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Vie de Mme Bruyère, Ch. 3, 1866 - 1868 PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Administrator   
Lundi, 27 Avril 2009 15:14

chapitre III



1866 – 1868





Le travail des premiers jours fit diversion à tous les souvenirs du passé. Grâce à l’activité ingénieuse de mademoiselle de Ruffo, guidée par l’expérience de dom Guéranger, la maison Huré avait été distribuée, aménagée, pourvue de tous les organes et offices intérieurs requis pour la vie monastique: oratoire, chapitre, cellules, salle de travail, réfectoire, parloirs même, rien n’y manquait: c’était un monastère en miniature, mais c’était un monastère. La clôture avait été établie, et fut religieusement, même jalousement observée. Là toutefois on n’avait encore que le cadre matériel: les postulantes réunies par leur vocation commune apportaient sans doute avec elles une admirable bonne volonté, et le désir de profiter de tous les enseignements de dom Guéranger; mais elles avaient tout à apprendre et n’étaient initiées à aucunes des coutumes traditionnelles, à aucune des obligations intérieures de leur vie. Mademoiselle de Ruffo, mademoiselle Bouly, plus mêlées à la vie bénédictine, pressentaient sans doute ce qu’était l’office divin: mais le bréviaire et les abréviations de l’Ordo demeuraient des hiéroglyphes pour mademoiselle Bruyère et mademoiselle Meiffren. L’abbé de Solesmes estimait avec prudence que l’office divin ne pourrait être célébré en entier que six mois plus tard: l’empressement et l’intelligence des futures moniales lui firent une joyeuse déception.

Jeannette Martin et Anna Fresnay arrivèrent fidèlement au jour fixé, le 15 novembre. Le soir, dans une longue conférence de près de deux heures, l’abbé de Solesmes voulut initier les futures moniales à la cérémonie pontificale du lendemain: la consécration de l’autel dédié, dans l’église abbatiale, à la martyre romaine, sainte Cécile : toute la petite communauté y avait sa place de droit. Elle suivit avec un pieux intérêt le détail d’une fonction liturgique que l’abbé avait ainsi commenté d’avance. Dès le soir du 16 commença leur postulat. Elles entrèrent en clôture, dépouillèrent ce qu’elles avaient gardé encore de la toilette mondaine, se revêtirent d’une robe noir très simple, avec un large manteau pour le chœur, prirent le bonnet noir, et attendirent l’abbé de Solesmes qui devait organiser la maison et y établir les premières règles de l’observance.

Vers une heure et demi de l’après midi, la sonnette de la porte extérieure se fit entendre: dom Guéranger entra. Il tenait une feuille de papier à la main, visiblement ému. La prière terminée, il détermina l’horaire de la journée monastique ordinaire, et imposa à chacune des sœurs son nom de religion: à dater de ce moment mademoiselle de Ruffo s’appela sœur Gertrude, mademoiselle Meiffren, sœur Scholastique, mademoiselle Bruyère sœur Cécile, mademoiselle Bouly sœur Agnès.

A travers l’humilité des formes extérieures son âme semblait pressentir le lendemain de cette œuvre où il mettait la première main: à mesure qu’il avançait dans son explication, la voix d’abord recueillie, devenait solennelle. Son clair regard évitait avec une sorte d’affectation de se porter sur sœur Cécile; elle s’en aperçut, y crut voir un reproche et se sentit gagnée par un inexprimable malaise:

«Maintenant, mes très chères filles, disait l’abbé, il importe de constituer votre petite réunion et d’y distribuer les emplois. Chacune de vous doit être prête à tout ce que l’obéissance lui imposera. Nous devons d’abord nommer une supérieure à qui vous vous soumettrez avec amour, et celle qui sera désignée exercera son office avec humilité, sans croire qu’elle doit à une supériorité quelconque le fait d’être placée au dessus de ses sœurs. Dieu n’a point de compte à rendre dans le choix de ceux qu’il fait dépositaires de son autorité; en somme ce n’est pas un honneur qu’il impose, c’est un acte d’amour qu’il sollicite. Lorsque Notre Seigneur, Prince des pasteurs, choisit saint Pierre pour le mettre à la tête de son Église, il lui demanda: Pierre m’aimes-tu? – il ajouta même: m’aimes-tu plus que les autres? Après en avoir reçu l’assurance des lèvres de Simon, il lui confia ses brebis. En vertu du pouvoir qui m’a été donné sur vos âmes, j’ai résolu de remettre le gouvernement de la maison sœur Cécile Bruyère que vous considérerez désormais comme votre supérieure.»

Après la pose d’un instant qui ne laissa à sœur Cécile, étourdie de ce coup inattendu ni le loisir d’accepter ni celui de se récrier, dom Guéranger donna à sœur Gertrude l’office de cellérière, à sœur Scholastique l’office de dépositaire et d’infirmière, à sœur Agnès celui de sacristine et la direction des converses. Les deux converses prirent le nom, Jeannette Martin de sœur Apolline, Anna Fresnay de sœur Colombe.

Au milieu de ces règlements divers, l’heure des vêpres était venue: elles furent présidées par la nouvelle supérieure, psalmodiées pour la première partie, chantées à partir du capitule, terminées par l’antienne à la Sainte Vierge: l’office des vêpres est de forme relativement simple, tout alla fort bien: dom Guéranger triomphait. Peut-être la joie commune avait-elle besoin d’être tempérée: Dieu y pourvut. Déjà au cours de la consécration du calice qui devait servir le lendemain, il était survenu un petit désastre. On avait disposé dans l’étroit oratoire, sur un petit autel, une corbeille de porcelaine contenant les dernières roses de lée. Il n’y a pas de roses sans épines: les épines de ces dernières roses s’attachèrent au manteau de sœur Cécile. Elle fit un mouvement: les épines entraînèrent les roses, les roses entraînèrent la corbeille qui se brisa en mille pièces. Les sœurs s’efforcèrent de pallier l’aventure: dom Guéranger eut un premier mouvement: «Petite maladroite!» mais il se contint. Il y aurait eu cruauté à insister après les sacrifices exigés au cours de cette longue après-midi. L’auteur du méfait involontaire faisait, comme on pense, triste figure: elle dissimula sa souffrance trop réelle et ses larmes dans un sourire: «Voilà, dit-elle, mon premier acte d’autorité.» La journée ne devait pas s’achever sur cette mésaventure.

Dom Guéranger se retira et y laissa les sœurs à elles-mêmes pour l’office de complies qui est de contexture facile. Il revint pour les matines. Le Saint Sacrement n’était pas dans l’oratoire; l’abbé de Solesmes pouvait donc donner à la petite communauté, à haute voix, toutes les indications nécessaires. Elles ne devaient pas être superflues, les matines ont un dessin plus compliqué que les offices du jour, et sœur Gertrude était, nous l’avons dit, la seule qui eût, avec l’usage du bréviaire, une vague connaissance du latin. Sœur Cécile n’ignorait ni son paroissien, ni l’Année liturgique, mais elle était absolument novice dans le détail pratique de l’office auquel elle devait pourtant présider. Sans doute quelques renseignements préliminaires avaient précédé; peut-être avaient-ils été incomplets, incompris, oubliés; les travaux d’aménagement avaient réclamé le temps de toutes; la journée avait été dure, l’attention peut-être était émoussée, le soir, par la succession vraiment tragique des événements de ce premier jour; la timidité, le manque d’habitude devaient fatalement amener des surprises. Pourtant l’office commença bien; l’invitatoire, la psalmodie furent dit de façon à peu près irréprochable, le Pater fut annoncé régulièrement, terminé de même: au moment de passer aux leçons du premier nocturne, il se fit un grand silence. Dom Guéranger se pencha vers la balustrade qui séparait le chœur de l’oratoire, et avec une douceur extrême dit à sœur Cécile: «Dites l’absolution, mon enfant.» Ce mot d’absolution troubla la pauvre présidente, qui, au milieu même de toutes les surprises de la journée ne se trouvait pas préparée à ce mystère sacramentel: alternativement ses regards allaient de son bréviaire à dom Guéranger, sans parvenir à comprendre. Dom Guéranger insista: «Mais dites l’absolution.» C’est en voyant que sœur Cécile ne comprenait pas du tout que dom Guéranger comprit enfin, et il ajouta l’indication: «Au commencement du bréviaire.» Sœur Cécile n’ignorait peut-être pas que les formules d’absolution qui achèvent la psalmodie se trouvent en effet aux premières pages du bréviaire, mais par une sorte de moquerie cruelle, les choses ne se présentent jamais lorsque nous en avons besoin; elle chercha, feuilleta et ne trouva nulle part la formule de cette insaisissable absolution. A la vue de sa pauvre enfant noyée dans son bréviaire, dom Guéranger eut une exclamation désespérées: «Mais elle ne saura jamais se tirer de l’office!» Le secours vint de sœur Gertrude, qui prête déjà à lire les leçons, vint, prit le bréviaire, désigna l’absolution du Ier nocturne qui fut enfin récitée. La lectrice s’inclina ensuite et dit: «Jube Domne benedicere.» Nouveau silence. Dom Guéranger vint à la rescousse: «Mais donnez donc la bénédiction!» Sœur Cécile crut alors que la terre s’entrouvrait: elle n’avait pas protesté contre la charge de supérieure qu’on lui imposait, mais il lui sembla pour le coup qu’on abusait de sa docilité. Dom Guéranger répété: «Au commencement du bréviaire.» Sœur Cécile retourna au commencement du bréviaire, là où elle avait trouvé d’abord l’absolution, et, s’armant d’énergie, elle répondit à l’unique Jube Domne benedicere, par la série complète des quatre bénédictions du Ier nocturne, se demandant peut-être si l’obéissance ne l’obligerait pas ensuite à monter à l’autel.

A distance ces détails font sourire, et la petite communauté s’en égaya longtemps, mais sur l’heure l’incident était douloureux, vraiment dramatique, et la pauvre supérieure ne riait pas du tout: elle contenait ses larmes. Dans un mouvement de paternelle pitié, dom Guéranger arrêta ce premier office au premier nocturne; Le Te Deum fut récité, l’Évangile lu par la supérieure. Les petites surprises du début n’empêchèrent pas dom Guéranger de se déclarer satisfait de ces premières heures de vie monastique: toutes les sœurs apportaient à recueillir son enseignement avec tant de soin, d’attention et de docilité. Dans tout le règlement d’ensemble, dressé dès la première heure et dont les dispositions firent ensuite la base des constitutions définitives, un seul point fournit matière à une réclamation respectueuse. En donnant à sœur Cécile le titre de supérieure, l’abbé de Solesmes avait ajouté que s’il désirait qu’elle eût pour ses sœurs un cœur tout maternel, il trouvait néanmoins prématuré que le nom de mère luit fût décerné: aussi longtemps qu’elle serait postulante, elle serait appelée sœur supérieure. Cette appellation déplut: les trois sœurs protestèrent à dom Guéranger que depuis longtemps déjà dans leur cœur elles décernaient le nom de mère à sœur Cécile et le prièrent de permettre que, selon la sainte Règle, leur voix fût d’accord avec leur pensée. Dom Gué ranger écouté les réclamantes, entendit leurs raisons mais ne s’y rendit pas. L’ordre de la journée monastique fut fixée une fois pour toutes; il n’a jamais été interrompu. L’horaire, le travail, le silence monastique, les parloirs, les jours de jeûne et d’abstinence, tout le cadre de la vie bénédictine fut dessiné avec la sobriété et la précision qui étaient chez l’abbé de Solesmes le fruit d’une haute expérience: il n’y eut pas de tâtonnements, pas d’hésitations, pas de retouches: dès le premier jour l’observance fut fixée, l’allure du monastère naissant assurée, comme s’il eût hérité déjà de l’expérience de son fondateur.

C’est le 17 novembre au matin, un samedi, que le Seigneur prit possession de l’oratoire de la maison Huré. A neuf heures on récita tierce, le père abbé assisté de dom Logerot dit la messe conventuelle où toutes les sœurs communièrent; le Très Saint Sacrement fut placé dans le tabernacle; dès lors le monastère avait son vrai centre et le cœur de sa vie.

Pour compenser les tristesses de la veille, Dieu permit que Mme Bruyère et sa fille Lise vinssent dans l’après-midi; et le soir, dom Guéranger inaugura la conférence spirituelle: le cercle de la journée monastique s’achevait: et la joie de toutes eût été achevée si, à cette première réunion de moniales, n’avait manqué une des sœurs toujours retenue dans sa «prison mamertine», celle qui devait porter le nom de Mechtilde, mademoiselle Honorine Foubert. Les lettres, qui lui portaient l’écho de ces premiers jours, lui apportaient ensemble de la joie et des regrets:

«Ma bonne petite sœur, lui écrivait sœur Cécile, hâtez par vos désirs l’heure de la réunion: notre joie sera augmentée de toute la vôtre, car nous n’avons qu’un cœur et qu’une âme.» (17novembre 1866).

Les mésaventures qui avaient signalé le premier office de matines ne se renouvelèrent plus; le 18 novembre, les trois nocturnes de saint Odon furent psalmodiés en entier. Le défilé des difficultés premières était franchi avec honneur. Cette bravoure de ses filles encouragea l’abbé de Solesmes: le soir, à la conférence, il les initia pour le lendemain à prime, à la lecture du martyrologe. On fit ainsi, pied à pied, sans jamais revenir en arrière, la conquête de tout l’office monastique; au lieu d’exiger des mois, l’apprentissage se fit en quelques jours. Le 20 novembre vit commencer à prime la lecture de la sainte Règle: le même jour fut promulgué la loi du silence, hors les récréations. Le lendemain était fête de la Présentation de Notre Dame; les premières vêpres furent chantées à partir du capitule, et à matines le Te Deum fut chanté aussi. Chacun de ces petits accroissements constituait un triomphe. Ce fut bien mieux encore pour la fête de sainte Cécile, patronne de la maison nouvelle. Il y eut salut pontifical. Toute la pompe liturgique de la solennité se déploya de son mieux dans l’oratoire minuscule. Le parloir avait été converti en sacristie; le prélat, le diacre, le sous-diacre, les chapelains y tenaient à grand peine; les quatre pas qui séparaient de l’autel la sacristie improvisée se firent lentement, en procession, comme dans une cathédrale de quelques pieds carrés, avec thuriféraires, acolytes, maître des cérémonies: le peuple fidèle était représenté par sept ou huit assistants, très intéressés, comme on pense, très à l’étroit aussi. Mais la joie de dom Guéranger transfigurait ces modestes débuts; c’est avec l’accent d’une joie peu contenue qu’il en donnait, le soir, la description au cardinal Pitra.

Il y eut des surprises au milieu de ces joies. A la conférence du soir, après avoir parlé aux moniales de leur patronne, il leur apprit que le lendemain il devrait se rendre au Mans pour recevoir une profession, et qu’il ferait par conséquent défaut pour la conférence, «ce sera, ajouta-t-il, la sœur supérieure qui la fera.» Sœur Cécile se persuada que ce n’était sur les lèvres du père abbé que plaisanterie, et lorsque la réunion conventuelle fut terminée, pour ne rien faire d’elle-même, elle demanda à dom Guéranger de son ton le plus naturel quelle lecture il faudrait faire le lendemain.

«Mais, ma fille, demain, jour de sainte Cécile, vous ne lirez rien du tout, vous direz à vos sœurs quelques mots sur sainte Cécile.»

Et devant l’effroi visible de la supérieure:

«Oh! rassurez-vous, lui dit-il, on ne vous demande rien d’éloquent; un entretien familier seulement. Aussi bien, il faut vous y habituer: je ferai des absences, j’aurai du travail urgent; toutes les fois que je ne pourrai venir, l’office de la conférence vous reviendra.»

Sœur Cécile avait vingt et un ans, n’était aucunement préparée à ce qu’on lui ordonnait, et les événements des derniers jours semblaient avoir ruiné chez elle toute initiative et tout ressort. Enfant encore, elle avait lu la vie de madame Louise de France. Il était fait allusion aux avertissements que, comme prieure, elle adressait à ses filles. D’un mouvement brusque et presque indigné elle avait fermé le livre en disant:

«Il est ridicule qu’une femme prêche; si je savais devoir être prieure, je ne me ferais pas carmélite.»

Elle n’est pas la seule qui se soit laissé prendre au trébuchet. Mais ce que sœur Cécile trouvait autrefois ridicule chez madame Louise de France, elle le trouvait plus ridicule chez elle-même. Toutefois la réponse de dom Guéranger avait été faite sur un ton qui n’autorisait pas de réplique: il ne lui restait qu’à obéir. Et c’est alors seulement qu’elle se prit à mesurer l’étendue du devoir qui lui était imposé. Une lecture à haute voix devant ses sœurs, une prière à réciter était une épreuve; car d’entendre dans le silence de toutes le son se sa seule voix lui causait de l’effroi: mais un monologue, un monologue d’une demi-heure, quel supplice! Aucun loisir de lire et de s’inspirer ailleurs, aucune liberté pour écrire et se déterminer quelques points de repère où s’attacherait sa pensée; lorsqu’elle s’appliquait à recueillir quelques idées, elle ne trouvait en elle que le vide. Au milieu de ce trouble, le jour de sainte Cécile, l’heure de la conférence vint: la pauvre supérieure obéit, non sans un effort surhumain: les sœurs converses assistent à la conférence les jours de fête, et en feignant s’adresser à elles, elle parvint à se contenir et à fournir sa demi-heure de conversation spirituelle.

Seulement le lendemain l’abbé de Solesmes n’était pas rentré encore, les sœurs converses étaient absentes, et l’auditoire composé exclusivement de personnes auxquelles sœur Cécile se croyait inférieure en tous points. L’obéissance devint beaucoup plus difficile la prière terminée, elle essaya de dire quelques mots; elle balbutia et prit peur: la gorge se serra, les larmes vinrent aux yeux et tout s’acheva dans un sanglot. La conférence ne fut pas perdue pour autant car le sanglot fut contagieux; de voir pleurer leur mère, les moniales se mirent à pleurer aussi: on y employa toute la demi-heure. Sœur Cécile n’essaya pas de ressaisir la parole qui avait fui, si ce n’est pour demander à ses sœurs pardon de sa sottise. Elle fit la prière. La récréation fut aussi gaie que la conférence avait été tragique: on rit de fort bon cœur de l’incident qui ne se renouvela plus. La jeune supérieure n’avait pas eu le loisir, en la surprise du premier jour, de protester contre l’office de supérieure: elle ne s’efforça pas plus de se dérober au devoir de la parole. Et ce silence de la petite muette qui accueillait tout sans rien dire, finit par intriguer dom Guéranger qui interrogea:

«Étrange fille que vous êtes, lui dit-il un jour à brûle pourpoint, vous ne m’avez jamais dit un mot de vos dispositions depuis que je vous ai mise à la tête de la maison: présidences, conférences, supériorité, vous avez accueilli tout cela sans mot dire. On eût dit que vous trouviez cela tout naturel.

—Est-il possible, mon Père, fut-il répondu, que vous vous soyez mépris à ce point? Je n’ai rien dit parce que j’ai voulu obéir malgré tout et que j’avais vraiment trop à dire.»

Elle livra alors le secret des répugnances qu’elle avait eues jusque là. Une fois de plus il mesura la méprise où l’avait engagé le silence de sa petite muette; mise en demeure de s’expliquer, elle le fit cette fois avec une telle abondance de raisons et une expression si accomplie de son incapacité qu’il dut lui imposer silence en lui assurant que si il lui avait confié la supériorité, c’était à son corps défendant et parce qu’il avait jugé en conscience que le Seigneur le voulait ainsi.

La jeune supérieure ne fut pas la seule à s’étonner de son élévation prématurée: la société mondaine se scandalisa. Il est rare que les personnes du monde soient compétentes, et qu’elles puissent même pressentir les circonstances de fait qui ont déterminé une décision de cette nature: elles n’évoquent pas moins au tribunal des salons les causes qu’elles ne connaissent pas. Quelques années auparavant lorsque l’abbé de Solesmes avait placé mademoiselle Paule de Rougé à la tête de sa petite congrégation, la personne qu’il avait élue avait pour elle le prestige de l’âge, de la naissance, et d’une vertu éprouvée: comment se demandait-on, avait-il pu se méprendre au point de donner à ce monastère commençant une supérieure de vingt et un ans, sans expérience, sans titre, sans aucune aptitude à enseigner les devoirs d’une vie qu’elle ignorait elle-même. L’abbé de Solesmes répondait en souriant que le défaut de l’extrême jeunesse est de ceux qui se corrigent chaque jour, et attendait. Avec sa rare expérience des œuvres et des âmes, avec la connaissance personnelle qu’il avait de la jeune supérieure, l’évêque du Mans était plus rassuré.

«Ma très chère fille en Notre Seigneur, lui écrivait-il, ma bénédiction vous a précédée à Solesmes, elle vous a accueillie à votre entrée dans notre chère maison de Sainte-Cécile, elle vous accompagnera dans la charge que Notre Seigneur vous a imposée et qu’il vous aidera à remplir pour sa gloire et le bien de vos sœurs. Je ne saurais vous dire combien je suis heureux de voir naître à l’ombre de l’abbaye un couvent de bénédictines qui puiseront dans les lumières et l’expérience du révérendissime père abbé le véritable esprit de saint Benoît pour le transmettre aux générations qui les suivront. Ce qui manque à notre temps, ajoutait l’évêque, ce n’est pas l’action, ce n’est pas la charité qui se dépense dans les œuvres extérieures, mais celle qui se consume dans le sacrifice et la prière: ce sont les âmes qui, fermées comme l’encensoir du côté de la terre, sont ouvertes du côté du ciel et y font monter continuellement le parfum de leurs vœux et de leurs hommages: quasi thus ardens in igne. Béni soit Dieu de ce qu’il a bien voulu choisir quelques unes de ces âmes et les réunir sur le sol de notre diocèse comme un aimant qui en attirera beaucoup d’autres. C’est une des plus douces joies de mon épiscopat. Au milieu des difficultés et des peines inhérentes à une charge si au dessus de mes forces, j’aimerai à penser à ma chère famille de Solesmes et à compter sur son appui auprès de Dieu. Marchez généreusement, ma chère fille, dans la voie qui vous est ouverte et où vous devez précéder vos sœurs. C’est la voie des conseils évangéliques: Notre Seigneur déclare qu’elle est étroite et ardue, mais vous y marcherez à sa suite, et sa grâce vous fera courir à l’odeur de ses parfums. Vous avez le bonheur de vivre avec Lui, sous le même toit: traitez avec Lui comme avec un ami, comme avec votre céleste Époux, et il sera toujours votre lumière et votre force. En lui vous trouverez votre sagesse, et sa grâce s’ajoutera à votre parole pour la faire pénétrer dans les âmes et la rendre féconde.»

«Je n’ai jamais tenté de faire quelque chose pour Dieu, disait souvent l’abbé de Solesmes, sans l’avoir expié par une dure épreuve.»

Presque aussitôt après la création première de Sainte-Cécile, cette loi de sa vie trouva son application. Il avait repris les conférences et s’appliquait à établir l’observance traditionnelle, à en donner les raisons et l’intelligence: dans la vie bénédictine chaque jour a sa physionomie propre qu’il emprunte au saint ou au mystère, à l’enseignement spécial donné ce jour-là par la liturgie de l’Église; dom Guéranger s’appliquait à la mettre en pleine lumière. On eût dit qu’il ajournait tout autre travail plus étendu et plus suivi jusqu’à l’arrivée de la cinquième postulante: Mlle Foubert retenue encore mais attendue de jour en jour. Tout allait pour le mieux grâce à la docilité et à l’attention de toutes, lorsque le travail de cette éducation monastique fut soudain interrompu. Le mois de novembre n’était pas achevé encore, la vie de dom Guéranger nous l’a appris déjà, lorsqu’un jeune homme de Laval, nommé Ledru, venu à l’abbaye pour y faire sa retraite, y apporta le germe de la petite vérole. On l’isola dès que l’on pu reconnaître le caractère contagieux de sa maladie: un des infirmiers du monastère, dom Armand Michelot, se dévoua à lui, l’entoura de soins et l’amena à la parfaite convalescence. Quelques jours s’écoulèrent, et il semblait que tout péril fût conjuré: le jour de l’Immaculée Conception, dom Michelot fut atteint avec une violence extrême et mourut. Le jour des funérailles, dom Guéranger à son tour ressentit un malaise d’un instant qui disparut grâce à des soins immédiats.

L’Avent se poursuivit: Noël vint avec ses joies surnaturelles qui se doublèrent cette année du bonheur de les goûter loin du monde dans une sainte et douce fraternité. Au monastère il n’existe pas à proprement parler de nuit de Noël: l’office des matines commence à dix heures du soir pour s’achever à minuit. A la messe de minuit eut lieu la communion générale; les laudes de Noël furent chantées ensuite, et, en allant prendre quelques heures de repos, les sœurs se promettaient d’être debout pour réciter prime et assister à la messe de l’aurore. Elles avaient compté sans la fatigue: à l’heure de prime, nulle ne reprit conscience: nulle même n’entendit la sonnerie discrète qui les appelait à la messe de l’aurore; il était sept heures et demie lorsque l’un d’elles s’éveilla enfin, avertit ses sœurs: toutes confuses elles se rendirent au chœur pour psalmodier prime. Dom Guéranger ne voulut point qu’on eût le chagrin d’un contretemps dont il ne fit que rire; il avait trop éprouvé la générosité de ses moniales pour leur savoir mauvais gré de leur retard, et la première fête de Noël au monastère nouveau n’eût pas été voilée même d’une ombre si dans les heures de l’après-midi, la nouvelle ne s’était répandue que le révérend père dom Couturier était atteint lui aussi de la petite vérole.

Le fléau n’avait donc pas disparu, sa retraite d’un moment n’était qu’une feinte; il était toujours là guettant ses victimes et frappant au point sensible. Le surlendemain de Noël dom Guéranger fut de nouveau pris de malaise, lutta courageusement jusqu’au 30 décembre où, en proie à une fièvre violente, il fut contraint de garder le lit. L’année se terminait durement. L’anxiété fut grande dans les deux monastères: c’était trop pour Saint-Pierre de n’avoir ni prieur ni abbé: nous devons mesurer la crainte des moines à la vénération et à la charité dont ils entouraient l’un et l’autre malade. Mais dans le petit monastère qui n’avait pas encore deux mois et reposait tout entier dans la main de l’abbé, la douleur et la terreur furent extrêmes; toutefois la confiance surnaturelle fut plus haute encore. Les moniales espérèrent contre toute espérance, et, devant toutes les angoisses du présent et de l’avenir, se retranchèrent dans la foi. Dieu les soutint. Car elles étaient vraiment seules, et au milieu du désarroi où se trouvait près d’elle l’abbaye mère, elles le comprenaient trop bien, nul ne pouvait les aider d’un conseil ni d’un avis: les nouvelles leur parvenaient incomplètes, les recommandations étaient contradictoires. Au gré des uns qui s’autorisaient des dires du médecin, il fallait respecter le repos du père abbé; selon les autres dom Guéranger s’inquiétait de leur silence. En dépit de la fièvre et du délire Dieu voulut sans doute que l’appui leur vint de cette même petite cellule où leur père aimé se débattait entre la vie et la mort. Il y eut à cette heure-là au milieu du va-et-vient des nouvelles contradictoires et quelquefois des interventions sans mandat, telles prières et telles souffrances qui durent fléchir le cœur de Dieu.

Malgré son âge avancé et sa faiblesse, grâce aux instances de ses fils et de ses filles, la maladie de dom Guéranger suivit son cours normal et régulier: mais alors même que le péril feignait de s’éloigner, l’inquiétude demeurait extrême; une imprudence suggérée par la fièvre eût suffi pour amener une crise mortelle, comme il était advenu pour dom Michelot. Plus tard, lorsque le mal aurait définitivement disparu, on aurait le loisir de rire, en famille, des petites scènes qui éclatèrent parfois entre l’abbé de Solesmes et ceux qui étaient chargés de le défendre contre toute imprudence. On lui avait donné une nuit, comme gardien, un jeune postulant de vingt et un ans qui avait antérieurement été atteint de la maladie et qui était dès lors immunisé. Le médecin avait prescrit, pour aider à l’éruption, de maintenir le malade dans la douce chaleur de son lit. Mais il fallait compter avec les résistances du malade. Même bien portant dom Guéranger se soumettait avec peine aux exigences médicales; le délire aidant, il se promettait d’avoir facilement raison de son jeune infirmier et de violer impunément les prescriptions qui l’obligeaient à demeurer prisonnier. Mais le jeune postulant faisait bonne garde: il ne connaissait que sa consigne, et, au moindre mouvement, ramenait le malade à sa chaude captivité. L’abbé alors se ressaisissait:

«Petit malheureux, lui disait-il, voulez-vous bien me laisser tranquille. Mais vous ne respectez pas votre père abbé! Je ne vous donnerez pas la coule. Vous ne ferez pas profession.

—Mon père abbé, répondait le gardien, je vous respecte et vous aime infiniment; mais je vous tiendrai dans votre lit. Quand vous serez guéri vous me donnerez ce que vous voudrez.»

De tout cela on pouvait sourire, en attendant l’heure de s’en égayer à l’aise: il y eut des accès de délire moins inoffensifs et qui mirent à une épreuve cruelle l’âme si meurtrie de la pauvre supérieure. C’était à la fin d’un de ces jours pleins d’anxiété, un moine se présente inopinément, les traits altérés. On eût pu croire d’abord qu’il venait annoncer la mort du père abbé. Mais non.

«Le père abbé est très mal, disait le messager; ce sont peut-être ses dernières paroles et ses dernières recommandations que je vous apporte. Voici la lettre qu’il m’a confiée pour vous. J’en ignore le contenu. Notre père m’a chargé pourtant d’y ajouter quelques recommandations verbales.»

Sœur Cécile prit la lettre, en lut les premières lignes et se sentit défaillir. Elle ne pouvait se méprendre: c’était bien l’écriture si connue et de la main si aimée. Mais la lettre s’exhalait en reproches sanglants sur l’esprit d’indépendance qui la portait à s’affranchir elle-même et à soustraire sa maison à toute direction extérieure. Le silence derrière lequel elle se retranchait le prouvait trop: un tel orgueil la conduisait aux abîmes. La lettre fatale se terminait sur ces mots:

«Mon enfant, moi qui vous ai tant aimée, qui ait tant veillé sur vous, sur qui j’ai fondé tant d’espérance, pourquoi m’avoir indignement trahi?»

Elle relut encore, et une lueur s’offrit à elle:

«Mon Père, dit-elle, le père abbé n’est-il pas sujet au délire? était-il parfaitement calme en écrivant ces lignes où je trouve des choses difficiles à expliquer?

—Soyez sûre, ma chère sœur, fut-il répondu, que jamais le révérendissime n’a été en plus parfaite possession de lui-même que lorsqu’il a sous mes yeux écrit cette lettre. Ce qu’il m’a chargé de vous transmettre oralement le prouve bien. Il m’a chargé de vous dire qu’il ne savait s’il vous reverrait sur terre, mais que vous entriez dans une voie funeste; seule, sans formation, sans expérience, laissée à vous-même, vous ne pouvez, me disait-il, que vous perdre et perdre les autres. C’est à vous, ma sœur, de reconnaître à quoi s’appliquent des paroles si sévères qui m’ont semblé être le testament d’un mourant.»

Et comme la supérieure atterrée, gardait le silence:

«N’avez-vous aucun conseil à lui demander pour le cas où Dieu le rappellerait à lui? Car après lui, à Solesmes, il n’est pas dit que personne se sente le courage de continuer une œuvre pour laquelle il n’y a pas de trop de toute l’expérience de dom Guéranger.

— Non, mon Père, répondit la supérieure en refoulant ses larmes, je n’ai rien à dire au père abbé: je dois à tout prix assurer son repos. S’il guérit, les explications viendront à leur heure; s’il meurt, Dieu sera toujours là, il tracera lui-même la voie, et nous ne nous imposerons à personne.»

L’entretien fini, le messager demanda sœur Gertrude de Ruffo à qui dom Guéranger faisait parvenir les mêmes paroles courroucées, puis se retira, sa mission achevée.

La pauvre supérieure en proie à une mortelle perplexité, et se demandant par quelle faute elle avait pu mériter une si dure leçon, comprit qu’il ne lui restait d’autre parti que d’attendre en silence que vînt l’heure de la lumière. Elle se défendit de demander sur l’heure aucune explication. L’Épiphanie n’était pas arrivée encore que l’abbé de Solesmes, rapportant à son insu ce qu’il avait écrit dans son délire, écrivait à sœur Cécile pour lui demander de lui écrire et de ne tenir nul compte des interdictions du médecin:

«Seulement, disait-il, écrivez en caractères plus forts afin de n’éprouver pas trop mes pauvres yeux fatigués par l’éruption.»

Elle écrivit donc à son tour très affectueusement, sans aucune allusion à l’incident; dom Guéranger fit de même. Il demeurait évident, sans qu’aucune explication fût nécessaire, que lettre et adjurations orales devaient être mises sur le compte du délire, puisque la pensée de dom Guéranger n’en avait gardé nulle trace. La souffrance avait été cruelle, mais n’avait duré qu’un instant. D’ailleurs tout s’effaçait dans la joie des bonnes nouvelles reçues: le malade se relevait, le médecin avait bon espoir.

«Sœur Cécile m’a redressé, faisait-il écrire, c’est à vous de me maintenir. Mais sachez bien que lorsque vous m’aurez envoyé pour la dernière fois le petit coussin, je serai tout aussi occupé de la chère ruche de sainte Cécile que si j’en entendait bourdonner les abeilles.»

Nous devons au lecteur une explication sur cette dernière réflexion, qui, pour être intelligible, réclame son commentaire. La vie de dom Guéranger nous a appris qu’en avril 1856, lorsqu’il eut la joie de dire la sainte messe au cimetière de Calixte, dans l’enceinte sacrée où le corps de sainte Cécile avait reposé, il avait recueilli les pétales de rose dont avait été jonché l’emplacement du tombeau. Ils avaient été placés dans un sachet de velours rouge remis depuis aux moniales. «Je vous le redemanderai, avait dit dom Guéranger, lorsque je serai en voie de mourir.» Malgré la discrète précaution dont l’abbé avait enveloppé sa demande, l’inquiétude avait saisi tous les cœurs le 1er janvier, lorsque dom Guéranger avait dicté cette demande: «Vous seriez bien aimable de m’envoyer le petit coussin, sans préjudice de mes droit pour une autre occasion.»

Ni la maladie, ni la convalescence n’avaient eu le pouvoir de ralentir la sollicitude paternelle; dom Guéranger n’avait cessé de veiller sur les commencements du petit monastère: personnes et choses lui étaient sans cesse présentes. Il interrogeait sur la psalmodie et le chant des moniales ceux de ses religieux chargés d’y faire les fonctions du service divin. C’est ainsi qu’il apprenait qu’aux trois miracles mentionnés par l’antienne des secondes vêpres de l’Épiphanie, Tribus miraculis, sœur Gertrude en avait accompli un qua trième, en achevant l’antienne seule, au milieu du désarroi et du silence de toutes ses sœurs, mais sur une mélodie improvisée, absolument inédite et que saint Grégoire n’avait pas connue.

Peu à peu l’abbé de Solesmes vit venir l’heure où il pourrait se renseigner lui-même: Dieu exauça les prières, sainte Cécile intervint, la fièvre se calma, le sommeil et l’appétit reparurent. La prudence médicale s’opposait encore à toute visite faite au dehors, mais les âmes n’étaient plus accablées sous le fardeau. On suivait jour par jour le progrès accompli: dès le 13 janvier, le vénéré convalescent avait pu reprendre l’office; le 15, jour de saint Maur, le tintement matinal de la cloche retentit dans tous les cœurs: il annonçait la messe du père abbé. Il vint l’après-midi. Quelle joie! La santé était vraiment raffermie, meilleurs qu’avant la maladie; Il avoua ressentir un bien-être qu’il n’avait pas connu depuis plus de dix ans. Quelques jours plus tard sœur Cécile écrivait à madame Bruyère qui avait partagé toutes les anxiétés de sa fille:

«Les traces de la maladie sont devenues si imperceptibles qu’une petite maîtresse ne pourrait pas s’en plaindre. Cependant le premier jour, le père abbé s’excusa de porter un masque: où la coquetterie va-t-elle donc se nicher?»

Peu à peu les forces revinrent; la vie monastique reprit son cours normal sous la mais du père abbé. Sœur Cécile était tout à la joie de voir dom Gué ranger renaître à la santé; pourtant elle s’attendait d’heure en heure à une explication qui se dérobait toujours. Que pouvait être le sens des reproches si graves que dom Guéranger lui avait adressés au cours de sa maladie? Comment et par quels actes avait-elle pu provoquer en une heure pareille un si sévère avertissement? Mais l’abbé de Solesmes ne semblait aucunement désireux d’entrer en conversation sur ce point: les allusions ne l’éclairaient pas, les invites n’étaient pas comprises. De guerre lasse, elle aborda directement la question:

«Mon Père, voulez-vous me donner le sens des recommandations orales et écrites que vous m’avez fait parvenir au cours de votre maladie?

— Que voulez-vous dire? demanda dom Guéranger très surpris.»

Sœur Cécile alors lui parla des lignes tracées de sa main, et lui rappela le commentaire oral qui les avait autrefois accompagnées. Mais c’était en vain; il ne se souvenait de rien, imputait au délire les sévérités qui n’avaient jamais été dans sa pensée; en lisant les durs reproches qui avaient tant fait souffrir, il pâlit subitement, prit conscience de la douleur dont il avait été la cause involontaire: «C’est satanique», dit-il d’un air consterné, et il jeta la lettre au feu.

La maladie de dom Guéranger ne retarda que de quelques jours seulement l’arrivée de mademoiselle Foubert si impatiemment attendue par ses aînées. Lorsqu’elle était venue aux premiers jours de janvier, avec l’espoir d’un entretien avec l’abbé de Solesmes, si la maladie de dom Guéranger fit échouer son dessein, elle avait eu du moins le loisir de connaître ses sœurs qui l’avaient devancée et de prendre un avant-goût de la vie qui allait s’ouvrir devant elle. Sa famille n’était pas avertie encore de sa décision, mais mère, frère, sœurs étaient de trempe si chrétienne, si complètement bénédictine qu’elle n’avait à redouter aucune opposition. Dom Guéranger de son côté pressait le mouvement et hâtait de son mieux l’entrée de cette cinquième moniale appelée dans sa pensée à former la quintette des fondatrices. Mademoiselle Foubert avant une fort belle voix, son éducation musicale était complète, elle serait pour la fondation nouvelle un précieux appui: il était tout un ordre d’enseignements monastiques dont l’abbé de Solesmes avait jusque-là différé l’exposé parce qu’il voulait que mademoiselle Foubert en eût sa part. Venue la dernière, elle devait s’en retourner vers le Seigneur la première de toutes, en 1900 (2 septembre), après quarante ans d’une vie de dévouement, de discrétion, de religieuse fidélité: pareille à ces pierres ensevelies dans les fondement de l’édifice, que le regard de l’homme n’aperçoit pas et qui font pourtant la solidité de tout l’ensemble qui repose sur elles.

Après une visite au père abbé et un adieu à l’église de Saint-Pierre, mademoiselle Foubert fit son entrée à Sainte-Cécile. La joie de la communauté fût extrême: au lieu de quatre, on était cinq maintenant; désormais commenceraient les explications de la sainte Règle que le père abbé avait ajournées jusque là; elles seraient recueillies avec une discrète habileté par le scribe diligent dont la communauté venait de s’enrichir. Il y eut une part d’hésitation lorsqu’il fut parlé du nom religieux qu’elle prendrait à l’exemple de ses sœurs. Dom Guéranger inclinait vers la vierge de Mérida et plaidait pour le nom d’Eulalie; la mère de la postulante, se souvint, pour contester avec dom Guéranger, qu’elle l’avait connu autrefois au catéchisme de première communion, à Sablé, et même qu’elle l’avait parfois emporté sur lui: elle donna de fort bonnes raisons pour que fût attribué à sa fille le nom de Mechtilde. Dom Guéranger y consentit; c’est ainsi que mademoiselle Foubert succéda, à Sainte-Cécile, à la glorieuse moniale d’Helfta.

Elle en recueillit aussitôt les fonctions, sa voix forte et cultivée la désignait comme le « domna cantrix » du petit monastère: dès le lendemain de son arrivée, on vit bien qu’il y avait quelque chose de changé: les vêpres de sainte Scholastique furent chantées entièrement. Pied à pied, bravement, on marchait à la conquête de la journée monastique dans toute son intégrité.

Déjà le petit oratoire prenait des façon de basilique; toutes les fonctions liturgiques y étaient accomplies avec solennité, la bénédiction et la distribution des cierges au 2 février, l’imposition des Cendres au début du carême: la paternité de Mgr Fillion avait autorisé l’exposition du Très Saint Sacrement à l’occasion des Quarante heures; le petit nombre des moniales et l’exiguïté des lieux donnaient un cachet de privautés, un charme de voisinage et d’intimité avec le Seigneur, moins ressenti peut-être lorsque les lieux se dilatent et que le nombre grandit. L’éducation monastique, l’initiation aux coutumes traditionnelles et aux rites intérieurs de la vie bénédictine marchaient de pair avec cette adoption progressive de toute la liturgie de l’Église. Il n’était aucun détail qui ne fût expliqué, rattaché à ses causes et à ses raisons historiques. Jamais l’abbé de Solesmes ne s’est borné à demander aux âmes une soumission matérielle, l’assouplissement du corps et des habitudes quotidiennes à une sorte d’orthopédie religieuse: il savait trop que c’est dans le sens de leur Règle et de ses prescriptions que les religieux puisent l’amour de l’observance, l’aliment de leur piété, l’esprit de leur vocation, l’intelligence de leur vie. Il manquait encore un détail de l’observance monastique: Le chapitre des coulpes où, selon la règle de saint Benoît, le moine accuse devant la communauté assemblée les fautes dont il s’est rendu coupable contre la Règle, et les lésions même simplement matérielles à la loi de la pauvreté religieuse. A notre avis, aucune pratique n’assure davantage la délicatesse de la conscience: le souci de ne se pardonner pas des fautes légères, même des infractions non volontaires, éloigne d’autant le péril des fautes formelles. Dom Guéranger en établit l’usage à Sainte-Cécile au cours du carême de 1867: la première qui fut invitée à reconnaître publiquement les erreurs matérielles de sa vie, fut la supérieure elle-même, il fallait s’y attendre. Elle ne trouva dans cette humiliation conventuelle qu’un motif de joie; la petite communauté en fut tout d’abord comme frappée de consternation. Mais elle prit bientôt sa revanche. Les quatre postulantes s’ennuyaient fort de donner à sœur Cécile le nom de sœur supérieure, et, pour la seconde fois, firent instance auprès du père abbé pour obtenir de lui donner le nom de mère, qui répondait mieux à leurs vrais sentiments. Cette fois dom Guéranger y consentit.

Jusque dans l’humilité de ces premiers commencements se traçait par trait le dessin de l’abbaye future, et l’abbé de Solesmes qui n’avait pas espérer une marche si rapide, se crut invité par les vocations qui s’annonçaient déjà, autant et plus que l'état de sa santé, à établir son œuvre sur des bases définitives. Avec des appuis tels que Mgr Fillion et Mgr Pie, il avait le droit de songer à une approbation, même à une érection canonique du nouveau monastère. Il pouvait escompter aussi la faveur dont jouissait auprès de Pie IX, son altesse sérénissime, madame la princesse Catherine de Hohenzollern qui avait si grandement aidé à la restauration monastique de Beuron. On le sait, la princesse Catherine, belle-sœur du roi de Roumanie, aspirait pour son compte à la vie religieuse, et un souci personnel apparut clairement dans les lignes qu’elle écrivait de Venise après la fondation de Sainte-Cécile:

«Mon cœur vous est toujours parfaitement ouvert, disait-elle à dom Guéranger, et je ne puis que vous répondre simplement que cet heureux commencement m’inspire une prière, une prière vive et ardente… Vous le comprenez, mon Père, et Dieu peut l’exaucer!… J’attends avec confiance votre décision, en priant Dieu de détacher mon cœur de ma patrie. Mais je veux me mettre en parfait accord avec la volonté de Dieu, et me laisser conduire, les yeux bandés, par la sainte obéissance.»

Elle offrait à l’abbé de Solesmes, dans l’intérêt de ce jeune monastère qu’elle eut désiré devenir le sien, toute l’influence que son nom et sa piété lui avaient acquise, et se proposait de retourner à Rome à l’heure opportune pour aider à l’érection apostolique de Sainte-Cécile. Dom Guéranger y fût allé lui-même au cours du mois de juin à l’occasion du dix-huitième centenaire du martyre des saints apôtres Pierre et Paul. Mais lorsqu’il parla à l’évêque de Poitiers de ce projet, Mgr Pie s’effraya des risques que courait à Rome, en plein été, une santé à peine remise encore et le dissuada fortement. Quelle chance d’ailleurs pouvait rencontrer, au milieu de l’immense concours des évêques, et durant les vacances des Congrégations, une cause introduite à l’improviste? Dom Guéranger renonça à un projet trop rapidement ébauché. Avec le voyage de Rome s’évanouirent les chances d’une entrevue à Marseille avec monsieur Coulin; il fut décidé qu’au lieu de se rendre à Rome, la princesse Catherine viendrait à Solesmes, mais comme Moïse, pour voir la terre promise et n’y entrer pas.

A défaut d’une reconnaissance apostolique, qu’il eût été prématuré peut-être de solliciter aussitôt, les bénédictions du Seigneur ne manquèrent pas au petit monastère. C’en était une que la conversion de monsieur Bouly, demeuré jusqu’alors très opposé à la vocation de sa fille, et qui non content de revenir à Dieu, invitait monsieur Bruyère à faire de même. L’heure n’était pas venue encore; mais on avait donné à Dieu de tels gages qu’elle ne dût sonner bientôt.

C’était une bénédiction aussi, encore qu’elle fût trempée de larme, que la mort de mademoiselle Noëlie de Ruffo, la sainte et douce infirme qui avait accompagné à Sainte-Cécile sa jeune sœur devenue moniale et s’en allait vers Dieu après avoir embaumé la demeure monastique de sa piété douce et de sa tranquille résignation. Elle était née le 25 décembre 1811; elle mourut peu d’heures avant le Vendredi Saint, le 18 avril 1867, comme si le Seigneur s’était plu, outre les marques de prédestination qu’il lui avait prodiguées, à lui prêter les marques de sa naissance et de sa mort.

Ce fut presque au lendemain de cette mort bienheureuse que l’abbé de Solesmes et l’évêque du Mans, désireux d’assurer l’avenir de leur fondation commune, se concertèrent afin de ménager à Sainte-Cécile dans le contact intime avec un monastère de moniales, le bénéfice d’une longue expérience et de tradition éprouvées. Le cérémonial le plus étendu, le coutumier le plus détaillé ne sauraient suppléer à l’information intime et immédiate. Si familier que fut devenu l’abbé de Solesmes, grâce à une lecture étendue, avec le détail vivant et les usages intérieurs d’un monastère de moniales, il comprenait que mille indécisions, mille tâtonnements seraient épargnés à ses filles, si elles avaient le loisir de recueillir, durant le séjour en un monastère fervent, les leçons pratiques qui guideraient leurs premiers pas. Il était assez naturel que mère Cécile fût désignée: mais devant la répugnance des jeunes moniales, dom Guéranger renonça à ce dessein, l’office tomba sur sœur Gertrude qui accepta généreusement une obédience où elle ne trouvait aucun charme. S’éloigner de sa mère, de ses sœurs pour s’en aller au loin durant une période de durée indéterminée, copier les us et coutumes des monastères exemplaires sans doute, mais enfin qui n’étaient pas ce petit berceau de monastère auquel son cœur était attaché, fut un dur sacrifice.

Dom Guéranger avait songé à Pradines, à Saint-Jean d’Angély; ces deux maisons avaient l’une et l’autre des relations avec Solesmes; mais ici encore son dessein fut déconcerté. Mgr Fillion professait pour l’abbaye de Notre-Dame de Jouarre une haute estime; plusieurs de ses diocésaines y étaient entrées, et l’ancienne abbaye royale aimée de sainte Bathilde, était alors gouvernée par une femme du plus rare mérite, madame Athanase Gilquin, qui elle-même avait recueilli les leçons de madame Thérèse Bavoz, professe, avant la Révolution, de l’abbaye royale de Saint-Pierre de Lyon, et fondatrice de la congrégation du Saint-Cœur de Marie. Mgr Fillion offrit au père abbé d’accréditer sœur Gertrude auprès de l’abbesse de Jouarre: l’évêque de Meaux fut pressenti, le voyage de Jouarre fut décidé. Mgr Fillion fit plus: il vint, le 29 mai, apporter ses encouragements aux débuts de sa jeune fondation.

Le départ de sœur Gertrude eut lieu le 11 juin. L’absence eût été intolérable, même pour la dévouée voyageuse, tant les âmes étaient étroitement unies, si les lettres de la mère Cécile ne s’étaient appliquées à consoler l’absente, et n’avaient fait revivre pour elle tous les incidents de la vie commune. Ni le spectacle de l’Exposition universelle, qu’elle ne vit pas d’ailleurs, ni le concours extraordinaires des étrangers à Paris, ni même l’aspect de la gare de Strasbourg, convertie en un immense parterre pour honorer l’empereur de Russie, s’éloignant de Paris avec ses deux fils, rien ne sembla à sœur Gertrude approcher même approcher même de loin du charme tranquille et doux de Sainte-Cécile-la-petite. Son âme l’y ramenait obstinément, et avec une notre de tristesse que la visite au Carmel de Meaux ne parvint pas à effacer complètement, malgré l’affabilité de la prieure, la révérende mère Élisabeth de la Croix. De Meaux, la pieuse voyageuse se rendit à Jouarre, où la recommandation de Mgr du Mans lui valut d’obtenir place à l’intérieur. Elle se présentait comme séculière, elle fut accueillie comme une religieuse, et si la douleur de l’éloignement se fit sentir encore, l’empressement affectueux qui lui fut témoigné, comme aussi la variété des détails pratiques auxquels elle venait s’initier, firent diversion. Madame l’abbesse de Jouarre croyait qu’un mois ne serait pas de trop pour se rendre familiers tous les usages d’un intérieur monastique: mais lorsqu’elle entendit un mois, sœur Gertrude se récria le plus aimablement qu’elle put: le petit nombre des postulantes à Sainte-Cécile faisait une loi de demeurer toutes groupées afin de suffire aux charges: bref, il fut résolu qu’on s’en tirerait à moins de frais et que l’absence n’irait pas au delà d’une quinzaine de jours. Le procédé vraiment pratique consistait pour l’exploratrice à entrer dans la vie même de la communauté, à en partager les exercices, à en suivre tous les mouvements, sauf à questionner ensuite et à se renseigner oralement là où il y avait lieu. Sœur Gertrude savait observer, les moniales savaient renseigner, madame l’abbesse ouvrait les trésors de son expérience, tout le monde voulait satisfaire le père abbé: lorsque, après une huitaine de jours, sœur Gertrude sortit de Jouarre, afin, par Meaux et Paris, de regagner Solesmes, elle portait avec elle, dûment enregistrés dans le trésor de sa mémoire, ou de ses notes manuscrites, tous les éléments d’un coutumier monastique très complet.

Un voyage ne va jamais seul. Nous voulons dire qu’il se fait rarement en ligne droite et que les circonstances greffent souvent sur une première sortie des excursions latérales qui en font le charme et comme l’assaisonnement. Peut-être ces éléments additionnels se rencontrent-ils plus souvent chez ceux qui sortent peu et se trouvent par là même invités à épuiser dans une occasion qui ne se retrouvera plus, la série de tous les petits voyages d’à côté. La maison de la Visitation du Mans ne s’était pas encore consolée de n’avoir pas fourni à mère Cécile, l’année précédente, un abri de quelques jours. Pourquoi Sr Gertrude à son retour de Jouarre ne s’arrêterait-elle pas à la Visitation? Pourquoi mère Cécile ne viendrait-elle pas à la Visitation recueillir sa fille et jouir de cette hospitalité qui lui avait été si affectueusement préparée? Pourquoi dom Guéranger ne viendrait-il pas lui-même pour ramener au bercail les deux voyageuses ? Il n’était pas possible de se dérober à de si justes instances et à un plan si ingénieusement concerté. Pendant que sœur Gertrude toute à la joie de son retour fournissait les étapes de Jouarre à Meaux, de Meaux à Paris, de Paris au Mans, mère Cécile sortait de la maison Huré, abritée de son long voile, accompagnée d’une sœur converse, et se rendait au devant de sa fille. Dom Guéranger avait devancé l’heure et était arrivé au Mans le premier. C’était la première fois que la jeune supérieurs paraissait à l’extérieur depuis la fondation. La déférence et l’affection de ses sœurs avaient simplifié son rôle; mais il s’agissait aujourd’hui pour elle, religieuse improvisée, supérieure précoce, de paraître en public devant de vraies moniales et presque de soutenir devant elles l’honneur de l’abbé de Solesmes, responsable après tout de son investiture, et sur qui rejailliraient à coup sûr toutes les erreurs d’attitude auxquelles l’entraînerait, pensait-elle, son incurable gaucherie. Ce qui compliquait toutes choses, c’était le visible amour-propre de l’abbé de Solesmes pour sa fille, c’était son désir de lui voir faire quelque figure et les recommandations qu’il lui adressait d’accepter, avec une simplicité naïve, tous les honneurs d’ailleurs immérités qu’on lui décernait: «Si on vous donne de la révérende mère, avait dit l’abbé de Solesmes, acceptez sans sourciller».

L’épreuve fut plus complète que la pauvre patiente ne le pouvait pressentir. Accueillie à la porte de clôture par la très honorée mère Marie-Thérèse de Gonzague de Freslon, accompagnée de son assistante et de la maîtresse des novices, mère Cécile et sœur Gertrude furent aussitôt reçues et traitées comme des moniales achevées et authentiques. Devant les religieuses de la Visitation, au parloir, dom Guéranger avait exigé de ses deux filles une obéissance absolue: cette précaution n’était pas de trop. Dans le réfectoire de soixante religieuses, formant ensemble un spectacle que les yeux de mère Cécile n’avaient jamais aperçu, elle dut accepter la présidence du dîner sans pouvoir échapper à la rigueur d’une consigne imposée par le père abbé. Elle qui ne se sentait aucun titre, aucune place dans l’Église de Dieu, elle dut payer de sa personne en récréation, dire à chacune «ma sœur», essuyer en échange l’appellation cérémonieuse «ma révérende mère», en un mot faire en seul jour, devant des religieuses qui comptaient de longues années de profession, l’apprentissage improvisé d’une supériorité qu’elle avait tant repoussée autrefois. L’une d’elles avait fêté l’année précédente le cinquantenaire de ses vœux et disait en embrassant la «petite mère des bénédictines»: «Oh! comme elle est jeune! mais cela ne fait rien.» Non cela ne faisait rien vraiment et n’arrêtait pas les témoignages de tendresse et de respect qui allaient comme spontanément aux deux voyageuses encore dans l’ignominie de leur habit séculier. La disproportion qui régnait entre ce qu’elles étaient et ce que la charité de la Visitation voyait en elles, provoquait en elles un sourire de franche gaieté lorsque leurs regards se rencontraient, mais dom Guéranger était satisfait, pleinement heureux de l’accueil fait à ses filles. Le soir, chacun était rentré à Solesmes et la petite communauté se retrouvait au complet.

L’expérience est grande maîtresse; et jusque dans la Règle de saint Benoît, aux derniers chapitres, on peut reconnaître les dispositions additionnelles que la pratique de la vie monastique lui a suggérées. Il ne surprendra donc personne que la communauté de Sainte-Cécile ait appris à ses dépens l’utilité de couper court, à une heure donnée, à tout travail conventuel. L’abbé de Solesmes avait institué dès la première heure, la coutume monastique du silence de nuit: par oubli sans doute il ne fixa pas l’heure du couvre-feu. On était au fort de l’été; la nuit seule apportait un peu de fraîcheur et de délassement; chaque moniale estimait un vrai repos, après matines et vers dix heure du soir, de vaquer à mille travaux et à mille soins qui n’avaient pas trouvé leur place au cours de la journée laborieuse. Il advint un samedi soir que ces travaux se poursuivirent, de bonne foi, assez avant dans la nuit, et il fallut que la cloche de l’abbaye voisine, sonnant onze heures, avertit les sœurs de prendre un repos trop mérité. Elles eurent un peu d’effarement se s’être laissé entraîner si tard, songèrent au lever du lendemain, au devoir d’être à laudes: elles ne songèrent pas à restituer à la cuisine une marmite, la seule qui existât dans la maison, et dont elles avaient usé au cours de leur travail.

Le dimanche vint, et alors que durait encore le silence de la nuit, la sœur cuisinière descendant à son office, se mit en devoir de préparer le dîner du jour. Elle ne tarda pas à constater l’absence de la précieuse marmite. Sœur Geneviève était d’une myopie extrême, son travail était déconcerté, le dîner rendu impossible, et, pour comble, ni les yeux de sœur Geneviève, ni les exigences du silence de nuit ne permettaient une enquête sérieuse. Désolée, affolée, sœur Geneviève fit irruption dans la cellule de sœur Gertrude, inspectant partout, ne trouvant rien, gardant néanmoins le silence et se répandant en signes désespérés et inexplicables. Sœur Gertrude interprétant au mieux ce langage muet, se persuada que sœur Geneviève avait un message pressant pour la maîtresse des converses et lui demanda: «Vous cherchez sœur Agnès, ma sœur?» Sœur Geneviève comprenant dès lors que la loi du silence de nuit était levée dans les cas désespérés, répondit avec un soupir: «Non, ma sœur, je cherche la marmite.» Si discret qu’il eut été, le court dialogue fut entendu des cellules voisines et salué par un irrésistible éclat de rire; la marmite fut sur le champ retrouvée, sur le champ restituée, le visage de sœur Geneviève s’illumina d’une joie intense. Dans les communautés naissantes, et même dans les communautés plus âgées, ces épisodes suffisent à rompre la monotonie, ils alimentent la gaieté de plusieurs jours; nous demandons pardon à notre lecteur d’avoir rapporté celui-ci, dont l’abbé de Solesmes s’égaya fort. Il en prit occasion pour déterminer qu’une demi-heure après matines un tintement de cloche donnerait le signal du couvre-feu.

Ainsi s’achevait jour par jour, et jusque dans ses menus détails le dessin de la vie monastique, et déjà on pouvait pressentir le cadre nouveau où elle se développerait. Le nouveau monastère s’élevait rapidement. Dans la pensée de dom Guéranger, la profession des premières moniales devait être émise le 15août de l’année suivante 1868. La vêture aurait lieu par conséquent, pensait-il, le 14 août de l’année en cours 1867; et non plus dans la maison Huré, mais dans le monastère commencé. L’architecte savait fort bien que ces dates étaient fixées; mais il se disait tout bas que lorsque viendrait l’échéance, l’impossibilité manifeste d’habiter une maison inachevée obligerait l’abbé de Solesmes à reculer d’un mois. Trop avisé pour élever sur l’heure aucune objection, il escomptait les circonstances et la force majeure: dom Guéranger tenait à sa pensée et le mois de juillet 1867 s’écoula tout entier sur l’équivoque entretenue par le silence prudent de l’architecte. Les travaux se poursuivirent néanmoins avec activité, tant on était jaloux de montrer que, seuls, des obstacles matériels et invincibles à l’effort humain, obligeraient à reculer la date de l’entrée.

Juillet écoulé, L’abbé de Solesmes tout entier à son programme se rendit au Mans afin de régler avec l’évêque les conditions de la vêture novitiale. Lorsqu’on voulut lui déférer la cérémonie, Mgr Fillion se récusa:

«Non, mon Père, dit-il à dom Guéranger, la cérémonie vous appartient: elle constitue l’entrée première des postulantes dans la famille bénédictine; c’est à vous, le père de cette grande famille qu’il revient de les accueillir. Je me réserve seulement d’aller bénir vos enfants avant leur départ de la maison Huré.»

Si l’abbé de Solesmes avait consulté les règles de la prudence ordinaire, et surtout s’il avait été d’humeur à écouter les critiques, il eût hésité sans doute, au commencement d’août, lorsqu’il fut montré que la maison nouvelle était inhabitable. Une maison monastique ne s’improvise pas. La distribution intérieure des offices entraîne des complications peu familières aux architectes. Les lenteurs sont inévitables, il y a des heures d’hésitation et de tâtonnements, parfois même, cela s’est vu, un faut départ oblige à revenir en arrière, à détruire, pour le corriger, le travail ma engagé, sous peine de condamner pour longtemps à de pénibles servitudes les habitants de demain. Aucune de ces considérations n’était entrée dans l’esprit de dom Guéranger qui tenait à la date du 14 août. En vain l’architecte plaidait-il l’impossibilité matérielle; dom Guéranger n’y voyait qu’une excuse de la dernière heure, qui, si elle avait été réelle, aurait dû être articulée plus tôt. Le public soutenait l’architecte; n’y avait-il pas cruauté à obliger de jeunes et frêles santés à entrer à l’improviste dans une maison bâtie d’hier avec toutes les chances redoutables de cette prise de possession prématurée? Les moniales, sans doute, avec une admirable docilité, s’en remettaient à la décision de l’abbé de Solesmes; mais elles étaient sans expérience, et leur démission d’esprit elle-même ne faisait-elle pas au père abbé une loi plus rigoureuse de veiller sur des âmes qui se remettaient en sa main avec un tel abandon? Après tout quel intérêt pouvait avoir dom Guéranger à exposer à la mort une œuvre à peine née? Encore si la maison avait été achevée, encore si les moniales n’avaient eu à redouter que les périls des murailles toutes fraîches et malsaines: mais tout le monastère n’était encore qu’un chantier: l’édifice était à peine couvert, il manquait la moitié des portes et des fenêtres, l’intérieur inondé encore d’une lourde poussière, l’escalier sans rampe, les cloisons inachevées, les corridors non carrelés, les salles complètement encombrées. On devine sur ce thème, si les variations allaient leur train. L’émotion publique venait au secours de l’architecte afin de lui obtenir un délais. Nous avons souvent observé que dans le monde qui consent encore à s’occuper d’elles, les maisons de moniales, et même des moines, sont volontiers considérées comme en perpétuelle minorité; leurs intérêts sont les intérêts de tous; et alors que chaque famille particulière possède sa vie privée et murée où elle vit à son gré, la vigilance de tous s’empresse souvent auprès des maisons religieuses comme si elles étaient en tutelle, comme si elles n’étaient conduites que par des inattentifs et des incompétents.

Mais au commencement du mois d’août 1867, cette préoccupation générale où il entrait une part de dévouement, s’appuyait sur des conditions d’ordre matériel si impérieuses qu’après avoir essayé d’intimider les postulantes, puis d’inquiéter leurs familles, elle crut pouvoir aborder l’évêque lui-même. La démarche était sage et décisive; c’est par là qu’il aurait fallu commencer. S’adresser à la prudence consommée de Mgr Fillion, c’était à la fois mette à couvert la responsabilité de l’abbé de Solesmes et s’interdire tout recours contre la sentence d’un tel arbitre: comment récuser cette autorité après l’avoir librement choisie?

Selon la promesse qu’il en avait faite à dom Guéranger, le 6 et le 7 août, Mgr Fillion vint. Sans doute in ne peut se dissimuler qu’il manquait beaucoup de choses pour que le monastère fût habitable aussitôt; mais il se dit que huit jours de travail avanceraient les choses, que pour être sage une fondation religieuse ne doit pas nécessairement adopter pour elle toutes les lois d’une maison bourgeoise, bâtie et assainie à loisir; surtout il vit la résolution arrêtée des moniales et donna congé de persévérer dans le projet de prendre possession le 14 août. L’architecte de son côté continua de protester que c’était chose impossible, et, lorsque le soir du 11 août, un dimanche, trois jours avant la date fixée, mère Cécile et sœur Gertrude vinrent visiter le nouveau monastère, force leur fut de reconnaître que l’architecte, humainement, avait raison.

Pourtant le lendemain l’œuvre laborieuse du déménagement commença: la petite communauté se divisa en deux groupes; l’un présida au départ, l’autre surveilla l’arrivée du mobilier. Un instant il y eut deux monastères, l’office divin se célébrant des deux côtés à la même heure. Sous les ardeurs d’un soleil torride, les meubles furent empilés dans deux salles à peu près disponibles: tout le reste de la maison nouvelle était livré encore à la poussière, aux gravats, aux ouvriers. Le lundi soir, on se réunit à la maison Huré pour matines. C’est le mardi que la messe y fut dite pour la dernière fois. Sous les yeux de l’architecte, et sans interrompre leur retraite de vêture, les sœurs procédèrent à une installation sommaire: le travail n’était interrompu que par les heures de l’office divine: none, vêpres, complies furent célébrées dans un cadre unique, formé par les caisses, les chaises, les piles de linge, les meubles: ce furent des jours héroïques. Le 14 au matin, la messe fut dite pour la première fois dans le chapitre, qui servait provisoirement d’oratoire, et pendant que les ouvriers continuaient à carreler, eurent lieu les derniers préparatifs de la cérémonie de l’après-midi. Les chants de la vêture furent répétés une fois encore. En dépit de la fatigue de ces derniers jours, et au centre de ce monastère qui sur plus d’un point ressemblait à un chantier, il y eut un instant de triomphe: on avait réalisé l’impossible, on avait pris possession à l’heure dite, à l’heure voulue par le père abbé. Le loisir manqua pour jouir de ce triomphe et le savourer longuement: dom Guéranger et son cortège entraient à l’heure même pour commencer la cérémonie.

Les proportions de l’oratoire ne se prêtaient pas à une foule d’invités; un grand nombre refluèrent dans les vestibules et les corridors attenants: les cinquante ouvriers, nu-tête, très émus, complétèrent l’assistance, en grappes vivantes, disposées sur les échelles et dans les embrasures des fenêtres.

Cette journée, extraordinaire déjà, se termina dans une bénédiction dernière: mademoiselle Berthe de La Corbière prit place à Sainte-Cécile sous le nom de sœur Marie: on atteignait ainsi le nombre de dix et la maison prenait figure de monastère. Dès avant la vêture Mgr Fillion l’avait canoniquement érigée par une ordonnance solennelle à la date du 12 août 1867.

«J’étais en esprit à Sainte-Cécile, écrivait-il à dom Guéranger quelques jours plus tard, suivant toute la cérémonie, partageant le bonheur des heureuses fiancées de Jésus-Christ, partageant aussi le vôtre. Bien des fois depuis, au milieu des préoccupations et des peines qu’une retraite pastorale même toujours à ses consolations, ma pensée s’est retournée vers cette sainte colline d’où nous viendra le secours et où, dans la nouveauté et la ferveur de leur consécration, de saintes âmes font monter pour nous leurs prières vers le ciel.» (23 août 1867).

Les moniales avaient eu trop eut de temps le jour de leur vêture pour reconnaître la maison où elles entraient: le lendemain, jour de l’Assomption de Notre Dame, leur fut un jour de solitude. Sans doute la maison était ouverte à tous les vents, mais au cœur de l’été c’était à peine un ennui. Et puis au sortir des conditions si étroites de la maison Huré, se trouver soudain et comme par enchantement transportées dans le cadre d’un vrai monastère, avec jouissance immédiate de tout ce qui était achevé déjà, avec promesse d’obtenir sous peu ce dont on ne jouissait pas encore, comblait de joie ces jeunes âmes. Le lendemain et les jours suivants les ouvriers reviendraient poursuivre leur œuvre inachevée, terminer les cellules, établir la clôture, édifier l’église; mais enfin on habitait une demeure définitive que les bénédictions de l’Église avaient consacrée dès le premier jour. Et les sourires de bienvenue saluaient la maison nouvelle; un jour l’abbaye de Jouarre, le lendemain le Carmel de Meaux, plus tard l’abbaye de Ligugé, le monastère de Sainte-Croix de Poitiers, témoignaient en termes affectueux de leur joie fraternelle à la vue du monastère nouveau-né.

La Visitation du Mans fit mieux encore. la très honorée mère Marie-Thérèse de Gonzague de Freslon avec ses assistantes, au départ d’Angers, où elle avait relevé l’ancien monastère de la Visitation, autrefois célèbre, demanda à dom Guéranger de s’arrêter à Solesmes:

«Nous osons réclamer de votre bienveillance, mon très révérend Père, une charitable hospitalité de quelques heures, mardi 20, jour de notre départ pour le Mans. Nous espérons que vos bien aimées filles voudront bien, vers midi ou une heure, recevoir la mère et les filles qu’elles connaissent un peu déjà et qui les aiment bien sincèrement.»

La réunion eut lieu sous les auspices de sainte Jeanne de Chantal, dont les vêpres furent chantées avec allégresse. Dom Guéranger voulut ensuite faire les honneurs du jeune monastère aux religieuses de la Visitation. On sait les relations affectueuses qui, même avant la création de Solesmes, s’étaient créées entre la Visitation du Mans et dom Guéranger. Deux groupes se formèrent. La très honorée mère Marie de Gonzague s’entretenait seule à seule avec la mère Cécile; dom Guéranger, la mère Marie de Chantal, sœur Gertrude et le reste de la communauté parlaient ensemble des travaux en cours d’achèvement. On avait creusé dans les soubassements du monastère, sous le réfectoire, un puits qui donnait une eau abondante mais nauséabonde et d’une saveur très prononcée due aux terrains schisteux qu’elle traversait. Ingénieurs et gens du métier avaient déclaré que c’était sans remède et que jamais cette eau ne serait potable.

«N’est-ce point chose pénible, mon Père, demanda Sr Gertrude de Ruffo, que comme les moines de Subiaco, nous soyons obligées d’aller chercher au loin à l’extérieur l’eau dont nous avons besoin?»

Dom Guéranger dont cette plainte interrompait la conversation, répondit vivement:

«Eh bien, ma fille, ce soir, quand les ouvriers seront partis, jetez dans le puits une médaille de Saint-Benoît et puisez de l’eau une heure après.»

Puis il reprit le cours de la conversation à peine interrompue.

Les révérendes mères de la Visitation se retirèrent non sans avoir infligé à mère Cécile une dure épreuve. Au moment du départ la révérende mère Marie de Chantal, religieuse d’âge mûr, se jeta aux pieds de la jeune supérieure, novice de huit jours à peine, et lui demanda sa bénédiction. Mère Cécile se récria, contesta, protesta: dom Guéranger lui fit remarquer qu’il y avait simplicité et obéissance à se laisser faire. Mère Cécile s’exécuta, puis réclama à son tour la bénédiction de la très honorée mère. Un peu plus tard, mademoiselle Paul de Rougé venait, et mère Cécile devait bénir encore. C’était, pensait-elle, pour une novice beaucoup de bénédictions.

Le puits où on avait jeté la médaille de Saint-Benoît n’avait pas encore de margelle. Après une heure environ, sœur Gertrude et sœur Scholastique vinrent, et au moyen d’une longue corde, descendirent avec un luxe infini de précautions une cruche en terre cuite pour puiser et ramener de l’eau. Mais lorsque l’extrémité de la corde revint, elle ne ramena que l’anse de la cruche: la cruche elle-même était demeurée au fond du puits. Sans se décourager les deux sœurs s’emparèrent d’un récipient nouveau: elles réussirent cette fois: l’eau qu’elles avaient puisée était parfaitement claire, saine, sans odeur. On ne jugea pas à propos de creuser plus avant, et durant plus d’un quart de siècle l’eau ne cessa de venir en toutes saisons pure, abondante. Dom Guéranger, en taisant les noms et en défigurant les circonstances, a rapporté le fait dans son essai sur l’origine, la signification et les privilèges de la médaille de Saint-Benoît (§ XI, p.110).

L’abbé de Solesmes voyait croître sous ses yeux sa fondation aimée. La joie qu’il y recueillait effaçait presque le souvenir des épreuves endurées autrefois lors de la restauration de Saint-Pierre. Ce n’était donc pas en vain qu’il avait travaillé; aujourd’hui déjà il recueillait le fruit de ses longs labeurs. Dieu semblait sourire au déclin d’une vie qui n’avait connu ni le repos, ni la consolation extérieure, et lui amenait des confins de la France et de plus loin encore de précieuses vocations.

Mademoiselle Marie Marcus était la petite fille du général de Rusages et alliée à la famille de Bermond dont plusieurs membres avaient appartenu au noble chapitre de Remiremont. Des circonstances providentielles amenèrent à Sainte-Cécile cette enfant de seize ans, douée d’une intelligence remarquable, de nuance très virile, qui venait de terminer ses études chez les Chanoinesses de Saint-Augustin au monastère de Molsheim: «Je n’ai pas le dessein d’être religieuse, avait-elle dit autrefois, mais je me ferais volontiers bénédictin.» Bénédictin était difficile : elle entra au monastère des bénédictines le 11 oc tobre de cette année 1867 : quelques jours plus tard, en la fête de sainte Thérèse, elle prit avec le bonnet noir et le manteau de postulante, le nom de sœur Odile.

Un an ne s’était pas écoulé encore depuis la réunion première de la maison Huré, et voici que les âmes et l’édifice matériel prenaient vraiment figure de monastère. Les travaux se poursuivirent si rapidement que l’on put pressentir l’heure où les ouvriers se retireraient pour faire place à la clôture parfaite. Dom Guéranger crut l’heure opportune de répondre par une invitation aux instances que lui adressait madame la princesse de Hohenzollern, désireuse voir Sainte-Cécile et même d’y prendre place. Elle vint à Solesmes le 6 novembre, accompagnée du prieur de Saint-Martin de Beuron, dom Maur Wolter. Nous n’avons pas à revenir sur un ensemble de circonstances connues déjà par la vie de dom Guéranger. Il y eut au cœur de mère Cécile, sans qu’elle consentit jamais à en livrer le secret, un grand effroi lorsque pour elle la perspective de cette occasion extraordinaire. A la seule réserve de sœur Odile, la dernière venue, toutes ses sœurs, toutes ses filles étaient ses aînées déjà: et si les premières venues n’avaient pas eu de peine, dans leur affectueuses déférence à lui reconnaître un droit d’aînesse, et à incliner leurs années devant une grande supériorité de raison, de sagesse et de vertu, la supérieure de vingt-deux ans dut se demander avec inquiétude si la princesse, alors parvenue à la cinquantaine, d’une intelligence et d’un caractère plus élevés que sa condition même, avec son port de souveraine et sa longue habitude de la domination, ne serait pas pour elle une brebis quelque peu effrayante. Toutefois cette inquiétude, si elle se fit jour, ne dura guère: dès le premier instant la princesse traita avec la jeune supérieur comme elle l’eût fait avec une abbesse consommée en expérience. Dans le cours des années qui suivirent, Dieu qui est souverain, alla lui choisir des filles dans les conditions les plus hautes et jusque sur les marches du trône: à plusieurs reprises mère Cécile fit l’expérience que dans les races royales, d’un sang plus pur, d’une distinction plus achevée, d’une éducation plus haute, on était plus assuré de cueillir la fleur suprême de l’humilité, de l’obéissance et de la fidélité. D’ailleurs auprès de dom Guéranger les intérêts de la congrégation de Beuron, pour qui la sérénissime princesse de Hohenzollern était une mère et une fondatrice, plaidèrent plus haut que toute considération personnelle, plus haut même que les désirs persévérants de la princesse: il crut que devant Dieu son désir lui serait compté pour œuvre et la rendit au monde.

Un an s’était écoulé depuis le départ de sa fille, sans que monsieur Bruyère, fidèle à la promesse qu’il s’était faite à lui-même, eût consenti à la revoir. Les lettres de sa fille aînée étaient accueillies, peut-être même calmaient-elles peu à peu l’amertume des souvenirs; jamais il n’y avait répondu. Il s’intéressait pourtant, mais à distance, à l’œuvre qui se poursuivait à Solesmes. Il se défendait mal contre le sentiment profond que quelque chose de sa vie était là, que là on l’aimait, que là on priait pour lui. Peut-être une disposition divine retardait-elle jusqu’à l’entrée dans le monastère définitif la première visite d’un père toujours courroucé. Retrouver sa fille non plus sous l’habit mondain, mais sous la livrée religieuse, dans un monastère établi et non dans la vulgarité étroite d’une maison bourgeoise, entourée déjà d’une nombreuse famille, devait sinon donner le coup de grâce, du moins contribuer à adoucir des impressions qui ne voulaient pas désarmer encore. N’étant pas chrétien de conviction, il n’avait pu reconnaître les motifs qui avaient guidé sa fille et l’avaient déterminée à passer outre à tout, même à une affection qu’il savait profonde. C’est l’éternel malentendu qui est à la base de ces conflits: comment, sans la foi, comprendre les devoirs que la foi impose? Comment avec les seuls principes de la raison, accepter ce qui la dépasse? Lorsque l’année d’absence fut révolue, monsieur Bruyère vint avec sa femme: mademoiselle Lise, sous un prétexte, était demeurée à la Grange. Il n’y eut pas, il ne pouvait y avoir d’explication. Pour monsieur Bruyère, la détermination de sa fille demeurait un problème insoluble. Mère Cécile de son côté, était attentive à ne prononcer pas une parole qui pût même effleurer un point douloureux. Dans ces circonstances on parle, réellement on ne dit rien. Les formes sont aimables; mais elles voilent à peine le conflit muet de deux âmes qui ne veulent ni ne peuvent se livrer à fond de leur pensée. La gêne trop inévitable pour n’avoir pas été prévue, fut levée par un incident. Il faisait très froid. Sœur Gertrude entra au parloir de l’air le plus naturel, pour apporter du bois au foyer. Mère Cécile présenta sa fille; monsieur Bruyère témoigné une déférence très marquée à une personne qui avait consenti à n’être que la seconde dans une maison fondée par elle. La glace était rompue: la visite du monastère fit le reste. «Si l’oiseau est en cage, la cage du moins est jolie, disait-il dans un sourire.» Ce n’était pas encore l’enthousiasme, ni même la conversion, mais déjà la détente, avec une nuance affectueuse et apaisée qui ouvrait sur l’avenir une perspective rassurante.

Les annales de Sainte-Cécile ont conservé jour par jour l’histoire des progrès accomplis vers la vie bénédictine achevée et complète, la bénédiction du chœur qui servit d’oratoire jusqu’au jour où l’église serait achevée, l’affectation du chapitre à sa destination définitive, la bénédiction du monastère où le public, mais un public recueilli et demeurant uni à la procession eut le loisir une dernière fois de visiter l’enclos. Ces détails sont trop menus pour l’histoire; nous nous excusons d’y faire même une rapide allusion: mais la jeune communauté se réjouissait et grandissait à ses yeux à chacune de ces étapes. La messe conventuelle n’avait pas été chantée encore; elle le fut en la fête de sainte Gertrude de manière à satisfaire dom Guéranger lui-même. N’était-ce pas un triomphe, après un an d’éducation, d’avoir obtenu l’une après l’autre, toutes les fonctions liturgiques dans leur absolue intégrité telles qu’elles se célébraient dans la basilique voisine? On n’avait plus rien à envier à personne, on était un vrai monastère. La communauté à ses propres yeux avait grandi d’une coudée. Dieu lui-même semblait sourire à ces jeunes enthousiasmes et, pendant que les moniales d’aujourd’hui recueillaient de l’expérience de dom Guéranger l’éducation monastique et les traditions régulières, les moniales de demain se levaient de partout, de Sablé, de Bretagne, de Marseille, de Marseille surtout, comme pour justifier la création nouvelle et récompenser l’abbé de Solesmes de n’avoir pas douté. Les premiers éléments de toute fondation doivent être choisis avec un soin d’autant plus attentif qu’ils portent en eux l’avenir de la maison nouvelle; malgré le travail de sélection sévère qui s’appliquait à en recruter sûrement les pierres vivantes, le nombre s’accrut jusqu’à provoquer la surprise de dom Guéranger, peu accoutumé à de tels succès, trop conscient de son époque pour en attendre un large développement de la vie contemplative.

Mgr Fillion prenait un paternel intérêt aux accroissements du jeune monastère. Il s’excusait en décembre de ne les avoir pas vues encore depuis leur vêture, il encourageait mère Cécile et lui faisait espérer comme récompense de sa fidélité, la conversion tant désirée de monsieur Bruyère.

Les commensaux de l’évêque avaient si bien remarqué la vivacité de cet intérêt, que, lorsqu’ils voyaient leur évêque fatigué, préoccupé ou soucieux, ils abordaient, et chaque fois avec le même succès, le thème préféré: les bénédictines de Solesmes.

La joie de l’abbé de Solesmes avait une forme plus contenue; il eût perdu peut-être de son autorité, il eût diminué l’ardeur généreuse de ses filles, s’il avait laissé trop apercevoir de satisfaction: mais un certain regard le trahissait parfois. L’évêque de Poitiers n’avait pas tardé à reconnaître ce faible de son ami:

«Vous êtes, disait-il, comme ces pères qui ont eu un enfant dans leur vieillesse et qui en sont plus tendres que des autres, surtout quand c’est une fille.»

Dans l’œuvre de cette éducation bénédictine l’abbé de Solesmes était admirablement secondé par mère Cécile qui, non encore réconciliée avec sa charge de supérieure, en accomplissait néanmoins les devoirs avec une démission d’elle-même et un dévouement qui faisait l’admiration de dom Guéranger. Pourtant il ne félicitait pas: le silence était son seul éloge. Quand il se taisait, c’est que tout était bien. Et vraiment tout était bien; chaque jour les moniales, anciennes et jeunes, s’attachaient plus fortement à leur mère et estimaient davantage le trésor que le Seigneur leur avait donné. Sa fermeté était trempée de douceur et de grâce; tendre, dévouée, attentive autant que prudente, patiente et forte, elle se prêtait avec une maternelle souplesse aux exigences variées des âmes confiées à ses soins. Avant même d’en avoir été avertie par le texte écrit des Déclarations, elle réalisait le rôle qu’elles assignent à l’abbesse: «Sa charité tendre et maternelle donnera la vie au monastère en la faisant être toute à tous.» Abordée à tout instant, à tout propos, consultée pour les moindres affaires, ramenée souvent par les indécisions des sœurs converses aux détails les plus menus, sans cesse distraite d’une travail commencé par mille problèmes dont on ne voulait obtenir la solution que d’elle seule, elle commença dès lors l’apprentissage de la démission absolue. Il faut plus qu’une vertu commune pour ne jamais s’appartenir. Une fois pourtant sa patience fut surprise, et il lui advint d’accueillir une de ses filles avec un agacement trop visible. Non contente de s’en humilier devant Dieu, elle châtia rudement dans sa chair cette erreur d’un instant.

La mortification lui avait été familière au cours même des années passées dans le monde et dès sa première enfance; elle était maintenant pour elle un attrait surnaturel. Dom Guéranger était intervenu souvent pour ramener à la prudence et à la discrétion l’amour de la souffrance; mais il avait trop l’expérience des âmes, il n’ignorait pas l’efficacité des expiations volontaires pour conquérir l’humilité, le recueillement, les hautes faveurs divines; et lui-même était personnellement trop adonné aux pratiques de la pénitence pour n’applaudir pas aux pieuses sévérités de son enfant. Souvent néanmoins la prudence lui faisait tempérer et contenir dans de justes limites cet âpre désir de la mortification. Nul ne s’étonnera de rencontrer chez les privilégiés de la grâce ce désir surhumain de la souffrance. La piété chrétienne est si accoutumée à la vue du crucifix, qu’elle ne sépare pas le Seigneur de sa croix, ni ce qu’elle aime de la souffrance. Saint Paul professe ne connaître autre chose. Aimer et souffrir se présentent à elle unis indivisiblement. Et puis, dans la vie chrétienne, dans la vie religieuse qui est l’achèvement de la vie chrétienne, la mortification ne se présente pas seulement sous les formes de la pénitence et comme une expiation des fautes personnelles: elle n’est pas simplement non plus un procédé d’hygiène morale qui a pour dessein de soumettre le corps à l’âme et de laisser celle-ci maîtresse chez elle. La mortification est cela, elle est plus que cela. Dieu se ménage dans les âmes les plus pures des victimes de choix; l’expiation du Calvaire se poursuit en elles; la souffrance a pour elles le charme souverain d’une communion vivante à la passion du Christ; et alors même qu’elles ne demandent autre chose en crucifiant leur chair que de donner au Seigneur le témoignage de leur charité, alors même qu’elles ne demandent d’autre salaire de leur amour que leur amour même, Dieu leur prépare, en échange des saintes sévérités dont elles s’affligent, l’effusion de ses faveurs les plus signalées. Même il s’emploie à leur faire mériter par un surcroît qui vient de lui. Le développement de notre vie surnaturelle n’est pas tout entier contenu dans l’effort généreux qui le porte vers le bien, vers le mieux, vers la perfection; et en nous provoquant par sa grâce à toutes les laborieuses ascensions de l’âme, Dieu ne s’interdit pas d’intervenir pour son compte à chacune des étapes successives que nous devons fournir vers lui. Il travaille avec nous, et nous avec lui, mais il travaille à lui seul. Il purifie l’âme, il éclaire l’âme, il s’unit l’âme par des procédés qui ne sont qu’à lui, par des industries dont il possède le secret: il a ses prévenances, il a ses illustrations, il a ses exigences, il a ses représailles, et, dans les âmes qu’il veut à lui, son action s’exerce avec une entière souveraineté. Mère Cécile en fit l’expérience. Elle avait souhaité souffrir: elle fut exaucée. Nous le verrons, Dieu ne se borna pas à l’éprouver par l’exercice constant de sa charge qui lui était un tourment et un cilice auquel elle ne parvint pas à s’accoutumer.

Elle se demandait à elle-même en la fête du Saint Nom de Jésus, ce qu’elle pourrait donner au Seigneur comme bouquet de fête:

«J’ai bien cherché, écrivait-elle, et je ne trouve rien qui me contente. Cependant en cherchant mieux encore, je lui offrirai d’abord tout ce qu’il a mis en moi par son amour tout gratuit; j’y joindrai mon rien que je sens si vivement, j’y ajouterai l’acceptation de ma charge pour lui témoigner le total abandon que je lui fais de tout ce que j’aimerais et rechercherais hors de sa volonté. A ce dernier article, vous souriez peut-être, mon Père, et trouvez que mon présent d’aujourd’hui consiste en une chose donnée depuis plus d’un an. Cependant Lui le sait: le sacrifice est renouvelé non pas chaque jour, mais dix fois par jour; et je ne dis pas, malgré ma bonne volonté, que cela ne m’use pas un peu. Enfin, le meilleur est de se taire là-dessus, même avec vous, n’est-ce pas ? Et aussi d’y penser moi-même le moins possible.» (18 janvier 1868).

Presque toute l’année du noviciat fut en proie à une souffrance physique qui semblait ne vouloir rien laisser intact dans une santé déjà ébranlée.

«Fièvre extrême accompagnée d’étouffement, écrivait-elle à dom Guéranger, quoique je fusse presque assise. De plus une soif si étrange que je n’ai jamais enduré un pareil tourment. Je pensais au Sitio de la Croix… Les douleurs au cœur sont très aiguës; je puis à peine remuer le bras gauche à cause de la souffrance… Je souffre dans tout mon corps, dit-elle plus tard, comme si j’avais du fer rouge et j’ai la tête dans un étau.»

Janvier, février, mars, trois longs mois s’écoulent dans ces souffrances quelquefois intolérables et qui semblent redoubler encore en avril durant la semaine sainte. Elle s’humilie de ces douleurs qui la réduisent à l’impuissance, encore qu’elle s’efforce d’en dérober le secret. Elle voudrait que Dieu et l’abbé de Solesmes fussent seuls à les connaître; parfois elle est contrainte de s’avouer vaincue et ne sait comment définir ce mal qui ne l’abandonne jamais complètement. «C’est comme un brisement de tous mes os, dit-elle, je ne puis remuer même un doigt sans souffrir.» Mais la souffrance lui était montrée comme un moyen d’union à Notre Seigneur Jésus Christ et partant comme surnaturellement désirable.

«La souffrance du corps me fait ressentir ce qu’éprouverait une âme à être délivrée des liens qui la retiendraient captive et à l’étroit. J’y trouve je ne sais quel bien être qui pourtant n’enlève rien à la souffrance.»

La vie religieuse n’avait fait qu’activer encore l’ardeur d’autrefois pour les mortifications corporelles: «Cela augmente ma joie dans les fêtes et m’est doux dans les temps de pénitence.»

Dom Guéranger n’avait jamais cessé d’avoir le souci de la santé de mère Cécile; il avait trop conscience des intérêts de Dieu en elle: mais depuis quatre ans déjà, il avait reconnu le caractère extraordinaire de ces souffrances, leurs retours périodiques, leurs rapports avec une action divine, leur disparition soudaine; il s’inclinait devant ce qu’il regardait comme une disposition de Dieu; il semblait concilier dans sa vigilance paternelle, et la confiance surnaturelle que mère Cécile aurait toujours toute la santé nécessaire à son œuvre, et la peur d’un incident auquel le cœur de son enfant n’eût pas résisté. Il écrivait à mademoiselle de Gobineau:

«Notre petite mère est souffrante en ce moment. L’âme, chez elle, ne trouve pas assez où prendre ses ébats dans le pauvre corps, et il y a souvent défaillance chez celui-ci. J’espère que la crise ne sera pas de longue durée: mais ce sera pour en attendre une autre. Rien de tout cela n’est inquiétant quand on la connaît. J’ai passé par bien des terreurs, mais je n’en ai plus maintenant, ayant l’expérience que Notre Seigneur qui a droit d’en user et d’en abuser, finit toujours par nous la rendre telle que nous la pouvons souhaiter. J’ai eu bon nombre d’années pour m’aguerrir, car, même dans le monde, le Maître avait pris de bonne heure l’habitude de disposer d’elle sans consulter ni elle, ni personne. Qu’il soit donc loué de tout ce qu’il fait.» (4 mai 1868).

Dom Guéranger suivait pourtant d’un œil à la fois ravi et inquiet les progrès de cette communion étroite à la vie souffrante du Seigneur, il réduisait à une sage mesure les désirs de haire et de cilice, mais en face d’une action divine sur laquelle il ne pouvait rien, il s’effrayait parfois des dures secousses imprimées à une santé si éprouvée et si chère. Et sa paternelle inquiétude lui inspira même la pensée de soumettre mère Cécile, pour tout ce qui concernait sa santé, à la sollicitude de celle de ses filles qui l’approchait de plus près, sœur Gertrude de Ruffo. Il aurait suffi d’en appeler à la seule affection et au dévouement de sœur Gertrude: il voulut pourtant lui montrer les intérêts de Dieu et l’avenir de Sainte-Cécile comme suspendus au fil de sa vie:

«Voyez, ma fille, disait-il à sœur Gertrude, veillons bien sur la petite mère; car si nous avions une distraction, le Seigneur en profiterait pour nous la prendre.»

Telle était même la continuité de ce souci, qu’ayant à choisir dans l’alternative dangereuse, ou de laisser mère Cécile à elle-même, ou de la soumettre dans les questions de santé à une tutelle extérieure, il s’arrête quand même à ce dernier parti et confia cette tutelle à sœur Gertrude qui s’acquitta de son obédience avec une assiduité de toutes les heures et un filial dévouement. Il y avait lieu sans doute à exercer une douce et parfois impérieuse pression pour obliger au repos et à des ménagements de prudence la jeune prieure de vingt-deux ans, trop accoutumée à ne pas compter avec ses forces, obligée de payer de sa personne et de porter seule, durant les absences de dom Guéranger, le poids de la maison.

L’éducation monastique des religieuses se poursuivait au cours de cette année de noviciat régulier; dom Guéranger y donnait une bonne part de ses soins. Le souci du petit monastère l’accompagnait dans ses absences: lorsqu’il se rendait en janvier à Redon, pour les fêtes de saint Convoyon, ce lui était une occasion pour décider l’entrée à Sainte-Cécile de mademoiselle de Gobineau. Lorsque février l’amenait à Marseille, ce n’était pas seulement dans le dessein de prêcher la retraite aux moines, c’était encore pour hâter les vocations céciliennes que Dieu y suscitait.

Après une absence de presque un mois, lorsqu’il revenait à Solesmes, il y trouvait mademoiselle Élisabeth Foubert, jalouse de suivre sa sœur cadette et d’apporter à Sainte-Cécile une vocation que le Seigneur devait mûrir rapidement et cueillir pour le ciel.

Les solennités succédaient aux solennités; la fête de saint Benoît voyait Mgr Fillion à Solesmes. A la faveur de la présence de l’évêque dom Guéranger célébrait à Sainte-Cécile le jour natal de saint Benoît: sitôt le pontifical terminé, à la hâte, il allait baptiser sous le nom de Louise-Marie-Joséphine-Benédicte la seconde fille de monsieur Ernest Landeau, et dans la petite baptisée, préparer une moniale. Les joies, lorsqu’elles viennent, viennent en foules: le lendemain était dimanche Lætare, l’humble église de Sainte-Cécile devenait presque une cathédrale et s’ouvrait pour l’ordination sacerdotale du père Logerot.

La demeure monastique demeurait néanmoins inachevée, le cloître n’était pas encore livré aux religieuses; des fenêtres de leurs cellules elles suivaient, non sans quelque impatience, les lents progrès des ouvriers. Le cloître ne fut terminé que la veille du dimanche des Rameaux et inauguré par la grande procession du lendemain. Chacun s’empressait autour de ce berceau monastique; aujourd’hui, c’était une insigne relique, le chef d’une des compagnes de sainte Ursule, que le père Paquelin, au cours d’un de ses voyages littéraires, avait obtenu de l’archevêque de Cologne; demain ce serait la sainte image tant vénérée en Pologne, de la Vierge de Czenstochowa. Quelque temps auparavant, au cours de 1867, un jeune seigneur polonais, Antoine Kalikowski, venu à Solesmes, avait assisté aux offices de Sainte-Cécile. La communauté était bien peu nombreuse encore et le chœur peu fourni; mais enfin, malgré le petit volume de voix, Kalikowski avait été ému par l’accent de leur prière, et de retour en sa patrie, il avait fait reproduire par un artiste de grand mérite, l’image de la Vierge polonaise afin d’obtenir la prière de Solesmes pour sa patrie et pour lui-même. Dom Guéranger bénit l’image. Elle n’a cessé depuis la semaine sainte de 1868 de présider à l’office monastique, faisant face à la stalle de l’abbesse.

Le Samedi saint, mademoiselle Élisabeth Foubert entrait à Sainte-Cécile et y prenait le nom de Lucie.

Bientôt vint l’heure de mademoiselle de Gobineau. Ce n’était pas une vocation ordinaire que celle-là. Mademoiselle Caroline de Gobineau était d’un âge mûr; elle apportait au monastère une formation intellectuelle très complète; malheureusement elle était depuis longtemps infirme; et même après l’avoir accueillie lors des fêtes de Redon, l’abbé de Solesmes se demandait au prix de quelles souffrances s’accomplirait le voyage par Nantes, Angers et Sablé. Les amis qui l’entouraient et avait été témoins de son état habituel, firent entendre des conseils de prudence. Comment pourrait-elle, brisée déjà par le mal, résister à l’ébranlement douloureux du voyage? N’était-ce pas aller à la mort et non au monastère? Mademoiselle de Gobineau avait conscience que ces représentations étaient fondées, et que le dénouement pouvait en effet être celui qu’on pressentait autour d’elle. Elle s’y prépara par la confession et la communion, mais n’y vit pas un motif suffisant pour renoncer à la faveur inespérée qui lui était offerte d’entre dans la vie bénédictine. De faire un essai limité et de morceler le voyage en plusieurs étapes, il ne pouvait pas être question: l’essai lui-même eût diminué des forces qu’il fallait garder entières pour avoir la chance de réussir. Elle se fit établir dans le wagon, avec la résolution d’arriver au terme morte ou vive. Son courage ne se démentit pas. Dans l’intervalle des évanouissements que lui causait la douleur, elle soutenait l’âme de ses compagnes, et, maîtresse d’elle-même jusqu’à l’héroïsme, raillait agréablement l’anxiété dont elle était la cause. On arriva à Angers, puis à Sablé. Il sembla plus prudent, après cette terrible équipée, de laisser quelques jours de repos nécessaires à une santé ébranlé encore par la secousse du voyage. Mademoiselle de Gobineau avait depuis longtemps souhaité de recevoir le nom de Bénédicte: il lui fut donné. Dès son entrée sœur Bénédicte, la dernière venue et l’aînée pourtant de toutes ses sœurs, rivalisa avec elles de confiance et d’abandon envers sa prieure. Elle n’avait rien perdu de sa naïve et spirituelle espièglerie, et faisant allusion aux éloges qu’elle avait entendu faire à mère Cécile:

«Si vous saviez, ma Mère, lui disait-elle un peu plus tard, comme j’ai été heureuse de voir de mes yeux que vous n’étiez pas si parfaite que je me l’étais persuadé. On m’avait dépeint une sainte, une sainte dans une niche: comme cela m’eût dé concertée!»

Cependant dom Guéranger, désireux que les moniales ne fissent profession que sous des observances déterminées, hâtait la rédaction des Déclarations de Sainte-Cécile qu’il voulait, avant le 15 août, présenter à l’approbation épiscopale. Le travail avait été fait avec maturité: afin d’achever son œuvre, l’abbé de Solesmes, malgré sa profonde connaissance de la tradition, s’était entouré des constitutions modernes les plus réputées pour leur discrétion: celles de madame Marguerite d’Arbouse, réformatrice au Val-de-Grâce, celles de madame Thérèse de Bavoz pour la congrégation du Sacré-Cœur de Marie, celles rédigées peu auparavant par dom Léopold Zelli, abbé de Saint-Paul, pour les bénédictines italiennes. Même il avait voulu associer à sa rédaction la prieure de Sainte-Cécile d’abord, puis, après elle, les autres novices et réclamer leurs observations. Il lui arriva de réformer le texte rédigé par lui pour donner satisfaction à l’une ou l’autre remarque. Lorsque le petit parlement se déclarait satisfait, on ajoutait la feuille ainsi approuvée à l’ensemble de toutes celles qui attendaient l’approbation épiscopale. Au commencement d’août, la rédaction fut terminée et remise aux mains de Mgr Fillion. On aurait pu, somme toute, se passer des Déclarations, et même après la profession émise, mener la vie monastique telle qu’elle avait été dessinée par le père abbé dès les premiers jours, telle qu’elle était devenue grâce à la fidélité attentive de toutes. C’eût été vivre sous le régime de la coutume. Mais il fallait déterminer du moins le cérémonial de la profession. Nous savons déjà par l’histoire de Gué ranger que la pensée commune de l’évêque et de l’abbé était de grouper dans une même fonction les deux rites: la profession monastique et la consécration des vierges, tel qu’il se trouve au Pontifical. Par cette fusion des deux rites, Mgr Fillion et dom Guéranger se proposaient de maintenir la dignité traditionnelle de l’état monastique et en même temps d’assurer une plus grande solennité à la cérémonie de profession.

Déclaration, Cérémonial, traduction de la sainte Règle, tout marchait à souhait. Lorsqu’ils virent que Sainte-Cécile était ainsi comblée, les moines s’enhardirent: ils se persuadèrent que dans ce petit monastère voisin à qui le père abbé ne refusait rien, ils avaient trouvé un point d’appui pour leurs propres désirs: ils mirent Sainte-Cécile en mouvement pour obtenir du père abbé et la Vie de saint Benoît toujours sur le métier, et le commentaire de la sainte Règle toujours promis. Ils ne rencontrèrent pas de résistance: simplement les moniales se dérobèrent; elles se sentaient trop à l’aise dans leur attitude filiale, trop accoutumées à ne manquer de rien pour se départir jamais de leur rôle qui consistait à recevoir sans jamais à tendre la main. Le père abbé savait, on pouvait s’en rapporter à lui.

Lorsque les Déclarations et le Cérémonial furent remis aux mains de monseigneur Fillion, le mois d’août était commencé déjà et la profession toute proche.

Jusque dans sa pauvreté, Sainte-Cécile avait voulu ménager à l’abbé de Solesmes une joyeuse surprise. Toute la vie abbatiale de dom Guéranger s’était appuyée sur la crosse très simple, en bronze doré, qu’il avait rapporté de Rome en 1837.Dans le plus grand secret un concert se forma pour lui offrir, à l’occasion de cette fête vraiment unique, une crosse en vermeille, avec pierres fines et émaux, portant au nœud les écussons des maisons monastiques de la Congrégation de France, et au centre de la volute, sainte Cécile agenouillée devant saint Pierre. Le secret fut admirablement gardé; l’abbé de Solesmes, appelé à l’improviste au matin du 15 août pour donner la bénédiction à une crosse, ne comprit pas tout d’abord, mais devina bientôt et trouva la crosse très à son gré. Il y voyait résumé l’œuvre de sa vie: Saint-Pierre, Sainte-Cécile; il en usait avec joie.

La fête du 15 août et l’annonce d’une profession de sept moniales, cinq de chœur et deux converses, avait amené à Solesmes les amis du monastère, le révérendissime père abbé de Ligugé, le prieur de Sainte-Madeleine, monsieur le chanoine Coulin, mademoiselle Amélie Brusson, d’autres encore. Le père Laurent Shepherd était retenu près de sa mère mourante; à son défaut, l’abbesse de Stanbrook avait voulu témoigner de son affectueuse fraternité.

Un autre invité manquait aussi, Plusieurs mois auparavant, lorsque sa fille lui avait fait parvenir la belle palme du dimanche des Rameaux, il avait été heureux et fier.

«Je suis convaincue qu’il ne tardera pas à revenir, écrivait madame Bruyère à sa fille, tes prières seront exaucées et sa vieillesse aura le religion pour soutien. Déjà il est bien plus heureux dans cette phase de douceur et de calme.»

Deux ans s’étaient écoulés depuis le départ de son enfant; n’était-ce pas assez de deux ans pour calmer le ressentiment paternel? On l’espérait: il n’en fut rien. A la lettre qui lui annonçait la profession et, timidement, l’invitait à y prendre part, il répondit par un refus. Il n’avait pas su oublier encore. Sa réponse pourtant se terminait par une expression plus douce:

«En terminant, ma bien chère fille, ma Jenny tant aimée, incapable désormais, comme je me sens, de t’exprimer aucun autre sentiment que celui de la tendresse, je te dis: fais ce que tu dois; je t’aimerai toujours. Que Dieu qui est le Maître de nos cœurs, ait pitié de nous. Ton père t’embrasse en pleurant.»

Même en se raidissant, cette âme trahissait son trouble: une pensée de soumission et une prière attendrissaient sa dure résolution. Il ne restait dès lors à mère Cécile que cette part de souffrance qui doit ici-bas se mêler à nos joies les plus vives.

Nous n’avons pas à refaire le récit de la profession émise le 15 août 1868. Une lettre écrite de Solesmes au R.P.sous-prieur de Marseille, dom Eugène Viaud, en a donné l’aspect visible et conserve pour la famille monastique le joyeux et triomphant souvenir. Mais une profession ne consiste pas toute entière dans le charme des cérémonies symboliques qui forment un spectacle toujours nouveau et laissent à ceux mêmes qui les ont revues souvent, une impression de fêtes éternelles. Ce que la profession monastique et la consécration forment dans les âmes, les âmes elles-mêmes ne pourraient le dire; les mots des langues humaines n’ont pas été faits pour ces glorieuses réalités. L’Église, épouse elle-même, en a eu conscience et a voulu se dépasser elle-même dans la beauté incomparable des formules si doctrinales et si pleines que la voix de l’abbé de Solesmes sembla, ce jour-là, faire revivre. On eut dès la première heure le sentiment qu’une grande œuvre venait de s’accomplir. A cette profession première Dieu a donné depuis la bénédiction d’une large fécondité. C’est en elle qu’ont germé, c’est d’elle que sont nées d’autres professions nombreuses déjà, qui ont traduit pour le temps et pour l’éternité la richesse de sève surnaturelle constituée par Dieu ce jour-là.

Dom Guéranger ne ressentit aucune fatigue de cette fonction liturgique commencée à 10 heures et demi pour se clore à deux heures de l’après midi. Le lendemain il invita les cinq professes du même jour à se donner une prieure par la voie régulière de l’élection. A une heure et demie de l’après midi, il se rendit au monastère de Sainte-Cécile accompagné de son prieur, dom Charles Couturier, et du secrétaire du chapitre de Saint-Pierre, D. Théophile Bé rengier, afin de procéder au scrutin. L’abbé de Solesmes ne contenait pas sa joie. Dieu réalisait tous ses rêves bien au delà de tout ce qu’il avait souhaité. Mais à côté de lui son vénérable prieur, heureux comme son abbé, gardait par dévers lui toute son émotion et ne la témoignait que par une attitude plus contenue encore que de coutume. Plus vive était son impression, plus il en gardait jalousement le secret. Et tout bas la taquinerie paternelle de l’abbé en soulignait le contraste: «Mais mon bon Père prieur, pourquoi cette figure d’enterrement? Rassurez-vous, ce n’est pas vous qui serez nommé.» Un doux et pacifique sourire, sans plus passait alors sur les lèvres du père prieur. Les réflexions se faisaient à voix tellement discrète qu’elles ne pouvaient nuire à la gravité extérieure de la cérémonie, qui fut courte. A la majorité de 4 voix sur 5 moniales, mère Cécile fut élue prieure. Le lendemain elle distribuait les charges du petit monastère, dès lors hiérarchiquement constitué.

«J’ai vécu à Solesmes, écrivait Mgr Fillion à dom Guéranger, autant que vous-même pendant la profession de nos chères filles et l’élection de la mère prieure. Rien ne me surprend dans les détails si touchants et si pleins d’intérêt que vous me donnez: mais je ne puis m’empêcher d’admirer l’attention de Notre Seigneur qui fait descendre la bénédiction de son Vicaire sur ses épouses au moment même où elles se consacrent à lui. La main de Dieu est là.»

L’évêque se reposait sur l’abbé de Solesmes pour la formation monastique de la jeune communauté; mais pourtant il la regardait comme sienne, et son autorité s’unissait à celle de dom Guéranger pour écrire à mère Cécile:

«Votre titre de mère vous oblige à une union toute particulière à Notre Seigneur à qui vous devez servir d’instrument et d’organe pour conduire des âmes qui lui sont chères et qu’il appelle à la perfection. Toutes vos paroles devront être imprégnées de la grâce divine afin de pénétrer les cœurs. Votre âme se remplira de Dieu afin de donner de sa plénitude.»

La suite de ce récit nous apprendra comment cette recommandation fut accomplie par la prieure de vingt-trois ans.

Mise à jour le Vendredi, 01 Mai 2009 07:31
 

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