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Vie de Mme Bruyère, Ch. 1er, 1845 - 1861 PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Administrator   
Lundi, 27 Avril 2009 14:41

chapitre premier

1845 – 1861



Dieu a le souci de ses bienfaits. Il donne sans mesure mais il donne avec une abondance intelligente et veut que nous le reconnaissions à sa bonté. La religion, dans son ensemble, ne se lasse pas, d’un siècle à l’autre, de rappeler aux générations qu’elle sanctifie les miracles de la Providence surnaturelle et les glorieux mystères du passé: non plus que la voix des cieux, la louange religieuse ne se laisse réduire au silence. Elle rappelle à ceux-là mêmes qui méconnaissent sa voix ou se sont rendus incapables de l’entendre, cette bonté première, cette tendresse incréée qui fait luire le soleil sur les bons et sur les mauvais, qui verse la pluie sur les justes et les impies. Si parfois, au cours du cycle sacré, l’Église nous rappelle les vertus, les mérites et les triomphes des saints, si la prière liturgique semble un instant se distraire de Dieu, et s’arrêter à la contemplation d’une sainteté créée, elle ne se détourne pas pour cela de sa pensée première; en effet, c’est à Dieu finalement que remonte son hommage; puisque les saints sont des bienfaits de Dieu, et que leurs mérites sont ses dons.

Aussi, lorsque nous nous appliquons, nous chrétiens, à sauver de l’oubli les actions, la vie, la mémoire des amis de Dieu, nous ne déférons pas simplement, comme l’historien antique, à un usage consacré par le temps, nous obéissons à une prescription divine et à un réel devoir: nous avons conscience de faire œuvre sainte, œuvre religieuse, aimée de Dieu, et de nature à le faire admirer dans les prodiges de sa grâce. Non, ce n’est pas seulement par un motif de reconnaissance que l’Apôtre nous a invités à nous souvenir assidûment de ceux qui nous ont dit les pensées de Dieu, à contempler leur vie, à imiter leur foi. L’âme humaine est si distraite, la vie si courte, ceux qui ont vu et qui ont aimé s’en vont si promptement, l’un après l’autre, par le chemin de toute chair; demain, après demain, le voile de l’oubli aura tout recouvert, tout enveloppé; et s’il reste dans les âmes, dans les institutions et dans la trame des choses une part que discerne l’éternelle justice et dont elle fait honneur à qui de droit, la leçon d’encouragement présentée un instant aux hommes par le spectacle d’une vie sainte, recule bientôt dans le lointain, l’impression des premiers jours s’éloigne graduellement et s’efface; quelques jours encore, elle se sera évanouie: le linceul aura tout recouvert: le nom seul aura survécu, et un vague souvenir.

Pourtant il s’agit ici des œuvres et de l’honneur de Dieu, qui nulle part ne se traduit mieux que dans les âmes, et ne consent pas, même alors qu’il fait éclore chaque jour des beautés nouvelles, à laisser les anciennes tomber dans l’oubli.

Ce que nous avons appris et retenu,

ce que nous ont rapporté nos pères,

nous ne le célerons point à leurs fils,

pour la génération qui viendra:

Nous redirons les louanges de Dieu,

sa puissance et ses œuvres merveilleuses.

Car telle est la loi qu’il a établie en Jacob,

la législation qu’il a constituée en Israël:

il a commandé à nos pères

de l’enseigner à leurs enfants

pour qu’elle fût connue de la génération nouvelle,

et que les fils qui en naîtraient

en instruisissent à leur tour leur postérité;

afin que tous apprennent à mettre en Dieu leur espérance,

et que, n’oubliant jamais ses œuvres,

ils restent fidèles à ses commandements. (Ps 77, 3-8).

Une tradition vivante forme ainsi la chaîne continue qui transmet la doctrine, maintient l’unité des familles, garde les titres de leur noblesse, rappelle le passé, guide le présent, prépare l’avenir. Seuls, les insensés prétendent que tout commence avec eux: la vérité, la doctrine, la religion, le sens exact et définitif de l’Écriture. L’homme vraiment sage, dit le texte sacré, recueille les enseignements anciens et éclaire sa pensée de la pensée de ceux qui lui ont ouvert la voie: Sapientiam omnium antiquorum exquiret sapiens.

Enfin pour nous justifier davantage, d’offrir à notre famille religieuse et au public chrétien l’histoire de ce que le Seigneur fit dans une âme et de ce qu’il accomplit par elle, nous ajouterions volontiers que l’histoire de dom Guéranger telle que nous avons essayé de l’écrire, serait trop incomplète si, à côté de la restauration de Saint-Pierre de Solesmes réalisée par le grand Abbé au prix de quarante ans d’efforts et de souffrances, elle ne comprenait aussi cette œuvre des dernières heures de sa vie, œuvre plus rapidement achevée, adulte au lendemain même de sa naissance, et qui ne valut à dom Guéranger que des joies: le monastère de Sainte-Cécile.

Cette bénédiction descendit sur la vie de l’abbé de Solesmes, à son déclin, quelques années seulement avant sa mort, comme un sourire de Dieu avant l’heure de l’éternité. Mais elle lui avait été préparée depuis longtemps déjà au moyen de la souffrance. Ce n’est pas la première fois, ni non plus la dernière, que dans les desseins de Dieu la rançon d’une grande joie se trouve dans une grande détresse. L’année 1845 avait été une année d’angoisses. Tout semblait conspirer contre l’abbé de Solesmes et vouloir accabler son œuvre. Le succès de sa campagne liturgique avait soulevé contre lui la rancune de la portion gallicane de l’épiscopat. L’ambassadeur de France auprès du Souverain Pontife avait, au nom de son gouvernement, réclamé contre l’érection de de Solesmes et les prétendus empiétements de son abbé dénoncés par Mgr Bouvier; Rome, effrayée ou trompée, n’avait cru pouvoir détourner l’orage qu’en confiant à la discrétion de Mgr Bouvier lui-même l’abbaye menacée par lui tout le premier. C’eût été trop peu de cette étonnante coalition du pouvoir civil, du pouvoir épiscopal et de l’autorité pontificale un instant surprise contre une institution demeurée chétive, si en remettant Solesmes aux mains d’un tuteur redoutable, il n’avait été stipulé de plus que, même en créant d’autres monastères, l’abbaye-mère ne ferait jamais qu’étendre sa sujétion: toute maison créée par elle ne devant jamais être considérée que comme un abri et non comme la demeure d’une vraie famille monastique douée de son existence canonique et de son autonomie. Il était bien superflu, à cette heure-là de prendre des garanties contre toute fondation nouvelle. Il n’eut été ni opportun ni sage, en effet, pour dom Guéranger de projeter la fondation d’un second monastère alors que le premier se soutenait à peine. Nous l’avons raconté ailleurs: le prieuré de Saint-Germain-des-Prés, compromis d’abord, ruiné ensuite par la gestion d’un cellérier sans scrupules, venait de s’abîmer dans un désastre où faillit un instant sombrer avec le prieuré naissant, l’abbaye même qui lui avait donné le jour.

Or, à cette heure-là, le samedi 12 octobre 1845, jour anniversaire de la dédicace de l’église de Saint-Pierre de Solesmes, naissait à Paris l’enfant prédestinée qui devait être l’auxiliaire de l’abbé de Solesmes, compléter son œuvre, recueillir son esprit et l’aider à relever bien des ruines. Elle naquit si frêle, si délicate que pendant trois semaines on ne cessa de trembler pour sa vie. Sa Mère l’avait tout d’abord vouée à la Sainte Vierge: sans doute la santé si chétive de l’enfant détermina son père à surseoir au baptême qui fut retardé de onze jours: elle fut baptisée en l’église de Saint-Roch, à Paris, le 23 octobre, jour de la fête du Saint Rédempteur. Le désir de sa mère avait été qu’elle portât le nom de Cécile: son désir ne fut pas entendu: l’enfant reçut au baptême le nom de Jeanne-Henriette. Encore, dans l’usage de la famille, le nom de Jeanne fut-il changé en celui de Jenny, en souvenir d’une cousine, Jenny Vigoureux, morte quelques mois auparavant.

Jeanne-Henriette Bruyère appartenait par son père et par sa mère à une génération d’artistes qui se sont fait un nom. Son grand père maternel, qui fut son parrain, était Jean-Jacques-Marie Huvé, architecte du roi, officier de la Légion d’honneur et membre de l’Institut. Dès 1808 il avait été adjoint à l’architecte Vignon pour les travaux de l’église de la Madeleine à Paris qu’il termina. Le grand père paternel de la petite Jenny était Louis Bruyère, ingénieur distingué, dont M. Robert Triger a retracé la vie et les travaux dans une notice très étudiée aux tomes xxxviiie et xxxixe de la Revue historique et archéologique du Mans. La ville du Mans a voulu conserver son nom en souvenir des travaux d’embellissement qu’elle lui doit: une des rues nouvelles ouvertes dans le quartier des Jacobins porte encore aujourd’hui le nom de rue Bruyère. Les troubles de la Révolution l’obligèrent à s’expatrier: peu de jours avant la mort de Louis xvi une émeute ouvrière éclata au Mans. M. Louis Bruyère dut dégainer pour défendre sa vie. Désigné aux fureurs jacobines par son courage même et par ses relations avec l’aristocratie, il se retira à Paris où son mérite lui valut du gouvernement impérial plusieurs missions de confiance en Italie, en Bavière et sur les bords du Rhin. Un décret impérial du 13 janvier 1811 lui confia la direction des travaux publics de la ville de Paris. Une ordonnance royale du 2 août 1815 lui maintint le titre, conféré par l’Empereur, d’inspecteur général des Ponts et chaussées. Il était maître des Requêtes au Conseil d’État, et grand croix de la Légion d’honneur. La famille, anoblie par Napoléon Ier, portait: de sinople à la bande d’argent chargée d’une croix, accompagnée en chef d’un lévrier, et en pointe d’une équerre. Le blason de sa petite fille s’en inspirera.

De son mariage avec mademoiselle Élise Le Barbier, Louis Bruyère eut trois filles: l’une d’elles épousa M. Jacques Mallet, sénateur de l’Empire. Le plus jeune de ses deux fils, le père de Jenny, M.Léopard Bruyère, avait épousé mademoiselle Félicie Huvé. S’il n’avait pas pleinement échappé à l’esprit voltairien qui soufflait à cette époque, et si l’exemple d’une épouse admirable n’avait réussi encore à l’amener à la pratique de ses devoirs de chrétien, M. Léopard Bruyère n’en avait pas moins gardé de son séjour au collège Henri IV et de ses rapports avec MM. Gerbet et de Salinis, qu’il y avait connus, le respect de la religion chrétienne. Madame Bruyère était libre dans sa piété; la confiance de son époux lui laissa en mains l’éducation de son enfant. Peut-être l’éveil de la raison est-il plus rapide et en quelque sorte prématuré chez une nature délicate et de santé chétive: peut-être aussi l’attention maternelle épia-t-elle avec soin les premières lueurs de la pensée pour les tourner vers les choses religieuses: à l’âge de deux ans, la petite Jenny semblait avoir une idée déjà précise de la présence de Dieu. On la porta à l’église de bonne heure: quelle que fut la longueur de la visite, elle y demeurait paisible. Il fut un jour où cette tranquillité chez une enfant put sembler héroïque. Un dimanche elle se rendit, guidée par sa nourrice, à l’église de Saint-Roch. En entrant sa petite main fut prise par la porte battante qui donnait accès à l’église. La petite stoïcienne ne poussa pas un cri: elle retint ses larmes, rentra sa main sous son vêtement, et ce ne fut qu’au sortir de la messe que la nourrice s’aperçut que l’ongle avait été durement atteint et qu’il demeurait noirci par la contusion. Les cérémonies de l’Église l’intéressaient vivement: ce qui n’est pour les enfants qu’un spectacle des yeux fut de bonne heure pour Jenny matière de curiosité intelligente et occasion de questionner: puis ce furent les sermons. Trop heureuse de seconder de telles dispositions, madame Bruyère se prêtait avec la patience infatigable d’une mère chrétienne et avec une prudence achevée à toutes les recherches naïves de l’enfant, attentive à n’éluder nulle question, et à ne donner à aucune ces réponses niaises qui s’efforcent de déjouer la curiosité du jeune âge, mais diminuent la confiance: car l’enfant, dans sa perspicacité déjà éveillée, cesse d’interroger lorsqu’il se voit trompé; il se défie et cherche de lui-même.

A l’école de sa mère, Jenny apprit les devoirs de la vie chrétienne. Dès l’aurore même de sa raison la loi de Dieu lui fut montrée comme une règle absolue. La grâce et l’expérience de la vie avaient également développé chez madame Bruyère une fermeté austère qui n’enlevait rien au charme affectueux et prenant de son action. L’âme de l’enfant se trempa dans l’âme de sa mère. Elle passait près d’elle de longues journées sans rechercher, sans désirer une autre compagnie. L’oisiveté n’était jamais permise: «Joue, mon enfant, lui disait sa mère, ne reste pas inoccupée». Mais le jeu durait peu: soit fatigue, soit besoin d’affection, Jenny revenait près de sa mère qui s’occupait alors à lui faire réciter de mémoire des morceaux de poésie, quelle avait appris avant de les enseigner à sa fille et qu’elle lui expliquait mot à mot pour lui en donner le sens. La pensée et la mémoire travaillaient ensemble: Jenny y trouvait un tel plaisir que parfois, toute seule, elle s’emparait d’un livre, en retournait gravement les pages, tout en répétant au naturel les pièces de poésie que l’enseignement maternel avait gravées dans sa mémoire. Un jour la récapitulation dura même si longtemps qu’une personne, ayant entendu, s’étonna qu’une si petite enfant pût lire si couramment: elle s’approcha et reconnu que le livre était tenu à l’envers et n’existait que pour la forme et comme élément de couleur locale.

Naturellement on ne se borna pas à des pages de poésie; l’histoire sainte, l’histoire de France, le catéchisme avaient leur droit: ils eurent leur heure. Les fêtes liturgiques se succédèrent; le mystère célébré par chacune d’elles fut chaque fois expliquée: la pensée bénédictine semblait présider déjà à l’aurore de cette éducation. Une haute idée de la souveraineté de Dieu, de sa présence universelle, de la nécessaire soumission de la créature à son devoir, de l’impossibilité de s’y soustraire même un instant, en un mot tout le caractère de madame Bruyère s’appliqua sur la jeune âme. Elle fut deux fois la mère de son enfant.

On a dit souvent que l’homme est dessiné tout entier dès le premier âge: mais les lignes du caractère ne sont pas visibles à la même heure. Chaque exemplaire humain est un monde singulier et à part, la vie se fait jour à travers mille variétés: seule une affection vigilante constitue la vraie méthode d’éducation. Il est telle nature lente où la vie sommeille longtemps et ne se dessine que sur un tard; telle autre révèle sur l’heure et en quelque sorte impatiemment sa forme individuelle. On ne tarda pas à reconnaître en Jenny Bruyère que ce n’était pas sans raison que Dieu avait pris avec elle ses sûretés.

Les contrastes mêmes ne firent pas défaut. A l’heure de sa formation, et auprès d’une bonté compatissante, se rencontra, dès l’éveil même de la con science, un orgueil farouche qui n’était pas d’un enfant. Aussi longtemps que cette passion jalouse n’était pas en jeu, Jenny Bruyère était douce, facile, accueillante même: elle n’était plus qu’emportement, raideur et impertinence dès qu’elle croyait lésés les droits de sa petite personne. La fermeté même qu’elle se plaisait à admirer dans sa mère, le vif sentiment de son devoir, une conviction précoce de la droiture de son petit jugement, tout se tournait alors contre l’obéissance réclamée. S’humilier lui semblait une petitesse, demander pardon une lâcheté. Il y avait quelque chose d’invincible dans le mutisme farouche et la résistance résolue de l’enfant.

Outré parfois de ces rébellions, M. Bruyère employait les verges, non sans quelque rigueur. Le procédé échouait toujours; même il aggravait la crise. Dès qu’il y avait eu soit menace, soit application du châtiment corporel, le retour en arrière devenait impossible. L’orgueil de la petite personne s’exaspérait à la pensée qu’on pût triompher d’elle par la crainte ou par la souffrance. «Vous avez la force, répondait-elle, mais je ne plierai pas». Devant l’obstacle de cette volonté raidie, son père effrayé disait: «Je ne sais vraiment ce qui brisera cette enfant-là». Cette enfant-là avait quatre ou cinq ans. Ce qui devait la briser, sa mère le pressentait mieux; aussi n’usait-elle pour triompher d’aucun procédé humain: « Prends garde, disait-elle à sa fille, tu agis en païenne, mais le Seigneur rougit de toi. Tu ressembles à ces grands romains, capables de grands coups d’épée, mais qui ne savaient pas se vaincre eux-mêmes. Ils étaient moins coupables que toi, ils ignoraient l’Évangile».

Alors s’élevait la lutte bien connue de la conscience aux prises avec la passion: comment regarder alors vers la face du Christ humilié, couronné d’épines, mourant sur la croix? La crise d’orgueil s’apaisait enfin, minée peu à peu chez l’enfant par ses propres réflexions, par la douleur de sa mère, par le regard du Crucifié.«Mon Dieu, gémissait l’enfant, pourquoi êtes-vous mort pour moi?» La douleur et le regret devenaient alors intolérables; l’indépendance et l’amour propre s’inclinaient pour un temps. Ces crises ne furent pas nombreuses; dès l’âge de six ans la grâce avait commencé à l’emporter déjà; de cette dureté première il demeura néanmoins longtemps au cœur de Jenny une exigence hautaine de droiture, une âpreté secrète, et, dans la suite, une sourde indignation contre les personnes ou les sociétés où la loi de Dieu était méconnue. Le travail de Dieu se poursuivit sans trêve; l’action persévérante de sa mère, et plus tard la direction de l’abbé de Solesmes s’appliquèrent à déraciner jusqu’aux dernières fibres de l’intransigeance première; et alors advint en retour ce singulier phénomène que, sans rien perdre de son amour de la rectitude et de la droiture absolue, cette trempe autrefois implacable se plia à un tel degré de condescendance, de ménagement et d’affectueuse commisération que plusieurs l’ont taxée de faiblesse: tant elle redoutait de revenir à son intransigeance d’autrefois, tant l’action efficace de la grâce de Dieu avait assoupli et comme trempé le naturel premier.

Mais à l’heure même où elle se débattait contre son indépendance, elle réprouvait sa malice et en avait honte: il lui semblait que son âme était visible à certains yeux, et malgré le bonheur qu’elle éprouvait de rencontrer un prêtre ou une religieuse, elle ressentait devant eux une grande honte, convaincue que le Seigneur leur montrait sa secrète indignité.

Elle ressentit dès l’aurore de sa raison l’attrait de la pureté parfaite, l’amour de la virginité. Un instinct profond, né sans doute en elle de ce que sa vie avait été offerte à la Sainte Vierge, lui fit comprendre de bonne heure la voie de sa vie. Comme le saint Curé, elle témoigne, au milieu même des naïves réflexions de sa première enfance, de son éloignement pour le mariage: «Moi, disait-elle, je ne me marierai jamais, je resterai fille comme tant Henriette, ma marraine. Je ne serais qu’au Bon Dieu». Sa mère écoutait sans mot dire.

Très attentive à obtenir de Jenny qu’elle fût aimable envers tous, elle n’intervenait jamais auprès d’elle pour vaincre des répugnances qu’elle comprenait et peut-être s’expliquait mieux que son enfant. Baisers et caresses de certains amis de son père lui causaient une extrême répugnance; l’un d’eux ayant voulu un jour user d’autorité, elle se campa devant lui et du revers de sa main, effaça sur son front le contact des lèvres qu’elle n’aimait pas. Elle n’avait de confiance et de gaieté absolue qu’avec sa mère. C’est pourquoi dans le monde, ou en société plus nombreuse devenait-elle soudain contenue, inquiète même jusqu’à la raideur. Plusieurs s’étonnaient de ce qui-vive et d’une attitude défensive si rare chez une enfant: «Quelle singulière petite fille, disaient-ils, avec ses deux yeux qui vous défient». La société masculine s’en amusait un peu, comme bien on pense, et les appréciations allaient leur train; elles ne faisaient qu’accroître encore l’éloignement résolu de l’enfant, et sa hautaine timidité: cette allure extérieure jointe à la sévérité intérieure qui la faisait prononcer sur les personnes et leurs actes, ne contribuaient guère à lui donner un abord gracieux et aimable. Ce n’était pas trop, on le voit, de la piété, de l’affection, et de toute la fermeté de madame Bruyère pour gouverner, discipliner et assouplir une telle nature.

Et pourtant au milieu de ces soubresauts, il ne semble pas que Jenny Bruyère ait jamais eu besoin d’un effort, ni d’un enseignement méthodique pour s’entretenir avec Dieu. La méditation sur les mystères de la foi lui fut dès l’origine comme naturelle: l’exemple de sa mère y avait incliné son âme; l’enfant savait même trouver dans la prière, dans la familiarité habituelle avec Dieu une douceur si pénétrante que les larmes jaillissaient de ses yeux; rien au monde ne lui semblait valoir ces instants de délices spirituelles. Pourquoi l’Église n’avait-elle pas gardé l’ancienne discipline qui accueillait même les petites enfants à la table sainte?

«J’éprouvais, disait-elle plus tard, un immense désir de m’unir à Dieu par la sainte communion. Il me semblait parfois que je ne pouvais plus me contenir à ma place, et si la crainte qu’on ne remarquât ma petite taille ne m’eût arrêtée, je crois que je me serais présentée à la table sainte. Le seul moyen que je prenais pour me consoler était de me blottir contre ma mère les jours où elle avait communié, afin, du moins, de trouver Dieu en elle.»

Au jardin des Tuileries où elle se rendait parfois, elle rencontrait de jeunes compagnes, pour l’ordinaire un peu plus âgées qu’elle. Ce petit monde pourtant volontaire et mutin, s’inclinait volontiers devant elle. Sans doute l’âpreté naturelle de Jenny s’adoucissait alors, devant la déférence même que lui témoignaient ses compagnes. On se groupait autour d’elle: elle était l’arbitre dans les discussions: c’était à elle que les faibles et les opprimées en appelaient comme à une protectrice. Il y avait parfois des excommunications prononcées par son autorité: le jour en particulier où une petite malheureuse osa se moquer de l’infirmité physique d’une compagne. La coupable fut sans pitié mise en quarantaine

Madame Bruyère apprit de bonne heure à son enfant l’amour des pauvres. Souvent dans les longues rues de Paris, lorsque les petites jambes de l’enfant demandaient grâce, et réclamaient l’aide d’une voiture: «Courage, mon enfant, lui disait alors sa mère, tu sais combien je suis à l’étroit dans nos petites charités, si tu veux continuer la route à pied, je te donnerai le prix de la voiture pour telle aumône que tu voudras.» Et malgré la fatigue, l’enfant poursuivait la marche de bon cœur. Elle apprenait à faire le bien à ses dépens, ce qui est la vraie forme de la charité; elle s’accoutumait aussi à se vaincre et à donner à autrui, non pas seulement de son superflu, mais de son nécessaire.

Peu de temps après la révolution de 1848, dont elle vit les barricades, la santé de madame Bruyère fut très éprouvée. Après la naissance de sa seconde fille, Louise-Charlotte, plus communément appelée Lise, il fut décidé que l’on quitterait l’appartement de la rue du Helder pour aller habiter rue de Choiseul, chez le grand père maternel de Jenny. Ce fut double épreuve. L’intimité constante de la petite fille avec sa mère s’en ressentit, les rapports devinrent moins libres, limités qu’ils étaient par les exigences d’une maison étrangère, et aussi par les soins que réclamait la faiblesse de madame Bruyère. Une anxiété extrême assiégea alors le cœur de l’enfant. Elle se portait d’un bond aux plus redoutables éventualités. Que deviendrait-elle dans un milieu si peu chrétien, où elle se trouvait froissée à chaque heure, si sa mère, son seul appui, venait à lui échapper par la mort? La gaieté et l’insouciance de l’enfance disparurent presque aussitôt pour faire place à cette réserve farouche que nous avons observée déjà: un sentiment très affectueux faisait taire à sa mère qui en était l’objet, les craintes qui avaient germé dans son esprit. En même temps la précocité singulière de sa pensée aggravait encore l’épreuve. Nul ne prenait attention à une enfant de trois ou quatre ans, ni ne soupçonnait en elle une conscience affinée déjà, et un sens trop éveillé. A l’insu de tous, la liberté des conversations fournissait à un jugement très aiguisé déjà les éléments de ses appréciations: elles étaient sévères. Et peu à peu, à la barre de ce tribunal vivant, il fut reconnu que sa mère, madame Bruyère, avait seule titre et qualité pour lui commander: le reste ne valait pas la peine d’être nommé. L’enfant se décernait le droit de ne respecter que ce qui, à ses yeux, était respectable, et ne répondait que par une insolence à peine déguisée aux injonctions, selon elle, téméraires qui lui venaient d’ailleurs.

Cependant ni les exhortations de sa mère, ni même les invitations secrètes du Seigneur, ne lui laissaient de repos: l’une et l’autre voix lui parlait de patience, de douceur, d’humilité, lui rappelaient la Passion du Sauveur, et assidûment faisaient le siège de son âme rebelle.

Rebutée violemment par l’irréligion qui l’entourait, elle trouva pourtant dans des relations extérieures que Dieu nouait lui-même l’exemple des vertus auxquelles elle ne s’inclinait pas encore. Dès qu’elle avait pu lire, vers l’âge de quatre ans, les livres mis entre ses mains l’avaient inclinée au bien. Certains mots la ravissaient: sa pensée s’y reposait comme si elle y eut trouvé une inspiration, comme s’ils lui eussent été signalés par Dieu même. Tout ce qui faisait allusion à Dieu, à sa tendresse, à sa virginité, était recueilli avec avidité. La joie était grande lorsqu’elle lisait le nom de sainte Cécile, qu’elle aimait sans la connaître encore: dans la pensée de sa mère, c’est le nom qu’elle aurait dû porter au baptême; et elle se croyait avec la martyre romaine un secret lien de parenté. Elle se plaisait aux Vies des saints, des saintes surtout. Elle regrettait pourtant de ne rencontrer nulle part une sainte Jenny; les pensées surnaturelles et les naïvetés de l’enfance se rencontraient pour lui faire désirer de devenir une sainte, afin que dorénavant toutes celle qui porteraient le nom de Jenny eussent en elle une patronne.

Des épisodes menus en apparence laissent parfois dans de jeunes âmes une profonde impression, alors surtout qu’ils correspondent à un travail secret de la grâce.

«Peu avant la mort de mon grand père, a-t-elle raconté elle-même, j’allai un jour à la campagne avec mon père chez une vieille dame très pieuse. Le curé du village vint dîner ce jour-là chez elle: c’était la première fois de ma vie que je voyais un prêtre dans une maison séculière. Tandis que je courais dans le jardin avec d’autres enfants, ce bon prêtre m’appela, et devant mon père qui en fut très ému, se découvrit, mit la main sur ma tête et me bénit à haute voix. Longtemps je sentis l’impression de cette main consacrée; je n’oublierai jamais cette belle tête blanche, ni les yeux qui s’élevèrent d’abord vers le ciel, puis se reposèrent sur moi comme pour y verser toutes les bénédictions de Dieu.»

Sur la fin de 1852, M. Huvé mourut, et les parents de Jenny retrouvèrent avec leur foyer une existence moins troublée. Mais dans l’intervalle la santé de madame Bruyère avait été gravement atteinte; Lise, sa seconde fille, réclamait ses soins et Jenny ne recouvra pas ce tête-à-tête affectueux dont elle avait tant joui autrefois.

Une autre épreuve survint. Une femme de chambre, grande semeuse de discorde, eut bientôt reconnu ce qu’il y avait d’impétueux et de peu endurant dans le caractère de Jenny; sa diplomatie s’employa dès lors à irriter l’enfant jusqu’à l’exaspération, puis à invoquer l’intervention de madame Bruyère pour terminer d’autorité une crise qu’elle-même avait provoquée.

Pourtant la main de Dieu poursuivait ingénieusement le travail commencé. Une vie de sainte Geneviève tomba aux mains de l’enfant, qui la lut avec avidité, et regretta que les temps fussent écoulés où les évêques, au cours de leurs excursions, consacraient les vierges au Seigneur. Alors aussi s’éveilla un amour de la mortification fort extraordinaire chez une enfant, si la lecture de la Vie des saints et l’affectueuse sévérité de sa mère n’avaient là encore accompli leur œuvre. Mieux que personne, madame Bruyère observait ce qu’avait de frêle la constitution de sa fille: mais soit habitude personnelle, soit pressentiment de l’avenir et désir d’aguerrir son enfant pour les luttes futures, elle ne lui permettait de se plaindre ni de la chaleur, ni du froid, ni de la soif, ni de la fatigue, et lui assurait qu’il n’est aucune de ces incommodités de la vie dont l’énergie naturelle et l’amour de Dieu ne puissent facilement triompher. Elle n’épargnait rien pour créer au cœur de son enfant une sainte rigueur pour elle-même. Elle lui rappelait les jours de sa vie mortelle où le Seigneur n’avait pas une pierre où reposer sa tête. Elle encourageait sa petite Jenny à la pensée des pauvres qui manquent de tout.

«Quand tu te prives, lui disait sa mère, il y a un peu de mérite pour toi; tu sais que tu pouvais faire autrement. Mas les vrais pauvres le sont toujours, dans la santé et dans la maladie, quand ils le veulent et quand ils ne le veulent pas.»

Elle ne reculait pas devant un peu de sévérité pour enseigner à son enfant l’art difficile de se vaincre, même dans les questions d’ordre purement physique. L’occasion se présentait d’elle-même. Il n’est pas rare de rencontrer chez des enfants une répugnance presque absolue pour certains aliments déterminés: dans quelle mesure cette répugnance vient-elle de l’imagination, de la conviction ou d’une réelle répulsion physique, c’était une analyse dans laquelle il ne plut pas à madame Bruyère d’entrer jamais. Il y avait une certaine soupe qui causait à l’enfant une réelle horreur et devant laquelle son cœur se soulevait. Que celui d’entre nous qui n’a rien éprouvé de pareil jette à l’enfant la première pierre. Un matin la soupe maudite lui fut servie. Jenny la regarda, se trouva trop faible pour l’aborder, préféra garder sa faim et laissa intacte l’odieuse portion. Midi vint, la soupe reparut, et il fut signifié que la soupe devait passer d’abord; à ce prix seulement on prendrait part au repas. Le jeûne commençait à peser déjà; mais la petite obstinée demeurait convaincue que l’épreuve dépassait ses forces. Elle essaya néanmoins: le cœur s’y refusa, et elle endura sa faim. On goûtait à trois heures avec un peu de pain sec. Le pain sec eut été béni et savoureux ce jour-là: pour la troisième fois l’odieuse soupe revint. Mais aussi la faim était telle que la volonté et l’estomac furent vaincus ensemble; la soupe fut accueillie, séjourna, et à dater de là cessa de provoquer aucune répugnance. C’était mieux qu’une leçon de choses, et la moralité qu’en retira l’enfant fut qu’une résolution énergique triomphe de ces petites misères. «Petite païenne, petite sybarite» lui disait sa mère lorsqu’il arrivait à Jenny d’hésiter devant un sacrifice. Ainsi se formait en elle l’amour de la mortification, en même temps que la dévotion à la Passion du Sauveur.

Chaque année, lorsqu’arrivait la Semaine Sainte, les rideaux de la chambre demeuraient fermés, la lumière n’y pénétrait que rare et filtrée. On dressait un autel tendu de rouge, surmonté d’un crucifix: autour du crucifix, des lumières; Jenny et sa sœur Lise se rendaient dans ce petit sanctuaire aux heures dites pour y prier, chanter des cantiques et essayer le chemin de la Croix.

Ainsi arriva l’heure de la pleine raison, la septième année. Mme Bruyère prépara sa fille avec le plus grand soin à sa première confession. La confession inspirait une grande terreur; le confesseur aussi: Jenny éprouva, la chose faite, cette impression commune à beaucoup de grandes personnes, que s’il est parfois ennuyeux de se confesser, il est doux de s’être confessé. Le calme fut profond, et la paix à ce point mêlée de douceur que partout, et dans la rue même, l’enfant fermait souvent les yeux pour la mieux savourer. Lorsque la santé de sa mère la contraignit enfin et confier son enfant à une institutrice très pieuse, très intelligente, celle-ci n’eut qu’à poursuivre un travail que la grâce de Dieu et le génie maternel avaient déjà bien avancé.

La vie de Jenny s’était jusque-là écoulée toute entière à Paris. Nous devons revenir un peu en arrière pour rapporter les événements qui amenèrent dans le Maine et vers Solesmes une vie que Dieu y voulait fixer.

Cinq ans avant la naissance de Jenny Bruyère, vers 1840, l’aîné des fils de M.Jean-Jacques-Marie Huvé était venu s’établir à Sablé. Son père avait voulu l’éloigner de Paris où certains goûts de prodigalité et un caractère trop facile l’eussent facilement détourné du bien. M.Félix Huvé était un esprit cultivé, d’allure distinguée, de rapports agréables; il fut accueilli dans les meilleures familles du pays, en particulier chez le docteur Rondelou dont le renom est demeuré si populaire à Sablé. Le docteur Rondelou, un des convertis de dom Guéranger, avait conçu la pensée de fixer M.Félix Huvé dans le Maine en lui faisant épouser sa sœur, mademoiselle Rose Rondelou-Latouche. L’idée se ce mariage ne plut guère tout d’abord à M. Huvé père, qui en éloignant momentanément son fils de Paris, ne se souciait pas de le voir s’établir dans une petite ville de province, sans avenir, sans ressources. Il y consentit pourtant. Dans une société que l’abbé de Solesmes avait conquise à la foi, M. Félix Huvé fut gagné à son tour. Il lui naquit une fille que baptisa dom Guéranger. Tout comme la petite enfant dont nous racontons l’histoire, elle eut pour parrain M. Jean Huvé son grand père, et reçut elle aussi le nom de Jeanne. Après le baptême, dom Guéranger eut l’occasion d’aborder le parrain, qui avait grandi à l’époque néfaste où l’esprit voltairien envahissait la société. La parole et l’habileté persuasive de l’abbé de Solesmes firent leur œuvre ordinaire, et l’on put espérer voir l’aïeul revenir complètement à Dieu.

Madame Bruyère, dont le souci unique était de gagner tous les siens à la foi, demeura reconnaissante à dom Guéranger de son intervention auprès de son père, et broda de ses mains une ceinture qui, dans sa pensée, devait rappeler à l’abbé de Solesmes les intérêts spirituels de la famille que l’ange de Dieu lui amenait. Le 15 août 1852, dom Guéranger usant pour la première fois de la ceinture qui lui avait été offerte, porta à l’autel, avec les vœux de madame Bruyère, le souvenir des deux petites enfants que leur mère et Dieu lui confiaient dès lors.

«Le jour de l’Assomption, écrivait l’abbé de Solesmes, je me servirai pour la première fois de cette belle ceinture, et je serai heureux d’offrir en même temps à l’autel tous vos vœux et tous vos désirs. Je me joindrai à vous de grand cœur en faveur de votre respectable père, et demanderai la lumière et la force dont il a besoin pour être enfin tel que le désirent ceux qui lui sont si tendrement attachés» (dom Guéranger à madame Bruyère, 5 août 1852).

Le dernier souhait ne s’accomplit visiblement tant la mort fut soudaine, monsieur Jean Huvé mourut le 23 novembre 1852. La douleur fut grande pour madame Bruyère qui habitait alors sous le même toit que son père et n’avait pu conduire à leur terme ses pieux desseins; mais elle adora les desseins de Dieu sur cette âme qu’elle avait tant désiré ramener à la foi et en reçut consolation et assurance.

Dès avant la mort de son chef, nous l’avons vu, la famille avait commencé à se disperser: le fils aîné avait choisi le Maine, la plus jeune fille la Picardie. Un séjour continu à Paris était sans charme désormais, et la santé de Mme Bruyère réclamait des ménagements: vers quelle région se tourneraient les préférences de M. Bruyère? Où irait-il chercher un peu d’air, de lumière et de repos pour sa femme et ses deux petites enfants? L’ange de la famille était attentif, il fut habile aussi.

Moins d’un an après la mort de l’aïeul, au mois d’août 1853, M. Félix Huvé adressa de Sablé à son beau-frère, l’annonce de la mise en vente d’une petite terre, nommée Coudreuse, avec habitation pouvant servir de maison de campagne, à trois lieues de Sablé. M.Huvé ne croyait faire qu’une plaisanterie fraternelle et témoigner en souriant à M.Bruyère la joie qu’il eût éprouvée à le voir près de lui. Il dut s’étonner de l’empressement que mit son beau-frère à prendre, comme on dit, la balle au bond. L’adjudication devait avoir lieu le 14 août au Mans. M. Bruyère n’avait que le loisir matériel, au prix d’un voyage fatigant, mi-partie en chemin de fer, mi-partie en diligence, de s’assurer que la terre lui convenait. Il partit avec sa femme sans qui il ne décidait rien, avec ses deux enfants qui ne quittaient pas leur mère.

Dès le 7 août, la famille arriva à Sablé. Le lendemain fut donné à la visite de Coudreuse. A l’aspect premier de la maison, M. Huvé qui l’avait proposée sans l’avoir vue, fut tenté de regretter sa plaisanterie. C’était un vieux manoir du temps de Henri IV, un peu triste, un peu noir, délabré, et qui depuis de longues années avait été abandonné aux fermiers. Mais la situation était pittoresque, et le coup d’œil très exercé de M. Bruyère reconnut aussitôt le parti qu’il pouvait tirer de cette vieille ruine. Sa résolution fut prise: le samedi14 août, en compagnie de son beau-frère, il se rendit au Mans pour l’adjudication.

La petite Jenny eut un pressentiment de tout ce que pouvait entraîner de joie et de tristesse la décision de l’heure présente. Elle souhaitait ardemment le succès, elle le demandait à Dieu; poursuivait sa mère de questions, attendait avec une sorte d’anxiété le retour de son père et la réponse qu’il apporterait. La journée fut longue. Sa mère trouva une diversion.

Le samedi 14 août, madame Bruyère et madame Huvé vinrent à l’abbaye de Saint-Pierre, accompagnées par les enfants, assister aux premières vêpres de l’Assomption. Jenny n’avait que huit ans, mais elle était dès lors la confidente de toutes les pensées maternelles: avec sa mère elle demanda à Dieu que son père revînt à la foi, et que la décision qui allait être prise aidât à cette fin tant désirée. Dans l’esprit de l’enfant, au désir de la conversion de son père se mêlaient mille impressions naturelles à son âge. Sa mère lui avait parlé de Solesmes, de l’abbaye, du père abbé, des offices, de l’église de Saint-Pierre. Dès lors Solesmes lui avait paru de loin comme une sorte de paradis terrestre, et le père abbé comme un de ces anciens pontifes représentés dans les vitraux avec leur église dans leurs mains. C’était la première fois qu’elle assistait à un office pontifical. L’ancienne église de Saint-Pierre avait gardé jusqu’alors sa forme de croix latine: et pendant que la communauté occupait la nef, le trône de l’abbé était dressé devant le transept droit, le public était en face de Notre-Dame-la-Belle.

L’impression que l’enfant avait conçu fut dépassée par la réalité. Le chant, la piété des moines, la splendeur des cérémonies se déroulant dans le cadre et comme sous les yeux des saints de marbre qui semblaient s’animer dans les nuages de l’encens, tout cet ensemble religieux la transportèrent dans un autre monde. Il lui semblait que le regard du père abbé la suivait partout; du moins ne pouvait-elle détacher ses yeux de cette belle tête blanche qui lui semblait enveloppée de lumière. Le ravissement n’était pas sans une souffrance secrète. Il lui venait à l’esprit que toute cette beauté extérieure agissait sur elle comme un glaive afin de la séparer de tout ce qu’elle avait aimé le plus jusque-là; l’émotion persévéra longtemps après la cérémonie terminée. Et lorsque sa mère et sa tante, qui avaient demandé le père abbé au parloir, furent invitées par le frère portier à s’y rendre, Jenny témoigna une vraie terreur d’être contrainte à les accompagner. Elle aurait voulu voir le père abbé à la condition de n’être pas aperçue de lui. Le respect à une sorte de terreur religieuse lui firent extorquer de sa mère la permission de s’échapper avec sa sœur et les petits cousins qui, sous la garde des bonnes, s’en allèrent chez M. Léon Landeau.

On revint à Sablé. La soirée fut longue, pleine d’émotion et d’anxiété. La voiture qui devait ramener du Mans M. Bruyère et M. Huvé éprouva un long retard. Il fallut l’autorité de la mère pour déterminer Jenny, presque épuisée, à se coucher. M. Bruyère ne rentra que vers minuit. Mais madame Bruyère se glissa sans bruit dans la chambre de son enfant pour lui apprendre que c’était chose faite, et que Coudreuse leur appartenait. L’enfant ne dormait pas; elle attendait la nouvelle. Dès qu’elle l’eut apprise, elle éclata en sanglots. Était-ce joie? Était-ce peine? Qui l’aurait pu deviner. Cette première visite à Saint-Pierre et cette veille de l’Assomption étaient pleines d’émotions si diverses que la pensée de l’enfant ne s’y retrouvait plus. Peut-être l’âme de sa mère, pour qui elle n’eut jamais rien de caché, pressentit-elle tout ce qui germait déjà dans le trouble profond de son enfant; mais attentive et discrète, elle garda en son cœur son secret.

Coudreuse était acquis, mais demeurait sur l’heure inhabitable; de longs mois devaient s’écouler encore avant que M. Bruyère eût le loisir, ayant renoncé à sa carrière d’architecte, de s’occuper activement de réparer et d’aménager sa maison nouvelle. On retourna à Paris, l’acquisition faite, et la vie reprit son cours accoutumé. De loin en loin une visite à l’oncle Huvé amenait une promenade à Coudreuse, l’assistance à la messe du père abbé; mais la frayeur première durait toujours chez Jenny: Solesmes l’attirait déjà comme une seconde patrie: mais le regard de dom Guéranger lui demeurait insoutenable.

Il n’est pas sans exemple que le Seigneur ménage parfois à ceux qu’il destine au gouvernement des âmes, pour leur enseigner la commisération, l’expérience de certains états de souffrance par ailleurs très éloignés de leur caractère. L’Apôtre nous dit que le Seigneur a voulu apprendre à compatir, non pas seulement par sa bonté, mais par une communion réelle à nos tentations et à nos infirmités. Rien n’avait semblé étranger à Jenny Bruyère plus que le scrupule.Sa conscience était délicate, mais sa pensée ne manquait certes ni de netteté, ni de fermeté: et sa confiance au jugement de sa mère était parfaite. Voici pourtant ce qui advint: l’épisode moral appartient, semble-t-il, aux derniers mois de 1853. Le matin d’un dimanche, soit fatigue, soit paresse, elle avait mis à se lever tant de lenteur que sa mère partit seule pour l’église. Jenny fut réduite à assister à une autre messe. Le précepte était donc accompli: mais une inquiétude s’éleva en son cœur: ne s’était-elle pas volontairement exposée, par paresse, à transgresser une loi de l’Église? L’inquiétude devint anxiété, puis angoisse: et sous la pression de son chagrin, la pauvre enfant se crut devenue l’ennemie de Dieu au point de n’oser plus le chercher dans la prière. Elle recourut à la confession, mais le confesseur à qui elle s’adressa, peu accoutumé sans doute à ces délicatesses, au lieu de calmer une conscience ainsi troublée, se moqua de tels raffinements auxquelles il sembla ne rien comprendre; les inquiétudes de l’enfant s’en accrurent. Elle vit la justice divine armée contre son indignité, la douleur monta même à un tel degré que les paroles de sa mère qui, d’ordinaire, apportaient avec elles la conviction, ne parvinrent plus à la calmer. Si les remèdes qui jusqu’alors avaient toujours triomphé devenaient aujourd’hui inefficaces, n’était-ce point que la situation était désespérée. Vers qui se tourner? Elle ne pouvait plus rien. De guerre lasse, et sur la prière de sa fille, madame Bruyère s’adressa à son confesseur; mais les consultations par procureur ont peu de chance d’être fructueuses: ni le confesseur ne comprit, ni la mère ne saisit sa pensée, et les explications théoriques sur le scrupule ne parvinrent pas à rassurer l’enfant. La question qui obsédait sa pensée était tout autre: était-elle encore en grâce avec Dieu? Si elle n’y était plus, comment y revenir?

Il y eut en 1854 un jubilé à l’occasion de la proclamation du dogme de l’Immaculée Conception. Le clergé de Saint-Roch avait résolu de faire participer les enfants du catéchisme à la grâce du jubilé. Madame Bruyère crut avoir découvert le procédé pour calmer sa fille; mais Jenny n’avait que neuf ans, sa petite taille la faisait paraître plus jeune encore que son âge, elle avait été admise au catéchisme avant l’heure régulière; et lorsque madame Bruyère implora pour son enfant la grâce du jubilé, le confesseur se récria: «elle est bien jeune pour cela.» Il finit par consentir, mais alors une fièvre éruptive saisit l’enfant qui dut garder la chambre durant trois mois. Le confesseur se refusa pour ne pas effrayer sa petite pénitence à venir la confesser à domicile, pendant que la pauvre enfant, chassée ainsi de toutes ses espérances, n’ayant plus aucun recours, et interprétant le refus de son confesseur comme un témoignage nouveau de son indignité, se disait tristement: «Si ceux qui nous dispensent les grâces divines nous rejettent, à qui irons-nous pour les recevoir?»

Dieu vint enfin au secours de cette grande détresse. Un samedi du carême de 1854, sa mère allait se confesser: Jenny l’accompagna et se présenta après elle au saint tribunal. Le confesseur était très opposé à la pratique de donner le sacrement de pénitence avant la première communion, mais averti sans doute par la mère et incliné par Dieu, il se départit de sa sévérité ordinaire, et reconnaissant à l’enfant qui était devant lui le discernement nécessaire, il lui donna pénitence et absolution. Le pardon de Dieu descendit sur elle, l’inonda de paix, de reconnaissance et de joie. La crise était finie. Elle laissa après elle une horreur instinctive du péché, fruit béni qui eût suffi à lui seul pour l’absoudre. Les raideurs de la première enfance disparurent presque définitivement: la vision précoce des faussetés du monde et du mensonge de ses conversations laissèrent pourtant en elle une part d’âpreté qui facilement enveloppait dans une même sentence de réprobation et les personnes et les travers des personnes; mais cela, espérait la pieuse mère, ne résisterait pas à la première communion, ni au premier contact avec la charité du Sauveur.

La responsabilité dont madame Bruyère se sentait investie auprès de sa fille la soutenait contre l’influence de plusieurs membres de la famille qui s’étonnaient parfois de son austérité, parfois aussi de ses condescendances. Monsieur Bruyère avait confiance et laissait à sa femme pleine liberté. Chose remarquable, cet homme éloigné de toute pratique religieuse avait plus que beaucoup de chrétiens le sens exact de la place qu’occupe nécessairement la liturgie dans la vie chrétienne, et de l’action éducatrice qu’elle exerce sur nos âmes. Aussi donnait-il les mains libres à tout ce que sa pieuse femme pouvait régler sur ce point.

Ce fut seulement vers l’automne de 1855 qu’il commença à restaurer Coudreuse. Avant de retourner à Paris, toute la famille se réunit à Sablé, peu avant Noël. Bien que Jenny n’eût pas encore fait sa première communion, sa mère lui avait promis qu’elle assisterait avec elle à la messe de minuit. Une messe de minuit à l’abbaye, quelle joie! Mais il fallait livrer bataille car les grands, les parents disaient très haut que les enfants ne vont pas à la messe de minuit. Jenny ne disait rien, c’était sous le secret que la promesse maternelle avait été faite: mais elle avait la promesse maternelle, et bien qu’un peu inquiète de la coalition de toutes les volontés, contre son espérance, elle ne répondit pas un mot. On dut s’étonner d’une contenance à laquelle nul ne s’attendait: les réparties d’ordinaire étaient promptes et, d’elle-même, l’épée sortait du fourreau. L’heure vint, les cloches de l’abbaye s’ébranlèrent: la voiture était au grand complet: tranquillement, sans répondre aux critiques, madame bruyère prit son enfant sur ses genoux: on partit. Ce n’était pas trop d’une petite part de souffrance et d’anxiété pour acheter la joie d’une messe de minuit. L’office de la nuit, la messe, les laudes semblaient n’avoir duré qu’un instant: elle remarqua à côté du père abbé une grande silhouette austère à la fois et aimable: vingt ans plus tard, elle la reconnut dans le cardinal Pitra.

Lise était de moitié avec sa sœur dans cet amour de l’abbaye; aussi pour ces deux enfants naïves et aimantes, l’année 1856 apporta-t-elle une grande alarme. Le long séjour que l’abbé de Solesmes fit à Rome, cette année-là donna une consistance à l’intention que l’on supposait à Pie IX d’élever dom Guéranger au cardinalat. Qu’allait-on devenir, et qu’allait devenir Solesmes si dom Guéranger ne devait plus revenir? Dom Guéranger demeurait à la fois l’homme redoutable à la fois et nécessaire: l’homme à qui on n’osait parler, l’homme de qui on ne pouvait se passer. C’est lui, la pensée de l’enfant en avait vaguement conscience, c’est lui qui devait la séparer de tout le créé et l’unir à Dieu. L’ancienne impression de terreur ne s’évanouissait pas, chose remarquable chez une enfant de trempe résolue. On en eut la preuve un matin que madame Bruyère, chassée de Coudreuse par les réparations, et réfugiée à Sablé, vint avec sa compagne habituelle assister à la messe du père abbé. Jenny Bruyère se sentit très émue dès qu’elle entra à Saint-Pierre, prit sa place habituelle dans la chapelle de Notre-Dame-la-Belle, et demeura à genoux pendant la première partie de la messe. Au lavement des mains, elle leva les yeux et rencontra le regard si perçant et si clair de domGuéranger. Elle pâlit soudain et s’évanouit. Une fois de plus, la messe terminée, madame Bruyère vit seule le père abbé: l’heure n’était pas venue pour la petite Jenny d’aborder l’abbé de Solesmes; la première communion devait fournir l’occasion décisive.

Depuis 1854, Jenny avait suivi assidûment, durant ses séjours à Paris, les catéchismes de sa paroisse. Le clergé de Saint-Roch au lieu de se borner comme presque partout à des interrogations et des réponses orales, exigeait de son petit auditoire qu’il entrât en collaboration réelle avec le catéchiste. Chaque instruction devait être brièvement résumée par écrit. À la fin de son travail, chacune des petites catéchisées indiquait une résolution et formulait une petite prière d’après ce que lui inspirait l’enseignement reçu et la conscience de ses besoins. Nous avons sous les yeux en écrivant ces lignes la série de ces petits travaux qui vont depuis 1854 jusqu’en 1858. L’encre a pâli; mais il est facile de suivre avec le travail de Dieu dans une âme loyale et généreuse, l’effort constant vers le bien, un souci admirable de se corriger, à l’heure surtout où elle voit venir le jour de sa première communion. Plusieurs de ces analyses, et notamment toutes celles de 1857, ont mérité des félicitations du catéchiste, dont le nom a été dans la suite connu de toute l’Église: il s’appelait Benoît Langénieux.

Le jour de la première communion fut fixé: ce devait être le 30 avril 1857, jour de sainte Catherine de Sienne. Madame Huvé voulait offrir à sa nièce comme souvenir un reliquaire: elle s’adressa à l’abbé de Solesmes pour obtenir la relique. La dévotion de dom Guéranger aurait suffi sans doute pour le faire songer à une relique se sainte Cécile; mais il savait de plus que la grand-mère maternelle de Jenny avait porté le nom de Cécile, il savait que la famille avait conservé l’amour de ce nom, que madame Bruyère l’avait désiré pour sa fille, et sans doute aussi que Jenny y avait une secrète dévotion. Des reliques qu’il venait de rapporter de Rome, des linges teints de sang de la glorieuse martyre il se plut à distraire une parcelle qui fut placée dans le reliquaire, accompagné d’un parchemin très solennel comme authentique; la leçon muette qu’il donnait ainsi était achevée encore par une petite gravure d’un crayon très fin, représentant non loin de sainte Anne assise, la Vierge cueillant un lys; enfin la gravure portait avec quelques mots la signature de dom Guéranger. Tout ce petit trésor arriva à Paris le 26 avril, le deuxième jour de la retraite, quatre jours avant la date fixée pour la première communion. Quelle joie de recevoir la visite de la vierge romaine dont Jenny avait résolu de prendre le nom à la confirmation. Mais aussi quelle surprise, à la vue de l’image, de reconnaître que le père abbé, à qui elle n’avait jamais adressé la parole, avait néanmoins découvert tous les desseins qui germaient dans son cœur. Évidemment, pensait-elle, Dieu lui a livré le secret de mon âme et de ma vie. A quoi désormais servira-t-il de parler, et à quoi servira-t-il de ne pas parler si Dieu lui-même dit toutes choses à ses élus?

Cette joie d’un jour eut un bien triste lendemain: sa petite sœur Lise avait eu la rougeole: Jenny la prit à son tour. En vain, dès les premiers symptômes, se raidit-elle contre la fièvre afin de gagner quand même le matin du 30 avril: son énergie fut déçue. Le 29 en venant éveiller son enfant, madame Bruyère s’aperçut d’un commencement d’éruption et la maintint au lit. Deux jours de plus, on n’aurait pas été seule pour souffrir: mais le mal avait choisi son heure avec une habileté cruelle, et lorsqu’il fut démontré que le lendemain on ne serait pas debout, le chagrin de l’enfant fut tel que le médecin, M. Hardy, redouta que la maladie, bénigne d’ailleurs, n’en devint plus grave. Pourtant il n’y eut pas de révolte: le Seigneur, se disait-on, est libre, il est souverain, il est en droit de l’éloigner de moi. Tout en compatissant à la peine de sa fille, madame Bruyère s’attachait à la consoler en lui montrant le bénéfice d’une plus longue préparation, en lui parlant de tout ce qui lui restait à conquérir sur elle-même; tristement on se résigna à l’inévitable. Et à l’heure même où elle s’inclinait devant l’épreuve en demandant au Seigneur qu’elle fût abrégée du moins et que la première communion ne fût pas reculée d’une année entière, la Providence toujours attentive, toujours ingénieuse, toujours aimante, faisait concourir à son bien les adversités de ces derniers jours.

Maladie et convalescence durèrent environ un mois. Il ne pouvait plus être question de faire la première communion à Paris. Jenny n’avait pas atteint l’âge fixé par les coutumes paroissiales, et si l’on avait consenti à une dérogation pour qu’elle prît part à la communion générale, il était peu probable qu’on maintînt ces dispositions en faveur d’une communion privée. La question d’ailleurs eut à peine le loisir de se poser: le médecin ayant déclaré que l’air de la compagne était indispensable aux deux petites convalescentes. On partit pour Coudreuse. Jenny avait espéré que la première communion aurait lieu un peu plus tard, que le curé accepterait la petite surnuméraire, et que Chantenay réparerait ainsi l’échec essuyé à Paris. Nouvelle déception. On arrivait à Chantenay le samedi, la première communion avait lieu le len demain, et l’enfant assista avec larmes à ce festin dont elle était exclue pour la seconde fois. Mais Dieu préparait un dédommagement.

Sur ces entrefaites, l’abbé de Solesmes averti, avisait au moyen de résoudre le problème. Autant que l’enfant elle-même il avait écarté l’idée de retarder d’un an: et alors même, disait-il que la cérémonie de la première communion aurait eu lieu déjà à Sablé, il s’engageait à préparer lui-même la petite enfant et à prendre toutes mesures convenables pour que Jenny reçût le Seigneur en l’église abbatiale un jour de fête. Heureusement, la première communion n’était pas encore faite à Sablé: elle ne devait avoir lieu que quinze jours plus tard. Cette bonne nouvelle hâta la convalescence. Restait néanmoins au cœur de Jenny la terreur de se trouver en présence du père abbé, de devoir lui parler, d’être préparée par lui. Les relations qu’elle avait eues jusque-là avec les prêtres, ses confesseurs, lui laissaient un souvenir plutôt pénible; et pour comble, elle ne doutait pas que dom Guéranger, avec sa perspicacité, n’aperçût dans son âme tout l’ensemble des dispositions qu’elle détestait mais dont elle ne se croyait assez affranchie. Jamais encore elle ne lui avait adressé la parole. C’est Dieu qui rompit la glace.

Un jeudi, une dizaine de jours environ avant la première communion de Sablé, la famille Bruyère retournait de Sablé à Coudreuse. La voiture était arrivée sur la route qui longe la Sarthe à l’endroit même où s’élève aujourd’hui le monastère de Sainte-Cécile: on y rencontra l’abbé de Solesmes, un bâton à la main, à la tête de ses moines: c’était jour de promenade conventuelle. La voiture s’arrêta: Monsieur Bruyère en descendit, salua dom Guéranger. Madame Bruyère présenta au père abbé la petite enfant qui devait être quelques jours plus tard confiée à ses soins. Il s’approcha, son regard où il n’y avait ce jour-là que condescendance et affection fit évanouir tout effroi: «N’est-ce pas mon enfant que nous nous entendrons bien ensemble?» La réponse fut encore timide: «Oui, mon père.» Mais déjà, à la terreur d’autre fois l’affection et la confiance filiale avaient succédé: seule persévéra longtemps encore une disposition trop contenue, une réserve silencieuse et muette, comme la jalousie d’un secret que l’on défend. Pourtant chez elle, ce n’était aucunement défiance; mais une expérience précoce l’avait mise en garde; sa mère seule avait été jusque-là sa confidente; elle se persuadait d’ailleurs que toutes les âmes étaient sur un même plan, qu’elles se développeraient sous les mêmes lois: et ne croyait pas que l’abbé de Solesmes eût besoin, pour la connaître, de ses propres confidences. De son côté l’abbé de Solesmes avait pour les âmes un tel respect mêlé de prudence, il était si attentif à suivre la grâce de Dieu sans avoir la prétention de la devancer, qu’il s’abstenait de parti pris d’éveiller, même par une question, des pensées que l’Esprit Saint n’eût pas fait germer lui-même. Tout en s’inclinant avec une affection surnaturelle vers cette jeune âme que la Providence lui amenait, dom Guéranger devait se dire qu’il la pressentait seulement, qu’il ne la connaissait pas: sans le vouloir, et par la seule vertu de son silence, la petite citadelle ne livrait aucune des avenues qui eussent donné accès jusqu’à elle?

Ce fut dans les sentiments du plus vif repentir et avec une vraie douleur d’avoir offensé Dieu, que se fit la confession générale, la veille de la première communion. L’âme était partagée entre le regret du passé et la pensée du don que le Seigneur lui ferait de lui-même le lendemain. Sous l’influence de cette double émotion, il y eut détente de la raideur habituelle, les larmes coulèrent, larmes de reconnaissance et de joie; madame Bruyère observait sans étonnement cette transformation du caractère de son enfant: elle savait bien que Dieu et la prière d’une mère finissent par avoir raison de tout.

Le jour tant désiré se leva enfin: c’était le 28 mai 1857, dans l’ancienne église de Sablé aujourd’hui disparue, que le Seigneur prit possession à jamais de cette âme qu’il s’attacha tout entière en lui laissant pressentir que l’engagement qu’elle contractait avec son Dieu entraînerait pour elle la souffrance. Généreusement elle accepta l’épreuve, et en même temps qu’elle renouvela les promesses de son baptême, jura amour exclusif et entière fidélité à l’hôte divin de son cœur. Dieu entendit cette promesse secrète, en accueillit l’expression, en bénit la sincérité. Il ne voulut point pourtant que même ce grand jour n’eût son épreuve, ni que l’ange de la douleur en fût absent. Le soir, durant le salut du Très Saint Sacrement, la petite pensive se prit à réfléchir à ceci: «Combien d’autres ont pensé, ont parlé de la sorte qui dans la suite se sont détournés de Dieu et révoltés contre lui?» Une vive appréhension la saisit, lui montrant à la fois et la haine de Satan et sa propre faiblesse. De quoi se composerait l’avenir qui commençait vraiment aujourd’hui? Aujourd’hui, c’était le vrai point d’attache de toute sa vie: «suffirait-il pour braver les épreuves de l’inconnu de la promesse formulé tout à l’heure? Combien s’étaient flattés de demeurer fidèles, – ils étaient aussi sincères que moi,– et dont les promesses ont été emportées comme des feuilles mortes au souffle du vent?» Et à la pensée de l’affreuse chance, la pauvre petite enfant se prit à pleurer, mais en si grande abondance qu’elle provoqua l’étonnement de ses compagnes. Heureusement, au milieu de l’obscurité, le rayon de Dieu se montra. Il rappela que la crainte de l’avenir et la défiance de soi, bien que légitimes, ont néanmoins leurs limites, que l’âme chrétienne n’est jamais seule, que par la communion même, le Seigneur s’est fait le compagnon assidu de notre vie, l’âme de notre âme; et qu’après tout il ne l’avait pas guidée jusqu’à l’heure présente où elle ne cherchait que lui, pour la délaisser ensuite. L’assurance de Dieu fit cesser l’angoisse: et vraiment la grâce était opportune: car si la journée finit dans le calme, la communion du 28 mai 1857 ressemblait à une profession: elle fit œuvre de séparation, l’enfant devint plus étrangère à tout ce qui l’entourait, le langage du monde et ses félicitations lui semblaient sonner faux et vulgaire; et, après comme avant, elle continua à ne s’ouvrir d’elle-même qu’à sa mère, le seul être au monde, pensait-elle, qui pût lui parler.

Pourtant à dater de la première communion, les rapports se poursuivirent avec l’abbé de Solesmes. Il fut convenu que Jenny se confesserait tous les mois: dans la suite monsieur Bruyère consentit même à la confession tous les quinze jours: il avait confiance en la discrétion de madame Bruyère, mais enfin il ne lui convenait pas de voir ni sa femme, ni ses filles verser dans les pratiques d’une dévotion qu’il jugeait excessive. Cependant il tenait à grand honneur que dom Guéranger suivît les études de sa fille, qu’il dirigeât sa pensée, qu’il lui fit rendre compte de ses lectures poursuivies dans tous les sens avec une insatiable avidité. Sagement l’abbé de Solesmes s’emparait de cette disposition studieuse, déterminait les lectures, réglait l’emploi du temps, et par une voie un peu détournée mais sûre, arrivait à reconnaître les secrètes aspirations de la petite âme quoique toujours contenue, toujours fermée. Il nous reste encore un règlement de vie remontant à 1858 et inauguré, pour qu’il fût plus religieusement observé, le 25 juin jour de saint Prosper. La distribution du travail, selon les diverses heures du jour, n’a rien de particulièrement notable: c’est le cadre ordinaire, mettant à l’abri du caprice les occupations journalières d’un enfant: il est facile néanmoins de reconnaître la discrétion qui se garde bien d’emprisonner dans des prescriptions menues une jeune activité: l’air circule dans le règlement: même le soir, afin sans doute de reposer une intelligence toujours en éveil, il autorise une heure de lecture plus douce dans «un livre de fantaisie».

Ce qui d’ailleurs est plus expressif que la distribution matérielle des heures, c’est la nature des conseils donnés pour l’hygiène morale:

«S’efforcer d’acquérir de l’ordre…

Ne point se révolter pour une observation…

User envers tous de douceur et de charité…

Éviter la raideur…

Acquérir par tous moyens l’empire sur soi…

Ne jamais perdre une occasion de se vaincre…

Ne jamais sortir de la présence de Dieu…

Prier pour mes parents, pour le père abbé, pour la conversion des pécheurs.

S’exercer à la sainte perfection pour l’amour de Jésus Christ Notre Seigneur qui vit et règne dans tous les siècles et qui veut bien être mon partage.

Il nous reste aussi écrit de la main de l’abbé de Solesmes, un questionnaire étendu, une sorte de sillon tracé pour initier l’intelligence au sens de la doctrine et de l’histoire. Ces leçons fructifièrent, et l’empreinte de dom Gué ranger sur cette jeune âme ne s’effaça plus.

Elle reçut le sacrement de confirmation à Chantenay, le 15 avril 1858, et à dater de ce jour le nom de Cécile prit la place de celui de Jenny.

«Maintenant, disait-elle, je suis soldat de Jésus Christ. Faîtes, Seigneur, que je mérite ce titre: et puisqu’enfin on n’est soldat que pour combattre, donne-moi, mon Dieu, de me vaincre et de voir un jour dans le ciel ma sainte patronne.»

Après la cérémonie, monseigneur Nanquette disait à l’abbé de Solesmes:

«J’ai confirmé aujourd’hui une petite fille qui est vôtre.

– Mais, monseigneur, comment le savez-vous?

– C’est très simple, repartit l’évêque, il y avait là près de trois cents enfants parmi lesquelles une seule Cæcilia; je me suis dit: celle-ci est une enfant de l’abbé de Solesmes.»

Si le bon évêque avait regardé plus attentivement encore, à la lumière de Dieu il eût discerné aussi dans le groupe des enfants qu’il venait de confirmer trois futures religieuses de Sainte-Cécile qui s’appelleront plus tard: mère Marie de La Corbière, sœur Apolline Martin, sœur Augustine Bignon.

L’amour de la vierge romaine était alors allumé dans le cœur de l’enfant. Nous ne résistons pas à la pensée de recueillir les accents de piété dont elle la saluait en des pages de 1857 et 1858. Car dès l’année de sa première communion, Cécile Bruyère avait commencé à consigner par écrit le récit des grâces de Dieu et le souvenir des grands actes religieux de sa vie. Que le lecteur veuille bien ne pas se méprendre. Il ne s’agit aucunement ici d’une auto biographie, et moins encore de ce fade et romanesque journal où les jeunes filles d’un certain temps, si ce n’est de tous les temps, se racontent à elles-mêmes en guise de prière du soir les folies et les rêveries où s’est égarée leur journée. Ni Cécile Bruyère ne connut jamais cette littérature; ni la vigilance de sa mère ne s’y fut prêtée. Les cahiers dont nous parlons ne s’adressant qu’à Dieu, ils ne nous parlent que de ses grâces, de repentir, du devoir de se vaincre quotidiennement. La seule prière à sainte Cécile donnera le caractère de ces effusions pieuses:

«Ô Cécile, vous êtes une de ces vierges sages que le Seigneur a trouvée veillant quand il a frappé à la porte de la maison. Née d’une famille illustre, jamais l’orgueil ne pénétra en vous. Sous des habits ornés d’or et de pierreries, vous cachiez un cilice. L’ange qui vous couronna de roses ainsi que Valérien fut ébloui de votre beauté. Et l’impie Almachius tremblait devant vos charmes et votre pureté. Le Seigneur vous préserva du souffle enflammé des bains, et ne permit pas que le licteur vous donnât le coup de la mort. Ô Cécile, ne souffrez pas que Satan possède jamais notre âme, et priez pour nous afin que nous devenions dignes des promesses de Notre Seigneur Jésus Christ. Ainsi soit-il.»

En même temps que le souvenir des grâces de Dieu et l’expression du désir de se vaincre elle-même, nous trouvons en ces pages une prière constante pour son père dont elle sollicitait ardemment la conversion. Elle souffrait de ne le voir pas partager avec tous les siens les joies de la religion. Dieu dès lors exauçait sa prière, mais sans lui dire encore ni l’heure, ni où s’accomplirait la conversion tant désirée, ni les douleurs qui en seraient le prix.

A dater de la première communion, les grâces vinrent abondantes. Cécile avait triomphé de bonne heure des raideurs farouches de sa première enfance, son indépendance était réduite, l’âme soumise, sans parvenir encore, malgré une bonne volonté qui ne se démentit jamais, à atténuer un désaccord persévérant entre ses aspirations et le monde où elle vivait d’ordinaire. Non que ce monde fût mauvais, mais c’était le monde, et cela suffisait pour heurter une délicatesse toujours en éveil. Peut-être avec plus d’habileté et de souplesse, avec une part de négligence volontaire, eût-elle réussi à sauver les apparences et à glisser sans appuyer sur l’élément de frivolité, de légèreté ou de mensonge convenu qui entre dans le commerce habituel des mondains. Mais sa rectitude était exigeante, son silence même prenait les airs de la réprobation, une nuance de gravité froissée se répandait sur ses traits et glaçait les conversations auxquelles elle était mêlée. Ni on ne se sentait libre devant elle, ni elle n’était à l’aise dans la société: il n’y avait pour elle de liberté et de gaieté qu’auprès de sa mère. Les proches ne se faisaient pas faute de railler ce que cette affection filiale avait d’exclusif. Madame Bruyère qui avait depuis longtemps appris à lire dans l’âme de son enfant, laissait dire et usait de la force que lui donnait cette affection afin d’obtenir pour l’amour du Seigneur ce que l’amour du monde obtient et inspire si facilement. Renoncer à un isolement jaloux, se prêter aux usages du monde avec sourire et bonne grâce, composer avec les habitudes et les goûts d’autrui, se dévouer à toutes exigences, malgré l’ennui, malgré la fatigue, malgré la douleur, n’était-ce pas dès la première heure faire déjà l’apprentissage résolu d’une vie qui ne devait jamais s’appartenir?

Peu à peu le même mouvement de grâce qui triomphait de son caractère descellait aussi ses lèvres. Le 8 décembre 1858, pour la première fois, elle s’ouvrit à dom Guéranger de son dessein de n’être qu’à Dieu et de le servir uniquement. Mais alors qu’elle croyait livrer toute son âme, elle ne le faisait qu’en des termes si extraordinairement sobres, concis et voilés, que sans doute l’abbé de Solesmes n’y eût attaché nulle importance si par son expérience et un pressentiment secret, il n’eût été avisé d’abord. Il interrogea. Il constata sans peine que l’appel de Dieu vers la vie parfaite remontait jusqu’à l’éveil même de la raison, il laissa entrevoir à l’enfant de treize ans que selon le naïf désir qu’elle avait conçu autrefois, le temps des Geneviève et des Germain n’était point passé dans l’Église, et que même avant de sortir réellement du monde et d’entrer en religion, elle pourrait, l’heure venue, se consacrer à Dieu. Aux mains d’un directeur expérimenté, l’idéal de pureté entrevu par l’enfant devenait une force de plus, un levier puissant pour la porter vers le bien. Dom Guéranger promit à Cécile que si elle travaillait sérieusement à se vaincre, il lui imposerait une année de probation et lui permettrait, à l’âge de seize ans, d’émettre le vœu de chasteté. Elle accueillit avec grande joie cette promesse; tout en s’étonnant, à part elle, que le père abbé la fît attendre si longtemps, qu’il ne consentît qu’à un vœu temporaire et pour un an. Elle ne dit rien pourtant: elle ne fit pas confidence de ses impressions; à l’école de sa mère, elle avait appris de bonne heure à compter pour peu de chose ses propres pensées et à n’estimer que l’obéissance et la fidélité. Cette réserve sévère et contenue, si elle ne permettait pas encore à dom Guéranger de reconnaître toute l’âme de sa petite cliente, ne rendait que plus actif en elle l’effort de la grâce de Dieu. Chose rare chez les enfants, et peut-être chez beaucoup d’autres qui ont cessé d’être des enfants, elle se réjouissait dans sa prière des petites humiliations survenues, et, dans un sentiment de soumission absolue à la volonté de Dieu, s’inclinait avec calme dans les décisions qui lui faisaient échanger le doux repos de Coudreuse contre le tourbillon de l’affreux Paris, et l’intimité de sa mère contre la société d’hommes parfois irréligieux.

«Maman n’est pas certaine, écrivait-elle au père abbé, de pouvoir me conduire auprès de vous pour l’Épiphanie, malgré sa bonne volonté. Si elle ne le peut pas, je m’y résignerai comme à la volonté de Dieu qui probablement ne m’aura pas trouvée digne de ce bonheur. Si je peux vous voir, mon père, je m’en réjouirai d’autant plus que j’en aurai d’avance fait le sacrifice. Durant l’année qui va se terminer [1858] j’ai fait bien peu de progrès en comparaison des grâces reçues. Le seul côté où j’en aurais fait un peu ce serait en me mettant moins de mauvaise humeur, et en ne commettant jamais de fautes volontaires.Et encore, mon père, je ne dois ce petit progrès qu’à la grâce de Dieu et à vos bons conseils sans lesquels je serais arrivée à moins que rien.»

L’abbé de Solesmes aidait de ses conseils la naïve et pieuse enfant. A la veille d’un voyage à Paris, écueil ordinaire où se brisait sa bonne humeur, il lui écrivait:

«La chose la plus importante pour Cécile est de ne jamais perdre le calme et de conserver la paix dans son âme. Qui se laisse troubler ne s’appartient plus et cesse d’entendre la voix intérieure de Dieu. Dans le cours de la vie bien des choses vous choqueront: faut-il pour cela perdre la paix de l’âme? Non assurément. Il n’y a de mal pour nous que dans ce qui nous sépare de Dieu: demeurons tranquilles. Il est un moyen de profiter de beaucoup de choses même qui parfois seraient nuisibles à d’autres: c’est de ne s’en irriter pas et de les juger d’après la lumière que Dieu nous a donnés. Par ce moyen Cécile acquerra de l’expérience; son jugement se formera, s’éteindra, elle comprendra mieux mille choses; elle aura mieux surtout ce qu’elle doit à la bonté gratuite de Dieu. Elle en deviendra meilleure, plus propre à faire le bien par son exemple et son influence quand elle ne sera plus une enfant.»

Mais le premier mouvement demeurait toujours rapide et devançait la réflexion. Alors surtout que les visites et les conversations ne lui laissaient, durant le séjour à Paris, d’autre loisir que celui de la prière du matin et du soir, et que le dimanche se réduisait à l’assistance à une messe basse, l’impatience, même contenue, devenait une fatigue: une observation, même venant de sa mère, provoquait une contrariété intérieure rapide dont elle s’attristait ensuite. Elle veillait pourtant sur elle-même, elle demandait à Dieu dans une prière constante, la grâce de se vaincre.

«Il ne faut être ni boudeuse ni muette, lui rappelait son sage directeur, mais posséder son âme et se laisser posséder par celui qui l’habite. Soyez douce et sereine en toutes circonstances… Pensez souvent, poursuivait-il, à l’inégale distribution de la grâce. Dieu ne refuse à personne ce qui lui est nécessaire pour le salut: mais il a des préférés. Qu’avez-vous fait pour l’être, pauvre méchante petite fille? Rien, et pourtant Notre Seigneur dépense tant pour vous! Voyez cela, et réfugiez-vous dans l’humilité comme dans un asile. Humiliez-vous; autrement vous seriez capable de tourner contre Dieu les dons qu’il vous a faits. Demandez-lui sans cesse qu’il veuille bien continuer à soutenir votre faiblesse. Soyez bonne et indulgente envers ceux qui ont moins reçu, et qui profiteraient peut-être mieux que vous s’ils obtenaient ce qui vous est donné.»

Ces conseils étaient opportuns: on ne peut méconnaître que parfois la patience de la jeune chrétienne était mise à rude épreuve. Elle se fut résignée pour un temps, si les exigences de la société où elle se trouvait se fussent bornées à réduire le temps du travail et de la prière, et elle eût gardé le silence alors même que le ton habituel de certaines conversations eût trahi trop ouvertement le matérialisme des causeurs. Mais se taire lui devenait plus difficile lorsque, dans une réunion de chrétiens baptisés, elle entendait formuler l’axiome: J’accepte, moi, la loi de Dieu: mais l’Église, je n’en reconnais pas l’autorité; ou bien lorsque les prêtres ou les jésuites fournissaient le thème à de fades et tristes variations. Encore eût-elle supporté la lecture des romans de Walter Scott, bien que les personnages et leurs aventures déplussent à son imagination; mais le fardeau était intolérable si la lecture s’égarait jusqu’à des contes légers. Madame Bruyère en souffrait avec sa fille, et malgré sa douceur habituelle, ne pouvait réprimer cette réflexion: «Comment peut-on aller chercher de l’esprit dans une boue pareille?»

Chez l’enfant, assez maîtresse d’elle-même pour garder le silence, l’épreuve atteignait jusqu’à la santé, et lui faisait écrire:

«Si j’avais une maladie mortelle, je ne m’en plaindrais pas. Non parce que je suis lasse de la vie, ce serait être ingrate envers Dieu, mais j’entrevois tant d’écueils pour l’innocence, que j’aimerais mieux mourir que la perdre.»

Nous n’avons pas de preuve que jusqu’alors la pensée de la vie religieuse et cloîtrée se soit éveillée en elle. Toute sa pensée se concentrait dans l’idée d’être à Dieu sans réserve. Pouvons-nous croire que les périls qu’elle eut alors à traverser, firent naître en elle le désir de la retraite et de la séparation avec le monde? Ce ne serait pas la première fois qu’à son insu et par réaction, le monde aurait pour Dieu l’office de recruteur. Du moins à l’aurore des quatorze ans, côte à côte avec un règlement plus austère et plus précis, daté du 12octobre, lisons-nous une prière adressée à la vierge du Carmel, trois jours plus tard:

«Grande sainte Thérèse, vous savez combien je vous vénère; peut-être un jour me compterez-vous au nombre de vos filles; peut-être trouverai-je dans un des saints asiles fondés par vous un refuge contre le monde. Je vous prie de me prendre sous votre protection: on a tant besoin d’appui quand on fait partie de l’Église militante, et surtout quand on est résolu à combattre Satan et le monde et soi-même.»

En même temps elle triomphait de son mutisme habituel pour écrire à dom Guéranger:

«Mon Père, je vais maintenant vous faire une demande qui vous étonnera peut-être; mais il n’importe. J’ai toujours eu un grand désir de savoir le latin pour comprendre les prières de l’Église; et l’autre jour je pensais que si vous le permettiez, j’y travaillerais pendant les récréations.»

Sans aucun doute la proposition fut agréée. L’avenir demeurait toujours inconnu; mais une à une se réalisaient toutes les conditions qui le préparaient; toute la vie de Cécile Bruyère se dessinait d’avance trait par trait.

À la fin de 1859 l’épreuve qui ne l’avait jamais quittée, redoubla. Il n’est pas rare, lorsqu’une masse liquide entre en ébullition, que toutes les impuretés remontent à la surface, et peut-être lorsque les âmes sont puissamment remuées par la grâce de Dieu, tout ce qui reste en elles de scories et d’éléments égoïstes se traduit-il avec une plus grande précision. Les fibres profondes sont mises à nu, l’âme et l’esprit, les jointures et les muscles subissent une action intime; le rayon vivant, efficace, plus pénétrant qu’un glaive à deux tranchants, épure l’âme et la divise d’avec tout ce que Dieu n’aime pas. Mais alors même que le travail de purification vient surtout de la vertu de Dieu, l’âme n’est pas affranchie de la souffrance non plus qu’elle n’est dispensée de désavouer tout ce qui lui est montré comme inconciliable avec l’amour parfait. Parfois elle s’indigne contre cette lutte secrète, contre la rouille qu’elle découvre en elle; parfois aussi elle gémit de la représaille de Dieu. Ce n’est jamais sans peine que l’égoïsme consent à mourir. Toute cette nature orgueilleuse, indépendante dont elle croyait avoir définitivement triomphé, se réveilla. La sujétion continuelle de sa vie commença à lui peser. La volonté demeurait fidèle, mais l’âme, lorsqu’elle est délicate, s’inquiète même du conflit dont elle est le vivant théâtre. Les réflexions mondaines lui revenaient, importunes: «A quoi bon ces communions fréquentes? Pourquoi cette sévérité de toute la vie? Trois ou quatre communions par an ne suffiraient-elles pas?» Du moins serait-elle alors soustraite à mille devoirs menus, et affranchie durant de plus longues périodes de cette inexorable vigilance sur soi, condition de la vie chrétienne. Il y aurait enfin moyen de respirer un peu d’air libre. Le murmure continuel de ces réflexions avait commencé par étonner d’abord: il finit par agacer, puis par exaspérer. La fièvre redoubla. Où était la volonté au milieu de ce trouble? Comment ne parvenait-elle pas à dominer tout ce bruit? N’est-ce pas qu’elle avait fléchi elle aussi et s’était rangée du côté de l’ennemi? Naturellement l’humeur habituelle s’assombrit. Madame Bruyère s’en aperçut tout d’abord. Jamais elle n’avait regardé ses enfants que comme un dépôt confié par Dieu. Depuis que dom Guéranger l’avait investie de plus de l’autorité d’une maîtresse des novices afin de diriger sa fille Cécile dans ses aspirations vers la vie parfaite, la vigilance maternelle avait redoublé. Y eut-il un peu d’excès, nous n’oserions le dire: mais la vérité nous oblige à reconnaître que madame Bruyère n’imposait à ses enfants qu’une part de l’abnégation et de la générosité dont elle leur donnait le vivant exemple. Accoutumée à ne rien refuser à Dieu, à prendre sa foi au sérieux, à ne reculer devant aucune des prescriptions de la vie chrétienne, jusqu’à ignorer pratiquement la distinction théologique du péché mortel, du péché véniel, de l’imperfection; exercée à ne s’épargner pas elle-même, elle n’épargna pas davantage son enfant, auprès de qui elle se sentait désormais une double responsabilité. En même temps que l’épreuve intérieure grandissait au cœur de Cécile, l’austérité maternelle devenait inflexible. Elle avait réclamé autrefois au non du devoir, aujourd’hui elle exigeait au nom de cette perfection presque déjà vouée. Avec la perspicacité singulière acquise dans le commerce intime avec son enfant, elle s’apercevait sur l’heure des moindres variations de son humeur et lui en faisait un vif reproche.

Tout conspirait ainsi contre la paix de Cécile, à l’intérieur et à l’extérieur. Encore si la prière lui avait ménagé la douceur et les consolations d’autrefois! Mais il lui semblait que le ciel était devenu d’airain pour elle, et l’amère sécheresse à laquelle elle était réduite aujourd’hui lui semblait un indice de son indignité et de l’éloignement que son orgueil secret inspirait à Dieu. Puis la nature protestait:

«Même en ayant voulu le bien, on pouvait donc être incapable de l’accomplir! Ne vaudrait-il pas mieux prendre ses aises, et plutôt que d’aspirer à ces hauteurs de perfection, réduire la vie chrétienne à ce sage minimum pour lequel le monde lui-même devient indulgent? Car la vie devenait étouffante. Toujours s’incliner, toujours se briser, toujours se soumettre, sans espoir de s’affranchir jamais, sans parvenir, même au prix de l’effort et de la souffrance, à satisfaire l’exigence maternelle. On me demande de la gaieté, de l’amabilité; était-ce possible?»

Et parfois la crise s’achevait dans les larmes. Parfois aussi s’offrait à son regard l’avenir qu’elle se préparait. Elle n’était encore qu’aux premières avenues d’une vie de perfection, et, déjà, sous le poids du jour et de la chaleur, la marche lui semblait intolérable. C’est donc ainsi que Dieu traite les siens? Que sera-ce le jour où il faudra rompre avec les plus vives affections, s’arracher à tout, désoler son père, et par une rupture violente, déconcerter tous les efforts tentés depuis si longtemps déjà pour le ramener à Dieu?

Pourtant, au milieu même de cette angoisse terrible, qui se prolongea durant toute une année jusqu’à lui laisser croire qu’elle serait le partage de toute sa vie , la courageuse enfant demeurait fidèle à ses devoirs sans attraits, à ses résolutions sans charmes, à un Dieu qui semblait se dérober. L’amour qui se voilait soutenait pourtant une santé qui eût faibli sous de tels assauts; la main du Seigneur, en même temps qu’elle épurait l’âme de tout alliage, lui inspirait une extrême délicatesse de conscience. Dom Guéranger, dans la mesure où il était initié à ce douloureux travail, la soutenait de son mieux.

Au commencement de 1860, toute la famille Bruyère quitta Coudreuse et se rendit à Paris. Pour plusieurs mois encore, il fallut dire adieu à l’intimité habituelle; visites, conversations, dîners, spectacles s’en vinrent de nouveau mettre Cécile à l’épreuve. Du moins dom Guéranger voulait que le séjour à Paris lui fût profitable comme éducation de son esprit.

«La chère enfant est en âge de faire mille remarques utiles, écrivait-il à madame Bruyère. Il est impossible de tout voir d’une seule fois; mais comme elle reviendra, il serait à propos de lui faire voir tantôt une chose, tantôt une autre.»

Il conseillait la visite du Louvre, et l’étude des monuments.

L’heure était venue où se posait la question romaine, et où la politique et le journal préparaient ensemble cette unité italienne dont n’auraient à se féliciter ni la France ni l’Église.

«Je ne vous recommande point de prier pour le Saint-Père, écrivait l’abbé de Solesmes à la petite exilée, je sais que vous êtes filles de l’Église catholique, comme disait sainte Thérèse en mourant. La chère sainte Cécile, votre petite mère du ciel, à qui je vous ai donnée, était toute filiale pour saint Urbain: vous, enfant, soyez de même pour Pie IX. Vivez aimablement unie à cette aimable protectrice: qu’elle vous fasse part de ses roses et de ses lys… Adieu, Cécile, je vous offre à Notre Seigneur, et vous bénis en Lui.» (18 février 1860).

«Vous me parlez du Saint-Père, répondait Cécile, hier justement j’ai eu le plaisir de voir une de mes amies qui est allée à Rome et m’en a rapporté un chapelet béni par le Saint-Père. Mon amie a parlé à Pie IX, qui lui a accordé l’indulgence plénière pour le moment de sa mort, et lui a donné deux fois sa signature qu’elle m’a montrée. Mon cœur a battu bien fort, lorsque j’ai vu ces caractères tracés de la main de notre Père commun, et aussi son portrait qu’on assure être très ressemblant.» (22 février 1860).

La conversation se poursuivait:

«Je bénis Dieu, mon enfant, du sentiment filial que vous a inspiré à la vue de ces objets qui vous retraçaient le souvenir de son Vicaire sur la terre. L’amour pour le Souverain Pontife est une marque de la bénédiction de Dieu, de même que la froideur en ce genre annonce que la foi est languissante. J’ai regardé comme de bon augure que votre père eût le courage de prendre en mains la cause du Saint-Père au milieu des tristes contestations qui ont lieu en ce moment. Priez beaucoup, ma chère enfant, en ces jours de deuil: la prière seule peut écarter une crise qui serait funeste à bien des âmes.

J’ai la confiance que vous profitez de vos communions pour obtenir la victoire sur vos défauts, pour acquérir la vigilance sur tous vos mouvements intérieurs et extérieurs, et cet esprit de soumission douce qui donne de la force à l’âme et l’aide tant à aimer Jésus. Je vous quitte, mon enfant, mais vous savez que mon affection paternelle ne vous quitte jamais. Je vous bénis de tout mon cœur et vous laisse à Notre Seigneur qui, mieux que moi, vous inspirera ce qu’il faut faire pour lui plaire et pour mériter d’être à Lui. Priez pour moi.»

Mais les fatigues de la vie de Paris et les épreuves dont nous avons parlé laissèrent une trace dans la santé de Cécile. Madame Bruyère crut devoir consulter un spécialiste au sujet d’un commencement de surdité chez sa fille. Le docteur interrogé prescrivit un régime qui ne fut pas suivi tant il semblait menacer la santé générale de l’enfant: une certaine paresse ou lenteur de l’oreille lui dura toute la vie.

Au sortir de Paris, un séjour à Roye, en Picardie, chez l’oncle Bertin, fut une trêve d’un instant, mais insuffisante encore pour faire oublier les ennuis de Paris. Malgré les effets de Cécile, le désaccord avec le monde persistait toujours. Les conseils de dom Guéranger la poursuivaient dans sa retraite nouvelle.

«L’humilité, lui écrivait-il, profitera de ces expériences. Chère enfant, une seule communion est plus qu’il ne faudrait pour vous soutenir: gardez mieux les fruits de celles que vous faites. Le royaume de Dieu est en vous: cela étant, qu’avez-vous à craindre du dehors? Tenez-vous au dedans, en vous prêtant extérieurement à tout ce qui n’est pas mal; laissez-vous contrarier de bonne grâce, et soyez assurée que Jésus qui est au dedans vous dédommagera. Il en coûta à la nature pour mener une vie intérieure: on aimerait le repos et la liberté. Mais le Seigneur trouve que l’on avance plus dans cette contrainte en se détachant des douceurs de la piété. Il faut donc vouloir ce qu’il veut, demeurant recueillie au dedans et très souple au dehors.»

Mais écrivant à madame Bruyère dom Guéranger se félicitait de voir se terminer les trois mois d’absence.

«Je viens, disait-il, de faire deux voyages qui vont m’assurer des loisirs et de la résidence. Je n’ai pas besoin de vous dire combien je serai heureux de vous revoir.»

Mais même à Coudreuse, ce n’était pas chose facile que de se revoir. Ne fallait-il pas compter souvent avec des susceptibilités qu’il importait de ménager? Les pieuses habiletés de la mère et les impatiences des enfants échouaient contre cet obstacle. Quelquefois un peu de cruauté se mêlait à l’épreuve. Le jour de la Pentecôte on était venu à la Grange; on s’était fait une joie d’assister aux vêpres pontificales, on était à cent mètres de l’abbaye, il n’y avait que la Sarthe à traverser, le son joyeux des cloches appelait le peuple chrétien: à la dernière heure une malencontreuse intervention avait tout déconcerté. Le lendemain, Cécile se réveillait brisée de l’effort qu’elle s’était imposé pour dévorer ses larmes et sourire quand même: toute émotion un peu vive se traduisait chez elle par une palpitation au cœur. En vain sa mère s’efforçait-elle de la dédommager: les mesures étaient mal prises, on partait trop tard, le temps était trop mesuré, le loisir seulement d’aller et de revenir. Au moyen de ces douloureux mécomptes, le Seigneur qui dispose avec un art infini les moindres événements de notre vie, enseignait à sa petite servante l’abnégation parfaite.

«Le Seigneur veut bien m’accorder quand même un grand calme. Je vous le dis, mon Père, pour vous montrer combien Notre Seigneur daigne m’aider: car plus je vais et plus je me rends compte que je suis absolument incapable par moi-même de faire le moindre bien.» (10 juin 1860).

Les dispositions étaient excellentes pour commencer l’année de noviciat privé qui devait s’étendre du 12 octobre 1860 au 12 octobre 1861, où Cécile atteignait sa seizième année. Malgré la sévérité ordinaire de son jugement sur elle-même, elle écrivait à l’abbé de Solesmes au commencement d’octobre:

«Je suis, mon Père, dans d’assez bonnes conditions pour commencer mon épreuve; et la pensée du 12 de ce mois me transporte tellement que tout prend pour moi des formes riantes; et puis le Seigneur me montre bien les difficultés que j’aurai à surmonter. Pour moi c’est toujours de bon augure. En tout cas, et quoi qu’il advienne, je suis entre ses mains: j’irai me réfugier dans son Cœur Sacré quand les difficultés se présenteront.

J’ai la ferme confiance que nous rions vous voir en cette belle journée du 12, qui ouvrira une année plus belle encore. Si vous saviez, mon Père, combien m’est douce la perspective que vous m’avez ouverte! Elle m’émeut à un tel point que, lorsque j’y pense, je ne peux plus prier; nulle parole ne peut alors rendre ma reconnaissance, et je garde le silence. Combien toutes les choses du monde me paraissent vaines alors, et comme elles me sont indifférentes!» (2 octobre 1860).

Un règlement de vie déterminé par l’abbé de Solesmes, et copié ensuite par Cécile, fixa les pratiques pieuses auxquelles se devait employer l’année de noviciat; la discrétion et l’austérité devaient en définir ensemble les exigences. Le cadre de la journée était presque celui d’une vie religieuse, moins l’office divin: on s’étonnera peu, le caractère de la novice nous étant déjà connu, de l’importance singulière que dom Guéranger donnait à la mortification intérieure, qui résumait pour lui tout le travail de l’année:

1°) – soumission absolue en tout;

2°) – effort continuel de bienveillance;

3°) – disposition habituelle à rompre sa volonté.

Dieu inclinait lui-même son serviteur à former dans le cœur de l’enfant les vertus dont sa vie devait être le constant exercice.

Le noviciat commença dans un saint enthousiasme:

«La journée du 12 octobre a achevé son cours, mon Père; je me suis dit qu’elle ne reviendrait probablement pas sans que le plus grand bonheur de ma vie y soit attaché. Me voilà donc entrée dans cette année que j’attendais avec tant d’impatience. Je tâche d’observer mon règlement le mieux que je peux. Je ne pourrai pas communier pour la sainte Thérèse, et j’en ai un peu de regret, car j’ai pour cette sainte une dévotion toute filiale.» (14 octobre 1860).

Naturellement on n’était novice carmélite que devant Dieu; le voile du secret s’étendait sur les pratiques religieuses nouvelles; et on devait, quoique sans entrain, se prêter aux exigences de la vie mondaine.

«Nous allons demain coucher à Sablé. Je serai du moins bien près de l’abbaye puisque j’irai passer la soirée chez la bonne madame Landeau. Il m’arrivera plus d’une fois, entre les contredanses, d’aller regarder vers votre fenêtre pour prendre du courage et de la gaieté.»

Le lendemain des contredanses, on revenait à la «Vie de sainte Thérèse» et à la discipline.

«Le fruit que vous devez retirer de cette lecture, lui écrivait dom Guéranger, c’est de comprendre à quel point Notre Seigneur aime les âmes. Il a voulu que tout cela fût écrit pour nous apprendre ce qu’il est pour sa pauvre créature. Je vous le demande, mon enfant, avait-il besoin de saint Thérèse? Cependant voyez quelles recherches, quelles bontés, quelle patience! Pensez à cela, et faites-vous en l’application. Quelle fidélité ne faut-il pas pour répondre aux avances d’un tel Seigneur? Que serait sainte Thérèse s’il ne l’avait pas cherchée, ramenée, redressée? Et que serait Cécile s’il ne faisait pas tout en elle? Qu’elle lui donne dès aujourd’hui sa volonté, qu’elle veille à corriger jusqu’à ses désirs pour les soumettre au bon plaisir de Notre Seigneur qui veut être le Maître… Voyez, mon enfant, comme le temps marche: déjà décembre. Vous trouvez que les moins sont longs. Remplissez-les bien: ils passent rapidement. Travaillez à votre instruction: devenez une grande demoiselle qui ne fasse plus de fautes d’orthographe et qui se donne le temps de finir ses phrases.»

L’abbé de Solesmes ne réussit qu’à demi: une heure vint où sa fille prit le loisir de finir ses phrases, et même de les finir bien; peut-être réussit-il moins pour les fautes d’orthographe, qui l’exposèrent parfois à d’importunes taquineries.

La fête de Noël ramena ses joies ordinaires. Mais dès le lendemain revint aussi l’épreuve annuelle, le voyage à Paris avec son cortège d’ennuis, de visites à faire, de visites à recevoir, de laborieuses inutilités. Mais l’âme supporte tout en vue d’une grande espérance. Ce n’est pas que l’indépendance première ne se réveillât parfois; même domptées, les passions ont leur retour offensif. Seulement avec l’expérience des luttes passées et la vigilance qu’elle exerçait sur tous les mouvements de son cœur, un amour croissant de la mortification la maintenait habituellement très attentive à Dieu, très maîtresse d’elle-même. Dès que commença l’année 1861, la première pensée le matin, la dernière pensée le soir, se portait vers le jour béni où elle espérait se donner à Dieu.

A côté de ses ennuis, Paris lui offrit d’heureuses rencontres; elle fit une visite aux carmélites de la rue de Messine, où elle connaissait une religieuse. Elle ne réussit pas à se défendre d’un peu d’envie lorsqu’elle vit réaliser au Carmel l’idéal de la solitude avec Dieu. Son âme s’échauffait au contact de cette vie qu’elle espérait partager un jour. Elle y préludait par la souffrance volontaire, rachetant ainsi son séjour dans le monde, et se persuadant que, même au milieu du monde, elle était reconnue de Dieu.

Nous ne nous lassons pas de recueillir les conseils que l’abbé de Solesmes prodiguait avec une charité croissante. Il aurait pu sans doute féliciter déjà: il se bornait à encourager, et, avec une insistance qui ne se lassait pas, ramenait Cécile au calme intérieure et à la docilité.

«Courage, ma chère enfant, lui écrivait-il, continuez la réforme de vous-même; soyez humble surtout, humble de pratique: faites avec constance la volonté d’autrui; prêtez-vous de bonne grâce; soyez aimable avec une nuance de gravité douce, et le séjour loin de Coudreuse ne vous aura pas été inutile; vous reviendrez plus souple, plus détachée de vous-même, et Jésus qui habite dans votre cœur, s’y trouvera plus à l’aise. Vivez avec lui, mon enfant, écoutez-le, et ne vous passez rien. Faites en sorte d’arriver à l’empire sur vos premiers mouvements.» (9 janvier 1861).

La parole de dom Guéranger demeurait austère: il était de ceux qui exigent beaucoup parce qu’ils savent que les âmes dépasseront toujours leurs exigences; mais dans les lignes qui étaient adressées à la mère de Cécile, il livrait le secret de sa joie:

«Je remercie Dieu du fond de mon cœur pour les grâces qu’il lui fait, disait-il; mais vous voyez que je ne la gâte pas… Gardez chèrement le dépôt de Dieu qui vous est confié, et remerciez ce Souverain Seigneur de l’honneur qu’il vous a fait.» (9 janvier 1861).

A la moindre alerte, sa parole devenait plus sévère:

«Il y a de belles fleurs à cueillir en 1861, disait-il, mais il faut en être digne. J’espère bien que vous le deviendrez par la grande miséricorde de Dieu, mais il est indispensable que cette méchante nature y passe tout entière… Il y a en vous un terrible ennemi à abattre: je ne l’avais jamais mieux reconnu: c’est pour cela que je vous recommande de ne pas lui faire le moindre quartier, et de le surveiller constamment quand il sera par terre, dans la crainte qu’il ne se relève.»

L’affection patiente de dom Guéranger avait fini par voir raison du silence où l’enfant s’était si longtemps renfermée. Les lettres devenaient aisées et livraient au naturel l’état de son âme, bon ou mauvais. Elle rendait compte de ses lectures. Après saint Catherine de Sienne, après saint Thérèse qui l’avait charmée, les Oraisons funèbres de Bossuet excitèrent son enthousiasme. Sans essayer de le refroidir, il me semble bien que l’abbé de Solesmes, dont l’ultramontanisme était intransigeant, fit des réserves au sujet de l’évêque de Meaux. Ceux qui n’ont connu de dom Guéranger que l’âpre vigueur qu’il déploya contre le naturalisme de son temps, seront surpris de le voir suivre avec une si persévérante bonté les progrès de la grâce dans une âme. Ni les soucis, ni les travaux, ni les fatigues ne décourageaient la régularité de ses lettres. Elles sont brèves et denses comme il convient de les écrire lorsque la vie est laborieuse et que d’ailleurs on est compris à demi-mot, mais elles sont empreintes d’une si affectueuse longanimité, elles donnent si exactement la réplique à la lettre qui les a provoquées, que l’on y reconnaît sans peine que, pour le sage directeur, les âmes avaient une valeur absolue, et qu’il traitait les intérêts de chacune comme si elle eût été pour lui seule au monde.

Au milieu même des épreuves qui assaillaient alors l’Église, ce lui fut sans doute une consolation de reconnaître que ses efforts n’étaient pas vains: l’âme de son enfant était à l’unisson de la sienne. De Roye, où elle passa le mois de février, Cécile écrivait à dom Guéranger:

«Mon cœur a été brisé hier par cette nouvelle: Gaëte est prise. Voilà donc que la fragile barrière qui s’opposait à la marche sur Rome vient d’être franchie. Ah! si j’étais homme, je serais déjà parti pour soutenir notre Très Saint-Père, mais je ne suis qu’une pauvre enfant, et malgré mes prières et mes larmes, la mesure d’iniquité se comble… On ose dire autour de moi que cette guerre est la fin du christianisme et que bientôt les idoles reviendront.»

Cette prophétie toujours renouvelée, toujours déçue, ne devait pas inquiéter beaucoup l’abbé de Solesmes, mais ce lui fut une joie de voir l’ardent intérêt que prenait Cécile à la cause de l’Église. Elle unissait à ses prières pour le Souverain Pontife un souci constant pour la conversion de monsieur Bruyère.

Dès son retour à Coudreuse une pensée d’apostolat germa dans son esprit. On avait recruté à Chantenay un petit groupe de jeunes personnes pour chanter à l’église durant le mois de mai et aux fêtes de Notre Dame. Cécile songea à en faire le noyau d’une petite congrégation, et en soumit le projet à dom Guéranger qui l’approuva. A mesure qu’approchait la date des seize ans, l’abbé de Solesmes exigeait avec plus d’instance la réforme du caractère:

«Le temps presse où pour rendre Notre Seigneur maître de vous; et il ne le sera que lorsque votre volonté propre sera sous vos pieds et pour toujours; lorsque vous serez souple, ouverte, sympathique, prévenante, empressée à faire plaisir, et enfin affranchie de cette concentration qui est plutôt de la raideur que du recueillement. Vos communions, vos exercices ont pour butde vous conduire là: c’est alors que le Seigneur régnera véritablement en vous sur les ruines de votre mauvaise nature; je le lui demande bien instamment.»

Il écrivait à madame Bruyère:

«Au sujet de Cécile je n’ai à vous dire qu’une chose, c’est que j’approuve entièrement le système de fermeté dont vous me parlez. Elle en a besoin, c’est son bien, ne faiblissez pas. Il est temps et grand temps qu’elle devienne forte contre elle-même.»

La sévérité de dom Guéranger pourra sembler exagérée: mais il faudrait aussi n’avoir jamais suivi une âme humaine dans l’éducation de sa volonté pour ignorer qu’une exigence opportune trempe l’âme pour les luttes de l’avenir. L’homme est tout entier dans l’enfant; et il est des tentations et des épreuves de l’âge adulte dont ne sortent victorieux que ceux qui ont eu une enfance sévère. Il se pourrait que la suppression des friandises et le châtiment au pain sec, procédé hygiénique d’ailleurs , aient pour la formation de la conscience morale, plus d’efficacité que ne le suppose un siècle amolli, ignorant de toute mortification. Quoi qu’il en soit, l’heure n’était aucunement venue de se relâcher alors que l’ennemi attisait de son mieux l’orgueil de cette forte nature, et que l’enfant sentait se reproduire en elle, avec effroi, le conflit intérieur dont l’Apôtre gémissait en disant: «Je ne comprends rien à ce que je suis. Je ne fais pas le bien que je veux, je fais le mal que ne je veux pas». Sans avoir lu encore l’Épître aux Romains, Cécile écrivait à son directeur:

«Je ne puis m’expliquer moi-même l’état dans lequel je vis depuis samedi dernier: Tout ce que je fais m’est un sujet de combat, tout me semble ardu et difficile. Ma mère me fait-elle une observation, il s’élève aussitôt une tempête dans mon cœur, et il m’est impossible qu’il n’en paraisse quelque chose à l’extérieur. Le règlement me prescrit ceci; à ce moment même je ne sais quoi en moi veut faire autre chose. Tout ce que l’on me dit me provoque à contradiction. Et pourtant, mon Père, le croiriez-vous? la main sur la conscience, j’ai le désir de faire mon devoir: mais il me semble que je ne puis me gouverner. Je prie Notre Seigneur de m’envoyer sa grâce, et la grâce paraît n’avoir plus d’empire sur moi. Ah! mon Père, je souffre d’une manière bien pénible, en ayant le désir de bien faire et en ne le pouvant pas. La figure de ma mère a pris avec moi une expression justement sévère, parce que je ne fais pas mon devoir. Seulement cette sévérité bien méritée perce mon âme de part en part, met un sceau à mes lèvres: je n’ose plus parler lorsque je vois maman. Je reconnais que tout cela est la punition de mon peu de zèle à me corriger; mais je suis effrayée de voir le temps s’écouler et n’amener aucun bien. Une pensée, mon Père, contribue à augmenter beaucoup ma peine, c’est la crainte de voir le beau jour remis à l’année prochaine. Enfin j’ai le cœur tout déchiré de me voir telle que je suis, et n’ai pas le courage de vous en écrire davantage.»

La lettre fut retardée; le post-scriptum disait:

«On ne se doute pas, mon Père, de la résistance que je trouve quelquefois en moi, résistance d’autant plus singulière que je n’ai aucune mauvaise volonté. Le diable me dresse mille embûches: après les pensées de découragement, il me détourne de mon chemin en me faisant faire toutes sortes de sottises, secondé, comme il l’est, par mon orgueil. Cette fois j’aurais pu croire que Notre Seigneur lui avait cédé tous ses droits sur moi, car je n’étais pas libre de faire ce que je voulais. Je sais, mon Père, que tout cela ne m’excuse pas; mais il faut bien que vous connaissiez le fond de mon âme.» (31 mai 1861).

L’abbé de Solesmes avait trop d’expérience de ces crises pour ne pas conseiller à madame Bruyère de mettre un peu de douceur dans sa fermeté. Sans désarmer aucunement, il écrivait à l’admirable mère:

«Bornez-vous à surveiller ce qui serait raideur de volonté, ou encore négligence ou mollesse; et du reste, causez ensemble et épanchez-vous dans votre mutuelle affection en songeant que Notre Seigneur est entre vous deux. La seule différence entre vous est que l’une doit être assise et l’autre à genoux. Vous entendez cela toutes deux, et moyennant cela la fleur d’octobre s’épanouira à la rosée de l’humilité.»

Ces avis étaient entendus; les crises se calmaient, un rayon de lumière dissipait l’obscurité, l’œuvre de Dieu s’accomplissait dans la souffrance. Chaque fois avec le lambeau de l’égoïsme qui se détachait, l’âme entrait, comme il arrive toujours, dans une délicatesse plus grande. Par son affection et sa confiance, elle s’associait vraiment à l’œuvre de ses éducateurs.A la fête de saint Prosper, l’abbé était absent, mais une lettre de sa petite cliente s’en venait lui souhaiter toutes grâces spirituelles, une robuste santé et une bien longue vie,

«afin, disait-elle, que vous continuiez à faire le bien autour de vous, et par cela même à embellir votre couronne du ciel. Je n’ai pas la prétention, mon Père, même en passant ma vie à prier pour vous, de m’acquitter envers vous: mais je veux vous prouver que je ne suis pas trop ingrate, et que je ne pourrai jamais oublier tout ce que je vous dois.»

Elle redoutait de devenir expansive, elle autrefois si muette, et, après le travail qui l’avait fait parler, d’obliger l’abbé de Solesmes par un juste retour à lui fermer les lèvres.

«Je commence à croire sérieusement à mon bonheur; aussi vois-je le temps s’écouler rapidement avec une indicible joie, qui me fait accepter toutes choses avec une gaieté calme qui sûrement ne vient pas de moi.» (6 juillet 1861).

A cette époque lointaine, et avant même qu’elle ne se donnât à Dieu pour toujours, ses lettres de conscience nous laissaient apercevoir l’aurore d’une grâce de recueillement qui, dans la suite de sa vie, devint caractéristique. En même temps que la souplesse aisée et presque joyeuse qui la faisait se prêter par soumission à la volonté du Seigneur et par affection pour les âmes, à de longs entretiens au milieu desquels son attention ne se démentait pas un instant, naissait en elle une étonnante facilité de retour à Dieu, l’entretien une fois terminé, comme si le seul poids de son amour, selon la parole de saint Augustin, avait suffi pour reporter à son centre et vers l’éternelle Beauté. Toutes les glaces se fondaient en même temps, l’amour de Dieu amenait à sa suite l’amour du prochain, et Cécile s’étonnait de ne plus retrouver chez ce prochain, naguère si écarté, si étranger, si importun, les aspérités qu’elle lui attribuait de très bonne foi. L’amour de la mortification allait croissant: l’Abbé de Solesmes devait parfois, par esprit de mesure, en tempérer les audaces, et ne demandait à l’attrait surnaturel de la souffrance qu’à guider l’âme vers sa fin:

«N’avez-vous pas un centre de paix au-dedans de vous-même?lui demandait-il, n’en sortez pas si aisément, ne vous troublez pas à propos de tout. Quand vos émotions sont justes et légitimes, tempérez-les toujours en les rapprochant de ce divin centre qui les épurera, et fera qu’elles ne porteront pas coup à votre santé. Si vous lâchez trop la bride à votre excessive sensibilité, vous ne vous en trouverez bien ni pour le corps ni pour l’âme. Je serais désolé que vous ne fussiez pas sensible, mais il fait la règle en tout… Je vous enjoins de laisser complètement de côté pendant dix jours tout exercice de mortification autre que l’ordinaire.» (3 septembre 1861).

A la veille de se donner à Dieu, au commencement d’octobre, lors de la retraite de préparation, une grâce de calme et de paix descendit et entraîna la déroute de toutes les révoltes et de toutes les anxiétés. C’était l’aurore d’une vie toute nouvelle, où l’âme devenait maîtresse d’elle-même parce qu’elle était pleinement soumise à Dieu. Une grande émotion s’empara d’elle à la pensée que quelques jours seulement la séparaient de l’instant où elle appartiendrait au Seigneur comme épouse. Elle eût souhaité alors réparer tout le passé et effacer ses fautes dans un amour sans mesure. Combien étaient désavoués aujourd’hui les mouvements de hauteur et d’orgueil contre le prochain, les résistances et les indocilités d’autrefois, la raideur et le mutisme où elle s’était complue trop souvent. Au lieu de ces traductions de la nature égoïste, dans le renouvellement de tout son être, elle avait conscience de revivre dans la souplesse, l’aisance, la liberté intérieure et une absolue confiance en Dieu; la prière avait reconquis toute son ancienne douceur.

Du mystère sacré de sa vie, Cécile n’avait rien laissé pressentir: le secret n’en était connu que de sa mère et de dom Guéranger. Quelques jours avant le 12 octobre, l’abbé de Solesmes crut que la confidence pouvait être faite à une autre personne, madame Léon Landeau, son affection et sa piété justifiait l’exception. Pourtant dom Guéranger ne voulut pas prononcer un mot avant d’avoir obtenu tout d’abord la permission de la retraitante. A ce mot de permission, elle se récria:

«N’êtes-vous pas, répondit-elle, le maître et le père de mon âme, et ne savez-vous pas qu’un mot de vous suffirait pour m’envoyer à l’autre bout du monde? Non seulement, mon Père, je vous permets d’en parler à madame Landeau, mais je vous remercie d’avoir deviné un de mes désirs secrets que je n’avais pas osé vous exprimer. Elle sera en quelque sorte forcée de prier pour moi, ayant ainsi part à notre secret.»

Elle ajoutait:

«Si tous les catholiques l’étaient vraiment, il serait si doux de n’avoir pas de secret les uns pour les autres: comme dans les catacombes, les cérémonies même privées deviendraient une fête de famille.»

L’âme s’ouvrait, on le voit, à un grand souffle de charité.

La veille du jour tant désiré, toute la famille était venue à la Grange: la maison regarde l’abbaye. Le soir, les cloches du monastère annoncèrent la solennité du lendemain: La Dédicace de l’ancienne église monastique: leurs sons joyeux parlaient encore, cette année d’une autre dédicace. Du jardin où elle se promenait seule, l’heureuse fiancée songeait au lendemain; elle repassait aussi les années écoulées déjà. Que de grâces depuis le 12 octobre 1845! Le Seigneur s’était plu à dépasser tous les souhaits de son enfance naïve. Nouvelle Geneviève, elle avait rencontré Germain. Avec une bonté patiente et ferme, il l’avait préparée au baiser de Dieu, aux embrassements de l’éternelle Beauté. Un sentiment de reconnaissance infinie s’élevait de son cœur. Que le monde lui était étranger! Que les douleurs d’autrefois étaient loin maintenant! Comme les larmes coulaient douces, aimantes, enivrées! Demain! C’était pour demain! Il n’y avait vraiment plus rien au monde; plus rien, si ce n’est là, de l’autre côté de la Sarthe paisible, éclairée encore dans l’obscurité de l’étroite vallée, sous le sourire sans nombre des étoiles et des anges de Dieu, l’église de huit siècles à laquelle s’unissait dans une même consécration, l’offrande de sa jeune vie. La nuit fut coupée de prières: et une sainte ivresse salua l’aurore du samedi 12 octobre 1861. C’était vraiment un jour prédestiné, et composé tout entier par la tendresse de Dieu. Une fête de Dédicace est une fête d’éternité, sa liturgie est nuptiale, elle plane au-dessus de la terre, elle nous parle des cieux nouveaux, d’une terre nouvelle, de la Jérusalem céleste parée comme une épouse pour son époux: elle nous fait entendre la promesse de celui qui est assis sur le trône: «Voici que je renouvelle toutes choses». De qui parlait donc la liturgie sainte? La voix de la prière n’était-elle pas le commentaire de ce qui s’accomplissait dans l’âme virginale de cette petite épouse?De tels accents ne devaient-ils pas ravir l’âme au-dessus d’elle-même?

«Étais-je encore de ce monde, se demandait-elle, trois ans plus tard, en retraçant devant Dieu le souvenir des grâces reçues. Avais-je le sentiment distinct de ce qui m’entourait? Je ne le pense pas. Le Saint Sacrifice avança dans son cœur, et le moment de la communion arriva. Je vous reçus, mon Seigneur et mon Époux, et je vous jurai fidélité. Tout était consommé. Je le sentais dans l’intime de mon âme. Je m’étais abdiqué entre vos mains, entièrement, loyalement et je vous recevais en retour comme mon bien unique. Nous ne faisions plus qu’un: je ne le savais pas seulement, je le sentais. Ah! si je pouvais raconter dignement les ineffables ravissements de mon âme, si je pouvais dire le cœur nouveau qui me fut donné, l’amour d’épouse qui m’embrassa tout entière, ce récit serait à votre gloire mon Roi, et mon Époux: mais il me faudrait pour cela un langage angélique qui me manque. Jusque-là j’avais cru vous connaître, j’avais cru vous aimer: mais en ce moment je vis que votre incomparable beauté dépassait toute aspiration créée. J’étais confondue dans l’admiration de sentir se former en moi l’intime familiarité qui existe entre l’Époux et l’épouse: je comprenais que désormais j’avais des droits sur votre personne, en même temps que je vous les abandonnais tous sur la mienne. D’un seul regard vous me fîtes envisager que la croix serait mon partage et que vous me feriez l’honneur de me communiquer tout ce que vous-même aviez embrassé. Je sentais aussi que vous seriez ma force, ma joie, mon centre, ma vie, mon tout. Aucune épreuve ne m’effrayait plus, et je les prévoyais cependant nombreuses; mais je me serrais fortement et doucement contre vous, en savourant la pensée que rien au monde ne pourrait m’arracher de vos bras.»

Après la communion, et la messe terminée, dom Guéranger donna à sa fille spirituelle l’anneau consacré, symbole de son union avec le Seigneur. Des mains pieuses nous ont conservés tel qu’il fut écrit de sa main et prononcé devant Dieu et ses anges, le texte authentique de sa donation. Il est ainsi conçu:

«Ô Jésus, mon Créateur et mon Sauveur; qui avez daigné vous révéler à mon cœur et m’inspirer le désir de me donner à vous, moi Cécile Jenny Bruyère, en ce jour qui est celui de ma naissance, je me consacre tout entière à votre divine Majesté, faisant en ce moment, pour votre amour, le vœu de chasteté, et renonçant pour vous posséder pleinement, à tout autre époux que vous seul. C’est vous, ô Jésus qui m’avez attirée par votre grâce insigne; maintenez-moi dans votre amour et rendez-moi fidèle pour toujours.»

Puis la vie ordinaire reprit son cours: mais tout était nouveau désormais. L’âme était attachée à son centre à jamais.

Malgré la sainte prudence dont se couvrit Cécile, et les efforts qu’elle fit pour garder son secret, une nuance recueillie et grave, émue et douce se répandait sur tout son être, et trahissait à son insu le bonheur qu’elle portait en elle. Il ne fut pas altéré par les épreuves que subit alors sa santé. Un matin de ce même mois d’octobre, en allant à la messe, le froid la saisit. Puis lorsqu’elle revint, une fièvre violente se déclara qui la réduisit promptement à un tel état de faiblesse qu’elle dut garder la chambre pendant tout l’hiver. Sa santé d’autrefois ne devait plus revenir. C’en était fait pour jamais, sinon de ses forces, au moins de ce bien être physique où l’action est un plaisir. Lorsque le Seigneur entre quelque part il entre avec sa croix. Mais tout cela n’était compté pour rien. Durant les longues nuits où elle ne pouvait dormir, faible, épuisée, endolorie, elle était heureuse de tout, consolée de tout, et se réfugiait toute dans l’intimité de son union avec Dieu.

Mise à jour le Jeudi, 30 Avril 2009 13:44
 

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