De la monarchie pontificale – Deuxième préjugé

DEUXIÈME PRÉJUGÉ CONTRE LE LIVRE DE MGR L’EVEQUE DE SURA

L’auteur n’a pas suffisamment connu la situation respective des deux Écoles qu’il oppose avec raison l’une à l’autre.

    Monseigneur de Sura, dès la première partie de son livre, nous signale deux Écoles en présence. Il appelle l’une l’École italienne, ayant Bellarmin pour son principal représentant, et l’autre, l’École de Paris, avec le grand nom de Bossuet. La première de ces deux Écoles reconnaît chez le Pontife romain l’infaillibilité personnelle dans l’enseignement de la foi et la supériorité sur le Concile ; le second accepte dans le Pape un juge des causes de la foi, mais un juge dont les sentences ne sont pas irréformables, une autorité qui ne s’élève pas au-dessus du Concile.

    De ces deux Écoles Mgr de Sura choisit la seconde et lui consacre ses services. Quant à la première, il la déclare très honorable, et dans le cours de son premier volume il se complaît à la désigner sous le nom d’École italienne. Dans le second volume, il revient un moment sur cette étrange appellation, et convient en passant que l’École italienne admet cependant des docteurs d’autres pays. Je dirai tout simplement que cette manière de procéder est étrange, surtout lorsqu’on prévoit qu’un livre doit tomber entre les mains de gens qui n’ait pas la première idée des matières que l’on y traite, seront entraînés à voir dans ceci une question de nationalité. Mgr de Sura oublie trop que nous ne sommes plus au concile de Constance, où l’on votait par nations. Il y a dans l’Église l’école des docteurs, composée de tous les docteurs orthodoxes, sans distinction de race et de pays. Leur ensemble forme l’un des Lieux théologiques, et leur unanimité sur un point de doctrine, avant même la décision de l’Église, impose déjà le devoir de la soumission. Si la presque unanimité des théologiens se réunit sur un point de doctrine, je dirai qu’il n’y aurait pas prudence à n’en pas tenir compte. Or, il est de fait qu’en réunissant la bibliothèque complète des théologiens de tous les pays qui ont écrit sur les matières que Mgr de Sura traite dans son livre, ceux de ces auteurs qui soutiennent les thèses gallicanes ne sont pas dans la proportion de trois à cent. La vérification peut être longue à faire, mais elle n’est pas difficile.

    Quant à l’École française, ou l’École de Paris, comme dit Mgr de Sura, pour en apprécier l’autorité, il est nécessaire de la considérer à des époques diverses ; car les plus étonnantes variations se sont produites dans son sein. Du XIlle siècle au commencement du XVe, l’Université de Paris n’avait pas d’autres doctrines sur les droits de la papauté que celles qu’enseigna dans cette ville saint Thomas d’Aquin, et qu’il a consignées dans sa Somme. On verra ci-après que rien n’est plus opposé au système gallican.

    Lors du grand schisme, il faut en convenir, l’École de Paris suivit d’autres errements. Le concile de Constance fut une arène où ses docteurs s’enhardiront à un tel excès, que l’idée de constituer l’Église a priori, sans égard aux quatorze siècles de sa durée, leur sembla toute naturelle. Je m’étonne un peu, pour le dire en passant, que Mgr de Sura, si épris, dans ses deux gros volumes, pour l’aristocratie épiscopale dont il nous parle sans cesse, montre tant de goût pour cette très démocratique assemblée qu’on appelle le concile de Constance. Un concile composé de dix-huit mille membres, sur lesquels les évêques ne comptaient pas pour un vingtième, est bien un peu menaçant, non seulement pour la prérogative papale, mais aussi pour l’aristocratie épiscopale. Mgr de Sura ne peut pas ignorer que son École de Paris a tenu jusqu’aux derniers temps pour le droit divin des curés dans leurs paroisses, de même qu’elle enseignait le droit divin des évêques dans leurs diocèses.

    L’École de Paris s’était trop déclarée à Constance pour ne pas prodiguer secours et sympathie au triste conciliabule de Bâle. La schismatique assemblée de Bourges en 1438, s’appuya aussi sur elle dans ses insolentes prétentions. Au siècle suivant, le protestantisme éclatait, apportant une leçon sévère aux esprits aventureux. La Faculté sentit le besoin de se retremper aux sources de la croyance primitive pour faire face aux novateurs, et peu à peu on la voit se recruter de docteurs pleins de respect pour les doctrines romaines Au. début du XVlle siècle, elle était transformée. La première moine de ce siècle fut la grande époque de la piété française ; c’est celle aussi où les maximes dites ultramontaines reparurent au sein de l’École de Paris, représentée par, de pieux et doctes professeurs. L’enseignement se trouva aux mains des André Duval, des Maucler des Isambert, des Gamache, des Coeffeteau, des Sponde, des Louis Bail, sans parler du vénérable recteur de Navarre, Nicolas Cornet, le maître de Bossuet.

    Il importe donc, lorsque l’on parle de l’École de Paris, d’expliquer quelle est celle que l’on désigne, l’unité de doctrine n’ayant pas régné constamment dans la sacrée Faculté. Pierre de Marca, d’abord archevêque de Toulouse, et nommé ensuite au siège de Paris qu’une mort trop prompte l’empêcha d’occuper, non seulement soutint personnellement l’infaillibilité du Pape, mais il rendit en 1662 le témoignage suivant sur l’état des doctrines dans l’École de Paris : « Le sentiment favorable à l’infaillibilité du Pape est le seul qui soit enseigné en Espagne, en Italie et dans toutes les autres provinces de la chrétienté ; en sorte que celui des docteurs de Paris doit être rangé dans la classe des opinions qui ne sont que tolérées. Le pouvoir de prononcer une sentence infaillible dans les causes de foi, est acquis aux Pontifes romains par le consentement de toutes les Universités, sauf de l’ancienne Sorbonne. Mais présentement nous voyons enseigner au sein même de la Sorbonne cette doctrine de l’infaillibilité du Pape. Ainsi, le 12 décembre 1660, aton soutenu publiquement en Sorbonne la thèse suivante : Romanus Pontifex, controversiarum ecclesiasticarum est constitutus judex a Christo, qui ejus ti definitionibus indeficientem fidem promisit. On sait que la même thèse avait été soutenue le 7 décembre au collège de Navarre 1 . » Un peu plus loin, Pierre de Marca ajoute : « Non seulement la majorité des docteurs en théologie, mais celle des docteurs en droit adhère à l’opinion commune, en tant qu’appuyée sur des fondements très difficiles à renverser, et elle se rit des opinions de l’ancienne Sorbonne 2 . »

    On fut à même de voir quelle solidité avaient recouvrées en France les doctrines romaines durant la première moitié du XVlle siècle, lorsque les cinq Propositions de Jansénius furent condamnées avec la note d’hérésie par Innocent X. Entenditon les sectateurs de l’évêque d’Ypres protester contre la bulle au nom des principes de l’École de Paris ? Loin delà, ils acceptèrent la sentence, sans oser décliner en quoi que ce soit l’infaillibilité du tribunal qui venait de foudroyer les cinq Propositions. Ils se sentirent obligés de convenir que ces cinq Propositions étaient dignes d’anathème et leur cherchèrent un sens forcé ,plutôt que d’avouer que c’était leur propre doctrine que Rome venait de condamner ; enfin ils tentèrent d’éluder la bulle par la distinction du fait et du droit.

    L’assemblée de 1682, en déclarant dans son quatrième article, que les décisions dogmatiques du Pontife romain ne sont pas irréformables par ellesmêmes, dispensa désormais le jansénisme de recourir à ce subterfuge. Lorsque la règle de la foi eut été donnée à toute l’Église sur les controverses d’alors, par Clément XI dans la bulle Unigenitius, la secte sentit qu’elle n’avait plus à compter désormais avec l’infaillibilité du Pape, et elle s’empressa d’appeler au futur concile On sait ce qui en résulta, et quelles ont été pour l’Église en France les conséquences de cette terrible secousse Mais remontons un peu le cours des événements

    Nous venons devoir par Pierre de Marca ,qu’en 1662, l’École de Paris avait passé presque entière à la profession des doctrines romaines. On s’en aperçut bien l’année suivante, lorsqu’une cabale politique résolut d’entraîner, la Faculté de Paris à souscrire les six fameuses propositions gallicanes dont Louis XlV comptait se faire une arme dans sa lutte aussi injuste que cruelle contre Alexandre VIl. Après avoir suspendu le syndic de la Sorbonne ,on n’obtint pas au delà de soixante dix signatures sur la totalité si considérable des docteurs de Paris.

    De 1663 à 1682, les maximes gallicanes gagnèrent du terrain dans la Faculté ; mais bien que les intérêts humains fussent de la partie, la transformation ne s’accomplissait pas si vite que l’eussent désiré la Cour et le Parlement. Lorsque Colbert voulut faire accepter par l’école de Paris la Déclaration que venaient de souscrire et de publier les évêques de l’assemblée, cette école, dans ses diverses branches, comptait au delà de sept cent cinquante docteurs. Après toutes sortes de violences et des tentatives de captation, le ministre et le Parlement durent se contenter de cent soixante-deux signatures. Et l’on n’a pas le droit de s’étonner de voir la marche du gallicanisme si chancelante encore au sein de la Faculté de Paris, lorsque l’on entend le procureur général de Harlay, dans un mémoire adressé, le 2 juin 1682, à Colbert, recommander la prudence dans les démarches vis-à-vis de la Sorbonne, par ce motif assez naïvement exprimé par un magistrat au fait de la situation, que la plupart des membres de l’Assemblée du clergé changeraient demain et de bon cœur, si l’on le leur permettait 3 .

    Mais je ne prétends pas écrire ici l’histoire des variations de l’École de Paris. Le fait est que le gallicanisme s’implanta fortement dans son sein à partir de l’enregistrement forcé de la Déclaration sur les registres de la Sorbonne, saisis et apportés au Parlement.

    Nous avons une preuve de la pression que le pouvoir civil exerçait encore jusqu’au XVllle siècle sur l’École de Paris, dans ces paroles de l’honnête Tournely, en 1739, Son traité de Ecclesia, publié en cette année contient les thèses gallicanes contre l’infaillibilité du Pape, mais le docteur se permet furtivement cette remarque significative : « Nous ne dissimulerons pas qu’il est difficile, en présence de la masse de témoignages que Bellarmin, Launoy et les autres ont rassemblés, de ne pas reconnaître comme certaine et infaillible l’autorité du Siège apostolique et de l’Église romaine ; mais il serait bien autrement .difficile de concilier ces témoignages avec la Déclaration du clergé de France, dont il ne nous est pas permis de nous écarter 4 . »

    L’intrigue et la violence s’unirent donc pour opérer cette transformation, et le témoignage peu suspect de Fleury nous apprend quelle était, dès 1690, l’idée qu’on avait. de la valeur morale de ces théologiens ralliés aux doctrines dites anciennes de Constance et de Bâle : « la doctrine ancienne, ditil, est demeurée à des docteurs souvent moins pieux et moins exemplaires en leurs mœurs, que ceux qui enseignent la nouvelle 5 . »

    Il suit des faits que je viens d’établir que, lorsque l’on parle de l’École de Paris quant à la question des doctrines romaines, il faut de toute nécessité préciser celle que l’on a. en vue, puisqu’il y a l’École antérieure au grand schisme d’Occident, celle qui se fit jour au milieu des agitations du XVe siècle, celle qui s’éleva par une courageuse réaction vers la fin du XVle et qui était encore pleine de vie en 1682, enfin celle qui sortit du bon plaisir de Louis XlV et de Colbert, et ouvrit la barrière aux appels au futur Concile.

    L’aveu du procureur général de Harlay, qui déclare confidentiellement à Colbert le 25 juin 1682, que l’on n’était déjà plus aussi sûr des auteurs de la Déclaration formulée et signée par eux le 19 mars précédent, ne doit pas trop nous étonner. La plupart de ces évêques choisis par l’influence royale pour composer l’assemblée avaient étudié dans l’École de Paris, à une époque où le plus grand nombre de ses docteurs professait les doctrines romaines. Ces prélats d’ailleurs ne pouvaient pas ignorer que leur fatale, Déclaration était en contradiction flagrante avec l’enseignement des assemblées précédentes. Je ne parle pas des États généraux de 1614. où l’ordre du clergé ,par l’organe du cardinal du Perron, avait énergiquement soutenu la doctrine opposée au premier article ; mais pour ce qui concerne l’infaillibilité personnelle du pape, les contemporains avaient été à même de recueillir de la part de l’épiscopat français une doctrine tout opposée à celle qu’ils entendaient publier en 1682.

    En 1652 ,quatre vingt cinq évêques français écrivaient à Innocent X pour solliciter la décision irréfragable du SaintSiège sur les cinq Propositions de Jansénius qu’ils lui déféraient. Leur lettre débutait ainsi : « La coutume solennelle de l’Église est de déférer les causes majeures au SaintSiège, et la foi de Pierre qui ne manque jamais exige qu’une telle coutume soit conservée toujours 6 . Après l’exposition de la cause, les évêques ajoutaient Votre Béatitude a éprouvé récemment combien a été puissante l’autorité du Siège apostolique pour abattre l’erreur sur les deux chefs de l’Église. Incontinent la tempête s’est apaisée, et l’on a vu les vents et la mer, obéir à la voix et au commandement du Christ. Nous venons donc vous supplier, Très Saint Père, de rendre. sur ces propositions une. sentence claire et assurée à la quelle Jansénius luimême, près de mourir, a soumis son ouvrage, de dissiper toute obscurité, de rassure les esprits flottants, d’empêcher les divisions, et d, restituer à l’Élise sa tranquillité et son éclat 7 . »

    L’année suivante, Innocent X rendit la célèbre Constitution qui condamnait les cinq Propositions. Les évêque français écrivirent de nouveau au Pontife sous la date du 15 juillet 1653, pour lui exprimer leur reconnaissance d’avoir terminé cette grave question par son irréfragable sentence. La teneur de leur lettre est trop importante pour que nous ne la donnions, pas ici tout entière.

    TRÈS SAINT PÈRE,

    « Nous avons reçu la Constitution tant désirée, dans laquelle l’autorité de Votre Sainteté définit clairement ce qu’il faut croire touchant les cinq Propositions tirées du livre de Corneille Jansénius évêque d’Ypres. Les disputes qui avaient pris naissance en Belgique, s’étaient aussi allumées en France et menaçaient toutes les églises d’un vaste incendie, si le zèle infatigable de Votre Béatitude, et son pouvoir qui prend d’en haut sa source et pouvait seul apaiser l’ardeur des disputes, ne fassent venus arrêter une contagion qui allait s’étendant et une calamité menaçante.

    « Il s’agissait d’un objet de la plus haute importance de l’accès que nous avons au salut par le secours nécessaire de la grâce chrétienne, et des efforts libres de la volonté humaine excitée et soutenue par ces mêmes secours ; il s’agissait de l’amour divin que le Christ porte à tout le genre humain et de la profusion des biens qu’il répand sur lui. Le décret rendu par Votre Sainteté sur la demande d’un grand nombre d’évêques de France ,a remis dans sa première splendeur la doctrine lumineuse que cet auteur moderne avait obscurcie par ses discussions, conformément à l’antique règle de la foi établie sur les Écritures, sur la tradition des anciens Pères, sur les Conciles et plus récemment sur l’autorité des souverains Pontifes.

    « Ce qu’il y a eu de particulièrement remarquable en cette rencontre, c’est que de même qu’Innocent le condamna autrefois l’hérésie de Pélage sur la relation des évêques d’Afrique, ainsi Innocent X, sur la consultation des évêques de France, a proscrit une hérésie qui est l’opposé de celle de Pélage. L’Église catholique de cette époque ancienne, appuyée unique menteur la communion de la Chaire de Pierre et sur son autorité, qui éclatait dans l’épître décrétale adressée par Innocent aux Africains, autorité qui se manifesta encore dans une autre épître que Zozime adressa postérieurement à tous les évêques du monde, souscrivit sans aucun retard à la condamnation de l’hérésie pélagienne.

    « Car elle savait, cette Église catholique, que nonseulement en vertu de la promesse faite à Pierre par le Christ notre Seigneur, mais encore d’après les actes des premiers Pontifes, spécialement d’après les anathèmes lancés peu auparavant par Damase contre Apollinaire et Macédonius, quoiqu’ils n’eussent pas été condamnés par un concile œcuménique ; elle savait que les jugements portés par les souverains Pontifes pour établir la règle de la foi sur la consultation des évêques (soit que ceuxci expriment leur avis dans la relation, soit qu’ils l’omettent, comme ils le jugent à propos),jouissent d’une autorité divine autant que souveraine par toute l’Église, et que tous les chrétiens sont tenus par devoir de leur prêter même l’assentiment de leur raison.

    «Étant comme nous sommes nous aussi, dans le même sentiment et la même foi, honorant avec respect l’autorité de l’Église romaine qui réside dans le Souverain Pontife Innocent X, nous aurons soin de promulguer dans nos églises et nos diocèses la Constitution que Votre Béatitude a rendre par l’instinct de la divinité, et qui nous a été remise par l’illustrissime archevêque d’Athènes, nonce apostolique, et nous en presserons l’exécution auprès du peuple fidèle. Nous infligerons aux téméraires qui oseraient la violer les peines qui sont décrétées dans le droit contre les hérétiques, et conformé aient à la teneur de la Constitution et du Bref que Votre Sainteté nous a adressé, nous poursuivrons tous les contumaces sans distinction de condition ou d’état. Ce soin appartient solidairement aux évêques en France, pays où l’on ne souffre pas l’établissement d’inquisiteurs contre la perversité hérétique, et où l’on observe seulement à cet égard la coutume ancienne d’après le droit commun.

    « Nous pouvons promettre à Votre Béatitude que rien n’apportera de retard à son décret apostolique, ni à notre sollicitude pour en suivre l’exécution. Nous le promettons avec d’autant plus d’assurance que notre roi très pieux et très chrétien, à qui le nonce illustrissime a remis un Bref apostolique avec un exemplaire de la Constitution, a donné ses ordres à son Parlement, et nous exhorte expressément par son édit à nous adressé en vertu du devoir qu’il a de défendre les ordonnances de l’Église, de hâter l’accomplissement de ce Décret apostolique. Il commande en outre aux magistrats et à tous ses autres sujets d’employer tous leurs soins et leurs efforts, tant à repousser la violence que pourraient se permettre les personnes coupables de cette hérésie, qu’à déjouer les oppositions qu’elles tenteraient de former sous le prétexte de la Compétence.

    « Puis donc que le Roi du ciel a pour confédéré eu cette cause le roi de la terre (pour parler avec Sixte Ill) Votre Sainteté ayant écrasé les ennemis de la vérité par la solidité de la Pierre, peut désormais, sans avoir à redouter aucun trouble étranger, jouir en paix de son triomphe sur la nouvelle hérésie. Pour nous, félicitant de cette divine victoire Innocent X par la bouche duquel Pierre a parlé, comme autrefois le IVe concile le disait de Léon Ier dans ses acclamations, nous placerons avec joie cette Constitution donnée par lui dans les fastes sacrés de l’Église, ainsi qu’autrefois on y plaçait les Conciles œcuméniques 8 . »

    Mgr l’évêque de Sura ne peut se refuser à convenir avec nous que les prélats auteurs et signataires de cette lettre, moins de trente ans avant la Déclaration de 1682., considéraient les décisions dogmatiques du Pontife romain comme irréformables avant même qu’elles eussent été acceptées par toute l’Église ; qu’ils regardaient une question dogmatique comme terminée dès que le successeur de saint Pierre avait prononcé, et ne faisaient aucune difficulté de traiter les opposants comme hérétiques ; qu’ils ne se permettaient pas de juger après le Pontife, dont ils proclamaient les jugements en matière de toi comme revêtus d’une autorité divine et souveraine dans toute l’Église, en vertu de la prière que JésusChrist a faite pour saint Pierre, et d’après les documents de la tradition.

    Le Pape Alexandre VIl ayant succédé à Innocent X, l’Assemblée du Clergé de 1660 lui adresse une lettre pour l’assurer de sa fidélité à suivre les enseignements de la Chaire de saint Pierre, et relève en ces termes magnifiques l’autorité du Pontife romain dans les décisions du la foi :

    « Nous reconnaissons en Vous, Très Saint Père, cette Montagne du Seigneur vers laquelle affluent toutes les nations. Ie même que les fleuves sont entraînés par leur cours, ainsi nous nous dirigeons vers vous par l’attraction de notre amour et de notre vénération ; car c’est le propre de l’Église gallicane, de témoigner au Siège Apostolique la révérence qui lui est due. C’est vous seul que nous regardons comme la Montagne grasse et fertile. Attentifs à notre troupeau, sur lequel l’Esprit Saint nous a établis pour régir l’Église de Dieu, nous lui crions : « Pourquoi cherchez vous d’autres montagnes fertiles ( 9  ? » Nous ne connaissons d’autres montagnes fertiles que la Montagne apostolique, où la doctrine céleste est distribuée comme lait aux enfants, comme nourriture solide à ceux qui sont forts. C’est sur cette Montagne que nous paissons nousmêmes. Comme saint Augustin à son peuple, nous vous disons : « C’est nous qui vous paissons, et nous paissons avec vous ; » et comme c’est sur cette Montagne que le Soigneur enseigne, c’est là aussi que nous avons résolu, selon le langage de Tertullien de mettre fin à toutes recherches, et de fixer notre croyance, sans vouloir rien trouver au delà.

    « Nous espérons donc que votre autorité nous viendra promptement en aide contre ceux qui, après la définition de la doctrine de la foi, se jettent dans les excès d’une curiosité excessive, oubliant cette parole de Marcien qui dit que celui qui après avoir reçu la vérité de la foi, cherche encore quelque chose, ne cherche au fond que le mensonge. C’est en vous, comme dans le successeur de Pierre que notre force a été consolidée, lorsque, sur notre consultation, est émanée la réponse du Siège Apostolique contre cette science de. faux nom qui avait fait invasion sur la doctrine de, saint Augustin, et que l’on colportait sous un si grand nom. Cette cause est donc finie. Si quelque nouveau se déclare encore, il n’est plus besoin que .de votre appui pour en finir ; ainsi que Flavien l’écrivait Léon, à propos de l’hérésie Eutychienne.

    « Que la vérité se lève, que du sein de sa patience elle éclate aidée de votre secours : trop longtemps elle a été cachée pour sa confusion, par l’excès de la charité et de la mansuétude. Que Votre Sainteté maintenant emploie une charité sévère. Du haut de votre Siège qui est un observatoire, lancez vos foudres contre cette science qui veut s’élever audessus de la science de Dieu. De notre côté, nous réunirons les forces de toute l’Église gallicane et nous combattrons, sous vos auspices, en bataille rangée 10 »

    Cette lettre écrite avec autant de dignité que de soumission à l’autorité enseignante du SaintSiège, amena la Constitution d’Alexandre Vll qui condamnait la distinction du fait et du droit, et prescrivait la signature du formulaire. Elle atteste, avec la précédente qui fut acceptée par l’assemblée de 1655, la doctrine qui avait cours dans l’Église de France encore en 1660, sur l’infaillibilité du Pontife romain. Mais je ne veux en ce moment tirer d’autres conséquences de ce double document authentique et officiel, sinon que l’on a tort ,le parler comme on le fait de l’École de Paris sans distinguer les époques, lorsqu’il est constant que la doctrine de cette Faculté avarié plus d’une fois sur les points en question. On ne devrait donc l’alléguer comme une autorité ni d’un côté ni de l’autre, mais se borner à peser la. science et l’orthodoxie des docteurs qu’elle a produits.

    Ceci nous amène tout naturellement à Bossuet, dans lequel Mgr de Sura résume l’École de Paris, de même qu’il résume en Bellarmin ce qu’il appelle l’École italienne. Je n’entends nullement établir ici un .parallèle entre ces deux grands hommes ; mais il est vrai de dire que si Bossuet dépasse de beaucoup Bellarmin sous le rapport du génie, de l’éloquence et de la grandeur du style, Bellarmin a sur .lui d’autres avantages. Il est un des premiers noms dans cette pléiade de savants théologiens qui, nonseulement en Italie, mais dans l’Église entière, y compris l’École de Paris à deux de ses époques, a soutenu avec honneur les doctrines romaines. Il est de plus honoré, par décret du SaintSiège, du titre de Vénérable.

    Bossuet, au contraire, a encouru de la part de Benoît XlV, grand théologien aussi, pontife modéré et circonspect, un jugement sévère formulé dans un bref que tout le monde connaît. Parlant de la Defensio Cleri gallicani, le savant Pape s’exprime ainsi : « Il serait difficile de trouver un ouvrage qui soit aussi contraire à la doctrine reçue partout, hors de la France, sur l’infaillibilité du Souverain Pontife définissant ex , cathedra, et sur sa supériorité audessus de tout concile œcuménique 11 . » Bellarmin a donc sur Bossuet l’avantage d’être conforme à l’enseignement général sur les questions qui nous occupent, et Bossuet l’inconvénient d’être avec la minorité, des docteurs. On vient de voir combien en fin de compte, cette minorité est faible. Le Pontife ajoute : « Du temps de Clément XIl, notre prédécesseur d’heureuse mémoire, on s’occupa de proscrire cet ouvrage, et on finit par conclure de n’en rien faire, nonseulement à cause a de la réputation de l’auteur qui a bien mérité de la religion sous tant d’autres chefs, mais parce qu’on avait la crainte fondée d’exciter par là de nouveaux troubles 12 . »

    Une telle appréciation de la part d’un Pontife aussi grave, et les faits qu’il nous donne à connaître, atténueraient considérablement l’autorité de Bossuet en ces matières, quand nous n’aurions pas des raisons intrinsèques de ne pas la subir. Dans l’Église, l’autorité doctrinale d’un auteur ne vient pas de son génie et de son éloquence, mais de l’accord qui existe entre son enseignement et celui qui règne dans les chaires et les écoles orthodoxes, et principalement dans l’Église romaine. C’est peu d’avoir à dire, comme Bossuet : « Que la Déclaration devienne ce qu’elle voudra ; nous ne prenons pas à tâche de la défendre ici ; toujours estil que le sentiment ancien de l’École de Paris demeure inébranlable et exempt de toute censure 13 . »

    Le grand homme a souffert ici une éclipse. D’abord il n’est pas honorable d’abandonner, comme il le fait, cette Déclaration qui lui a coûté tant de labeur, que l’on a imposée de vive force à la Faculté de Paris, et pour laquelle a été rendu un édit royal. C’est par trop avouer que l’Assemblée de 1682 a agi avec autant de légèreté que de témérité ; disons mieux, qu’elle n’a pas été libre en sanctionnant une œuvre que son auteur désavoue. Quant à ce qu’ajoute Bossuet, qu’il n’en tiendra pas moins à la doctrine ancienne de l’École de Paris, c’est vouloir donner le change, sans pouvoir espérer de tromper le lecteur attentif. L’ancienne doctrine de l’École de Paris est celle que cette école a suivie depuis sa fondation jusqu’à l’ouverture du XVe siècle, et cette doctrine est l’opposé du gallicanisme. Ni Bossuet, ni Fleury n’ont le droit de qualifier de nouvelle celle qui s’est produite dans cette école au commencement du XVlle siècle, et qui n’a succombé que sous la violence, après avoir régné près d’un siècle entier. Cette doctrine était l’ancienne ; nulle autre n’avait le droit de prendre ce titre dans l’Université de Paris. On ne peut rien contre les faits.

    Mgr de Sura, prononce un mot qui a plus de portée qu’il n’a peutêtre pensé, lorsqu’il qualifie la doctrine de Bossuet sur la constitution de l’Église, de libéralisme ecclésiastique 14 . La mode actuelle est au libéralisme, et si nous avons aujourd’hui à déplorer la scission qui a fait passer dans le camp du gallicanisme plusieurs hommes distingués par leurs talents, leurs services et leur influence c’est au désir d’être avant tout réputés libéraux, que l’on est à même d’attribuer leur défection.

    Je soumettrai cependant une remarque à Mgr de Sura. Disciple de Bossuet, il ne peut manquer d’être, comme l’évêque de Meaux, très partisan du libéralisme ecclésiastique. Or, qu’estce donc que le libéralisme, sinon un système d’après lequel l’égalité la plus parfaite doit régner entre tous les membres d’une même société ? Le point culminant de ce système est le suffrage universel, avec le droit de régenter et même de changer le souverain, quand on le juge à propos ? Mgr de Sura, comme Bossuet, porte aussi haut que possible les droits de ce qu’il nomme l’aristocratie épiscopale ; mais je ne vois nulle part qu’il fasse quoi que ce soit pour la démocratie dans l’Église. Pour toute consolation, il l’invite à considérer que les rangs de l’aristocratie épiscopale ne sont fermés à personne ; mais, en attendant, il faut que le clergé du second ordre et le corps des fidèles s’attendent indéfiniment à recevoir des ordres et à n’en jamais donner. Que Mgr de Sura se montre en cela conforme à la doctrine catholique, on ne peut que le reconnaître et l’en féliciter ;mais c’est une illusion de sa part de prétendre au libéralisme par ce chemin. Il est aristocrate, je le voudrais monarchiste ; mais à coup sûr, ni lui ni Bossuet, en absorbant au profit de l’épiscopat la prérogative papale, ne se donnent le droit de se prétendre libéraux.

    Qu’on y pense toutefois. L’expérience a prouvé dans le passé que tous les coups dirigés contre le Siége apostolique retombent tôt ou tard sûr l’épiscopat qui trouve en lui sa source comme sa défense.. Qu’était la Constitution civile du clergé, fille du gallicanisme, sinon un mélange de presbytérianisme et de laïcisme ? Croiton par hasard que les catholiques libéraux qui ont adressé à Mgr l’évêque de Trèves cette étrange lettre dans laquelle ils prennent déjà leurs sûreté contre le Concile, appartiennent à l’école dite ultramontaine ? Il n’est .que trop évident qu’en amoindrissant dans leur pensée la notion du pontificat romain. ils se sont aguerris jusqu’à formuler d’avance leurs prétentions à l’égard du Concile œcuménique, avant même qu’il ne soit réuni. Je ne les taxerai pas d’inconséquence, mais je m’empresserai de reconnaître dans leur doctrine le véritable libéralisme ecclésiastique, dont le nom seul eût offusqué Bossuet, et que Mgr de Sura célèbre si imprudemment.

    La leçon cependant est à notre portée, et pour l’aller recevoir, nous n’avons plus besoin de passer le Rhin. Le Correspondant, Revue fort peu ultramontaine, n’a pas tardé à ,faire l’éloge de la lettre des catholiques libéraux allemands à Mgr de Trèves, en déclarant adhésion pleine et entière a leur doctrine 15 . Plus récemment, la rédaction a publié sur le Concile futur un article de son fond, très libéral assurément, mais en revanche fort peu catholique. Le Concile sera à même d’y apprendre à quelles conditions il pourra compter sur le respect des catholiques libéraux,. qui ne lui épargnent pas leurs conseils, et l’avertissent de la manière dont il devra s’y prendre, s’il veut rendre des décrets opportuns et irréprochables 16 . Ce n’est pas ici le lieu de relever les propositions malsonnantes dont cet article est rempli ; mais je rappellerai qu’un de ses auteurs faisait, il y a quelques années, dans la. même Revue, l’éloge de M. Bordas Dumoulin comme d’un catholiques bien qu’il n’ignorât .pas que ses écrits, remplis d’hérésies, avaient été condamnés par le Saint Siége 17 Mgr de Sura signale avec raison cet écrivain comme infecté des doctrines de Richer et autres ennemis de la hiérarchie ecclésiastique 18 .

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