Considérations sur la liturgie catholique (31 juillet 1830) – 4ème article

La polémique une fois close, l’abbé Guéranger reprit l’exposition de sa thèse. Nous allons voir se révéler l’homme de prière et de contemplation dans l’intrépide défenseur de la vérité. Le pieux écrivain termine son étude en protestant de la pureté de ses intentions. Qui ne sait d’ailleurs et qui n’a constaté que Prosper Guéranger n’eut jamais d’autre but, dans tous ses travaux, que celui-ci : donner simplement la vérité et la pensée de l’Église.

QUATRIEME ARTICLE

Le quatrième caractère des prières de l’Église catholique, c’est l’onction. Ce caractère, l’hérésie ne le possédera jamais. L’onction est le fruit de la sainteté. Qu’on examine les liturgies nouvelles : la sécheresse et la stérilité sont leurs marques distinctives.

Non moins incommunicable que l’autorité, l’onction est le caractère distinctif des prières de l’Église catholique. Cette qualité si touchante peut être sentie ; elle ne saurait être définie. C’est l’expression ravissante d’une confiance filiale à laquelle se réunit le chaste abandon de l’Épouse ; c’est l’œuvre de l’Esprit d’amour qui prie en l’Église, Par d’ineffables gémissements . Aussi, hors de l’Église, ces célestes accents jamais ne furent entendus. Soutenue par l’ascendant de quelque malheureux génie, exhaussée sur les débris toujours imposants du catholicisme, l’hérésie put quelquefois préparer le triomphe de cette vérité qu’il ne lui est pas donné d’embrasser tout entière. On l’a vue, plusieurs fois, venger, avec éloquence, les dogmes qu’elle avait cru devoir conserver ; mais jamais, malgré ses plus grands efforts, elle ne fut ouverte pour elle cette source d’émotions sublimes à laquelle ont puisé les plus simples auteurs ascétiques de l’Église romaine. Généralement, ce que nous appelons l’oraison est bien loin de ces livres écrits sous les ombres de l’erreur ; on sent même de ce côté une impuissance véritable. Ne nous en étonnons pas ; cette précieuse qualité est le résultat de l’ordre et de la paix, c’est le retentissement d’une âme dont toutes les facultés sont tenues en accord par l’obéissance. Or quelle autre que l’Église avec sa puissante autorité établit jamais ce repos admirable, cette paix surhumaine au sein de laquelle commence le magnifique concert de l’âme à la gloire de son auteur ? II suit de là que plus on s’écarte, ou plus on se rapproche du principe catholique, plus l’onction s’éloigne ou reparaît, en raison directe de la soumission ou de la révolte. L’esprit individuel, si mesquin, si tracassier, trouble, agite, désenchante, à mesure qu’il est plus libre. L’union de l’âme avec la vérité ne se fait plus si bien ; ce n’est plus la tranquillité de l’ordre. Voilà pourquoi les paroles qui sortent du sanctuaire sont si belles, si calmes, si augustes ; tandis que celles qui viennent du cabinet sont maniérées, pénibles, et n’offrent d’oraison que celle qu’elles ont cru imiter, comme s’il était donné à l’homme de parodier les secrets de Dieu et de ses élus.

Appliquons ces principes au sujet important qui nous occupe. D’après le jugement universel des prêtres pieux et éclairés qui font usage du rit romain, on trouve dans cette liturgie une oraison cachée qui délecte, la piété et qu’on chercherait vainement dans les liturgies improvisées de nos jours. II s’agit ici d’un fait sur lequel je ne crains pas d’appeler en témoignage tous ceux qui, de cœur et d’esprit, sont en état de faire cette comparaison. Peu importe donc le jugement superficiel et hasardé de ceux qui ne connaissant d’une manière pratique que les modernes liturgies voudraient dire leur avis sur les livres romains qu’ils auraient simplement feuilletés, ou même examinés d’une manière critique. Une telle appréciation ne se fait point à vue de pays. Il faut plus que l’attention de l’esprit pour prononcer en pareille matière.

Cet aveu si remarquable est sorti plus d’une fois de la bouche des partisans même des nouveaux bréviaires. Souvent je les ai entendus reconnaître hautement cette qualité incontestable de la liturgie romaine, et s’il était nécessaire d’en produire des preuves par écrit, je pourrais citer d’abord le mot très curieux du savant auteur des bréviaires de Rouen, de Carcassonne, de Cahors et du Mans : « Ceux qui ont composé le bréviaire romain, dit l’abbé Robinet, ont mieux connu qu’on ne fait de nos jours le goût de la prière et les paroles qui y conviennent 1 . » Il ne s’agit donc ici que d’un fait, remarquable à la vérité, mais sur lequel on rencontre peu de contestations.

Mais à quelles causes doit-on attribuer ce caractère de l’oraison, caractère inhérent d’une manière toute particulière à la liturgie romaine ? La première, la plus solide de toutes, celle que l’on peut proposer avec plus de confiance, c’est la sainteté même de l’Eglise. Ce caractère essentiel de la vraie Église, qui rejaillit sur tout ce qu’elle dit comme sur tout ce qu’elle fait, comment ne se trouverait-il pas profondément empreint dans ses prières ? Comment ne répandrait-elle pas sur elles cette oraison dont elle seule possède la source véritable ? Elle qui ne s’élève à Dieu, son auteur et son Époux, que par les degrés de la prière, eût elle donc oublié les leçons que daigna lui donner autrefois celui qui seul peut enseigner à prier ? L’Église est divine, elle est sainte ; donc ses prières sont saintes ; donc elles doivent être pleines de l’oraison de l’Esprit Saint. Contester cette qualité première aux antiques et universelles formules de la liturgie romaine, c’est porter atteinte, pour ainsi dire, à la sainteté de l’Église ; c’est soutenir que celle-là ne sait point prier, qui cependant ne vit ici-bas que de prière, et ne peut adoucir que par la prière les rigueurs de son exil.

Les paroles de la liturgie romaine, outre qu’elles sont l’expression des vœux de l’Église qui est sainte, sont aussi les paroles des saints. Ces textes choisis dans l’Écriture pour édifier la piété ont été recueillis par des saints accoutumés à y trouver la nourriture de leurs âmes. Ces paroles mystérieuses qu’ils nous ont données de leur propre fonds respirent encore la foi et la candeur des siècles passés. Ces hymnes antiques, ouvrage des saints docteurs, nous indiquent la source de leur génie, en nous découvrant leur cœur. Ces oraisons si pleines de nos besoins et de nos espérances, de nos misères et de notre grandeur, nous révèlent tout ce qui se passait dans ces grandes âmes, quand elles s’unissaient à Dieu par la prière. Tout, en Lin mot, est l’ouvrage des saints ; tout porte l’empreinte de leurs vertus. Entouré des souvenirs de la sainteté, placé au milieu de tant de saintes traditions, le prêtre prie, ou plutôt il ne fait que continuer la prière des saints. Deuxième raison qui exprime parfaitement l’onction qui règne dans la liturgie de l’Église romaine.

Un autre motif qui ne contribue pas moins à donner à ces saintes prières quelque chose de touchant, c’est leur universalité. En récitant ces augustes paroles, on pense qu’elles sont, dans ce moment même, répétées dans tout l’univers.

Voix du passé, elles seront aussi la voix de l’avenir, tant que ce monde, qui n’est fait que pour l’Église, demeurera debout. Escortées du respect de tous les âges, elles se montrent à nous environnées de toutes ces choses catholiques si bien en harmonie avec notre foi . et avec les sentiments de la prière chrétienne. Et ne semble-t-il pas aussi que Dieu, dans sa sagesse, a attaché aux prières souvent répétées des grâces et une puissance particulières ? N’a-t-il pas montré par des prodiges sans nombre combien il agréait ces formules populaires, dédaignées souvent par les esprits superbes, mais si chères à la simplicité des âmes pieuses ?

Quoi d’étonnant qu’il ait environné d’une oraison divine les prières que son oreille écoute avec complaisance, depuis tant de siècles qu’elles sortent de la bouche inspirée de son Église ?

Jusqu’à présent, mon but n’a point été de prouver, mais bien plutôt d’expliquer cette qualité de l’oraison qu’on remarque dans la liturgie romaine. je voulais seulement prendre acte de ce fait, non moins incontestable que l’antiquité, l’universalité et l’autorité de cette même liturgie. Maintenant, suivant notre usage, venons à la comparaison, et considérons sous le même point de vue les liturgies modernes des Églises de France.

N’étant point l’ouvrage de l’Église catholique, mais plutôt ne devant leur existence qu’à une infraction de ses décrets ; composées bien plus souvent par des hommes de parti que par des saints ; n’ayant point été sanctifiées par l’usage des siècles, et n’étant quelquefois que le dialecte d’un diocèse isolé, ces liturgies ne sauraient avoir, et n’ont point en effet l’onction de la liturgie romaine.

Je l’avoue, car il faut être juste, grâce à la grandeur du sujet et à la richesse des Écritures, certaines parties de plusieurs des nouveaux offices sont ce que l’on est convenu d’appeler bien faites. Mais quel si grand mérite y trouvez vous ? L’Église connaissait tout cela ; seulement elle n’avait jamais songé à le faire entrer dans ses chants. Durant tant de siècles, elle avait cru présenter à la piété de ses enfants un aliment suffisant dans les paroles de ces offices que vous dédaignez ? J’en conviens, vous avez rassemblé de beaux textes à certains jours ; on en est quelquefois que plus surpris d’entendre retentir au milieu de ces oracles du Seigneur la voix du moine de Saint-Victor et les accents ambigus de Coffin ; vous nous avez donné de temps en temps de belles applications. Nous en profitons puisqu’elles sont rares, mais c’était une liturgie que nous attendions.

Hors de là, que trouvons-nous dans les nouveaux bréviaires ? Une compilation de textes décousus, étonnés souvent de se trouver ensemble ; des offices hérissés de phrases coupées, auxquelles à grand’peine l’esprit s’efforce d’attacher un sens qui pour être celui du rédacteur n’est pas toujours celui du SAINT-ESPRIT. Tout ici respire la gêne, la fatigue, l’anxiété. Trop souvent on s’aperçoit qu’un pareil travail n’a pu s’accomplir, à coups de concordance, que par des gens qui, ayant créé un système, n’ont pas voulu en avoir le démenti. Traduisez ces textes disparates, donnez-les au peuple, en français, et voyez le parti qu’en tirera sa piété.

Partout un esprit de contradiction s’est appliqué à effacer, à remplacer les paroles de la liturgie romaine. Souvent des textes même employés dans cette liturgie ont disparu pour faire place à d’autres, beaucoup moins adaptés, mais plus propres à entrer dans le plan de tel ou tel auteur. Par quel miracle, je vous le demande, trouverait-on encore de l’onction dans le résultat d’une Œuvre pareillement systématique ? Comment croire que la main de l’homme aura tracé aux inspirations de l’Esprit Saint un ordre factice auquel il aura dû se plier catégoriquement ? Non, non, ce n’est pas en vain qu’il est écrit que l’Esprit souffle où il veut 2 . C’est à lui de commander ; il n’obéit point à la parole de l’homme.

Parlerai-je de ces offices dogmatiques, rédigés en forme de thèse théologique, où les arguments se chantent sur différents tons, de manière qu’aucun ne manque à la distraction du lecteur ? En récitant de semblables offices, heureux celui qui peut prier encore ! Qu’il est à craindre que les uns, peu jaloux d’un genre de beauté déjà trop loin d’eux, ne se laissent aller à la sécheresse toute faite qu’ils y trouvent, ou que les autres, transformant en étude l’exercice de la prière, n’y portent que l’attention qui dissipe et non celle qui recueille l’âme ! Combien de fois aussi en repassant les chefs d’œuvre de nos hymnographes modernes n’arrivera-t-il pas au lecteur de se surprendre tout à coup sous les traits d’un critique analysant le mérite d’un poète, jugeant et prononçant comme à l’Académie, sans songer pour l’instant à celui qui non content du sacrifice des lèvres, veut être prié en esprit et en vérité ?

Pour relever ce qu’on appelle le mérite des nouveaux offices, on a beaucoup vanté l’étrange idée de leurs compositeurs qui se sont condamnés à fabriquer tous leurs répons avec des textes tirés l’un de l’Ancien, l’autre du Nouveau Testament. Il est vrai qu’ils sont parvenus à nous en donner quelques-uns d’admirables ; le romain en offrait les premiers modèles. L’esprit de système qui rétrécit tout à sa mesure s’empara d’un fait pour en faire une règle générale. On voulut constamment nous donner des répons de cette espèce. Assez souvent l’Écriture parut s’y prêter, mais souvent aussi ces répons ne présentèrent à la piété que l’inconvenant amalgame de deux phrases dont la ressemblance, toute dans les mots, n’existait d’aucune manière dans l’original ; outrage véritable à l’Esprit Saint.

J’ai quelquefois entendu dire qu’il était avantageux de trouver dans son office les plus beaux arguments de la religion, d’y sentir cette force démonstrative qui tient en haleine et empêche d’oublier ce qu’on sait. Mais encore une fois, soit faiblesse humaine, soit volonté coupable, qu’arrive-t-il ? On étudie et l’on ne prie pas. Ces grands amateurs de l’étude qui la veulent trouver partout, souvent n’étudient qu’en récitant leur bréviaire. Cette nouvelle méthode produit pour eux deux résultats. Elle occupe leur esprit et les dispense de prier. Étrange abus ! Comme si toute étude dans la prière n’était pas criminelle, sinon cette étude du cœur qui se fait sans bruit de paroles et qui forma autrefois les Augustin, les Bernard, les Thomas d’Aquin.

Mais, disent les autres, quoi de plus utile et de plus convenable en même temps que de chercher dans la récitation d’un bréviaire bien fait la matière des instructions que nous devons faire à nos peuples ? En effet, cela arrive de temps en temps. Tout en priant Dieu, on arrête son plan, on le divise, on prépare déjà les morceaux d’effet, peu s’en faut qu’on ne débite déjà son discours. Enfin, après une prière laborieuse, on sort de son bréviaire, content de soi même, et travaillé d’un chef d’œuvre que l’on n’eût jamais conçu sans le bonheur que l’on a de suivre son rit diocésain. Mais, dites-moi, hommes si habiles, sans doute vous avez lu que les saints préparaient leurs discours dans la prière, et vous voulez en faire autant. Rien de mieux ; mais savez-vous comment ils faisaient ? D’abord, dans toutes leurs actions, ils avaient pour principe de se livrer exclusivement à celle du moment présent. Age quod agis ; cette règle d’un ancien sage était aussi la leur. Ils se préparaient, il est vrai, par la prière au ministère de la parole, mais pour cela, ils ne se fatiguaient point, ils ne s’agitaient point, ils ne parlaient point ; ils écoutaient, et mieux ils avaient écouté, mieux ils parlaient. Voilà l’unique manière de préparer un discours, tout en remplissant le devoir de la prière, et soyez sûrs que, sans dissiper autant votre esprit, la liturgie romaine vous serait d’un aussi grand secours que vos savants bréviaires.

Tel est donc le caractère incontestable des nouvelles liturgies ; la sécheresse et la stérilité, au milieu des plus grandes richesses. Mais j’aurais à peine ébauché ce qu’on peut dire sur cette importante matière, si je ne signalais pas certaines entreprises des nouveaux liturgistes, tendant à détruire, à effacer pour jamais certaines choses qui, dans la liturgie de l’Église romaine, étaient principalement chères à la piété.

Il serait trop long et même fastidieux d’énumérer ici tant de répons , d’antiennes , d’introïts, et autres prières touchantes, sacrifiées avec rigueur, et le plus souvent remplacées par des textes péniblement amenés et aussi difficiles à convertir en prières qu’à revêtir d’un plain-chant supportable. Mais une partie essentielle de la liturgie catholique, et en même temps de la piété chrétienne, sur laquelle la malveillance des jansénistes 3 s’est permis le plus d’attentats, c’est le culte de la Sainte Vierge. On ne saurait élever la voix trop haut sur les scandaleuses libertés qu’ils se sont permises en cette matière, libertés d’autant plus dangereuses, qu’elles ont passé, pour ainsi dire inaperçues. Sans parler de ces vénérables prières, venues de la plus belle antiquité, et dans lesquelles l’Église témoignait, dans son auguste langage, sa haute confiance en la Mère de Dieu, prière ignominieusement retranchées des bréviaires et des missels nouveaux 4 , cette sexe odieuse est allée jusqu’à détourner, anéantir même des fêtes, de temps immémorial consacrées à Marie. Par elle, l’octave de Noël, destinée à honorer d’une manière particulière la maternité de Marie 5 , a vu périr jusqu’aux dernières traces de cette coutume héritée des temps antiques. La fête de la Purification célébrée dans l’Église romaine au nombre des solennités de Marie a cessé d’en faire partie ; un mystère, important sans doute, mais que l’Église mère et maîtresse n’avait point jusqu’alors honoré d’un culte particulier, a tout d’un coup partagé l’attention des fidèles, et Marie n’a plus été que l’objet secondaire d’une solennité que nos pères lui avaient vouée tout entière 6 . La fête de la Visitation, instituée depuis plusieurs siècles en l’honneur de Marie, a obtenu grâce, il est vrai, devant les nouveaux réformateurs, mais encore ont-ils trouvé le moyen d’appliquer leur système de la manière la plus affligeante pour la piété dans la collecte toute moderne qui contient le mystère du jour. A peine la Sainte Vierge y est-elle nommée par occasion ; saint Jean Baptiste en fait l’objet principal 7 . Mais voici quelque chose de bien plus grave.

Dans son éternelle reconnaissance, l’Église tout entière, dès les premiers siècles, avait consacré à la mémoire du grand mystère de l’Incarnation le 25 décembre, jour même où l’on pense que le Verbe divin descendit de sa royale demeure pour habiter au milieu de nous 8 . Voulant ensuite laisser un monument éclatant de sa profonde gratitude envers l’auguste créature qui eut tant de part à cet ineffable mystère et prononça ce nouveau fiat 9 non moins solennel et non moins efficace que celui qui appela sur cet univers une lumière matérielle , les deux Églises , sans distinction d’orientale ou d’occidentale , se réunirent pour offrir à Marie une solennité particulière dont elles crurent devoir fixer l’époque neuf mois avant le jour de la naissance du Sauveur. Les Latins appelèrent cette fête l’Annonciation de la Sainte Vierge 10 , les Grecs la connurent sous le nom d’Annonciation de la Mère de Dieu 11 . Cherchez maintenant cette solennité dans les nouvelles liturgies. Depuis un siècle, ce jour n’est plus la fête de Marie. Que l’Église grecque et l’Église romaine célèbrent encore si elles veulent l’Annonciation de la Sainte Vierge, plus de cinquante Églises de France ne connaissent que l’Annonciation de l’Incarnation de Notre Seigneur, ou encore l’Annonciation et l’Incarnation de Notre Seigneur 12 . Ainsi, grâce au pouvoir absolu des évêques de France sur la liturgie, est tombé, du moins parmi nous, un des plus beaux témoignages de la foi de l’Église et de sa profonde vénération pour la Mère de Dieu ; témoignage trop éclatant pour ne pas offusquer les regards de l’hérésie 13  ; témoignage que se sont laissé enlever, sans y penser, les fidèles de France, et qui eût peut-être entièrement péri, si la liturgie romaine et les nombreuses Églises qui la suivent ne l’eussent conservé. Les fabricateurs de nouvelles liturgies n’ont pas toujours été conduits par des intentions aussi suspectes, dans les divers retranchements et changements qu’ils se sont permis. Le désir d’abréger de trop longs offices a souvent été la cause des mutilations qu’on leur reproche. Il eût été bien étonnant que l’esprit d’oraison eût survécu à de pareilles entreprises. Mieux vaut sans doute prier peu que prier mal, mais aussi quand on est si pressé de finir, je doute que le Saint-Esprit favorise beaucoup ces sortes de prières. Aussi les retranchements sont-ils souvent tombés sur des endroits que regrettera toujours la piété, et, soit intention préméditée, ce que je ne saurais affirmer sérieusement, soit qu’on ait presque constamment joué de malheur, une foule de prières touchantes ont été sacrifiées à l’esprit de système et de simplification. Voici un fait tout récent et trop remarquable pour être passé sous silence ; il me dispensera de citer d’autres preuves qui d’ailleurs sont si faciles à recueillir, qu’il suffit de les avoir indiquées d’une manière générale.

Tout le monde connaît le psaume 135, Confitemini Domino quoniam bonus, quoniam in sceculum misericordia ejus. Ce psaume, dit saint Augustin, contient les louanges de Dieu, et tous ses versets sont terminés de la même manière. Car, quoiqu’il renferme beaucoup de choses en l’honneur de Dieu, c’est principalement sa miséricorde qui en fait le sujet. C’est pourquoi celui par qui l’Esprit Saint « a composé ce psaume n’a pas voulu qu’aucun de ses versets finit autrement qu’en célébrant la divine miséricorde 14 . Le psalmiste, dit saint Jean Chrysostome, après avoir parlé des bienfaits du Seigneur envers les hommes, célèbre aussi la grandeur de sa miséricorde, et voulant en signaler avec plus d’éclat encore toute l’étendue, il invite tous les hommes à la célébrer, leur disant :

« Confesse. le Seigneur, c’est-à-dire : rendez-lui grâces, louez-le, parce que sa miséricorde est éternelle 15 . »

Ce psaume qui, Suivant saint Jérôme, a pour but de chanter les miséricordes du Seigneur répandues sur le genre humain, dans ses diverses nécessités 16 , Théodoret nous apprend que si le Psalmiste en a terminé tous les versets par la louange de cette divine miséricorde, il l’a fait pour nous rappeler que la bonté de Dieu et non le besoin qu’il en avait l’a porté à opérer toutes ces merveilles 17 . Ce psaume, dit aussi Cassiodore, célèbre divers sujets, mais ses accords se réunissent toujours sur un même ton. On peut, je pense, comme je l’ai remarqué à propos du psaume 117 dans lequel quatre versets ont la même terminaison,. on peut nommer uniformes tous ceux de ce cantique. « Tout ce qu’il renferme se rapporte à la miséricorde de Dieu, sans laquelle nous ne pourrions exister ; c’est donc avec raison que l’on y répète si souvent cette miséricorde dont « les largesses envers nous sont si abondantes 18 . »

C’est ainsi que si on voulait l’interroger tout entière, la tradition des Pères a sans cesse considéré ce psaume, avec ses répétitions, comme l’ouvrage de l’Esprit Saint. Jusqu’à présent les auteurs des nouvelles liturgies n’avaient point songé à refaire l’Écriture sainte ; ils professaient même pour son intégrité un respect qui sans être trop pur dans son principe, les garantissait au moins de certains excès. Quel a donc dû être l’étonnement du clergé du diocèse de V. . . , lorsque tout à coup on lui a fait présent d’un nouveau bréviaire, dans lequel cet antique respect a disparu, et dans lequel, entre autres choses, le psaume dont nous parlons a été tronqué avec une hardiesse qu’on n’oserait qualifier ? Dans ce bréviaire 19 on ne trouve plus le psaume 135 tel qu’il est dans l’Écriture. La main de l’homme en a mutilé et refondu toutes les parties. On s’est permis de retrancher partout, excepté en deux endroits, le touchant refrain qui célèbre les miséricordes du Seigneur, et de vingt-sept versets que jusqu’à présent on avait chantés dans toute l’Église, il n’en reste plus que quinze dans le nouveau bréviaire de V. .. Quels ont pu être les motifs d’une semblable entreprise ? Quels qu’ils soient, ils ne sauraient être légitimes.

En effet, l’altération est trop grave pour être d’aucune manière excusée. Ce psaume ainsi mutilé n’est plus lui même. Les Pères l’ont cité, l’ont commenté sous la forme même qu’on a cru pouvoir faire disparaître. C’est sous cette forme que l’Église l’a reçue de la synagogue. Tel il retentissait sous les portiques de Salomon ; tel jusqu’à présent il a été chanté dans les temples des chrétiens. C’est donc tout à fait à tort qu’on a écrit le mot Psalterium en tête de la collection de psaumes où se trouve celui-ci corrigé de main d’homme. L’Église comme la synagogue ne donne ce nom qu’au livre qui les contient tous, et tels que l’Esprit Saint les a inspirés.

Dira-t-on que le psaume est conservé dans son intégrité, et qu’on a rien retranché qu’un refrain. Mais si ce refrain est Écriture sainte, de quel droit ose-t-on y toucher ? Or il en est ainsi ; l’antiquité et la pratique universelle en font foi. Qu’on montre une bible approuvée où l’on ait osé imprimer le psaume 135 sans y ajouter à chaque verset l’hymne de la miséricorde. Au reste, quand il s’agit de l’intégrité de l’Écriture, notre premier devoir, comme catholiques, est de nous en rapporter à la décision si formelle du concile de Trente, session IV, décret de canonicis Scripturis. Or le saint concile, après avoir énuméré les divers livres de l’Ancien et du Nouveau Testament, porte, avec l’assistance du Saint Esprit, la décision dogmatique suivante : « Si quis autem « libros ipsos integros cum omnibus suis Partibus, Prout in « Ecclesia catbolica legi consueverunt, et in veteri vulgata « latina editione habentur, pro sacris et canonicis non « susceperit, anathema sit 20 . » D’après cela, il est évident que ce psaume ayant constamment été lu dans l’Église catholique avec les parties qu’on a retranchées dans le bréviaire de V. . , ces parties même doivent être considérées comme Écriture sainte. Cela une fois admis, et il faut l’admettre, quelle est cette nouvelle liberté qui vient tout à coup de surgir au milieu de nous, et en vertu de laquelle un évêque diocésain aura sur l’Écriture sainte un droit que, nous ultramontains, n’oserions attribuer au souverain Pontife ? Ce principe reconnu, où s’arrêteront les conséquences ? Reste ensuite à savoir comment un évêque peut imposer l’obligation de réciter Lin psaume ainsi contrefait, et jusqu’à quel point le clergé peut se prêter à une semblable entreprise.

Assurément le motif d’une pareille mutilation n’a point été de faire quelque chose de contraire au respect dû à l’Écriture. Une pareille imputation est bien loin de ma pensée. S’il est permis de juger les faits publics, il ne saurait l’être de chercher au fond des cœurs des intentions qui n’y sont point. II vaut mieux croire que dans cette circonstance, on a voulu élaguer du psaume 135 une répétition qui semblait inutile et fastidieuse. II est vrai que cette explication n’est pas trop satisfaisante, mais j’en voudrais de tout mon cœur connaître une autre. S’il en était ainsi, je ne me chargerais pas de plaider moi-même la cause de ces redites fastidieuses qui abondent dans les Écritures ; mais voici un saint évêque des Gaules qui paraît avoir écrit tout exprès pour nous, et qui montrera beaucoup mieux que moi quelle idée nous devons avoir de ces répétitions.

« Les paroles des prophètes ne sont point des paroles inutiles ; il n’y a rien de vain ni de superflu dans les livres « de l’Esprit. En effet, si on a droit d’attendre des sages que leurs paroles s’accordent avec leur gravité et leur doctrine, que leurs discours ne soient point vagues et produits par le hasard mais pleins de raison, utiles aux auditeurs et analogues à l’autorité de celui qui parle ; combien plus devons-nous penser de la même manière quand il s’agit des oracles célestes, et croire que tout ce qu’ils renferment est élevé, divin, raisonnable et parfait. Mais la plupart du temps, toujours même, il arrive, par notre faute, que par l’égarement de nos sens et de nos esprits nous négligeons ce que nous entendons lire à l’église. Le peu de soins que nous mettons à écouter avilit à notre égard la dignité des paroles célestes. Quand au moment de la lecture, notre esprit raisonne, s’occupe de choses ou coupables, ou vaines, nos oreilles deviennent sourdes, et notre esprit sans vigueur. Si quelquefois par hasard, nos oreilles sont frappées de ce qu’on lit devant nous, l’âme, accablée sous le poids des soins du siècle, ne sent rien et n’attribue qu’une autorité bien légère à des choses qu’elle n’entend point. Or tout ce que renferment les livres prophétiques a pour but le salut et l’instruction de l’homme, et a été écrit à cause de nous… Il y a un grand nombre de psaumes, et les uns et les autres sont diversement composés. Tous, il est vrai, renferment une seule et même doctrine ; mais c’est par diverses méthodes qu’ils atteignent le but de notre instruction. Celui-ci offre divers motifs pour établir une seule même chose ; il est destiné à nous faire comprendre que la raison de tout, le principe de toutes choses, du ciel, de la terre, des hommes, de tout le reste, est la bonté et la miséricorde de Dieu. C’est pour cela qu’il y est dit : Louez le Seigneur parce qu’il est bon, parce que sa miséricorde est éternelle 21 . » Après ce préambule dans lequel le saint docteur avait intention de répondre au reproche de monotonie que quelques-uns faisaient déjà à ce psaume, il en explique les diverses parties, et fait remarquer avec quelle convenance le Psalmiste a joint à tous les versets une mention expresse des miséricordes du Seigneur. Mais c’est assez sur une question fâcheuse, à laquelle j’aurais voulu pouvoir m’arrêter moins longtemps.

En terminant cet examen du quatrième caractère de la liturgie catholique, j’éprouve le besoin de protester encore une fois de la pureté de mes intentions. La nouveauté du sujet, la conviction avec laquelle j’ai écrit, l’indispensable nécessité de signaler des abus, tout cela m’a mis dans le cas de déplaire à certaines personnes. J’en ai été affligé ; tel n’était point mon but. Je voulais seulement montrer dans son véritable jour une question presque inconnue. J’espérais obtenir en défendant le pouvoir du souverain Pontife, la même indulgence que l’on accorde tous les jours à ceux qui soutiennent, dans l’intérêt des évêques de France, une proposition qualifiée d’audacieuse par Benoît XIV, et grièvement contraire à des bulles solennelles acceptées dans nos conciles provinciaux. II me reste encore bien des choses à dire ; je les dirai avec la même simplicité, et si l’on m’attaque je me défendrai, comme je viens de le faire, par l’autorité des monuments et de la tradition. C’en serait donc fait de la théologie, s’il n’était permis de soutenir, sur certaines matières, que le parti qui plait à l’autorité du pays où l’on se trouve. Est-ce donc être trop exigeant que de solliciter pour la vérité la même liberté qu’on accorde aux opinions ?

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