Menu principal
| Vie de Mme Bruyère, Ch. 2, 1861 - 1866 |
|
|
|
| Écrit par Administrator | |||
| Lundi, 27 Avril 2009 15:03 | |||
|
chapitre II 1861 – 1866 Écoutez la parole intérieure, disait l’abbé de Solesmes, au lendemain de la douce solennité, et maintenez-vous dans une grande humilité et dans un complet détachement de vous-même. Dois-je vous répéter combien je demande pour vous la fidélité? Cherchez ma prière du 12 octobre dans l’histoire de votre patronne: vous la trouverez page 69. Je la dis chaque jour: faites de même, car vous pouvez vous l’appliquer aussi: « Domine Jesu Christe, Pastor bone, Seminator casti consilii, suscipe seminum fructus quos in Cæcilia seminasti. » A cette prière que l’Église redit le 22 novembre pour glorifier la vierge romaine, dom Guéranger ajoutait en songeant à une autre Cécile, que désormais il appelait Cécile de Jésus, une formule d’intercession: «Et hos fructus, divine Sponse illius, dignare conservare, protegere et augere, ob amorem tuum in illam, et ob amorem illius in te.» A voir la patiente et affectueuse sollicitude de l’abbé de Solesmes auprès de la jeune vierge, chacun dira que dès lors dom Guéranger rêvait d’un monastère de bénédictines et qu’il en préparait silencieusement l’abbesse future; pourtant rien n’était plus éloigné de sa pensée que l’idée d’une fondation nouvelle, où il eût offert à des vierges chrétiennes les bienfaits de la vie monastique. Bien des âmes étaient venues à lui, que ses conseils avaient dirigées vers le cloître; la docilité et le respect avec lesquels il se prêtait à l’influence de Dieu ne lui avaient jamais laissé le loisir d’un dessein personnel. Y eût-il songé un instant que les dures expériences de sa vie, et la triste épreuve d’Andancette eussent sans doute suffi à le décourager. Sa vie était sur son déclin, ses forces réduites; les ressources matérielles lui étaient mesurées au jour le jour, comment eût-il pu songer, aux dernières heures de sa vigueur, à créer une œuvre nouvelle, considérable, que ses mains déjà débiles n’auraient pas le loisir d’achever? Ce n’est pas qu’il n’eût gémi souvent sur l’abandon où végétaient alors bien des monastères contemplatifs, sur le peu de respect que l’on porte à leurs lois propres et aux dispositions tutélaires établies en leur faveur par le droit, sur le peu de sollicitude qui leur était témoigné par les pasteurs de l’Église. «Y a-t-il dans un diocèse un prêtre souffrant ou même impropre à un ministère actif, disait-il, ne pouvant en faire un vicaire, vite, on en fait un aumônier.» Peut-être trouvait-il dans ce délaissement même une raison de plus qui le portait, malgré ses occupations sans trêves, à ne se dérober jamais lorsqu’un monastère recourait à lui. En même temps, la détresse spirituelle de bien des maisons religieuses sevrées de toute doctrine et de toute éducation appropriée, l’inclinait à regarder comme possible la vie des vierges consacrées au milieu du monde, d’après le modèle qui nous a été donné par l’Église primitive et reproduit ensuite par les Catherine de Sienne et les Rose de Lima. Aussi lorsque Cécile Bruyère, lasse d’une vie en partie double où elle devait déguiser sans cesse devant le monde ce qu’elle était devant Dieu, s’ouvrait à son sage directeur de son désir persévérant d’entrer au Carmel, c’est avec une préoccupation visible qu’il accueillait une telle proposition: «Je ne voudrais pas, mon enfant, lui répondit-il, vous détourner de la plénitude des conseils. Pourtant, élevée comme elle l’a été, peut-être votre âme se développera-t-elle moins dans les cloîtres tels qu’ils existent aujourd’hui que dans les conditions de famille que Dieu vous a faites.» La réponse demeurait évasive et éludait la question au lien de la résoudre. En dépit de cette indécision, la grâce de Dieu forma au cœur de Cécile deux espoirs, presque deux convictions: d’être religieuse un jour, et d’appartenir à saint Benoît. Mais de ceci, elle ne parlait à personne, pas même à sa mère: elle croyait d’ailleurs que depuis la Révolution il n’existait plus en France aucune bénédictine. A défaut de sainte Scholastique sa pensée demeurait donc habituellement tournée vers sainte Thérèse, et si le Carmel lui semblait austère, si l’absence du chant grégorien et des cérémonies de l’Église lui étaient un sacrifice, elle le trouvait compensé par la joie d’être définitivement séparée du monde, et de vivre cachée, ignorée de tous, dans l’exercice de la pénitence sous le regard de Dieu. Ce n’étaient que projets d’ailleurs dont l’exécution devait être ajournée à l’époque de sa majorité, cinq ans plus tard. Le devoir présent consistait à concilier ensemble les exigences, souvent opposées, d’une vie qui appartenait à Dieu par l’intime et qui était encore mêlée au monde par le dehors. A Coudreuse, l’existence était retirée, recueillie et simple: tout au plus y avait-il lieu de s’entourer de prudence lorsque venaient y séjourner les membres de la famille auprès desquels il eût été périlleux de trahir le secret. Mais l’hiver donnait le signal du retour à Paris; dès lors, visites et dîners, soirées et toilettes reprenaient leurs droits. Cécile ne se prêtait qu’avec regret à cette mondanité, qui était pour elle une épreuve; elle y voyait une sorte de démenti donné à sa condition devant Dieu. Nouveau François de Sales, l’abbé de Solesmes devait intervenir doucement. «A Paris, lui écrivait-il, et pour ne pas faire médire de la piété, il faut se résigner à la toilette, en s’éloignant toujours plus au fond du cœur de toute mondanité. Notre Seigneur ne s’y trompera pas; il saura toujours vous reconnaître, à la condition que comme votre chère patronne, vous veillerez sur vous, et protesterez contre tout cet extérieur auquel vous devez, par position, vous soumettre. Laissez faire votre mère.» La sagesse de ces indications ne suffisait pas toujours à calmer dans l’âme de Cécile l’ennui que lui inspirait le monde, et l’impatience qu’elle éprouvait à s’incliner devant ce qu’elle regardait comme une servitude. Plusieurs fois encore il lui arriva de n’apporter dans la société qu’une allure dédaigneuse et comme lointaine; l’austère vigilance de sa mère lui signalait ses faiblesses; jusqu’à ce que lasse de tout, éprouvée dans sa santé, fatiguée à la fois de ses efforts et de leur stérilité, découragée par le problème qui déchirait sa vie, la pauvre enfant avouât sa souffrance. «Mais n’avez-vous pas compris encore, lui répondait l’abbé de Solesmes, d’où vient cette réserve glaciale dont vous vous entourez? C’est un reste de cette raideur et de cet orgueil qui ont régné en vous si longtemps. Il faut que cela aussi tombe, et que vous sentiez intimement que la bonne grâce est une des formes de l’humilité. Elle est aussi une des formes de la charité. Et franchement n’est-ce pas un malheur de faire dire aux gens du monde que les personnes pieuses sont égoïstes et indifférentes à l’égard du prochain? Sainte Catherine de Sienne et sainte Thé rèse étaient accueillantes. Sachez vous partager, rester au fond du cœur comme Madeleine avec le Seigneur, et en même temps sortir de vous-même pour le bien et le plaisir des autres.» En même temps il ne laissait pas l’âme de son enfant glisser sur les pentes d’une tristesse découragée. «Que faire à la vue de nos faiblesses? poursuivait-il. S’hu milier de bon cœur et travailler à être tout autre. La mauvaise humeur que nous concevons de nos défauts n’est pas une vertu, c’est le moyen de nous y enfoncer davantage. Voulez-vous savoir quand vous serez réellement repentante d’une faute? Ce n’est pas seulement quand vous en aurez du regret; mais c’est quand vous trouverez bon que d’autres vous la reprochent: sans cela, il n’y a pas de changement réel.» (13 décembre 1861). Si rebelle qu’elle pût être, aucune nature n’aurait résisté longtemps à l’action persévérante de cette sage et douce fermeté: or Cécile Bruyère était gagnée d’avance à la direction surnaturelle qu’elle recevait, et la secondait parune docilité extrême. Au commencement de 1862, dom Guéranger commença pour sa jeune cliente alors souffrante, la traduction des Exercices de sainte Gertrude. «J’y travaille un peu chaque jour, lui écrivait-il, et dans trois mois j’espère avoir fini. Demandez pour moi l’aide de Notre Seigneur dans ce petit labeur qui m’est très cher, et que je mène de front avec plusieurs autres. C’est le bon moment de ma journée.» (10 janvier 1862). Nous pouvons suivre dans les lettres qui nous ont été conservées le détail menu et familier. Monsieur Bruyère était de trempe volontaire, et sa seconde fille Lise (Louise), plus jeune de quatre ans que Cécile, avait moins que sa sœur aînée réussi à dompter ses révoltes. Entre le père et sa plus jeune fille éclata un jour un orage tel que Mr. Bruyère exaspéré, déclara son dessein de l’exiler de la famille et de la confier au pensionnat de la Visitation, au Mans, où peut-être, pensait-il, l’internat triompherait de ses obstinations. La Visitation était connue de dom Guéranger; il a été raconté ailleurs comment s’étaient nouées, en ce monastère même, les premières relations qui avaient amené l’acquisition du prieuré de Solesmes. Aussi de voir Lise à la Visitation ne l’avait aucunement effrayé. «J’y verrais avantage, écrivait-il à madame Bruyère, et ne voudrais pas, si cela dépendait de moi, remuer le petit bout du doigt pour que cela ne fût pas. Je comprends tout ce que pourrait vous coûter cette séparation: mais l’enfant n’en a-t-elle pas besoin? Quant au choix de la maison, il serait parfait à tous les points de vue. Je l’ai toujours désiré sans vous blâmer pourtant de préférer autre chose.» Cécile aimait tendrement sa sœur, exerçait sur elle une bonne influence, et avait plus d’une fois fait office d’ambassadeur pour atténuer l’effet de ses incartades. Elle ne put se résigner à l’éloignement de sa sœur, et, sans doute, pour la première fois de sa vie, osa contester avec l’abbé de Solesmes, en termes aussi fermes que mesurés, au sujet de la solution indiquée à madameBruyère avec quelque faveur. «Ma honte est extrême, mon Père, écrivait-elle, et j’ose à peine vous avouer que je ne puis me rendre à ce que vous nous dites au sujet de la pension: cependant je veux être franche et vous dire pourquoi je pense ainsi. Je n’ai jamais vu que la pension corrige personne. C’est un palliatif et non un remède; car avec un peu d’adresse, en pension on peut cacher ses défauts et ressembler aux autres. On y peut apprendre aussi mille enfantillages et habitudes nuisibles. Une pensionnaire n’a jamais qu’une instruction superficielle, peu raisonnée, qui ne lui est dans la vie d’aucun usage: pédante, si elle a eu des succès, elle est plus ignorante, si elle n’en a pas eu, qu’une enfant qui a fourni un travail ordinaire chez ses parents. La vie de la plupart des femmes devant s’écouler doucement au sein de la famille, ne faut-il pas qu’elle l’aime? Ne faut-il pas qu’elle soit initiée par sa mère à ces petits actes journaliers d’abnégation et de dévouement par lesquels elle se fera aimer; actes qu’on ne sait accomplir quand on s’y met trop tard, à dix-sept ou dix-huit ans.» Dom Guéranger du sourire à cet esprit d’observation, d’autant plus que le plaidoyer reconnaissait que pour les hommes, la pension était nécessaire, comme frottement, comme apprentissage de cette société où se passerait un jour leur vie. «Il ne faudra rien moins que toute l’affection que j’ai pour vous pour me faire changer d’avis: mais vous n’en doutez pas.» Elle s’offrait même, avec une santé non encore rétablie, à aider sa mère dans l’éducation de Lise: mais au milieu de tous ces échanges la crise s’apaisait, la menace de la pension s’éloignait; il était résolu que les deux sœurs ne seraient pas séparées, et leur affection devait sortir plus forte de l’épreuve qu’elles avaient portée ensemble. Dans son langage original, Lise se disait bienheureuse parce que maintenant, au lieu d’être deux sœurs, on était deux soi-même! L’année 1862 se passa presque tout entière dans les alternatives de faiblesse et de relèvement physique. La santé de Cécile s’était fort altérée, nous l’avons dit, et une croissance trop rapide avait amené des crises du cœur. Lorsque les forces revenaient, les pénitences reprenaient leurs droits, on se dépensait de nouveau en prières et en ardeurs saintes. Tous les intérêts de l’Église, toutes ses angoisses, toutes les intentions de Solesmes retentissaient dans son cœur. Aujourd’hui, à la mort de Mgr Nanquette, ne fallait-il pas obtenir un digne évêque du Mans? Ne fallait-il pas depuis longtemps déjà prier pour le Souverain Pontife, en butte à l’effort coalisé de la Révolution et des rois? Surtout et toujours ne devait-elle pas arracher à la miséricorde du Seigneur la conversion de son père tant aimé, conversion à laquelle elle croyait toucher toujours sans pourtant que la démarche décisive vînt jamais couronner ses désirs. La vie se passait ainsi dans une tension énergique des forces intérieures vers des fins ardemment voulues.Ses devoirs mondains réclamaient d’elle une attention soutenue, faute de quoi elle s’en fût tranquillement retournée d’elle-même au mutisme et à la hauteur d’autrefois. «Pour l’extérieur, mon Père, écrivait-elle, je fais des efforts inouïs pour être charmante, ce qui ne veut pas dire que j’y arrive. Je fais des toilettes superbes, je lisse mes cheveux, je parle robes et chiffons comme si j’y entendais quelque chose, je joue du piano pour amuser notre monde, je chante de ma plus belle voix: au besoin, je fais des bonbons pour le palais des gourmands. Papa a l’air ravi et me fait mille tendresses, il consent à tout ce que je désire, voudrait me mettre dans du coton pour que je n’aie pas de battement de cœur, et pourtant me voit partir à la messe sans souffler un seul mot parce que j’ai dit que cela me faisait du bien. Enfin il soutient les Jésuites envers et contre tous, il ne tarit pas d’éloges sur M. de Champagny que vous lui avez prêté; quant à maman, je me contente de son seul regard, il m’en dit bien long.» (22 juillet 1862). Parfois l’âme se trahit: «Je ne puis appliquer mon esprit à aucun sujet dans l’oraison, pour le moment. Aussitôt que je prie, mon cœur se tourne vers Notre Seigneur avec un si ardent amour que toute autre pensée m’est impossible à moins qu’elle ne se rapporte directement à lui, comme le salut des âmes, par exemple. En pareil cas je ne suis pas fort maîtresse de moi, il me semble que je dirais mille paroles sans suite.» (17 août 1862). En approuvant cette forme d’oraison, dom Guéranger exigea que Cécile lui rendît désormais un compte exact de sa vie intérieure: trop prudent pour laisser paraître à son enfant l’admiration que dès lors il éprouvait pour elle, il ne livrait sa pensée qu’à madame Bruyère. A l’approche de l’anniversaire du 12 octobre, il remerciait Dieu des grâces reçues: «Quelle année que celle-ci, mon enfant, écrivait-il. Si elle a eu ses épreuves dans la santé, qui pourrait s’en plaindre ou s’en étonner? Les accessoires de la vie sont à celui qui est devenu le maître de cette même vie en son principal, c’est à lui d’en disposer à son bon plaisir. On trouve tout bien de sa part quand on sait que ses plus grandes tendresses sont pour ceux qui souffrent. Demain est l’exaltation de la Sainte Croix; vous demanderez au Maître d’aimer sa croix toujours davantage. Vous lui demanderez en même temps qu’il veuille bien vous conserver vos forces pour le glorifier en la croix. Recommandez-lui l’année qui va s’ouvrir elle doit être et elle sera plus pleine, plus dévouée, plus complète dans l’humilité et dans l’amour que celle qui a précédé.» (13 septembre 1862). Elle devait être aussi plus décisive et marquer une étape nouvelle vers sa vocation. Monsieur Bruyère ignorait que sa fille se fut donnée à Dieu dès sa seizième année; en père attentif et prévoyant, il songeait pour elle au mariage et s’efforçait d’apercevoir ou de préparer autour de lui l’heureux futur. Le malentendu était fatal et ne pouvait, aussi longtemps que durait le silence de Cécile et de sa mère, être prévenu par aucun artifice. «Nous allons avoir encore quelqu’un à la maison, écrivait Cécile, mais heureusement c’est un jeune homme; et comme je souhaite de ce côté qu’on me trouve maussade, il n’y aura aucun frais à faire. En pareil cas j’ai toujours envie d’user de l’artifice de madame Louise de France qui se tenait mal afin de paraître bossus. Papa court après les jeunes gens autant que j’en ai peu souci. Je ne tarderai pas, je crois, à avoir l’occasion de me prononcer carrément. C’est une lutte d’ailleurs qui ne m’effraie pas: après tout, l’affaire regarde Notre Seigneur puisqu’il est ma sauvegarde et ma protection en ce monde.» L’année commencée le 12 octobre touchait à sa fin. Le Seigneur avait multiplié ses grâces, et l’âme de Cécile s’était étroitement attachée à lui. Tout se calmait en elle sous l’influence divine. Les aversions violentes et les dégoûts d’autrefois s’étaient apaisés: rien ne s’opposait plus en elle à une donation plus absolue que celle qui avait précédé. «Je ne vous cache pas, mon Père, écrivait-elle, que je vois avec grande joie l’année écoulée, car il me tarde de voir le lien éternel même pour la forme.J’ai une inquiétude secrète qui n’est pas raisonnée chez moi, et qui me fait désirer avec une ardeur incroyable le vœu perpétuel. Lorsque je me raisonne, cela me paraît absurde; car enfin, dans le fond de mon cœur, je le considère comme tel; mais il n’est pas en mon pouvoir de me calmer. Cela m’occupe constamment et malgré moi.» L’abbé de Solesmes accéda à cette prière: «Je vous accorde ce que vous désirez, et en vous l’accordant, je n’entends pas vous céder, mais j’obéis à plus fort que vous et moi. J’étais presque décidé en moi-même, mais il convenait que la chose me fût demandée, et demandée en toute soumission.» Le 12 octobre 1862 stipula la perpétuité de la promesse, et porta l’âme de Cécile vers une plus haute perfection. Sa langue se délia, la charité triompha définitivement de ce mutisme qui lui avait été autrefois si familier, à tel point que son vigilant directeur lui écrivait: «Marchez dans cette voie avec confiance, mais avec sévérité envers vous-même. Faîtes en sorte que toutes vos paroles puissent être offertes à Notre Seigneur, même lorsque vous ne parlez pas de ce qui le concerne. Soyez enjouée et montrez-vous gracieuse envers tout le monde, avec cette douce liberté, avec cette prudente retenue qui peuvent si parfaitement se concilier.» (18 octobre 1862). «J’ai confiance entièrement en Celui qui vous a attirée dès votre plus tendre enfance, et si je vous mets en garde contre le monde, c’est que vous n’êtes qu’une pauvre petite créature qui n’est debout qu’autant que Dieu la soutient.Il ne vous quittera pas le premier, vous pouvez en être sûre: et de votre côté, vous avez trop de bonheur à savourer le beau mot «toujours» pour détourner la tête. J’ai là , sur mon bureau, les épreuves de votre petit livre. J’espère vous le remettre bientôt.» Ce petit livre, c’était les Exercices de sainte Gertrude dont l’abbé de Solesmes venait de terminer la traduction. Ne dût-il pas penser que la grande abbesse bénédictine avait d’avance récompensé son travail lorsqu’il reçut ces lignes: «Hier où l’Église faisait l’office de sainte Gertrude, je n’ai pu me défendre de penser toute la journée et toute la nuit que je ferais partie de la même famille spirituelle. Je n’ai pu me défaire de cette idée, quoi que j’ai fait; elle m’étonnait moi-même puisque, malgré mon peu d’envie d’être carmélite, vous m’avez dit que si j’entrais au couvent, ce serait là . Ce qui m’étonne aussi dans cette idée, c’est qu’il n’y a pas de bénédictines en France, du moins je le crois. C’est parce que je veux que toutes mes pensées vous soient soumises que je vous ai dit ceci qui n’est peut-être qu’un rêve de mon cerveau. Ce que je vois de plus certain c’est que je suis prête à faire tout ce que le Seigneur voudra de moi. Pour cela, j’y suis et j’y serai toujours résolue avec sa sainte grâce.» Il est dit de la charité arrivée à sa perfection qu’elle met dehors la crainte: elle avait sans doute dépouillé toute crainte celle qui disait: «De craintive et faible que j’étais, je me sens aujourd’hui vaillante et forte, de la valeur et de la force de mon Époux que je sens mien parce que je suis sienne. Cette union divine que rien d’humain ne saurait rompre me donne un courage étranger à ma lâche et faible nature; je me sens, avec l’amour de celui qui repose en moi, capable de vaincre Satan et le monde et moi-même…» On le pressent, de telles aspirations ne la portaient pas vers ces relations mondaines auxquelles elle se devait encore; «Que de fois j’ai soupiré, mon Père, après un bandeau et une robe noire!» Puis à la pensée de son père qu’elle voulait ramener à Dieu: «Néanmoins je sens que mon devoir n’est pas là , que Notre Seigneur me veut encore dans le monde, et qu’il y a encore de l’ouvrage pour moi.» Du moins se sentait-elle complètement étrangère à ce monde dont elle n’était plus par sa pensée, encore qu’il s’efforçât de la retenir. Elle racontait, d’une âme infiniment détachée, les cadeaux parfois très expressifs que lui faisait chaque année une famille amie où il se trouvait comme par hasard un fils à marier: entre autres, une bague charmante, composée de cinq perles fines entourées de brillants: «tout ce qu’il faudrait, disait Cécile en souriant, si mon cœur était pour ce monde.» Monsieur Bruyère était moins indifférent à ces attentions; quant à madame Bruyère, un instinct surnaturel lui avait fait pressentir que sa fille serait bénédictine. Un jour même elle en dit quelque mot à dom Guéranger qui en fut très étonné peut-être, mais sembla n’y attacher aucun intérêt. Il ne se portait dà aucune œuvre, à aucune entreprise, sans une mise en demeure assez évidente. Après la mort de Mgr Nanquette, et durant les longues négociations qui finalement amenèrent Mgr Fillion de l’évêché de Saint-Claude à l’évêché du Mans, l’abbé de Solesmes eut l’occasion de reconnaître dans sa pensée, que si jamais une maison de moniales pouvait s’élever, c’est avec Mgr Fillion qu’elle serait possible. Mais le projet était si peu avancé, les difficultés si évidentes, les éléments si peu apparents que même le transfert de Mgr Fillion, passant de l’évêché de Saint-Claude à l’évêché du Mans, ne fut pas un signe pour l’abbé de Solesmes. La vieillesse était presque venue, la santé très éprouvée; les fondations lui avaient coûté trop cher, et la vie quotidienne était difficile: lorsque madame Bruyère lui faisait une confidence de cette forme de vie bénédictine que sa piété mater nelle avait entrevue pour sa fille, sa pensée était si peu acquise à ce projet qu’il répondait: «J’ai admiré votre château en Espagne. Qui vivra verra. En tout cas il n’y a pas de mal à y penser. Le Bon Dieu fera ce qu’il voudra, et vous avez le temps devant vous, plus que moi.» Madame Bruyère insista avec la douce fermeté des chrétiennes et des mères; elle ne pouvait croire que Dieu fût étranger à ses pressentiments; ses instances n’obtinrent pas de succès, du moins sur l’heure; et la conclusion de l’entretien fut celle-ci: «Je n’ai jamais songé à un tel projet, dit dom Guéranger. Je sais trop par expérience la somme de travaux, de sollicitudes et de peines que coûte une fondation. J’ai dépensé ma vie à en ébaucher une, il ne me reste pas assez d’années et de force pour mettre la main à cette œuvre nouvelle.» Il ne laissa pas cependant de rapporter à Cécile la conversation qu’il avait eue avec sa mère à ce sujet. «Je ne sais trop vraiment, disait-il, pourquoi je vous raconte toutes ces choses, puisque vous êtes déterminée à être carmélite.» La jeune fille sourit: «Carmélite, oui, mon Père, plutôt que de rester dans le monde, mais non pas par préférence. Il y a longtemps que je songe à l’ordre de Saint-Benoît: mais il n’y a plus en France de fille de saint Benoît. —Comment, répondit l’abbé de Solesmes, mais il reste en France plus de quarante monastères de bénédictine! —Je l’ignorais, mon Père, et il m’est arrivé parfois de songer à une fondation de vous, me disant d’ailleurs que si l’idée était de Dieu, elle ferait son chemin toute seule, et si elle était de moi, qu’il était inutile de se perdre en rêveries. —Tout cela est singulier, reprenait dom Guéranger, mais enfin je ne ferai pas un monastère avec vous seule.» A l’exemple de saint Martin, dom Guéranger ne refusait pas le travail: trop surnaturel pour se porter lui-même à des œuvres que le Seigneur n’eût pas avouées, il était trop souple dans la main de Dieu pour se dérober à un effort voulu de lui. Les conversations avec madame Bruyère et sa fille l’avaient ému plus qu’il n’avait consenti à le laisser apercevoir. La pensée d’un monastère de moniales lui revenait fréquemment dans la prière; pour en avoir le cœur net, il demanda l’avis de son prieur, dom Charles Couturier, qui était aussi son confesseur. Dom Charles Couturier était timide, de nature peu entreprenante, et si l’abbé de Solesmes en s’adressant à lui avait espéré être rassuré contre toute pensée de fondation, il dut éprouver quelque surprise lorsque la douce gravité de son prieur répondit à ses inquiétudes: «Pourquoi vous effrayer, mon Père? Au lieu de soucis nouveaux, n’est-ce pas une consolation que le Seigneur prépare ainsi aux dernières années de votre vie?» Venant d’un saint moine et d’un esprit très grave, cet avis mit fin aux résistances de l’abbé de Solesmes. Le concert entre des esprits d’ailleurs si divers, ne venait-il pas d’une influence plus haute? Dès lors aussi n’y avait-il pas lieu à honorer d’un peu d’attention ce projet de fondation bénédictine, et d’en confier à Dieu la réalisation? Le changement accompli dans sa pensée, sa conversion, comme il disait lui-même, ne tarda pas à se traduire dans les faits. Jusque-là la direction intellectuelle donnée par lui à Cécile Bruyère n’avait pas eu de caractère spécialement monastique ni bénédictin: la traduction des Exercices de sainte Gertrude ne faisait pas exception; à dater de cette époque, il en fut un peu autrement. Il lui fit lire la sainte Règle, étudier les psaumes, lui dressa un calendrier des saints de l’Ordre, et, selon que les circonstances s’y prêtaient, l’initia au détail de la vie monastique. Mais enfin les monastères ne naissent pas du néant, et, comme il l’avait très justement remarqué naguère, on ne fait pas une abbaye avec une seule personne. Il vint à ce problème un commencement de solution, à la suite des relations d’amitié qui se nouèrent, au cours de 1863, avec une famille des environs. Des mines de La Baumière dans la Mayenne, dont il avait été le directeur, M.Bouly était passé aux mines de Sablé. Sa seconde fille Henriette, née le 25mars 1838, avait quelques années de plus que mademoiselle Bruyère; les deux jeunes filles s’étaient parfois rencontrées chez des amis communs sans que des rapports intimes se fussent encore établis entre elles. Mais toutes deux se rendaient à l’abbaye, toutes deux étaient des clientes de l’abbé de Solesmes, toutes deux s’étaient sous sa direction vouées à Dieu; mademoiselle Henriette Bouly avait, pour commencer cette vie nouvelle, pris le nom d’Agnès; sous l’influence des mêmes attraits, la rencontre des âmes devait se faire, et elle se fit.Les deux amies se livrèrent leur secret. De vie bénédictine, pas un mot ne fut prononcé entre les deux jeunes filles; dom Guéranger observa le même silence. Mademoiselle Bouly, lorsqu’elle s’était tournée vers Dieu, avait hésité entre le Carmel et les Sœurs de la Charité. Mais bientôt le spectacle de la vie liturgique dont elle jouissait dans ses visites à l’abbaye donna un cours nouveau à ses pensées; et quelque jour dans la conversation, elle se hasarda à demander à l’abbé de Solesmes s’il y avait des bénédictines en France. La réponse de l’abbé de Solesmes était d’autant plus facile que la question lui avait été récemment adressée: néanmoins il parut surpris de cette demande que rien ne semblait amener et répondit que la France comptait en effet de nombreux monastère de bénédictines, surtout de bénédictines du Très Saint Sacrement. Un peu plus tard la question se précisa: y avait-il en France des bénédictines «sine addito»? Devant cette insistance, l’abbé de Solesmes répondit qu’il restait d’autrefois quelques abbayes bénédictines, observantes à la vérité, mais empreintes des idées du XVIIIe siècle. Il ajouta même encore qu’il s’emploierait volontiers à la fondation d’un monastère de bénédictines, conçu d’après l’esprit de Solesmes, si Dieu lui en ménageait les éléments. Il n’en fallait pas davantage pour fixer la pensée de mademoiselle Bouly. L’histoire de dom Guéranger nous a appris déjà comment le Seigneur se plaisait à préparer ailleurs encore, les premières pierres de la fondation projetée. Lorsqu’il prenait possession du prieuré de Sainte-Madeleine, il était déjà visible pour l’abbé que cette fondation en contenait une autre, et que Marseille ne tarderait pas à compenser par un large retour, les sacrifices que Solesmes s’était imposés. L’œuvre du Grand Catéchisme telle que l’avait créée monsieur le chanoine Coulin par son intelligence et son dévouement, était une réunion de dames et de mères chrétiennes que le pieux chanoine guidait par ses exhortations, ses conseils et sa doctrine, dans l’accomplissement de leurs devoirs: mais le noyau de l’association était formé par ce qu’il appelait le «Séminaire», un groupe d’âmes choisies et désireuses de servir Dieu dans les exercices de la vie parfaite soit au milieu du monde, soit sous l’abri du cloître, si leur cœur les y inclinait. A la tête de ce Séminaire, la confiance de monsieur Coulin avait placé mademoiselle Amélie Brusson, qui la secondait de son tact exquis et avec un rare dévouement. Avant même que dom Guéranger ne parût à Marseille, et que l’œuvre de monsieur Coulin ne passât de ses mains affaiblies par l’âge à celles des bénédictins, il était facile de pressentir que le Séminaire justifierait sonnom et deviendrait, en dépit des distances, la pépinière des vocations monastiques désirées. Une de ces vocations se déclara dès la première heure; elle promettait à la fondation future des ressources et même de l’éclat. Mademoiselle Marie de Ruffo-Bonneval appartenait à une famille de souche romaine: on la disait descendue de l’antique gens des Cæcilia. Aucune généalogie en règle ne témoignait ouvertement de cette descendance; mais enfin mademoiselle de Ruffo-Bonneval aurait pu, à ceux qui l’eussent interrogée, répondre comme autrefois le prince Massinio: «Je ne sais si c’est vrai, mais il y a bien des siècles qu’on le dit dans ma famille». D’Italie, une branche des Ruffo était venue s’établir en Provence vers la fin du XIVe siècle; c’est d’elle qu’était sorti l’abbé Sixte de Ruffo-Bonneval, évêque de Senez, dont l’attitude avait été si fière devant le tribunal révolutionnaire qui le condamnait à l’exil: «Si Dieu veut éprouver les siens, avait-il dit à ses juges, le XVIIIe siècle aura ses martyrs comme le premier». En 1807 il refusa l’archevêché d’Avignon, et termina ses jours à Viterbe en 1837. L’église de Saint-Sixte à Viterbe a conservé son souvenir. Mademoiselle Marie de Ruffo-Bonneval se crut d’abord la vocation des Filles de la Charité: ses qualités d’action l’y portaient; ses désirs même prirent assez de consistance pour que le chanoine Coulin en avisât le marquis, son père. Très résolu dans son esprit chrétien et sa grande piété à n’élever aucune objection contre la vocation religieuse de sa fille, le marquis de Ruffo fit néanmoins remarquer qu’elle était trop jeune encore pour que l’on pût prendre sur ce point une décision. le loisir imposé pour éprouver la vocation effaça la vocation elle-même, et, sans renoncer jamais à son dessein de se donner à Dieu, mademoiselle de Ruffo, peut-être mieux éclairée sur ses aptitudes, cessa de songer aux Filles de la Charité et préféra le cloître. Ni la Visitation, ni les Capucines ne parvinrent à la fixer; bien des jours s’écou lèrent dans l’indécision. Elle avait plus de vingt-six ans déjà , et le carmel de Bagnères-de-Bigorre semblait s’ouvrir devant elle, lorsque le Seigneur lui fit une loi de se dévouer à l’une de ses sœurs, mademoiselle Noëlie de Ruffo et à sa mère madame la marquise de Ruffo, atteintes l’une et l’autre par de douloureuses infirmités. L’entrée au Carmel était ainsi repoussée dans un avenir lointain, sans être écartée encore: sur ces entrefaites eurent lieu les grandes cérémonies du couronnement de Notre-Dame de la Garde. Il a été raconté ailleurs que dom Guéranger y fut invité de façon très pressante par l’évêque de Marseille. Malgré le délabrement de sa santé, l’abbé de Solesmes ne pouvait se dérober: c’était une solennité glorieuse pour la Sainte Vierge; le cardinal Pitra y était attendu; l’heure opportune était venue de traiter avec Mgr Cruice de l’établissement à Marseille d’un prieuré bénédictin; tous les motifs étaient réunis, mais les pensées de Dieu allaient plus loin encore. Durant le séjour du père abbé à Marseille chez la sœur du père Bérengier, madame Durand, il se trouva que mademoiselle Amélie Brusson, que sa situation avait initiée aux projets de la fondation bénédictine, eut un message à porter à l’abbé de Solesmes. C’était à quelques pas de la petite chapelle la communauté où les membres du «Séminaire» venaient d’entendre la messe; mademoiselle Brusson invita trois de ses compagnes à entrer avec elle; mademoiselle de Ruffo accepta aussitôt, mademoiselle Cazeneuve aussi, mademoiselle Élise Meiffren refusa. C’était le premier contact avec Solesmes, aucune résolution décisive n’avait été prise encore; mais dom Guéranger avait aussitôt reconnu la valeur des éléments réunis par monsieur Coulin, et l’appui qu’il était assuré de trouver dans mademoiselle Amélie Brusson. Un travail secret s’accomplissait en même temps au cœur de mademoiselle de Ruffo et l’inclinait vers ce monastère de bénédictines qui n’existait pas encore, et vers qui s’orientaient déjà tant d’aspirations diverses. «Laissons Notre Seigneur s’expliquer davantage, disait dom Guéranger». Au milieu de cette préparation encore lointaine, l’abbé de Solesmes prenait exacte conscience de tout ce que le Seigneur exigerait dans la suite de Cécile Bruyère, et poursuivait avec une attention que rien ne lassait, l’éducation surnaturelle entreprise depuis sept ans déjà . Aucune méthode préconçue, aucune théorie rigide, mais une étude très patiente, très perspicace de tous les mouvements de la grâce. L’abbé de Solesmes croyait que chaque personne est un monde, chaque âme une création spéciale, et que l’office du directeur de conscience est surtout un exercice de docilité à l’Esprit de Dieu. On est surpris à la lecture de ces pages où se pressent les encouragements et les conseils, les avertissements et les exhortations, de leur teneur grave et austère. Il ne pardonne rien, ni ne se relâche jamais. Avait-il mesuré ce qu’il y avait au fond de cette jeune nature de violence secrète aujourd’hui vaincue et domptée, et voulait-il conjurer par un frein puissant le retour offensif des dispositions d’autrefois? Comprenait-il qu’à une volonté si vaillante et si généreuse, il devait demander beaucoup, et, par l’étendue même de ses exigences, fournir à sa générosité une large mesure qu’elle dépasserait encore ? Avait-il pressenti que la vie de cette jeune enfant serait comme la sienne propre, plus que la sienne, marquée de la croix, et se croyait-il le devoir de la préparer aux luttes et aux douleurs de l’avenir? Du moins ne cessa-t-il de l’encourager aux mortifications intérieures et à une vigilance de chaque heure, pour gouverner au gré de Dieu tous les mouvements de son cœur. Il n’avait nul besoin de porter à la mortification extérieure et afflictive, mais seulement de tempérer par des conseils de prudence les ardeurs d’une âme avide de souffrir. Les sages limitations de dom Guéranger étaient d’autant plus justifiées que la santé de Cécile était délicate et menacée souvent par des troubles au cœur. Les efforts qu’elle s’était, toute jeune, imposés pour se vaincre, avaient retenti dans sa vie physique; les victoires intérieures ne s’achètent qu’au prix de la douleur; et si un calme surnaturel et profond était venu aujourd’hui couronner une lutte généreuse, sa générosité même en l’affranchissant et d’elle et du monde, l’avait livrée à d’autres assauts. «Plus je vais, écrivait-elle, plus je me sens à Dieu: dans cette douce possession, il me semble comprendre le souhait de Notre Seigneur à ses apôtres: la paix soit avec vous. Je n’éprouve plus aucune inquiétude, aucun empressement comme autrefois à hâter le bien; je ne me sens non plus ni troublée, ni étonnée par le mal. Enfin je ne puis bien rendre cet état que par l’idée d’un amour qui ne pourrait être distrait par aucun événement; toute joie, en dehors du seul bonheur d’aimer, étant pâle et sans couleur; toute douleur étant trop peu de chose pour distraire de l’amour.Encore ma comparaison est-elle imparfaite: car tout en n’étant troublée par rien, je ne vois pas moins les difficultés; je les vois mieux, n’étant plus passionnée comme autrefois. Du reste j’ai remarqué, toutes les fois que je faisais plus de pénitences, que l’esprit prenait vers Dieu un essor plus vrai et plus constant. Aussi est-ce avec calme que j’attends notre monde (Coudreuse devait recevoir des visites). Avec la grâce de Dieu, je me montrerai la vraie et fidèle épouse de Jésus Christ par la charité, la douceur et l’humilité: il n’est pas défendu de le dire par ce muet et concluant langage.» La même lettre livrait à dom Guéranger ce rapide aveu: «Je suis toujours infirme du bras et du cœur. La névralgie, elle, ne vient que lorsque je n’ai pas besoin d’être gaie.» Les Révélations de sainte Gertrude étaient devenues son livre de chevet: «J’ai souffert tellement que je craignais de perdre patience. Alors j’ai voulu lire, et me trouvai à ces pages où Ste Gertrude souffrante avait témoigné au Seigneur le désir d’être un peu soulagée. Le Seigneur lui apparut et lui montra sur sa poitrine le bouquet composé par les souffrances de Gertrude. Après cela, comment vouloir guérir?» (2 septembre 1863). Un esprit d’oraison tranquille et doux remplissait sa vie: «Je suis toujours plus à Notre Seigneur pour le dedans, toujours plus aux autres pour l’extérieur. Il est incroyable de voir combien ces deux vies sont compatibles l’une avec l’autre, quoiqu’elles soient si différentes: je crois même qu’elles se perfectionnent l’une l’autre. Tout cela n’en est pas moins une grâce signalée de Notre Seigneur qui daigne prendre la place de ma misérable nature pour la transformer en lui. Dimanche durant toute la messe et jusqu’après midi, j’avais une peine extrême à savoir ce que je faisais, ce que je disais, ce que je voyais. Je ne pensais qu’à Notre Seigneur, je ne songeais pas plus aux autres créatures que si j’avais été seule sur la terre. Il me semblait qu’une partie de moi-même voulait se détacher pour s’envoler en haut. Au-dedans de moi j’entendais une voix d’une douceur à faire mourir, et cependant aucun son ne retentissait à mon oreille. Je ne sais enfin, mon Père, comment vous rendre cela parce que je ne puis me l’expliquer à moi-même. Tout ce que je puis dire, c’est qu’après ces moments-là je suis remplie d’une douceur inexprimable et d’une confusion très grande de toutes les négligences dont je me sens coupable, de toutes les imperfections et les défauts dont je suis remplie.» (9septembre 1863). Même dans ces formules naïves, et grâce à leur simplicité même, il était facile à l’abbé de Solesmes de suivre les progrès de la vie surnaturelle dans l’âme de son enfant. Trop versé dans les secrets de la vie intérieure pour n’en observer pas la marche vivante et régulière, il avait encore la joie de reconnaître dans l’humilité constante que les tendresses du Seigneur maintenaient en Cécile, la marque authentique de leur sincérité et l’indice de leur source divine. Il ne pouvait lire sans émotion les lignes où se trahissait avec l’expression de la souffrance l’accent d’une admirable soumission à Dieu: «Je vais un peu mieux aujourd’hui, quoique avec un certain tremblement de faiblesse et un grand mal de cœur. Tout cela n’est rien quand je puis tenir debout et ne laisser rien apparaître. Malheureusement le Seigneur ne le permet pas toujours ainsi: trop souvent le mal est plus fort que mon énergie et me terrasse. Que sa volonté soit faite. Le mieux est que je ne perde point pied, quelque chose qu’il arrive, parce que le Seigneur me soutient. Aussi je vous assure que c’est plutôt la vie intérieure qui m’use que les tracasseries extérieures. Depuis une quinzaine je ne suis plus souffrante; les jours de communion, toutes mes forces semblent être aspirées en haut. Enfin, vive Jésus! Je me traîne à peu près dans cette misérable vie, espérant arriver, quand il plaira à mon Époux, à la vie éternelle que je puiserai en lui.» On ne se lasserait pas de recueillir au moins la fleur de ces pages, tant elles traduisent dans leur simplicité naïve, toutes les pulsations de la vie surnaturelle: «Depuis un certain temps, mon Père, je me trouve violemment attirée vers la perfection. Je souhaiterais que mes moindres actes prennent le cachet de l’amour divin. Je sais que la mortification spirituelle est la première, et j’y aspire: Notre Seigneur me veut certainement moins indigne que je ne suis; je ne lui réponds pas assez. Ce désir de perfection est de tous les instants, il est le but de mes prières et de tous mes efforts. Je ne souhaite pas être meilleure, comme autrefois, pour être délivrée d’infirmités qui me pesaient, ou pour satisfaire un orgueil de beauté: je le veux par amour de Dieu, comme si je le voulais pour un autre, tant je trouve en moi d’indifférence quant à la manière d’y arriver. Je passerais pour cela sur toutes les humiliations. J’éprouve un peu l’insensibilité du chirurgien qui opère: je ne sens point que je retranche sur moi-même. Avec cela, les fautes qui m’échappent me causent une grande douleur. Je ne sais pas si elle est morale et physique ou simplement morale, tant elle absorbe tout mon être: souvent les larmes inondent ma figure avant que je ne les aie senties couler… C’est aujourd’hui que l’amour du Seigneur m’apparaît dans toute son étendue: il me supporte et m’aime en dépit de mon abjection: cette seule pensée me ferait mourir pour lui s’il le voulait que je vive pour le servir. Puisse-t-il enfin me dépouiller du moi, mon plus grand ennemi, afin que je devienne une autre lui-même. En y pensant ce matin, je me sentais attirée vers le Tabernacle avec une telle force qu’il me semblait ne plus toucher terre. Je n’ai plus rien à démêler avec le monde.» Les rapports avec mademoiselle Bouly devinrent plus intimes vers la fin de 1863: «Quelle âme et quel cœur j’ai trouvé dans Henriette, disait-elle après une de leurs entrevues. Elle a une limpidité et une simplicité ravissantes. Au moins Notre Seigneur sera servi par elle plus dignement que par moi: elle me couvrira du manteau de sa vertu.» (17 novembre 1863). Une sainte et affectueuse fraternité réunissait déjà ces deux âmes qui s’étaient données à Dieu et s’appuyaient l’une sur l’autre afin de se rendre dignes de leur vocation commune: elles marchaient ensemble vers le but prédestiné. Dieu frayait le chemin sans montrer encore le terme béni; il donnait à Cécile dans une sainte amitié un appui et une joie, et lorsque le voyage annuel de Paris la contraignait, selon sa rude expression, d’aller chercher tout ce qu’elle détestait et quitter tout ce qu’elle aimait, le Seigneur se plaisait à lui ménager des compensations inattendues: «Que vous dirai-je, mon Père, de la bonté de Notre Seigneur pour moi? Je voudrais savoir m’exprimer pour vous rendre les admirables choses qu’il m’a fait éprouver, car il m’est pénible d’en diminuer la beauté en les disant dans un langage vulgaire. A la messe de minuit, j’ai éprouvé quelque chose de très extraordinaire. J’étais à l’office et en savourais toute la beauté. Cependant je le suivais autant à Solesmes que dans l’église où j’étais réellement. Je voyais l’union de la liturgie avec le mystère de la naissance du Seigneur à Bethléem; il me semblait assister à cette naissance bénie et en même temps contempler comment au ciel les saints célébraient les louanges du Fils et de la Mère. Là , il me semblait que, tout en étant petit enfant, il était néanmoins dans la plénitude de toutes ses divines perfections d’une façon que je ne puis vous rendre et qui me comblait de joie. Car je comprenais que toutes ces merveilles avaient été pour moi seule, sans exclusion ni diminution d’autrui. Ceci est si clair pour moi, mon Père, que ce m’est une joie de retrouver ce mystère dans l’Eucharistie: seulement dans la langue des hommes il n’y a pas de mots pour le rendre. Je ne sais où je voyais et comprenais cela, car je ne voyais et n’entendais rien, encore que tout ce que je vous dis m’ait été plus présent que les choses matérielles qui nous entourent. Au commencement de cet état je tremblais comme une feuille, tant était violente la lutte entre l’âme qui voulait s’élever et la nature qui y mettait obstacle. J’étais aussi dans une angoisse extraordinaire de me sentir dans des régions que je njamais explorées, et je ne pouvais suivre sans perdre haleine la marche de mon âme. J’étais inquiète qu’on ne s’aperçût de tout cela, et d’un autre côté, l’amour de Dieu l’emportait sur toutes les considérations humaines. Vers l’évangile, je perdis tout à fait le sentiment de ce qui se passait autour de moi, sans perdre de vue l’office, et alors je ne puis vous dire ce qui s’est passé en moi. Ce que je sais, c’est que j’aspirais à voir et à posséder Notre Seigneur avec une telle ardeur qu’il me semblait que ma vie allait se briser sous cet effort. Je remplirais bien des pages avant de vous dire tout ce que j’ai appris et senti jusqu’à la communion où je revins à moi dans la mesure qu’il fallait pour communier. A partir de ce moment l’effort fut moins grand: il me sembla que Marie, à la vue de mes désirs et de l’ardeur qui me dévoraient, me donnait son petit Enfant dans mes bras. Tout cela se passait d’une façon singulière. Je le percevais sans rien voir, sans rien sentir de matériel. Peu à peu je revins à moi. Je vis seulement que j’avais beaucoup pleuré sans pourtant que mes yeux fussent gonflés ni douloureux, comme il m’arrive quand je verse des larmes. Depuis ce temps je suis un peu dépaysée sur la terre: j’ai entrevu ma patrie. Je suis désolée d’être si peu propre à rendre ma pensée par des mots, mon Père; et si je ne m’étais pas promis de tout vous dire, j’aurais renoncé, aujourd’hui surtout, à vous parler.» (26 décembre 1863). —«Que de grâces Dieu vous fait, ma chère enfant, lui répondait l’abbé de Solesmes, et comme vous devez vous réfugier dans l’humilité. Implorez l’esprit de soumission qui seul maintient dans l’âme les faveurs divines, et demandez au Seigneur la grâce de ne jamais croire à vous.» (22 janvier 1864). Le sage directeur n’ignorait pas que la grâce ne se garde bien qu’à l’abri de l’humilité, que le premier fruit de la grâce dans une âme qui la reçoit comme il faut est précisément le sentiment de sa petitesse et de sa misère, et qu’après tout nous ne valons devant Dieu que par notre vertu et non par nos privilèges. Aussi se réjouissait-il de voir croître en humilié l’âme qu’il dirigeait de si près. «Je sais trop bien, disait-elle, que je suis incapable de me conduire moi-même: j’en ai fait autrefois une trop triste expérience pour être jamais tentée de la renouveler: aussi je demande journellement à Notre Seigneur qu’il me garde de moi-même et me protège contre ma nature infirme et misérable. Hélas! sans la grâce de Dieu, que deviendrais-je?» —En effet, répliquait son directeur, raide comme vous êtes par nature, quelle triste dévote vous feriez si vous n’étiez pas obligée de marcher à la volonté d’autrui et par des sentiers qu’assurément vous n’eussiez point choisis.» Les événements ne manqueront point dans la vie que nous racontons. A l’heure présente, rien ne nous semble aussi digne d’être étudié en elle que le progrès tranquille et doux de la vie surnaturelle et son union croissante avec le Seigneur; et nous nous plaisons à en recueillir çà et là les indices qui nous en sont parvenus. Cécile Bruyère n’était encore qu’une enfant lorsque ses parents lui choisirent comme institutrice mademoiselle Alice Royer de La Corbière. Ni la différence de l’âge, ni l’autorité dont mademoiselle Alix étaient investie ne furent un obstacle à la sainte et profonde affection qui unit l’âme de la maîtresse à l’âme de l’élève et dura jusqu’à la mort. Après son séjour à Coudreuse, mademoiselle de La Corbière entra en religion, chez les Ursulines de Château-Gontier (Mayenne). Elle y fit profession le 22 juin 1864, sous le nom de mère Sainte-Catherine de Sienne. Lorsque la persécution religieuse de 1901 les exila, les Ursulines de Château-Gontier se retirèrent dans le Piémont. Infirme, et trop âgée pour les suivre, mère Sainte-Catherine de Sienne se retira au Mans, chez une de ses nièces; elle y mourut un an avant son élève tant aimée, en 1908. Elle a porté sur elle le jugement que lui a dicté, en même temps que son affection, la longue expérience qu’elle avait prise d’une vertu déjà éprouvée. Les relations étaient devenues trop intimes entre les deux amies pour ne pas se poursuivre après l’entrée en religion de mademoiselle de La Corbière. Les lettres qu’elles échangent alors nous livrent dans une traduction libre et sans apprêt, le secret de leurs âmes. Cécile Bruyère félicite son amie d’être parvenue au port de la profession religieuse, alors quelle se trouve encore menacée par les projets matrimoniaux caressés autour d’elle. Sœur Sainte-Catherine de Sienne savait interroger discrètement: les rapports intimes qui l’unissaient à son ancienne élève autorisaient bien des questions, justifiaient bien des réponses: «Vous êtes trop bonne de vous occuper de ma santé: je vais vous dire tout ce que j’en sais. L’état où je suis dure depuis l’année d’épreuves que le père abbé me fit subir avant de me consacrer à Dieu. Les luttes ont été telles alors que la nature a succombé. Il me semble que le diable a reçu la permission de me tourmenter dans mon corps.Depuis un an surtout, le père abbé reconnaît que le Seigneur me veut dans cette faiblesse; il me détourne maintenant d’user d’aucun remède. D’ordinaire ce sont des battements de cœur, de la fièvre, des douleurs violentes dans la tête: tout cela augmente régulièrement depuis le mercredi à midi jusqu’au vendredi vers quatre heures: ce dernier jour je suis comme morte. Les souffrances sont moindres lorsque j’ai des obligations de société et alors ne se traduisent pas à l’extérieur. Si on me force au repos par compassion et dans l’espoir de me guérir, la souffrance augmente, et si on me fait prendre quelque remède, je ressens d’affreuses douleurs d’estomac. Les bonnes âmes qui s’en aperçoivent me croient exténuée par les mortifications: il n’en est rien pourtant; le père abbé est sur ce point d’une prudence telle que je ne puis m’empêcher de me plaindre à lui. On peut s’en rapporter à lui entièrement, et je me ferais un cas de conscience de ne pas lui rendre compte des moindres choses. Vous voyez, ma chère Sœur, que je mets avec vous une grande franchise, malgré l’ennui de vous occuper de ma chétive personne. Je ne vous ai fait grâce d’aucun détail.» (16 septembre 1865). En même temps qu’il hâtait l’œuvre de son éducation surnaturelle, le Seigneur s’employait aussi à grouper autour de Cécile Bruyère les futures moniales. Déjà sur la fin de 1861, une jeune fille, Marie Bignon, s’était attachée à elle. Elle habitait avec ses parents une petite ferme voisine de Coudreuse; sa sœur Augustine était atteinte d’épilepsie. L’infirmité de la pauvre enfant avait contribué à créer autour d’elle et de sa famille une sorte d’isolement, porté d’ailleurs avec une dignité parfaite. Marie Bignon aspirait à la vie religieuse: et comme souvent les goûts de vie religieuse s’orientent d’après ce qu’ils voient, elle voulait entrer dans une congrégation enseignante, les Religieuses de Notre-Dame d’Évron. Malheureusement elle était seule à le vouloir; ni le curé de Chantenay ne consentait à se priver d’une jeune fille qui était un bon exemple pour la paroisse, ni les parents de Marie Bignon ne souriaient à la pensée de voir leur fille perdue pour eux et pour leur pauvre infirme. Il y avait d’ailleurs une raison décisive qui s’opposait à son dessein: son instruction était notoirement insuffisante: on ne saurait enseigner ce que l’on ignore; Marie Bignon voulait fortement: aussi trouva-t-elle une solution. Elle s’adressa à Cécile Bruyère, lui livra confidence de son cher projet et la supplia d’intervenir auprès de ses parents afin qu’on lui permît d’étudier et de se préparer au noviciat. Cécile se récria: quelle apparence y avait-il que les parents Bignon fussent déterminés à donner leur consentement par l’intervention d’une jeune fille de seize ans qui leur était parfaitement étrangère? Marie Bignon ne se laissa pas convaincre; ses instances furent telles que mademoiselle Bruyère ne put y échapper qu’en promettant à sa cliente de s’en rapporter au père abbé. Ce recours à l’abbé de Solesmes lui semblait d’une garantie absolue: tant il avait jusque-là mis de soin à l’écarter de toute action extérieure, et à conjurer tout ce qui aurait pu lui donner une importance à ses yeux, un semblant d’autorité sur autrui. Aussi ne fut-ce qu’avec stupeur qu’elle reçut du père abbé cette réponse: «Quant à la personne dont vous me perlez, j’approuve que vous en preniez soin: cela plaira à Notre Seigneur. Faîtes auprès de ses parents la démarche qu’elle désire. Instruisez-la autant qu’il sera besoin, mais ne vous croyez pas de supériorité sur elle. Il y a gros à parier qu’elle est plus humble que vous.» Avant de faire cette démarche, mademoiselle Bruyère attendit que les circonstances lui en eussent fourni l’occasion. Encore cette fois, ce ne furent pas les circonstances qui la firent naître, mais la ténacité de Marie Bignon qui la provoqua. Non contente d’avoir obtenu de mademoiselle Bruyère qu’elle plaidât sa cause, elle avisa ses parents de sa vocation et de la visite qu’ils recevraient à son sujet. Il n’y avait plus aucun moyen de reculer. Avec la permission de sa mère, Cécile se rendit à la petite ferme. Elle fut accueillie comme un ange de Dieu par la pauvre épileptique qui dès lors la prit en grande affection, avec une déférence presque respectueuse par la mère, qui n’eut pas de peine à convaincre mademoiselle Bruyère qu’il lui était impossible de se passer des services de sa fille aînée. On convint d’un moyen terme. Marie Bignon n’irait pas au noviciat, elle demeurerait près de sa mère et de sa sœur infirme aussi longtemps que Dieu voudrait; et durant la saison d’hiver, alors que les travaux des champs ont pris fin, mademoiselle Bruyère donnerait des leçons, fournirait des livres, et préparerait Marie à la vie d’enseignement. Mais bientôt il ne fut plus question d’enseignement, et dans cette âme simple, très humble, mais très ouverte aux choses de Dieu, malgré les avis de sa maîtresse qui la ramenait à ses désirs d’autrefois, un nouveau projet prit naissance, vague, imprécis, où il entrait une part d’assurance et une part de pressentiment. Deux ans s’écoulèrent sans que personne prît grande attention aux relations de Marie Bignon et de mademoiselle Bruyère: mais Marie Bignon n’avait nul motif de dissimuler ce qu’elle trouvait d’appui et d’affection dans les conversations et les lettres de sa jeune maîtresse: elle le dit à Jeannette Martin, d’une de ses amies; Jeannette Martin le dit à Anne Fresnady, à Louise Deshayes. Bientôt deux autres jeunes personnes appartenant à la société de Chantenay, mesdemoiselles Noémie et Berthe de La Corbière, du même âge toutes deux que les deux filles de M. Bruyère, formèrent avec elles le noyau d’une petite réunion pieuse dont Cécile Bruyère devint à son insu le centre et l’inspiratrice. Lorsqu’elle s’aperçut de la situation qui lui avait été faite par la déférence et l’affection de toutes, il n’était plus temps de reculer. Les choses se passèrent ainsi. Le vicaire de Chantenay, monsieur Delaroche, était un prêtre pieux, intelligent, observateur, et son âme était largement ouverte aux choses de Dieu. Il avait observé avec une joie extrême ce groupement des âmes les plus pieuses de la paroisse, et afin d’en assurer la permanence et d’en recueillir tout le fruit, il s’était proposé de l’organiser en confrérie. Lorsqu’il voulut en confier la présidence à mademoiselle Bruyère, il se heurta à une résistance déterminée. Une des demoiselles de La Corbière était l’aînée, n’était-ce pas à elle que revenait l’honneur de la présidence? Mademoiselle Bruyère fit remarquer d’ailleurs qu’elle ne se sentait aucun goût, aucune aptitude pour une supériorité quelconque que son âme même lui faisait une loi de s’effacer, que ses absences annuelles seraient un détriment pour l’œuvre, que la santé de sa mère alors très affaiblie, lui imposait des devoirs de maîtresse de maison, absolument inconciliables avec la charge qui lui était offerte. Monsieur Delaroche trouva réponse à tout, et madame Bruyère, présente à l’entretien, au lieu d’appuyer les objections de sa fille, s’était bornée à la laisser libre d’accepter ou de refuser. Mademoiselle Bruyère ne se reconnut d’autre ressource, pour échapper à l’importunité, que de promettre qu’elle en référerait à dom Guéranger. Lui, du moins, lui qui la connaissait bien, écarterait d’autorité cette étrange proposition. Le père abbé qui n’avait cessé de la maintenir dans ce rôle d’humilité, qui était le sien, était d’ailleurs trop sage pour laisser confier une présidence à une jeune fille timide, sans expérience, sans facilité de parole et qu’un commencement de surdité éloignait fatalement de tout rôle actif. Sa déconvenue fut grande lorsque dom Guéranger lui fit une loi d’accepter purement et simplement. «Ce n’est pas, disait-il, que je ne trouve vos raisons très fondées, mais votre devoir est de n’en tenir nul compte.» Elle s’inclina devant le fardeau, et Dieu bénit son obéissance: la petite confrérie se forma, s’enrichit d’une bibliothèque, multiplia ses réunions, remit en honneur les offices du dimanche et les sacrements, et se recruta tant et si bien que les assemblées furent menacées de n’avoir plus de danseuses. Le dimanche soir, lorsque prenait fin la réunion de Coudreuse, et que la jeune bande, guidée par Cécile Bruyère, traversait Chantenay et regagnait ses foyers, on entendait murmurer sur la porte des cabarets: «Bon, voilà le couvent, voilà les dévotes qui passent, leur abbesse en tête!» Ces innocentes moqueries eussent suffi pour éteindre toute vanité: l’abbé de Solesmes ajoutait ses recommandations: «Gardez bien fidèlement ce que le Seigneur vous donne de charité envers le prochain. Lui seul peu maintenir en vous cette vertu qui, pour une part est faite d’indulgence, de dévouement et de générosité, pour l’autre de prudence et de simplicité. Ajoutez-y l’humilité, et vous aurez toute la recette.» 22 avril 1863). Ailleurs il lui disait: «L’essentiel au milieu des épreuves de la vie intérieure est d’être humble et ferme vis-à -vis de soi; puis de se dépenser pour les autres dans le but de plaire à Notre Seigneur qui accepte tout comme fait pour lui.» Sans que les projets de vie bénédictine eussent acquis ni plus précision, ni plus de chance d’une réalisation prochaine, les lettres échangées montrent pourtant que les âmes en conservaient le souci: Je vois avec plaisir que vous goûtez la Règle de Saint Benoît, écrivait dom Guéranger. Mais vous verrez comme l’intelligence grandira avec le temps. Pensez que des milliers et des milliers d’âmes saintes en ont vécu pendant quatorze siècles, que sainte Gertrude y a trouvé la manne; mais prenez bien le point de vue. La Règle est pour quiconque arrive du dehors pour servir Dieu: le salut d’abord, la perfection ensuite. Lisez aussi et méditez la vie de saint Benoît qui est le complément de la Règle: en connaissant l’homme, vous pénétrerez mieux les préceptes.» C’est à Marseille, au lendemain des fêtes de Notre Dame de la Garde, qu’il écrivait ces lignes; les espérances qu’il avait conçues alors lui faisait ajouter: «Que j’aurai de choses à vous dire au retour, sur ce que j’ai appris ici et vu de mes yeux! Les grâces que le Seigneur verse du ciel au cours de ces années sont innombrables et des plus choisies. Dans des conditions analogues aux nôtres, que de sœurs de toutes parts! Que Dieu soit béni du nord au midi et de l’est à l’ouest.» (11 juin 1864). Un même espoir sollicitait les pensées de Cécile Bruyère: «Je rêve d’une vie calme, uniforme, monotone, à Solesmes, sous un autre habit, avec l’espoir que cela dure toujours.» Elle demandait, elle aussi, la vie de saint Benoît. N’était-ce pas aussi l’avenir qui se préparait dans la continuelle recommandation de dom Guéranger: «Soyez humble soyez toute dévouée au prochain, aimez le Seigneur de toute votre âme.» Chose singulière, un certain jour de mai 1865, mademoiselle Bruyère fut avisée que dans tout le pays il était parlé d’une abbaye de moniales qui devait se fonder à Solesmes. Elle fit bonne contenance et assura que c’était la première fois que ce bruit venait jusqu’à elle. Le fait était assez étrange pour qu’elle en avertît dom Guéranger. On eût dit que l’idée était en l’air: mais personne ne pouvait songer que c’était l’heure même où le projet si longuement caressé, avançait d’un pas vers sa réalisation. Nous savons par ailleurs les liens d’affection et de mutuelle confiance qui unissaient l’abbé de Solesmes et l’évêque du Mans, Mgr Fillion. Le 30 du mois de mai 1865, ce dernier vint à Chantenay. Plusieurs des jeunes filles qui faisaient partie des réunions dominicales, et, parmi elles, Lise Bruyère, la sœur de Cécile, devaient recevoir le sacrement de confirmation. L’abbé Delaroche en prit occasion pour appeler la bénédiction de l’évêque sur la petite réunion paroissiale qui produisait de si heureux fruits; et dom Guéranger qui avait, comme Mgr Fillion, accepté l’invitation de monsieur Bruyère, n’eut aucun effort à faire pour intéresser l’évêque à la famille qui l’avait accueilli. Au cours du dîner l’évêque avait à plusieurs reprises adressé la parole à Cécile Bruyère, un peu surprise et embarrassée de cette attention qu’elle ne s’expliquait pas. Dom Guéranger, silencieux, semblait jouir tout à la fois et de la curiosité de l’évêque et de l’étonnement de sa fille spirituelle. Le repas achevé, l’évêque avec madame Bruyère, et désignant du regard les deux sœurs: «Pour l’aînée, madame, disait-il, il me semble que vous ne devez avoir aucun souci. Notre Seigneur s’en charge, n’est-il pas vrai? Il fera bien ses affaires.» Il était trop manifeste que le clair et fin coup d’œil de Mgr Fillion avait reconnu la pensée secrète et la vocation de Cécile. Lorsqu’ils furent seuls, l’évêque et l’abbé eurent ensemble un entretien. L’évêque prit les devants: «N’est-il pas vrai, mon révérendissime père, que votre enfant Cécile est consacrée à Dieu? On ne saurait s’y méprendre. Ne croyez-vous pas que Dieu a des desseins particuliers sur cette âme? Je vous remercie de m’avoir fait connaître cette famille…» Le projet du futur monastère était trop imprécis encore pour que l’abbé de Solesmes crût devoir y faire allusion. Il se borna par ses dires à confirmer l’évêque dans ses bonnes dispositions, mais comprit aussitôt l’appui que le Seigneur venait de lui assurer; et avant de reprendre le chemin de l’abbaye, dit à Cécile ces quelques mots: «L’évêque vous a devinée, j’en suis bien aise; non que je me réjouisse que l’attention se porte sur vous, mais l’intérêt qu’il vous témoigne prépare l’avenir. Je suis sûr de l’accueil qu’il fera à mes propositions le jour où je m’ouvrirai à lui de notre projet.» Sans bruit, d’une marche douce et continue, le monastère qui n’existait pas encore, recrutait déjà ses premiers éléments. Mademoiselle Berthe de La Corbière se rangeait d’elle-même à l’affectueuse direction qui lui venait de Coudreuse. Depuis plusieurs années déjà , lorsque Cécile se rendait à Sablé, elle se rencontrait souvent aux leçons de musique et de vocalise de monsieur Karren, ou même à la tribune de l’église de Sablé, avec une jeune fille de son âge, mademoiselle Honorine Foubert. Elle appartenait à l’une des plus honorables et des plus chrétiennes familles de Sablé. Comment naquit au cœur de mademoiselle Foubert cette conviction qu’elle ne serait jamais que bénédictine, encore qu’elle n’eût jamais entendu parler de fondation et que toutes ses relations la missent en contact avec d’autres formes de vie religieuse, c’est ce que Dieu seul pourrait expliquer: le point de départ secret des démarches les plus décisives de notre vie demeure parfois au-dessous du seuil de la conscience, dans une région profonde où Dieu nous guide à notre insu et sans se laisser connaître, vers la fin prédestinée. Sa décision était donc arrêtée déjà ; lorsque les conseils de dom Guéranger l’y confirmèrent, l’âme était si résolue que l’abbé de Solesmes crut devoir se départir avec elle de la discrétion dont il avait usé avec Mgr Fillion. Il lui parla d’une fondation bénédictine possible, sans livrer le nom d’aucune des personnes appelées à en faire partie. Mademoiselle Foubert ne fut pas sans pressentir que la jeune compagne qu’elle rencontrait chez monsieur Karren, leur maître commun, n’était pas absolument étrangère à ce projet; mais elle n’interrogea pas. Il advint un jour que dans un duo qu’elles répétaient ensemble, le libretto voulu de mademoiselle Bruyère adressât à mademoiselle Foubert cette appellation: «ma fille», ce qui amena un regard d’entente, puis un sourire, sans plus. Ce ne fut qu’un an plus tard, à la veille de la fondation, que les relations se nouèrent. Sans cesser de nourrir son cher dessein, mademoiselle Foubert se rendit à Mamers, comme professeur de musique, libre pourtant de tout engagement. Elle était occupée, elle se dévouait aux siens, et demeurait en situation néanmoins de quitter sa prison «mamertine» dès que l’appel viendrait. Déjà en 1833, lorsque dom Guéranger et son compagnon, le père Fonteinne, avait négocié l’acquisition du prieuré de Saint-Pierre de Solesmes, il était convenu entre eux pour tromper les indiscrets, de le désigner sous ce nom: «la bicoque». Il en fut à peu près de même pour Sainte-Cécile. Le futur monastère s’appelait dans les conversations «la maison de Bois». Comme on n’avait en mains aucune ressource, l’abbé de Solesmes avait cru que l’on devrait tout d’abord, à l’exemple de ce que mademoiselle Paule de Rougé avait fait à Précigné, se contenter d’un monastère provisoire, construit de façon légère. Il ne semblait aucunement probable d’ailleurs qu’elle dût s’élever avant plusieurs années, cette chétive maison de bois qui occupait les âmes et défrayait les conversations. La vigilance paternelle de monsieur Bruyère surprit-elle un écho de ces causeries? Une allusion un peu plus vive lui donna-t-elle l’éveil? On ne saurait le dire. Aussi bien les secrets transpirent dans le silence même. Toujours est-il qu’un soir de novembre, monsieur Bruyère toujours soucieux de l’établissement de sa fille, lui tendit un piège innocent où elle se laissa choir. Il amena la conversation sur les ordres religieux de femmes cloîtrées, purement contemplatifs, et prononça leur inutilité. Sa fille aînée releva aussitôt le gant et défendit vaillamment le principe catholique engagé dans la question. Sans doute elle laissa apparaître quelque chose de sa sympathie personnelle pour la vie contemplative. Monsieur Bruyère feignit de se replier devant les arguments de sa fille et de lui laisser les honneurs de la rencontre; mais dès lors il se tint pour averti, sa fille ne put s’y méprendre, et l’heure d’une explication décisive avança d’autant. Noël vint, et apporta ses joies spirituelles accoutumées. «Je ne pouvais, écrit-elle, détacher ma pensée de l’évangile de saint Jean où je trouvais une source de choses merveilleuses et impossibles à rendre dans notre pauvre langage humain. Il me semblait être à Bethléem auprès de la Sainte Vierge, et contempler dans ses bras le divin Enfant. Le tout aimable Jésus me faisait comprendre que pour l’aimer parfaitement et l’imiter il fallait pratiquer les trois vœux de religion. Il me semblait aussi comprendre comment il fallait les pratiquer. Je fus amenée à offrir au Seigneur les prémices de la ‘Maison de bois’. Le Seigneur l’avait pour agréable et m’accueillit par un sourire. Je ne puis vous dire que tout cela se passe dans mon âme; car il n’y a aucune figure ni aucun son: mais j’en ai le sentiment si vif que je crois voir et entendre; et cela est si vrai que, sans pouvoir dire comment, je m’explique ce que peut être un pur esprit. Je sens bien, mon Père, que je suis incompréhensible: mais je ne puis arriver à être plus claire. Votre expérience suppléera à l’insuffisance de mes mots.» (30 décembre 1865). «Je ne sais pourquoi, écrivait-elle à mademoiselle Bouly, cette année ma pensée dominante a été d’offrir les commencements de la ‘Maison de bois’.Du moins, ma chère sœur, dans ce temps-là vous ne serez pas exposée à manquer la messe le jour de Noël. Nous vous soignerons si bien, et vous mangerez de si bon appétit, nos choux et nos carottes, que vous deviendrez forte et robuste. Vive Jésus!» On aurait pu désespérer de voir s’élever jamais cette maison, à reconnaître le peu de santé de ceux qui y songeaient. Dom Guéranger disputait à la souffrance le temps de son travail; mademoiselle Bouly était éprouvée à ce point, nous venons de l’entendre, qu’elle n’avait pu se rendre de la maison paternelle à la messe de Noël; mademoiselle Bruyère était régulièrement en proie à la fièvre et au mal de cœur. Elle brava pourtant et son malaise physique et le mauvais temps pour se rendre à trois lieues de Coudreuse, auprès de son amie, le 10 janvier 1866. On avait tant de choses à se dire! La conversation commencée fut interrompue par une visite qui aurait pu, vraiment, choisir une heure plus opportune. Mais le visiteur était un cousin de mademoiselle Bouly, dom Gardereau. Il ne tarda pas à effacer par le charme de son urbanité parfaite, le mouvement premier de surprise qui l’avait accueilli. Il racontait d’ailleurs des choses intéressantes, toutes de saison: il venait de rentrer à Saint-Pierre, après avoir prêché la retraite à l’abbaye Saint-Nicolas de Verneuil, où il avait assisté à l’élection et à la bénédiction d’une jeune abbesse de vingt-cinq ans sur qui on fondait de grandes espérances. Ni son âge, ni la date récente de sa profession, ni les supplications de l’élue, ni ses résistances n’avaient empêché l’évêque d’Évreux, Mgr Devoucoux, de lui confier l’abbaye de Verneuil. Ces détails et les pressentiments des difficultés que la jeune abbesse rencontrerait dans son gouvernement, valurent dès lors à madame de Saint-Augustin l’intérêt et la prière des deux amies. Dieu se plaisait déjà à nouer, dès avant le berceau de Sainte-Cécile, les relations qui devaient un jour unir les deux abbayes dans une sainte et affectueuse fraternité. A cette heure même dom Guéranger, accompagné de dom Logerot, avait quitté Saint-Pierre de Solesmes pour se rendre à Marseille. Albi se trouva sur son chemin; ce fut pour lui une joie de porter ses hommages et de confier ses projets à la glorieuse vierge romaine, sainte Cécile, à qui est dédiée la cathédrale. Son voyage fut pénible, et c’est exténué qu’il arriva à Marseille: mais ses forces ne tardèrent pas à renaître dans la joie et le travail. Le bon grain qu’il avait jeté deux ans auparavant avait germé: les âmes mêmes étaient dès lors si préparées qu’il ne crut pas à propos de taire davantage son projet de fondation. Encore qu’elle fût maintenue dans le monde par les soins qu’elle devait à sa mère infirme, mademoiselle de Ruffo se déclara désireuse d’y avoir place dès que le Seigneur la rendrait libre. Dom Guéranger d’ailleurs ajournait encore à un jour lointain la création de la «maison de bois». Lorsqu’il revint à Solesmes, il s’arrêta quelques jours à Paris. Monsieur et Madame Bruyère y étaient venu selon leur coutume, passer les mois d’hiver, et la vie mondaine battait son plein. Il était facile de voir que monsieur Bruyère voulait dans un effort décisif triompher de l’éloignement que sa fille aînée avait jusque-là témoigné pour le monde et le mariage: visites, festins et bals se succédaient jusqu’à l’essoufflement. Mademoiselle Bruyère témoignait en être excédée; mais dom Guéranger partageait les principes de saint François de Sales et voulait comme lui que «son dévot et sa dévote fussent toujours les mieux habillés de la troupe, mais les moins pompeux et affétés: et comme il est dit aux Proverbes qu’ils fussent parés de grâce, bienséance et dignité», il fit une loi à sa fille de se prêter avec souplesse à tout ce qui serait exigé d’elle, pourvu que sa mère le trouvât opportun. Elle obéit: et ce fut un encouragement pour monsieur Bruyère de voir Cécile se réconcilier avec le monde. Même il voulut pressentir dom Guéranger au sujet de l’avenir de sa fille aînée. Il lui fit part de ses sollicitudes paternelles, analysa avec finesse le caractère de son enfant, parla de ses aptitudes, et témoigna enfin de la crainte qu’il éprouvait de ne pouvoir à son gré lui garantir toutes les conditions de bonheur. «Elle est trop perspicace, disait-il, elle aperçoit trop tôt l’imperfection chez autrui. Avec un goût d’artiste et son amour des choses de l’intelligence, elle souffrira près d’un mari ordinaire. Elle est trop désireuse d’idéal. Mais une heure viendra où après avoir rejeté tous les partis raisonnables, elle regrettera ses refus et acceptera de guerre lasse une existence inférieure à celle qui lui est offerte aujourd’hui.» Dom Guéranger s’en tira de son mieux, et plaida que pour certaines femmes d’un esprit sérieux et élevé, la vie pouvait en dehors du mariage être heureuse et remplie. L’abbé de Solesmes eut le loisir d’apprendre à mademoiselle Bruyère l’encouragement que Marseille donnait à leur projet commun: l’entretien se terminait, lorsqu’en parcourant des yeux l’extérieur de l’église de la Madeleine où s’échangeaient leurs propos, dom Guéranger se prit à sourire: «Avouez, mon enfant, lui dit-il, que lorsque votre grand père construisit cette colonnade, il ne dut guère songer qu’un jour viendrait où nous y viendrions, vous et moi, préparer une fondation monastique.» C’était chose singulière, moins singulière pourtant que l’autre préparation dont l’abbé de Solesmes lui avait laissé la loi. «J’ai fêté d’une manière très originale, écrivait-elle, la fête de la colombe bénédictine, sainte Scholastique: j’avais un grand bal ce jour-là … Eh! bien, je ne l’ai pas moins fêtée de toute mon âme malgré la danse, le bruit, la toilette; malgré la fatigue qui était si grande que je croyais à tout moment m’évanouir.» A la longue pourtant toute cette fatigue mondaine retentit sur la santé elle-même; une angine se déclara; et le danger fut tel durant une semaine, que monsieur et madame Bruyère projetèrent d’envoyer une dépêche à l’abbé de Solesmes au cas où l’aggravation redoutée eût menacé la vie. Cécile Bruyère se tenait fort tranquille, estimant que c’était autant de repris aux visites mondaines, songeant d’ailleurs que le Paradis valait bien un cloître, et que la volonté du Seigneur doit être bénie de tout. La convalescence fut longue, le carême se traîna au milieu des côtelettes et du vin d’Espagne, et c’est seulement lorsque tout péril fut définitivement conjuré que dom Guéranger fut averti. Mademoiselle Bouly demeurait très souffrante. Il n’avait pas besoin de cette inquiétude nouvelle, et, même dans l’enjouement affectueux de ses lettres, il est aisé d’apercevoir le surcroît de souci que lui apportait le projet de fondation: «Désirer un fardeau de plus, écrivait-il avec enjouement, n’est-ce pas héroïque? Voici pourtant que j’aspire à réunir ces méchantes filles du nord et du midi, et m’enlève ainsi jusqu’au repos qui me serait nécessaire pour mourir en paix. Vous secourrez et consolez votre vieux père, ma chère fille, j’en ai la confiance; et vous deviendrez si bonnes, les unes et les autres, que vous couvrirez toutes mes grandes misères par vos vertus et par votre généreux amour pour l’Époux divin. C’est vous qui aurez mes dernières forces. Il y a dix ans, je ne songeais pas aux colombes: elles sont venues becqueter à ma fenêtre. Je n’ai pas le cœur assez dur pour ne pas leur ouvrir.» (dom Guéranger à mademoiselle Brusson, 21 mars 1866). On lui répondait par un filial encouragement: «Une nombreuse famille de fils, mon Père, c’est un peu monotone; il est bon que des filles apportent aussi la part de joie au père de famille. Vous avez été choisi pour renouveler la génération du Juste; et c’est à vous qu’il appartient de com plé ter cette famille en formant de vraies filles de saint Benoît. Oui, je comprends votre héroïsme à vous charger de ce nouveau fardeau de nos désirs et de nos projets, au milieu de tant de fatigues qui déjà vous accablent, et depuis si longtemps. Mais comme nos aspirations ne peuvent venir que de Notre Seigneur, j’espère fermement qu’il vous accordera de nouvelles forces et de longues années pour achever son œuvre.» (mademoiselle Brusson à dom Guéranger, 27 mars 1866). A cette heure-là même Dieu sembla se hâter, et comme donne un signal. Il était contenu dans une grande douleur. Le 6 avril, madame la marquise de Ruffo-Bonneval rendit son âme à Dieu: mademoiselle de Ruffo était libre; et comme elle était en possession de sa fortune, la difficulté d’argent s’évanouissait. L’abbé de Solesmes croyait la réalisation assez prochaine pour établir dès lors des rapports réguliers entre les personnes appelées à se réunir dans la «maison de bois». Mais était-ce donc encore d’une maison de bois qu’il s’agissait, et n’y avait-il pas lieu de songer à un monastère définitif puisque le temporel était, dans une mesure, assuré? On n’eut guère le loisir sur l’heure de discuter la question tant l’attention de dom Guéranger fut attirée tout entière par un autre incident. La famille Bruyère était venue à Coudreuse depuis peu de temps: le mois de mai commençait à peine, lorsqu’éclata avec une âpreté extrême un conflit douloureux que l’habileté de Cécile Bruyère s’était, jusque-là , efforcé de conjurer. Monsieur Bruyère songeait depuis longtemps à l’établissement de sa fille, et nous l’avons entendu confier à l’abbé de Solesmes, le secret de ses préoccupations: peut-être néanmoins eût-il été moins pressant si quelques-uns de ses proches ne fussent intervenus bien importunément et malgré la visible répugnance de l’intéressée, malgré le soupçon d’une vocation religieuse qu’ils pressentaient sans en être bien assurés encore, n’avaient encouragé un prétendant et concerté les entrevues. Le parti qui s’offrait avait su plaire à monsieur Bruyère; sa fille touchait à sa majorité et, en effet, toutes les convenances et tous les avantages humains semblaient réunis: la distinction, la fortune, l’intelligence; et le jeune prétendant paraissait très empressé à tout mettre aux pieds de la fiancée qu’il espérait; car après le déjeuner de présentation, la dame qui avait tout organisé lui ayant demandé si ses rêves étaient réalisés, il répondit sans ambages: «Au-delà de tout ce que je puis dire.» C’est alors que monsieur Bruyère crut pouvoir user de toute l’autorité paternelle pour incliner, et au besoin pour plier sa fille à la réponse qu’il attendait. Il se heurta à une résistance absolue; non contente d’écarter le prétendant qu’on lui offrait, Cécile déclara qu’il était désormais superflu de songer au mariage et que sa résolution était prise depuis longtemps de se donner à Dieu dans la vie religieuse. Monsieur Bruyère était d’humeur auto ritaire, et très accoutumé depuis longtemps à voir, dans son intérieur, chacun plier devant lui. La déclaration de sa fille provoqua une scène de violence extrême: durant trois heures mortelles ce fut comme un déchaînement de plaintes, de reproches, de menaces qui brisa sans l’accabler la courageuse enfant. Elle entendit son père en proie à une exaspération folle, la menacer dese tuer, et lui jurer solennellement que le jour où elle prononcerait ses vœux de religion, il y aurait un damné de plus dans l’enfer. Elle était encore meurtrie de cette douleur et se demandait si la raison de son père ne viendrait pas à sombrer, lorsqu’elle le vit à ses pieds, avec des supplications et des larmes, lui demandant un délai, lui promettant de la laisser libre, mais plus tard, lorsqu’il aurait eu le loisir de s’accoutumer à une telle résolution: «Je ne veux pas, mon enfant, lui disait-il, me placer entre Dieu et toi. Mais il ne me reste que peu de temps à vivre, ne peux-tu pas demeurer près de moi? Tu le sais, mon salut est dans tes mains: si je dois prier quelque jour, je ne prierai que près de toi.» Cécile ne pouvait répondre que par ses larmes et se défiait de son émotion même. D’une voix entrecoupée elle parvint à faire comprendre que son dessein n’était pas de partir sur l’heure.Tout se fût calmé peut-être, et la première explosion passée, les relations affectueuses eussent repris leur cours, si de malveillants intermédiaires n’étaient parvenus sur la fin de ce même mois à persuader monsieur Bruyère que toute cette histoire de vocation religieuse était un plan concerté entre Cécile, sa mère et le père abbé; que peut-être il était temps encore, et qu’en écartant les influences qui s’étaient trop librement exercées jusque-là , on pourrait ramener dans la voie de tout le monde une enfant «qui était trop bien pour avoir l’esprit de travers». Une persécution de cette nature pour être pénible et vexatoire, était beaucoup moins redoutable que celle qui avait précédé: la volonté menacée n’était pas de celles qu’on prend d’assaut. Il fallait maintenant aviser à tout, et tout prévoir, même les dernières extrémités. Les souffrances qu’elle n’avait cessé de ressentir au cœur et que les scènes des derniers jours avaient rendu intolérables, expliquent ces lignes, presque semblables à un testament, que mademoiselle Bruyère parvint à faire tenir à dom Guéranger menacé lui aussi par l’orage: «Mon Père, il faut tout prévoir. Si Notre Seigneur permettait que je trouve la mort dans cette lutte et que mon cœur se brise, ma dernière pensée, ma dernière parole sera un acte d’amour de Dieu. Je pardonne à ceux qui m’ont fait du mal, et désire leur salut au prix même de ma vie. Il faut aussi, mon bon Père, qu’une fois je parle selon mon cœur. Je ne suis pas complimenteuse, ni n’aime les phrases, mais la vérité et la reconnaissance m’obligent à dire que je vous dois la vie de mon âme et mon bonheur. Je déplore et regrette tous les embarras que je vous ai causés, et ceux qui dans la suite vous viendront peut-être à cause de moi: je prierai chaque jour Notre Seigneur de vous bénir, de vous protéger jusqu’à ce que le Seigneur, dans sa miséricorde vous donnera le repos. Puisse l’affection si profonde, si dévouée, si solide que j’ai pour vous vous être une source d’abondantes bénédictions.» Puis faisant allusion à sa majorité qui devait l’affranchir: «Mon martyre sera de quatre mois et demi, si Dieu n’y met fin en m’appelant à lui.» La pensée du monastère rêvé se présente à son esprit: «Si Notre Seigneur me réserve pour cette œuvre qui est ma vie, aussitôt que j’aurai atteint ma majorité, je serai libre et dans vos mains. Si vous aimez mieux attendre quelques mois et m’avez trouvé un asile, j’irai y demander mon pain, heureuse d’être semblable à mon Époux et de n’avoir pas où reposer ma tête. Vous savez que je ne possède rien: on me déshérite; mais je suis accoutumée au travail et ne craindrai de travailler pour vivre.» Elle n’était pas seule à souffrir, et le courroux du père n’épargnait pas madame Bruyère, ni sa seconde fille, liguées ensemble dans une même pensée d’affection et de dévouement: «Au milieu de tout cela, mon Père, écrivait-elle, il semble, n’est-ce pas, que j’oublie ma mère et ma sœur qui souffrent et luttent avec moi et à cause de moi. Il n’en est rien: mais je sens mon impuissance à parler de leur affection. Dieu qui est l’auteur de ces merveilles saura seul leur donner la récompense qu’elles méritent.» La lettre était un adieu et semblait ne pouvoir finir: «Dussè-je passer la nuit à vous écrire, continuait-elle, je vous donnerai de mes nouvelles complètement cette fois, car les occasions deviendront rares. J’ai l’âme en repos: je ne suis ni émue ni troublée; j’éprouve je ne sais quel sentiment de dignité qui me fait mépriser les menées de Satan; et pourtant j’ai conscience de ma faiblesse. Mais ma confiance en Dieu est inébranlable. Je ne puis périr, et dussè-je être précipitée au fond des enfers, je crierais vers Dieu avec la conviction d’être entendue.» Le courage pourtant n’étouffait pas la douleur qui demeurait aiguë et cuisante, et la longue lettre s’achève sur un cri de terreur à la pensée de tout ce que sa mère souffre déjà et de tout ce qui la menace, alors qu’il lui serait facile de tout écarter par la promesse de surseoir quelques années à son dessein. Mais cette promesse elle ne voulait la faire que sur la permission de dom Guéranger: «Ma chère enfant, lui fut-il répondu, vous ferez ce que vous croirez le meilleur. Ne vous pressez pas, si c’est possible: la liberté se perd et ne se retrouve pas. Si vous consentez à un délai, bornez-vous à dire que vous n’avez pas le dessein de partir dès le jour de votre majorité, que vous ne vous refusez pas au laps de temps nécessaire pour rassurer les inquiétudes; qu’on vous eût laissé partir de suite avec un mari; que vous entendez avoir votre liberté complète aussi longtemps que vous resterez pour tout ce qui est question religieuse; sinon, qu’une fois majeure, vous partirez selon votre droit. Ne parlez point de quelques années.» Ce n’est pas sans trembler, nous le savons, que dom Guéranger traçait à sa fille une telle ligne de conduite; en même temps qu’il revendiquait les droits de Dieu, il avait mesuré aussi l’étendue des responsabilités qu’il assumait sur lui et la violence des extrémités auxquelles monsieur Bruyère se laisserait emporter. Plus tard il lui disait: «Quelle tentation vous avez été pour moi le 4 juin 1866.» Et comme l’abbesse de Sainte-Cécile s’en étonnait: «Mais vous ne comprenez donc pas combien il est terrible pour un homme de prendre une telle responsabilité et d’exiger de tels sacrifices?» —«J’avais tout donné le 12 octobre 1861, répondit-elle. C’était une question d’honneur et de parole entre Jésus Christ et moi. Ayant déjà dès lors joui de mon union avec lui, je me disais que Dieu ayant été fidèle, je ne pouvais pas, moi, ne l’être pas envers lui, dut le monde s’écrouler sur ma tête. Il ne pouvait me venir en pensée que vous puissiez être ébranlé par les souffrances d’une créature, vous, le dépositaire du pacte entre Dieu et moi.» —«Vous êtes terrible, ma fille, se borna à répondre dom Gué ranger; les hommes ne sont que des hommes et vous les croyez établis dans une solidité quasi divine.» C’est avec de telles dispositions que les vierges des premiers siècles allaient au martyre, et on pouvait pressentir que tous les efforts humains se briseraient contre cette résolution/ La situation était désormais trop tendue pour se prolonger de façon indéfinie; la lutte par ses crises répétées et violentes, hâtait l’exécution du projet qu’elle voulait conjurer. Au milieu de ses anxiétés, Mlle Bruyère gardait assez de liberté d’âme pour discerner, dans le groupe de jeunes filles pieuses qui s’était formé autour d’elle, les premières sœurs converses qui apporteraient à l’œuvre monastique leur vie et leur dévouement. Il n’y avait plus de secret pour elles et c’était déterminément à la vie bénédictine qu’elles étaient conviées. Le public n’était pas initié encore; depuis longtemps le bruit s’était accrédité, et non sans une part de raison, que la vie rêvée par Mlle Bruyère était la vie du Carmel. L’heure n’était pas venue de parler clairement, on ne pourrait le faire en sécurité que quelques mois plus tard; la colère de monsieurBruyère très allumée déjà contre dom Guéranger qu’il rendait responsable de la vocation de sa fille, eût trouvé un aliment nouveau dans cette circonstance, heureusement ignorée encore, qu’elle se destinait à la vie bénédictine. De son côté dom Guéranger ne négligeait rien: il soutenait une correspondance active avec le chanoine Coulin, pressait le mouvement, s’efforçait de hâter les décisions libératrices, s’assurait les premières ressources, reconnaissait les emplacements, négociait l’achat du champ où s’élèverait la «maison de bois», et se concertait avec l’évêque dont l’amitié ne se montra jamais plus dévouée qu’en cette périlleuse circonstance. Autant il eût été facile d’exploiter contre l’abbaye de Saint-Pierre et contre son abbé reconnu ouvertement comme fondateur, l’initiative prise par lui d’une fondation monastique devenue odieuse dès sa naissance, autant il l’était peu de demander des comptes à l’autorité épiscopale, plus haute, officiellement établie, et, après tout, libre de fonder ou de ne fonder pas. L’opposition violente de monsieur Bruyère s’apaiserait sans doute le jour où il serait connu que la fondation nouvelle au lieu de se recruter dans le seul Maine et les environs, compterait parmi ses membres des jeunes filles venues du Midi. Et peut-être trouverait-il un adoucissement de sa peine, lorsque son enfant qu’il croyait destinée au Carmel, entrerait dans une religion moins austère, et dans un monastère plus voisin de lui. Un peu de détente en effet suivit les premières luttes. Mais ce ne fut qu’une trêve de quelques jours. L’intérieur de la famille était devenu sombre et pesant. Toute allusion à l’avenir était évitée avec soin. monsieur Bruyère avait renoncé aux rapports affectueux qu’il avait eus jusque-là avec l’abbé de Solesmes. Il l’avait fait en homme bien élevé, sans éclat, sans discourtoisie; mais il ne se faisait pas faute d’imputer à sa femme ce douloureux épisode, et de la menacer même de se séparer d’elle le jour où leur fille aînée sortirait de la maison. En dépit de sa fermeté, mademoiselle Bruyère ne pouvait penser sans terreur au redoutable inconnu que sa décision allait déchaîner. C’était trop peu d’avoir à essuyer les critiques enflammées de ses proches, irrités de ce qu’ils appelaient son obstination, il fallait encore avec l’aide de sa mère et de sa sœur tempérer dans un sentiment de discrétion affectueuse ce que les indications de l’abbé de Solesmes contenaient d’austérité, ce que la colère paternelle n’aurait pu endurer dans un éclat redoutable; il fallait surtout conjurer le péril dont l’abbaye de Solesmes était menacée. Le pays avait longtemps retenti des discours prononcés à la tribune du Sénat par le ministre Rouland et par le sénateur Bonjean; le comte Mallet, beau-frère de monsieur Bruyère, avait ses entrées aux Tuileries; et on ne désespérait pas dans certains cercles, de provoquer contre une abbaye devenue odieuse les sévérités du gouvernement impérial. L’exaspération monta même à un tel degré que lorsque l’on vit approcher pour mademoiselle Bruyère l’heure où sa majorité la ferait libre, il fut sérieusement question de l’interdire. La sentence d’interdiction ne vint pas, les éléments firent défaut. A l’heure où le présent était si triste, où l’avenir se montrait si sombre, Dieu ménagea quelque diversion: ce fut un voyage en Normandie par Caen et Le Hâvre, et un court séjour à Veules près de Saint-Valéry, plage très tranquille et peu fréquentée. Mais déjà les éléments de l’abbaye future s’étaient rencontrés sous les yeux de dom Guéranger. Le 9 juillet 1866, en une date bien chère, et signalée déjà en 1837 par la décision qui relevait Solesmes, monsieur le chanoine Coulin, mademoiselle Amélie Brusson, mademoiselle de Ruffo, sa sœur Noélie étaient réunies en face de l’abbaye; c’était plus qu’il n’en fallait pour faire porter au Midi la responsabilité de la fondation. Au cours de cette visite furent prises des décisions pratiques considérables. Dom Guéranger avait renoncé à la «maison de bois» dont mademoiselle Paule de Rougé lui avait montré le caractère insalubre et dispendieux. Trois mois restaient jusqu’à la majorité de mademoiselle Bruyère; trois mois, trop peu de chose pour bâtir un monastère, même réduit. Par ailleurs prolonger notablement le séjour à Coudreuse après la majorité atteinte, eût été une simple cruauté où les âmes se fussent déchirées sans fruit. Un instant on avait songé à demander pour Cécile l’hospitalité de la Visitation du Mans, sauf à se replier ensuite sur Solesmes, le monastère une fois achevé; mais il y avait dans cette combinaison une nuance d’intrigue et un effort visible pour tromper la colère paternelle qui déplurent à mademoiselle Bruyère: mieux valait, estimait-elle, souffrir en patience que de prendre des sentiers détournés. Restait donc comme seul moyen pratique de s’établir dans une maison privée, aménagée en monastère provisoire. C’est le parti auquel s’arrêta l’abbé de Solesmes; un moyen terme prudent qui laisserait le loisir de préparer le lendemain. Malgré l’allure rapide que venaient de prendre les événements, tous obstacles n’étaient pas écartés, il s’en fallait de beaucoup: ils en surgissaient même d’inopinés qui semblaient ajourner toute espérance à un avenir indéfini. Les événements politiques ont parfois de lointains retentissements. Après la bataille de Sadowa, la cession de la Vénétie à la France amena une crise financière où sombra, avec la fortune de monsieur le baron Joseph de Ruffo, la plus grande partie des ressources que sa sœur destinait à son monastère d’élection. Mais on était désormais trop avancé pour reculer, trop en marche pour s’arrêter; le jour de la fête de Notre-Dame du Mont-Carmel, et afin sans doute de témoigner à ces carmélites de simple désir qu’elle ne leur gardait pas de rancune de leur désertion, sainte Thérèse intervint, termina par une heureuse solution un mois de longues négociations et fournit à dom Guéranger l’emplacement non encore arrondi du monastère futur. Toutes choses avaient été menées avec assez de secret pour que ces premières acquisitions n’éveillassent point l’attention publique. Lorsqu’elles furent connues, les conversations les interprétèrent à leur gré et en assignèrent diversement les buts: c’était une marquise de Marseille éprise du site de Solesmes, et qui, voulait s’y faire bâtir un château; après examen plus attentif, on conclut à un collège; l’idée d’un monastère ne vint que plus tard; on savait dom Guéranger si pauvre, et l’intervention du Midi était si évidente qu’on ne soupçonna d’abord aucune initiative plus voisine: l’absence de mademoiselle Bouly et de mademoiselle Bruyère compléta l’illusion; l’abbé de Solesmes n’avait aucun intérêt à la dissiper. Un architecte fut choisi en la personne de monsieur Duvêtre, d’Angers. Peut-être le cellérier de Saint-Pierre en éprouva-t-il un peu de chagrin: il se croyait architecte, et il avait, au cours de sa vie déjà longue, remué assez de moellons et de pierres pour se persuader que bâtir était de sa compétence. Nous devons reconnaître que la décision dont il souffrit fut sage: outre qu’elle assurait dès la première heure l’indépendance des deux monastères et la séparation réelle de leurs intérêts, elle épargnait encore au monastère nouveau l’interminable série des constructions, destructions, reconstructions où s’égarait trop souvent l’architecte écarté. Dès le 6 août un plan général était arrêté, et l’on pouvait aborder les questions de détail: le même jour les moines de Saint-Pierre étaient avisés du projet, le surlendemain Mgr Fillion venait à l’abbaye, recevait au parloir mademoiselle de Ruffo-Bonneval, et prenait ostensiblement la direction de l’œuvre naissante. L’abbé de Solesmes se dissimulait, mais son activité ne perdait pas un instant. Il avait convoité pour le premier établissement des futures moniales, une maison du bourg de Solesmes, dite maison Huré. «Le jour de l’Assomption de 1866 se trouvait à l’abbaye de Solesmes, en qualité d’hôte, un maître de pension de Paris, monsieur Huré. Dom Guéranger le traitait avec affection: son fils aîné avait embrassé la vie monastique. Il avait fait construire à Solesmes, afin d’y loger durant les vacances, sa très nombreuse famille, une maison, très simple mais spacieuse qui, d’après les coutumes du pays, a longtemps gardé son nom. Elle s’appelait la maison Huré. Après le dîner du jour de l’Assomption, dom Guéranger, pris d’une idée subite, entraîna monsieur Huré sous la grande charmille de l’abbaye, lui dit ses projets, et lui demanda s’il ne consentirait pas à lui louer sa maison où les futures moniales commenceraient leur postulat. Monsieur Huré avait une foi profonde: charmé et honoré d’être associé à une telle œuvre, il céda sa maison, pour tout le temps qui serait nécessaire, aux clientes de l’abbé de Solesmes, sans vouloir retirer une obole de son acte de surnaturelle charité. La «maison Huré» devint ainsi «Sainte-Cécile la Petite».(Vie de dom Guéranger, tome II, pp. 318-319). Un grave problème se trouvait ainsi résolu et la vie monastique, ou si l’on aime mieux, l’œuvre de l’éducation monastique première, fixée d’abord à l’automne de 1867, commencerait sans retard. Il fut concerté que la réunion aurait lieu le jour se sainte Gertrude, 17 novembre. Grand émoi à Marseille lorsque le bruit couru que nombre de jeunes filles de la société se préparaient à prendre si vite leur vol vers un lointain monastère: trois mois, c’était si peu de chose pour une décision si grave! Dans le Maine il était plusieurs jeunes filles pour qui trois mois étaient un long délai: telle était l’anxiété de leur attente, dans une vie de famille où elles avaient trop peu d’air pour vivre et trop d’air encore pour mourir. Entre les désirs des unes et les regrets des autres, Dieu, comme il advient souvent, prit une douce moyenne. Du loisir qui lui était ménagé encore, mademoiselle Bruyère usa pour écrire à l’évêque au sujet de sa vocation, et solliciter de lui, six jours avant d’avoir atteint sa majorité, l’honneur d’être accueillie dans la maison monastique dont il était réellement le fondateur. Il eût été imprudent pour elle de prendre part, le 8 octobre, en une splendide journée d’automne, à la bénédiction de la première pierre, accomplie très solennellement par Mgr Fillion. Dans l’alternative presque continuelle des crises de reproches, de froideurs calculées, de tendresses où s’étaient lentement écoulés ces derniers mois, sa présence à la cérémonie eût pris le caractère d’une bravade et presque d’un défi. Elle s’abstint. Mademoiselle Bouly et mademoiselle de Ruffo y assistèrent: Jeannette Martin et Anna Fresnay, les deux futures converses, y furent aussi: mademoiselle de Ruffo frappa la première pierre de deux coups, l’un en son nom, l’autre au nom de l’absente. Par une attention délicate qui le révèle tout entier, Mgr Fillion voulu dater du jour même où il avait béni cette première pierre, la lettre où il accueillait la demande de mademoiselle Bruyère, et avec l’habileté de son cœur, il dégageait l’abbé de Solesmes en attirant sur soi toute responsabilité: «Je serai heureux, lui disait-il, de vous compter parmi les âmes généreuses que Dieu a choisi déjà pour cette fondation. Vous trouverez dans la Règle de Saint-Benoît tout ce que vous offrait celle du Carmel, et peut-être encore quelque chose de plus conforme à vos désirs et à vos aptitudes. Bien que vous soyez disposée à tout quitter pour obéir à la voix de Dieu, vous laisserez à votre famille la consolation de penser que vous êtes tout près d’elle, et celle de conserver avec vous des relations qui lui seront précieuses.» Il eût été messéant de taire le nom de l’abbé de Solesmes; la réticence eût semblé calculée, aussi l’évêque ajoutait: «Ce ne sera pas un médiocre avantage pour vous de vivre sous la sage et intelligente direction qui a guidé vos premiers pas dans la perfection de la vie religieuse. C’est le 17 novembre, en la fête de sainte Gertrude que nos chères filles doivent se réunir à Solesmes.» Le 12 octobre vint, apportant avec lui la majorité, et rappelant au milieu même de ses tristesses, les joies ressenties cinq ans auparavant, joies que Dieu allait couronner bientôt. Après le déjeuner pris en famille, Mlle Bruyère se rendit à Solesmes, à pied, accompagné d’une femme de chambre, ajoutant trois lieues de marche à une lieue et demie qu’elle avait fournie le matin pour recevoir la Sainte Communion. Elle apportait à dom Guéranger une lettre fermée de madame Bruyère, où cette grande chrétienne donnait la mesure de sa foi: «Mon très cher Père, il y aura aujourd’hui vingt et un ans, tout en souffrant beaucoup, je remerciais le ciel dans l’espoir d’être bientôt mère. Aujourd’hui c’est une autre souffrance: elle est bien aiguë aussi, car il y aura bientôt séparation et déchirement. Cependant je rends aussi grâce à Dieu qui m’a laissé jouir pendant vingt et un ans du bonheur de posséder ma chère Cécile près de moi. Quelle édification pour mon âme! Et quelle douceur pour mon cœur. Pour moi l’heure du sacrifice sonnera cette nuit, je le sens: Cécile ne doit plus tenir à moi qui par un amour purifié et surnaturel. Elle le sent aussi, et quelque chose de sérieux et d’important règne sur toute la maison. Il peut se trouver une circonstance demain matin qui nous prive d’aller près de vous, c’est pourquoi je vous écris. Je sens très bien que la lutte sera terrible: mais je sais aussi que Notre Seigneur sera là . Pourtant vous me connaissez si lâche et si poltronne que vous ne vous étonnerez pas que la pensée de reprendre les scènes arrête les battements de mon pauvre cœur. Parfois il me semble que j’aimerais mieux être ensevelie sous les décombres d’une maison; mais je n’ai pas le choix, et il me faut affronter tout pour donner à ma chère enfant une nouvelle vie d’indépendance et de liberté, afin qu’elle puisse enfin suivre le chemin de la perfection par lequel Notre Seigneur veut la conduire. Je ne puis vous en dire davantage aujourd’hui, mon Père; je ne sais que prier pour demander le courage, et pour remercier de la grâce immense accordée à notre Cécile.» Cette année pour la première fois, l’anniversaire du 12 octobre ne fut pas fêté à Coudreuse. Il n’y eut pas même une allusion à une date autrefois si aimée. Sans doute l’affection paternelle se contenait pour ne pas précipiter une décision trop redoutée. Ce silence affecté voilait de l’embarras, de l’irritation, un espoir persévérant de reculer au moins l’instant fatal; mais c’était surtout la retraite et la ressource dernière d’une souffrance extrême, le refuge d’une tendresse qui jamais n’avait été plus vive et ne s’était plus témoignée qu’à cette heure même. Monsieur Bruyère n’avait pas pour porter sa douleur l’appui où se fille prenait l’énergie de dominer la sienne; tout en déplorant les excès d’une lutte où il voulait vaincre, nul ne pouvait méconnaître que le problème était vraiment insoluble pour lui, et que son cœur déchiré souffrait de la perte de sa fille aussi cruellement qu’il faisait souffrir. Vers la fin d’octobre, il crut l’heure venue de tenter un dernier effort pour reconquérir son bien. Dans un exposé écrit, de forme toujours modérée et affectueuse, mais qui parfois prenait contre l’abbé de Solesmes les allures d’un réquisitoire, il rappela à sa fille le souvenir des douces années d’autrefois, le charme d’une affection qui n’avait pas connu de nuage et n’avait cessé de grandir avec sa durée. C’était le point sensible, et il le savait bien: il n’ignorait pas que sa fille eût donné sa vie pour ramener à Dieu l’âme de son père, et que cette seule considération pouvait la fléchir. Sans humilier l’autorité paternelle, il l’inclinait pourtant devant l’enfant aimée et lui tendait la main. A ce long plaidoyer qui lui avait été par sa mère remis le soir, Cécile émue et brisée ne put, malgré son effort, répondre sur l’heure: elle adressa une prière aux anges et s’endormit. Le lendemain à deux heures, elle s’éveilla, et sous la bénédiction de Dieu, répondit par une longe lettre pleine de douceur, de fermeté, de filiale tendresse aux reproches et aux adjurations de la veille. On dirait que les pages en ont été écrites avec de la pure lumière. Selon l’expression de madame Bruyère: «Elles descendirent sur le cœur de son pauvre père comme une douce rosée. Il tremblait d’ouvrir la réponse et me dit après l’avoir lue: j’y ai trouvé non la joie, non le désespoir, mais la certitude que je devais me soumettre et respecter les tendances d’une telle âme. Il faut, ajoutait-il, qu’elle s’assure si elle pourra supporter cette vie, et qu’elle nous promette de revenir si elle s’est trompée sur sa vocation. Si elle s’y trouve heureuse, je demanderai à Dieu force et courage. Jamais la place qu’elle laisse vide dans mon cœur ne sera comblée, mais je sais qu’elle m’aime et qu’elle fait un sacrifice en nous quittant. Ensuite il a dit à sa fille: Reste avec nous jusqu’au 15 novembre, ta mère te conduira, et si je me sens assez de force, je t’accompagnerai. Je ne garde rancune contre personne, je te le promets, je t’en donnerai la preuve.» (madame Bruyère à dom Guéranger, 30 octobre 1866). Ces heureuses dispositions ne durèrent pas. Sous l’influence de ces mêmes pressions extérieures auxquelles nous avons fait allusion déjà , Mr Bruyère revint à son dessein premier de faire obstacle à la vocation de sa fille. Il écrivit à l’évêque, pour en appeler à lui des décisions de dom Guéranger, et lui représenter, sous des termes qui contenaient une menace à peine voilée, que toute sa famille, dont plusieurs membres jouissaient d’une haute influence, était ouvertement hostile à la vocation de son enfant et déterminée à s’y opposer par tous les moyens. Madame Bruyère ne fut pas épargnée: une fois de plus elle fut rendue responsable de l’éducation et de la direction d’esprit donnée à sa fille. L’abbé de Solesmes ne fut pas ménagé non plus. L’évêque eut sa part: la lettre par laquelle il avait accueilli mademoiselle Bruyère comme postulante serait communiquée au comte Mallet et livrée au ministre, qui saurait s’opposer à la création du nouveau monastère. Une effrayante perspicacité portait monsieur Bruyère à choisir très précisément les points qui pouvaient être les plus sensibles. Très capable de porter sans faiblir une colère qui n’eût menacé qu’elle seule, la pauvre enfant était en proie à une terreur indicible lorsqu’elle voyait sa résolution menacer tout à la fois et l’âme de son père, et la vie de sa mère, et l’abbé de Solesmes. L’heure politique était sombre; la vie religieuse, la vie de Solesmes surtout n’avait à espérer aucune faveur. Dom Guéranger demeurait incapable de transiger dans une question où les droits de Dieu lui semblaient engagés. D’ailleurs il ne croyait pas à la réalité des menaces: «Il est bien difficile, disait-il en souriant, de rien faire dans une telle conjoncture. L’État ne saurait se rendre responsable des filles majeures: il aurait trop à faire. Le procès en séparation? Aucun tribunal ne saurait admettre une cause là où il n’y a pas de délit: c’est une mauvaise plaisanterie.» C’est ainsi que parlent ceux qui sont hors de la mêlée. Peut-être Cécile avait-elle un sens plus exact du péril: ce qu’elle aimait était cruellement menacé. Tout semblait se voiler à ses yeux. Il n’est pas sans exemple que Dieu se retire aux heures les plus terribles, livrant l’âme à l’agonie, à l’absolue solitude, à cette forme de détresse où la pauvre créature, traquée sans merci, s’étonne de vivre et où sa prière n’est plus qu’une plainte. «Vous dirai-je maintenant, mon Père, ce que je suis et ce que je sens. C’est inouï. La peine extérieure n’est rien auprès de la torture morale. Je ne puis plus ni prier ni pleurer; je ne sais même plus si j’agis pour une bonne cause, et ne puis me figurer ma vie future qu’avec un dégoût accablant. Puis le démon me souffle aux oreilles que si j’avais bien agi, Notre Seigneur me serait venu en aide, mais qu’il m’abandonne, et que je ne pourrai jamais seule accomplir tant de travaux; que c’est folie d’entreprendre plus qu’on ne peut faire, et que j’aurais dû me contenter, puisque même dans le monde j’étais à Dieu. Puis il touche les fibres les plus délicates de mon âme en me répétant que jamais plus je ne reverrai mon père; et ce jamais que vous comprenez, ressemble à un trait aigu.» Il eût manqué quelque chose à cette souffrance, si la détresse, la solitude de l’âme n’avait été plus complète encore. Dieu y mit la dernière main. L’abbé de Solesmes était convaincu que ce drame douloureux devait être abrégé par pitié pour tous. Il avait moins souci de lui-même que des droits de Dieu, des intérêts de l’âme; et au milieu de ces crises renaissantes, il tremblait pour la santé de l’enfant qui en portait tout le poids. Aussi avait-il conseillé une retraite à la Visitation du Mans, où Cécile accueillie dans une communauté amie eût attendu la date fixée pour l’entrée dans le nouveau monastère. Il y avait grande sagesse dans ce projet, qui était appuyé par Mgr Fillion, et peut-être le fait accompli eût-il coupé court à toutes instances nouvelles. Mlle Bruyère ne consentit jamais à s’y résoudre. Pour la première et unique fois de sa vie elle discuta avec dom Guéranger et se déclara prête à boire l’amer calice jusqu’à la lie. Il ne lui convenait pas d’être épargnée de la sorte, ni de délaisser sa mère et sa sœur avant l’heure fixée. Dom Guéranger s’inclina devant cette fière et sage résolution: «Toutes choses sont désormais sous votre responsabilité, écrivait-il, j’ai fait ce que j’ai pu.» Lentement, au milieu de perpétuels qui-vive, les derniers jours s’écoulèrent. Pendant que mademoiselle de Ruffo et mademoiselle Meiffren prenaient possession de Sainte-Cécile-la-Petite, afin de pouvoir y accueillir à toute heure celle qu’à toute heure on attendait avec anxiété. Le lundi 12 novembre, il fut entendu que le lendemain, pendant que monsieur et madame Bruyère et leur seconde fille se rendraient ensemble à la Grange, une amie, Mlle de La Corbière , accompagnerait Cécile à son départ pour Solesmes. La soirée s’écoula calme, paisible, douloureuse: les habitudes de la famille n’y furent modifiées en rien. Monsieur Bruyère parut un peu apaisé; il questionna sa fille sur la fondation. On sentait qu’à dessein les paroles demeuraient superficielles comme si elles eussent redouté de toucher aux pensées secrètes. Le bonsoir accoutumé fut échangé avec l’accent de tous les soirs, sans une trace extérieure d’émotion. Au dehors la tempête faisait rage; on put craindre que l’état des routes ne permit pas l’excursion et le départ du lendemain. Mais vers le matin toutefois l’ouragan se calma et fit place à une radieuse journée d’hiver. L’émotion de monsieur bruyère fut extrême à l’heure des adieux: pourtant ses lèvres ne laissèrent échapper aucun murmure, comme si son âme apaisée enfin avait rendu hommage à la décision de sa fille. Il la bénit, l’embrassa une fois encore en lui disant que cette peine était la première qu’elle lui eût causée; puis pour atténuer même ce reproche: «Je sais bien, lui dit-il, que tu ne fais qu’obéir à une voix que tu penses être celle de Dieu.» Avec une tranquille fermeté madame Bruyère entraîna son enfant dans sa chambre: ensemble elles dirent le Te Deum, quelques instants après la voiture s’ébranla, entraînant monsieur et madame Bruyère et leur fille Lise dans la direction de la Grange. A son tout, Cécile Bruyère sortit de Coudreuse, sans regarder en arrière, désireuse de silence, avide de solitude; elle écarta les dévouements qui s’offraient à elle et prit seule le chemin de l’église de Chantenay, puis de Solesmes. Le cheval ayant refusé ses services, on fit à pied la distance qui sépare Juigné de Solesmes; mesdemoiselles de La Corbière portaient la petite valise de leur amie. Toutes se rendirent aussitôt à Sainte-Cécile-la-Petite. Quand mademoiselle de Ruffo entendit sonner, elle regarda et eut un cri: «C’est elle!» Oui c’était bien elle. Tout le monde était au petit monastère pour la recevoir: mademoiselle Bouly, mademoiselle Meiffren, mademoiselle de Ruffo; dom Guéranger averti ne tarda pas à venir bénir son enfant. On n’avait pas de temps à perdre en effusions: la vie monastique devait commencer le lendemain; les quatre postulantes se mirent avec ardeur à essuyer et à organiser leur maison: elles n’interrompirent leur travail que vers le soir pour assister dans l’église abbatiale de Saint-Pierre aux secondes vêpres des Saints de l’Ordre, aux vêpres des défunts, à complies où, après l’aspersion des moines, elles reçurent à leur tour l’eau bénite. L’abbé de Solesmes était rayonnant de joie: l’œuvre tant aimée allait s’épanouir enfin: elle lui était chère en proportion de tout ce qu’elle lui avait donné à souffrir.
|
|||
| Mise à jour le Jeudi, 30 Avril 2009 13:45 |





