, réformatrice au Val-de-Grâce, celles de madame Thérèse de Bavoz pour la congrégation du Sacré-Cœur de Marie, celles rédigées peu auparavant par dom Léopold Zelli, abbé de Saint-Paul, pour les bénédictines italiennes. Même il avait voulu associer à sa rédaction la prieure de Sainte-Cécile d’abord, puis, après elle, les autres novices et réclamer leurs observations. Il lui arriva de réformer le texte rédigé par lui pour donner satisfaction à l’une ou l’autre remarque. Lorsque le petit parlement se déclarait satisfait, on ajoutait la feuille ainsi approuvée à l’ensemble de toutes celles qui attendaient l’approbation épiscopale. Au commencement d’août, la rédaction fut terminée et remise aux mains de Mgr Fillion. On aurait pu, somme toute, se passer des Déclarations, et même après la profession émise, mener la vie monastique telle qu’elle avait été dessinée par le père abbé dès les premiers jours, telle qu’elle était devenue grâce à la fidélité attentive de toutes. C’eût été vivre sous le régime de la coutume. Mais il fallait déterminer du moins le cérémonial de la profession. Nous savons déjà par l’histoire de Gué ranger que la pensée commune de l’évêque et de l’abbé était de grouper dans une même fonction les deux rites: la profession monastique et la consécration des vierges, tel qu’il se trouve au Pontifical. Par cette fusion des deux rites, Mgr Fillion et dom Guéranger se proposaient de maintenir la dignité traditionnelle de l’état monastique et en même temps d’assurer une plus grande solennité à la cérémonie de profession. Déclaration, Cérémonial, traduction de la sainte Règle, tout marchait à souhait. Lorsqu’ils virent que Sainte-Cécile était ainsi comblée, les moines s’enhardirent: ils se persuadèrent que dans ce petit monastère voisin à qui le père abbé ne refusait rien, ils avaient trouvé un point d’appui pour leurs propres désirs: ils mirent Sainte-Cécile en mouvement pour obtenir du père abbé et la Vie de saint Benoît toujours sur le métier, et le commentaire de la sainte Règle toujours promis. Ils ne rencontrèrent pas de résistance: simplement les moniales se dérobèrent; elles se sentaient trop à l’aise dans leur attitude filiale, trop accoutumées à ne manquer de rien pour se départir jamais de leur rôle qui consistait à recevoir sans jamais à tendre la main. Le père abbé savait, on pouvait s’en rapporter à lui. Lorsque les Déclarations et le Cérémonial furent remis aux mains de monseigneur Fillion, le mois d’août était commencé déjà et la profession toute proche. Jusque dans sa pauvreté, Sainte-Cécile avait voulu ménager à l’abbé de Solesmes une joyeuse surprise. Toute la vie abbatiale de dom Guéranger s’était appuyée sur la crosse très simple, en bronze doré, qu’il avait rapporté de Rome en 1837.Dans le plus grand secret un concert se forma pour lui offrir, à l’occasion de cette fête vraiment unique, une crosse en vermeille, avec pierres fines et émaux, portant au nœud les écussons des maisons monastiques de la Congrégation de France, et au centre de la volute, sainte Cécile agenouillée devant saint Pierre. Le secret fut admirablement gardé; l’abbé de Solesmes, appelé à l’improviste au matin du 15 août pour donner la bénédiction à une crosse, ne comprit pas tout d’abord, mais devina bientôt et trouva la crosse très à son gré. Il y voyait résumé l’œuvre de sa vie: Saint-Pierre, Sainte-Cécile; il en usait avec joie. La fête du 15 août et l’annonce d’une profession de sept moniales, cinq de chœur et deux converses, avait amené à Solesmes les amis du monastère, le révérendissime père abbé de Ligugé, le prieur de Sainte-Madeleine, monsieur le chanoine Coulin, mademoiselle Amélie Brusson, d’autres encore. Le père Laurent Shepherd était retenu près de sa mère mourante; à son défaut, l’abbesse de Stanbrook avait voulu témoigner de son affectueuse fraternité. Un autre invité manquait aussi, Plusieurs mois auparavant, lorsque sa fille lui avait fait parvenir la belle palme du dimanche des Rameaux, il avait été heureux et fier. «Je suis convaincue qu’il ne tardera pas à revenir, écrivait madame Bruyère à sa fille, tes prières seront exaucées et sa vieillesse aura le religion pour soutien. Déjà il est bien plus heureux dans cette phase de douceur et de calme.» Deux ans s’étaient écoulés depuis le départ de son enfant; n’était-ce pas assez de deux ans pour calmer le ressentiment paternel? On l’espérait: il n’en fut rien. A la lettre qui lui annonçait la profession et, timidement, l’invitait à y prendre part, il répondit par un refus. Il n’avait pas su oublier encore. Sa réponse pourtant se terminait par une expression plus douce: «En terminant, ma bien chère fille, ma Jenny tant aimée, incapable désormais, comme je me sens, de t’exprimer aucun autre sentiment que celui de la tendresse, je te dis: fais ce que tu dois; je t’aimerai toujours. Que Dieu qui est le Maître de nos cœurs, ait pitié de nous. Ton père t’embrasse en pleurant.» Même en se raidissant, cette âme trahissait son trouble: une pensée de soumission et une prière attendrissaient sa dure résolution. Il ne restait dès lors à mère Cécile que cette part de souffrance qui doit ici-bas se mêler à nos joies les plus vives. Nous n’avons pas à refaire le récit de la profession émise le 15 août 1868. Une lettre écrite de Solesmes au R.P.sous-prieur de Marseille, dom Eugène Viaud, en a donné l’aspect visible et conserve pour la famille monastique le joyeux et triomphant souvenir. Mais une profession ne consiste pas toute entière dans le charme des cérémonies symboliques qui forment un spectacle toujours nouveau et laissent à ceux mêmes qui les ont revues souvent, une impression de fêtes éternelles. Ce que la profession monastique et la consécration forment dans les âmes, les âmes elles-mêmes ne pourraient le dire; les mots des langues humaines n’ont pas été faits pour ces glorieuses réalités. L’Église, épouse elle-même, en a eu conscience et a voulu se dépasser elle-même dans la beauté incomparable des formules si doctrinales et si pleines que la voix de l’abbé de Solesmes sembla, ce jour-là , faire revivre. On eut dès la première heure le sentiment qu’une grande œuvre venait de s’accomplir. A cette profession première Dieu a donné depuis la bénédiction d’une large fécondité. C’est en elle qu’ont germé, c’est d’elle que sont nées d’autres professions nombreuses déjà , qui ont traduit pour le temps et pour l’éternité la richesse de sève surnaturelle constituée par Dieu ce jour-là . Dom Guéranger ne ressentit aucune fatigue de cette fonction liturgique commencée à 10 heures et demi pour se clore à deux heures de l’après midi. Le lendemain il invita les cinq professes du même jour à se donner une prieure par la voie régulière de l’élection. A une heure et demie de l’après midi, il se rendit au monastère de Sainte-Cécile accompagné de son prieur, dom Charles Couturier, et du secrétaire du chapitre de Saint-Pierre, D. Théophile Bé rengier, afin de procéder au scrutin. L’abbé de Solesmes ne contenait pas sa joie. Dieu réalisait tous ses rêves bien au delà de tout ce qu’il avait souhaité. Mais à côté de lui son vénérable prieur, heureux comme son abbé, gardait par dévers lui toute son émotion et ne la témoignait que par une attitude plus contenue encore que de coutume. Plus vive était son impression, plus il en gardait jalousement le secret. Et tout bas la taquinerie paternelle de l’abbé en soulignait le contraste: «Mais mon bon Père prieur, pourquoi cette figure d’enterrement? Rassurez-vous, ce n’est pas vous qui serez nommé.» Un doux et pacifique sourire, sans plus passait alors sur les lèvres du père prieur. Les réflexions se faisaient à voix tellement discrète qu’elles ne pouvaient nuire à la gravité extérieure de la cérémonie, qui fut courte. A la majorité de 4 voix sur 5 moniales, mère Cécile fut élue prieure. Le lendemain elle distribuait les charges du petit monastère, dès lors hiérarchiquement constitué. «J’ai vécu à Solesmes, écrivait Mgr Fillion à dom Guéranger, autant que vous-même pendant la profession de nos chères filles et l’élection de la mère prieure. Rien ne me surprend dans les détails si touchants et si pleins d’intérêt que vous me donnez: mais je ne puis m’empêcher d’admirer l’attention de Notre Seigneur qui fait descendre la bénédiction de son Vicaire sur ses épouses au moment même où elles se consacrent à lui. La main de Dieu est là .» L’évêque se reposait sur l’abbé de Solesmes pour la formation monastique de la jeune communauté; mais pourtant il la regardait comme sienne, et son autorité s’unissait à celle de dom Guéranger pour écrire à mère Cécile: «Votre titre de mère vous oblige à une union toute particulière à Notre Seigneur à qui vous devez servir d’instrument et d’organe pour conduire des âmes qui lui sont chères et qu’il appelle à la perfection. Toutes vos paroles devront être imprégnées de la grâce divine afin de pénétrer les cœurs. Votre âme se remplira de Dieu afin de donner de sa plénitude.» La suite de ce récit nous apprendra comment cette recommandation fut accomplie par la prieure de vingt-trois ans. |
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Mise à jour le Vendredi, 01 Mai 2009 07:31 |
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