De la prière pour le roi

Prosper Guéranger, qui, à la mort de Mgr de la Myre, avait été nommé prêtre administrateur de la paroisse des Missions étrangères, résilia ces fonctions vers la fin de l’année 1830. II quitta définitivement Paris et rentra au Mans. II publia dans les derniers jours du mois d’octobre deux articles sur la Prière pour le Roi. S’appuyant sur l’Écriture Sainte interprétée par la Tradition, puisant aux meilleures sources liturgiques, l’auteur examine s’il y a pour l’Église obligation de prier pour les gouvernements. ll insiste sur le sens et sur la nature de cette obligation. En mettant la question dans son véritable jour, il combat les préjugés et les répugnances de ceux qui, défigurant la doctrine, s’obstinaient à voir dans cette prière la reconnaissance d’un droit politique.

 

PREMIER ARTICLE (24 octobre 1830)

De toutes les questions agitées par suite des événements dont nous venons d’être témoins, il en est peu d’un intérêt plus général, d’une solution, plus importante que celle qui fait le sujet de cet article. Nulle n’est plus propre à faire ressortir les divers points de vue de la position dans laquelle se trouve l’Église vis-à-vis des gouvernements de ce monde. Nous avons cru ne devoir pas différer plus longtemps l’examen de cette question, et nous avons l’espérance d’être agréable au clergé dans les efforts que nous ferons pour la mettre dans son véritable jour.

Y a-t-il pour l’Église une obligation de prier pour les gouvernements ? Quel est le sens et la nature de cette obligation ? Les gouvernements ont-ils des ordres à donner à l’Église en cette matière ? Telles sont les diverses faces de cette importante question. Nous les parcourrons toutes successivement. L’ignorance, les passions, la faiblesse ou d’anciennes habitudes les ont peut-être déjà décidées pour beaucoup : nous ne les en examinerons pas moins, à la lueur des flambeaux de la tradition chrétienne. C’est surtout lorsqu’une doctrine a été défigurée par les hommes qu’il importe de la venger en la montrant telle qu’elle est.

La première de ces trois questions est d’une solution facile, puisque pour la résoudre il suffit d’ouvrir les livres sacrés.

Voici ce que dit l’Apôtre saint Paul, dans sa première épître à Timothée : « je vous conjure donc, avant toutes « choses, que l’on fasse des supplications, des prières, des « demandes et des actions de grâces pour tous les hommes, « pour les rois et pour tous ceux qui sont élevés en « dignité. » Obsecro igitur, primum omnium, fieri obsecrationes, orationes, postulationes, gratiarum aftiones pro omnibus hominibus, pro regibits, et omnibus qui in sublimitate sunt
1 . Dans ces paroles qui semblent au premier aspect ne renfermer qu’une exhortation, la tradition tout entière a lu un précepte formel. Tous les siècles les ont entendues dans le sens d’une loi véritable, et les Églises de tout l’univers ont été unanimes dans l’observation de cette pratique apostolique. Consultez les Pères et les conciles, les lettres des Pontifes romains et les historiens ecclésiastiques, vous y trouverez d’irrécusables témoignages de la fidélité des chrétiens à se soumettre à cette loi divine.

Ouvrez surtout les liturgies vénérables de l’Orient, les unes, ouvrage des Apôtres ou de leurs disciples, les autres, fruit de la science et de la piété des Basile et des Chrysostome ; relisez celles de l’Église d’Occident, les liturgies romaine, gothique, gallicane, mozarabique, ambrosienne ; toutes sans exception consacrent dans leurs formes immuables l’accomplissement de ce précepte universel. Expression des vœux de cent peuples divers, au milieu des circonstances politiques les plus variées, toutes n’ont qu’une voix pour recommander à la majesté divine, au moment même où va s’accomplir le plus grand des mystères, le prince qui régit l’État, celui ou ceux que la maint de la Providence a placés au-dessus des autres hommes.

Mais j’entends ici des voix nombreuses faire retentir à mes oreilles les mots de légitimité, de droit inaliénable, d’inviolable fidélité. Qu’on me permette de répondre à de délicates interpellations, en rappelant ici quelques vérités.

Si d’un côté rien n’est clair comme le précepte que je viens d’exposer, de l’autre, rien n’est obscur comme les questions de droit public, à la suite de ces grandes crises qui renversent les trônes. Dieu cependant agit toujours avec sagesse. Il n’a point, suivant la touchante expression de l’Écriture, placé sa loi au-dessus de l’homme, mais à ses côtés 2  ; l’accomplissement de ce précepte doit donc s’entendre simplement comme sa teneur. Ainsi l’enseignèrent les Apôtres, ainsi l’entendirent les premiers chrétiens, et quelle que fût leur pensée sur le droit de tel ou tel tyran qui dévorait l’Empire, c’était toujours pour le César dont les monnaies publiques portaient l’effigie, qu’ils invoquaient le Dieu par qui règnent les Souverains.

Voudrait-on que l’Église elle-même s’établît juge dans ces moments difficiles ? mais alors pourquoi s’être donné jusqu’ici tant de peine à ,entasser des arguments surannés pour combattre ce droit ? En outre, combien de fois n’arrive-t-il pas dans le cours des siècles de ces questions insolubles si propres à déconcerter les plus habiles faiseurs de théories ? Et cependant, encore une fois, il s’agit d’accomplir une loi divine, une de ces lois qui après avoir reçu l’obéissance de nos pères, obtiendront celle de nos neveux. II n’est donc point question ici de sacrifier d’honorables affections, de reconnaître dans le sens politique de ce mot la domination de tel ou tel souverain. Le sens même des prières ordonnées par Dieu lui-même laisse intactes ces redoutables questions.

En effet ce serait se tromper étrangement que de croire que l’Église, comme Église, consentirait à épouser les intérêts d’un parti politique quelconque, à lier ses destinées immortelles aux périssables destinées d’un trône éphémère qui tôt ou tard doit s’affaisser sans bruit ou s’écrouler avec fracas. Le Christianisme a de plus vastes, de plus nobles pensées, et c’est ici le lieu de dévoiler le sens du précepte, en complétant les paroles de l’Apôtre. Si donc il est ordonné de prier pour les princes, c’est afin que nous menions une vie « paisible et tranquille, en toute piété et honnêteté, car cela est bon et agréable à Dieu, notre Sauveur, qui veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité 3 . »

Le malheur est que trop souvent certains catholiques n’ont point de l’Église l’idée qu’ils devraient en avoir. Accoutumés dès l’enfance à voir un bras de fer comprimer ses libertés, un œil profane et soupçonneux surveiller ses organisations, une protection asservissante retenir en tutelle ses véritables franchises, l’Église est pour eux un vaste système d’administration qui emprunte des gouvernements sa force, son éclat, sa puissance. Mais qu’il y a loin de ces idées abjectes à celles que la foi nous donne de cette Église catholique, colonne et soutien de l’éternelle vérité 4 , patrie commune des intelligences, asile inviolable des élus, dépositaire fidèle de l’avenir de la terre comme des espérances du ciel ! En elle nous découvrons la fin de ce monde visible, l’éternelle pensée de celui qui fit toutes choses pour ses élus. A cette divine lumière, tout s’explique dans l’univers, tout se développe dans l’histoire des nations. Si les peuples, comme au temps de César Auguste, réunis en un faisceau dans des mains puissantes, s’étendent en vastes confédérations, c’est que l’Éternel qui promet à son Église l’héritage des nations 5 , se met en devoir de remplir ses promesses. Si des fièvres violentes, de sanglantes convulsions bouleversent la face du monde, c’est que le Dieu juste a vu du haut du ciel les vérités diminuées Par les enfants des hommes 6 , et que, voulant venger son Église des sacrilèges dédains de leur indifférence, il les a livrés à leurs propres fureurs.

Ainsi l’histoire tout entière témoigne de cette vérité que les événements de ce monde, si souvent inexplicables à la sagesse humaine, n’expriment que la suite des desseins du Très Haut sur l’Église de son Fils.

Plein de ces sentiments, le catholique n’a qu’un vœu, mais vœu patriotique dans le sens le plus vaste qui fût jamais, vœu sublime, embrassant dans son immensité le genre humain tout entier ; ce vœu c’est que l’Église accomplisse ses destinées. Que lui font, du reste, ces grandes querelles des rois et des peuples, ces luttes interminables du fait et du droit qui ébranlent le monde ? Comme citoyen, si le devoir le commande, on l’y verra peut-être prendre une part active ; comme catholique, il les regardera de bien plus haut. Élevé par ce noble titre au-dessus des vicissitudes de la société du temps, ses yeux ne chercheront que la grande, l’éternelle société, dont il a le bonheur d’être membre. Que lui importe, dit le grand évêque d’Hippone, à lui qui « doit mourir, cet autre homme dont il est le sujet, si ce dernier n’abuse pas de son pouvoir pour commander « l’iniquité 7  ? » jamais, dit ailleurs le même saint docteur, l’Église ne mit son espérance dans les princes ; c’est elle, au contraire, qui emploie son autorité pour leur apprendre à n’espérer eux-mêmes que dans le bras du Seigneur 8 . »

Ce n’est point ainsi, ce n’est point par le concours des hommes que d’un faible grain de sénevé sortit jadis cet arbre vigoureux dont les rameaux ombragent aujourd’hui l’univers 9 .

Ce fut sans leurs efforts que s’étendit cette pierre inaperçue dans ses commencements, mais qui bientôt transformée en montagne, fit disparaître la terre entière sous son immensité 10 . Qu’on nous dise donc, s’écrie dans ses accès de liberté chrétienne, un Père de notre église de France, saint Hilaire de Poitiers ,qu’on nous dise de quel appui se sont servis les Apôtres pour prêcher l’Évangile, quelles puissances leur ont aidé à ruiner l’idolâtrie ? Allaient-ils solliciter un diplôme impérial, ceux qui chantaient les louanges de Dieu dans les fers et au milieu des tourments ? Avait-il pris les ordres du prince, ce Paul qui dans l’instant même où il était livré en spectacle au peuple infidèle continuait encore son apostolat ? Direz-vous que ces hommes qui, dénués de tout secours humain, opérèrent de si grandes choses, n’avaient pas les clefs du royaume céleste parce qu’ils agissaient contre les sénatus-consultes et les édits des empereurs 11 . L’Église ne demande donc point la protection des gouvernements, elle se suffit à elle-même. Mais sa liberté est son premier bien, la première condition de son existence, et voilà pourquoi l’Apôtre lui enjoint de demander le salut des rois et des puissants. Cette doctrine est confirmée par la tradition tout entière. Pas un Père de l’Église qui ait expliqué ces paroles de saint Paul, et qui n’ait éclairci dans le même sens les paroles du divin législateur.

Écoutez un homme tout près des sources apostoliques, un homme parlant aux puissances du siècle, l’éloquent Tertullien. « Vous croyez peut-être que nous sommes indifférents au salut des Césars ; lisez nos divines Écritures que nous ne couvrons point de l’ombre du mystère, et que mille circonstances font tomber entre vos mains. »

« Vous y verrez qu’il nous est ordonné de prier pour nos ennemis, pour nos persécuteurs. Or, qui mérite davantage ce titre que ceux dont l’autorité nous poursuit ? Cependant la loi est formelle : Prie, Pour les rois, pour les princes, Pour les puissances, afin que vous puissiez jouir de la tranquillité. En effet, lorsque l’empire est ébranlé, l’agitation règne dans tous ses membres, et nous-mêmes, quoique étrangers dans la foule, nous sommes exposés à de nouveaux hasards 12 . »

« Nous prions, disait Athénagore en terminant son apologie adressée à Marc Aurèle, nous prions pour que le droit de la succession soit maintenu, pour que votre empire s’étende et se consolide ; c’est en effet notre intérêt, puisque par là seulement nous pouvons jouir de la tranquillité et remplir nos devoirs de citoyens 13 . » C’était aussi dans le même sens que saint Justin, dans son beau plaidoyer à l’empereur Antonius, déclarait que, dans leurs mystères sacrés, les chrétiens demandaient pour leurs empereurs la grâce de réunir avec la puissance suprême une âme réglée suivant la justice et la vérité 14 . »

Ainsi, suivant la réflexion de saint Jean Chrysostome, disparaissait cette sorte d’inconvenance qu’il semble y avoir au premier abord de prier pour les suppôts de l’erreur. Il était vraisemblable, dit ce grand docteur, qu’un pareil commandement choquerait les oreilles chrétiennes, et ne serait exécuté qu’avec froideur ; mais voyez comment l’Apôtre s’explique, comment il fait ressortir l’utilité que les chrétiens eux-mêmes retireront de son observation 15 . »

Ainsi pensait et parlait encore le savant Théodoret, dans son commentaire sur les épîtres de saint Paul 16 .

« Tant que les deux cités sont confondues ici-bas, dit un vénérable docteur, la paix de Babylone est aussi la nôtre. Le peuple de Dieu n’est affranchi de la domination de cette cité profane qu’à la condition d’achever dans ses murs son pèlerinage ; et les biens de ce monde sont communs aux bons et aux méchants 17 . L’Église, dit le docteur angélique, saint Thomas d’Aquin, l’Église a une paix qui est à elle seule, paix qui ne saurait être communiquée aux impies. Mais outre cette paix, il en est une autre commune aux justes et aux pécheurs, et l’Église a aussi besoin de cette paix 18 . »

Je pourrais citer cent passages analogues recueillis dans la tradition, et rappeler de nombreuses interprétations de la loi apostolique dans les conciles généraux et particuliers. Je rappellerai seulement ici le décret de la seconde session du concile de Trente, décret dans lequel on donne pour motif des prières ordonnées pour les souverains, la tranquillité de l’Église, sa Paix et l’accroissement de la foi 19 . L’antique collection connue sous le nom de Constitutions apostoliques n’est pas moins formelle dans ses explications 20 . Enfin les saintes liturgies citées précédemment sont aussi claires dans l’interprétation du sens de la loi qu’unanimes dans sa promulgation 21 .

Mais c’est surtout dans celle de l’Église romaine qu’il faut aller chercher le développement de cette doctrine. Il est fâcheux que notre préoccupation laisse si souvent et si inutilement passer sous nos yeux tant de paroles admirables remplies de la plus profonde instruction. Ainsi, par exemple, lorsque cette Mère des Églises implore le ciel pour la personne de l’empereur, c’est afin, dit-elle, que les ennemis de la paix étant abaissés, la liberté chrétienne puisse offrir à Dieu avec sécurité la gloire qu’il en attend 22 .

Si ailleurs elle demande que les principautés et les puissances reconnaissent sa divine autorité, c’est afin que ses enfants accomplissent dans la paix l’œuvre de leur salut 23 . Si elle prie son , auteur d’écarter d’elle les obstacles qui peuvent retarder sa course, c’est afin que, dégagée de toute entrave, elle remplisse avec liberté ses volontés saintes 24 . Si enfin elle demande pour elle-même la grâce de garder fidèlement le dépôt de la doctrine sacrée, et pour ses enfants la faveur de participer toujours aux mystères divins, elle ne prie pas moins pour que les secours temporels ne lui soient point enlevés, pour que ses enfants soient affranchis des périls de cette vie 25 . Ainsi, toujours fidèle à la mission qui lui a été confiée, elle est dans ce monde sans être de ce monde, et rien lie saurait la distraire de ses hauts intérêts.

Il est donc bien constant que la loi apostolique ne saurait être entendue dans le sens étroit et mesquin d’une soumission servile à tous les tyrans, et que ceux qui, pour un motif quelconque, s’obstineraient à voir dans la prière pour le Souverain une reconnaissance politique, seraient étrangement éloignés de la vérité catholique. II est remarquable que le point de vue que nous considérons, et qui a échappé à tant de catholiques, ait été parfaitement saisi par les juifs, sous l’ancienne loi. Plus d’une fois, comme on peut le voir dans l’Écriture et dans Joseph, ce peuple adressa des prières, offrit des sacrifices au ciel pour des princes que leurs erreurs excluaient de ses sanctuaires, et dont les droits sur Israël n’étaient rien moins qu’établis, mais dont Israël pouvait redouter la puissance 26 .

 

DEUXIEME ARTICLE (28 octobre 1830)

L’irrécusable conclusion que l’autorité de la tradition chrétienne nous a forcé de prendre, dans notre dernier article, aura peut-être semblé choquante à quelques personnes. Cette obligation si formelle de prier pour tous les gouvernements ne laisse pas que de contrarier, au premier abord, certaines idées fixes, d’autant plus inexpugnables dans ceux qui les partagent, qu’elles sont l’inévitable résultat des préjugés et de l’éducation, telle que l’avaient faite les principes de nos anciennes monarchies. Il est nécessaire de développer ici en peu de mots les causes au moyen desquelles on parvient, pour ainsi dire, à faire reconnaître comme partie de la foi des peuples les droits de telle ou telle dynastie sur les États de l’Europe.

A l’époque où les princes, sans lesquels l’Évangile avait conquis l’univers, courbèrent la tête sous le joug de la foi chrétienne, les rapports de l’Église et de l’État, jusque là si simples et si naturels, se compliquèrent et ne tardèrent pas à devenir l’objet de la plus fâcheuse confusion. Des principes d’une vérité plutôt relative que générale furent posés, et préparèrent une révolution d’autant plus facile qu’elle sortait naturellement des concessions mêmes arrachées par la reconnaissance au zèle des Pasteurs. C’était quelque chose de si nouveau et de si doux tout à la fois, pour les ministres de l’Eglise, de voir assis sur ce trône jusqu’alors si menaçant, et duquel tant de sentences et de décrets contre les chrétiens étaient émanés, presque sans interruption, d’y voir assis un prince dont le front impérial ne dédaignait point la croix du Sauveur, et qui, maître du monde, se glorifiait du titre de sujet de l’Église catholique. En pouvait-on trop faire pour les nouveaux Cyrus qui daignaient non plus seulement relever les ruines du temple, mais en soutenir l’édifice et faire de leur majesté son plus bel ornement ? Ce ne fut plus l’empereur, mais l’empereur chrétien qu’on se plut à considérer. Le prince fut proclamé père de la famille chrétienne, évêque du dehors. Ainsi s’effacèrent, pour ainsi dire d’elles mêmes, des lignes de démarcation d’une importance terrible pour la conservation de l’ordre établi par la volonté divine entre les droits des Césars et les droits des Pontifes. Dans les divers royaumes de la chrétienté, l’Église, heureuse de sa fécondité, prodigua les trésors de ses bénédictions à ceux qui pouvaient, par leur influence, assurer la perpétuité, l’extension de la foi chez les peuples. On crut devoir agrandir l’enceinte du sanctuaire et admettre, à l’ombre de l’autel, le trône du monarque de la terre. L’Église, qui ne pouvait, sans se détruire, aliéner ses droits, pouvait dispenser des honneurs. Elle les épuisa en faveur des princes, bien éloignée de croire dans sa pensée généreuse, qu’un jour viendrait où les enfants qu’elle avait élevés combattraient contre elle. Ce fut dans ces jours de confiance et de sécurité qu’elle fit entendre dans les temples ces chants d’anions de grâces, ces bénédictions solennelles dans lesquelles le nom du prince, ses glorieuses qualités, ses services, ses projets, et jusqu’à ses désirs furent présentés au Seigneur. Ce fut alors qu’on voulut que la loi nouvelle cessât d’envier à l’ancienne le rit sacré qui consacre à Dieu la personne du souverain et reconnaît avec éclat la source divine du pouvoir. Inaugurée au milieu des pompes de la religion, la royauté parut aux yeux des peuples un autre sacerdoce.

Ordre admirable, sans doute, mais ordre mêlé d’imperfections comme toutes les choses humaines ! Tant que le prince se montra enfant de l’Église et que sa puissance, alliée de la puissance de l’Église, consentit à marcher avec elle dans la voie de la vérité et de la justice, jamais plus beau spectacle ne s’offrit à l’univers. Mais du moment où le prince, au mépris de ses serments, oubliant ses propres intérêts, arma son bras contre celle qui, dans des jours de ténèbres et de confusion, avait seule constitué les États qui la méconnaissent aujourd’hui, et, à peine descendu du sanctuaire où il avait reçu l’oraison sainte, osa porter la main sur l’encensoir, l’Église sentit avec douleur le poids des chaînes qui pesaient sur elle.

Des princes se rencontrèrent, jaloux du seul pouvoir qui commande aux intelligences, impatients de nouveautés, absolus dans leurs fantaisies, et trop souvent l’Église, contrainte de regretter ces tyrans, qui du moins, en déchirant son sein, laissaient intactes ses imprescriptibles libertés, redemanda ces temps où, suivant la loi de l’Apôtre, elle n’implorait que sa propre tranquillité.

Mais ce fut dans nos Églises d’Occident que fut conçu et catégoriquement rédigé ce droit public gallican, dont l’Orient, tout servile qu’il était, ne transcrivit jamais l’humiliante formule ; droit qui constitua le prince monarque dans l’Église, et par lequel celui-ci, quel qu’il fut, de quelque violence qu’il se rendît coupable, fut personnellement associé à ce que la religion renfermait de plus sacré. Vengeurs de la liberté de l’Église, les pontifes romains ne se reposèrent jamais dans la lutte qui entraîna un ordre de choses si funeste à l’existence même du christianisme.

La résistance fut égale du côté qui possédait la force matérielle, et dans plusieurs états, l’Église fut contrainte d’accepter, sinon le titre, du moins le rôle d’alliée de la politique. Ainsi se préparaient les Églises nationales. Ce fut alors que la prière pour le roi devint légalement un hommage forcé d’adulation, et que la servitude envahit certaines pages de la liturgie. Plus d’une fois, par suite de cet asservissement, le prêtre se vit forcé d’appliquer à la personne d’un tyran vulgaire des formules inspirées dans des jours plus heureux par le tableau des vertus et des services d’un Charlemagne et d’un saint Louis. Tout fut confondu et le langage de l’autel ne fut pas plus libre que celui de la chaire.

Longtemps de pareils abus furent regardés comme invincibles, et l’on parut s’accoutumer à une servitude dont on n’entrevoyait point l’issue. Mais aujourd’hui que, par la malice des hommes, et aussi par la permission divine, tant d’illusions sont dissipées ; aujourd’hui que, n’importe à quel prix, les fers de l’Église sont brisés, et que les puissances de la terre, régnant sans elle, n’ont plus rien à lui demander, elle priera pour les gouvernements, parce qu’elle veut avant tout que la connaissance de la vérité. s’étende de plus en plus, suivant les desseins de celui qui veut que tous soient sauvés 27 et fait servir les événements de la terre à l’accomplissement des décrets du ciel. L’Église se reportera sans peine à ses anciens jours, jours de combats, mais jours de gloire, et forte de la neutralité, de l’indifférence même des gouvernements, elle les récompensera du mal qu’ils ne lui feront pas, en appelant sur eux les bénédictions célestes.

D’après cela, toute prière ecclésiastique, dont la forme tendrait à mélanger encore les variations du pouvoir avec les immuables intérêts de la religion, à particulariser un précepte général de sa nature, serait aujourd’hui répréhensible, puisqu’elle dépasserait la loi : que dis-je, puisqu’elle en fausserait même l’esprit, et le jour serait venu de la faire disparaître. Cette remarque s’applique aux usages particuliers de quelques diocèses ; car, en général, les prières que, dans les occasions ordinaires, l’Église offre pour les rois, sont simples et ne portent la livrée d’aucun pouvoir. Quelle que soit la forme durable ou passagère d’un gouvernement, jamais le prêtre ne sera censé prononcer en homme d’État lorsqu’il priera simplement pour le salut de celui qui conduit l’État en demandant au Dieu de la patrie qu’il veuille bien être propice dans le jour où Israël invoquera son nom 28 .

Mais il reste une troisième question non moins importante que les précédentes. Que faire quand les gouvernements outrepassant leurs droits, prétendraient imposer au clergé des prières spéciales pour des objets relatifs aux matières politiques ?

Je mets d’abord en fait que jamais un gouvernement ne put légitimement s’arroger un semblable pouvoir. je prouverai plus tard que .celui qui nous régit peut moins encore que tout autre le revendiquer.

Il est un principe incontestable et fondamental dans la religion catholique, c’est qu’aux pasteurs seuls appartient l’exercice de la juridiction dans l’intérieur de l’Église. Ce n’est point ici seulement un article de discipline, mais un dogme de notre foi, et si nous honorons les glorieux athlètes qui, dans le cours des siècles, ont confirmé de leur sang la croyance de nos mystères, nous nommons également martyrs ceux qui, dans d’autres combats, périrent vainqueurs pour les droits de l’Église. Or quoi de plus intérieur, de plus ecclésiastique, que les prières du culte divin ? Quel autre nom que celui d’entreprise injuste et sacrilège, pourrait-on donner à la conduite de ceux qui voudraient tyranniquement régler les détails du service de l’Église, et dicter au prêtre jusqu’aux paroles qu’il profère à la face des autels ? Cependant, à une certaine époque, des princes s’arrogèrent ce droit 29 , le firent pour ainsi dire reconnaître, et l’exercèrent ouvertement sous les yeux des prélats de l’Église de France. Il fut libre au souverain de faire de tous les temples les échos de sa gloire, les théâtres de sa vanité. Les jurisconsultes parlementaires, à l’affût de toutes les entreprises pour les constituer en lois, s’emparèrent de ces faits avec empressement, et bientôt la foi les lut avec douleur inscrits parmi les coutumes du royaume. Ce n’est point ici le lieu de faire le relevé de ces innombrables abus dont le gallicanisme embarrassa tous les rouages de l’administration ecclésiastique.

Et certes, jamais la faiblesse, la complaisance humaine, ne produisirent de plus coupables résultats. Si l’homme peut quand il lui plait céder ce qui est à l’homme, dans aucun cas il ne saurait aliéner ce qui est à Dieu ou à l’Église de Dieu. Dans la route des concessions, nul ne recula jamais. En vain les plus dures nécessités se présentent, la logique des adversaires est invincible. Cette part accordée au prince sur une portion de l’office divin, conduisit naturellement à l’établir régulateur absolu des coutumes ecclésiastiques et de la liturgie, et l’on entendit les magistrats, d’accord sur ce point avec les Mémoires du Clergé, enseigner positivement et sans hésiter, qu’au roi, en France, appartient le droit de statuer sur l’adoption ou les changements du bréviaire, droit que l’on refusera au pape, de la meilleure grâce du monde.

Ainsi allait la monarchie française, envahissant jour par jour les vraies franchises de l’Église gallicane, s’enrichissant de ses dépouilles bénévoles, lorsque la tempête qui fit justice de tant d’abus fondit tout à coup sur elle. Parut alors cette constitution civile du clergé, dans laquelle des principes qui dominaient depuis des siècles, soumis au travail d’une logique rigoureuse et féconde, enfantèrent l’hérésie.

Terrible leçon qui dut instruire cruellement sur le danger de confondre l’Église et l’État. Un instant, il est vrai, la face des choses sembla changer, et, contrainte de combattre, l’Église de France parut libre et victorieuse ; mais bientôt, sous la pesante protection d’un despote, elle sentit se rouvrir les plaies de ses anciennes chaises. Le bruit de la tempête était à peine assoupi, qu’il lui fallut encore, au pied de ses autels brisés, recevoir de nouveaux ordres, et la voix imposante qui dictait des lois au monde, en voulut aussi dicter dans le sanctuaire. Il fallut, pour ainsi dire chaque jour, chanter le grand homme et ses victoires ; il fallut recommander sa dynastie sacrée au culte des peuples, et, malgré de sombres pressentiments, l’Église de France se laissa attacher au char de triomphe du vainqueur des nations. Survint un, ordre de choses sous lequel cette multitude de mandements, composés de Te Deum entonnés dans une sécurité profonde, ne furent plus que des souvenirs importuns ou dangereux. Qu’arriva-t-il ? Après un homme on chanta un autre homme (encore une fois mon intention n’est point ici de faire de la politique) ; et jusqu’à la veille de ce jour où la . foudre des révolutions a retenti, on ne voulut point comprendre qu’un temps pouvait venir où des démarches toujours indiscrètes ne serviraient plus tard qu’à compromettre la religion, en la montrant sans cesse obséquieuse et servile envers tous ceux qui portent le sceptre ou partagent le pouvoir.

Qu’il n’en soit donc plus ainsi. Reconnaissons, il en est temps, que ce n’est point au prince d’ordonner quelque chose dans l’assemblée des fidèles, et que pour être le ministre de Dieu 30 dans la société, il n’a rien de commun avec ceux qui sont appelés ministres et dispensateurs des mystères de Dieu 31 . Si ces principes sont incontestables quand il s’agit de ces monarques qui reconnaissent tenir leur couronne de la grâce de Dieu, et se font gloire, de porter le glaive pour la défense de l’Église, combien’ plus encore doivent être éloignés de la pensée d’intervenir dans l’accomplissement des devoirs religieux, ces gouvernements qui n’ont même pas à nous montrer le nom de Dieu inscrit dans la charte qui les a élevés au pouvoir. Effets de la puissance populaire, investis d’une domination terrestre, ils ne reconnaissent point tenir d’en haut leur souveraineté. Tout est civil, tout est séculier dans leur élévation et dans leurs droits. Placés en présence de l’Église, comme à la frontière d’un pays libre et inoffensif, s’ils sont sages, ils profiteront de l’influence morale dont elle usera toujours en faveur de l’ordre ; s’ils sont justes, s’ils sont clairvoyants, ils n’iront point s’immiscer dans les affaires d’un État le plus indépendant de tous. Il est écrit, et cette maxime est fondamentale dans le droit public des catholiques L’Église ne juge point de ceux qui lui sont étrangers, Ecclesia non judicat de iis qui foris sunt
32 .

Par une conséquence rigoureuse, ceux qui sont étrangers à l’Église ne jugeront point de l’Église et respecteront sa qualité d’étrangère à leur égard. Si l’amour de leurs âmes, l’espérance d’un monde meilleur les portent à s’adresser à celle qui seule possède les clefs du royaume du Ciel, jamais on ne les verra, apôtres menteurs de la liberté, réclamer sur l’Église une domination tyrannique, dicter les prières sacrées, régler les chants religieux et troubler la paix du sanctuaire par le bruit de leurs triomphes ou le récit de leurs inquiétudes. Plus avancée dans la vraie liberté que le monde qui ne la connaît pas, l’Église a reçu dans le passé trop de leçons qui lui apprennent que les hommes n’ont trop souvent à lui donner, en retour de ses faveurs, rien qu’un douloureux esclavage.

Que si, trompés par de perfides conseils, égarés par de fausses idées, les gouvernements, jaloux d’une liberté qu’ils n’ont pas fondée et sur laquelle ils ne peuvent rien, voulaient suivre l’exemple des anciens rois avec lesquels ils ont déjà rompu en tant de manières, et faire de la religion un instrument politique, l’Église, qui dans ces jours d’affranchissement recouvre sa dignité et son énergie, leur rappellerait qu’elle aussi a des droits.

« Pourquoi, leur dirait-elle, démentir à mon égard les principes que vous proclamez sacrés ? Lorsque vous jurâtes d’accorder à tous la liberté, jurâtes-vous également que moi seule je devais rester enchaînée ? Au moment où toutes les voix sont libres, où toutes les bouches peuvent s’ouvrir sans crainte, faudra-t-il que seule je me sente imposer jusqu’à mes vœux et mon langage ; et mon sanctuaire, le plus libre de tous, celui de la conscience, sera-t-il donc le seul violé par ceux mêmes qui prétendent avoir fait respecter tous les autres ? N’ai-je donc prêché à l’univers la liberté des enfants de Dieu 33 que pour me voir seule aujourd’hui dans les fers, que pour me sentir, moi fille de l’éternité, liée honteusement aux diverses phases d’un ordre de choses qui ne doit durer qu’un temps ? Enfin tant de belles théories, si péniblement réalisées, ne devaient-elles être que la suite de mon esclavage, et mon humiliation est-elle donc écrite au fond de tous vos systèmes ? »

Ainsi parlerait l’Église, et, à la grande époque où nous sommes parvenus, elle serait entendue. Le temps n’est plus où l’on pouvait faire illusion aux catholiques en leur donnant le change. Aujourd’hui livrés à eux-mêmes, l’oppression, sous quelque forme qu’elle se déguisât, ne tromperait personne. Tous les cœurs la sentiraient et la liberté de l’Église triompherait.

Non, et nous le répétons avec plaisir en terminant cet article, l’Église comme Église ne haïra jamais le sceptre qui respecte son indépendance. Toujours elle, demandera au ciel, pour les princes, la prospérité qui lui est nécessaire comme à eux-mêmes. Serait-elle au milieu de Babylone, comme Jérémie, elle demandera la paix de Babylone, puisque cette paix est aussi la sienne. Mais désormais les gouvernements n’entendront plus rien de personnel dans ses vœux et ses prières ; ils ne devront plus songer à s’appuyer sur elle, à la faire l’organe de leurs projets, le marche pied de leur puissance. Ainsi vivront en paix et sur le même sol ces deux puissantes royautés dont l’une a reçu en partage ce monde extérieur, et dont l’autre, préposée à l’ordre moral, remplit dans cet univers la noble fonction de l’âme dans le corps humain.

La soumission des catholiques au gouvernement sera donc cette obéissance juste et raisonnable qui ne ressemble en rien à ces instants de lassitude durant lesquels l’anarchie, après avoir brisé ses fers, baise les nouveaux qu’elle s’est forgés. Cette grande loi de l’ordre s’accomplira de la manière qu’explique si bien le grand évêque de Nazianze, dans un de ses immortels discours 34  : « Soyons donc soumis, chrétiens, à Dieu, à nos semblables, à ceux qui gouvernent la terre ; à Dieu, pour toutes les raisons possibles ; à nos semblables, à cause du lien de la charité ; aux princes enfin, pour le maintien de l’ordre public, soumission qui sera d’autant plus parfaite qu’ils s’en montreront dignes par leur bonté et leur clémence. Idque tanto magis, quanto « facilioribus illis, ac benignioribus utimur. »

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