Considérations sur la liturgie catholique – 2ème article (31 mars 1830)

Le second caractère de la liturgie est l’universalité garantissant la communion dans la prière et dans la foi.

Initiée, par la Vérité même, à tous les secrets de l’homme et de la société, l’Église n’a jamais eu que de grandes vues. Aussi toutes les fois que l’orgueilleuse ,médiocrité , fière de son isolement , a voulu mesurer à sa propre hauteur les vastes conceptions du catholicisme, on l’a entendue déclarer fausses et insoutenables les théories divines dont le magnifique ensemble ne se dévoile qu’aux intelligences éclairées de toutes les lumières dont l’Église est le foyer. il en devait être ainsi. Où l’esprit de l’homme, cet esprit partiel de sa nature, aurait-il appris à connaître, à sentir ce qui est grand, ce qui est catholique ? En parcourant l’étroite circonférence qui lui est donnée, si sa vue tombe sur un détail qui lui semble imparfait, il s’arrête là, il déclame, il blasphème, il y demeurera cloué éternellement. Pour en sortir, il ne faudrait qu’une chose ; étendre un peu ses regards, mais vous lui demandez là plus qu’il ne peut faire. Malheur bien excusable, si cette faiblesse de l’esprit n’était pas la faute du cœur ! Car notre religion a cela d’admirable que, par elle, l’homme de bonne volonté, exhaussé dans ses bras, jouit d’un horizon dont l’homme qui veut être à lui même sa règle ne soupçonnera jamais l’étendue. Heureux prélude de ce qui nous est réservé dans le séjour de la lumière.

Tout le monde sait que de toutes les mesures de discipline générale que le Siège apostolique a prescrites aux nations qui forment son héritage spirituel, celle que les ennemis de l’Église ont attaquée peut-être avec le plus d’acharnement, est l’unité de langage dans le culte, unité conservée, maintenue vigoureusement par la politique inspirée des Pontifes romains. Voilà le texte des déclamations furibondes des premiers protestants, répétées plus tard, et sur un ton non moins odieux quoique plus calme, par leurs neveux les jansénistes. On a fait, sur ce sujet, de l’éloquence, de l’érudition, de l’antiquité, Dieu sait ! mais à quoi tout cela a-t-il abouti ? à mettre dans tout son jour, à montrer dans toute sa majestueuse réalité la plus belle conception que l’esprit de l’homme ait jamais tentée. Quand les nuages amoncelés sur une discussion très simple en elle-même ont été dissipés, on s’est vu forcé de rendre hommage au chef-d’œuvre de la sagesse de l’Église, et, au moment même où les savants s’agitaient sans fruit pour réaliser le projet sublime d’une langue universelle, Rome s’est montrée tout à coup réunissant tous les peuples par ce lien d’autant plus admirable qu’il était inaperçu, et continuant en silence une œuvre merveilleuse conçue et exécutée sans effort, en dépit de tous les obstacles. Par elle, c’est en vain que les décrets du Très Haut ont en partageant les descendants d’Adam, fixé les limites des nations 1 , et élevé un mur de séparation entre les peuples de la terre ; au sein de la mère commune, la terre est, encore, comme à ses premiers jours, d’une seule langue et d’une seule bouche : Erat terra labii unius 2 . Projet vraiment divin, où l’on reconnaît la main de celui qui voulant que désormais un seul pasteur régît le seul
troupeau 3 , voulut que les dociles brebis pussent toujours entendre la voix de l’unique pasteur 4 .

Je ne m’arrêterai point à développer les belles considérations sociales qui découlent d’une semblable loi ; ceci ne serait plus de mon sujet, auquel il me tarde de revenir. Je m’arrêterai encore moins à faire ressortir les éminents services que le monde savant retira de cette institution, seule arche de salut pour l’avenir de la littérature, durant plusieurs siècles. Arrêtons-nous seulement sur les vues immédiates de l’Église dans cette importante mesure, et voyons si réellement elle y trouva les avantages qu’elle crut devoir y chercher.

L’Église est une ; son but est l’unité. L’unité des croyances est son premier besoin. Elle n’est sainte, elle n’est divine, elle n’est Église que par là. Or quel plus puissant moyen de veiller à la garde de cette unité si indispensable, que de réunir tous les hommes dans un même langage, de proposer il tous les mêmes confessions de foi ? Comment s’assurer d’être comprise par tous ses enfants, quand investie de l’autorité de son fondateur, elle leur parle comme ayant Puissance 5 , si ces paroles devaient toujours subir la dangereuse expérience d’un changement d’idiome ? Comment du haut des murs de Sion, où, sentinelle vigilante 6 posée par Jésus Christ, elle étend sa vue sur le monde, surveiller, démêler et prévenir l’erreur, si un même langage ne lui rapporte pas toutes les paroles de ses enfants ?

Par un dessein spécial de la Providence, l’Orient ne put jamais s’astreindre à cette uniformité. Les mille sectes qui continuent de le déchirer depuis tant de siècles, l’attestent bien haut. L’Occident au contraire marcha longtemps sous la bannière de l’unité, à la faveur de ce moyen si simple et si grand tout à la fois. Aussi les premiers cris de la réforme furent des blasphèmes et des malédictions contre un système qui, durant tant de siècles, retarda la révolte de la raison individuelle ; mais encore une fois, toutes ces déclamations ne servirent qu’à venger une mesure catholique à laquelle l’Église sera redevable encore de son unité, dans le tour qui lui reste à faire pour arriver au lieu de son repos.

Ces principes une fois rappelés, on n’aura pas de peine à en retrouver la conséquence dans les efforts constants de l’Église romaine pour réunir toutes les Églises latines dans la même liturgie. On reconnaîtra dans cette mesure en apparence secondaire, la suite de ce même plan d’unité qui est l’âme de l’Église.

La liturgie, comme nous le disions précédemment, est la langue de l’Église ; donc elle doit être universelle comme l’Église. Et quoi de plus beau, de plus magnifique que l’auguste concert de la catholicité élevant sa voix tout entière vers ~le ciel ! Quelle plus belle expression de l’unité de croyances, de vœux et d’espérance que cet hosanna universel s’élevant de tous les points du monde et montant droit au trône de l’Éternel ! N’est-ce pas là Israël se levant tout entier comme un seul homme 7  ? N’est-ce pas là l’unique voix de l’unique corps ? Dans ce concert vraiment unanime, le ciel attentif, l’Église ravie, les hommes réunis, offrent un spectacle tout divin. C’est en prononçant les paroles de la liturgie sacrée que l’on sent s’accomplir cet oracle de la vérité :

Quand plusieurs seront réunis en mon nom, je serai au milieu d’eux 8 . Ne craignons plus désormais que nos voix se perdent dans l’espace immense qui sépare le ciel de la terre ; escortées de toute la communion des saints, elles pénétreront les Cieux. Le pécheur timide sent son cœur raffermi par la pensée qu’il répète les paroles des saints ; son hommage journalier se confond avec le leur. Sa vue rassurée découvre sur toute la surface de la terre, tous les justes réunis avec lui dans les mêmes vœux, dans les mêmes louanges. Alors, plein de confiance, il dit avec David : Et moi aussi, Seigneur, je vous louerai dans l’assemblée des saints 9 . Depuis le Pontife suprême, jusqu’au plus humble des prêtres, aux extrémités du monde, sa voix timide a trouvé un écho, et s’appropriant le feu qui les anime, il s’offre ainsi à son Dieu avec tout le genre humain ; holocauste sublime consommé dans l’unité par ,ta prière divine du Sauveur dans les cieux.

Mais cette admirable communion de prières n’est pas le seul avantage que l’Église retire de l’universalité dans la liturgie. Rappelons-nous que la liturgie, langage de l’Église, est le dépositaire de sa pensée, la confession solennelle et authentique de sa foi. C’est elle qui prête une voix aux peuples pour témoigner de leur croyance. Elle doit donc être pure et sainte comme l’Église. Or quel autre moyen d’établir, de conserver cette pureté, sinon cette sage uniformité qui rend impossible toute altération, toute interpolation suspecte ? Sentez-vous quel obstacle insurmontable oppose aux entreprises de l’erreur cette popularité des prières sacrées qu’on ne peut altérer, sans que l’univers tout entier ne se lève pour protester contre l’innovation ? Quel est le sectaire qui ne sent pas se glacer ses efforts désespérés et le blasphème expirer dans sa bouche, lorsqu’il entend déjà la voix unanime des peuples crier anathème à son erreur avant même qu’il l’ait vomie des ténèbres de son cœur.

Et d’où vinrent de nos jours ces tentatives d’isolement et de séparation, cette idée d’affaiblir la voix de l’Église en la divisant, sinon de ces sectaires auxquels la catholicité n’était pas moins odieuse que l’antiquité, parce qu’ils se sentaient écrasés par l’une aussi bien que par l’autre ? On ne tarda pas à voir des preuves palpables des motifs qui les portaient à se débarrasser ainsi de l’extérieur du catholicisme. La France même fut effrayée des effets que cette coupable séparation menaçait de produire. Les éditions successives du bréviaire de Paris, critiquées sur des points importants et trop longtemps suspectes malgré de nombreuses corrections, le scandale du missel de Troyes, scandale répété dans les livres liturgiques de plusieurs diocèses et congrégations religieuses, purent éclairer les moins clairvoyants. Vainement Rome employa son index ; nos libertés paralysèrent ses efforts, et l’orthodoxie de certains prélats, privilège que rien ne garantit à une Église particulière, arrêta seule les progrès du mal, mais non l’audace de l’hérésie triomphante. On fut forcé de reconnaître que l’Église avait eu ses raisons pour tenir à l’unité dans les formes extérieures du culte, et l’on entendit, par une inconséquence singulière, ces hommes qui voient sans étonnement une liturgie datée de l’année passée pour une Église de dix-huit siècles, exprimer le vœu d’un bréviaire universel, dans la pensée sans doute que Rome finira tôt ou tard par adopter celui de leur diocèse qui manque rarement d’être le plus parfait.

je sais qu’on a dit sur ce sujet d’assez jolies choses ; je sais qu’on a trouvé le moyen de rajeunir une parole avancée par un Père de l’Église, à une époque où, formée encore de parties hétérogènes, l’Église avait à peine une langue à elle. Ne troublons pas la cendre des Églises en faveur desquelles cette parole fut prononcée ; elles ne sont plus ; leurs ruines même ont péri. Dans un siècle où l’on cherchait à tout expliquer par des similitudes tirées de l’Écriture, un saint docteur compara la variété des coutumes et des usages des différentes Églises à la diversité des couleurs que le prophète admire sur la robe de l’Épouse : Circumdata varietate 10 ). Mais quelle maladresse d’avoir de nos jours mis en avant cette sentence déjà si peu concluante en elle-même ! comme si cette variété pouvait former une parure agréable à l’Époux, lorsqu’il a prescrit, par son représentant, une simple et majestueuse unité ; comme si après avoir quitté cette variété depuis tant de siècles, on pouvait y revenir de sa propre autorité au mépris des défenses de l’Époux. Je m’étonne qu’une pensée plus brillante que solide ait ainsi séduit tant de graves théologiens.

Quoi qu’il en soit des couleurs de la robe de l’Épouse, si nous prenons en main les annales ecclésiastiques, nous serons forcés de reconnaître que dès les premiers siècles, l’Église a toujours tendu vers l’unité de la liturgie, et que lorsque l’autorité de Rome a fait une loi de cette uniformité, elle a confirmé seulement un principe déjà admis et constaté un fait connu de tout l’univers.

En effet, lorsqu’après la chute de l’empire romain, le Siège apostolique fit couler sur tant de peuples nouveaux ce fleuve intarissable de vérités dont il est la source, les apôtres qu’il envoya apportèrent aux barbares, comme un seul et même présent, sa foi, son langage, sa liturgie. Les forêts sauvages de la Germanie entendirent les chants mélodieux entonnés sur les bords du Tibre, et les fiers peuples du Nord courbèrent la tête et embrassèrent toutes les coutumes que leur imposa cette autre Rome dont leurs pères n’avaient point enseveli la puissance sous les ruines de l’ancienne. Dans le même temps, d’intrépides apôtres passaient les mers, et par eux l’île des saints régénérée rallumait à l’impérissable flambeau sa lumière presque éteinte. Malgré l’extrême latitude que saint Grégoire crut devoir laisser au moine Augustin sur l’article de la liturgie, les plus anciens monuments nous montrent la Grande-Bretagne fidèle aux rites de l’Église romaine, jusqu’au jour où la sage Élisabeth daigna leur substituer les siens. Enfin les royaumes de Suède et de Danemark n’abjurèrent qu’à la réforme les coutumes sacrées qu’ils avaient reçues de la Chaire apostolique avec les dogmes dont ils sont la vénérable expression.

Restaient encore deux grandes Églises, l’Espagne et la .France, toutes deux fondées dans les anciens jours et pourvues par leurs fondateurs de liturgies vraiment spéciales et empreintes des traces de la plus auguste antiquité. Pour abandonner un si précieux héritage, il fallait certes de bien graves raisons. Ces Églises les trouvèrent dans ce sentiment catholique plus fort que toutes les considérations de l’orgueil national. La France flet la première à donner ce bel exemple de déférence à la mère des Églises. Ses rois de concert avec les papes opérèrent cette révolution, et dans un court espace de temps, l’antique et vénérable liturgie gallicane fit place à la liturgie romaine. Écoutons Charlemagne lui-même rendre compte de la pieuse sollicitude de Pépin, son père et son prédécesseur, sur cet important objet. « Tandis que, par une « coupable défection, plusieurs se séparaient de la sainte et « vénérable communion de l’Église romaine, notre Église ne s’en écarta jamais, mais, instruite par la tradition apostolique et soutenue par celui de qui découle tout don parfait, « elle en recueillit toujours les grâces précieuses. Dès l’origine « de sa conversion à la foi, elle demeura fidèle à l’unité dans « la religion, ne s’écartant de l’Église romaine que dans un « point qui n’altérait pas la foi, dans la célébration des offices. « Enfin on a vu s’opérer cette réunion par les soins du roi « Pépin, notre illustre père, ainsi que par l’arrivée dans les « Gaules du très saint Etienne, évêque de la ville de Rome. « Dès lors ceux qu’unissait la même foi n’ont plus été ,s séparés par la différence des chants ; les Églises qui lisent « dans le même livre les lois sacrées, se sont trouvées réunies dans la vénérable tradition d’une psalmodie uniforme, « et la variété des offices a cessé de diviser ceux qu’unissaient étroitement la même piété et la même croyance 11 . »

Ce grand prince atteste ensuite que lui-même désirant exalter la gloire de l’Église romaine, romanae
Ecclesiae fastigium sublimare cupientes, et pour obéir aux vœux du souverain Pontife, reverendissimi papae Adriani salutaribus exhortationibus parere nitentes, employa tous ses efforts à compléter cette révolution dans toutes les parties de son vaste empire.

L’Espagne, au, onzième siècle, abandonna son rit mozarabique pour embrasser le rit romain. Ce changement eut lieu par les soins réunis du pape saint Grégoire VII et des princes qui gouvernaient les divers royaumes de la Péninsule.

Ce fut ainsi que se développa presque de lui-même ce grand système d’universalité qui donne une si imposante autorité à la liturgie. Dès le neuvième siècle Walafrid Strabon regarde déjà cette révolution comme à peu près terminée, et en démontre, comme nous, les avantages et l’indispensable nécessité 12 .

Ce n’est pas que l’on ne rencontrât encore quelques Églises particulières, fidèles, en tout ou en partie, à leurs anciens usages. Ces exceptions, justifiées le plus souvent par des privilèges spéciaux, ne détruisaient point la règle. Rome n’a jamais été l’ennemie de l’antiquité ; elle ne saurait la craindre, puisqu’elle lui doit tout. D’ailleurs plusieurs causes contribuaient encore à prolonger cette légère diversité. Les dévotions locales, le génie particulier de chaque peuple, la difficulté de se procurer les livres liturgiques à une époque où l’imprimerie n’existait pas, et mille autres raisons de ce genre, durent retarder cette unité absolue dont les détails, comme ceux de toute mesure générale, présenteront toujours quelque imperfection. Encore les manuscrits de ces Églises, dont la plupart sont parvenus jusqu’à nous, peuvent nous faire apprécier cette différence , et , de l’aveu de tous les juges compétents, ces liturgies se rapprochent autant du rit romain que les nouvelles s’en écartent.

Tel était l’état de la liturgie catholique à l’époque du concile de Trente. La variété des coutumes, si agréable à certains yeux, malgré les consonances qu’elle présente avec les couleurs de la robe de l’Épouse, ne fut pas du goût de l’Église universelle. Elle fut mise au rang des abus, et dans sa vingt-cinquième session le concile remit aux soins du Pontife romain le grand œuvre de la correction et de la publication définitive du bréviaire et du missel.

Des soins assidus furent donnés à cet important travail. Après l’édition du bréviaire et du missel donnée par saint Pie V, le rituel parut sous l’autorité de Paul V ; enfin Urbain VIII et Clément VIII complétèrent l’ensemble des rites sacrés par la publication solennelle du pontifical. Les bulles de ces souverains Pontifes, après avoir rappelé les intentions du concile de Trente, obligent sous les peines canoniques, d’admettre ce corps complet de liturgie, toutes les Églises dont les usages particuliers n’auraient pas deux siècles d’antiquité. Ainsi s’effacèrent jusqu’aux derniers restes de cette variété qui bien que légère, affligeait encore les regards, et sauf quelques Églises qui se trouvèrent dans le cas prévu par les bulles, toutes les nations, sans en excepter la France, s’empressèrent de se soumettre à cette mesure, l’un des plus grands bienfaits de l’Église romaine. Telle est l’histoire de l’unité dans la liturgie, histoire dans laquelle les faits viennent si bien à l’appui des principes.

Grâce à ce chef d’œuvre de politique religieuse, le catholique n’est d’aucune Église. Qu’il parcoure l’univers dans tous les sens, partout où il trouvera des enfants de l’Église romaine, il entendra retentir les chants sacrés de cette mère et maîtresse des chrétiens. C’est là vraiment qu’il n’est plus de distinction de Scythe, ni de barbare 13 . Ces rites augustes qui font la gloire de notre religion dans les contrées où jamais ne s’éteignit le flambeau de la foi, on les retrouve encore, témoins imposants de l’antique croyance, réunissant au pied des autels dépouillés les restes d’Israël, chez des peuples moins heureux. Il n’est point de mers, il n’est point de solitudes qui puissent borner cette unité majestueuse. Le nouveau monde s’en glorifie comme l’ancien, et jusqu’en ces régions lointaines où d’intrépides apôtres enfantent à l’Église de nouveaux peuples, les accents sublimes qui retentissent autour de la croix du désert, sont les mêmes qu’on entend sous les dômes de la métropole du monde chrétien.

Cependant, il faut bien le dire, quelques voix discordantes ont troublé cette riche harmonie. Tout à coup, du sein de notre patrie, des accents inconnus jusqu’alors, semblables à la voix du schisme, ont éclaté au milieu du plus beau des concerts. En vain a-t-on voulu les faire passer pour l’expression d’un cœur catholique, on a répondu, on répondra toujours : l’unité est trop chère au catholique pour que jamais il puisse apercevoir un avantage là où elle n’est pas. Depuis un siècle ce n’est plus l’antique, l’universelle liturgie romaine, mais de nouvelles ont paru, de nouvelles que n’ont point connues nos Pères 14 . Le même siècle a donné à l’Église de France les liturgies parisienne, sénonaise, amiénoise, chartraine, lyonnaise 15 , troyenne, rouennaise, et tant d’autres qu’il serait trop long d’énumérer. Au milieu d’une semblable confusion, le fidèle déconcerté ne peut plus entreprendre un voyage de quelques lieues, sans se trouver tout à coup étranger, dans une Église qu’il croyait sueur de la sienne. Déjà, depuis quelques mois, on ne peut plus aller de Paris à Versailles sans éprouver le même inconvénient, et cette subdivision dont nous venons d’être témoins est une conséquence du même principe. Sept liturgies diverses partageaient le diocèse de Versailles et l’on a trouvé plus simple d’en donner une nouvelle et d’en créer par conséquent une huitième, que d’adopter une de celles qui existent déjà. je ne sais, mais on dirait que, du haut du ciel, Dieu contemplant les progrès de l’esprit d’innovation, semble prendre plaisir à déjouer ces pensées humaines et à reproduire ainsi, sous nos yeux, la confusion de l’antique Babel.

Et remarquez que toute limite à cet abus est impossible. Les évêques de France se croyant le pouvoir de fixer la liturgie, ne reconnaissant point les nombreux décrets du Saint-Siège sur cette matière, usant, disent-ils, d’un droit qui leur est propre, qui peut empêcher que cette division ne se subdivise encore ? Comment un évêque se trouverait-il obligé par les règlements de son prédécesseur ? Les faits sont là. Encore aujourd’hui, dans un grand nombre de diocèses, on remue, on travaille, on met à contribution tous les liturgistes du pays, et pour l’ordinaire on voit éclore une nouvelle édition du bréviaire, revue, corrigée et toujours considérablement augmentée.

J’accorde, pour un instant, que la pureté de la foi n’a rien à redouter de ces innocentes améliorations ; mais qui nous promet toujours des temps aussi calmes ? Dans tous les temps, la liturgie est une arme importante ; c’est pour cela que, comme toutes les armes, elle ne doit pas être au pouvoir de tous ceux qui peuvent s’en servir. il s’agit là d’une vérité que les rois de nos jours ont comprise quelquefois. L’orthodoxie est sauvée, dites-vous ; est-ce une raison de vous soustraire ainsi à la communion des prières catholiques ? est-ce une raison de scandaliser les fidèles en leur arrachant ainsi l’ombre d’unité qui semblait exister encore. Vous avez une liturgie diocésaine ; elle date même des beaux temps du jansénisme. Eh ! gardez-là : pourquoi la refaire en 1830 ?

Mais l’impulsion donnée, il y a un siècle, continue toujours de se faire sentir. Tel est même l’empire du préjugé, que ces réflexions étonneront au moins ceux qu’elles ne choqueront pas. Le sujet que je traite, tout important qu’il est, est un de ceux sur lesquels on ne raisonne jamais. Cependant le mal va toujours s’étendant. Déjà la liturgie parisienne a envahi la moitié de l’Église de France. Et de quel droit ? comment des Églises, autant ou plus anciennes que celle de Paris, ont-elles le courage d’abjurer leurs propres traditions pour suivre des usages qui, nés d’hier, ne peuvent en aucune manière se recommander sous ce titre ? Ailleurs un système de compilation plus ou moins bien appliqué, exploitant toutes ces prétendues richesses diocésaines, essaie d’en former un tout qu’on décore du nom de liturgie, comme si, dans l’Église, ce nom même n’était pas une contradiction quand il ne s’appuie ni sur l’antiquité, ni sur l’universalité des coutumes.

Enfin si dans le fond d’un diocèse reculé quelques Églises suivent encore en silence les rites héréditaires de l’Église romaine, qu’elles se hâtent de jouir des avantages de cette obéissance qui fait leur gloire. Tôt ou tard se lèvera pour elles le jour du gallicanisme. Bientôt un nouvel évêque, arrivant de Paris, peu disposé à changer ses habitudes. Leur apportera le bienfait de la liturgie parisienne. Quelques années, quelques mois peut-être triompheront des répugnances du clergé, et dans peu, une des marques extérieures d’union avec la mère des Églises sera de moins à compter dans notre patrie. C’est ainsi que depuis la Révolution un nombre considérable de diocèses a vu s’éteindre la pratique du romain.

Ainsi recueillons-nous aujourd’hui le produit des efforts des plus odieux sectaires. Se flattèrent-ils même jamais d’un succès si complet ? Encore quelques années, et leur but est dépassé, et la liturgie romaine aura cessé de sanctifier l’Église de France. Le temps ne manque jamais de tirer les conséquences des principes dont on lui confia le développement. Et cependant, tout le monde avoue encore que dans tout ce qui tient à la religion, l’innovation et la séparation d’avec Rome est ce qui peut arriver de plus fâcheux. Puisse ce principe résister à tout, même à l’inconséquence ! Il est triste sans doute de manquer à la logique, mais il le serait bien plus de manquer au catholicisme.

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