De la monarchie pontificale – L’infaillibilité, dogme

L’INFAILLIBILITÉ PERSONNELLE DU PONTIFE ROMAIN
PEUT-ELLE ÊTRE L’OBJET D’UNE DÉFINITION DOCTRINALE
QUI EN FASSE UN DOGME DE FOI CATHOLIQUE ?

 

NOTIONS PRÉLIMINAIRES

    I. La définition d’un dogme révélé est un des plus grands bienfaits que Dieu puisse accorder à son Église. Toutes les vérités que JésusChrist a enseignées sont lumière et vie, et leur déclaration explicite dans le cours des siècles apporte chaque fois au christianisme un nouveau degré de force et de splendeur. Le sentiment de la foi doit donc faire désirer aux fidèles le développement du Symbole, afin d’entrer toujours plus en possession de la vérité que le Fils de Dieu a apportée sur la terre. Le bonheur du ciel consistera dans la vision de la vérité ; la richesse croissante du Symbole des dogmes révélés nous en approche toujours plus icibas. Les élus voient ce que nous croyons ; mais plus nous avons de points définis à croire, plus nous nous sentons unis à eux sous les ombres de notre condition mortelle.

    II. L’ensemble des vérités révélées par JésusChrist repose dans la conscience de l’Église, sous la garde de l’Esprit Saint, de qui le Sauveur a dit : « Il demeurera avec vous toujours, et il vous suggérera tout ce que je vous aurai enseigné 1 . » L’Église, dès son premier jour jusqu’à la consommation des siècles, a donc vécu et vivra de la vérité totale que Jésus-Christ lui a confiée ; mais les rayons de cette vérité, dont le foyer est au sein de l’Église, n’ont pas percé à l’extérieur tous ensemble. Dieu a voulu qu’il y eût succession y. dans leur sortie ; mais leur lumière est ancienne et nouvelle : ancienne, parce qu’elle a toujours lui au foyer qui est la conscience intime de l’Église ; nouvelle, quand elle s’épand au dehors par l’action du SaintEsprit.

    III. Lorsqu’une vérité révélée arrive à la définition, on peut toujours dire d’elle quod semper, quod ubique, quod ab omnibus ; parce qu’elle a toujours été présente au moins implicitement à la, pensée et à la foi de l’Église, qui la professait dans une autre vérité explicitement déclarée. Ainsi, par exemple, l’Église répétait dès l’origine avec saint Jean :  » Le Verbe a été fait chair,  » et à Éphèse elle déclarait qu’en l’Homme Dieu il fallait reconnaître une personne unique. A Chalcédoine, développant le mystère, elle enseignait à ses fidèles que cette personnalité du Verbe incarné était en deux natures, divine et humaine ; à Constantinople, elle décrétait que l’on devait reconnaître en JésusChrist une double volonté et une double opération. Ainsi encore, le Saint Siége confirmant les deux conciles d’Afrique, au temps de saint Augustin, enseignait que l’homme tombé ne peut, sans la grâce divine, opérer aucun bien dans l’ordre surnaturel ; et plus tard, contre l’hérésie janséniste, la même autorité enseignait que la liberté lésés par la chute était demeurée capable de mérite et de démérite, et que l’homme peut résister à la grâce intérieure.

    IV. La définition d’un dogme dans l’Église est toujours préparée par un assentiment préalable qui fait que ce dogme vient correspondre aux aspirations de la société chrétienne, ou à un besoin d’unité sur la question qui sera tranchée par la définition. Tantôt cet assentiment est. déjà moralement unanime, antérieurement à la proclamation du dogme, comme nous l’avons vu pour l’Immaculée Conception ; tantôt la brande majorité des croyants abonde déjà dans le sens de la décision future, tandis qu’une minorité semble encore tenir de bonne foi pour les idées que la définition va proscrire ; c’est ce qui eut lieu lorsque le Concile de Trente termina, par son Décret de la VIe session, les controverses sur la justification.

    V. JésusChrist qui est la Voie, la Vérité et la Vie, a promis de demeurer avec son Église jusqu’à la consommation des siècles. Il lui a envoyé son Esprit pour l’animer et la régir, comme notre âme régit et anime notre corps. Ce divin Esprit maintient en elle l’unité et l’invariabilité de la foi, en sorte qu’elle est. l’Épouse du Christ, n’ayant ni tache ni ride 2 , la colonne et le soutien de la vérité 3 . Ce don merveilleux accordé à une société composée d’individus de la race humaine, faillible par conséquent au point de vue naturel, s’appelle l’infaillibilité. En vertu de ce don, l’Église ne verra jamais l’erreur prévaloir dans son sein. Selon l’axiome célèbre de saint Augustin, elle ne peut ni approuver, ni faire, ni supporter en silence ce qui est contre la foi ou contre la morale.

    VI. C’est l’Église considérée dans son ensemble qui est appelée par saint Paul l’Épouse du Christ. C’est elle contre qui les portes de l’enfer ne prévaudront pas 4 . C’est elle qui possède in solidum toutes les vérités révélées, elle qui les conserve et les développe par le cours des siècle. Elle est unique 5 , et il ne peut y en avoir plusieurs. Elle est Sainte, et nul en dehors d’elle ne peut être saint. Qui rompt avec elle, rompt avec le Christ, et hors de son sein il n’y a pas de salut. Ses enfants sont appelés fidèles, parce que c’est par la foi qu’ils lui adhèrent. Celui qui s’écarte de l’enseignement de l’Église, ne fûtce qu’en un seul point, cesse tout aussitôt d’en faire partie. Il est une branche détachée du tronc ; la vie ne circule plus en lui. Il sera jeté au feu, comme un bois mort et inutile.

    VII. .La doctrine et l’enseignement de l’Église étant la doctrine et l’enseignement de JésusChrist luimême, il suit, selon la parole de l’Apôtre, que l’Église  » enchaîne toute intelligence sous l’obéissance de la foi 6 ,  » et que chacun de ses membres doit être dans la disposition habituelle de soumettre sa raison à tout ce qu’elle enseigne, à tout ce qu’elle a enseigné, et à tout ce qu’elle ; enseignera dans l’ordre de la vérité révélée. Cette disposition n’est point facultative ; elle est strictement obligatoire sous peine du salut.

    VIII. Mais de même que dans le corps humain, comme dit l’Apôtre, il y a diversité de membres, et que les membres n’opèrent pas de la même manière 7  ; ainsi, dans son Église, JésusChrist a établi divers degrés dont l’harmonie ajoute encore à la beauté de l’Épouse. Il y a l’Église enseignante et l’Église enseignée, qui ne forment qu’une même Église, mais qui cependant sont distinctes. L’Église enseignante a reçu de JésusChrist le droit et le pouvoir de promulguer la doctrine révélée, et dans ce ministère elle jouit du don de l’infaillibilité active. L’Église enseignée, qui se compose du clergé du second ordre et du peuple fidèle, à le devoir d’accepter avec soumission la doctrine qui lui est transmise par l’Église enseignante, à qui il a été dit :  » Qui vous écoute, m’écoute 8 .  » Cette partie la plus nombreuse de l’Église n’a pas reçu le don de l’infaillibilité active, mais elle jouit de l’infaillibilité passive. Chacun de ses membres est faillible ; mais ce vaste corps auquel JésusChrist est présent jusqu’à la consommation des siècles, et qui est animé par le SaintEsprit, ne verra jamais s’éteindre la Vérité dans son sein. Le témoignage du peuple chrétien est toujours l’une des bases sur lesquelles l’Église enseignante appuie ses décisions dans les questions de la foi. La sentence doctrinale que prononce avec autorité l’Église enseignante, en vertu de son infaillibilité active, le peuple chrétien la reçoit avec soumission en vertu de son infaillibilité passive. Le même Esprit Saint opère dans cette autorité et dans cette soumission, lesquelles produisent l’unité que JésusChrist a demandée à son Père pour nous, et qu’il a voulu être telle que l’unité  » qui est entre son Père et lui 9 .  »

    IX. Si nous considérons maintenant l’Église enseignante, elle nous apparaît à son tour formée de deux éléments. Le premier de ces éléments, la Papauté, est unique ; le second, l’Épiscopat, est multiple. La Papauté établie par JésusChrist en saint Pierre, réside dans le Pontife romain. L’Épiscopat fondé dans les Apôtres, existe dans chaque évêque et dans le corps épiscopal tout entier. Ces deux éléments sont d’institution divine. Le Pontife romain a hérité de la juridiction universelle de saint Pierre, et tous les membres de l’Église sans exception sont ses sujets : agneaux et brebis sont placés sous son obéissance. L’Épiscopat est un ; mais à la différence du collée apostolique, chacun de ses membres pris en particulier n’a de juridiction que sur la portion de l’Église qui lui est assignée.

    X. C’est dans le but de maintenir l’unité dans son Église que le Christ l’a fondée sur un seul. il a dit :

     » Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église.  » Cette Pierre fondamentale de l’Église devant exister toujours, puisque l’Église qu’elle doit porter est immortelle, à constamment été reconnue dans le Pape, c’estàdire dans l’évêque qui succède à saint Pierre sur le siège de Rame. L’Épiscopat tout entier est un par l’adhérence de chacun de ses membres à ce chef unique. Le Pape n’est pas tout le corps de l’Église enseignante, de même que dans le corps humain, la tête n’existe pas sans les membres ; niais, de même que les membres sans la tête ne sont pas le corps humain, ainsi l’Épiscopat isolé de son chef ne représenterait pas l’Élise enseignante.

    XI. Le Pape et l’Épiscopat, par là même qu’ils forment l’Église enseignante, exercent la judicature de la foi, qui consiste à discerner la vérité révélée et à la proposer avec infaillibilité à toute l’assemblée des fidèles. Dans le Concile, l’Esprit Saint préside à cet accord, et le jugement doctrinal infaillible porté par le Pape et l’Épiscopat est un seul et même jugement revêtu d’une seule et même infaillibilité, qui est celle de I’Eglise enseignante.

    XII. La force des promesses de JésusChrist et l’action de l’Esprit Saint paraissent d’une manière surnaturelle, en ce que les évêques qui individuellement ne possèdent pas le privilège de l’infaillibilité qu’avaient les apôtres, dont ils ont hérité le caractère d’ordre et le rang de magistrature, deviennent infaillibles dans le Concile, en se tenant unis à leur chef et à leurs frères qui gardent avec lui la même union. Ainsi, en considérant l’Église dans son ensemble et dans les parties qui la constituent divinement, nous avons passé de l’infaillibilité passive du peuple chrétien à l’infaillibilité active de l’Épiscopat uni à son chef. Maintenant vient la question de l’infaillibilité du Pape luimême.

    XIII. Le Pape estil infaillible personnellement, en sorte que son infaillibilité soit le couronnement de celle de l’Épiscopat, de même que l’infaillibilité active du Pape et de l’Épiscopat devient la forme de l’infaillibilité passive du peuple chrétien qui lui accède ? Tout le monde convient que le corps épiscopal ne jouit de l’infaillibilité qu’à la condition d’être d’accord avec le Pape ; en doiton conclure que le Pape luimême n’est infaillible que lorsqu’il est uni à l’Épiscopat ? Dans le Concile, je le répète, il n’y a qu’un seul jugement simultané ; l’Esprit Saint anime tout ce grand corps, et veille à écarter toute erreur des décrets qu’il rend. Mais le Concile est rare, difficile à réunir, et il appartient plutôt à l’ordre de fait qu’à l’ordre de droit. La question qu’il importe de poser est donc celleci : Hors du Concile, lorsqu’il s’élève quelque débat sur la doctrine, et que le Pontife qui a la sollicitude de toutes les églises, rend une sentence définitoire en vertu de cette puissante Principauté dont parle saint Irénée, cette sentence estelle infaillible par ellemême, en sorte que l’on puisse dire dès lors, avec saint Augustin

     » La cause est finie ?  » ou, fautil pour que cette sentence soit irréformable, que l’Épiscopat dispersé dans le monde entier en prenne connaissance, la juge et lui donne valeur ? En un mot, JésusChrist atil établi en la personne de saint Pierre et de ses successeurs une souveraineté doctrinale permanente, en état de pourvoir jour par jour à la nécessité de l’Église dans les choses de la doctrine ? ou atil fait dépendre l’unité de la foi, premier besoin de son Élise, d’une entente du Pape et de l’Épiscopat qui ne peut s’obtenir qu’avec beaucoup de temps et sur laquelle les récalcitrants pourront longuement disputer ?

    XIV. Telle est la question que l’on suppose devoir être agitée dans le Concile du Vatican. On ne peut nier qu’elle ne soit du plus haut intérêt pratique, puisque l’acte de foi chez le fidèle en dépend, et que, en dehors des Conciles œcuméniques, il s’est à peine écoulé un siècle depuis l’origine de l’Église, où le Pontife romain n’ait pas statué sûr la foi, et qu’il l’a fait même souvent plus d’une fois dans un même siècle. Mgr de Sura ne se contente pas d’affirmer qu’une définition du prochain Concile en faveur de l’infaillibilité du Pape serait un très grand malheur ; il va jusqu’à soutenir que les éléments de cette définition manquent totalement, et il accumule toute une série d’impossibilités. Examinons donc avec lui spéculativement, si cependant ces éléments ne se rencontreraient pas, et dans les meilleures conditions’ au cas où il plairait à l’Esprit Saint d’incliner le Concile vers cette définition que beaucoup désirent, et que, quelquesuns redoutent..

    XV. Il y aurait d’abord à consulter l’Écriture, à voir si l’on y trouve matière à induction en faveur de l’infaillibilité de saint Pierre dans ses successeurs.

    La Tradition, qui est la Parole de Dieu, comme l’Écriture, serait consultée aussi. On la trouve dans les écrits des Pères qui rendent témoignage de la foi de leur temps, et surtout de la pratique de l’Église que l’Esprit Saint dirige toujours, et qu’il doit garantir de toute erreur de conduite capable d’égarer le peuple fidèle.

    Les faits doctrinaux qui peuvent avoir eu lieu à diverses reprises et qui impliquent une responsabilité de l’Église, seraient pesés à leur tour, comme ayant droit de figurer dans les motifs d’une si grande cause.

    Le sentiment des docteurs de l’École serait consulté également, comme l’un des éléments de toute définition ; parce que l’École, bien qu’elle occupe un rang inférieur à celui des Pères, n’en offre pas moins un témoignage de haute gravité dans les questions de doctrine, quand elle y tend à l’unanimité, attendu que ces docteurs ont étudié profondément, qu’ils ont enseigné dans les diverses parties de l’Église, et qu’ils ont publié leurs livres sous les yeux et avec l’approbation directe ou indirecte des Pasteurs.

    Le sentiment du peuple chrétien doit être pris en grande considération pour les raisons cidessus exposées. C’est par les évêques que l’Église enseignée est représentée dans le Concile. Son témoignage qui procède du sens chrétien que maintient et développe l’action du SaintEsprit, doit être laissé à toute sa liberté, afin qu’il puisse être énoncé tel qu’il est par les Pasteurs, qui sont la voix du peuple chrétien dans le Concile.

    Le sentiment des Saints qui forment la plus noble partie de l’âme de l’Église, mérite d’être recueilli avec un soin particulier, parce qu’il y a tout lieu de l’attribuer à l’influence du SaintEsprit qui régnait en eux durant leur vie mortelle.

    Enfin le Concile doit avoir l’œil fixé sur les Décrets des Conciles antérieurs, dont il a pouvoir de développer, de confirmer et d’appliquer la doctrine. Un Concile n’est point audessus d’un autre Concile ; mais le même Esprit Saint les anime et les dirige tous.

    Il est à peine nécessaire d’ajouter que les incidents qui ont lieu durant la tenue du Concile, quand bien même ils appartiendraient à l’histoire, ne sont pas le Concile. Il consiste dans l’ensemble des Décrets qui ont été formulés conciliaire ment pour être publiés dans l’Église et y faire loi, après la confirmation du Pontife romain.

I. L’infaillibilité personnelle du Pontife romain a-t-elle son fondement dans l’Écriture ?

    Le saint Évangile, en saint Matthieu, chapitre XVl, nous apprend que le Sauveur voulant récompenser Simon, son disciple, du témoignage qu’il venait de rendre à sa divinité, lui dit :  » Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église.  »

    Évidemment le Seigneur voulait, en retour, accorder à cet apôtre une prérogative qu’il ne conférait pas aux autres, puisqu’il ne parlait qu’à lui seul, puisque lui seul avait répondu à la question que Jésus venait de faire à tous.

    Dans cette circonstance, Jésus parle dé son Église pour la première fois. Il annonce l’intention de la bâtir luimême ; mais il pose déjà le fondement sur lequel il l’établira.

    Un fondement posé par Dieu luimême ne saurait manquer. Si l’édifice qu’il porte doit durer, c’est au fondement inébranlable qu’il le devra. Jésus donne donc à Simon une qualité qu’il n’avait pas auparavant. Jusque là il était simple apôtre comme les autres ; désormais il est mis à part, Son nom est changé ; il s’appellera la Pierre. Or, la Pierre est un des noms prophétiques du Christ luimême. Le Messie est annoncé comme devant être la Pierre choisie, angulaire, fondamentale 10 .

    C’est donc son propre nom que Jésus donne à Simon, comme s’il lui disait :  » Je suis la Pierre inviolable, la Pierre angulaire, qui réunis en un deux choses ; je suis le fondement auquel nul n’en peut substituer un autre ; mais toi aussi, tu es Pierre ; car ma force devient le principe de ta solidité, en sorte que ce qui m’était propre et personnel à ma puissance te devient commun avec moi par participation 11 .  »

    Pierre est donc, avec JésusChrist et en JésusChrist, le fondement de l’Église, et l’Église ne saurait exister en dehors de ce fondement inébranlable. Qui dit Pierre, dit toute la suite de ses successeurs, parce que Pierre ne peut mourir ; autrement, l’Église n’ayant plus de fondement ne subsisterait pas. Les prérogatives de Pierre sont personnelles en lui et en toute la succession des Pontifes romains, que la tradition tout entière a reconnu ne former avec lui qu’une seule personne, quant aux droits du Pontificat.

    Le fondement est unique, super hanc Petram, parce qu’il n’y a qu’un seul Christ ; il est unique, parce qu’il n’y a qu’une seule Église. Tout doit reposer sur ce fondement, et les apôtres et les disciples ; et les évêques et les prêtres et le peuple fidèle, en un mot l’Eglise tout entière : super hanc Petram aedificabo Ecclesiam meam.

    En posant ce fondement, JésusChrist devait le rendre inébranlable, le garantir de la chute ; autrement, le fondement entraînerait avec lui l’édifice, ou l’édifice devrait désormais reposer sur un autre fondement. Or, d’un côté, l’Église ne peut périr ; de l’autre, elle n’est l’Église que parce qu’elle est établie sur la Pierre. La Pierre donc ne peut faillir. Si le Pontife romain pouvait enseigner l’erreur, ou l’Église le suivrait, et elle cesserait d’être l’Église, s’étant séparée de la foi qui est son élément vital ; ou elle ne reposerait plus sur celui auquel JésusChrist l’a superposée, et elle perdrait le caractère de la vraie Église. L’un et l’autre étant contraires aux promesses de JésusChrist, il suit des paroles du Sauveur que le Pape enseignant l’Église, est personnellement infaillible.

    En saint Luc, chapitre XXll, on lit ces paroles du Sauveur à saint Pierre :  » Simon, Simon, Satan a demandé à vous passer tous au crible comme le froment ; mais moi, j’ai prié pour toi, afin que ta foi

    ne défaille pas. Et toi, quand tu seras converti, confirme tes frères.  »

    La tradition de l’Orient comme de l’Occident a vu dans ces paroles, non point un incident particulier de la vie de saint Pierre, mais une prérogative distincte accordée à cet apôtre comme chef de toute l’Église et continuée dans ses successeurs.

    Les apôtres sont en péril de la part de Satan ; Jésus pourrait les secourir directement ; il ne le fait pas. Leur foi court des risques ; ce sera Pierre qui les sauvera. Il suffit pour cela que sa foi ne défaille pas ; car bâtis sur Pierre, ils doivent croire comme lui. Le Sauveur intervient dans telle œuvre merveilleuse, en obtenant par sa prière divine que la foi de Pierre soit toujours ferme et stable. Fort de cet appui quai ne peut manquer, Pierre sera la force. de ses frères. Confirmés par lui, il résisteront aux piéges et aux violences de Satan ; et cet heureux résultat dans lequel Pierre n’est que l’instrument sera dû à l’efficacité de la prière du Fils de Dieu.  » Ainsi donc, dit saint Léon, c’est dans Pierre a que la force de tous les autres est garantie, et le secours de la grâce divine est ordonné. de cette manière, que la solidité accordée à Pierre par le Christ est conférée par Pierre aux apôtres 12 .  » Pierre qui ne peut mourir, puisque l’Église vit par lui, sera le docteur universel dans toute la suite de ses successeurs ; l’Église devra à Pierre l’immutabilité dans la foi qui pour elle est la vie, et tout l’honneur en revient à la miséricordieuse bonté du Sauveur qui a opéré cette merveille par sa prière.

    Lors donc que JésusChrist déclare que la foi de Pierre ne manquera jamais, ne ditil pas par là même que Pierre sera infaillible dans son enseignement ?

    Lorsqu’il lui donne la charge de confirmer dans la foi ses frères, ne nous apprendil pas par là même que la permanence de Pierre dans la foi ne lui vient pas de ses frères, mais que celle dont ils jouissent eux mêmes leur vient de la confirmation de l’affermissement que Pierre leur confère. Or c’est dans l’ordre de la foi que cette prérogative est donnée distinctement à Pierre, et en lui au Pontife romain ; la conclusion ne saurait donc être autre que celleci : Le Pontife romain est personnellement infaillible dans l’enseignement de la foi.

    En saint Jean, chapitre XXI, JésusChrist, en présence de ses apôtres, demande à saint Pierre l’assurance de son amour. Par deux fois il lui dit : « Pais mes agneaux,  » et une dernière fois :  » Pais mes brebis.  » La conversion de Pierre avait au lieu, le Sauveur sous peu de jours allait quitter la torée, le moment était venu d’établir dans ses foncions celui que Jésus avait annoncé, lorsque parlant de son Élise, il avait dit :  » Il n’y aura qu’une seule bergerie et un seul Pasteur 13 .  » De même qu’il avait admis Simon fils de Jean en participation de sa qualité divine de Pierre, ainsi, après s’être luimême représenté sous le nom et les traits d’un Pasteur 14 , il lui conférait ce même titre sur le troupeau tout entier, sur les agneaux et sur les brebis. Il est d’autres Pasteurs qui paissent le troupeau, mais Pierre est le Pasteur des Pasteurs, et par là, l’unité est dans la bergerie. C’est ce qu’exprime avec tant de vérité cet ancien évêque des Gaules, dont les Sermons nous ont été conservés sous le nom d’Eusèbe Émissène :  » Le Christ, ditil, confie d’abord à Pierre les agneaux, puis les brebis, parce qu’il ne le fait pas seulement Pasteur, mais Pasteur des Pasteurs. Pierre paît donc les agneaux et il paît aussi les brebis ; il paît les petits et il paît les mères ; il gouverne les sujets et ceux qui leur commandent. Il est donc le Pasteur de tous ; car après les agneaux et les brebis, il n’y a plus rien dans l’Église 15 .  »

    La première charge du Pasteur est d’enseigner le troupeau ; car le troupeau ne peut vivre que de la vérité. Si le Pasteur qui paît les agneaux et les brebis au nom du Maître, enseignait l’erreur, ou il pervertirait les agneaux et les brebis qui sont sous sa garde, et le troupeau périrait ; ou les brebis repousseraient le Pasteur, et l’unité ne serait plus dans la bergerie. Or, les promesses de JésusChrist nous assurent que ni l’un ni l’autre de ces malheurs n’est possible, puisqu’il s’ensuivrait le renversement de l’Église ; il faut donc conclure que le Pontife romain, par cela même qu’il est le Pasteur universel, jouit de l’infaillibilité personnelle dans la doctrine.

II. L’infaillibilité personnelle du Pape a son fondement dans la tradition.

    Il n’est rien de mieux affirmé dans l’Évangile que le dogme de la monarchie de saint Pierre, l’Esprit Saint ayant voulu que le principe sur lequel repose toute l’Église fût intimé d’une manière irrécusable par la lettre même de l’Écriture. La tradition est pareillement sur ce sujet d’une richesse beaucoup plus abondante que sur la plupart des autres dogmes. Quant aux conséquences des trois textes bibliques desquels l’infaillibilité papale se déduit avec tant d’évidence, on les trouve constamment exprimées ou appliquées dans les monuments de la tradition. Nous allons parcourir rapidement cet ensemble de faits ; mais auparavant il importe de mettre en lumière la pratique de l’Église dans l’appréciation des décisions pontificales en matière de doctrine.

    Deux points sont ici nécessaires à établir. Les Pontifes romains ontils toujours prononcé des décisions en matière de doctrine ? Ces décisions ontelles toujours été regardées dans l’Église comme terminant la cause :

    Coup d’œil sur l’exercice du pouvoir d’infaillibilité par les Papes dans l’enseignement de la doctrine, et adhésion de l’Église à ce pouvoir.

    Dès la période antérieure à la paix de l’Église, on voit les papes exercer la souveraine magistrature de la foi par la condamnation dés erreurs, à laquelle est liée la proclamation de la vérité. Malgré la perte d’un nombre immense de monuments de cette époque primitive, nous pouvons avec ce qui nous en reste relever encore un assez grand nombre de faits.

    Saint Épiphane nous apprend que l’hérésiarque Ébion fut condamné par saint Clément. Selon saint Irénée, Tertullien et Elasèbe, Cerdon et Valentin fnirent exclus de l’Église par saint Hygin. Le même saint Irénée nous montre saint Anicet excommuniant Marcion. Les erreurs de Montan furent proscrites, selon Eusèbe, par saint Éleuthère, et celles des Cataphryges le. furent par saint Victor. Saint Zéphyrin donna contre les doctrines Montanistes une nouvelle décrétale, que Tertullien, après sa chute, essaie de parodier en disant qu’elle porte en tête Pontifex maximus, Episcopus episcoporum. L’auteur des Philosophumena laisse voir, à travers les calomnies dont il accable saint Calliste, que ce Pape avait rendu des décrets de doctrine qui étaient répandus dans le monde entier. Saint Corneille condamne l’hérésie de Novatien. Saint Denys d’Alexandrie dénonce l’erreur de Sabellius à saint Sixte Il. Le pape saint Denys la proscrit ; et son successeur saint Félix 1er en fait l’objet d’une nouvelle sentence. Saint Denys d’Alexandrie, en combattant l’erreur de Sabellius, est accusé d’être tombé dans l’erreur, opposée. Il s’explique à son avantage auprès du pape saint Denys, auquel plus tard il défère Paul de Samosate, que le concile d’Antioche venait de déposer, et dont le pape condamne à son tour la doctrine, opposée à la divinité du Verbe.

    Après la paix de l’Église commence la série des grandes hérésies, que favorisent trop souvent les empereurs chrétiens. Les Papes continuent. d’exercer la judicature suprême de la foi dans toute l’Église. Arius ayant lancé son venin hérétique contre le Verbe divin, un concile se tient à Alexandrie pour condamner cet impie. Les actes en sont envoyés à saint Sylvestre, ainsi que nous l’apprend Libère ; mais nous n’avons plus la décrétale par laquelle ces actes furent confirmés. Après le Concile de Nicée, saint Jules condamne une nouvelle forme de l’Arianisme proposée par Photin, évêque de Sirmium. Au rapport de Sozomène, Libère adresse une lettre solennelle aux évêques de l’Orient, pour les amener à confesser avec les Occidentaux la Trinité consubstantielle. L’historien ajoute. :

     » Après cette lettre, la controverse étant terminée par le jugement de l’Église romaine tous se tinrent en repos, et l’affaire semblait avoir pris fin 16 .  »

    En 378, Damase publie sa célèbre lettre appelée Tractatoria contre les erreurs d’Apollinaire et de Macédonius. Nous apprenons de saint Jérôme que saint Sirice porta une sentence de condamnation contre l’hérésie de Jovinien. Le même saint docteur nous fait connaître le décret que saint Anastase Ie porta contre les erreurs d’Origène. On a vu cidessus saint Innocent Ier confirmant les deux conciles d’Afrique contre Pélage, et on a entendu saint Augustin s’écrier :  » La cause est finie.  » Tout le monde connaît la décrétale de saint Célestin aux évêques de la Gaule, pour la condamnation du semipélagianisme. Personne n’ignore les lettres du même Pontife contre Nestorius et sa doctrine, ni celle de saint Léon à Flavien sur le mystère de l’incarnation du Verbe. Nous avons encore la décrétale de ce dernier Pontife, adressée à saint Thuribe d’Astorga, contre les erreurs des Priscillianistes. Saint Gélase, dans le concile de Rome de 494, détermine officiellement le Canon des Écritures. Saint Hormisdas met fin par sa décision à la controverse qui s’était élevée sur cette proposition : Unus de Trinitate passus est. Boniface Il confirme par une décrétale les canons du deuxième concile d’Orange contre le semipélagianisme, de même que saint Innocent avait sanctionné de sa souveraine autorité ceux des conciles de Carthage et de Milève contre Pélage.

    L’hérésie monothélite ayant levé la tête, saint Martin I répare la négligence d’Honorius qui avait refusé de prononcer sur la question, et condamne dans un concile de Rome cette nouvelle forme du monophysisme. Saint Agathon adresse à l’empereur, et par lui au VIe Concile, sa lettre dogmatique contre une erreur si dangereuse. Les Iconoclastes sont combattus par les décrétales de saint Grégoire Il et de saint Adrien I. Ce dernier Pontife intervient en Espagne pour condamner l’hérésie de l’Adoptianisme, soutenue par Élipand de Tolède et Félix d’Urgel. Saint Nicolas le proscrit l’erreur des Théopaschites.

    L’erreur de Bérenger est successivement frappée d’anathème par saint Léon IX, Victor Il, Nicolas Il et saint Grégoire VIl. Roscelin, condamné parle concile de Soissons de 1092 pour ses erreurs sur la Trinité, est déféré au tribunal d’Urbain Il par saint Anselme. Callixte Il censure l’hérésie de Pierre de Bruys au concile de Toulouse, en 1119. Arnauld de Brescia et sa doctrine sont anathématisés par Innocent Il dans un concile de Rome, en 1139. L’année suivante, le même Pontife venu en France condamne dixneuf propositions d’Abailard, au concile de Reims et de Sens de 1140. En 1148, Eugène IIl intervient dans le jugement doctrinal de Gilbert de la Porrée, au concile de Reims de 1148, et contraint ce philosophe d’abjurer ses erreurs sur l’essence divine. J’omets pour abréger les nombreuses définitions dogmatiques vies Papes qui sont insérées au Corps du Droit, à partir d’Alexandre IIl. Plusieurs sont des lettres particulières ; mais leur insertion dans ce recueil officiel destiné à l’Église tout entière leur vaut une promulgation complète. Reprenons l’énumération des jugements apostoliques en matière de doctrine.

    Innocent Ill détermine par une lettre dogmatique la profession de foi que l’on doit exiger des Vaudois avant de les admettre à la réconciliation. Alexandre IV et Clément IV condamnent la doctrine du livre de Saint Amour, Des périls des derniers temps, et Jean XXll, les erreurs curialistes de Marsile de Padoue et la théologie rationaliste d’Ekkard. En 1336, Benoît XII publie la solennelle Constitution, dans laquelle il définit que les âmes des saints jouissent de la vision béatifique avant le jour du jugement. Pie Il, dans le concile de Mantoue en 1459, publie la Bulle Execrabilis contre ceux qui appellent du jugement du Pape au Concile général. Sixte IV condamne comme scandaleuses et hérétiques les propositions de Pierre d’Osma. Léon X donne la Bulle Exsurge, Domine, dans laquelle il proscrit quarante une propositions de Luther. Paul IV condamne les erreurs des Sociniens par sa Constitution Cum quorumdam.

    Après le Concile de Trente, les Pontifes romains continuent de la manière suivante l’exercice de leur droit d’enseigner l’Église du haut de la Chaire apostolique. Saint Pie V, en 1567 , par sa Bulle Ex omnibus afflictionibus, proscrit les soixantedixneuf propositions de Michel Baïus, fondement du Jansénisme. En 1647, Innocent X condamne l’hérésie des deux Chefs de l’Église par un décret du SaintOffice. En 1653, sur la demande de quatrevingtcinq évêques de France, il foudroie les cinq propositions de Jansénius. La secte ayant imaginé le système de la distinction du fait et du droit afin de se soustraire à cet anathème, Alexandre VIl, en 1665, lui enlève ce refuge, en publiant le formulaire, dans sa Constitution Regimini. Le même Pape proscrit la même année par décret vingthuit propositions de morale, et quarantecinq l’année suivante. Soixantecinq autres sont condamnées par Innocent XI en 1679. Ce même Pontife fixe la vraie doctrine sur la vie contemplative, en censurant le système du quiétisme exprimé dans les soixante huit propositions de Molinos. Les nouveaux produits de l’erreur janséniste sont signalés et proscrits, en 1690, par Alexandre VIlI en trente une propositions. Vingttrois autres, extraites du livre des Maximes des Saints, sont l’objet de la même sévérité de la part d’Innocent XIl, en 169 :). Clément Xl, en 1713, porte un dernier coup au Jansénisme, en donnant la Bulle Unigenitus. En 1745, Benoît XlV condamne l’usure par la Constitution Vix pervenit, et la doctrine des duellistes par sa Bulle Detestabilem, en 1752. Le système d’erreur contenu dans les Actes du Synode de Pistoie publiés par Scipion de Ricci nécessite la Bulle Auctorem fidei, fulminée par Pie Vl en 1794. Auparavant, ce Pontife avait condamné la Constitution civile du Clergé fondée sur les mêmes principes , par ses Lettres apostoliques du 19 mars 1792. De nos jours, Grégoire XVI, dans (Encyclique Mirari vos, du 15 août 1832, a proscrit l’erreur de l’indifférentisme religieux introduite sous la forme d’une fausse liberté politique. Le 8 décembre 1814, Pie IX définissait le dogme de l’Immaculée Conception de Marie, et dix ans après il publiait l’Encyclique Quanta cura, avec le Syllabus, contre divers systèmes d’erreur qui ont cours aujourd’hui dans la société.

    Il est donc hors de doute que les Papes ont constamment exercé dans l’Église le droit de définition dans les questions dé doctrine ; et je ne sache rien de plus imposant dans l’histoire que cette succession de jugements qui attestent si hautement et la vigilance du Pasteur suprême, et la confiance avec laquelle il n’a cessé de remplir son office de confirmer ses frères.

    Maintenant, comment l’Église atelle reçu ces sentences, qui se sont succédé sans interruption de saint Clément à Pie IX ? En atelle rejeté même une seule ? Je mets au défi de le prouver. Honorius a été condamné par le vie. Concile ; mais pourquoi l’atil été ? Estce pour avoir mal jugé ? Non, c’est pour avoir refusé de prononcer une sentence dont il était redevable à l’Église. JésusChrist a garanti le Pontife romain de toute erreur, quand il prononce un jugement ; si le Pontife se tait, il n’y a rien à garantir.

    Chaque fois que le jugement apostolique a été prononcé, la cause a été finie. Non qu’il n’y ait pas ,eu de récalcitrants ; Mgr de Sura sait, comme nous, qu’il s’en est toujours trouvé, même après les sentences des Conciles œcuméniques. Quand la cause est finie, c’est pour les enfants de l’Église qu’elle est finie ; les hérétiques n’acceptent pas cette fin de la cause, et c’est pour cela qu’ils sont hérétiques.

    Dire après cela que plus d’une fois des Conciles se sont tenus pour reprendre la cause déjà décidée par les pontifes, et vouloir en conclure quelque chose contre l’infaillibilité des sentences du Siège apostolique’ c’est ne rien comprendre à l’immense charité de l’Église. Qu’atelle voulu par les Conciles ? Amener un témoignage tellement imposant de sa foi, que les victimes de l’erreur en fussent étonnées, les hérésiarques. confondus, et que la vérité triomphât avec plus d’éclat.

    Mais, dira Mgr de Sura, on a, dans les Conciles, examiné, pesé les Lettres définitoires des Papes, au lieu de se borner simplement à les promulguer. Nous répondrons : Les Conciles n’ontils pas pareillement scruté les textes de l’Écriture et des Pères pour en faire sortir l’expression de la vérité et la condamnation de l’erreur ? Prétendaientils par là donner l’autorité aux saintes Écritures, aux témoignages des Docteurs vénérés, ou s’assurer simplement si leur propre pensée y était conforme ? aussi jamais ni un saint Célestin, ni un saint Léon, si jaloux des droits de leur Siège, n’ont réclamé contre l’examen conciliaire de leurs lettres. Il n’entrait alors dans l’esprit de personne qu’un temps viendrait, où des hommes de théorie imagineraient l’hypothèse d’un divorce de doctrine entre le Pape et l’Église. Tout le monde savait que le SaintSiège était en droit de rendre, selon le besoin, des jugements sur les questions de la foi, et que Pierre y présidait toujours. De là ce cri d’enthousiasme dans les Conciles, après la respectueuse constatation du sens des lettres apostoliques :  » Pierre a parlé par Léon ! Pierre a parlé par Agathon 1  »

    La tradition exprimée dans la pratique constante de l’Église à l’égard des définitions doctrinales rendues, par le Pontife romain, dépose donc de la croyance à son infaillibilité personnelle, quand il prononce sur la foi. Constatons maintenant que le témoignage des Pères qui sont d’une autre manière les témoins de la tradition, ne s’accorde pas moins à proclamer le don de l’infaillibilité dans la foi comme inhérent à la Chaire de saint Pierre.

Témoignages des Pères de l’Église en faveur de l’infaillibilité du Pontife romain.

    Les sentences des Pères que nous allons réunir ne sont pas celles qui ont précisément pour objet la Primauté de saint Pierre et du Pontife romain. Elles expriment chez les écrivains auxquels elles sont empruntées, la confiance intime dans une assistance divine accordée au successeur de saint Pierre, pour le maintien constant de la vraie foi dans ses enseignements. Il en résulte, dans le Pontife romain, le droit d’enseigner, et dans le corps de l’Église, le devoir d’accepter l’enseignement, parce que saint Pierre vit toujours dans ses successeurs, et exerce en eux la prérogative d’inerrance dans la foi, dont il est redevable à la prière que JésusChrist a adressée pour lui à son Père.

    Nous ouvrirons la série de ces témoignages par le célèbre passage de saint Irénée, qui nous apprend que, dès le deuxième siècle, on savait déjà que le moyen de se rendre compte si l’on possédait la vraie foi était, pour les simples fidèles comme pour les Églises particulières, de chercher la conformité avec l’Église romaine  » C’est donc avec cette Église, dit le saint Évêque de Lyon, qu’il faut que toute Église, c’est à dire les fidèles qui sont en tous lieux, se tiennent d’accord, à cause de sa Principauté supérieure ; avec cette Église en laquelle les fidèles qui sont partout ont constamment gardé la tradition qui vient des Apôtres 17 .  » Dans ce passage, saint Irénée proclame la nécessité pour toute Église et pour tout fidèle d’être uni de foi à l’Église romaine, nonseulement parce qu’elle garde par le fait la tradition de la doctrine, des Apôtres, mais parce qu’elle exerce en cette matière une Principauté supérieure, c’estàdire que son autorité est souveraine dans les choses de la foi. La conséquence logique de cette doctrine est l’infaillibilité du Siège de Rome ; autrement, si ce Siège pouvait errer, on devrait dire que les fidèles sont obligés d’errer avec lui 18 .

    Origène vient ensuite, le profond docteur de l’école chrétienne d’Alexandrie. Nul n’a plus scruté les Écritures, et la tradition primitive se fait jour sans cesse dans ses immenses commentaires. Ayant à exposer le texte de saint Matthieu où le Seigneur dit :  » Tu es Pierre, et sur cette Pierre je bâtirai mon Église, et les portes de l’enfer ne prévaudront point contre elle,  » il se demande à qui doit se rapporter ce pronom, elle. Estce, ditil, à la Pierre sur laquelle le Christ bâtit l’Église ? Estce à l’Église ellemême ? La phrase est ambiguë. En faitil conclure que la Pierre et l’Église sont une seule et même chose ?  » Voici pour moi le vrai sens : c’est que les portes de l’enfer ne prévaudront ni contre la Pierre sur laquelle le Christ bâtit son Église, ni contre l’Église elle même. C’est ainsi qu’il est écrit dans les Proverbes, que le chemin du serpent ne laisse pas de trace sur la pierre. Si donc les portes de l’enfer prévalent contre quelqu’un, ce ne sera ni contre la Pierre sur laquelle le Christ bâtit l’Église, ni contre l’Église bâtie par le Christ sur la Pierre. La Pierre est inaccessible au serpent, elle est plus forte que les portes de l’enfer qui lui déclarent la guerre ; et c’est à cause de sa force même, que cellesci ne prévalent pas contre elle. Quant à l’Église, édifice du Christ qui a bâti, avec sagesse, sa maison sur la Pierre, elle n’a rien à craindre des portes de l’enfer. Elles n’ont de force que contre l’homme qui se trouve hors de la Pierre, et hors de l’Église, à l’égard de laquelle elles sont impuissantes 19 .

    Il serait difficile d’exprimer avec plus de clarté et de force la divine prérogative de la Pierre que Jésus Christ a placée luimême. L’Église repose en sûreté sur elle ; car cette Pierre est à l’abri des efforts de l’enfer. Celui qui veille sur son Église, veille aussi sur la Pierre qui la porte, et pour n’avoir rien à craindre de Satan, il faut être nonseulement dans l’Église, mais encore sur la Pierre. Qui oserait dire après cela que la Pierre peut faillir, ce rocher sur lequel le serpent ne peut trouver sa voie ?

    Saint Cyprien, sauf l’éclipse d’un moment qu’il a soufferte, semble avoir eu pour objet de sa prédilection le caractère de l’Unité mystérieuse qui éclate dans l’Église, et qui est la première des notes par lesquelles elle se distingue de toute autre société qui se dirait chrétienne. Aucun des Pères n’a plus insisté que lui sur la prérogative que JésusChrist a conférée à Pierre, d’être le fondement de cette unité. Dans le livre qu’il écrivit sous le titre de Unitate Ecclesiae contre la secte des Novatiens qui devait produire un schisme et une hérésie, il interpelle ainsi les rebelles à l’Église romaine :  » Celui qui ne garde pas l’unité de l’Église, croitil qu’il garde la foi ? Celui qui s’oppose à l’Église, qui abandonne la Chaire de Pierre sur laquelle est fondée l’Église, peutil se flatter d’être encore dans l’Église 20  ?  » Il suit évidemment de ce principe que la Chaire de Pierre est infaillible ; autrement, il y aurait des cas où l’on devrait se séparer d’elle. Or, saint Cyprien nous enseigne, qu’en se séparant de la Chaire de Pierre, on abandonne l’Église. Plus loin, le saint docteur célébrant le mystère de l’unité de l’Église, en rapporte tout l’honneur au centre, duquel émane cette unité. Les rayons du soleil sont nombreux, ditil, mais la lumière est unique. Les rameaux de l’arbre sont nombreux, mais le tronc est unique et fondé sur une racine inébranlable. Plusieurs ruisseaux coulent d’une source unique. On voit les eaux se répandre à pleins bords par ces fleuves divers ; mais l’unité se retrouve à la source. Essaie d’arracher un rayon du soleil de son centre ; l’unité ne permettra pas cette division de la lumière. Enlève un rameau de l’arbre en le brisant ; brisé, il perd toute végétation. Isole le ruisseau de sa source ; dans son isolement il se dessèchera. Ainsi l’Église éclairée de la lumière du Seigneur, lance ses ,rayons par tout l’univers ; il n’y a cependant qu’une seule lumière qui se répand partout, et l’unité du corps ne souffre pas de division. L’Église étend par toute la terre les rameaux qu’elle pousse dans sa vigueur ; elle répand au loin ses ruisseaux avec abondance ; mais il y aune source qui est unique, une origine qui est unique, une mère qui est unique, et dont l’abondante fécondité va toujours se développant. Nous naissons de son sein, nous sommes nourris de son lait, animés de  » son esprit 21 .  » Ce magnifique langage, adressé de l’Afrique aux fidèles de Rome, pour les prémunir contre les artifices de Novatien, n’est pas moins instructif pour la postérité. Tous les ‘siècles y ont appris que l’exubérance de la vérité et de la sainteté dans l’Église, provient de l’union avec la source romaine, et que si le rayon, le rameau, le fleuve des églises particulières s’en isolait, il n’y aurait plus pour elles que ténèbres et aridité. C’est du centre que la lumière descend ; ce ne sont pas les dérivations qui remontent leurs cours pour apporter la vie à ce centre qui la leur envoie.

    Cette immobilité de Rome dans la vérité causait un sentiment d’admiration à saint Grégoire de Nazianze, trop souvent témoin dans l’Orient d’incessantes variations sur la foi. Dans un de ses plus beaux poèmes, il en rend ce solennel témoignage :  » La nature, ditil n’a pas fait deux soleils, mais elle a produit deux Romes ; toutes deux, flambeaux de l’univers : puissance ancienne et puissance nouvelle, n’ayant entre elles d’autre dissemblance, si ce n’est que l’une luit sur l’Orient, et l’autre sur l’Occident ; mais la beauté de l’une s’élève à la beauté de l’autre. Quant à ce qui est de la foi, l’ancienne Rome, dès le principe comme aujourd’hui, poursuit heureusement sa course, et elle tient l’Occident tout entier dans les liens de la doctrine qui sauve. Il est ,juste, en effet, que celle qui préside au monde entier, honore dans son intégrité l’harmonie qui règne dans la divine essence 22 .  » Le saint Docteur fait allusion aux erreurs sur le mystère de la Trinité qui déchiraient l’Orient, tandis que, sous la direction de l’ancienne Rome, l’Occident professait avec elle la pureté de la foi sur les ineffables relations des personnes divines.

    Saint Basile fait le même aveu dans la lettre qu’il adresse à l’Église d’Occident au milieu de la détresse de la foi dans l’Orient, et il rend le même hommage aux enseignements toujours purs de la Chaire apostolique dont il implore le secours.  » Nous ressentons, ditil, un immense besoin de votre aide, afin que ceux qui ont été élevés dans la profession de la foi des apôtres, renoncent enfin aux divisions qu’ils ont inventées, qu’ils se soumettent à l’autorité de l’Église, afin que le corps du Christ recouvre sa perfection et se rétablisse dans l’intégrité de tous ses membres. Alors, nous ne nous contenterons plus de louer le bien qui est chez les autres ; mais nous verrons nos propres Églises rétablies dans l’antique beauté de la vraie foi. Certes, il est juste d’honorer d’une louange souveraine le don que le Seigneur a conféré à Votre Piété, et qui consiste à savoir discerner ce qui est adultère d’avec ce qui est pur, et enseigner sans aucune altération la foi des Pères. C’est cette foi que nous avons reconnue formulée dans les caractères apostoliques de la lettre, et nous l’avons acceptée ainsi que tout le reste, comme il était canoniquement et légitimement formulé dans votre écrit synodal 23 .  » On voit ici l’Église d’Orient dans la personne d’un de ses saints et de ses plus doctes représentants, donner à l’Occident la palme de l’orthodoxie, reconnaître que l’Église latine a reçu le don de discerner la vérité de l’erreur, et que la vertu des caractères apostoliques est telle, qu’elle peut secourir et sauver de la ruine les Églises de ces contrées qui furent le berceau du christianisme. D’où vient cette force à ce Concile romain dont Basile a reçu avec tant de respect la lettre synodale ? estce des quelques évêques de l’Italie et de la Gaule que l’évêque de Rome avait réunis auprès de lui ? ou n’estce pas plutôt de saint Pierre, dont le martyre, comme nous le disait tout à l’heure saint Augustin, a assuré à l’Occident, par Rome, .la prépondérance dans les jugements de la foi ?

    Nous allons voir de plus en plus, dans la suite de nos citations, les docteurs de l’Orient préoccupés de la prérogative de Pierre qu’ils considèrent, non dies les limites étroites de la vie de cet apôtre, ruais dans toute la suite des siècles, comme le grand ressort de la vie de l’Église. Écoutons le sublime diacre d’Édesse, saint Éphrem, cherchant jusque dans l’Ancien Testament la figure de ce Prince des apôtres et la prophétie de son action incessante sur l’Église. Dans son commentaire sur le livre de Josué, il s’exprime en cette manière

     » Josué écrivit toutes ces paroles dans un livre, et il prit une pierre de grande dimension, et il la plaça dans le sanctuaire du Seigneur, en disant : Celte pierre vous sera en témoignage, parce qu’elle a entendu les paroles que le Seigneur vous a dites, de peur que vous ne veniez à nier et à mentir au Seigneur votre Dieu sur toutes les choses que je vous ai dites aujourd’hui devant lui. Cette grande pierre que Josué place sous le Térébinthe devant le tabernacle, et qui a entendu toutes les paroles que Dieu avait prononcées par Josué son interprète, était la figure de Simon Pierre. Car c’est lui qui a entendu tous les enseignements que le Christ a donnés, et qui a été témoin des miracles qu’il a faits ; et c’est lui qui, partageant le labeur avec les autres apôtres, a fait connaître ces mêmes enseignements et ces mêmes miracles à toutes les nations du monde 24 .  » Ainsi Pierre associe ses frères à son action dans l’Église. Il rend témoignage, et ce témoignage est répété fidèlement par ses frères dans tout l’univers.

    Mais veuton savoir plus expressément quel est le rôle de Pierre dans cette largesse de la lumière divine à tous les hommes ? Saint Éphrem nous le dira encore.  » Salut, s’écrietil, salut ô sel de la terre, sel qui ne peut jamais s’affadir ! Salut. ô lumière du monde, paraissant à l’Orient et partout resplendissante, illuminant ceux qui étaient accablés sous les ténèbres, et brûlant toujours sans être renouvelée.

    Cette lumière, c’est le Christ ; son chandelier, c’est Pierre ; la source de son huile, c’est l’Esprit Saint 25 Qui pourrait mieux rendre le ministère de Pierre dans l’Église ! Il n’est qu’un homme ; mais le Christ luimême s’est posé sur lui comme sur son chandelier, et l’Esprit Saint l’alimente par son action.

    Un autre Père de l’Orient, saint Épiphane, nous montrera Pierre recevant dans l’Évangile la prérogative de démêler infailliblement la vérité de l’erreur, lorsque les hérésies s’élèveront. Ce n’est plus seulement Pierre circonscrit dans les années de sa vie temporelle ; c’est Pierre qui doit toujours vivre, et que le Christ a fondé dans la vérité pour toute la durée des siècles. A Pierre, le Père manifeste son propre Fils, et c’est pour cela qu’il est appelé Bienheureux. Pierre à son tour manifesté le SaintEsprit 26 , ainsi qu’il convenait à celui qui était le premier entre les apôtres, à celui qui était la Pierre inébranlable sur laquelle l’Église de Dieu est fondée, et contre laquelle les portes de l’enfer ne prévaudront pas. Par  » ces portes de l’enfer il faut entendre les hérésies et  » les auteurs des hérésies. En toutes manières, la foi est fondée solidement en lui ; il a reçu les clefs du ciel, il délie et lie sur la terre et au ciel, en lui se résolvent les questions de la foi les plus ardues 27 .

    Revenant vers l’Occident, nous rencontrons le Dalmate saint Jérôme écrivant de Syrie au pape saint Damase, pour savoir quel parti prendre dans une vive controverse de la foi qui s’est élevée à Antioche. Doit on dire qu’il y a en Dieu trois hypostases ou une seule hypostase ? » Ne voulant suivre d’autre conducteur que le Christ luimême, ditil au Pape, je me tiens uni de communion à Votre Béatitude, c’estàdire à  » la Chaire de Pierre. C’est sur cette Pierre, je le sais,  » que l’Église est bâtie. Quiconque mange l’agneau  » hors de cette maison est un profane. Celui qui n’est :` pas dans l’arche de Noé périra sous les eaux du déluge. Un peu plus loin, mettant en comparaison l’autorité des évêques d’Antioche qui auraient voulu l’attirer à leur sentiment, il ajoute :  » Je ne connais  » pas Vital, je repousse Mélèce, j’ignore Paulin. Quiconque ne récolte pas avec vous, dissipe. Qui n’est  » pas au Christ est à l’Antéchrist 28 .  »

    Celte confiance dans l’enseignement infaillible du Pontife romain, qu’il confond dans son obéissance, on vient de le voir, avec la Chaire même de saint Pierre, saint Jérôme l’exprime plus tard tout aussi clairement dans une lettre qu’il adresse de Bethléhem à la vierge Démétriade.  » Tu étais encore enfant, lui ditil, et  » l’évêque Anastase de sainte et bienheureuse mémoire  » gouvernait l’Église romaine, lorsqu’une furieuse  » tempête d’hérétiques s’éleva de l’Orient, s’efforçant  » de souiller et d’ébranler la pureté de cette foi qui a été louée par la bouche même de l’Apôtre 29 . Mais  » cet homme d’une très .riche pauvreté et d’une sollicitude apostolique frappa tout aussitôt cette tête  » redoutable, et réduisit au silence les sifflements du  » serpent. Mais comme j’ai lieu de craindre, et déjà la  » rumeur en est venue jusqu’à moi, que ces doctrines  » flatteuses et empoisonnées ne vivent et ne pullulent  » encore, je crois devoir t’avertir, dans mon affection  » dévouée, de tenir la foi du saint (pape) Innocent .qui lui a succédé sur la Chaire apostolique, et de  » n’admettre aucune doctrine qui lui soit étrangère, ., quelque prudente et quelque sage que tu te sembles  » à toimême. Ceux qu’il te faut éviter ont coutume  » de chuchoter dans les recoins, et de se donner l’air  » de gens qui cherchent la justice de Dieu 30 .  »

    Saint Ambroise, dans sa glose sur le Psaume XL., est amené à parler de saint Pierre ; et c’est alors qu’il prononce, à propos du Chef des apôtres, cette parole célèbre qui rend d’une façon si expressive le sens du texte de saint Matthieu :  » Celuilà est Pierre à qui le Seigneur  » a dit : Tu es Pierre, et sur celle Pierre, je  » bâtirai non Église. Là où est Pierre, là est. l’Église.  » Là où est l’Église, là n’est pas la mort, mais la vie  » éternelle 31 .  » Celui donc qui cherche l’Église, n’a qu’à s’informer où est Pierre ; en trouvant Pierre, il trouvera l’Élise qui ne peut être sans lui.

    Le saint évêque ayant occasion d’écrire aux empereurs, leur recommande l’Église romaine, et il les prie de ne la pas contrarier dans son ministère par les mesures de leur politique,  » J’ai dû supplier Votre  » Clémence, leur ditil, pour qu’elle ne permette pas  » de trouble qui soit préjudiciable à l’Église romaine,  » chef de tout le monde romain, ni à la foi sacrée et  » sainte des Apôtres ; car c’est de cette Église, que » découlent pour toutes les autres les droits de la vénérable communion 32 .  » Il est impossible de mieux exprimer l’importance de la foi romaine pour toutes les Églises. Si elles sont en communion mutuelle, c’est qu’elles se réunissent toutes en celle de Rome. Supposez qu’il faille s’isoler du Pontife, parce qu’il aurait enseigné l’erreur, toutes les Églises n’étant plus réunies par le lien de l’unité s’écroulent les unes sur les autres.

    Le sentiment de la foi divinement inébranlable dans la Chaire romaine tenait donc unies en communion toutes les Églises. Dans son Carmen sur saint Laurent, le poète Prudence, à la même époque, célébrait noblement ce sublime résultat, dans le discours qu’il fait tenir à saint Laurent au milieu du brasier.  » 0 Christ,  » s’écrie le martyr, fais donc, fais chrétienne aujourd’hui, en faveur des Romains qui sont à toi, cette  » Rome dont tu as fait le moyen de l’unité dans les choses sacrées pour les autres cités. Que tous les  » membres épars s’unissent par elle en un seul tout.  » Le monde subit ta loi de douceur ; que sa superbe  » capitale s’adoucisse à son tour 33 .  » L’univers romain, en embrassant la foi chrétienne, cité par cité, arrivait donc insensiblement à l’unité religieuse, et la Rome de saint Pierre était le centre de cette unité nouvelle. Mais comment une telle confédération toute spirituelle eûtelle pu se ,former et se maintenir, si le centre duquel elle provenait n’eût été reconnu immobile dans la foi

    L’idée de saint Pierre exerçant continuellement son ministère dans l’Église se dessine de plus en plus à mesure que l’on suit le fleuve de la tradition. On la sent au sein de l’Église dès l’origine, mais de siècle en siècle elle s’accentue d’une façon plus énergique, comme il arrive, dans le courant de la tradition, pour les autres dogmes. Un évêque de la fin du IVe siècle, saint Astère d’Amasée, l’exprime avec une haute éloquence en cette manière :  » Isaïe, dans sa prophétie,  » dit avec vérité que le Père a placé le Fils comme la Pierre angulaire, signifiant par cette parole que  » toute la masse du monde entier repose sur ce fondement comme sur sa base. A son tour, le Fils unique  » dit, ainsi qu’il est écrit dans les Évangiles sacrés,  » au sujet de Pierre, fondement de l’Église : Tu es  » Pierre, et sur celle Pierre je bâtirai mon Eglise. La première de ces deux pierres, comme vaste et résistante,  » a été placée dans les assises de ce monde, c’est à dire dans la vallée des larmes, ainsi que parle David, et c’est elle qui élève en haut ceux qui sont  » édifiés sur elle, et les fait monter jusqu’au séjour  » où est notre espérance. Nul ne peut poser un autre  » fondement que celuilà, qui est le Christ Jésus.  » Mais notre Sauveur a jugé à propos de décorer de cette même appellation le premier de ses disciples,  » le nommant la Pierre de la foi. La consistance stable et infléchissable des églises se maintient donc par Pierre, qui a été fait le Docteur véritable et fidèle  » de la religion. Nous chrétiens, du levant au couchant, nous nous tenons enracinés dans la construction qui repose sur ce juste 34 .  » Qui donc ne serait frappé de la grandeur de Pierre ? Qui n’honorerait son privilège, d’être la Pierre de la foi, le Docteur véritable et fidèle dans tous les âges ?

    Saint Augustin, en qui les siècles ont vénéré le Docteur de la Grâce, mérite aussi d’être salué comme le Docteur de Ecclesia. Aucun Père n’a plus approfondi cette matière de l’Église. Ses travaux contre le schisme des donatistes le mettaient à même de scruter, avec son génie et sa sainteté, les qualités et les prérogatives de cette société divinement fondée, et maintenue par la promesse du Christ et l’action incessante de l’Esprit Saint. Nul n’a mieux. compris que saint Augustin le rôle de Pierre et de son Siège dans l’Église, le rapport de l’Unité et de la Vérité dans le christianisme, et comment ces deux éléments doivent se fondre ensemble. C’est cette conviction qui lui dicte ce grand axiome qui doit tout dominer lorsque l’on traite de l’Église :  » Dieu, ditil, a placé la doctrine de Vérité dans la  » Chaire de l’Unité 35 .  »

    Aussi, avec quel transport n’accueilletil pas les décisions de Rome contre le pélagianisme ? Nous avons vu sa joie à la réception des lettres de saint Innocent Ier, confirmant les deux conciles de Carthage et de Milève ; écoutonsle, maintenant qu’il est en possession de la Décrétale de saint Zozime contre les mêmes erreurs. Écrivant à l’évêque Optat, il détaille les termes de ce document comme ceux d’un texte décisif, et conclut sa citation en disant avec triomphe :  » Dans ces  » paroles du Siège apostolique. la foi catholique apparaît si antique, si fondée, avec tant de clarté et de certitude, que le doute n’est plus permis à un chrétien 36 .

    Cette confiance dans le Pontife romain comme l’organe de la vérité, institué en cette qualité par Jésus Christ même en la personne de saint Pierre, il l’inculque à son peuple, pour lequel il avait composé un chant populaire, en forme de Psaume, contre les donatistes. On y lit ces strophes significatives :

    Venez, mes frères, si vous voulez être greffés en celui qui est la Vigne.

    C’est pour nous une douleur de vous voir coupés et gisant à terre.

    Faites le compte des évêques qui ont siégé sur la Chaire même de Pierre.

    Voyez en quel ordre ces Pères se sont succédé l’un à l’autre.

    C’est là la Pierre contre laquelle les portes orgueilleuses de l’enfer ne peuvent remporter la victoire 37 .

    Il résulte de la doctrine contenue dans ces strophes que la série des Pontifes romains est renfermée dans la promesse faite à saint Pierre. C’est nonseulement à saint Pierre, c’est aux Papes, que la victoire a été promise contre les portes de l’enfer. Ces portes infernales vomissent l’erreur ; mais le privilège de l’infaillibilité en garantit Pierre et ses successeurs.

    On reconnaît à cette ferme doctrine le grand évêque d’Hippone qui a donné pour tous les siècles la précieuse formule : Causa finita est. Les passages sont nombreux dans ses écrits, où il relève la foi romaine ; mais je ne résiste pas au désir de citer cet endroit d’un opuscule du saint Docteur découvert par le savant Cardinal Mai :

    Notre céleste reine (l’Église) ne te redoute pas, hérésie arienne, caverne tortueuse et perverse. Tu es cette fille misérable de Babylone, qui, chaque jour, te montres sous des traits si repoussants, que tu ne mérites que les mépris du chaste Époux. , Chaque jour, tu envahis ce qui ne t’appartient pas, et en perdant les autres, tu perds ce qui t’appartient à toimême. Tu es connue pour ce que tu es ; à tous tu apparais dans ta réalité. Tu ne saurais passer pour professer la vraie foi d’un catholique, du moment « ue tu ne dis pas que c’est la foi romaine qu’il faut garder : car autant qu’il est en toi, tu cherches à renverser les fondements catholiques de la foi elle même 38 .  » Ainsi, nonseulement, la vraie Église doit être romaine, mais la vraie foi doit aussi être romaine. La Chaire apostolique est le lien de l’unité, parce qu’elle retient tous les fidèles dans la confession d’une même foi qui est la sienne.

    Mais il est temps d’entendre les Pontifes romains témoigner hautement euxmêmes sur cette influence de Pierre qui vit en eux, et sur la vertu de ces promesses divines qui garantissent Pierre tout entier jusqu’à la consommation des siècles. Qu’on ne dise pas que ces Pontifes sont juges en leur propre cause 39  : il y a longtemps que Bossuet luimême les a déclarés entièrement croyables, lorsqu’ils exposent les prérogatives de leur Siège. Par la même raison, ditil, on ne devrait pas non plus s’en rapporter aux évêques et aux prêtres, quand ils parlent de leur dignité. Nous devons dire tout le contraire ; car Dieu inspire à ceux qu’il place dans les rangs les plus sublimes de son Église, des sentiments de leur puissance conformes à la vérité, afin que, s’en servant dans le Seigneur avec une sainte liberté et une pleine confiance, quand l’occasion le demande, ils vérifient cette parole de l’Apôtre : Nous avons reçu l’esprit de Dieu, par lequel nous connaissons les dons qu’il nous a accordés. J’ai cru devoir faire au moins une fois cette observation, pour confondre la réponse téméraire et détestable qu’on nous oppose ; et je déclare que sur ce qui concerne la dignité du Siège apostolique, je m’en tiens à la tradition et à la doctrine des Pontifes romains ; et d’autant plus que ce n’est pas eux seulement qui relèvent la puissance de leur Siège, mais c’est tous les autres, c’est l’Église entière, les Orientaux non moins que les Occidentaux 40 .

    Nous enregistrerons donc ici le témoignage du pape saint Sixte Ill, prédécesseur de saint Léon, qui parle ainsi dans sa lettre à Jean d’Antioche : Le bienheureux apôtre Pierre donne dans ses successeurs ce qu’il a reçu luimême. Qui donc voudrait se .séparer de la doctrine que luimême a magistralement enseignée entre les apôtres ? Ce qu’il enseigne ne lui est point venu à l’école d’un autre homme, il ne l’a point lu dans un livre ; c’est le Docteur qui l’a instruit de sa bouche avec les autres. Pour lui, il n’a pas été question d’écritures et d’écrivains. Il a reçu la foi absolue et simple, cette foi que nous devons sans cesse méditer et dans laquelle nous devons demeurer, afin qu’en suivant les apôtres dans la pureté de notre pensée, nous méritions une place entre les hommes apostoliques, Ce n’est pas pour nous un léger fardeau, ce n’est pas pour nous un médiocre travail d’avoir à préserver de toute tache et de toute  » ride l’Église du Seigneur 41  :  »

    Mais il est temps d’écouter le grand saint Léon voici ce qu’il proclame du haut de la chaire apostolique :  » La disposition établie par celui qui est la Vérité demeure en permanence, et le bienheureux Pierre conservant toujours cette consistance de Pierre qu’il a reçue, n’a pas abandonné le gouvernail de d’Église. Aujourd’hui encore il accomplit avec plus de plénitude encore et de puissance ce qui lui a été confié, et il remplit les divers offices et les diverses charges qui lui incombent, en celui et avec celui par qui il a été glorifié. Si donc nous faisons quelque chose de bon, si nous pénétrons avec justesse dans les questions, si nous obtenons quelque chose de la miséricorde de Dieu par nos supplications journalières, c’est l’œuvre, c’est le mérite de celui dont la puissance vit et dont l’autorité commande dans son Siège 42 .

    Faisant ensuite allusion à la solennité anniversaire de son élévation sur le Siège de Rome, l’éloquent Pontife reprend ainsi : C’est donc en cette manière que vous célébrerez dignement la fête présente, c’est à dire, si vous comprenez que dans mon humble personne, celui qu’on entend et qu’on honore est celui là même en qui persévère la sollicitude de tous les pasteurs, avec la garde de toutes les brebis qui lui ont été confiées, celui dont la dignité ne défaille pas, même en son indigne héritier 43 .  » Qui oserait après cela croire faillible en son solennel enseignement le Pontife dans lés sentences duquel on entend retentir la voix infaillible et persévérante de Pierre.

    On ne saurait donc s’étonner de voir un autre Docteur, saint Pierre Chrysologue, écrivant à l’hérésiarque Eutychès qui avait cherché avec lui quelques relations, lui donner le conseil de s’en rapporter à saint Pierre dont la voix parvient toujours aux oreilles des fidèles, quand ils le désirent. En toutes choses, lui dit le saint évêque, nous vous exhortons, frère digne d’honneur, de prêter attention et obéissance à l’écrit publié par le bienheureux Pape de la ville de Rome ; car le bienheureux Pierre qui vit et préside sur son propre Siège, donne la vérité de la foi à ceux qui la cherchent. Pour nous dans l’intérêt de la foi et de la vérité, nous n’entrons point dans l’examen de telles causes, si ce n’est en conformité avec l’évêque de la  » ville de Rome 44 .  »

    Dans une lettre à l’empereur Zénon, le saint pape Simplicius annonce à ce prince qu’il lui envoie les lettres de ses prédécesseurs contre l’hérésie monophysite. Il ajoute : Cette règle de la doctrine apostolique est permanente dans les successeurs de celui à qui le Seigneur a confié le soin du bercail tout entier, à qui il a promis de ne lui jamais manquer, et de ne jamais laisser les portes de l’enfer prévaloir contre lui, déclarant que ce qui serait lié par sa sentence sur la terre ne pourrait être délié dans le ciel 45 . Saint Gélase, successeur de Simplicius, n’enseigne pas autrement. Dans une Décrétale adressée aux Grecs, il s’exprime ainsi : Il y avait douze apôtres décorés de mérites égaux et d’une dignité semblable, comme ils étaient tous éclatants d’une même lumière spirituelle. Le Christ voulut cependant que l’un d’eux fût le prince, et par une admirable dispensation, il le dirigea vers Rome, la maîtresse des nations, conduisant ainsi Pierre, le premier et principal apôtre, vers la ville principale et première. Pierre brilla dans cette capitale par la sublime puissance de sa a doctrine, et il eut l’honneur d’y répandre glorieusement son sang. C’est là qu’il repose pour toujours, et qu’il assure à ce Siège béni par lui de n’être jamais vaincu par le ,portes de l’enfer, selon la promesse du Seigneur, et d’être le port le plus sûr pour ceux qui sont livrés au gré des flots. Celui qui cherche le replis à l’ombre de ce Siége, y trouvera une station heureuse et toujours durable ; celui qui le méprise verra quelles accusations il amasse sur lui pour le jour du jugement 46 .

    Saint Grégoire le Grand n’est pas moins précis sur l’autorité que son union avec l’apôtre Pierre confère aux décisions du Pontife romain, dans les questions de la foi, lorsqu’il écrit ces paroles aux évêques des Gaules : S’il s’élève, et daigne la puissance divine ne pas le permettre, s’il s’élève quelque contestation à propos d’une question de la foi, ou s’il survient quelque affaire qui donne lieu à une grande anxiété et demande à cause de son importance d’être décidée par le Siège apostolique ; après l’avoir diligemment instruite, qu’on la porte à notre connaissance par une relation, afin qu’elle puisse être terminée par notre sentence qui enlèvera tout doute 47 .

    Telle était donc la doctrine constante des Pontifes romains, et l’on voit qu’ils ne manquaient pas de l’inculquer à l’occasion. Avant même le pontificat de saint Léon, dès le Concile d’Éphèse, Philippe, légat de saint Célestin, s’exprimait avec cette précision qui n’étonnait personne. Il était porteur avec ses collègues étonnait de la seconde lettre du Pape au Concile. Lorsque cette lettre eut été lue dans la deuxième session, il prit la parole et dit avec liberté :

    Nous rendons grâces au saint et vénérable Concile ,de ce que les lettres de notre saint et bienheureux Pape vous ayant été lues, vous avez uni vos membres saints, vos voix saintes, et même vos saintes exclamations à votre saint Chef ; car Votre Béatitude n’ignore pas que le bienheureux apôtre Pierre est le chef de toute la foi et aussi des apôtres 48 .

    Théodote, évêque d’Ancyre, répondit au nom du Concile : Le Dieu de toutes choses, par les lettres du très religieux évêque Célestin apportées ici, et par . l’arrivée de Votre Piété, a montré que la sentence du saint Synode avait été portée, selon la justice 49 .

    Dès sa première session, le Concile avait procédé à la déposition de Nestorius contre lequel le Pape avait déjà prononcé sa sentence. Les légats retenus en mer n’étaient pas arrivés encore ; mais les premières lettres du Pape étaient tellement fortes que, dans son décret de déposition, le Concile s’était exprimé ainsi

    Contraints par les sacrés canons et par la lettre de notre très saintPère et conministre Célestin, évêque de l’Église de Rome ,.tout baignés de larmes, nous ‘avons dû nécessairement en venir contre Nestorius à cette lugubre sentence 50  »

    En remontant un peu le cinquième siècle, nous trouvons le savant Théodoret, évêque de Cyr, qui témoigne en ces termes dans sa lettre à René, prêtre de l’Église romaine, de l’idée qu’il se forme du Siège, apostolique dans l’enseignement de la foi :  » Ce très saint Siège, ditil, possède la principauté sur toutes les Églises du monde entier ; et cela à plusieurs titres, mais surtout parce qu’il ne finit jamais entaché d’hérésie, et que nul hétérodoxe ne s’y est assis, et qu’il a conservé dans son intégrité la grâce de l’apostolat. Ce que vous aurez décidé en quelque matière que ce soit, nous y acquiescerons pleins de confiance dans l’équité de votre jugement, et nous vous prions de le mettre par écrit 51

    Au siècle suivant, sur la côte d’Afrique, saint Fulgence, évêque de Ruspe, rendait ce magnifique témoignage à la doctrine du Siège apostolique : Tout ce que tient et enseigne l’Église romaine qui est le sommet du monde, éclairée par l’enseignement des deux grands luminaires Pierre et Paul, qui sont comme : ces rayons resplendissants, et décorée par la possession de leurs sacrées reliques, le monde chrétien tout entier le croit avec elle pour la justice, et le confesse avec assurance pour le salut 52 .

    Saint Isidore de Séville nous donne la tradition des Églises d’Espagne, lorsqu’il ne craint pas d’assurer

    que quiconque résiste aux décisions du Pontife romain encourt par là même la note d’hérésie : Nous savons que nous sommes évêques dans l’Église du Christ, et en cette qualité nous nous confessons plus spécialement obligés que les autres prélats de l’Église à rendre au Pontife romain avec révérence, humilité et dévotion, l’obéissance qui lui est due en toutes choses comme au Vicaire de Dieu. Celui qui lui résiste opiniâtrement, nous le déclarons entièrement exclu de la communion des fidèles, comme un hérétique. Et ceci, nous ne le disons pas de notre propre choix ; mais c’est bien plutôt par l’autorité du SaintEsprit que nous le tenons et le croyons comme ferme et décisif 53 .

    L’hérésie monothélite s’étant élevée dans l’Orient, et la faiblesse d’Honorius ayant rendu la chaire romaine muette pour un moment, l’empressement des Églises à consulter l’organe apostolique n’en devint que plus ardent. Nous trouvons sous le pontificat de saint Théodore, troisième successeur d’Honorius, une lettre adressée à ce Pontife, au nom de trois conciles de l’Église d’Afrique, et par laquelle Colombus, métropolitain de Numidie, Étienne, métropolitain de la Byzacène, et Réparatus, métropolitain de la Mauritanie, sollicitent la décision du Pontife sur les questions que les patriarches Pyrrhus et Paul ont soulevées avec scandale à Constantinople sur les deux volontés en JésusChrist.

    Ils recourent au Pape comme à celui à qui il appartient de fixer la doctrine et de terminer les controverses. Voici leurs expressions :

    Nul ne peut mettre en question que, dans la Chaire apostolique, existe une fontaine immense, qui coule a toujours et fait jaillir ses eaux sur tous les chrétiens. Les ruisseaux qui émanent abondamment de cette source arrosent copieusement le monde chrétien tout entier. Pour l’honneur du bienheureux Pierre, les décrets des Pères ont prescrit la révérence particulière que l’on doit observer dans la recherche des choses de Dieu, lesquelles doivent être approfondies et décidées avec sollicitude et justice par celui qui est le Sommet apostolique de tous les prélats, et qui, de toute antiquité, est chargé de condamner ce qui est mal et d’approuver ce qui est digne de louange. Les antiques règles établissent que tout ce qui arrive en cette matière dans les provinces même les plus éloignées, ne doit pas être traité ni décidé, qu’il n’ait été mis à la connaissance de votre auguste Siège, afin d’être décidé par son autorité, selon la déclaration qu’il en donnera ; en sorte que les autres Églises puissent tirer de cette fontaine qui est leur source à elles mêmes le principe de l’enseignement, et que par ce moyen les mystères du salut conservent l’incorruptible pureté de la foi dans les diverses régions du monde entier 54

    En même temps que les Églises d’Afrique témoignaient ainsi de leur confiance dans la doctrine infaillible du successeur de Pierre, l’Orient recourait au même pontife Théodore par l’organe de Sergius, métropolitain de Chypre, et attestait en cette manière sa confiance dans la certitude divine de l’oracle apostolique. Le Christ notre Dieu a établi votre siège Apostolique, ô Sommet sacré, comme .un firmament fixe et immuable, comme la forme très lumineuse de la foi. Car ainsi que le déclare la parole divine, vous êtes Pierre, et les colonnes de l’Église sont appuyées sur votre fondement. Il vous a confié les clefs des cieux et le pouvoir de lier et délier les choses qui sont sur la terre. Comme prince et docteur de la foi orthodoxe et immaculée, vous êtes le destructeur des profanes hérésies. O Père, ne dédaignez pas la foi de nos Pères, qui est agitée avec péril dans la tempête qu’ont soulevée les vents violents de l’hérésie. Par la lumière de votre science divine, ô très saint, dissipez le nuage des insensés. Tranchez les blasphèmes et la jactance de ceux qui parlent avec vanité, de ces docteurs hérétiques qui ont nouvellement surgi ; car votre définition et tradition orthodoxes ont tout ce qu’il faut pour produire à notre avantage l’accroissement dans la foi 55 .

    Le saint pape Théodore condamna les deux patriarches qui lui avaient été dénoncés par les trois métropolitains d’Afrique, et flétrit comme hérétique la formule monothélite connue sous le nom de Type de Constant. Il fut remplacé sur le siège de Rome par saint Martin Ier, qui rencontra la palme du martyre dans sa lutte contre la nouvelle hérésie. Il tint dans la basilique de Latran un célèbre concile, dans lequel on lut diverses lettres d’évêques qui fondaient de grandes espérances sur cette assemblée pour la condamnation formelle du monothélisme. Ces lettres sont insérées dans les Actes mêmes du concile, ayant figuré dans ses diverses sessions. Toutes professent la foi dans l’infaillibilité des jugements du successeur de Pierre. Je me bornerai à citer celle d’Étienne, évêque de Dora. En voici quelques traits :

    Nous avons pris les ailes de la colombe, comme parle David, et nous sommes venus déclarer la situation à ce Siège élevé à tous les regards, Siège souverain et principal, où se trouve le remède de la blessure qui a fondu sur nous. Cette guérison a lieu par l’emploi de la puissance qui, de toute antiquité, s’exerce au moyen de l’autorité apostolique et canonique. Pierre, en effet, le prince des apôtres, d’après le texte clair des Écritures, nonseulement a reçu les clefs du royaume des cieux afin d’ouvrir aux fidèles, et non pour fermer à ceux qui croient à l’Évangile de grâce ; mais il a reçu ordre de paître, comme étant le premier, les brebis de l’Église catholique, quand le Seigneur lui dit : Pierre, m’aimestu ? Pais mes brebis. En outre, il a mérité par sa foi ferme et immuable qu’il avait plus que les autres dans le Seigneur notre Dieu, de convertir et de confirmer ses frères spirituels ébranlés, et il a reçu dispensative ment de celui qui’ étant Dieu, s’est incarné pour nous, le pouvoir et l’autorité sacerdotale sur tous les autres 56

    Étienne raconte ensuite comment Sophrone, patriarche de Jérusalem, voyant les progrès de cette hérésie l’avait conduit, lui évêque du premier siége de son ressort, sur le Calvaire, et là lui avait enjoint de partir immédiatement pour Rome, en lui adressant ces. Paroles émouvantes : Tu rendras compte à celui qui, étant Dieu, a été crucifié volontairement selon la chair, pour nous, en ce saint lieu, lorsqu’au jour de son terrible avènement, il viendra juger avec gloire les vivants et les morts, si tu diffères et si tu négliges les intérêts de sa foi qui est en péril. Tu sais que je ne le puis faire de corps, étant empêché par l’incursion des Sarrasins que nos péchés nous ont méritée. Pars donc au plus tôt, va des confins de la terre à son autre extrémité, jusqu’à ce que tu sois arrivé au Siége apostolique, là où sont les fondements des dogmes orthodoxes 57 .

    Telle était la foi de l’Orient dans le siège de Rome et dans son inviolable fidélité. Nous en trouvons encore de nombreux témoignages dans les écrits de saint Maxime, abbé de Chrysopolis, le plus illustre adversaire du monothélisme. Je me bornerai à citer ce passage. Toutes les contrées de la terre, tous ceux qui, en quelque lieu que ce soit, confessent le Seigneur avec une foi véritable et droite, ont les regards fixés sur la très sainte Église romaine, sur sa confession et sur sa foi, comme sur le soleil de l’éternelle lumière. Leur regard attend d’elle le jet splendide de la doctrine des saints Pères, comme l’ont enseignée en toute sincérité et piété les six Conciles saints et divins, qui ont produit, avec tant de clarté, le Symbole de la. foi. En effet, dès le commencement, lorsque le Verbe de Dieu est descendu vers nous ayant pris notre chair, toutes les Églises des chrétiens ont eu pour base unique pour ferme fondement cette très grande Église, contre laquelle, selon la promesse du Sauveur, les portes de l’enfer n’ont jamais prévalu. C’est elle qui a les clefs de la foi droite en lui et de la confession véritable. C’est elle qui ouvre la seule vraie religion à ceux qui , approchent d’elle avec la piété convenable ; c’est elle qui ferme et Obstrue toute bouche hérétique, dont l’injustice s’élève contre le Très Haut 58 .

    Saint Agathon étant monté sur le, Saint Siége, la cause du monothélisme terminée dans le concile de Latran eut besoin d’être traitée de nouveau dans un Concile œcuménique ; non que, la foi fût demeurée douteuse, mais afin de confondre avec plus d’éclat une hérésie qui comptait tant d’adeptes dans l’Orient. Le pape accéda avec empressement à ce projet ; car personne alors, dans l’Église, ne se doutait des discussions scolastiques qui devaient, tant de siècles après, s’élever sur la supériorité respective du Pape ou du Concile. On prenait naturellement les mesures qui semblaient les plus propres à éteindre l’hérésie et à faire triompher la vraie foi. Les monothélites étaient hérétiques avant le Vl° Concile comme les ariens l’étaient avant le Concile de Nicée ; mais il fut.à propos que l’Église fît entendre sa grande voix contre les .uns et contre les autres, afin d’intimider l’erreur et de faire impression sur ceux que l’entraînement aurait exposés à leur perte, et que les solennels anathèmes d’un Concile pourraient encore émouvoir.

    Le Pontife romain écrivit aux empereurs et au Concile qui s’ouvrait à Constantinople, deux lettres dogmatiques qui provoquèrent de la part du Concile cette exclamation : Pierre a parlé par Agathon ! Le Pontife y parlait de l’autorité de son Siège avec l’accent de ses prédécesseurs , je citerai un seul passage : L’apôtre Pierre a donné la doctrine apostolique, non pour qu’elle soit mise sous le boisseau, mais afin qu’elle soit prêchée dans le monde entier d’un son plus clair. que n’est celui de la trompette. C’est parce que la vraie confession lui fut révélée du ciel par le Père, et qu’à cette occasion il fut déclaré bienheureux par le Seigneur de toutes choses. C’est lui qui a reçu du Rédempteur luimême, par une triple recommandation, le soin de paître les brebis spirituelles de l’Église ; et c’est par son secours que cette Église Apostolique n’a jamais décliné de la voie de vérité, pour entrer dans quelque parti d’erreur. De tout temps l’Église catholique du Christ tout entière et les Synodes universels ont fidèlement embrassé son autorité et l’ont suivie en toutes choses, comme étant celle du Prince de tous les apôtres. Tous les Pères vénérables se sont conformés à cette doctrine apostolique, de l’éclat de laquelle ont brillé les plus excellents flambeaux de l’Église du Christ. C’est cette doctrine qu’ont vénérée les saints docteurs orthodoxes., et que les hérétiques ont poursuivie de leurs accusations et repoussée avec toute leur haine. Cette doctrine est la tradition vivante des apôtres du Christ, que l’Église conserve en tous lieux. C’est elle qu’il faut aimer et rechercher spécialement, qu’il faut prêcher avec confiance ;. c’est elle qui donne de confesser Dieu en a toute vérité, qui rend recommandables au Seigneur Christ ceux qui la professent.

    Elle est la vraie règle de la foi que la mère spirituelle, c’estàdire l’Église Apostolique du Christ, a conservée et défendue avec vigueur dans la prospérité comme dans l’adversité. Par la grâce du Dieu tout puissant, on ne pourra ,jamais démontrer que cette Église ait dévié du sentier de la tradition apostolique, ni qu’elle ait succombé, en se corrompant, devant les nouveautés hérétiques ; mais elle demeure sans tache jusqu’à la fin, depuis le commencement de la foi chrétienne, fidèle à ce qu’elle a reçu de ses auteurs, les princes des apôtres du Christ ; et cela, selon la divine promesse du Seigneur et Sauveur, a lorsqu’il a parlé ainsi, dans les saints Évangiles, au chef de ses disciples Pierre, Pierre, ditil, voici que Satan a demandé à vous passer tous au crible comme le froment ; mais j’ai prié pour toi afin que ta foi ne défaille pas. Et toi, quand tu seras converti , confirme tes frères. Considérez donc comment le Seigneur et le Sauveur de tous, de qui vient la foi, ayant promis que la foi de Pierre ne détaillerait pas, l’a averti de confirmer ses frères 59 .

    Le Concile, on le sait, ne se borna pas à formuler la foi sur les deux volontés, conformément aux lettres du Pontife romain. Il anathématisa les hérétiques Sergius, Pyrrhus, Paulus, et il étendit cet anathème jusqu’au malheureux Honorius comme fauteur des premiers par son silence ; mais qu’on ne croie pas que par cet acte, d’une extrême sévérité, il ait dérogé en quelque chose au principe émis cidessus par saint Agathon sur l’Église romaine considérée comme centre inviolable de la foi. Saint Agathon ayant disparu de ce monde vers la fin du Concile, et saint Léon Il l’ayant remplacer sur le SaintSiège, nous avons, dans les Actes, la lettre que l’empereur Constantin Pogonat qui avait assisté à tout, écrivit à ce dernier Pontife au nom du Concile, pour l’informer de tout ce qui s’était passé. Le prince y exprima en cette manière l’attitude du Concile en face des lettres dogmatiques de saint Agathon : Nous avions comme sous les yeux de nos âmes le Prince même du chœur Apostolique,  » Pierre, Pontife de la première Chaire, expliquant divinement le mystère de l’œuvre du salut, et disant encore au Christ, par ces lettres : Vous êtes le Christ, Fils du Dieu vivant ! Ces lettres sacrées, dans leurs explications, nous exprimaient le Christ tout entier. Nous les avons acceptées d’un cœur joyeux et sincère, comme si nous eussions reçu Pierre luimême dans les bras de notre âme. Un seul s’est éloigné de nous pour se joindre à ceux avec lesquels il s’est perdu. C’est Macaire, qui n’est pas heureux comme son nom. Il avait été l’Évêque de la ville d’Antioche. Par sa révolte il s’est soustrait au joug du Christ, et est sorti de l’assemblée des évêques ; car il n’a voulu en rien donner son assentiment aux lettres sacrées d’Agathon, se livrant à, une fureur qui s’attaquait à Pierre, le prince et le chef du chœur tout entier 60 Plus loin on lit ces paroles :

    La loi étant sortie de Sion, la doctrine était descendue des sommets du Mont apostolique, et le Concile n’a plus eu qu’à dépouiller l’insensé Macaire du vêtement des pontifes. avec les compagnons de son hérésie. Tous les évêques ont adressé par écrit la commune prière à Notre Sérénité de renvoyer ces coupables par devant Votre Béatitude. C’est ce que nous avons fait ; nous les remettons entre vos mains, laissant toute leur cause à votre paternel jugement 61 .

    Ainsi les lettres de saint Agathon planaient tellement audessus du Concile, que le motif mis en avant par la lettre impériale, lettre écrite au nom de cette sainte assemblée, le motif qu’elle avait eu de dégrader le patriarche d’Antioche, était que cet évêque refusât d’accepter ces lettres venues de Rome. Le concile qui avait anathématisé les hérétiques, renvoyait au Pape le jugement définitif de cette question de personnes.

    Il n’est pas moins instructif de remarquer en quels termes saint Léon Il s’exprime dans la Décrétale par laquelle il confirme le Concile, et qu’il adresse à Constantin Pogonat. Tous les mots sont ici à peser ; car ils donnent la solution de bien des questions. Voici donc les paroles du Pape dans cet acte souverain : Cette règle de la tradition droite et apostolique, mon prédécesseur Agathon, Pape d’apostolique mémoire, l’a déclarée en son synode. Il l’a envoyée par ses légats à Votre Piété sur les pages qui renferment sa déclaration, où il en appuie et confirme la doctrine par les témoignages des Docteurs de l’Eglise, saints et approuvés. Maintenant le grand et saint Concile, célébré par la faveur du Seigneur et par la vôtre, l’a reçue et embrassée avec nous en toutes choses, comme reconnaissant en elle la doctrine sincère du bienheureux Pierre, Prince des Apôtres, et y touchant du doigt les signes d’une piété sans altération. Ainsi donc le saint, universel et grand Concile sixième que, par la volonté divine, Votre Clémence a convoqué avec tant de soin, et auquel elle a présidé pour le service de Dieu, a suivi en toutes choses la règle apostolique et la doctrine des Pères approuvés. Et comme il a publié dans toute sa plénitude, ainsi qu’il vient d’être dit, la définition de la vraie foi, le Siée apostolique du bienheureux apôtre Pierre (dont nous remplissons le ministère, marré a notre incapacité), l’a reçue avec respect. Nous donc, et ce vénérable Siège apostolique par notre ministère, acceptons avec concorde et unanimité les choses qui . ont été définies par le dit Concile, et les confirmons par l’autorité du bienheureux Pierre, en sorte qu’étant établies sur la Pierre solide qui est le Christ, eues acquièrent la consistance de la part du Seigneur luimême. En conséquence, de même que nous avons reçu et que nous recommandons expressément les saints sacrés Conciles universels de Nicée, Constantinople, premier d’Éphèse, Calcédoine et Constantinople, que toute l’Église du Christ approuve et suit ; ainsi nous recevons avec un semblable respect et jugement, comme leur faisant suite et les interprétant, le saint Concile sixième qui a été célébré dernièrement dans la ville royale, par les soins de Votre Sérénité, et nous décrétons qu’il doit être compté parmi eux, comme ayant été réuni par une même et semblable grâce de Dieu 62

    J’ai cru devoir reproduire cet important passage de la lettre confirmatif du sixième Concile par le Pontife romain, parce qu’il n’existe pas dans l’antiquité de document qui fasse mieux comprendre en quelle manière on entendait alors les relations du Pape et du Concile œcuménique. Le Pontife romain donnait d’abord ses lettres dans lesquelles il exprimait la doctrine du Siège apostolique. Le Concile présidé par les légats romains conférait sur la teneur de ses lettres, et les ayant trouvées conformes à la foi exprimée dans l’Écriture et la tradition, il les comblait d’éloges et déclarait les accepter avec respect. Il formulait d’après elles ses définitions qui étaient ensuite envoyées au SaintSiège. Le Pontife romain faisait à son tour la confrontation de la décision conciliaire avec la doctrine du Siége apostolique, et l’y ayant trouvée conforme, il la confirmait par l’autorité de saint Pierre, et donnait rang à ce nouveau Concile à la suite des anciens reçus dans toute l’Église. Il est d’autant plus à propos de constater ce mode de procéder à Rome à propos du sixième Concile, que les auteurs gallicans ont fondé plus d’espérances sur celuici pour leur système. Les choses se sont toujours passées ainsi pour tous les Conciles tenus en Orient, sauf pour le premier et le deuxième de Constantinople, qui ne doivent leur œcuménicité, comme on l’a vu, qu’à l’autorité du Saint Siége dont l’approbation a suppléé à ce qui leur manquait d’ailleurs. Il en est autrement pour les Conciles présidés parle Pape en personne. Les décrets y sont rendus au nom du Pontife romain, sacro approbante concilio, parce que ces décrets résultent de l’action commune du Pape et des Évêques.

    On a pu remarquer aussi que la faute de l’infortuné Honorius dont saint Léon Il accepte la condamnation par le Concile comme celle des autres, qui se trouvaient impliqués dans la cause du monothélisme ; que la faute d’Honorius, disje, n’avait en rien altéré la confiance de saint Agathon à exprimer par ses lettres le privilège d’infaillibilité divinement accordé au siège de Rome 63 , ni ralenti l’empressement des évêques dont j’ai cité les lettres, à recourir au SaintSiège pour en recevoir la vraie foi. On en doit conclure que la lettre d’Honorius, si blâmable qu’elle fût, n’était nullement regardée comme une décision ex cathedra ; autrement, des hommes aussi zélés contre l’hérésie monothélite que l’étaient les trois métropolitains d’Afrique, Sergius de Chypre, Mienne de Dora, Sophronius de Jérusalem, Maxime de Chrysopolis et d’autres encore du même temps que je n’ai pas cités, auraient cessé de regarder le Siége de Rome comme inaccessible à l’erreur en vertu des promesses de JésusChrist à saint Pierre. Loin de là ils recourent au jugement du Pontife avec le même abandon que leurs prédécesseurs, de même que de toutes parts en continua de le faire après la flétrissure infligée à Honorius.

    J’emprunterai encore à l’Orient un dernier témoignage dans le même sens, celui de saint Théodore le Studite, et j’arrêterai à ce personnage illustre de l’Église grecque la série des anciens Pères, dont le sentiment est formel sur l’infaillibilité de la Chaire romaine.

    Postérieurement au IXe siècle, la nomenclature serait infinie, qu’on empruntât les témoins à l’Orient ou à l’Occident. Je n’ai pas voulu dépasser l’époque à laquelle les fausses décrétales s’accréditèrent, bien que M. le Prévot Doellinger et ses adhérents aient quelque besoin de considérer deux choses : premièrement que les fausses décrétales ne furent pas fabriquées dans le but d’asseoir l’infaillibilité du Pape, dont elles ne parlent pas ; en second lieu, que l’Église de tel siècle en particulier, quand aux principes de doctrine qui prévalent dans son sein, est tout aussi bien à l’abri de l’erreur dogmatique que l’Église d’un autre siècle. J’en viens à saint Théodore le Studite qui clora notre liste déjà suffisamment longue pour fournir d’une manière irréfragable l’argument de tradition sur la matière.

    Ce saint et savant Abbé de Constantinople, inquiet du sort de l’orthodoxie qui était menacée dans la question des saintes images, écrivait au Pape saint Léon Ill Archi pasteur de l’Église qui est sous le ciel, sauveznous, nous périssons. Imitez le Christ votre maître, tendez la main à notre Église, comme il tendit la sienne à Pierre. Celuici commençait à enfoncer dans la mer ; mais c’est à celle qui est déjà submergée dans le gouffre de l’hérésie qu’il vous faut porter secours. Imitez, nous vous en prions, ce papa dont vous portez le nom, et qui, au temps de l’hérésie eutychienne, s’élança comme un lion spirituel par ses lettres dogmatiques. J’ose vous le demander, sachez rugir divinement, comme le demande le nom que vous portez ; faites entendre votre tonnerre contre la nouvelle hérésie 64 .

    Plus tard, il écrit dans le même sens au pape saint Paschal : Dans notre humilité, nous savons que le successeur du Prince des Apôtres préside à l’Église romaine, et nous avons la confiance certaine que le Seigneur n’a point abandonné notre Église ; sa providence nous ayant accordé par vous, dès le commencement, le seul et unique secours dans la tribulation présente. Vous êtes dès le principe, la source pure et limpide de la vérité orthodoxe ; vous êtes le port tranquille préparé pour toute l’Église dans les tempêtes de l’hérésie ; vous êtes la cité élue de Dieu pour le refuge da salut 65 .

    Dans une lettre à l’empereur Michel, le saint abbé demande que l’on consulte Rome : Que Votre divine , Magnificence, ditil, ordonne que l’on reçoive de l’ancienne Rome une déclaration, comme autrefois, et dès le commencement, la coutume de le faire nous, a été transmise par la tradition de nos pères. C’est là, empereur imitateur du Christ, la suprême entre les Églises de Dieu, celle où a siégé Pierre le proto trône, à qui le Seigneur a dit : Tu es Pierre et sur cette Pierre je bâtirai mon Église, et les portes de l’enfer ne prévaudront point contre elle 66

    Incertain de la volonté de l’empereur, relativement à la tenue d’un concile, il écrit à Léon le Sacellaire

    Si l’empereur ne l’approuve pas, si le patriarche Nicéphore fléchit sur la vérité, comme il en convient, il faut des deux côtés, envoyer au Pontife romain une légation, et de là on recevra la certitude sur la foi 67 .

    De tous ces témoignages empruntés à l’Orient et à l’Occident, et qu’il eût été aisé de quadrupler, on est en mesure de conclure que, durant les huit premiers siècles, on croyait unanimement dans l’Église, non seulement que saint Pierre, selon les Évangiles, avait reçu la qualité de Pasteur, de Docteur et de Fondement de l’Église, mais qu’il vivait toujours avec ces mêmes prérogatives, en son successeur sur le Siège de Rome ; que le Pape n’était pas seulement le centre de l’unité, mais le dépositaire infaillible de la doctrine révélée ; celui, en un mot, à qui il fallait recourir de toutes les parties de l’Église pour avoir la solution des questions qui s’élevaient sur la foi. Cette persuasion s’est maintenue dans tous les siècles postérieurs jusqu’aujourd’hui, et si l’on en désire la preuve, on la trouvera dans l’assentiment complet que le corps de l’Église a constamment accordé, après le huitième siècle, comme dans les siècles antérieurs, aux définitions dogmatiques des Pontifes romains. On est donc en droit de conclure que la Tradition de l’Église est en parfait rapport avec l’Écriture sur l’infaillibilité personnelle du successeur de saint Pierre.

III. Des faits doctrinaux de la plus haute importance ont préparé une définition en faveur de l’infaillibilité du Pape.

    I. Le premier de ces faits dans l’ordre des temps est la profession de foi présentée, en 519, par ordre du Pape saint Hormisdas à la souscription de tous les évêques de l’Église d’Orient et acceptée par eux. Ce formulaire rétablit dans l’unité de la foi et la communion avec le SaintSiège, ces immenses contrées qu’en avait détachées depuis longtemps déjà l’influence d’Acace, patriarche eutychien de Constantinople, fut signé par les Patriarches, Archevêques et Évêques, au nombre de plus de mille. Il fut encore souscrit à diverses reprises sous plusieurs Papes, et. plus tard confirmé par le vine Concile œcuménique. En voici la teneur :

    La première condition du salut, c’est de garder la règle de la vraie foi, et de ne s’écarter en rien de la tradition des Pères ; parce qu’on ne peut mettre en oubli la sentence de notre Seigneur JésusChrist qui a dit : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église. Ces paroles ont été justifiées par l’événement ; car la religion catholique a toujours été conservée sans tache dans le Siège apostolique 68 .

    Ici sont désignées les hérésies auxquelles renonce le signataire ; après quoi la formule reprend en ces termes :

    C’est pourquoi, suivant en toutes choses le Siège apostolique, et proclamant tout ce qui a été décrété par lui, j’espère mériter d’être avec vous (le Pontife romain) dans une même communion qui est celle de la Chaire apostolique, dans laquelle réside l’entière et véritable solidité de la religion chrétienne : promettant en outre de ne point réciter dans les saints mystères les noms de ceux qui sont séparés de la communion de l’Église catholique, c’estàdire, qui ne sont point d’accord en toutes choses avec le Siège apostolique.

    J’ai souscrit de ma main cette profession qui est mienne, et l’ai présentée à vous, Hormisdas, saint et vénérable Pape de la ville de Rome 69

    L’importance de cette Profession de foi, dans laquelle le Siège apostolique est déclaré comme ayant en lui même l’entière et véritable solidité de la religion chrétienne, ne saurait échapper à quiconque veut se donner la peine d’en approfondir les termes. D’un autre côté, les innombrables sanctions qu’elle a reçues pendant plusieurs siècles dans tout l’Orient orthodoxe, montrent assez qu’il ne s’agit pas ici d’un document obscur dont on pourrait récuser l’autorité. Bossuet luimême l’a senti, et voici le jugement qu’il en porte : On sait, ditil, que cette Profession de foi a été employée dans les siècles qui suivirent, avec ce même exorde et cette même conclusion. On ajoutait seulement les noms des hérésies et des hérétiques qui troublaient l’Église à l’époque. De même que tous les évêques l’avaient adressée au saint pape Hormisdas, à saint Agapet et à Nicolas 1er ; ainsi lisonsnous qu’elle fut présentée avec les mêmes termes dans le huitième Concile œcuménique, au pape Adrien Il. Ayant donc été répandue partout, propagée durant tant de siècles, consacrée par un Concile œcuménique, quel chrétien oserait la rejeter 70

    Ce fut en s’appuyant principalement sur ce précieux document que Bossuet défendit constamment contre les gallicans extrêmes ce qu’il appelait l’indéfectibilité de la Chaire romaine. Si l’on pèse avec attention les termes, il est impossible d’y trouver rien qui puisse se concilier avec cette intermittence dans la confession de la foi, que l’évêque de Meaux croyait pouvoir admettre dans le Siège apostolique. Si la solidité de la religion chrétienne est dans la Chaire romaine, estil possible de supposer que cette Chaire puisse faire défaut un seul jour, sans entraîner avec elle le christianisme tout entier dans sa ruine ? Si la permanence du Siège apostolique dans la foi est fondée sur la parole même de JésusChrist, comment pourraitelle un jour être suspendue ? S’il faut pour être catholique être toujours et en toutes choses d’accord avec le Siège de Rome, comment supposer que ce Siége puisse être un seul jour dans l’erreur ?

    Écoutons maintenant Fénelon :

    A Dieu ne plaise qu’on prenne jamais un acte si a solennel, par lequel les évêques schismatiques revenaient à l’unité, pour un compliment vague et flatteur ? qui ne signifie rien de précis et de sérieux. Il s’agit ici de la promesse du Fils de Dieu faite à saint Pierre, qui se vérifie de siècle en siècle par les a événements. Hoec quae dicta sunt rerum probantur effectibus. Quels sontils ces événements ? C’est que la  » religion catholique se conserve inviolablement toute  » pure dans le Siège Apostolique. C’est que cette Église, comme nous l’entendrons bientôt dire à M. Bossuet, évêque de Meaux, est toujours vierge, que Pierre parlera toujours dans sa chaire, et que la foi romaine est toujours la foi de l’Église. C’est que, quand on demeure dans sa communion, on tient l’entière et parfaite solidité de la religion chrétienne. C’est qu’il n’y a point de différence entre ceux qui sont privés de la communion de l’Église catholique, et ceux qui ne sont pas unis de sentiments EN TOUT avec ce siège. Ainsi quiconque contredit la foi romaine, qui est le centre de la tradition commune, contredit celle de l’Église entière. Au contraire, quiconque demeure uni à la doctrine de cette Église toujours vierge ne hasarde rien pour sa foi. Cette promesse, quoique générale, quoique absolue dans une profession de foi, n’a rien de téméraire ni d’excessif pour les évêques même qu’on oblige de la signer dans leur réunion. Gardezvous donc bien, mes très chers frères, d’écouter ceux qui oseront vous dire que ce formulaire du pape saint Hormisdas, fait il y a douze cents ans, pour remédier au schisme d’Acace, n’était qu’une entreprise passagère du siège de .Rome. Cette profession de foi si décisive pour l’unité fut renouvelée par Adrien Il, plus de trois cents ans après, pour finir le schisme de Photius, et elle fut universellement approuvée dans le huitième concile général 71 .

    II. Un second fait doctrinal qui milite en faveur de la définition sur l’infaillibilité du Pape, est la condamnation par Sixte IV, en 1479, de cette proposition qu’avait enseignée un docteur espagnol nommé Pierre d’Osma : Ecclesia urbis Romae errare potest. Cette proposition, et huit autres soutenues par le même docteur sont condamnées avec les notes respectives de scandaleuses et hérétiques. D’où l’on peut raisonner ainsi : S’il est hétérodoxe de dire que l’Église de la ville de Rome peut errer, il faut donc prendre la contradictoire, et dire : l’Église de Rome est infaillible. Or, l’Église de Rome et le Pape, au point de vue de l’enseignement de la foi, sont une seule et même chose. C’est par son évêque que l’Église de Rome enseigne toutes les églises et tous les fidèles. Il y a identification entre le Siège de Rome et le successeur de saint Pierre, en sorte que l’on dit indifféremment le Siège apostolique ou le Pape ; mais c’est par saint Pierre et en saint Pierre qui vit toujours dans ses successeurs, que l’Église de Rome est l’Église mère et maîtresse de toutes les églises.

    III. La Déclaration rendue par l’Assemblée du clergé de France en 1682, sur la puissance ecclésiastique, fait dépendre du consentement de l’Église la valeur irréformable des jugements du Pontife romain dans les questions de la foi. Cette Déclaration a été cassée et annulée par un Bref d’Innocent XI en 1682. Alexandre VIII, successeur de ce Pontife, par la Bulle Inter, multiplices, en 1690, l’a de nouveau cassée et annulée. Pie VI, dans la Bulle Auctorem fidei, a condamné l’adoption qu’en avait faite le synode de Pistoie dans ses Actes, comme téméraire, scandaleuse et .souverainement injurieuse au SaintSiège. Il est vrai que les Pontifes romains, dans leur prudence et leur charité, n’ont pas ,jugé à propos d’attacher aucune note de censure aux articles dont se compose cette Déclaration ; mais si la doctrine qu’elle contient était pure, estil à croire que ces Pontife, eussent procédé contre cette formule avec une telle rigueur ? Cette sévérité ne dénotetelle pas, au contraire, que les principes contenus dans la Déclaration de 1682, et qu’elle avait pour but de faire prévaloir en France, étaient répréhensibles ? Cette Déclaration n’atelle pas eu constamment pour fauteurs tous les adversaires de l’Église, qui s’en sont fait une arme contre ses droits les plus légitimes ?,De tout ce qui s’est passé à son égard, il est à conclure que les doctrines qu’elle contient ne sont pas la vérité. N’estil pas plus sûr pour les enfants de l’Église de se réfugier dans la contradictoire ? Or, la contradictoire est, que les jugements rendus en matière de doctrine par les Pontifes romains sont par euxmêmes irréformables, c’estàdire infaillibles.

    IV. Alexandre VIll, par Décret publié à Rome dans les formes ordinaires, à la date du 7 décembre 1690, condamna trente une propositions sous les notes de téméraires, scandaleuses, malsonnantes, injurieuses, approchantes de l’hérésie, sentant l’hérésie, erronées, schismatiques, et hérétiques respectivement. Le Décret est inséré au Bullaire romain, et on le trouve dans toutes les collections des jugements doctrinaux du SaintSiège. Alexandre VIll y frappe d’excommunication tous ceux qui soutiendront les susdites propositions, ou les mettront en pratique.

    Or, la vingtneuvième est celleci : Futilis et toues convulsa est assertio de Romani Pontificis supra Concilium auctoritate, atque in idei quaestionibus decernendis infallibilitate
72 .

    En considérant une telle flétrissure infligée au gallicanisme et les peines décrétées ipso facto contre ceux qui défendraient ou mettraient en pratique cette proposition, on se rappelle tout naturellement le Décret d’Alexandre VIl sur l’Immaculée Conception, qui prépara la solennelle définition que Pie IX a eu la gloire de prononcer deux siècles plus tard 73 . Alexandre VIl frappait aussi des censures de l’Eglise ceux qui oseraient affirmer publiquement que Marie avait été conçue avec la tache du péché originel. Ce décret ne s’imposait pas encore à la pensée, mais il rétrécissait le terrain sous les pieds des adversaires du sentiment aimé du peuple chrétien.

    La même chose a lieu par le décret d’Alexandre VIll, dans la question de l’infaillibilité du Pape. Ceux qui n’admettent pas cette infaillibilité n’y sont l’objet d’aucune censure ; mais ceux qui la traitent de vaine et de futile encourent l’excommunication. Que penser de ceux qui la déclarent fausse a ne réduisentils pas en pratique la doctrine condamnée Je ne prends , pas sur moi de tirer la conséquence.

    De ces quatre faits doctrinaux, il semble suivre que la doctrine de l’infaillibilité du Pape n’est pas une doctrine aussi complètement libre dans l’Église que le prétendent quelquesuns. Si l’entière solidité de la religion chrétienne repose dans le Siège apostolique, ainsi que l’attestent des milliers d’évêques orientaux et le VIlle Concile œcuménique, comment supposer qu’un tel fondement puisse manquer un seul jour à la religion chrétienne, sans lui enlever en même temps son caractère divin ? Si la catholicité expulse de son sein celui qui enseigne que  » l’Église  » de Rome peut errer ; comment supposer que le Pape par lequel s’explique l’Église romaine, peut enseigner l’erreur ? Si la doctrine de la Déclaration est une doctrine saine, comment expliquer que cette Déclaration ellemême ait été, de la part des trois Papes, l’objet d’une réprobation si sévère et si solennelle ? Si c’est encourir la rupture avec l’Église catholique, rompre le lien de sa communion, de soutenir seulement que l’infaillibilité du pape est une doctrine vaine, comment resteratil dans l’Église, celui qui enseigne qu’une telle doctrine est contraire à la vérité, et qui défendra comme vraie l’opinion opposée ?

    On a objecté que le même Innocent XI qui le premier a cassé et annulé la Déclaration de 1682, avait adressé à Bossuet, quelques années auparavant, deux Brefs remplis d’éloges au sujet du livre qu’il venait de publier pour faciliter le retour des protestants à l’Église, et qu’il avait intitulé : Exposition de la doctrine catholique. Bossuet, alors évêque de Condom, disait dans ce livre, à propos de l’autorité du SaintSiège

     » Quant aux choses, dont on sait qu’on dispute dans  » les écoles, quoique les ministres ne cessent de les  » alléguer pour rendre cette puissance odieuse, il n’est  » pas nécessaire d’en parler ici, puisqu’elles ne sont pas de la foi catholique. Il suffit de reconnaître un chef établi de Dieu, pour conduire tout le troupeau dans ses voies ; ce que feront toujours volontiers ceux qui aiment la concorde des frères et l’unanimité ecclésiastique 74 .  »

    Ce passage de l’Exposition de Bossuet avait été, comme on le voit, rédigé avec une grande circonspection. Les termes vagues qu’on y lit ne désignent ni de près ni de loin l’infaillibilité du Pontife romain ; on sent plutôt une allusion à la question du pouvoir du Pape sur le temporel des rois. D’un autre côté, la notion qu’on y donne d’un Chef établi ,de Dieu pour conduire tout le troupeau dans ses voies, est tellement, large et susceptible de développements qu’on y peut rattacher logiquement toutes les prérogatives du Pape, y compris l’infaillibilité dans l’enseignement de la foi. Il n’y a donc pas lieu de s’étonner que Rome ait loué l’intention du livre et le livre luimême.

    Mais lorsque, quelques années .après, Innocent XI se trouva en face d’une Déclaration rédigée par des évêques, et dans laquelle les jugements du Pontife romain en matière de foi étaient présentés comme n’étant pas irréformables par euxmêmes, Rome, gardienne de la doctrine dut s’émouvoir et témoigner de son mécontentement. Si elle ne jugea pas à propos, d’appliquer les notes aux articles de la Déclaration, ce fut pour la conservation de la paix, et dans l’espérance d’un retour ; mais elle dut prendre ses précautions dans l’intérêt de la doctrine. De là, la condamnation de la vingtneuvième Proposition par Alexandre VIll ; de là, le Bref si accentué de Clément XI aux évêques de l’Assemblée de 1705. Par l’effet de ces actes apostoliques et de ceux qui ont suivi,, on sent qu’une définition devient de jour en jour plus probable.

    Étranges théologiens que ceux qui viennent nous dire en ce moment : Il y a deux siècles il n’était pas question de définir l’infaillibilité du Pape ; donc il n’y a pas à y songer aujourd’hui. Ignorentils donc le progrès de la vérité révélée, ce progrès célébré par saint Vincent de Lérins, et qui amène les définitions dogmatiques à leur maturité. Lorsque Alexandre VIl donnait son décret sur l’Immaculée Conception, empêchaitil Pie IX de la définir deux siècles après comme un dogme révélé ? Durant cet intervalle, l’Esprit Saint avait conduit et préparé toutes choses, et la proclamation eut lieu à son moment, aux applaudissements de l’Église tout entière. De même, il pourrait se faire que les siècles eussent amené l’instant marqué pour l’insertion de l’infaillibilité pontificale entre les dogmes de l’Église. On ne peut nier que la préparation dans les siècles ne soit au moins aussi apparente qu’elle l’était, en 1854., pour le mystère de l’Immaculée Conception.

    Mais de même que la veille de la définition de ce dernier mystère, il était vrai de dire que la croyance du chrétien était déjà moins libre sur la Conception immaculée qu’elle ne l’eût été deux siècles auparavant, il semble que l’on peut affirmer aussi que la croyance à l’infaillibilité pontificale s’impose aujourd’hui avec plus de force à la conscience du chrétien, qu’elle ne le pouvait faire avant l’accomplissement total des faits doctrinaux qui sont réunis dans le présent paragraphe.

    Ce serait une grave erreur de penser que les fidèles ne sont tenus d’adhérer qu’aux vérités dont la contradictoire a été déclarée hérétique. Il est beaucoup d’autres points de doctrine qui, comme l’enseigne Pie IX, dans son Bref du 21 Décembre 1363 aux Archevêques de Mayence et Freisingen,  » sont admis par le consentement commun et constant des catholiques comme  » vérités théologiques, ou encore comme conclusions  » tellement certaines, que bien que les opinions qui  » leur sont opposées ne puissent pas être appelées hé rétiques, elles n’en méritent pas moins une autre  » censure théologique. 75

IV. Le sentiment de l’École est favorable à une définition doctrinale de l’infaillibilité du Pape.

    La fonction de l’École, dans l’Église, est d’approfondir et de signaler les rapports qu’ont entre elles les vérités de l’ordre révélé. Elle les reçoit par la foi, et elle les contrôle respectueusement avec le double principe dont émanent pour nous ces vérités, savoir, l’Écriture et la Tradition. Par le procédé philosophique, la théologie arrive d’abord à déterminer scientifiquement quels sont les dogmes strictement révélés de Dieu. Elle opère en outre sur les conséquences directes qui résultent soit de deux vérités révélées qu’elle rapproche l’une de l’autre, soit d’une vérité révélée qu’elle met en rapport avec un principe rationnel évident. Par ce procédé mis en œuvre sous les yeux de l’Église et avec une entière soumission à son autorité, la théologie arrive à nous donner une connaissance plus distincte des divers points de la doctrine divine ; elle en multiplie avec certitude les applications et les développements, préparant ainsi les définitions que l’Église portera, lorsque le temps sera venu.

    Or, il est incontestable que, sur la question de l’infaillibilité du Pape, l’École par la voie des déductions de la science théologique est arrivée à l’affirmation pure et simple. Il serait trop laborieux d’énumérer ici par le détail les docteurs qui s’accordent à nous donner cette proposition :  » Le Pape décidant sur la foi ex  » Cathedra est infaillible,  » comme identique à la parole de Dieu, soit révélée, soit traditionnelle. Je me bornerai à réunir ici deux noms en qui l’on peut dire que la puissance de l’École est concentrée : saint Thomas et Suarez.

    Saint Thomas, sans être du nombre des Pères, appartient à la catégorie des saints Docteurs reconnus officiellement par l’Église ; mais en même temps il est la pierre fondamentale de l’École par sa Somme immortelle. Au Concile de Nicée, les saints Évangiles étaient exposés avec respect au milieu de la .salle des délibérations ; quinze siècles après, au Concile de Trente, on suivit encore cette tradition’ conciliaire inspirée par la foi et la piété ; mais on plaça sur l’estrade, auprès du livre divin, la Somme du Docteur Angélique.

    Or voici la doctrine de saint Thomas sur la prérogative du Pontife romain dans ; l’enseignement de la foi .

     » Le souverain Pontife étant le Chef de toute l’Église,  » institué par JésusChrist, c’est à lui qu’il appartient principalement de donner le Symbole de la foi et de réunir le Concile général. Il est nécessaire de donner une nouvelle édition du Symbole, afin d’arrêter les .erreurs qui s’élèvent. Cette publication du Symbole appartient à l’autorité de celui qui a le droit de déterminer finalement les choses qui sont de foi, en sorte qu’elles soient tenues d’une foi inébranlable par tous. Ceci donc appartient à l’autorité du Souverain a Pontife, auquel sont renvoyées les questions majeures et plus difficiles qui s’élèvent dans l’Église, ainsi qu’il est dit dans le Décret, Lib. de Baptismo, Cap. Majores. C’est pour cela que le Seigneur (Luc. XXll),  » dit à Pierre, qu’il a établi souverain Pontife : J’ai prié pour loi, afin que la foi ne défaille pas ; et lorsque tu seras converti, confirme les frères. Et la raison de ceci est que la foi de toute l’Église doit être une, selon cette parole, I ad Cor. I : Dites tous la même chose, et qu’il n’y ait point de division entre vous. Or cette unité ne pourrait se conserver, si lorsqu’une  » question s’élève sur la foi, elle n’était pas décidée  » par celui qui préside à toute l’Église, afin que par là  » même, la sentence soit fermement gardée par toute  » l’Église. C’est pour cela que la nouvelle édition du Symbole appartient à la seule autorité du souverain Pontife, ainsi que toutes les autres choses qui regardent l’Église tout entière ; comme de réunir le Concile général et ce qui est de même genre 76 .

    Il ne se peut, j’imagine, rien de plus précis, ni de plus clair. Le sentiment de l’Ange de l’École est formel ; il faut le prendre tel qu’il est. M. Doellinger ose dire que saint Thomas a été induit en erreur par des textes apocryphes ; c’est une triste défaite 77 . Dans cet Article, le Docteur Angélique s’appuie sur le texte même de l’Évangile, et le Chapitre Majores qu’il allègue est un passage très authentique de saint Gélase. Il est donc acquis à notre thèse que le prince de l’École lui est favorable autant qu’il est possible de l’être.

    Il serait long et fastidieux d’insérer ici la liste de plusieurs milliers d’auteurs de tous pays qui ont soutenu cette même doctrine depuis saint Thomas jusqu’aujourd’hui. Il suffira de mettre en avant un seul nom, celui de Suarez en qui, dit Bossuet, on entend toute l’École. Voici le sentiment du Doctor eximius.

    C’est une vérité catholique que le pontife définissant ex Cathedra est une Règle de foi qui ne peut errer, savoir : quand il propose authentiquement quelque chose à l’Église comme devant être cru de foi divine. Ainsi enseignent aujourd’hui tous les docteurs catholiques, et je pense que cette doctrine est certaine, en matière de foi 78 .

    L’École française, ainsi que je l’ai établi plus haut, n’apporte dans cet accord qu’une très faible dissonance. Elle a commencé tard, elle a eu de longues intermittences, et elle se trouve indirectement compromise par les actes sévères de trois Papes contre la Déclaration de 1682, et directement par la condamnation de la proposition Futilis et toties convulsa, .par Alexandre VIII. En outre, elle s’est dissoute insensiblement dès le siècle dernier dans la polémique pastorale contre les appelants, lorsqu’on a entendu les évêques français, dans leurs Mandements enseigner contre les sectateurs de Quesnel : 1° Que le jugement dogmatique du Pontife romain est identique à celui du SaintSiège, et que la distinction entre le Siège et la personne ne doit pas être admise ; 2° que JésusChrist a accordé à Pierre et à ses successeurs une stabilité immuable et inébranlable dans la foi, et que cette solidité est le principe de celle de l’Église ellemême ; 3° que l’effet de la prière de JésusChrist pour saint Pierre et l’ordre qu’a relu cet apôtre de confirmer ses frères, s’étendent à ses successeurs ; 4° que l’on doit conclure du passage de saint Irénée, que l’Église romaine ne peut s’écarter de la foi ; 5° que le mot de saint Augustin : Causa finita est, n’a pas été dit parce que l’hérésie pélagienne avait été déjà condamnée par l’Église universelle ,mais uniquement parce que le Pape saint Innocent I avait prononcé sur elle son jugement dogmatique ; que le Siège apostolique étant le centre de l’unité catholique, ne saurait par là même dévier de la vérité de la foi ; 6° que tous les, chrétiens doivent aux Constitutions dogmatiques du Pontife romain, l’acquiescement intérieur et sincère de leur esprit ; 7° que ce qu’on raconte de la chute de Libère, de Vigile et d’Honorius n’a aucune valeur pour infirmer l’autorité des décrets dogmatiques du SaintSiège ; 8° que la lecture réfléchie des lettres des Pontifes romains dans les conciles d’Orient n’infirmait en rien la décision formelle et irrévocable qu’avaient déjà portée ces lettres, etc. On peut voir dans Soardi tous ces points discutés par un grand nombre d’évêques de France dans leurs Mandements, et la conclusion que portent ces prélats est toujours conforme à la doctrine romaine. On sait du reste que plusieurs de ces Mandements furent condamnés par arrêts des Parlements, et brûlés après avoir été lacérés par la main du bourreau. J’ajouterai qu’il n’est pas une seule objection dans le livre de Mgr de Sura, à laquelle on ne puisse répondre par des passages formels extraits de ces précieux documents de notre épiscopat du XVIIe siècle. De tout ceci, n’eston pas en droit de conclure une fois de plus, que les opinions gallicanes n’ont jamais eu en France une consistance sérieuse ?

    A l’époque actuelle, après la Constitution civile du clergé, après le Concordat de 1801, après le rétablissement de la Liturgie romaine, les préjugés gallicans sont plus que jamais loin de nous. On peut citer sans doute quelques exceptions chez les personnes ; mais elles ne sauraient empêcher l’unanimité morale. Tout le monde sent aujourd’hui que la force de l’Église réside dans le Pontife romain, et il est permis d’ajouter que la société civile ellemême qui périclite par suite de l’abaissement du principe d’autorité, n’a qu’à gagner dans tout ce qui tend à relever la monarchie pontificale. Constance et Bâle ont eu, on ne peut le nier, une grande influence dans les crises futures de la société européenne ; je ne suis pas le premier à en faire la remarque. L’Église dont la constitution est divine a pu résister et résistera jusqu’à la fin ; mais il est de ces maximes qui minent les États temporels et les entraîneraient à, une ruine sans retour, si Dieu qui conserve ce monde pour son Église, c’est. à dire pour ses élus, ne veillait dans sa miséricorde au salut du genre humain.

V. Le sentiment du peuple chrétien est favorable à une définition doctrinale de l’infaillibilité du Pape.

    Il a été établi cidessus que le peuple chrétien qu’on appelle l’Église enseignée, participe, à son degré, à cette vie surnaturelle dont l’Esprit Saint est le principe. Dans les écrits des Pères, dans le langage des anciens Conciles, on voit que lorsque les Pasteurs se réunissent pour les assises de la foi, outre le témoignage qu’ils y rendent de leur croyance personnelle de jugea, ils présentent en même temps le témoignage de la croyance de leurs peuples. C’est ainsi que, le corps des fidèles étant ainsi représenté dans un Concile que l’on suppose .réunir d’ailleurs toutes les autres conditions, on peut dire en toute vérité que l’Église catholique, l’Épouse de JésusChrist, y est présente tout entière.

    Il suit de là que le sentiment du peuple chrétien doit être pris en grande considération, quand il s’agit des questions de doctrine à définir, et que loin d’être comprimé par les Pasteurs, il doit être laissé à toute son expansion. Nul orthodoxe ne se scandalisa, lorsque Nestorius prêchant son hérésie du haut de la chaire patriarcale de Constantinople, un simple laïque, l’avocat Eusèbe, se leva et lui cria en face : Anathème ! donnant ainsi une voix à la multitude indignée des fidèles. Cet homme courageux qui sut ainsi faire honneur au divin caractère de son baptême, fut plus tard le très digne Eusèbe, évêque de Dorylée, et combattit vaillamment par la foi. Bientôt l’hérésie nestorienne fut traduite devant le Concile œcuménique d’Éphèse. En cette ville toute vouée à Marie, le peuple fidèle était livré a, la plus vive émotion dans l’attente du jugement final. Il demeura sur pied, sans prendre de repos, durant toutes les heures d’une des plus longues journées de juin, témoignant ses aspirations vers la décision qui devait venger l’honneur de la Mère de Dieu. Enfin, sur le soir, les portes de l’église où le Concile était en séance s’ouvrirent, et l’on sut que la doctrine et la personne du patriarche blasphémateur venaient d’être condamnées. A cette nouvelle, la multitude éclata en transports. De toutes parts, mille voix s’élevaient pour bénir le Concile, et pour louer Dieu de ce que l’ennemi de la foi avait succombé. On reconduisit aux flambeaux les évêques jusqu’à leurs demeures ; les femmes marchaient devant eux en brûlant des parfums. Une illumination générale de la ville termina cette grande journée. Chacun sentait que la foi était le bien commun que possèdent solidairement l’Église enseignante et l’Église enseignée, qui ne forment qu’une seule Église.

    Après ce récit que l’on pourrait faire suivre de plusieurs du. même genre, examinons si le peuple fidèle verrait avec contentement définir comme vérité de foi l’infaillibilité du souverain Pontife. Une chose est évidente pour l’observateur, c’est que ce sentiment catholique que le P. Faber, de sainte et illustre mémoire., appelait la dévotion au Pape, est aujourd’hui plus que jamais l’un des caractères de la piété dans toute l’Église. Si les pèlerinages aux tombeaux des saints Apôtres étaient rares il y a quarante ans et en deçà, à ce point que dans tout le cours de l’année du grand jubilé de 1825, on put à peine arriver au chiffre de deux cent mille pèlerins, en y comprenant les Italiens et même les sujets de l’État de l’Église, il faut convenir que les temps sont bien changés. Présentement, si l’on compte seulement les pieux voyageurs étrangers à l’Italie, aux diverses saisons que recherche la piété dans la ville sainte, le chiffre annuel s’élève au moins à celui de 1825. D’un autre côté, si l’an suppute les offrandes r généreuses et incessantes, les dévouements personnels que provoque dans le monde entier le désir de sauvegarder le domaine temporel du Pontife, on ne pourra s’empêcher de convenir qu’à aucune époque la Papauté, même dans les âges de foi, n’a été l’objet d’un plus tendre et d’un plus général intérêt de la part des enfants de l’Église.

    Du sein de cette affreuse anarchie qui menace d’anéantir jusqu’à la dernière notion du principe d’autorité, s’élève chez les catholiques un sentiment plus vit que jamais de vénération et de soumission envers le Pontife romain, et ce sentiment que l’Esprit Saint produit et féconde, est fondé sur cette foi universelle et toujours mieux sentie, que le Pontife romain est le Vicaire de Dieu sur la terre.

    Qu’on en fasse l’expérience ; qu’un pasteur, si éloquent et si recommandable qu’il puisse être, vienne dire à son peuple du haut de la chaire :  » Mes frères, le Pape  » que vous vénérez et que je vénère aussi comme le  » Chef de l’Église, n’est cependant pas tellement garanti contre l’erreur, qu’il ne puisse y tomber. Il peut même essayer d’entraîner les autres dans sa chute. L’Église alors serait en danger de périr ; mais cependant, soyez tranquilles, l’épiscopat redresserait son chef. Dans le cas où celuici voudrait résister, l’épiscopat aurait tout droit pour en délivrer l’Église. Lors donc qu’un Décret dogmatique du souverain  » Pontife parvient à votre connaissance, soyez avertis  » qu’il n’est pas irréformable par luimême ; car il pourrait contenir l’erreur. Pour être sûr de son orthodoxie, il vous faut attendre que l’épiscopat répandu dans le monde entier l’ait connu et jugé. Si le sentiment de l’épiscopat est conforme à la décrétale pontificale, alors cette décrétale deviendra infaillible. Jusquelà, n’adhérez pas encore à la doctrine qu’elle contient ; car il n’est pas permis de donner l’assentiment de la foi à une chose incertaine ; mais vous le pourrez et le devrez faire, lorsque la pièce vous reviendra revêtue de la sanction de l’épiscopat.

    Je le demande ; croiton que le peuple fidèle entendant un tel langage ne se soulèverait pas ? il n’est pas à désirer qu’on en fasse l’essai ; mais pourtant si un tel système est la vérité, comme le soutient Mgr de Sura, on se demande pourquoi on ne dirait pas la vérité au peuple fidèle, qui a droit de connaître la constitution de l’Église dont il fait partie.

    L’hypothèse que je fais ici d’un enseignement offensif des oreilles pieuses, qui consisterait à parler devant les fidèles dans le sens d’un système propre à effaroucher les instincts de la foi, a déjà été produite dans les temps qui précédèrent la définition de l’Immaculée Conception. A cette époque, dans un Mémoire sur la définibilité de cette grande question, j’avais occasion de citer un Mandement de Mgr Bouvier, évêque du Mans, oie ce Prélat à propos da la demande qu’avait faite le Pape aux évêques sur le sentiment de leurs églises relativement à ce point de croyance, s’exprimait ainsi :

     » Si de nos jours un homme audacieux, fûtil même  » constitué en dignité, renommé par ses talents, sa science, son éloquence, s’avisait de parler publiquement dans une des chaires de nos Églises contre l’Immaculée Conception de la sainte Vierge, comme le patriarche Nestorius parla à Constantinople contre sa divine Maternité, la surprise et le scandale seraientils moins grands ? Nous affirmons, sans hésiter, qu’il y aurait réprobation unanime dans le clergé et les fidèles, douleur vive, affliction profonde de voir ainsi abaisser et dégrader celle que nous sommes accoutumés à honorer comme ayant été pure et sans tache 79 .

    Lorsque les choses sont dans un tel état, on peut bien dire que le sentiment du peuple chrétien n’est pas douteux. Or, je le répète, pour ce qui regarde l’autorité du Souverain pontife, il n’y aurait pas prudence à froisser le sentiment des fidèles. Ce serait se rendre suspect à leurs yeux, que de se hasarder à leur prêcher la réserve dans la soumission et le respect pour ce qui vient de Rome. Les fidèles comprennent cette parole de l’Évangile :  » Tu es Pierre, et sur cette Pierre  » je bâtirai mon Église, et ils ont grâce pour l’entendre purement et simplement dans le sens de saint Ambroise, quand il a dit : Ubi Petrus, ibi Ecclesia :

    Et que l’on ne dise pas que ces questions sont du nombre de celles qui ne doivent pas sortir de l’École, et qui ne conviennent pas à la chaire 80 . Rien de plus pratique, au contraire. Le Concile œcuménique est rare ; les erreurs, qui s’élèvent dans l’Église, sont, pour l’ordinaire, frappées par les sentences pontificales. Si vous êtes convaincu que ces sentences ne sont pas irréformables avant le jugement de l’Épiscopat, vous devez en prévenir les fidèles, de peur qu’ils ne fassent naufrage dans la foi ; mais alors, n’en doutez pas, vous leur serez une occasion de scandale. D’autre part, si vous gardez le silence, vous devenez responsable de l’erreur dans laquelle vous les plongez, au cas où, selon votre système, la décision apostolique aurait besoin d’être réformée.

    Ajoutons encore une remarque. C’est qu’à cette absence de popularité sur laquelle doit toujours compter la théorie gallicane devant tout auditoire catholique, correspond invinciblement la sympathie qu’ont sans cesse montrée pour elle les ennemis de la foi. Nous le voyons en ces jours, et on l’a vu de tout temps. Des gens aux yeux desquels le Pape et le Concile ne sont rien, qui blasphèment volontiers l’un et l’autre, combleront d’éloges . la Déclaration de 1682, et n’auront jamais assez de louanges à vous donner, pour peu que vous ayez la malheureuse pensée de mettre le Concile audessus du Pape, et de faire bon marché de l’infaillibilité du Pontife romain.

    Ainsi, par un étrange phénomène, se manifestent spontanément, dans le peuple fidèle, le désir d’entendre exalter la puissance du Vicaire de JésusChrist, et dans la cité de l’erreur, une bienveillance marquée envers ceux qui propagent des idées tentantes à amoindrir son pouvoir et sa considération aux yeux de ceux qui croient. Ce double fait demeurant incontestable, il semble que, sans parler des manifestations directes qui ont lieu en ce moment de la part d’un nombre considérable de fidèles, on doit regarder comme assurée la faveur avec laquelle serait reçue du peuple chrétien la définition doctrinale de l’infaillibilité du Pape.

VI. L’assentiment des saints, reconnus tels par l’Église, à la doctrine de l’infaillibilité dit Pape, est favorable à la définition de cette doctrine.

    Il est hors de doute que l’Église ne produise des saints et qu’il ne faille voir en eux des manifestations de la grâce du SaintEsprit qui les a faits saints, et les a mis sur le chandelier afin qu’ils luisent à toute l’Église. Il y a donc lieu d’étudier dans les saints la manière dont ils se sont accordés à penser sur les questions qui tiennent à la doctrine ; parce que la foi ayant été plus parfaite en eux que chez les autres, on peut puiser dans leurs sentiments une règle supérieure, qui corrobore et dépasse même en dignité les conclusions auxquelles nous amènent d’autre part les recherches de la science.

    Mgr de Sura assure que l’infaillibilité personnelle du Pape a été niée par un grand nombre de saints durant dix siècles au moins 81 . On a vu cidessus une assez riche collection de témoignages, favorables à l’in errance du Siège apostolique et du Pontife romain, depuis saint Irénée au deuxième siècle, jusqu’à saint Théodore le Studite au neuvième. Or, presque tous les passages que j’ai réunis appartiennent à des saints, honorés comme tels par l’Église. Mgr de Sura voudrait il nous produire le nom d’un seul, saint, durant toute cette période, qui ait soutenu que le Pape enseignant l’Église ex Cathedra, n’est pas infaillible dans son enseignement ? Qu’il veuille bien mettre en avant un seul nom ;nous ne demandons qu’à le connaître.

    En attendant, j’ajouterai pour les temps postérieurs au huitième siècle, à tant de beaux noms qui brillent sur les pages précédentes, ceux de saint Bernard, de saint Thomas de Cantorbéry, de saint Bonaventure , de saint Jean de Capistran, de saint Antonin, de saint Laurent Justinien, de saint Thomas de Villeneuve, de saint François de Sales, de saint Vincent de Paul, de saint Alphonse de Liguori. Qui ne se sentirait à l’aise dans la compagnie de ces amis de Dieu ? Comment croire qu’ils ont erré sur les droits du Vicaire de JésusChrist ? Et s’ils n’ont pas erré, comment ne pas s’empresser d’accepter leur enseignement ?

    En regard de ces hommes que nous vénérons sur les autels, nous apercevons d’abord dans le camp des adversaires de l’infaillibilité papale tous les ennemis de l’Église, qui l’ont trahie au dedans : un Frà Paolo, un Marc Antoine de Dominis, un Simon Vigor, un Richer, un Ellies Du Pin, un Quesnel, un Fébronius, un Pereira, un Tamburini, un Ricci ; voilà pour les docteurs 82 . Quant aux représentants de la guerre à l’Église par son côté extérieur, je rappellerai les noms d’un Pithou, d’un Dumoulin, d’un Servin, d’un Talon, d’un Gilbert de Voisins ; sans oublier Maultrot, Camus, et. les autres rédacteurs de la Constitution civile du clergé ; voilà pour les ennemis avoués de la liberté de l’Église. Je le demande, le sens catholique, à lui tout seul, n’entraîneraitil pas du côté où se trouvent les saints, quand ce ne serait que pour fuir la triste compagnie de ces hommes qui sont bien, il est vrai, les ennemis de l’infaillibilité du Pape, mais qui compromettent si étrangement ceux qui s’aventurent avec eux

VII. La doctrine des Conciles œcuméniques antérieurs a préparé la définition expresse de l’infaillibilité dit Pape.

    L’un des procédés fondamentaux de la théologie historique est de constater d’abord sur chaque point de dogme qui a été fixé par une décision expresse, l’époque précise à laquelle cette définition aura été rendue. Ainsi que je l’ai fait remarquer au lecteur, dans le Ille Préjugé contre le livre de Mgr de Sura, si l’on rencontre, dans l’ordre des temps en deçà de la définition, certains actes et certaines paroles qui sembleraient la contredire en quelque chose, on doit les interpréter dans un sens favorable, s’il est possible, ou les rectifier par la définition, s’il est besoin. A partir, de l’époque de la définition , il ne s’agit plus que de peser les termes de la sentence , et de l’accepter telle qu’elle est avec les conséquences évidentes qui en découlent.

    Les erreurs qui se sont élevées dans le sein de l’Église , l’ont souvent mise en demeure de formuler expressément la foi antérieure. Pour ce qui est du dogme qui a pour objet la puissance du Pontife romain, la révolte de l’Eglise grecque devait naturellement fournir l’occasion d’en faire l’objet d’une définition spéciale, dans laquelle se trouverait contenu ce que l’Église croyait antérieurement. C’est ainsi que la foi sur les droits du successeur de saint Pierre, cette foi que nous avons vue constamment appliquée dans la pratique de l’Église, et si expressément professée dans le langage des Pères des huit premiers siècles, a reçu son expression officielle dans les définitions des deux Conciles de Lyon deuxième et de Florence ; définitions qui ne furent ;pas seulement rendues par l’Église latine, mais acceptées et signées, dans l’une et dans l’autre occasion, par les représentants de l’Église grecque.

    Voici d’abord la formule solennelle publiée dans le Concile de Lyon ; j’en extrais seulement ce qui a rapport à la question présente :

    La sainte Église romaine possède la souveraineté et la pleine primauté et principauté sur l’Église catholique tout entière, et elle reconnaît avec vérité et humilité l’avoir reçue, avec la plénitude de la puissance, du Seigneur luimême dans le bienheureux  » Pierre, Prince et Chef des Apôtres, duquel le Pontife romain est le successeur. Et de même que cette Église est obligée audessus de toutes les autres de défendre la vérité de la foi ; ainsi lorsqu’il s’élève des questions sur la foi, c’est par son jugement qu’elles doivent être définies 83 .

    On voit par les termes si solennels et si précis de cette définition ce qu’est, l’Église romaine dans la constitution de l’Église catholique ; mais afin d’empêcher les esprits pointilleux de former un système dans lequel ils chercheraient à séparer l’Église romaine du Pontife romain, comme si les prérogatives reconnues ici ne devaient pas s’entendre de l’un comme de l’autre, il a semblé bon au SaintEsprit que la définition du Concile de Florence exprimant la même prérogative romaine, en appliquât toutes les conditions à la personne même du Pontife. Voici les termes exprès de cette définition :

    En outre , nous définissons que le saint Siège apostolique et le Pontife romain ont la primauté sur le monde entier ; que le Pontife romain est le successeur du bienheureux Pierre, Prince des Apôtres qu’il est le Vicaire de JésusChrist, le Chef de toute l’Église, le Père et le Docteur de tous les chrétiens ; et que notre Seigneur JésusChrist lui a donné dans le bienheureux Pierre , le plein pouvoir de régir et gouverner l’Église universelle, ainsi qu’il est contenu dates les actes mêmes des Conciles œcuméniques et dans les sacrés Canons 84 .

    Examinons maintenant la portée de ces deux décrets de foi par rapport à l’infaillibilité du Pape. En quel état se trouve la question après les Conciles de Lyon et de Florence 85  ?

    Nous venons de voir qu’il est de lot catholique, que lorsqu’il se présente des questions en matière de doctrine révélée, c’est par l’autorité de l’Église de Rome qu’elles doivent être définies.

    Si le Siège de Rome ne jouissait pas de l’infaillibilité dans la foi, pourraitil définir les questions de doctrine ? Évidemment, non ; puisqu’une définition qui n’est pas infaillible ne saurait terminer un débat sur la foi. D’autre part, le Concile de Lyon oblige de croire que l’Église romaine termine par son jugement toute question doctrinale ; la conséquence directe est donc que l’Église de Rome ne peut jamais errer dans la foi.

    Nous avons vu pareillement que le Pontife romain est en vertu de l’institution de JésusChrist le Docteur de tous les chrétiens. Il suit de là évidemment deux conséquences : la première que le Pape a le droit d’enseigner tous les chrétiens ; la seconde que tous les chrétiens ont le devoir de recevoir avec soumission l’enseignement du Pape. Or, si le Pape n’est pas infaillible dans la foi, les chrétiens au lieu de recevoir docilement son enseignement, sont tenus de le ,juger préalablement, et le Pape perd sa qualité de Docteur universel. Or, cette qualité de Docteur universel dans le Pape on vient de le voir, est un article de foi catholique ; la logique la plus vulgaire oblige donc à déduire que le Pape enseignant du haut de sa chaire ne peut errer sur la doctrine.

    De tout ceci reste à conclure que si le Concile œcuménique qui va s’ouvrir juge, dans le SaintEsprit, que te moment est arrivé de définir comme dogme de foi l’infaillibilité du Pape, il ne fera que produire en d’autres termes la doctrine incluse dans les Décrets doctrinaux de Lyon et de Florence ; de même que le VIe Concile en définissant les deux volontés et les deux opérations en JésusChrist, ne faisait qu’appliquer la définition rendue au Concile de Calcédoine sur les deux natures dans le Verbe incarné. Qu’il se soit agi alors des deux volontés en JésusChrist, ou qu’il s’agisse aujourd’hui de l’infaillibilité du Pape ce n’est point une nouvelle vérité qui apparaît ; c’est la même qui est montrée d’une manière plus distincte.

VIII. Objet et conditions de L’infaillibilité du Pape.

    Le pressentiment d’une prochaine définition sur l’infaillibilité du Pontife romain, en même temps qu’il fait battre le cœur des fidèles enfants de l’Église catholique qui ne désirent rien avec plus d’ardeur que d’entrer toujours plus en possession de la vérité révélée, parait avoir causé de l’inquiétude à quelquesuns, comme s’il s’agissait d’un événement capable de produire des résultats regrettables et même dangereux. Il fallait être arrivé à nos temps d’insouciance à l’égard de toute doctrine précise, pour que de tels malentendus devinssent possibles.

    Ce qui manque avant tout à ces hommes qu’on n’ose appeler. téméraires tant ils sont légers, malgré leurs grands airs, c’est l’intelligence de ce qu’est l’Église, dont ils se Croient naïvement les défenseur. S’ils s’étaient donné la peine de lire et de méditer la doctrine catholique, au lieu de faire plier le peu qu’ils en savent aux systèmes profanes du libéralisme qui gouvernent toute leur existence, ils s’en seraient remis au SaintEsprit qui anime et gouverne l’Église, et ne peut ni permettre qu’elle définisse l’erreur, ni la laisser parler mal à propos. A leur langage étrange et nouveau, on sent qu’ils se croient en présence d’un gouvernement constitutionnel, que l’on conduit et que l’on règle au moyen de la presse et d’une opposition. Il ne leur vient pas dans l’esprit que le Concile œcuménique, c’estàdire l’Église, est immédiatement sous l’action divine quand il s’agit pour elle de rendre une décision en matière de doctrine, et qu’il est complètement superflu de s’inquiéter. L’Esprit Saint souffle où il veut et quand il veut ; c’est à nous d’attendre son souffle avec tout le respect possible. Nous savons d’avance ; que ses oracles ne peuvent être en contradiction avec la foi antérieurement professée dans l’Église ; mais chaque fois qu’ils émanent, une nouvelle splendeur illumine nos dogmes, et nous en éprouvons une allégresse aussi vive qu’elle est humble. Dans le camp des inquiets, on entend faire cette question : Si le Pape est déclaré infaillible, sur quels points devraton le reconnaître tel ? et tout aussitôt, les voilà se livrant à mille hypothèses dont ils se troublent et dont ils cherchent à troubler les autre. La réponse à leur, demande est cependant bien simple. Saventils quel est l’objet de l’infaillibilité de l’Église On n’oserait en répondre ; quoi qu’il en soit, la théologie catholique leur dirait, s’ils la voulaient consulter, que l’Église est infaillible dans son enseignement sur la vérité révélée, soit dogmatique, soit morale, et que dans les questions mixtes qui tiennent à la fois de l’ordre surnaturel et de l’ordre naturel, c’est à elle qu’il appartient de décider avec une autorité souveraine. Tel est, ni plus ni moins, l’objet de l’infaillibilité de l’Église. Quiconque n’admet pas ceci, a cessé d’être catholique, ou ne l’a jamais été.

    Si donc, par suite d’une définition, les fidèles de l’Église catholique se trouvent désormais tenus de confesser expressément l’infaillibilité du Pape, ils devront entendre cette infaillibilité, quant à son objet, dans le même sens et avec la même étendue que celle de l’Église ellemême. L’Église ne revendiquant pas l’infaillibilité dans les choses qui sont en dehors de celles qu’on vient d’énumérer, le Pontife romain n’aurait point non plus à étendre sur ces mêmes choses son privilège divin. C’est donc en pure perte que dans le manifeste du Correspondant, on s’est livré à des suppositions de toute nature sur la conduite excessive que pourrait tenir le Pape déclaré infaillible. D’abord, s’il s’agit de la conduite et des actions, elles demeurent en dehors de la définition, puisqu’il n’est pas question de l’impeccabilité, mais bien de l’infaillibilité dans l’enseignement. S’agitil de décisions doctrinales ? le Pape infaillible se trouve exactement dans la même situation que le Concile. Si le Décret porté par l’un ou par l’autre se trouvait en dehors de l’objet sur lequel s’exerce l’infaillibilité, il serait digne sans doute d’une attention respectueuse ; mais il ne s’imposerait pas parla foi à l’intelligence des chrétiens.

    Une des craintes les plus étranges que l’en trouve manifestées dans l’article du Correspondant auquel je fais allusion, et que l’on a propagé partout en dehors de la Revue dont il est extrait, est celleci : Si le Pontife romain est déclaré infaillible, nous allons être inondés d’articles de foi sur lesquels personne ne comptait. On va se mettre à fouiller toutes les archives de la Papauté, et on produira comme autant de décisions infaillibles mille choses oubliées ou inconnues qui s’y peuvent rencontrer 86 . Il y a lieu de s’étonner d’une telle simplicité chez des hommes d’un talent si réel et d’une si rare intelligence dans les choses humaines ; comment se faitil qu’ils soient étrangers aux choses de la religion, au point de tomber dans de pareilles rêveries

    Un peu d’étude de la question leur eût appris que, dans tous les siècles, les Pontifes romains ont porté des décisions en matière de foi, et que ces décisions ont toujours été reçues avec soumission dans l’Église ; qu’elles ont été recueillies à leur date dans des collections qui font autorité pour notre foi ; et que toute décision déjà ancienne qui n’aurait l’oint été promulguée dans l’Église, outre qu’elle aurait l’inconvénient ,d’arriver un peu tard, aurait de plus le risque de manquer d’authenticité. Qu’ils se tiennent donc parfaitement en repos ; les archives de l’Église catholique sont en règle. Tout ce qui est émané de la Chaire apostolique a été promulgué en son temps. Seulement, je leur conseillerais de se mettre en possession du recueil des actes doctrinaux publiés dans l’Église depuis le Symbole des Apôtres. Ils y apprendraient beaucoup de choses utiles, et particulièrement celleci, qu’avant comme après la définition de l’infaillibilité papale, les Pontifes romains ont agi constamment dans les questions de la foi comme s’ils étaient infaillibles ; ce qui est un fort argument pour prouver qu’ils le sont en effet.

    Ainsi donc, pas de difficulté pour déterminer l’objet de l’infaillibilité du Pape ; il est le même que celui de l’infaillibilité du Concile. Maintenant quelles sont les conditions dans lesquelles s’exercerait l’infaillibilité du Pontife romain ? Il y a lieu encore à faire la même réponse. Les décisions du concile sont infaillibles, quand elles sont rendues conciliariter, et celles du Pape, quand elles sont rendues ex Cathedra. Tout ce que peuvent dire ou faire, soit le Concile soit le Pape, n’implique pas essentiellement l’infaillibilité Pour qu’il y ait chez les fidèles obligation de donner l’acquiescement de la foi au Décret doctrinal d’un Concile, il est. nécessaire que les termes de ce Décret indiquent l’intention d’obliger. Dans la succession des Conciles, la forme des décrets a constamment varié, depuis le Symbole comme à Nicée et Constantinople, jusqu’aux Canons précédés de Chapitres comme à Trente ; mais l’intention est toujours patente dans les termes, et nul ne peut s’y tromper.

    De même, il faut distinguer d’ans le Pape le docteur privé qui donne son sentiment sans y mettre la solennité des formes, du Docteur infaillible de tous les chrétiens qui parle du haut de la Chaire apostolique. Les conditions d’un décret pontifical ex Cathedra ont été parfaitement résumées, d’accord avec les monuments, par Grégoire XVl, dans son excellent traité intitulé : Il trionfo della santa Sede, qu’il avait publié avant son exaltation, et dont plusieurs éditions furent données, sous ses yeux, durant son pontificat. Bulle, Bref, Décret, pourvu que la promulgation en soit faite, il n’importe ; mais le Pontife doit manifester sa décision à l’Église par un acte direct, annonçant l’intention de prononcer sur la question et de commander la soumission de la foi qualifiant de la note d’hérésie l’opinion contraire, et fulminant l’anathème contre ceux qui la soutiendraient à l’avenir. Les termes peuvent varier, mais telle est la condition du Décret de foi prononcé ex Cathedra 87 .

    Quant aux autres conditions énumérées dans divers auteurs comme devant accompagner cellesci, ou elles sont communes au Concile aussi bien qu’au Pape, comme celle de préparer la décision par l’étude, et d’avoir délibéré préalablement ; ou elles sont de convenance religieuse, comme la prière, et regardent tout le monde. Les auteurs scolastiques qui les ont mises en avant, n’ont pas assez songé qu’il serait au moins fort difficile aux fidèles de s’assurer si celui qui définit, Concile ou Pape, les aura fidèlement remplies. C’est donc par la teneur de l’acte définitoire, quel q’il soit, que l’Église connaît avec certitude l’intention de celui qui parle et l’étendue de l’obligation qu’il impose :

IX. Opportunité d’une décision en faveur de la doctrine de l’infaillibilité dit Pontife romain.

    Les premières pages de cet opuscule étaient déjà écrites et livrées à l’imprimeur, lorsque l’attaque de Mgr l’évêque d’Orléans contre l’opportunité d’une définition sur l’infaillibilité du Pape est venue se joindre à celle que Mgr de Sura avait dirigée contre cette infaillibilité ellemême. Je crois avoir répondu par les faits d’une manière suffisante à Mgr de Sura, en prouvant que l’infaillibilité du Pape étant appuyée sur le sentiment intime de l’Église dès les premiers siècles, et confirmée par sa pratique constante, la définition en est suffisamment préparée, et ne présente aucune difficulté théologique. C’est donc l’opportunité de cette décision qu’il importe de démontrer, pour répondre aux objections que soulève Mgr d’Orléans.

    Mais avant tout, il est à propos d’insister de nouveau sur la paix religieuse au rétablissement de laquelle Mgr de Sura a consacré son livre, et de répéter ce qui a été dit plus haut, que nulle part la paix n’est troublée dans l’Église au sujet des prérogatives du souverain Pontife. Jamais le respect n’a été plus profond, la confiance plus entière, et cette tranquillité n’est altérée en rien par ces récentes publications qui ont pu causer de la surprise et une certaine tristesse chez les croyants, mais n’ont fait qu’aviver davantage le désir de voir le Concile profiter d’une si grande occasion, pour honorer, ainsi qu’il convient, celui que l’Église de nos jours salue, comme autrefois saint Augustin le saint Pape Melchiade, de cet éloge mérité : O véritable enfant de la paix chrétienne ! O digne Père du peuple chrétien 88  !

    Le premier point de vue, l’unique même, dont se sort préoccupés les Papes et les Conciles dans les définitions antérieures, a été constamment l’utilité du peuple chrétien. Accroître la somme des vérités révélées, c’est reculer les horizons de la foi c’est glorifier Dieu révélateur, c’est fortifier l’Église qui vit de la vérité. Pour espérer ainsi un si précieux et si cher résultat, il suffit que le dogme à publier existe déjà dans la profession de l’Élise, et qui pourrait le nier en cette occasion, lorsque nous le trouvons dans les Pères, par tous ces passages de leurs écrits qui deviendraient inexplicables s’ils ne signifiaient dans le Siége apostolique la présence continue de l’apôtre saint Pierre avec ses prérogatives ? lorsque nous voyons constamment l’Église déférer aux sentences doctrinales du Pontife romain, sans craindre d’exposer, par une soumission imprudente ou prématurée, la foi qui est le premier des biens ? lorsque nous voyons le sentiment contraire à l’infaillibilité du Pape signalé aux fidèles comme une croyance suspecte et dont il faut se garder, si l’on veut conserver toutes les délicatesses de l’orthodoxie ?

    N’estil pas temps que l’Église, interprète des Écritures, dispense aux chrétiens une lumière complète sur les passages de saint Matthieu, de saint Luc et de saint Jean, dont quelquesuns veulent diminuer la portée, tandis que le sentiment général des fidèles les explique dans l’acception la plus étendue ? Fautil laisser subsister jusqu’à la fin des siècles ces subterfuges mesquins, ces distinctions puériles du Siége et de la personne, de l’infaillibilité et de l’indéfectibilité, au moyen desquelles des docteurs isolés ont cherché à rapetisser ce que Dieu a fait si grand et si simple ? Faut il ménager aux hérésies qui se produisent dans les intervalles d’un Concile à l’autre et que Rome a frappées, la ressource scandaleuse de l’appel au futur Concile ? Fautil laisser croire que le fondateur de l’Église n’a pas su lui fournir un moyen expéditif, permanent et assuré, de discerner la vérité de l’erreur ?

    Tant que la sentence qui fera passer la doctrine de l’infaillibilité du Pape, de l’état de conclusion théologique évidente à celui de dogme catholique, n’aura pas été rendue, à quoi pourront servir tous ces grands mots que l’on accumule pour désigner le successeur de saint Pierre, et qui font croire aux gens distraits ou légers que ceux qui parlent ainsi professent une doctrine franche ? Placez dans votre langage si haut qu’il vous plaira la Chaire de saint Pierre ; mais laissez nous ensuite vous demander si les jugements doctrinaux qui en émanent sont en euxmêmes irréformables. Le peuple chrétien veut un véritable Vicaire de JésusChrist, un Docteur de tous les chrétiens, dont la sentence termine tout, qui juge tout et qui ne soit jugé par personne. C’est celuilà qu’il trouve dans l’Évangile, celuilà que lui intiment les Décrets des Conciles œcuméniques de Lyon et de Florence. A quoi servent les formules pompeuses et les protestations, si par vos systèmes auxquels ont applaudi tous les ennemis de l’Église, vous réduisez cette divine monarchie, cette pleine Principauté à n’être plus qu’un instrument aux mains de ce que vous appelez le corps souverain ? Ainsi, au XVlle siècle, PortRoyal exaltait le divin mystère de l’Eucharistie, publiait avec éclat la Perpétuité de la foi sur ce dogme contre les calvinistes , et par les théories captieuses du livre de la fréquente communion, arrivait à rendre inutile aux hommes le chef-d’œuvre de l’amour et de la puissance du Rédempteur.

    Ils méritent d’être enfin écoutés ces Pères de l’Église qui ont tant célébré la foi romaine comme inviolable, cette nuée de témoins qui de siècle en siècle ont protesté de l’immortalité de Pierre sur la Chaire apostolique ; et cette phalange des docteurs de l’École, patients et laborieux scrutateurs de nos dogmes qui ont proclamé l’infaillibilité du Pontife suprême comme la conclusion dernière de leurs investigations, et ces innombrables évêques se succédant de siècle en siècle sur leurs siéges, transmettant respectueusement à leurs peuples les oracles de la Chaire apostolique, à mesure qu’ils en émanent, professant de discours et de conduite, avec les prélats français de 1653, que a les jugements du Pontife romain en matière de foi, jouissent d’une autorité divine autant que souveraine par  » toute l’Église 89 .  » Certes, c’est bien aujourd’hui, en présence de ces augustes assises qui vont se tenir près de la Confession de saint Pierre que les fidèles de l’Église, au souvenir des maux qu’ont enfantés les théories d’un Pierre d’Ailly et d’un Gerson, ont le droit de répéter en toute confiance ces fortes paroles de saint Augustin :  » En face de tant de milliers d’évêques auxquels, dans le monde entier, cette erreur a déplu, faudraitil compter pour quelque chose l’autorité de cinquante ou de soixantedix 90  ?

    Mgr d’Orléans voudrait comprimer cet élan. Il rêve un Concile œcuménique qui ne sera point encouragé du dehors par la voix du peuple chrétien, suppliant ses évêques de ne pas épargner l’erreur. Il se scandalise .de l’ardeur des instances et de la simplicité des vœux, et bien qu’il affirme ne prendre aucun parti dans la question de l’infaillibilité du Pontife romain, la discussion l’entraîne plus loin qu’il ne voudrait aller, et il donne assez à comprendre que cette croyance n’a pas, pour le moment du moins, son entière sympathie. Toutefois, ainsi que le fait observer, avec autant d’autorité que de mesure, Mgr l’archevêque de Malines, après un tel éclat contre l’opportunité d’une définition dont on peut dire scientifiquement qu’elle est arrivée à sa maturité, et qu’elle est attendue de toutes parts, il devient bien difficile que cette définition n’ait pas lieu.

    Il ne faut pas se le dissimuler, l’Église catholique tout entière et son autorité sont en compromis dans cette grave question. Mgr d’Orléans ne peut disconvenir que, dans tous les siècles, les décisions doctrinales du Saint Siége ont été acceptées immédiatement comme terminant sans appel les controverses sur la foi. D’où venait cette soumission universelle, sinon d’une conviction intime de l’infaillibilité du Pontife romain ? Si cette prérogative n’existe pas dans le successeur de saint Pierre ; la foi de l’Élise a donc couru les plus grands risques, sans que celleci s’en soit doutée ? quel catholique pourrait l’admettre ? Que demandeton à l’Église dans le Concile, si ce n’est de s’affirmer ellemême, en proclamant le motif de sa conduite durant tant de siècles ? Longtemps sa pratique a suffi, parce qu’en elle, dans les choses divines, le fait vaut le droit, ainsi que nous avons déjà eu l’occasion de le rappeler. Dans sa condescendance, elle a toléré d’abord que l’on discutât la question spéculativement ; bientôt elle a restreint d’autorité le champ de la discussion ; et pendant que la controverse était la plus animée elle procédait, en plein XVlle et XVllle siècles, contre les erreurs du temps au moyen des sentences papales qui appliquaient à ces doctrines la note d’Hérésie. Depuis, les raisons toutes politiques au fond, qui surexcitaient ces débats se sont dissoutes, la théologie a été laissée à sa liberté dans l’unique pays où vivaient ces oppositions, et où l’instinct catholique se relevait souvent pour les repousser. La paix règne, et après tant de luttes, la France comme les autres nations catholiques aspire à confesser sans restriction le privilège de Pierre. Si quelques particuliers protestent encore, on sait que leur cœur est avant tout catholique, et que jamais une résistance de leur part ne s’élèverait contre la voix du Concile commandant la soumission de la foi sur cet article comme sur tout autre.

    Mais quelles seraient les conséquences de l’abandon d’une question dont tant d’arguments et de faits ont préparé la solution solennelle pour nos jours ? Qui ne voit qu’elles iraient à démentir le sentiment de tant de Pères de l’Église, de tant de docteurs de l’École ; bien plus, à infirmer la conduite de l’Église qui a si clairement mis en pratique la conviction qu’elle ressent de l’in errance de celui qui est pour elle le Vicaire de JésusChrist. Non, le Pape a trop été réputé infaillible pour qu’il ne le soit pas ; la sainteté, le génie, la voix du peuple, l’autorité des pasteurs, l’ont trop reconnu tel, pour qu’il n’ait pas ce don ; et s’il en est ainsi, reculer lorsqu’il s’agit de proclamer hautement ce que Dieu a fait, ce dont l’Église a vécu et vivra jusqu’à la fin, serait un immense malheur.

    Mgr d’Orléans voit dans la définition de l’infaillibilité du Pape une barrière à la réunion des Orientaux avec l’Église romaine ; c’est se faire une complète illusion. Le patriarche schismatique du Phanar, pour opérer sa rentrée dans l’Église catholique, n’en est pas à attendre que l’on définisse ou que l’on ne définisse pas l’in errance du Pontife de Rome au Concile du Vatican. Il est probable qu’avant d’en venir à cet article, on ne s’est pas assuré encore qu’il admette dans l’Évêque de Rome la Principauté d’honneur et de juridiction sur toute l’Église. Que l’on s’informe donc d’abord si, lui et ses collègues d’Alexandrie, d’Antioche et de Jérusalem, sont disposés à signer l’accord conclu entre les deux Églises à Lyon et à Florence. S’il en est ainsi, ayons confiance. Après avoir reconnu que les questions qui s’élèvent sur la foi doivent être définies par le jugement de l’Église de Rome, et que le Pontife romain est le Docteur de tous les chrétiens, il reste peu de doute qu’ils ne se rendent aussi sur la conséquence logique qui résulte des décrets de ces deux Conciles. Ce n’est donc point l’infaillibilité du Pape, mais bien la suprématie du Pape, jointe à diverses raisons, politiques et autres, qui les retient hors de l’Église.

    Fautil que le concile s’abstienne de la définition pour ne pas entraver le retour des protestants à l’Église ? Mgr d’Orléans, le pense. Ainsi, d’un côté, les communions dissidentes de l’Orient, de l’autre les sectateurs de la réforme du XVle siècle : voilà les obstacles à la liberté du langage de l’Église. Pour ménager ses adversaires, il faudra qu’elle se taise, qu’elle arrête sur ses lèvres la bonne parole qui allait éclater 91  ! La voilà enchaînée, cette infaillibilité enseignante dont elle avait été divinement douée pour ses enfants ! Quelques voix firent entendre ce langage à la veille de la définition de l’Immaculée Conception ; Rome s’en estelle émue ? Certes, quand on se rappelle avec quel enthousiasme l’Église entière acclama l’oracle apostolique, on peut mesurer quelle immense perte, au ,point de vue de la glorification de Dieu et de l’avantage du peuple fidèle, eût résulté d’un silence qui assurément n’aurait pas été payé de retour du côté des hérétiques.

    Mgr d’Orléans se prévaut de ce fait que, dans le Concile de Trente, plusieurs points de doctrine furent vivement agités, et que la définition n’en fut pas rendue, par exemple sur la nature du devoir de la résidence pour les pasteurs à charge d’âmes. La solution était vivement poussée de part et d’autre, moins à raison de la question ellemême que pour les conséquences très étendues qu’aurait entraînées la définition. On se désista, après d’immenses débats, pour le bien de la paix ; mais qu’il soit permis défaire observer à Mgr d’Orléans que nul ne prétend que toute question posée dans le Concile doive nécessairement être résolue par une définition. La majorité des Pères, avec l’aide de l’Esprit Saint, en décide : il en a été ainsi dans tous les conciles.

    Mais les questions auxquelles fait allusion le Prélat étaient des questions entre catholiques. Quant aux rapports que les décisions de Trente devaient avoir les doctrines hérétiques, en déterminant la foi sur les points qu’il avait à trancher dans le vif, il semble que ce n’est pas ici le cas de rappeler la conduite de cette sainte assemblée, si l’on tient à soutenir qu’une définition n’est opportune que lorsqu’elle ne repousse pas les dissidents. Cette question d’opportunité à joué un assez grand rôle dans l’histoire du Concile de Trente à son début sous Paul Ill, et à sa reprise sous Jules IlI et Pie IV, pour que l’on reconnaisse qu’elle n’est pas nouvelle. A cette époque aussi, il ne manquait pas de voix pour crier aux Pères du concile :  » Réformez l’Église, faites  » des décrets de discipline ; mais n’avancez que le moins  » possible sur le dogme. Autrement, vous pousserez  » les protestants à tous les excès, en leur faisant sentir  » que la porte de l’Église est désormais fermée pour  » eux.  » Et qui tenait ce langage au concile ? Les princes demeurés catholiques, CharlesQuint en tête, faisant valoir par leurs ambassadeurs de fortes raisons d’État que l’on entremêlait d’éloquentes recommandations sur la charité. Les Pères. apprécièrent ces conseils de haute politique, et la réponse qu’ils y firent fut de se livrer immédiatement à l’étude et à la définition des questions de dogme soulevées par les hérétiques, tout en s’occupant secondairement de la réforme de la discipline.

    Après avoir rendu le Décret sur le Canon des Écritures, Décret qui sur un point capital séparait pour jamais de l’Église catholique les réformateurs, le Concile abordait la redoutable question de la Justification, sur laquelle plus d’un évêque, plus d’un cardinal à cette époque, nourrissaient des idées qui devaient recevoir une rude atteinte dans les Décrets de la vie Session. L’intérêt de la vérité, est la première des opportunités pour un Concile ; l’histoire de tous ceux qui se sont tenus est là pour le démontrer 92 . On va s’inquiéter de ce que penseront les hérétiques si le Pape qu’ils ne reconnaissent pas est déclaré infaillible, et l’on ne songe pas à se demander ce qu’ils diront si le Concile hésite à proclamer l’infaillibilité d’un tribunal que l’Église, dans la pratique, n’a jamais cessé de considérer comme inaccessible à l’erreur. Il semble que tant qu’à consulter pour la première fois les hérétiques sur la convenance d’une décision doctrinale, il serait à propos de choisir un sujet dans lequel la responsabilité de l’Église ne se trouvât pas déjà engagée. Au reste, on peut s’en rapporter en cette matière au jugement de Mgr l’archevêque de Westminster. Personne mieux que l’illustre prélat n’est à portée d’apprécier l’effet que produirait sur les protestants la définition de l’infaillibilité du Pape, et on sait assez qu’il est loin d’en concevoir des inquiétudes.

    Un autre obstacle à la définition est, selon Mgr d’Orléans, la répulsion qu’éprouveraient les gouvernements hérétiques et ceux même qui commandent à des nations catholiques, en apprenant que le Pape est désormais déclaré infaillible dans son enseignement. La raison qu’en donne l’éloquent Prélat est que plus d’une fois les Papes ont, en vertu de leur pouvoir spirituel, disposé des couronnes et des États, et que naturellement une telle manière d’agir est faite pour inspirer de la répulsion. La réponse à ce scrupule est aisée. Il s’agit tout simplement de prier Mgr d’Orléans de regarder si c’est avant ou après la définition de leur infaillibilité, que les Papes ont agi de cette manière. Or, il est notoire que les faits dont il s’agit sont antérieurs à cette définition qui n’a pas encore été portée. On ne saurait donc en faire sortir une raison d’inopportunité contre une déclaration que donnerait le Concile du Vatican en faveur de l’infaillibilité du Pape.

    En outre, l’argument dépasserait les intentions de Mgr d’Orléans ; car les Conciles œcuméniques euxmêmes dont l’infaillibilité n’est pas en cause, ont, tout aussi bien que les Papes, disposé des droit temporels des gouvernements par des Décrets insérés dans leurs Actes. A Constance même et à Bâle, on ne s’en est pas gêné. Mgr d’Orléans, en cherchant à compromettre visàvis des gouvernements la définition future, n’a pas vu qu’il allait à rendre suspecte auprès d’eux la tenue même du Concile œcuménique.

    Entrant plus avant dans le fond de la question, le prélat se demande à luimême, au nom des gouvernements : Qui donc empêchera un nouveau Pape de définir que le Vicaire de JésusChrist a un pouvoir direct sur le temporel des princes 93  ? Mgr d’Orléans veutil me permettre de lui demander ce qu’il y aurait à faire dans le cas où un Concile œcuménique viendrait à prononcer cette même définition ! Le Concile infaillible, le Pape reconnu infaillible, se trouvent exactement dans les mêmes conditions. Si une telle décision par le Concile est impossible, comment par le Pape deviendraitelle possible ? L’infaillibilité dans l’un comme dans l’autre procédant d’une source identique, c’estàdire de l’assistance du SaintEsprit, on doit donc être en parfait repos sur les définitions que l’un ou l’autre viendrait à rendre. Ces définitions ne pourraient avoir pour objet que la vérité révélée, nous en sommes assurés à l’avance 94 .

    Ajoutons qu’il n’est pas sérieux de prendre en considération les malentendus de l’ignorance et de la mauvaise foi. D’abord, ainsi que je viens de le dire, c’est dans le passé qu’ont été rendues les sentences papales de déposition des princes ; la question présente n’y a donc aucun rapport. En second lieu, la déposition d’un prince par le Pape, j’ajouterai par le Concile, n’est ni un dogme, ni un fait dogmatique ; l’infaillibilité du Pape ou de Concile n’y est engagée en rien. Il n’est pas question, j’imagine, de définir dans le prochain Concile le pouvoir de l’Église, Pape ou Concile, sur le temporel des souverains ; et ce pouvoir y serait il, par impossible, l’objet d’une définition dogmatique, son exercice n’aurait aucun rapport avec l’infaillibilité du Pape ou du Concile dans l’enseignement doctrinal. Le pouvoir de remettre ou de retenir les péchés que la foi reconnaît chez le prêtre dans l’administration du sacrement de Pénitence, n’implique pas la légitimité de toutes les sentences que celuici prononce. Son autorité est divine ; mais dans l’exercice, il peut user bien ou mal à propos du droit incontestable qu’il a de lier ou de délier.

    Laissons donc d’abord de côté les préjugés irréfléchis et passionnés, qu’auraient pu concevoir les gouvernements dont la constitution est fondée sur l’hérésie théorique et pratique. La dignité du Concile ne permet pas de supposer qu’il prenne pour règle leurs désirs ou leurs répugnances. Quant aux gouvernements catholiques, je veux dire fondés sur le droit chrétien, tels qu’il en existait à l’époque du Concile de Trente, je viens de rappeler comment cette sainte assemblée jugea ne devoir tenir aucun compte ni des instances ni des menaces par lesquelles les souverains demeurés fidèles voulaient l’obliger à se taire sur la foi, et à se livrer exclusivement à la réforme de la discipline. S’il s’agit de gouvernements préposés aujourd’hui à des populations catholiques de fait, mais régies par des constitutions en dehors du droit chrétien, les Décrets du Concile œcuménique ne s’imposeront pas moins à la conscience des fidèles ; mais ces gouvernements n’étant plus obligés à les accepter et à les faire reconnaître comme loi du pays, de quel droit se préoccuperaientils de leur objet et de leur teneur ? Dans ces pays, l’alliance de l’Église et de l’État existe toujours dans les relations réciproques de l’extérieur ; mais l’État n’y gère plus les fonctions d’Évêque du dehors. Il comprend cette situation nouvelle, et il a senti que la présence de ses ambassadeurs au Concile serait aujourd’hui une anomalie. Quel ombrage d’ailleurs pourraitil prendre, si le Concile définit que saint Pierre enseigne la foi avec infaillibilité par la bouche de son successeur ? La parole infaillible du successeur de saint Pierre parcourra toujours le monde, et nulle puissance n’a jamais pu l’enchaîner. Toute mesure tentante à cela aujourd’hui serait vaine, et retomberait sur ses auteurs. N’avonsnous pas plutôt lieu d’espérer que le magnifique spectacle qu’offrira le Concile par son ensemble d’ordre, de subordination et de liberté, sera une leçon utile pour les ,gouvernements et pour les nations, qu’il sera le type d’un idéal dont les sociétés modernes ont perdu la trace, le gage de bénédictions célestes qui produiront un apaisement progressif chez les peuples. Le Concile recueillera, qu’on n’en doute pas, le respect du monde entier ; et si ses décisions contrarient quelques préjugés, la majesté qui l’entourera, en ces jours où toute majesté s’efface, lui assure d’avance une considération qui sera salutaire au genre humain :

    Mgr d’Orléans exprime aussi la crainte que la définition de l’infaillibilité papale n’enlève à l’Épiscopat quelque chose de sa dignité. Il semble qu’une telle crainte ne saurait être fondée ; car si le Concile définit, sa définition ne pourra être que la vérité et la vérité révélée. Comment la vérité seraitelle contraire au droit de qui que ce soit ? Mgr d’Orléans pense que, si la définition est rendue, les évêques ne seront plus les juges de la foi. C’est oublier que la décision, au cas où elle aurait lieu, proviendrait du jugement. même des évêques jugeant avec le souverain Pontife, et jugeant par là même infailliblement. Y atil quelque chose de ,plus grand ? Mais si Mgr d’Orléans veut dire que, lorsqu’une constitution dogmatique aura été rendue par le Pape ex Cathedra, les évêques ne pourront plus la juger, on lui répondra qu’ils n’ont jamais en ce pouvoir ; et c’est pour cela même que la définition de l’infaillibilité du Pape présente si peu de difficulté. Elle consacrerait tout simplement la pratique de l’Église. Saint Augustin ayant reçu les Lettres de saint Innocent, ne se mit pas en devoir de les juger ; il se contenta de s’écrier :  » La cause est finie.  » Que si Mgr d’Orléans veut entendre la chose dans le sens de la lettre du cardinal de Noailles, des six archevêques et des cinq évêques à Clément Xl, en 1710 ; c’estàdire qu’ayant reconnu qu’il n’a pas le droit d’examiner la décision du Pape pour s’en rendre le juge, il veut seulement y confronter les sentiments qu’il a sur la foi, alors, la définition de l’infaillibilité ne saurait lui causer aucun préjudice ; tout se conciliera de soimême.

    Venons maintenant aux fidèles dont parle aussi Mgr d’Orléans, et dont il plaint le sort si la définition est rendue. Ce sont des fidèles qui veulent bien admettre les jugements de l’Église quand ils sont portés par le Pape avec l’adhésion des évêques ; mais qui seraient choqués si on leur enseignait que le Pape portant seul le jugement, la cause doit être finie. A leurs yeux ce serait quelque chose d’extraordinaire, d’anormal, un miracle perpétuel, et bien autre que celui de l’infaillibilité de l’Église. Je ne sais trop de quelle espèce de fidèles parle ici Mgr d’Orléans ; mais à coup sûr il manque quelque chose à leur instruction. On a oublié de leur enseigner que Notre Seigneur a prié pour la foi personnelle de saint Pierre, afin qu’elle ne défaillit pas. Ils ignorent que Pierre vit et parle dans son successeur, en qui il est le Docteur de tons les chrétiens. Ils ne savent pas qu’un Concile œcuménique, tenu en. France pourtant, a enseigné que s’il s’élève des questions sur la foi, c’est par le jugement de l’Église de Rome qu’elles doivent être tranchées. Ne sembletil pas qu’au lieu de donner leur ignorance pour règle à un Concile dans ce qu’il doit faire ou ne pas faire, il serait charitable de les redresser et de les instruire. Si on leur avait inculqué seulement la maxime de saint Irénée, évêque dans les Gaules au deuxième siècle, que tous les fidèles, en tous lieux, doivent adhérer à la tradition doctrinale de l’Église de Rome à cause de sa puissante Principauté, ils n’auraient qu’un désir, celui de connaître cette tradition doctrinale, afin de s’y conformer.

    Heureusement l’Église a d’autres fidèles que ceux là, et on sera à même d’en juger si le Concile inscrit l’infaillibilité du Pape parmi les dogmes dont la croyance explicite est obligatoire.

    Mgr d’Orléans dit encore : l’adhésion du corps enseignant pouvant n’entrer pour rien dans ce qui est de l’essence du jugement doctrinal, comment les fidèles comprendrontils que ce corps enseignant enseigne 95  ? Par la plus simple des raisons. Il leur suffira de ne pas confondre l’idée de jugement avec l’idée d’enseignement, et tout sera dit. L’Église enseignante n’a plus à juger les vérités déjà définies ; elle les .enseigne cependant, et c’est pour cela qu’elle est appelée enseignante. Un jugement est porté par l’Église enseignante, dans le Concile, le Pape en tête ; il n’y a qu’un seul et même jugement, et la question est résolue. C’est alors à l’Église enseignante et non pas au corps enseignant, puisque l’Église enseignante n’est pas divisible, de dispenser la doctrine au peuple fidèle. Si c’est Pierre qui, du haut de sa Chaire romaine, prononce une décision dans son infaillibilité active, l’épiscopat y adhère avec soumission dans son infaillibilité passive, et la vérité définie devient l’objet de l’enseignement universel.

    Mais, dit Mgr d’Orléans, avec l’infaillibilité personnelle du Pape sans le concours des Évêques, aux yeux des fidèles, les Évêques ne semblent plus des voix dans l’Église, mais de simples échos 96 . J’avoue que j’ai de la peine à comprendre la différence d’une voix et d’un écho dans l’Église. Qu’estce que l’Église enseignante, si ce n’est l’écho de la parole de JésusChrist ? Qu’estce que le Pape du haut de sa Chaire, sinon l’écho de cette divine parole ? Bien plus, le Seigneur ne nous ditil pas que l’Esprit Saint lui même, l’âme de l’Église,  » lorsqu’il sera venu et qu’il  » enseignera toute vérité, ne parlera pas de luimême, mais qu’il prononcera ce qu’il a entendez 97  ? Si donc les fidèles au nom desquels parle Mgr d’Orléans ne veulent pas que les évêques soient des échos, mais des voix, c’est qu’ils attendent d’eux quelque chose venant de leur fond. Or, nous venons de voir que l’Esprit Saint luimême ne fait que répéter ce qu’il a entendu dans le concert ineffable des trois divines personnes. Ce qui étonne ces bons fidèles, c’est donc d’ouïr leur évêque répéter simplement ce que le Pape aura enseigné ; mais lorsque Pierre dit à JésusChrist : Vous êtes le Christ Fils du Dieu vivant, les apôtres avaientils mieux à faire que de répéter ce que venait de dire Simon, fils de Jean ? Car enfin, suivant le témoignage du Sauveur luimême,  » ce n’était ni la chair  » ni le sang qui avait dicté la réponse de Pierre, mais le Père céleste qui la lui avait suggérée 98 . Or, si l’in errance du Pontife romain est décrétée par le Concile, si la confiance que l’Église a toujours eue d’entendre cette même parole de Pierre dans le Pontife romain, vient à être formulée en dogme, je me demande en quoi les fidèles de Mgr d’Orléans pourront être blessés de voir leur évêque servir d’écho à Pierre, lorsque Pierre lui même n’est que l’écho de l’Esprit Saint répétant la vérité qui est au sein du Père 99  ?

    Mgr d’Orléans insiste :  » Les fidèles, ditil, au lieu  » d’entendre dans une décision doctrinale plusieurs témoins, n’en entendront qu’un seul. Ce témoin, il est vrai, est le témoin principal ; mais les fidèles jusqu’ici n’ont pas cru que le Pape fût dans l’Église le  » seul témoin 100 .  » On peut répondre à cela que les fidèles dont parle Mgr d’Orléans n’ont pas tort ; il y a dans l’Église plusieurs témoins ; mais il faudrait convenir en même temps que lorsque la Cause est finie, il n’est plus besoin de témoignage. Si elle se juge en Concile présidé par le Pape, le témoignage rendu par les évêques en leur propre nom et au nom de leurs Églises, s’unit au témoignage du Pontife romain qui parle au nom de Pierre et au nom de l’Église Mère et Maîtresse, et ces divers témoignages. forment la base de la définition unique rendue au nom du Pape avec l’approbation du sacré Concile. Si c’est le Pontife qui prononce en vertu de son infaillibilité personnelle, comme saint Pierre parla dans les environs de Césarée de Philippe, le témoignage de toutes les Églises est dans le sien, parce que l’Esprit qui anime le corps tout entier l’assiste et le conduit.

    Tout cela semblera peutêtre un peu mystique aux fidèles de Mgr d’Orléans qui ont une certaine pointe de naturalisme ; mais il est ainsi. Touchez la tête de l’Église, touchez ses membres, partout vous rencontrerez une même vie. Delà vient que le témoignage du Pontife romain définissant exprime la foi de toutes les Églises, en même temps que celle de l’Église de Rome. C’est ce que rend admirablement le passage de saint Augustin que j’ai allégué cidessus : Que pouvait répondre le bienheureux Innocent, ditil à Julien, sinon la doctrine que de toute antiquité le Siège apostolique, l’Église romaine, professe sans interruption avec les autres Églises 101  ? Le Pape, hors du Concile, remplit l’office de Pierre ; mais Pierre, chef de l’Église, n’est point isolé de l’Église ; non qu’il reçoive d’elle la grâce de vérité ; mais le même Esprit qui anime tout le corps influe sur les membres comme membres Sous son influence, Pierre n’enseignera pas une autre vérité que celle qui réside dans le corps de l’Église, et les membres principaux de l’Église, c’est à dire les évêques, sauf l’infidélité toujours possible de quelquesuns, adhéreront par l’action du même Esprit à la sentence du chef.

    C’est ainsi que la définition est rendue, ainsi qu’elle devient commune à tout le corps enseignant qui s’y unit par la soumission, et non par un jugement indépendant qui, s’il était possible, serait contraire à l’unité du corps. Cette comparaison de l’unité de l’Église avec celle du corps humain est exacte et fait partie du dépôt de la révélation, nous ayant été donnée par saint Paul, et ayant été mille fois commentée avec éloquence et profondeur parles Pères, surtout par saint, Augustin. En suivant cette comparaison, on se rend compte qu’il est des occasions où le corps tout entier s’unit avec la tête dans une même action, et d’autres occasions où la tête ellemême intime sa volonté aux membres, et ceuxci obéissent, si la vie est en eux ; l’application à l’Église est aisée à faire.

    Le point de vue humain ou mondain appliqué aux choses divines est fatal. Que l’on considère les deux ordres, naturel et surnaturel, on en saisira aisément la relation ; le premier étant destiné par le Créateur à se transformer dans le second, dont il est même souvent la figure. Mais il en est tout autrement lorsque les hommes s’étant faussé l’esprit dans mille combinaisons orgueilleuses ou futiles, se créent un type qu’ils prennent au sérieux ; le libéralisme, par exemple, ou encore ce qu’ils appellent le progrès ; lorsque, disje, ils ont la simplicité ou, si l’on veut, la fatuité de vouloir rapprocher du christianisme ces tristes produits, rêvant des alliances impossibles, et allant, sans s’en apercevoir, jusqu’à exposer à un même naufrage et la logique et la foi. Ainsi ce sera pour eux une conquête, de ne plus considérer le pouvoir politique dans la société humaine que comme émanant de bas en haut, de ne plus reconnaître l’autorité monarchique qu’à la condition d’une représentation qui la réduira à l’impuissance dans le bien comme dans le mal, de placer la perfection sociale dans l’extinction du principe d’obéissance, en faisant participer chaque individu à la souveraineté.

    Or, voici ce qui arrive. Des hommes saturés de ces idées au point même de ne pas s’apercevoir que l’expérience leur donne le démenti lie plus solennel, oublient de s’en déprendre quand ils se .trouvent en face de la divine constitution de l’Église. Ils veulent bien de la Papauté ; mais à la condition que son pouvoir sera balancé par celui de l’Épiscopat. .Ils veulent bien que le Pape prononce des décrets de foi, ruais .à la condition que ces décrets .seront contrôlés parles évêques ayant d’avoir force légale. Ils acceptent un chef de l’Église ; mais comme pouvoir exécutif, puisqu’il ne doit plus y en avoir d’autre. Ceuxlà naturellement entendant parler de l’infaillibilité personnelle du Pape, ne manquent pas de s’écrier : C’en est donc fait du principe représentatif dans l’Église ! comme s’ils avaient révélation que leurs idées en politique sont le type éternel dont le Sauveur luimême n’aurait pu s’écarter.

    Au reste, on est à même de constater par leurs propres expressions la pensée de ces fidèles que Mgr d’Orléans protégé. Parlant de la période de temps qui s’est écoulée depuis le Concile de Trente, et durant laquelle les souverains Pontifes ont décidé les questions de foi, comme ils l’out fait dans tous les temps, ainsi qu’on l’a vu plus haut, voici comment ils s’expriment :  » A exercer ainsi toute seule la plus haute des prérogatives dont JésusChrist ait investi son église la Papauté absorbait, à elle seule aussi, tout le crédit et tout l’ascendant que perdait l’épiscopat. La pondération des pouvoirs, établie par le droit divin dans l’Église, se trouvait intervertie par le seul fait que les évêques cessant d’être les associés du Pape dans le jugement de la foi, se trouvaient réduits au rôle d’interprètes de la pensée d’un supérieur, souvent de simples organes de transmission. Cette voix du premier pasteur, seule retentissante au milieu du silence de l’Église, et celle des évêques ne s’élevant que pour lui faire ÉCHO, quoi de plus propre à accréditer dans l’esprit des simples la très fausse opinion que dans la Papauté seule réside l’Église entière. Quoi de mieux fait pour altérer à leurs yeux le caractère original et grandiose imprimé par JésusChrist à la monarchie qu’il a fondée : monarchie qui est un corps vivant, où la tête reçoit des membres autant de vie qu’elle leur en envoie, etc. 102 .

    Le naturalisme a tellement gâté certains esprits, que ceux qui ont écrit ces pages l’ont fait sans se douter qu’ils allaient à l’encontre de la foi catholique. De telles échappées sont utiles cependant pour ouvrir une vue sur les ravages secrets que fait l’erreur sous le vague de la croyance et l’égide de la bonne foi. A ces hommes de talent et de conviction, il ne manque que de s’être donné la peine d’étudier ce dont ils parlent. Avec leurs utopies politiques ; ils se croient maîtres de toutes les questions, y compris la question divine. Les voilà donc occupés à créer l’Église a priori. Ils conviennent ; que l’œuvre de JésusChrist est originale et grandiose ; voyons comment ils justifient leur appréciation. C’est, disentils, une monarchie qui. est un corps vivant. Assurément, c’est la première fois qu’il a été dit qu’une monarchie est un corps. Je ne sais si l’on peut affirmer qu’une telle monarchie serait grandiose mais on ne peut disconvenir qu’elle ne fût assez originale ; car pour la concevoir, on est réduit à abjurer toute idée reçue en ce qui constitue le monarque et le corps politique. Mais le plus triste encore , c’est qu’une telle utopie est contraire à la foi. Confondre dans l’Église la tête avec le corps, la Papauté avec l’Épiscopat, c’est renverser la prérogative romaine, la principauté personnelle du Pape, qui consiste dans la plénitude de puissance sur le corps tout entier. Telle est la foi des Conciles œcuméniques de Lyon et de Florence.

    De même, prétendre que, dans l’Élise la tête reçoit des membres autant de vie qu’elle leur en envoie c’est pareillement détruire les notions catholiques. La vie qui consiste dans la foi est produite par l’Esprit Saint, en vertu des promesses de JésusChrist, moyennant l’action du chef sur les membres , afin qu’il y ait unité dans l’Église. Les membres jouissent de cette vie de la foi, à la condition de se tenir unis au chef, mais ils ne la produisent pas en lui. Le décret de Florence enseigne que le Pape est le Docteur de tous les chrétiens sans exception ; il est contre la foi de dire que les chrétiens, même les évêques, sont .les docteurs du Pape.

    Ontils donc réfléchi sérieusement, ces écrivains qui veulent être catholiques, et qui nous disent que la Papauté définissant la foi sans le concours du Concile, absorbait tout le crédit et tout l’ascendant que perdait l’épiscopat a Comment peuventils ignorer, eux aussi qui savent tant de choses, que le deuxième Concile de Lyon enseigné dans sa profession de foi que  » s’il  » s’élève des controverses sur la doctrine, c’est par le jugement du Siége apostolique qu’elles doivent être  » définies ?  » Apparemment que JésusChrist l’a entendu ainsi, lorsqu’il a fondé son Église ; à moins que le Correspondant n’aime mieux dire que le Concile de Lyon s’est trompé, et que l’Église se trompe depuis six siècles dans la soumission qu’elle lui rend. A entendre parier ainsi de l’absorption du crédit et de l’ascendant de l’épiscopat par le Pape, on dirait que ces Messieurs se trompent d’adresse, et qu’ils croient argumenter avec les ministres de Napoléon Ill contre les inconvénients du gouvernement personnel.

    Il eût donc fallu, pour leur plaire, que les Papes, durant les trois premiers siècles, dans les intervalles des Conciles généraux et durant la période qui s’est écoulée depuis le Concile de Trente, se fussent abstenus de définir la foi contre les hérétiques, ou qu’après avoir rendu leur définition, ils l’eussent envoyée cachetée à tous les évêques du monde, avec prière de la retourner après l’avoir confirmée, Grâce à ce moyen, les éloquents rédacteurs auraient trouvé que le crédit et l’ascendant de l’épiscopat n’étaient pas absorbés. Ce beau système a trois inconvénients. D’abord, il a celui de n’avoir jamais été employé dans l’Élise depuis dix huit siècles. En second lieu , il est peu expéditif, convenons en, pour l’extirpation des hérésies ; et d’autant moins que les réponses pourraient bien n’être pas toujours satisfaisantes ou suffisamment claires. En troisième lieu, ce système si tant est qu’il relevât l’épiscopat, aurait l’inconvénient d’annuler la Papauté, sur laquelle cependant JésusChrist a bâti son Église. Tout évêque, en effet, serait bon pour servir de centre à ce concile épistolaire.

    Grâce à Dieu, les choses ne se passent pas ainsi dans l’Église. Hors du Concile, le Pontife romain, dont la foi ne peut défaillir, ayant parlé du haut de sa Chaire, des évêques tels que celui d’Hippone, et tant d’autres dont les témoignages sont cités plus haut, ne se sont point trouvés déshonorés d’être les organes de transmission de la parole apostolique, d’en être les fidèles échos. L’Église est ainsi faite, et nul catholique suffisamment instruit de sa religion ne se persuade pour cela que dans la Papauté seule réside l’Église entière : Quant à la pondération des pouvoirs dans une définition de foi, j’avoue que je. ne conçois pas en quoi elle peut consister ; car enfin de quoi s’agitil dans cette occasion ? d’enseigner infailliblement la vérité révélée. Qu’ont à faire en semblable matière des pouvoirs pondérés ou non, comme s’il s’agissait de faire une loi ou tune constitution ? Il n’y a là qu’une seule chose en question.. JésusChrist atil révélé ceci, ou ne l’atil pas révélé ? Pondérez tant que vous voudrez des pouvoirs, on ne voit pas ce qu’il en résultera pour cette définition qui consiste à déclarer un fait, et à le déclarer d’une manière infaillible. Le SaintEsprit seul opérera la décision ; toute la question est de savoir par qui il parlera.

    Parleratil par les évêques ? Si vous me dites oui, je vous demanderai s’il faut que les évêques soient unanimes. Vous serez bien obligé de me répondre négativement ; car enfin l’histoire. nous apprend que cette unanimité est loin d’avoir existé toujours. Dans le cas de partage, vous demanderaije, de quel côté est la vraie foi ? Il faudra bien que vous me répondiez que c’est du côté où se placera le Pape. Que devient alors votre pondération des pouvoirs ? D’après vousmêmes, le Pape pèse plus que les évêques, si le côté vers lequel il se dirige est nécessairement celui où se trouve le SaintEsprit. Il y a donc dans le Pape un élément qui ne se rencontre pas dans l’épiscopat considéré en dehors de lui. Or, c’est cet élément que nous appelons l’infaillibilité ; mais ne parlez plus de pondération de pouvoirs. Dites avec nous que, en dehors du Concile, l’infaillibilité active est dans le Pape, et l’infaillibilité passive dans l’épiscopat ou la partie de l’épiscopat qui adhérera au jugement du Pape, et ne dites plus que a la tête reçoit des membres autant de vie qu’elle leur en envoie.

    Tout cela est fort loin, j’en conviens, des constitutions politiques humaines ; aussi n’estce pas d’affaires humaines qu’il s’agit ici, mais simplement de connaître la vérité que Dieu a révélée aux hommes. Ce qui importe, c’est qu’on la connaisse, .et quand elle a été déclarée par celui pour lequel JésusChrist a demandé que sa foi ne manque pas, et qu’il a chargé de confirmer ses frères, laisseznous dire : Honneur à ses Frères les Évêques, qui sont dans toute l’Église les organes de transmission de cette voix, qui en sont les échos fidèles ! Laisseznous célébrer l’infaillibilité du Corps qui procède de l’infaillibilité du Chef. Laisseznous glorifier l’Esprit Saint qui, influant à divers degrés, opère cette merveille, où nous voyons l’élément humain transformé arriver au privilège divin de l’infaillibilité.

    Ailleurs les écrivains du Correspondant semblent accepter le mode de définition par le Pape, à raison des circonstances. Au défaut des conciles, disentils et dans l’impossibilité de les réunir, il n’est personne qui conteste que c’est au Pape à porter la parole pour défendre la foi, qui ne peut demeurer sans témoignage : et nul ne conteste non plus que les jugements émanés à ce titre de la Chaire pontificale, infaillibles ou non à leur origine, peuvent acquérir par l’assentiment tacite de l’Église dispersée une vertu qui les élève audessus de toute discussion 103  : On le voit, le parti est pris de ne tenir aucun compte de la profession de foi du Concile de Lyon qui enseigne que les controverses doivent être closes par le jugement du Siège apostolique, jugement qui n’a nul besoin, pour valoir, de l’assentiment tacite ou non de L’Église dispersée. Je continue la citation :  » Ainsi ont  » été condamnés au siècle dernier ; sur la demande de l’Église et même des rois de France, Molinos et Jansénius dans toutes les Nuances de leurs erreurs, et il n’est personne aujourd’hui qui mette en doute la valeur irréfragable des décrets pontificaux qui ont défini, à l’encontre de ces faux docteurs, la vraie nature de l’amour divin et de la grâce sanctifiante 104 . Il est donc bien vrai qu’en fait ; depuis trois cents ans, toutes les questions de foi ont été résolues par le jugement du Souverain Pontife, sans aucun concours préalable de l’épiscopat et de l’Église. Il n’en est aucune qui ait été débattue ailleurs que dans les congrégations romaines 105 . Le Pape était ainsi devenu, nonseulement le juge souverain, mais, en un sens, le juge unique de la foi, parce qu’il était le seul possible 106 .

    On le voit, c’est toujours la même préoccupation, le même préjugé sur la nécessité des conciles. Leur esprit est tellement frappé de l’idée des États généraux, des assemblées délibérantes, qu’ils n’arrivent pas à comprendre que les Conciles n’ont jamais été que des faits et non l’expression d’un droit. Tous cependant sont sortis des circonstances, et sauf le conciliabule de Bâle qui a si tristement fini, pas une de ces assemblées n’a été réunie pour mettre un terme au régime personnel du Pape. Jusqu’en l’an 325, on ne trouve pas même l’idée du Concile œcuménique, et quand elle se présenta, personne dans l’Église ne s’imagina que l’épiscopat rentrait dans des droits que le successeur de saint Pierre avait absorbés jusquelà. Tout cela est nouveau, et ne tient pas devant la vraie science de l’histoire ecclésiastique. Le gouvernement de l’Église par le Pape est la règle, les Conciles sont l’exception. L’utilité des Conciles en leur temps est une chose hors de doute ; leur nécessité, sauf le cas d’un Pape douteux, n’exista jamais.

    Le, Concile, quand il se tient, est la représentation de l’Église ; il est audessus de tout, parce que le Pontife romain y tient la place de JésusChrist dont il est le Vicaire. C’est la vision du cénacle, et l’on comprend le grand Innocent Ill, présidant le Vle Concile de Latran, et débutant dans sa harangue à ses Frères les Évêques, par ces magnifiques paroles du Sauveur à ses frères 107 les apôtres : Desiderio desideravi hoc Pascha manducare vobiscum, antequam moriar 108 . C’est un festin pascal où règnent l’autorité et la liberté, l’unité et la vérité ; en sorte que ceux qui ne se fondent pas avec le Concile s’en écartent d’euxmêmes, ainsi que l’histoire l’a montré, à partir de Nicée. Mais encore une fois, tous les siècles n’ont pas eu cette sublime vue de l’Église rassemblée : JésusChrist qui a établi un Pape, n’a pas institué les Conciles. Quand ils ont lieu’ ils sont la manifestation de l’Église qu’il a établie ; et c’est parce que le Concile est l’Église, qu’il a droit au respect et à la soumission des fidèles. Revenons à l’article du Correspondant. .

    On a vu qu’il y était dit que  » le Pape était devenu  » le juge unique de la foi, parce qu’il était le seul possible.  » L’article continue ainsi :  » Personne ne pouvait s’en plaindre, ni l’accuser d’usurpation. Tous les catholiques devaient s’estimer heureux, au contraire, que dans les épreuves de l’Église, la vérité eût trouvé chez les Papes des défenseurs toujours prêts et toujours à l’œuvre 109 . Certes, si l’on avait besoin de nouveaux arguments en faveur de l’opportunité d’une décision, de telles assertions pourraient bien en servir. Voilà donc des ,catholiques qui en sont venus à penser que le pouvoir de définir dans les questions de foi s’est trouvé dévolu au Pape par la force des circonstances, et ils ont l’incroyable simplicité de nous dire que, durant ce provisoire, il s’en est tiré honorablement. Mais d’où viennentils ces étranges catholiques qui ne savent pas que le Siège apostolique enseigne en permanence dans l’Église, que les Conciles ne suspendent ni son droit ni son devoir pendant leur durée, et qu’ils n’ont de valeur qu’après sa confirmation ?

    Écoutonsles de nouveau.  » Mais encore estil que  » l’autorité dogmatique tout entière avait passé ainsi au siège de Rome et qu’à laisser durer cet état de choses, contre lequel aucune réclamation ne s’élevait, la Papauté, si elle n’eût calculé comme une puissance humaine, que l’intérêt de sa grandeur propre, avait tout à gagner et rien à perdre 110 A entendre un tel langage, il est aisé de voir que les rédacteurs du Correspondant ne quittent pas de la pensée l’ancienne monarchie française et qu’ils la gourmandent en ce moment sur sa négligence à convoquer les États généraux ; mais en transportant à l’Église catholique les appréciations de leur politique profane, ils tombent parfois dans de singulières naïvetés. Il leur échappe de dire, et cela prouve du moins leur bonne foi, qu’aucune réclamation ne s’élevait contre cet état de choses. Estce que l’on ne pourrait leur faire comprendre que cet état de choses est simplement celui que JésusChrist a établi luimême, en affermissant par sa prière divine la foi de Pierre, et en le chargeant de confirmer ses frères ? Cet état de choses, sur dixhuit siècles qu’a duré l’Église jusqu’ici, en a occupé bien plus de dixsept. On se rend donc parfaitement compte qu’il n’ait pas amené de réclamations, si ce n’est l’appel au futur Concile par les opposants à la Bulle Unigenitus. Mais avouons que les compliments au Saint Siége de ce qu’il n’a pas abusé de ce prétendu interim, déposent d’une méprise qui serait par trop répréhensible chez des catholiques, si elle ne s’excusait par l’illusion dans laquelle on les a engagés et maintenus.

    On est donc disposé à chercher en leur faveur des circonstances atténuantes, quand on leur entend tenir un langage comme celuici :  » En déliant luimême les  » lèvres de l’Église universelle ; en restituant de son propre mouvement à l’épiscopat la plus haute, mais la plus oubliée de ses prérogatives, Pie lX a fait voir que s’il n’a rien à craindre de ses frères, il ne veut pas ou ne veut plus d’une grandeur acquise à leur détriment 111 . S’il fallait prendre au sérieux ces paroles imprudentes, on devrait admettre qu’avant la convocation du Concile du Vatican, l’Église universelle avait les lèvres liées ; que le Pape jouissait d’une grandeur acquise au détriment de ses frères ; que Pie lX ne veut pas ou ne veut plus de cette grandeur usurpée. Ainsi les promesses de JésusChrist n’ont pas eu la force d’empêcher l’Église universelle de tomber dans un mutisme forcé contraire à sa divine institution ! L’Esprit Saint n’a pas su remplir sa mission sur la terre ! Telle est la conséquence des assertions de ces écrivains dépaysés et égarés. Et tout cela est débité avec une effrayante bonne foi. N’aton pas raison de dire que ces écrivains parlent sous une impression fatale ? Mais que restetil de la foi dans des intelligences qui admettent sans inquiétude des idées aussi contraires aux plus simples notions sur l’Église ?

    Entendezles encore, dans ce même manifeste de leur Revue, à propos du Concile. Usurpant le rôle de législateurs dans l’Église, ils se permettent de réclamer pour les décisions. du Concile l’unanimité morale des suffrages. De quel droit, je vous le demande ? lorsque les théologiens gallicans euxmêmes enseignent que la majorité des évêques unie au souverain Pontife forme le tribunal infaillible de l’Église, sans qu’il soit besoin de chercher l’unanimité morale ; de quel droit, disje, s’en viennentils, sur la foi de leurs instructeurs, poser des limites à l’infaillibilité doctrinale ? Que n’ontils étudié par euxmêmes ? Bien des réalités .qu’ils ne soupçonnent pas se révéleraient à eux, et ils comprendraient enfin qu’il faut sortir du cercle étroit des idées du publiciste pour arriver à la respectueuse compréhension du fidèle.

    Il est une chose entre autres qu’on aie leur a pas dite ; c’est que l’infaillibilité dans le Concile ne procède ni de la science de celuici ni de la sainteté de celuilà, ni de l’activité d’un troisième. Elle est un don surnaturel du SaintEsprit. A considérer la chose naturellement, ni le Pape, ni le Concile ne sont infaillibles. L’Esprit Saint seul les rend tels, et c’est dans les décrets émanés du Concile que réside cette infaillibilité. Lorsque ces décrets sont rendus, et qu’ils ont été confirmés par le Pape, ils ont toute leur valeur, et nul n’a droit de leur refuser son assentiment. Il n’est plus temps alors de prétexter qu’on n’a pas suffisamment écouté tel ou tel. Tel ou tel n’apportait qu’un élément faillible, et c’est un résultat infaillible qu’il faut à l’Église. Elle sait que ce résultat est obtenu, qu’il est scellé. Elle l’accepte dans sa foi, et marche joyeuse vers l’éternité, avec un rayon de plus à son auréole de vérité. Les hérétiques ont toujours dit que les conciles qui les avaient condamnés n’avaient pas été justes, qu’ils n’avaient pas été libres, qu’ils ,n’avaient pas suffisamment approfondi. L’Église les laisse dire, elle inscrit le nouveau Concile à son rang dans ses fastes, et l’avoue jusqu’à la fin des siècles. Que n’a pas dit Frà Paolo contre le Concile de Trente ? Pallavicini publia victorieusement, mais tardivement, la justification de cette sainte assemblée, et renversa de fond en comble les assertions calomnieuses de l’apostat. En attendant cette apologie triomphante, l’église catholique jouissait en paix des heureux résultats glu Concile de Trente, et s’inquiétait fort peu de ce que disaient et répétaient ses ennemis.

    Je viens de prononcer le nom de Pallavicini ; ceci me ramène au Correspondant. On y cite ce célèbre historien, et l’on en prend sujet d’émettre la plus étrange idée. Voici à quelle occasion. Dans les congrégations préparatoires de la XXllle Session, on fut à même de remarquer le peu d’accord entre les Pères sur la question relative à la source de la juridiction dans l’Église. Pie IV désirant qu’une matière de si haute importance ne fût décidée qu’à la satisfaction de tout le monde, écrivit à ses légats de ne se pas contenter du vote de la majorité sur la question, mais de déclarer que la décision ne serait rendue que sur le vote de l’unanimité des Pères. Cette dérogation aux habitudes conciliaires ne fut appliquée qu’à certaines matières traitées dans la XXllle Session. Elle n’avait d’autre raison d’être que la volonté du Pape. Il n’en avait pas été question dans les vingtdeux premières Sessions ; elle ne fut pas rappelée dans la vingtquatrième ni dans la vingtcinquième et dernière : il y eut même une décision prise contre l’avis d’un tiers des membres du Concile. N’importe ; le Correspondant nous dit avec assurance : Dans ce qui touche aux rapports mutuels du Pape, du concile et des évêques, il y a une jurisprudence établie à Trente ,dont à coup sûr le Vatican ne s’écartera pas 112 .

    On se demande si ces messieurs parlent sérieusement. Une jurisprudence établie ! et cela, parce que le Pape, une fois, dans une dépêche à ses légats, a voulu qu’une question fût décidée à l’unanimité, ou qu’il n’y eût pas de décision. Vraiment, ces gallicans, lorsqu’ils ont besoin du Pape, lui font la partie assez belle. Non ; la conduite discrète de Pie IV dans un incident passager du Concile de Trente, ne constitue pas une jurisprudence établie. En dehors de cet incident, je le répète, la pratique du Concile de Trente luimême, ainsi que celle des Conciles antérieurs, a été tout autre ; et il n’y a aucune raison de penser que les Pontifes romains aient intention de changer l’antique coutume de voter à une forte majorité, contre celle, trop ambitieuse pour la faiblesse humaine, de ne le plus faire qu’à l’unanimité. le n’ajoute plus qu’un mot, c’est au sujet du vote par acclamation. On sait qu’il en a été question dans un article de journal qui fut blâmé, et peutêtre avec quelque raison. Làdessus, le Correspondant s’indigne, et l’on sent que le souverain malheur à ses yeux, serait un Concile qui procéderait par acclamation dans les décisions qu’il rendrait 113 . En bonne théologie pourtant, des décrets émis sur un vote d’acclamation, et confirmés par le Pape,, auraient autant de poids pour la conscience des catholiques, que ceux qui auraient été rendus après une longue discussion. Une acclamation de l’Église entière en matière de foi serait la voix de l’Église, et l’Église ne parle pas sans le Saint Esprit.

    Au fond, il est aisé de se rendre compte que les rédacteurs du Correspondant ne sont pas sans quelque inquiétude de voir condamner par le Concile du Vatican les doctrines gallicanes. Ils réclament que l’on mesure et que l’on pèse chacun des mots, chacune des syllabes dune sentence qui serait portée contre une doctrine peutêtre inexacte, mais quia été publiquement professée dans l’Église pendant des siècles par  » des hommes dont elle s’honore 114 .  » Je crois pour ma part, que l’on doit s’en rapporter les yeux fermés à ta sagesse du Concile dirigé par l’Esprit Saint ; mais ce qui me passe, c’est que, ces :Messieurs veuillent mettre sur la même ligne le Concile du Vatican définissant la foi contre les doctrines gallicanes, et les Conciles de Nicée et de Constantinople proclamant la Trinité des divines personnes contre Arius et Macédonius. Ils nous disent : Aucun des dogmes promulgués par les conciles, pas même ceux qui, étant essentiels au fond de la religion, pouvaient paraître le moins susceptibles de discussion, pas même la consubstantialité du Verbe ou la divinité du Saint Esprit, n’ont été proclamés sans le plus lent, sans le plus mûr examen des controverses qui en avaient rendu, soit la portée douteuse, soit la définition nécessaire 115 .

    Les écrivains du Correspondant se trompent ici gravement, et ils cherchent pour leur système un appui ruineux. Afin de bannir l’idée d’une décision par acclamation, ils aiment mieux dire que tous les Conciles, sans exception, n’ont rien défini qu’après de longs et minutieux examens, et en cela ils sont hors de la vérité. Il leur eût été avantageux de prendre une connaissance personnelle de l’histoire de chaque Concile. Ils y auraient vu combien a été diverse l’action du divin Esprit sur ces saintes assemblées, combien dans leur ensemble, elles sont loin de présenter cet idéal méthodique qu’ils se figurent si gratuitement. L’essence du Concile est dans l’énonciation de la pensée de l’Église ; mais il faut se garder de croire que tous les Conciles ont été réunis dans le but de fixer la foi par une décision, sur un point que l’on avait pu jusquelà contester Sans encourir l’anathème.

    Le motif de convoquer les Conciles a été généralement, non une nécessité, mais l’utilité qui devait résulter d’un si haut et si solennel témoignage. On voulait ainsi raffermir la foi des fidèles, que les blasphèmes et les sophismes des hérétiques auraient pu ébranler. C’est donc une méprise de croire qu’avant les Conciles de Nicée et de Constantinople, par exemple, les dogmes de la consubstantialité du Verbe et de la divinité du SaintEsprit n’avaient qu’une portée douteuse, et qu’une définition fût nécessaire à leur endroit. A ce compte, il faudrait dire que durant les trois premiers siècles on avait pu être chrétien sans croire à la divinité de JésusChrist, ou à la personnalité divine du SaintEsprit. Un moment de réflexion fera saisir ce qu’une pareille idée a d’erroné, et l’étude des monuments de cette époque primitive donne assez à connaître que les premiers chrétiens adoraient JésusChrist comme un Dieu, et offraient une même glorification aux trois personnes divines.

    Il fut donc aisé à Nicée non pas de définir ce qui n’était pas douteux, mais de proclamer la foi antérieure qui était assez patente. Sans doute on entendit Arius et ses partisans, on discuta avec eux, malgré l’horreur qui , inspiraient leurs blasphèmes. De saints Évêques se bouchaient les oreilles, ou poussaient des cris d’indignation ; mais on en finit bientôt avec cette négation audacieuse de ; tout le passé de la foi de l’Église, en rédigeant un Symbole ou le mot consubstantiel brillait comme un diamant. Cette manière de procéder par Symbole montrait assez qu’on n’avait pas un nouvel article de foi à définir, mais qu’il était bon de développer la formule des apôtres qui avaient baptisé toutes les nations au nom :du Père, et du Fils, et du Saint Esprit, égaux en substance dans l’unité de nature.

    Au Concile de Constantinople, où il s’agissait de la divinité du SaintEsprit., l’acclamation des Pères est plus marquée encore. Les évêques du parti de Macédonius se retirèrent bientôt, et les historiens ne nous ont pas laissé le moindre détail sur les discussions savantes auxquelles on prétendrait que la question aurait été soumise. La foi était assez claire, et on employa le même procédé qu’à Nicée en fortifiant le Symbole rédigé dans ce premier Concile, au moyen d’une addition à l’article du SaintEsprit.

    Il y aurait encore beaucoup à dire sur les idées qu’a fait naître en quelques esprits l’approche du Concile, et sur la préoccupation que leur donne la pensée d’une définition sur l’infaillibilité du Pape. Ces divergences n’arrêtent point l’élan des catholiques, et peutêtre Dieu les atil permises pour montrer l’opportunité d’une décision formelle. Il n’est personne tant soit peu instruit dans la théologie qui ne sente combien les théories aventureuses qui viennent d’être exposées sont de nature à compromettre l’orthodoxie, et quels ravages elles peuvent faire dans ,le monde des salons. C’est une règle vulgaire de la conduite humaine d’observer l’impression que produisent sur des ennemis certains faits et certaines manifestations, et s’ils se réjouissent, de se tenir pour averti du danger ,que l’on court. Y atil rien de plus expressif que les applaudissements prodigués en ce moment par les adversaires de l’Église à ceux qui ont formulé, tant en France qu’en Allemagne, leurs répugnances à voir l’infaillibilité du Pontife romain inscrite parmi les dogmes de la foi ? Puissent ceuxci se rendre compte enfin de l’état de maturité auquel cette vérité est parvenue, et réfléchir sur la responsabilité qu’ils ont osé prendre, tant en la combattant plus ou moins directement, qu’en cherchant à faire partager leurs préventions contre l’opportunité du décret qui déclarerait exclus de l’Église celui qui désormais refuserait de l’admettre ! Nul n’oserait douter que, quant à euxmêmes, ils ne s’empressassent de se soumettre ; mais dans le cas de la définition, n’éprouveraientils pas le regret d’avoir jeté des nuages dans plus d’un esprit, et préparé des oppositions qui pourraient devenir fatales au salut de plusieurs ?

    Combien sont plus heureux ces millions de catholiques qui, se reposant sur les promesses du Sauveur et sur l’assistance du SaintEsprit, attendent avec l’humilité de la foi les décisions du grand Concile qui leur enseignera toute vérité ! Rien ne les étonnera, rien ne les surprendra, parce qu’ils ont cette foi qui met le monde sous nos pieds 116 . Ils ne tiennent à aucune de leurs idées personnelles que sous la dépendance absolue de cette foi. Que sort pour eux, quand il s’agit de l’ordre surnaturel, les souvenirs de la tribune et du forum, le génie et l’éloquence des écrivains, les intérêts d’icibas ? Ce qu’ils désirent, c’est la vérité, cette vérité qui n’est pas transmise par la chair et le sang 117 .,ni empreinte d’aucune nationalité humaine,, mais qui, descendue de la bouche du Verbe incarné, se retrouve pure et sans mélange dans l’enseignement de son Église toujours ancienne et toujours nouvelle.

    Ils savent que Jésus montant au ciel ne les a point laissés orphelins, qu’il leur a envoyé un autre Consolateur qui demeurera avec eux jusqu’à la fin. Ils savent que Jésus, dans le sacrement de l’Eucharistie, est pour eux nourriture et vie jusqu’à la consommation des siècles.. Ils savent que Jésus, dans la personne de l’immortel apôtre Pierre, est pour eux Docteur et Pasteur à jamais. Ils savent que l’Église, l’Épouse de Jésus, est leur Mère qui les lui a enfantés ; que cette Église visiblement rassemblée à cette heure dans l’adhésion sublime des membres à leur Chef, est sur le point de parler, et ils acceptent d’avance cette parole qui est la Vérité et ne peut être que la Vérité. Ils savent que dans cette parole sera la vraie liberté, celle qui affranchit l’homme de luimême et des illusions terrestres ; car le Seigneur a dit :  » La vérité vous fera libres 118 .  »

    Les premiers chrétiens le comprirent ainsi, et affranchis par la Vérité, ils osèrent lutter contre la société païenne. Cette société revit aujourd’hui, inspirée comme autrefois par l’orgueil de la vie 119 . Une leçon lui était nécessaire, et le Concile la lui donnera. Elle verra des millions de catholiques écouter la voix de l’Église,. modifier, s’il le fallait, leurs plus chères pensées d’après ses enseignements, et acquérir ainsi cette force que rien ne peut vaincre.

    Qui pourrait douter après les promesses divines ? qui pourrait douter à la vue du spectacle que nous avons sous les yeux ? Lorsque retentit tout à coup la voix apostolique annonçant la tenue prochaine du grand Concile, on se disait : Qui donc peut ainsi répondre de la stabilité du ,monde pour deux années ? Quel est le sol assez ferme pour que puissent s’y tenir de telles assises ? Quels obstacles ne vont pas surgir de toutes parts ? Regardez aujourd’hui. Sous le sceptre royal du Pontife, la race humaine tout entière, représentée par ses Pasteurs, est en ce Moment réunie dans Rome ; Par mer et par terre, on les a vus arriver, et de toutes les forces qui auraient pu leur barrer le passage, nulle ne s’est mise en travers. Le respect chez les uns, la stupeur chez les autres, en face d’un spectacle si nouveau, dans un temps où l’individualisme achève de tout dissoudre : telle est l’impression que produit le Concile, qui demeurera le plus grand événement du siècle. Fiant immobiles quasi lapis, donec pertranseat populus tuus, Donmine : donec pertranseat populus tuus iste, quem possedisti. (Exod. XV.)

Partager
×

Commentaires fermés.