De la monarchie pontificale – Premier préjugé

PREMIER PRÉJUGÉ CONTRE LE LIVRE DE MGR L’ÉVÊQUE DE SURA

L’auteur semble supposer un état de guerre qui n’existe pas.

    Mgr de Sura intitule son livre : Du Concile général et de la paix religieuse. La première partie de ce titre complexe frappe d’abord le lecteur. A toute époque on a pu, on pourra écrire sur le Concile général ; la matière est assez riche pour être traitée plus d’une fois. La sainteté, la grandeur, l’autorité, les qualités constitutives du Concile général, sont quelque chose d’assez important pour attirer l’attention et l’étude des théologiens, des publicistes et des historiens. L’approche d’un Concile œcuménique fait désirer plus encore, ce semble, qu’un, bon et solide traité soit publié sur un sujet de si haute gravité ,qui ,pour notre génération, n’est plus simplement un souvenir dans l’histoire, mais va devenir le grand fait contemporain. Il n’y a donc pas lieu de s’étonner de voir un évêque consacrer ses veilles et ses labeurs à préparer un ouvrage considérable sur cette matière.

    La seconde partie du titre que Mgr de Sura a dosé à son lire surprend, il faut en convenir, autant due la première m’ait charmé. Quelle est, se demandeton, cette paix religieuse à laquelle un tel livre est consacré ? où sont les guerres qu’il est. appelé à prévenir ou à l’aire cesser ? Pour connaître la pensée de l’auteur, on se hâte de pénétrer dans le livre, et tout de suite on se trouve au milieu d’une polémique ardente sûr les droits respectifs de la papauté et de l’épiscopat dans le Concile. On se demande alors si ce livre, publié en l’an de grâce 1869, n’aurait pas été écrit au lendemain du concile de Bâle, ou s’il ne serait pas un produit quelque peu en retard de la réaction que l’assemblée de 1682 réussit à produire chez nous, pour un siècle et demi, en faveur des idées anarchiques de ce pseudo concile.

    La vérité est que les querelles passagères, résultat d’une épreuve que la sagesse divine imposa à la chrétienté au XVe siècle, sont depuis longtemps éteintes et n’appartiennent qu’à l’histoire. Aujourd’hui les saints Anges peuvent dire en parlant de l’Église, comme autrefois dans le Prophète : « Nous venons de parcourir la terre, et voici que toute la terre est habitée et qu’elle est en repos 1 . » Les évêques de toute l’Église s’apprêtent à se réunir autour de leur chef dans la ville sainte, et rien n’annonce qu’ils arrivent dans l’intention de revendiquer auprès du vicaire de JésusChrist une prérogative aristocratique sans le concours de laquelle, selon Mgr de Sura, l’autorité apostolique est frappée d’impuissance. Naguère, à l’anniversaire centenaire du martyre de saint Pierre, la chrétienté a ouï retentir la voix de trois cents évêques dans une solennelle adresse au Pontife romain, et elle s’est réjouie aux accents de cette sublime protestation de fidélité et de soumission, qui annonçait que la paix la plus profonde et la plus intime confiance règnent entre le chef et les membres.

    Le livre de Mgr l’évêque de Sura estil fait pour altérer cette sublime concorde ? Rien ne porte à le croire. Le grand schisme est bien loin. Cette époque si tourmentée qui vit le concile .de ,Constance., tumultueuse assemblée de dixhuit mille membres., où l’on votait par nation, n’a rien de commun avec lu nôtre. Alors ,en effet, des doctrines antimonarchiques se firent jour ; il ne pouvait guère en être autrement : mais l’énergie divine de l’Église devait en .triompher, comme elle triomphera toujours de ce qui l’entrave. Sommesnous donc au lendemain du .concile de Bâle, cette autre as semblée qui ne compta jamais jusqu’à vingt évêques, et qui, outrepassant l’esprit et la lettre des décrets de Constance, commit le ridicule et coupable attentat de déposer le pape et d’en créer .un nouveau :Nul doute qu’une école de doctrinaires, gens de ,théorie à perte .de vue, ne dût sortir de tous ces mouvements ; mais le temps aussi devait en faire justice. La placide succession des Pontifes .depuis Martin V enlevait désormais tout prétexte à prolonger ,les débats que de tristes circonstances avaient amenés ,et qui. en affaiblissant le respect pour la chaire apostolique, ne furent pas sans influence sur la terrible rupture qui divisa la chrétienté au XVle siècle.

    En France, il est vrai, au. XVlle siècle, la volonté de. Louis XlX, trop servilement suivie par l’assemblée de 1682, ,et secondée par les rivalités des cours de justice avec le clergé, amena chez nous une recrudescence des doctrines malheureuses qu’avait produites l’anarchie momentanée du XVe siècle. Mais les fruits amers de ces théories qui enfantèrent l’Appel :au futur Concile, et plus tard la Constitution civile du clergé, les discréditèrent peu à peu ,jusqu’à ce qu’en fin une miséricorde divine ,obtenue par le sang ; de nos martyrs, ne laissa plus à l’Église de France d’autre moyen de justifier la légitimité de sa hiérarchie, renouvelée de fond en comble par l’immortel concordat de 1801 et par les actes apostoliques qui en furent la suite, qu’en reconnaissant hautement que le Pontife romain est la source de l’épiscopat. Aucune force ne pouvait empêcher les conséquences de sortir du principe. J’ai cité ailleurs, à ce sujet, les paroles de l’évêque d’Hermopolis devant la chambre des députés en 1826. Elles annonçaient comme certain le triomphe des doctrines romaines en France. La paix qui en a été la suite est désormais trop solidement établie pour être troublée par la publication d’un livre. On peut donc dire maintenant de l’Église de France : Terra habitatur et quiescit.

    Au siècle dernier, l’Allemagne eut à subir aussi son épreuve. La constitution de l’Église y fut discutée dans un sens contraire à la prérogative romaine. Le Febronius eut son moment, et, comme toujours, la politique césarienne se tenait par derrière, espérant profiter des divisions. L’exemple des parlements français encouragea la cour de Vienne, et l’Allemagne eut les lois Joséphines. En 1786, ce ne fut plus seulement l’évêque de Myriophite qui porta la parole ; les archevêques électeurs, réunis aux bains d’Ems, formulèrent les célèbres ponctuations, dans lesquelles ils osèrent exprimer.à l’égard du Saint Siége des rivalités aristocratiques empruntées aux théoriciens du XVe siècle .C’était aller contre les traditions des écoles catholiques de toute l’Allemagne. Les bouleversements de frontières et la conquête mirent bientôt à néant cette tentative malheureuse. Depuis, on a vu l’assemblée épiscopale de Wurtzbourg et les conciles de Vienne et de Cologne témoigner, dans les termes les plus expressifs, de leur déférence et de leur soumission en toutes choses au Siège apostolique. Il est donc permis de dire aussi des Églises de la Germanie, sauf quelques enfants perdus qu’on y peut rencontrer comme ailleurs : Terra habitatur et quiescit.

    Parleronsnous de l’Italie ? Elle eut sa crise au siècle dernier ; mais le sentiment catholique la garantit. En vain Scipion de Ricci inséra la Déclaration de 1632 dans les Actes de son synode de Pistoie ; son archevêque et presque tous les autres évêques de Toscane refusèrent de le suivre. Luimême finit par accepter la bulle Auctorem fidei. Tamburini et les autres docteurs de son école dogmatisèrent en Lombardie, dans l’État de Venise, dans le royaume de Naples ; mais ils avancèrent peu, et l’on a pu voir, en 1859, par les adresses des évêques de toute l’Italie, sauf un seul, comment ces prélats entendent la monarchie papale. L’influence du ministre d’Aranda en Espagne, du ministre Pombal en Portugal, fit pénétrer dans la péninsule des enseignements nouveaux sur la constitution de l’Église, Pereira et d’autres y firent de leur mieux ; mais le bon sens espagnol ne s’y prêtait pas, et dans le Portugal le succès fut médiocre. Rien donc ne donne lieu de penser que les évêques de ces contrées se présentent au Concile dans le but d’obtenir une pacification en ce moment où la division ne se fait sentir nulle part. Je n’insiste pas sur l’Église d’Angleterre, ni sur celles des deux Amériques, non plus que sur celles qui relèvent de la Propagande ; tous les livres d’enseignement que l’on y suit dans les écoles ecclésiastiques sont conformes aux doctrines romaines. On peut donc dire encore de tous ces pays : Terra habitaluret quiescit.

    Je conclus de cette situation générale que l’ardeur polémique déployée dans le livre de Mgr de Sura dans un but de pacification, pourrait bien être sans objet dans le Concile, et je mets en avant un deuxième préjugé contre l’ouvrage.

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