De l’élection et la nomination des évêques

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Nous avons dit que l’abbé Guéranger, depuis son départ de la capitale, s’était fixé au Mans. Quelle devait être dans l’avenir sa position ? Quels étaient les desseins de la Providence sur ce serviteur fidèle ? Prosper Guéranger ne savait encore rien. En attendant que la voix du Seigneur se fît entendre, voix à laquelle il sut toujours répondre par le cri d’Abraham : Adsum, il songeait à poursuivre ses recherches sur les monuments de l’antiquité. Mais à l’époque où nous sommes, une question lui parut devoir attirer particulièrement l’attention des catholiques. Il s’agissait de la nomination des évêques par le gouvernement sorti de la révolution de juillet. Qu’on nous permette de faire ici une remarque afin de montrer ce que fut, durant sa vie entière, l’Abbé de Solesmes. Vivant de la vie de l’Église, prêt à tout sacrifier pour le bien de l’Église, Prosper Guéranger prenait ou déposait la plume selon les exigences du moment. Bien au-dessus de ces mesquines préoccupations qui font que trop souvent l’homme se recherche lui-même dans ses écrits, il ne se proposa jamais qu’un but : défendre la sainte Église sa mère, dégager des liens de l’erreur la vérité, qui seule donne la vraie liberté au monde.

Or la charte de 1830, expression du principe fondamental du nouveau gouvernement, avait effacé la religion de l’Etat. La religion catholique devenait simplement la religion de la majorité des Français. La liberté des cultes était proclamée. Mais s’il n’y a plus de religion légale, si la religion doit se renfermer dans le secret de la conscience privée, une question nouvelle s’impose d’elle même et de la plus haute importance pour le sort de l’Église catholique en France. Quel droit le gouvernement fera-t-il encore valoir pour réclamer la nomination des évêques ? Et si une égale liberté est laissée à chaque individu de professer, comme il l’entend, ses croyances religieuses, pourquoi les catholiques souffriront-ils plus longtemps qu’on viole pour eux seuls, l’impartialité observée à l’égard des cultes dissidents ! L’heure n’était-elle pas venue de rappeler le dernier article du Concordat de 1801 ? Aux termes de cet article, les droits et prérogatives concédés par le Pape, et la nomination des évêques devaient être réglés par une nouvelle convention dans le cas où quelqu’un des successeurs du premier Consul ne serait pas catholique. Or sous le régime de la charte de 1830, la religion d’État n’existant plus, et d’ailleurs, les garanties de l’orthodoxie du gouvernement faisant sérieusement défaut, que devenait, que devait devenir la question de l’élection des évêques, envisagée du côté du Saint-Siège dans ses rapports avec ce nouvel état des choses ? Qui nommera les évêques ? Sera-ce un gouvernement légalement sans religion, dont le chef et les membres peuvent être hérétiques, musulmans ou athées ? Et quels évêques choisira-t-on ? En supposant même que le bien des catholiques soit sincèrement voulu, comment un gouvernement athée ou tout au moins indifférent et sceptique appréciera-t-il la doctrine et la morale qu’on exige de ceux qui, élevés sur le chandelier, doivent répandre autour d’eux la plus pure lumière de l’exemple et de la vérité ? Au reste, comment ne pas trembler pour les vrais intérêts de l’Église de France quand les provinces offrent le spectacle d’affreux désordres : les croix abattues, la demeure des pontifes violée, les asiles de l’éducation ecclésiastique envahis ; et alors que la religion est, jusque dans la capitale, indignement parodiée ? Ou le gouvernement est impuissant à opposer une digue à ce torrent d’impiétés, ou il pactise avec l’ennemi. Dans les deux cas, lui livrera t on le plus sacré des intérêts, la nomination des premiers pasteurs des diocèses ?

En face d’une pareille situation, Prosper Guéranger n’hésita point à traiter le grave sujet de l’élection et de la nomination des évêques. Il le fit avec la chaleur de la conviction. « C’est un mémoire « écrit avec quelque peu d’âme et de connaissance du sujet. Tel « est du moins le témoignage qu’ont bien voulu lui rendre les journaux et les recueils périodiques qui en ont parlé 1 . »

Ce livre mérita en effet de nombreux suffrages et de graves approbations. Il fut présenté au Souverain Pontife par le cardinal Pacca qui daigna lui en rendre un témoignage très flatteur. Le Pape le reçut avec bonté, et l’auteur eut lieu de penser que Sa Sainteté lui eût fait savoir ses impressions, si des considérations de position ne l’avaient arrêtée à une époque où Elle a cru devoir instituer les élus du gouvernement.

Prosper Guéranger ignorait alors que le Saint-Siège dût trancher la question en admettant les nominations faites par Louis-Philippe. Son mémoire ne voulait rien préjuger et il pouvait écrire :Dans tout cela, je n’ai suivi que ma conscience, et je n’ai d’affection pour cet ouvrage qu’autant qu’il peut servir à la gloire de Dieu « et à l’affranchissement de l’Église. »

Dans l’histoire qu’il trace des différents modes agréés par l’Église pour la nomination des évêques, Prosper Guéranger montre quelle est la nature et quels sont les avantages et les inconvénients des concordats. Il nous plait de relever ici une ferme protestation de l’auteur contre certaines déclamations oratoires qui allaient jusqu’à représenter comme le plus grand crime du gallicanisme le concordat de Léon X et de François I. Exagérations de pensée et de langage dans lesquelles Dom Guéranger ne tomba jamais parce que, s’appuyant sur l’histoire sérieusement étudiée, il exposait purement la doctrine, sans système préconçu. Réfutant les assertions de cette école qui « ne connaissant l’histoire des concordats que par l’imagination » faisait la leçon à l’Église et, du moins implicitement, l’accusait de faiblesse et de complicité, il prouve que le concordat de 1516 a été tout simplement le résultat de la situation de l’Église à l’époque où il fut conclu. C’est avec la même soumission filiale et respectueuse qu’il s’explique sur tous les concordats en général, et il consacre un chapitre entier à montrer que « Dieu a fait servir puissamment à relever la dignité « et la force de son Église, ce qui même paraissait à des yeux mortels ne renfermer tout au plus que des liens de servitude et des titres d’avilissement. »

Rappelons en finissant ce que l’abbé Guéranger écrivait à propos de son livre. Il a formulé son jugement en des termes que nous empruntons, mot pour mot, à sa correspondance : « Cet ouvrage (de l’élection et de la nomination des évêques) est composé de manière à pouvoir être lu et avoué en tout temps, quel que soit le parti que prenne le Saint-Siège sur cette grande question. »

Or le parti que le Saint-Siège crut devoir prendre et que Prosper Guéranger ne pouvait prévoir alors, nous l’avons indiqué. Au reste les conclusions pratiques du mémoire, relatives au régime sous lequel on vivait, étaient, dans la pensée de l’écrivain, soumises en dernier lieu au jugement du Siège apostolique. Le livre atteignait donc, quel que fût le résultat immédiat, l’une de ses fins principales : éclairer la question de la discipline des élections. Eh bien, considéré à ce point de vue, l’ouvrage de l’abbé Guéranger demeure intact et plein d’actualité. Nous estimons qu’il sera lu avec intérêt et avec fruit.

Nous vivons actuellement sous le régime d’un concordat. Ce contrat servant à régler les rapports de l’Église et de l’État, d’où vient que les droits de l’Église, en retour des privilèges qu’elle confère au gouvernement, sont en mille rencontres foulés aux pieds ? Dieu chassé de l’école et de l’hospice, du prétoire et de l’armée ; des traitements suspendus, des vicariats supprimés, les menses épiscopales soumises à un nouveau mode d’administration, mesures qui tendent progressivement au complet dépouillement du clergé ? Les mêmes hommes savent persécuter l’Église et jouir de ses privilèges qu’ils ne tiennent que de sa patiente et maternelle générosité. N’est-il pas opportun de rappeler enfin au gouvernement qui s’occupe de présenter au Saint-Siège des titulaires aux sièges vacants, qu’il a aussi des obligations à remplir et des droits à respecter ? C’est un besoin auquel répond le livre de l’abbé Guéranger. Publié la première fois en 1831 , il reparaît vers la fin de ce siècle pour éclaircir l’une des questions capitales dans les annales de l’Eglise.

  1.  

    DE L’ÉLECTION ET DE LA NOMINATION DES ÉVÊQUES

    Libera est institutione divina nullique

    obnoxia terrenae potestati intemerata

    Sponsa immaculati Agni Christi Jesu.

    (Pius VIII ad episcopos provinciae Rhenancae, 30 junii 1830)

     

    PRÉFACE

    TOUS les catholiques comprennent aujourd’hui que le sort de l’Église de France dépend totalement de la solution de cette importante question : Le gouvernement conservera-t-il la nomination aux évêchés ? C’est là qu’est le secret de notre avenir ; la ruine complète, ou la résurrection glorieuse du catholicisme.

    Prêtre catholique, et dévoué corps et âme à l’Église, qui nous a fait l’honneur de nous élever au rang de ses ministres, nous avons cru servir la noble cause qui nous est mille fois plus chère que la vie, en préparant un mémoire qui pût être utile à l’instruction de cette grande affaire. Puissent nos faibles travaux, bénis par celui qui appelle tout Israël à la défense de son temple, attirer l’attention des catholiques, et réveiller en eux le sentiment de leurs droits !

    Nous avions cru d’abord qu’à une époque où l’on a si peu le temps de lire, il suffisait de discuter, en quelques pages, les raisons péremptoires dont il est si facile de déduire l’abolition des concordats ; mais nous nous sommes bientôt convaincu qu’en nous bornant à ce corollaire incomplet, notre travail eût manqué de base. Pour établir les motifs d’après lesquels nous croyons pouvoir tirer cette conclusion, il fallait mettre dans tout son jour la nature des traités mixtes, appelés concordats ; expliquer le degré d’influence accordé aux princes sur les anciennes élections ; éclaircir la question de l’intervention laïque sur le choix des évêques ; en un mot discuter cette matière dans ses rapports avec la tradition tout entière, seul moyen de discerner ce qu’il y a d’essentiel et de fondamental, au milieu des formes passagères et accidentelles qu’a revêtues successivement la discipline des élections.

    Le peu de soin que l’on apporte aujourd’hui à l’étude du droit canonique, nous a mis dans la nécessité d’appuyer sur plusieurs détails qui, dans d’autres temps, eussent peut-être semblé superflus ; comme aussi lorsque nous nous sommes trouvé à la portée de faire quelqu’une de ces nombreuses justices que l’aveugle partialité avec laquelle l’histoire a été traitée jusqu’ici rend aujourd’hui si nécessaires, nous avons accompli ce devoir de grand cœur.

    C’est pour les catholiques, pour ceux qui, comme nous, ont le bonheur de jouir encore de l’admirable lumière de la foi, que nous avons écrit. Ceux qui n’appartiennent pas à l’Église, ou qui, catholiques de nom, estiment quelque chose plus cher que l’honneur et les droits de l’Épouse de Jésus Christ, ceux-là ne nous comprennent pas. Notre langage les étonnera ; nous nous flattons toutefois qu’ils en aimeront la franchise et la liberté.

    Plusieurs des questions traitées dans cet ouvrage nous ont conduit naturellement à dire notre avis sur certains actes du gouvernement ; nous nous sommes permis de remarquer cette tendance anticatholique que tout le monde lui reconnaît ; c’était notre droit. Du reste, nous déclarons expressément ici que notre intention n’est point d’attaquer son autorité que nous respectons scrupuleusement et sans arrière-pensée, tant qu’il respectera lui-même tous les droits que nous garantit cette charte qu’on nous a juré devoir être désormais une vérité.

    Dans ce moment, les événements se précipitent avec tant de rapidité que tel livre qui se lit aujourd’hui, demain peut être ne sera plus de circonstance. Cette raison nous a contraint, après avoir donné à cet ouvrage tout le soin dont nous étions capable, de le livrer au public, avant d’en avoir peut-être suffisamment épuré le style. Nous en demandons pardon au lecteur ; notre excuse est la crainte que nous avions de paraître trop tard.

    On s’étonnera peut-être de ce que dans un ouvrage où nous demandons le retour aux élections canoniques, nous n’ayons pas même laissé entrevoir sous quelle forme nous croyons qu’il convient de les rétablir. Ce n’est pas que nous n’ayons là-dessus nos plans et nos idées, tout aussi bien qu’un autre ; mais nous n’avons pas cru qu’il appartint à un simple prêtre de prévenir, en aucune façon, le jugement de l’Église, sur une matière aussi grave. Quand Nos seigneurs les évêques se seront adressés au Saint-Siège, Rome fera pour le mieux, et nous sommes convaincu d’avance que Dieu ne manquera point à son Église.

    Nous déclarons solennellement que nous soumettons ce livre et tout ce qu’il contient au souverain jugement du Pontife romain, rétractant d’avance toute assertion qui serait jugée répréhensible à son infaillible tribunal.

     

    CHAPITRE PREMIER
    DU MINISTÈRE DE L’ÉLECTION EN GÉNÉRAL

    C’est Dieu lui-même qui appelle aux fonctions de l’épiscopat ; l’élection faite par les hommes n’a d’autre but que de mettre au jour la vocation divine. Le ministère de l’élection est donc une fonction sacrée, qui ne saurait appartenir, de droit, qu’à l’Église elle-même. En outre, si l’on considère l’Église comme société, on comprendra par là même qu’elle seule, sous peine d’être dépourvue du principe même de la vie, doit avoir le droit de pourvoir au choix de ses guides et de ses magistrats. Enfin, la perpétuité de son enseignement étant tout à fait dépendante du choix de ceux auxquels il est confié, il suit également que nul autre que l’Église ne peut, par un droit propre et personnel, s’immiscer légitimement dans un acte de cette nature.

    LE sacerdoce de l’Église catholique n’a point sa source ici-bas. Élevé au-dessus des cieux 2 , s’il s’exerce sur la terre, c’est parce qu’un Dieu homme en a revêtu le puissant caractère, dans les splendeurs des Saints 3 . Fondée tout entière sur la croyance à une médiation divine, notre foi honore, dans les évêques, les héritiers du pouvoir sublime de Jésus-Christ, ses véritables successeurs dans son ministère visible.

    Le pontife est l’homme de Dieu ; c’est donc à Dieu seul de le choisir. Chef suprême d’Israël, Moïse élira les magistrats de son peuple 4  ; Dieu seul pourra appeler Aaron à la souveraine sacrificature 5 . Dieu seul le choisira, entre tous les vivants, pour lui confier l’encens et les sacrifices, pour l’établir l’intercesseur de ses frères 6 .

    Après quarante siècles de figures, le Fils de Dieu vient-il apporter la vérité au monde, et inaugurer, en sa personne, le sacerdoce nouveau ? Il s’arrête, pour ainsi dire, sur le seuil de l’éternité, il ne prend point de lui-même, dit saint Paul, un honneur qui ne saurait dépendre de sa volonté ; mais il attend que celui-là même qui l’a engendré avant l’aurore 7 , le constitue, par un serment irrévocable, prêtre et prêtre à jamais 8 .

    Si donc Dieu soumet son propre Fils à cette indispensable loi de la vocation, combien plus les mortels qui, dans la suite des temps, devront continuer le ministère de la médiation ! Nul ne pourra non plus s’arroger de lui-même cet insigne honneur 9 . L’Église, qui est le corps de Jésus Christ 10 , s’édifiera, durant le cours des siècles, mais Dieu lui donnera, de sa propre main, ses pasteurs, ses prophètes, et ses docteurs 11 . L’Esprit Saint préposera lui-même les évêques au gouvernement du troupeau 12 , et la voix menaçante dix Sauveur dénoncera, comme un infâme brigand, celui qui aura osé s’introduire dans la bergerie, par une voie différente de celle que Dieu a ouverte 13 .

    Voyez, après l’ascension du Sauveur, le collège apostolique occupé saintement de la recherche de celui que le prophète désigna pour héritier de l’épiscopat du traître Judas 14 . Barsabas et Mathias sont amenés aux pieds des disciples de Jésus. Mais quel mortel osera discerner, entre ces deux hommes, celui que Dieu a marqué de son sceau ? Si la prudence humaine allait s’égarer dans la solution de ce redoutable problème ! Pierre et ceux qui sont avec lui reculent devant une si haute responsabilité. Dans leur faiblesse, ils ne voient que Dieu qui puisse dévoiler le secret de Dieu. « Seigneur, s’écrient-ils, vous seul connaissez « les cœurs. Deux justes sont devant vous ; montrez-nous « ce seul que vous avez choisi 15 . »

    Héritière de la doctrine apostolique, l’Église proclama toujours cette vérité fondamentale que Dieu seul fait les évêques, et que les hommes ne font que promulguer l’élection divine. « Croyez-vous donc, dit saint Cyprien, que les pontifes de Dieu sont consacrés à son insu ? Ignorez vous que lui seul les constitue dans son Église 16  ? »

    Saint Basile répète la même vérité dans les mêmes termes 17 . C’est Dieu lui-même, écrit-il au grand évêque de Milan, c’est Dieu qui vous a transféré, de votre tribunal terrestre, sur la chaire des apôtres 18 .

    Voici les paroles solennelles d’un livre révéré dès la plus haute antiquité : Au milieu des rites sacrés de l’ordination, le pontife proclame ceux qui sont initiés. Cette coutume mystérieuse nous apprend que le collateur des saints ordres est l’interprète de l’élection divine ; que dans cette importante fonction, il est conduit par l’esprit de Dieu, et non par une bienveillance personnelle à l’égard de ceux « qui sont initiés 19 . »

    « L’Église, dit saint Léon le Grand, reçoit pour pasteurs ceux que l’Esprit Saint lui a préparés, ceux que la grâce céleste a daigné engendrer au sacerdoce 20 . » Cette pensée pouvait seule consoler ce grand pape, en présence des immenses obligations de sa charge. « J’espère, disait-il, que celui qui m’a imposé cet honneur, viendra à mon secours , dans les soins étendus qu’il m’impose , et qu’après m’avoir conféré une telle dignité, il daignera soutenir ma faiblesse écrasée sous le poids d’une si accablante faveur 21 . »

    Que fait donc celui qui présente un homme à l’épiscopat ? II s’établit coopérateur de l’anion même de Dieu ; il se charge de dévoiler le secret de la vocation divine ; il prend sur lui la plus terrible des responsabilités. Un tel pouvoir n’a rien de terrestre, et, certes, l’on peut dire que ce n’est que par la plus sublime des dérogations, qu’il se trouve entre les mains d’un simple mortel.

    Écoutons ce qu’en dit le pieux et savant Thomassin, cet homme si rempli des plus pures traditions de l’antiquité. Le pouvoir d’appeler les évêques à la suprême dignité du sacerdoce royal de Jésus-Christ, est la participation et « l’imitation la plus parfaite de l’autorité éternelle de Dieu le Père sur son Fils incarné 22 . Et encore : Celui qui a droit de pourvoir aux bénéfices, répand et communique le sacerdoce de Jésus-Christ ; c’est pourquoi il doit regarder « sa provision comme une céleste vocation, qui a pour modèle cette vocation ineffable, par laquelle le Père éternel appelle son Fils incarné à la souveraine sacrificature 23 . »

    Pour oser s’ingérer dans cette œuvre redoutable, il ne faut donc rien moins que cette toute puissance au ciel et en terre 24 , dont le Christ a investi les dispensateurs de ses dons. De tous les mortels, le moins éloigné de la grandeur et de la sainteté de ce ministère, est encore le pontife. Tout autre que lui, roi ou peuple, qui tenterait de se l’arroger, comme un droit, unirait, dans un seul crime, l’usurpation la plus audacieuse à la plus sacrilège témérité.

    L’Église seule a donc essentiellement le droit de choisir ses évêques, puisque seule elle a reçu le pouvoir des choses divines. De plus, considérée comme société, seule elle peut revendiquer ce droit. Sa règle invariable est de ne juger jamais de ceux qui sont hors de son sein 25  : nul autre qu’elle ne saurait intervenir en ce qui est de sa constitution. « L’Église est une société, dit le cardinal de la Luzerne ; ses pasteurs sont ses magistrats ; elle a reçu de Dieu tout ce qui est nécessaire à sa conservation et à son régime ; elle tient donc de lui essentiellement le pouvoir de régler la nomination de ses pasteurs 26 . » En effet, si l’Église recevait des mains de l’homme ceux qui sont destinés à la régir, ceux mêmes sur lesquels elle repose, elle n’aurait donc point la vie en elle. Elle ressemblerait à ces plantes parasites, dépourvues de la substance qui doit les nourrir, et destinées à croître ou à périr, suivant les vicissitudes de l’arbre hospitalier qui les accueille entre ses rameaux. Or, l’histoire est sous nos yeux. Nous y lisons que des hommes ont protégé l’Église du Christ, que des hommes l’ont persécutée. Les uns et les autres sont passés, il y a longtemps : l’Église est encore là, belle de jeunesse et d’antiquité, dominant d’un front calme les ruines de tout ce qui n’est pas elle.

    Enfin à l’Église seule peut appartenir de plein droit la nomination de ses évêques, parce que seule elle est chargée de veiller à l’intégrité du dépôt de la foi 27 . La pureté de la doctrine, c’est sa propre vie. Or quelle autre garantie peut elle avoir de la fidélité avec laquelle ce précieux dépôt sera gardé, si elle ne fait pas elle-même le choix des gardiens de ce trésor, si du moins, ils ne sont pas choisis sous ses yeux et agréés par sa vigilance. Déléguée par le Verbe incarné à l’instruction de tout homme qui vient en ce monde 28 , elle répond de la vérité à la terre et au ciel ; peut-elle, un seul instant, en perdre de vue les organes ?

    Ces considérations générales se développeront d’une manière bien plus frappante, dans la suite de la tradition qui va se dérouler devant nous avec sa majestueuse unité. Toujours semblable à elle-même, l’Église paraîtra d’autant plus invariable sur les principes que nous venons d’établir, qu’elle en a fait, dans le cours des siècles, de plus nombreuses applications.

    CHAPITRE II

    L’ÉLECTION DES ÉVÊQUES A TOUJOURS APPARTENU AU CLERGÉ.

    L’histoire de l’Église nous montre, en effet, les évêques toujours élus par l’Église ; tantôt par le clergé de la ville et du diocèse, plus tard par les chapitres, enfin par le Pape soit directement, soit sur la présentation des princes.

    AU milieu des variations de la discipline dont l’histoire va passer successivement sous les yeux du lecteur, une seule chose demeure constante si et inébranlable, c’est l’action immédiate de l’Église sur les divers modes d’élection qui se sont succédé depuis les premiers siècles. Forts du témoignage de l’histoire tout entière, nous dédaignerons de nous arrêter sur quelques faits isolés qui lie sauraient rien prouver contre une masse si imposante d’autorités. L’enthousiasme ou la violence ont pu quelquefois intervertir l’ordre établi, renverser pour quelques instants les bornes posées dans l’antiquité. Un tyran jaloux d’enchaîner l’Église à son char, un peuple aveugle dans ses faveurs comme dans sa haine, ont plus d’une fois sans doute, en dix-huit siècles, foulé aux pieds les règles vénérables de la discipline, et méconnu la liberté des élections. Toute leur puissance, tous leurs efforts n’allèrent jamais à effacer un iota de ces canons sacrés, sur lesquels l’Église est assise. Au milieu même des abus qui la firent gémir si souvent, elle trouva toujours une voix pour faire entendre ses réclamations. jamais sa liberté ne fut tellement anéantie, qu’elle ne pût offrir aux regards de ses oppresseurs le spectacle d’autres contrées, où ses droits reconnus des peuples et des rois, s’exerçaient paisiblement pour le bonheur du monde ; jamais aussi le Dieu qui prend en main la cause de son Église, parce qu’elle est aussi la sienne, ne laissa sans vengeance ces coupables tentatives. Que de peuples ont vu fuir loin d’eux cette auguste reine qu’ils avaient voulu associer à leurs passions ! que de rois ont ressenti et ressentent encore le contre coup des atteintes qu’ils osèrent lui porter ! La raison de toute l’histoire est là ; et la clef des évènements d’ici-bas n’est autre que le sort de cette Église, aussi ancienne que le monde, et pour laquelle le monde a été fait.

    Oui sans doute, c’est au fond même du sanctuaire que le ministre du sanctuaire doit être élu. Quels autres que les Pontifes de Dieu reçurent jamais le pouvoir de juger de cette vocation que la terre ne connaît que par eux ? Pourquoi, nous dit saint Ambroise, pourquoi Dieu, après « la mort d’Aaron, commanda-t-il à Moise, son prêtre ,de revêtir Eléazar, fils d’Aaron, des ornements de son père ? Pourquoi ne pas appeler tout le peuple à prendre part à un acte si important, sinon pour nous apprendre que c’est au prêtre de consacrer le prêtre, de le revêtir des vêtements sacrés, c’est-à-dire des vertus sacerdotales ? La fonction du prêtre, il est vrai, est d’intercéder pour le peuple, mais c’est au Seigneur de le choisir, aux prêtres « de l’éprouver 29 . »

    Cette doctrine si claire et si formelle, l’Église la tenait de ceux-là mêmes qui avaient conversé avec l’Homme Dieu, et appris de lui tout ce qu’ils devaient inculquer aux peuples. Investis de la plénitude de l’épiscopat, les apôtres le transmettaient, comme un flambeau communique sa lumière, aux hommes qu’ils avaient jugés dignes d’être les pasteurs des peuples, les hommes de Dieu 30 . Ils apprenaient à ces nouveaux apôtres comme ils devaient eux-mêmes et de leur propre mouvement répandre, sur d’autres hommes, l’abondance des grâces de leur caractère, autant que l’exigeraient les besoins du troupeau toujours croissant. Ils déposaient entre leurs mains cette prérogative, de la même manière qu’ils l’avaient reçue. Paul écrivait à son disciple Tite : « Je vous ai laissé en Crète afin que vous y fassiez les dispositions qui restent encore à faire, » et que vous établissiez des anciens 31 « dans chaque ville, selon l’ordre que je vous en ai donné. »Il faudrait un livre entier pour recueillir tous les faits épars dans les monuments ecclésiastiques, et de l’ensemble desquels résulte, dans le plus haut degré d’évidence, cette vérité proclamée par Fleury : Nous voyons dans toute la « suite de la tradition que les évêques ont toujours été établis par d’autres évêques 32 . » Bornons-nous à rappeler ces grands actes de l’Église, ces règlements solennels, qui, comme des fanaux lumineux, constatent sa marche à travers les siècles.

    L’un des plus anciens conciles dont les actes soient parvenus jusqu’à nous, le concile de Laodicée, tenu sous le pontificat de saint Sylvestre, et dont les canons sont placés au premier rang dans les plus anciennes collections, témoigne en ces termes de la pratique de l’Église, à cette époque, dans les élections. « C’est le jugement des métropolitains et des évêques qui leur sont soumis, qui doit élever un évêque à la puissance ecclésiastique 33 . »

    Mais bientôt l’Église entière réunie à Nicée, rassemble, comme en un faisceau, les traditions des diverses Églises. Alors paraissent ces règlements immortels, dans lesquels sont résumées, pour la première fois, ces coutumes apostoliques, sous lesquelles jusqu’ici l’Église a vécu, sans chercher même à les définir. Voici ce que porte le quatrième canon, sur le mode des élections d’évêques. II est convenable que tous les évêques de la province concourent à l’élection de l’évêque. Si une pressante nécessité, l’éloignement des lieux, rendent impossible cette réunion, que trois évêques au moins s’assemblent, et après avoir reçu le suffrage des autres par écrit, qu’on célèbre l’ordination. Toutefois que, dans chaque province, la confirmation de tout ce que l’on aura fait, appartienne au métropolitain 34 .

    Les conciles de l’Occident ne sont pas moins formels, pour attester l’observation de ce mode d’élection. Qu’il suffise, pour le moment, d’alléguer ici l’autorité du troisième concile de Paris. Que nul évêque, y est-il dit, n’entre dans l’épiscopat par le commandement du prince, ou de toute « autre manière, contre la volonté du métropolitain, ou des évêques comprovinciaux 35 . »

    Les évêques exercèrent diversement ce magnifique pouvoir. Tantôt les prélats de la province tout entière se réunissaient dans la ville qui pleurait son pasteur ; après l’élection faite en commun, les pontifes imposaient tous ensemble les mains à celui qu’ils avaient élu, et c’est en mémoire de ces vénérables réunions, que l’Église statua que jamais un élu ne recevrait l’oraison épiscopale, sans que le consécrateur ne fût assisté de deux autres évêques. Tantôt, suivant la coutume de plusieurs Églises, le métropolitain décrétait seul l’élection, après avoir entendu les vœux du clergé et du peuple ; quelquefois même, il députait simplement un évêque auquel on donnait le nom de visiteur, pour le suppléer dans cette importante affaire 36 . Ainsi les usages pouvaient varier ; le principe était inaltérable. Les pontifes seuls créaient les pontifes.

    Les envahissements de la puissance séculière contraignirent l’Église de sanctionner de nouveau cette règle inébranlable. Rassemblée pour la seconde fois à Nicée, elle renouvela ses antiques dispositions et décréta : que celui qui devait être « élevé à l’épiscopat serait élu par les évêques 37 . »

    Cet acte imposant ne suffit pas encore à la sollicitude de l’Église,.et, bientôt après, le huitième concile général vint ajouter à tant d’autorités le poids de ses ordonnances œcuméniques. Telles sont ses paroles : « D’accord avec les premiers conciles, le saint et universel concile définit et statue, que les promotions et les consécrations d’évêques se doivent faire par le décret et l’élection des évêques 38 . »

    Il n’est donc point de vérité plus solennellement attestée, que cette nécessité d’employer les pasteurs eux-mêmes à l’élection des pasteurs. Cette idée se reproduit sous les diverses formes que nous allons parcourir.

    Des changements survenus, à la longue, dans les mœurs de l’Église d’Occident, amènent au treizième siècle, une importante modification. Le quatrième concile de Latran, sous Innocent III, investit les chapitres du pouvoir de l’élection 39 . Cette importante mesure, qui enlevait au concile de la province son droit déjà si méconnu et si prodigieusement affaibli, renfermait néanmoins l’élection dans le sanctuaire. Le père du droit canonique, Grégoire IX, organisa la discipline des élections capitulaires dans ses décrétales 40 , et cet ordre de choses se fût maintenu longtemps, si les passions humaines, dans ces siècles dont l’Église adoucit la rudesse, sans cependant réussir à la détruire tout à fait, ne se fussent précipitées sur cet instrument de discordes et de scandales.

    Contraints d’évoquer à leur tribunal une multitude de causes qui réclamaient leur intervention, les souverains Pontifes ne purent arrêter la simonie et les violences qu’en retirant à eux les élections, dans tout l’occident. Les réserves, en rapprochant l’épiscopat de sa source, qui est le Siège apostolique, présentèrent la plus glorieuse image sur la terre de cette opération éternelle, par laquelle Dieu le Père destine, par lui-même, au sacerdoce, ceux qu’il appelle à porter le caractère de son Fils.

    Toutefois, cet ordre de choses n’était qu’un état de passage. De nouvelles circonstances produisirent bientôt un nouveau mode ; les concordats accordèrent à plusieurs princes la nomination aux évêchés ; mais cette nomination ne fut jamais qu’une présentation. L’Église ne pouvait cesser d’être d’accord avec elle-même. Toujours nécessaire, toujours pratiquée, l’élection ecclésiastique n’en eut pas moins lieu. Le Pontife romain, assisté du sacré collège, l’accomplit dans le consistoire, et plus d’une fois des refus de bulles soutenus avec une sainte fermeté, rappelèrent aux rois et aux peuples, que pour être simplifiées dans leur forme, les élections n’avaient pas perdu leur sainte et ecclésiastique liberté.

    Ainsi, et nous aimons à le répéter, toujours semblable à elle même, l’Épouse de Jésus-Christ, bien qu’entourée de variétés 41 , est toujours une, et, sans rien prendre de l’instabilité d’un monde qui s’écoule comme un torrent à ses pieds, on la voit revêtir successivement des formes passagères, et préparer, d’une main sage et maternelle, les institutions que réclament tour à tour les besoins de ses enfants.

     

    CHAPITRE III

    DU POUVOIR ACCORDÉ AU PEUPLE CHRÉTIEN DANS LES ÉLECTIONS.

    Les peuples sont appelés, dans l’antiquité, à prendre part à l’élection. Deux motifs portèrent l’Église à autoriser cet usage : I . la nécessité d’obtenir, parle suffrage des fidèles, la preuve authentique des qualités de l’élu, qui doit, suivant saint Paul, être irrépréhensible ; 2. l’ancienne maxime : Nullus invitis detur episcopus, d’après laquelle on jugeait convenable de ne point imposer aux peuples un pasteur qu’ils n’eussent pas agréé. Or, dans tout cela, on ne voit pas le moindre vestige d’un droit réel du peuple sur l’élection. Aussi l’Église, pour éviter les brigues et le tumulte, a-t-elle aboli dans la suite l’exercice de ce mode de suffrage. Les protestants et les auteurs de la constitution civile du clergé en ont seuls rêvé le rétablissement.

    IL est donc constant par les, aces les plus authentiques et les plus solennels, que toute la force de l’élection a toujours été dans la main des pasteurs ; ce serait cependant n’avoir qu’une idée bien imparfaite de la manière dont ces grands actes s’accomplissaient autrefois, si l’on ne possédait pas une notion juste du pouvoir que l’ancienne Église accordait au peuple dans ces occasions, surtout si l’on ne connaissait pas la mesure dans laquelle s’exerçait cette intervention.

    Dès la première page de son histoire, l’Église nous montre le peuple en possession de cette prérogative ; déjà même, il faut le dire, on en peut entrevoir les suites funestes 42 . Rassemblés dans le cénacle, vingt hommes, prémices de la loi nouvelle, attendent l’effusion de l’Esprit Saint. Le collège apostolique n’a point encore réparé sa perte douloureuse ; il aspire à se compléter avant l’arrivée du Consolateur qui doit répandre de si précieux dons. Pierre se lève au milieu de ses frères. Après avoir exposé le pressant besoin de la nouvelle société, il appelle indistinctement toute l’assemblée à déclarer celui qu’elle juge digne du rang sublime d’apôtre et témoin du Christ. Dans cette première des élections, la faiblesse humaine se révèle tout entière ; une si sainte assemblée cherche en vain à s’accorder dans un seul et même vœu. Pierre demandait un apôtre, on lui présente deux candidats, et, malgré la plus grande liberté des suffrages, les disciples sont contraints d’appeler Dieu même à la décision d’une question devenue désormais insoluble pour eux.

    Pourquoi donc le prince des Apôtres a-t-il voulu courir ainsi les risques d’une élection populaire, et livrer une affaire si importante au jugement d’un si grand nombre de personnes, qui n’avaient aucun titre pour y prétendre ? « Ce fut, répond saint Jean Chrysostome, pour empêcher les discussions et les difficultés que ce choix pouvait entraîner après lui. Si en effet ils montrèrent si peu d’accord dans l’élection, il en eût été bien autrement s’il ne les y eût appelés. Voilà ce qu’il veut éviter : Mes frères, dit-il, il faut choisir entre nous. Par ce moyen, il concilie le respect à ceux qui devaient être l’objet de l’élection, et arrête la jalousie dès son principe. Car enfin, Pierre ne pouvait-il pas consommer à lui seul l’élection ? Sans aucun doute ; mais il s’en abstient pour ne point paraître dominé par la faveur 43  »

    Telle est la condescendance de l’Église. Tant qu’elle peut concilier avec notre faiblesse la pureté de sa discipline et l’intégrité des règles saintes, elle se fait à tous nos besoins avec une inépuisable charité. Sa tendresse veille toujours, et ne saurait se reposer un moment, tant qu’il reste encore à ses enfants un vœu raisonnable à former.

    Rien sans doute n’importe davantage aux peuples que le choix des pasteurs qui doivent être les arbitres de leurs intérêts spirituels ; voilà pourquoi l’ancienne Église avait cru devoir proclamer comme un axiome de son droit en matière d’élections, que nul ne serait imposé pour pasteur aux Peuples malgré eux-mêmes : Nullus invitis detur episcopus. « Que l’on prenne garde, écrivait saint Léon, dans sa fameuse lettre à Anastase de Thessalonique, que l’on prenne garde de ne pas ordonner un sujet que les peuples repoussent, ou qu’ils n’ont pas demandé, dans la crainte que la cité qui ne l’a point désiré pour évêque, n’en fasse l’objet de son éloignement et de son mépris, et que la religion elle même ne souffre de cette indiscrétion 44 . » Ainsi avaient parlé du haut dé la chaire apostolique, les jules, les Innocent, les Célestin ; ainsi décidaient les conciles des Gaules 45 .

    Thomassin reconnaît formellement l’existence de ce fait passé en principe, dans les premiers siècles. « Voilà, dit-il, un des droits incontestables des peuples en ce temps là, qu’on ne leur donnât point d’évêques contre leur volonté, et auxquels ils se fussent d’abord opposés, afin que leur obéissance fût accompagnée de la vraie liberté chrétienne 46 . »

    Un autre motif légitimait l’influence du peuple chrétien dans les élections. Traçant dans ses Épîtres à Tite et à Timothée 47 le tableau des qualités que doit réunir le candidat à la dignité épiscopale, saint Paul exigeait en première ligne que la réputation de l’élu fût exempte de tout nuage, qu’il fût irrépréhensible, recommandable même aux yeux des païens. Sur quoi le grand évêque de Constantinople ajoute : « S’il convient que l’évêque se recommande par le témoignage des ennemis eux-mêmes, combien plus par le témoignage de ceux qui sont amis 48 . »

    L’Église, de nos jours, conserve encore dans sa liturgie un monument précieux, qui constate la nature du suffrage que les peuples étaient appelés à donner à l’élu. Aujourd’hui encore, dans la cérémonie de l’ordination, le pontife, avant d’imposer les mains à ceux qui vont recevoir l’effusion du sacerdoce, adresse au clergé et au peuple cette imposante allocution :

    « Mes frères, ce n’est pas en vain qu’il a été établi par nos pères, que le peuple sera consulté sur l’élection de ceux qui doivent être élevés au ministères de l’autel. Souvent leur vie et leur conduite, ignorées de la multitude, sont connues de quelques-uns ; et il est certain que les hommes prêtent plus volontiers leur obéissance à ceux dont ils ont appuyé l’ordination de leur suffrage. A la vérité, la vie « de ces diacres que nous voulons, Dieu aidant, promouvoir au sacerdoce, a été, suivant notre jugement, exemplaire et agréable à Dieu, digne de l’honneur auquel ils vont être élevés ; mais, dans la crainte de nous laisser séduire par une affection mal entendue, et de nous laisser aller à un assentiment mal fondé, nous voulons prendre l’avis de cette assemblée. Déclarez donc avec liberté ce que vous pensez de leur mérite, ce que vous savez de leurs anions et de leurs mœurs, prenant garde de ne vous laisser « influencer par aucune prédilection, et de ne parler que suivant la justice. Si quelqu’un a quelque chose contre eux, au nom de Dieu, et pour Dieu, qu’il se présente avec confiance et qu’il parle ; toutefois, qu’il se souvienne de sa « propre condition 49 . »

    C’est bien là cette antique forme du suffrage populaire dont saint Cyprien nous retrace le tableau dans une de ses lettres. On doit, dit-il, garder avec soin la tradition divine et la coutume apostolique observée chez nous, et dans presque toutes les provinces, qui veut que lorsqu’on doit célébrer une ordination, les évêques de la province, les plus voisins de la ville pour laquelle on va établir un évêque, s’y réunissent ensemble. L’évêque est élu en Présence du peuple qui connaît la vie de chacun des clercs, « et a été à portée d’observer toute leur conduite 50 . »

    Rien n’était plus beau que ces grandes assises du peuple chrétien, au berceau de l’Église, alors que le prêtre fidèle recevait de la bouche du troupeau lui-même, ce témoignage solennel, digne récompense de ses mérites, et qui devait le porter sur les degrés de ce trône que son humilité n’avait jamais osé contempler. Ce grand spectacle avait frappé jusqu’aux païens eux-mêmes, étonnés de voir, au milieu de la plus affreuse dissolution sociale, s’édifier un gouvernement fondé sur la vertu. On vit un empereur, l’un des hommes les plus respectables qui aient jamais porté la couronne, essayer de transporter au sein de l’empire une aussi sublime institution.

    « Alexandre Sévère, dit Lampridius, lorsqu’il voulait donner des gouverneurs, ou des préfets aux provinces de l’empire, faisait connaître leurs noms au public, exhortant les peuples à révéler les faits qui auraient pu se trouver à leur charge. Il disait qu’une chose pratiquée par les chrétiens et les juifs 51 , dans l’ordination de leurs prêtres, devait à plus forte raison se pratiquer, quand il s’agissait de ces hommes, entre les mains desquels on voulait déposer la fortune et la vie des autres hommes 52 . »

    Un ordre si parfait ne pouvait durer longtemps sous le soleil. Déjà, plus d’une fois, l’homme ennemi avait suscité des tempêtes, au sein même des plus beaux jours. La voix des apôtres venait à peine de s’éteindre, que le tumulte populaire avait déjà troublé les élections. Ce fut bien autre chose, lorsque la charité s’étant refroidie, les mœurs des chrétiens se relâchant de toutes parts, les passions osèrent se mesurer en présence du sanctuaire. Alors le droit de suffrage, ce droit concédé, et qui ne devait avoir qu’une influence indirecte sur les élections, menaça de les envahir.

    Si quelquefois, à l’occasion d’un Athanase ou d’un Ambroise, la voix du peuple, organe de celle de Dieu, prévint innocemment la décision des pontifes, trop souvent aussi, l’ambition, l’esprit de serte exploitèrent l’enthousiasme d’une multitude aveugle. De ce moment, il fut nécessaire de rappeler aux peuples que si, jusqu’alors, on les avait appelés à faire connaître leurs vœux, jamais l’élection n’avait pu se consommer entre des mains séculières.

    Le célèbre concile de Laodicée, tenu à la paix de l’Église, déclara que « l’on ne permettrait point aux peuples de faire l’élection de ceux qui devaient être constitués dans les fonctions du sacerdoce 53  »

    Un autre ancien concile, inséré dans le corps du droit canonique,,et cité dans les plus anciennes compilations de ce genre comme appartenant à une très haute antiquité, s’exprime de la sorte : Il n’appartient pas au peuple d’élire ceux qui seront promus au sacerdoce : que les évêques jugent eux-mêmes si celui qu’ils vont ordonner est suffisamment instruit dans la parole, dans la foi et dans la vie « spirituelle 54 . »

    Au milieu de ce péril universel d’anarchie, Rome aussi fit entendre sa voix. Ce fut elle qui réprima l’audace populaire, par l’autorité de cette parole accablante : « Docendus « est populus, non sequendus. Pasteurs, c’est à vous de « l’instruire ce peuple, et non de le suivre dans ses fantaisies 55 . » En prononçant cet oracle célèbre, Célestin ne faisait que répéter, pour ainsi dire, les paroles d’un de ses plus illustres prédécesseurs. « Il ne s’agit pas de ce que demande le peuple, avait dit saint Innocent, mais de ce qu’exige la règle évangélique : Quand le peuple, déjouant « les intrigues, donne sa voix au vrai mérite, alors son « témoignage est quelque chose 56 . »

    Enfin il ne dut plus rester de doutes aux vrais fidèles, quand l’Église, par les conciles œcuméniques que nous avons cités dans le chapitre précédent, décréta le mode des élections canoniques. Nous n’y avons pas vu de place réservée pour le peuple. L’Église savait cependant que les élections se faisaient en sa présence, qu’il était même interrogé sur les qualités de l’élu. Elle jugeait donc par là même, que le peuple n’était point là comme électeur, que sa présence et son suffrage ne pouvaient préjudicier au droit que possédaient exclusivement les pasteurs sur la nomination de leur. collègue. Circonscrite des ses bornes véritables, l’influence du peuple sur les élections cessa graduellement. Longtemps encore il continua d’y être appelé, mais cette coutume disparut elle-même dans l’Orient, vers le huitième siècle 57 . En Occident, elle subsista jusqu’au temps des élections capitulaires qui achevèrent de la faire tomber en désuétude.

    Séduisante en théorie, cette coutume, avantageuse pour les temps primitifs du christianisme, n’aurait plus que des inconvénients à l’âge auquel la société est arrivée depuis longtemps. Désormais abandonnée à l’histoire, elle n’est plus regrettée que par ces hommes, fils ou petits-fils de Calvin, qui, jaloux de la belle constitution de l’Église, ont .tenté de la réduire à un vaste système de presbytérianisme.

    Possédés d’une haine furieuse contre la hiérarchie, ils voudraient, dans leur démagogie sacrée, niveler le sanctuaire, comme d’autres ont essayé de niveler le sol de la patrie. Alors, ne trouvant point dans l’Église le principe de la destruction, ils sont contraints de l’aller chercher ailleurs, et pensent, avec raison, avoir découvert ce qu’ils appellent depuis si longtemps, s’ils parviennent à enchaîner l’une à l’autre la société politique et la société religieuse. Écoutez les, décrétant leur Constitution civile du clergé : « Il y aura, en France, une Église catholique ; cette Église aura, comme partout ailleurs, des prêtres et des évêques ; les uns et les autres seront élus par les peuples. » Après cela, laissez agir quelques années ce dernier principe, et venez voir ensuite où sont les prêtres et les évêques, où est la hiérarchie. Tout aura été absorbé, dévoré, par le principe démocratique ; quelques noms, sans signification, surnageront peut-être encore quelques instants, surtout si l’État s’était engagé à doter ceux qui les portent ; mais le christianisme aura disparu avec le clergé. Et ces hommes osent invoquer l’antiquité, comme si la durée si imposante de l’Église jusqu’à nos jours, n’attestait pas plus haut que tous les raisonnements, que rien d’hétérogène ne se trouve mêlé à sa constitution ; comme si celle qui a été établie conservatrice et vengeresse du droit et de la justice, pouvait, sans cesser d’être, usurper, depuis tant de siècles, les droits de ses enfants.

    Non, l’Église n’a point oublié le précepte du Prince des apôtres ; elle ne veut point dominer sur l’héritage du Seigneur 58 , mais elle a reçu une puissance de jugement, un droit universel d’établir, de détruire, de modifier ses ordonnances, suivant le besoin des temps. Or en usa-t-elle jamais avec plus de sagesse, que le jour où elle porta le dernier coup aux entreprises des peuples sur la liberté de ses ordinations ? Un privilège qui ne pouvait s’exercer sans être infailliblement débordé par des abus capables de renverser la société chrétienne tout entière, cessait par là même d’être juste et raisonnable.

    A peine un évêque avait-il fermé les yeux que déjà les passions s’agitaient autour de sa couche funèbre. Déjà l’on pouvait prévoir que l’œuvre divine de l’élection s’accomplirait sous les traits d’une sédition populaire. En vain le pontife décédé semblait dans son silence réclamer contre des abus qu’il avait foudroyés autrefois, contre lesquels il avait cherché à prémunir son peuple ; ses accents ne retentissaient plus au fond de ces consciences, devenues sourdes à toute autre voix qu’à celle des partis. « Un grand combat allait se livrer, dit saint Basile, et, au milieu de cette scandaleuse tempête, le fruit des travaux de la vie tout entière du pasteur, allait périr en quelques instants,, 59 . » Parlerai-je de ces petites tyrannies qui, agissant sur tous les points de l’Église à la fois, mettaient les élections à la disposition des hommes puissants de chaque ville et de chaque province, toujours disposés à chercher dans les peuples le facile instrument de leurs prédilections et de leurs antipathies ? Réduite aux expédients pour assurer la liberté de ses choix, l’Église gémit longtemps sous cette humiliante et mesquine servitude. Que de fois après le jugement unanime et consciencieux des évêques, l’élu se trouva repoussé par un peuple séduit ! Que de fois les pontifes virent s’évanouir les plus légitimes espérances ? Après avoir donné un pasteur à l’Église de Nicopolis, le grand évêque de Césarée se trouvait, réduit à négocier en quelque sorte, pour le faire agréer par les habitants. « C’est à ceux qui ont entre les mains les rênes des Églises, écrivait-il aux magistrats de cette ville, qu’il appartient de préposer un pasteur au gouvernement ecclésiastique ; c’est aux peuples de confirmer l’élection par leur suffrage. Nous venons de faire ce qui est du devoir des évêques ; le reste vous regarde, si vous voulez accueillir avec zèle l’évêque qu’on vient de vous donner, et repousser avec vigueur les intrigues du dehors. il n’est rien qui confonde davantage les puissances, et en général tous « ceux qui en veulent à votre tranquillité, comme cet accord à recevoir l’évêque qu’on vous a donné, et la fermeté que l’on met à résister à ses ennemis 60 . »

    Encore si la tranquillité d’une ville eût été seule compromise, durant quelques jours, par ces odieuses machinations ; plus d’une fois, les États en furent ébranlés. Qu’on se rappelle la dégoûtante histoire du Bas-Empire ; qu’on relise les effroyables récits des violences d’un peuple ameuté comme pour une sédition, lorsqu’il ne s’agissait que de susciter un ministre au Dieu de la paix. La voix des pontifes se perdait au milieu du tumulte ; le sanctuaire même était ensanglanté ; et la débauche, la tyrannie ou l’erreur, affreusement revêtues des livrées pontificales, étaient inaugurées jusque dans le Saint des saints, par les mains d’une horde de brigands. Y eut-il en effet jamais un sectaire, un ambitieux, qui manquât des moyens d’agir sur le peuple, et dans la ténébreuse intrigue de Novatien, qui ose disputer à Fabien le trône apostolique des catacombes, comme dans l’épouvantable triomphe de Grégoire, qui, à travers les cadavres dont la basilique d’Alexandrie était jonchée , se fraye un chemin au siège patriarcal d’Athanase, partout n’acquiert-on pas les tristes preuves des redoutables inconvénients que peut entraîner l’intervention populaire dans les élections ?

    Nous nous sommes étendu longuement sur cette matière, parce qu’elle est d’une grande importance. Après avoir établi le droit du clergé sur les élections ecclésiastiques, il était de toute nécessité d’expliquer promptement ce jugement du peuple, qui retentit dans toute l’antiquité. Il est donc clair, devons-nous dire en finissant, que nul homme, s’il n’est agrégé au corps des ministres du Christ, ne peut, ni en vertu des Écritures, ni même d’après les canons, revendiquer une influence quelconque sur le choix des pasteurs. Que si l’Église, dans sa condescendance, et pour environner ses ordinations d’une impartialité qui les rendît plus vénérables, a cru pouvoir longtemps supporter un régime institué par elle, mais sujet aux plus grands abus, elle s’est affranchie plus tard d’une pratique qui la conduisait à la pire des servitudes. Déjà des siècles nombreux se sont écoulés depuis qu’elle s’est réservé à elle seule ces causes véritablement majeures. Or l’Église ne connaît point l’injustice : sainte de la sainteté de Dieu même, elle ne peut ni approuver l’usurpation, ni la commettre, ni la passer sous silence 61 . Les peuples ne possédèrent donc jamais un droit réel et véritable sur l’élection de leurs évêques.

    Telle est la conclusion naturelle que tout esprit catholique devra tirer de cette discussion ; conclusion si clairement déduite par l’Église elle-même dans le dernier concile général. Voici ce que proclament les Pères de Trente, dans la vingt troisième session : « Le saint Concile enseigne que, dans l’ordination des évêques, des prêtres et des autres ministres, le consentement, la vocation, l’autorité du peuple ou des magistrats séculiers, ne sont requis en aucune manière, tellement que, sans cette condition, l’ordination soit réputée nulle ; loin de là, il déclare que ceux-là qui n’auraient été appelés et établis dans ces divers ministères que par cette vocation du peuple ou de la puissance séculière, doivent être considérés non comme de vrais ministres de l’Église, mais comme des voleurs qui se sont introduits dans le bercail par une porte qui n’est point la véritable 62 . »

    Enfin, mettant le dernier sceau à la décision de cette importante question violemment agitée alors par les disciples de Calvin, et prononçant avec le Saint-Esprit, ils déclarent étrangers à l’Église ceux qui oseraient désormais mettre leurs vœux téméraires à la place de la sagesse d’en haut : « Si un homme dit que les ordres conférés sans le consentement ou la vocation du peuple ou de la puissance séculière, sont frappés de nullité, qu’il soit anathème 63  ! »

     

    CHAPITRE IV.

    INDÉPENDANCE DE L’ÉGLISE A L’ÉGARD DES PRINCES, DANS LES

    ÉLECTIONS, AVANT LA CONVERSION DES EMPEREURS.

    Les princes, avant d’embrasser le christianisme, n’avaient aucun droit sur l’élection des évêques ; loin de là, elle s’accomplissait malgré leurs édits. Or, l’Église n’a pu perdre sa liberté par la conversion des princes.

    VENONS maintenant à l’importante question de l’influence des princes sur les élections, et, avant de la suivre dans l’histoire, examinons-la théoriquement.

    Il suit de la doctrine que nous venons d’établir dans les chapitres précédents, que le clergé seul, et principalement les évêques, peuvent être appelés à prendre une part directe dans les élections épiscopales ; les simples fidèles n’y sauraient prétendre. Ainsi ce ne serait point comme chrétiens que les princes exerceraient un droit sur le choix des pasteurs. Ce titre les confond avec le reste des fidèles : après les pasteurs, l’Église ne reconnaît que des brebis. Serait-ce leur qualité de princes, de chefs de l’État, qui leur conférerait ce pouvoir ? Mais dans ce cas, si cette prérogative est une conséquence de la souveraineté, tout prince païen, hérétique ou musulman pourra pleinement la revendiquer, puisque, pour être séparé de la lumière de la foi, il n’en est pas moins, aux yeux mêmes de l’Église, dépositaire du, pouvoir social.

    Il faudrait donc nécessairement admettre en principe, et sans hésitation, que du moment où l’Église établit sa pacifique domination dans un empire, elle ressortit aussitôt de l’autorité du prince de ce pays, hostile ou tolérant. Nous ne nous arrêterons point à énumérer les innombrables et ignobles erreurs qui découlent de ce principe ; d’autres l’ont fait avant nous, et ont vengé à la fois et la religion et la dignité de la nature humaine. Nous nous bornerons à montrer comment l’Église juge ce système.

    A peine a-t-elle paru dans ce monde que les puissances de ce monde s’arment contre elle. « Nous vous défendons « de parler de ce Jésus de Nazareth 64  » : tel est le fond de tous les édits lancés contre les chrétiens, depuis l’absurde sentence des magistrats de Jérusalem, répétée d’une manière souveraine par les Césars, jusqu’à ces honteuses et ridicules mesures, par lesquelles de petits hommes, dans ces derniers temps, se flattent de bâillonner la parole éternelle. A cet étrange langage, que répondent les apôtres, que répond l’Église ? Deux mots seulement : « Nous ne pouvons pas ; il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes 65 . » Confession sublime, premier cri de la liberté chrétienne, proclamant le triomphe assuré de la justice sur la force, de l’esprit sur la matière.

    Telle a été la conduite de Dieu à l’égard de son Église, de la convaincre que lui seul l’a soutenue, et non point un bras de chair 66 . Il l’a prémunie, à ses propres dépens, contre la faveur des hommes, dans la crainte que, par la suite des temps, à la vue de l’œuvre de Dieu, les princes ne vinssent à dire :C’est notre main et non le Seigneur « qui a opéré ces choses 67 . » Loin de là, les premières leçons du Sauveur à ses disciples ont été pour leur apprendre qu’ils allaient, à sa suite, marcher à un grand combat, qu’il fallait vaincre 68 , et pour cela ne Point craindre ceux qui ne peuvent tuer que le corps. Les apôtres avaient armé les premiers fidèles pour cette lutte redoutable, et leur avaient mille fois répété que la foi serait, entre leurs mains, une arme qui mettrait sous leurs pieds le monde entier, Hoec est victoria quoe vincit mundum, fides nostra 69 . « Aussi, dit le grand Bossuet, il ne doit pas être nouveau aux chrétiens d’avoir « à se défendre des grands de la terre ; c’est une des premières leçons que Jésus-Christ a données à ses saints apôtres 70 . »

    Armés du glaive de la parole, les prédicateurs de l’Évangile s’avancent, portant au milieu des nations, la croix, scandale pour les Juifs, folie pour les gentils 71 .Ils n’ignorent pas que tout ce qui porte un nom redoutable aux hommes, est armé contre eux, que la législation elle-même n’a pour eux que des menaces et des arrêts de mort. Quels appuis, dit saint Hilaire, allèrent-ils implorer pour soutenir leur prédication ? quelles puissances les aidèrent à ramener l’univers presque entier du culte des idoles à celui de Dieu ? Allaient-ils solliciter au palais quelque commission impériale, ces hommes qui faisaient entendre l’hymne de leur Dieu dans les cachots et au milieu des supplices ? Ce Paul qui, exposé ignominieusement aux u regards du peuple, se servait de cette occasion même pour étendre l’Église de Jésus-Christ, avait-il pris à cet effet les ordres de César ? Qui sait ? Néron, Vespasien, Décius, ces « hommes dont les fureurs ont si bien servi la propagation de notre foi, en étaient peut-être ,les protecteurs secrets ; autrement, comment auraient-ils pu avoir les clefs du ciel, ces audacieux prédicateurs qui, pauvres et obscurs, par couraient la terre et traversaient les mers en dépit des sénatusconsultes et des édits des rois 72  ? »

    Voulez-vous connaître l’esprit de l’Église et posséder son secret dans une seule parole ? Écoutez, c’est un homme simple qui va parler. Appelé à l’honneur de confesser Jésus-Christ à la suite du philosophe Justin, Évelpiste est interrogé par le préfet de Rome : Qui es-tu ? – Serviteur de César, mais aussi chrétien, affranchi par Jésus-Christ lui même 73 . Après cela, qu’on s’étonne encore que de tels hommes, dégagés de tous les liens qui jusqu’ici les enchaînaient à la terre, s’avancent d’un pas indomptable à l’encontre de tous les obstacles. Nouveaux conquérants, en travail du salut du monde, ils ne voient que les immenses contrées qu’ils ont juré de soumettre à la loi de justice et de vérité. Forte de sa seule liberté, peu de jours ont suffi à cette société désarmée pour enfermer l’empire romain dans les liens de son immense confédération ; déjà son chef marche l’égal des Césars, et vient, sous leurs yeux, établir le centre de son gouvernement.

    Et de pareils hommes auraient consenti à reconnaître au fond de leurs catacombes, le joug étranger d’un César ? et ils auraient souffert qu’une main profane s’étendît surveillante ou protectrice, jusque sur cet autel dont les mystérieuses profondeurs recelaient la dépouille mutilée des martyrs ? Leurs prières, il est vrai, s’élevaient vers le ciel pour le prince chargé des destinées de l’empire, mais que demandaient-ils en priant ainsi pour lui ? De mener une vie tranquille et sans agitation 74 , qui permît à l’Église d’étendre de plus en plus ses vastes rameaux sur le monde régénéré. Quoi ! ils auraient permis aux Césars de pénétrer les secrets divins de la hiérarchie,. de scruter l’Église jusque dans les sources de sa vie, à ces Césars, en qui ils voyaient les représentants de l’erreur, des hommes à jamais exclus de l’Église ? Car, dit Tertullien, les Césars seraient chrétiens, si le siècle qui nous persécute « se pouvait passer des Césars, ou s’ils pouvaient être Césars et chrétiens tout ensemble 75 . » Destinés, pour ainsi dire, à être jetés dans les fondements de l’édifice immortel, ces premiers fidèles n’en connaissaient encore qu’imparfaitement le plan et les destinées. Pour eux, les empereurs, semblables à la puissance mauvaise, dont Dieu permet l’anion pour ses fins cachées, étaient autant de fléaux inévitables, de tempêtes qui devaient passer tour à tour sur l’Église, en attendant le jour où l’empire romain s’écroulant avec fracas, entraînerait dans sa ruine l’univers entier 76 .

    Ainsi, toute alliance entre l’Église et l’Empire était impossible ; ainsi Dieu voulait désespérer la puissance du monde, et en dévoiler pour jamais la nudité 77 à la face du ciel et de la terre. Il voulait écrire sur ces ruines colossales, accumulées sous les efforts de son bras : « J’ai choisi ce qu’il y avait de plus faible, pour confondre ce qu’il y avait de plus . fort, afin que nulle chair ne se glorifie devant moi 78 . » Il voulait, comme le dit magnifiquement Fénelon, convaincre le monde entier par une si longue et si terrible expérience, que l’Église comme suspendue entre « le ciel et la terre, n’a besoin que de sa main invisible dont elle est soutenue. jamais elle ne fut si libre, si forte, si puissante, si florissante. La jalousie de Dieu, ajoute le grand évêque, allait jusqu’à sembler exclure de l’Église, pendant ces siècles d’épreuve, tout ce qui attrait paru un secours humain 79 . »

    Ainsi luttaient ensemble au sein de la société deux principes rivaux, l’esprit et la matière, la force et la justice, le monde et l’Église. Et l’on pense que la paix eût pu exister un seul instant entre des éléments si contraires ? Et l’on croit que les chrétiens eussent été jaloux de la faveur et de la protection des Césars, lorsque, dit Bossuet, leurs mains qu’ils voyaient trempées et encore toutes dégouttantes du sang des martyrs, leur rendaient leurs offres et leurs présents, non seulement suspects, mais odieux. Du moins une guerre si déclarée les déterminait à la résistance, et il n’y avait pas à délibérer si on s’opposerait à une puissance « qu’on voyait si ouvertement armée contre l’Église 80 . »

    Ces nobles sentiments faisaient palpiter tous les cœurs, et nous en retrouvons l’expression brûlante dans les aces des martyrs. Le sexe le plus faible, l’âge le plus tendre avaient leurs héros ; tant il y avait de générosité dans les inspirations qu’on venait puiser, comme à leur source, à ces réunions sacrées et furtives, sous les arceaux de Rome souterraine, au pied des trophées sanglants du christianisme. Mais c’était là surtout qu’il fallait venir étudier le caractère du pontife chrétien, apprendre vraiment ce que c’est qu’un prêtre.

    Quel est ce cri sublime de l’évêque de Carthage, révélant à son peuple tout ce que sa grande âme renferme d’énergie apostolique ! La liberté évangélique le presse ; il faut que le monde apprenne de lui combien invincible est la force des barrières qui interdisent à la terreur ou à la faiblesse l’entrée du cœur d’un prêtre. « Le prêtre de Dieu, s’écrie-t-il, tenant en ses mains l’Évangile, appuyé sur les ordonnances du Christ, peut être immolé ; il ne saurait être vaincu. S’il faut abaisser devant des hommes la dignité de l’Église catholique, l’incorruptible majesté du peuple fidèle, la puissance et l’autorité sacerdotales, après cela que reste t il, sinon d’humilier aussi l’Église devant l’orgueil du Capitole 81  ! »

    Non, encore une fois, de tels hommes n’appelaient point les Césars aux élections de leurs pontifes ; ils ne soumettaient point leurs choix à la sanction de l’empereur ; ils ne venaient point solliciter du ministre de Satan, du bourreau de l’Église, la permission de franchir les périlleux degrés de la chaire épiscopale. Que dis-je ? Se faire connaître comme pasteurs eût été se dévouer à la mort. Les édits impériaux atteignaient surtout ceux que l’on appelait évêques, et lorsque quelqu’un de ces nobles athlètes avait succombé, et que sa dépouille sanglante était devenue comme un degré de plus à ce trône sur lequel la vérité devait s’asseoir après trois siècles, une politique perfide veillait à ce que l’Église, veuve. de son époux, demeurât à jamais sans consolation parce qu’il n’était plus. L’enfer se flattait quelques instants de voir brisée cette chaîne, dont les indestructibles et inséparables anneaux se rattachent à l’éternité. Vains efforts ! Bientôt au fond des forêts, dans le creux des antres,, au sein des ténèbres, l’assemblée vénérable se formait. La voix de Dieu, par l’organe des pontifes, révélait celui qui portait, avec le secret de ses vertus, la marque de la vocation divine. L’élu s’inclinait sous les mains qui lui imposaient le caractère sacré ; et prêt à devenir anathème polir ses frères 82 , il s’élançait d’un pas intrépide dans la carrière. Que pouvait-il craindre ? N’avait-il pas cette invincible armure de ses prédécesseurs

    Je ne puis ; il n’est pas permis : Non licet ; non possumus 83  ? Défiant donc toutes les tempêtes conjurées contre lui, il s’opposait comme un mur pour la maison d’Israël 84 .

    Le farouche Décius a vu dans son effroi ce trône nouveau qui, depuis plus d’un siècle, s’élève à côté du sien dans la ville éternelle ; mais c’est en vain qu’il s’est baigné dans le sang du successeur de Pierre, « préférant, dans son aveugle fureur, voir s’élever contre lui un compétiteur à l’empire, plutôt que de revoir dans Rome ce pontife de Dieu, rival de sa puissance ; Corneille n’en montera pas moins, avec une sainte audace, sur la chaire sacerdotale si glorieusement vacante par le supplice de Fabien 85 . »

    L’autorité de César expire donc aux portes du sanctuaire libre à jamais dans l’enceinte de ses temples, l’Église se fait gloire de la méconnaître. Cette sainte indépendance a fait sa force dans tous les temps, et c’est en marchant sur les traces de l’antiquité, qu’aujourd’hui encore les modernes apôtres de la Chine et du Tonkin perpétuent de si grands exemples, au milieu de tous les périls, et que, malgré les efforts du prince et de ses mandarins, l’épiscopat poursuit, dans ces lointaines contrées, son impérissable succession.

    Concluons que les princes que l’Église ne compte point au nombre de ses enfants, n’ont jamais exercé la moindre influence sur le choix de ses pasteurs ; que jamais elle n’a sollicité leur aveu pour constituer son sacerdoce ; en un mot, que, seule libre sous les plus affreux tyrans, elle a montré d’une manière éclatante à la terre que son royaume n’est véritablement point d’ici-bas : Regnum meum non est binc 86 .

     

    CHAPITRE V

    DU PRINCE CHRÉTIEN ; SES DEVOIRS.

    Les empereurs embrassant la religion chrétienne, rien ne change pour cela dans l’Église. Seulement, aux autres devoirs du prince devenu chrétien, se joint celui de protéger l’Église, non comme chef, mais comme ministre extérieur, comme évêque du dehors.

    NOUS venons de voir l’Église, forte et glorieuse au milieu de son isolement, poursuivant avec gloire le cours de ses triomphes. La paix lui la est enfin donnée ; non cette paix que le céleste époux lui apporta du ciel 87 , et qu’elle n’a jamais perdue, mais cette paix qui vient de la terre, et qui n’est nécessaire qu’autant que les desseins de Dieu l’ont établi. Avant d’entrer dans cette nouvelle carrière, où l’Église va se montrer donnant la main aux Césars, tournons-nous encore une fois vers ces jours de gloire qui se sont écoulés au milieu des orages.

    Que vous êtes belle, ô Église, portant encore les traces de ces liens qui pourtant ne vous enchaînèrent jamais ! Voilà que vous allez être revêtue de la pourpre des rois, enrichie des dons de leur munificence ; mais, dites-nous, lorsque votre époux vous envoya, sans armes terrestres, sans éclat mondain, au milieu d’un monde ennemi, vous a-t-il manqué quelque chose 88  ? N’avez-vous pas été toute belle et sans tache 89 , éclatante de vertus comme le soleil, terrible à vos oppresseurs comme une armée rangée en bataille 90  ? Si au milieu des hommes, vous avez couru des périls, dites-nous, ne trouviez-vous pas le repos et la sécurité au fond du sanctuaire ? Que si les puissances de ce monde osèrent vous y troubler quelques instants, elles n’y vinrent après tout que pour augmenter le nombre de vos martyrs, que pour mêler, dans un sacrifice sublime, votre sang avec celui de l’Agneau. C’était là que souveraine, comme au fond des consciences, vous disiez ces lois que nulle puissance humaine n’entravait jamais. C’était là que votre vigoureuse constitution se développait dans toute sa pureté ; que, captivant toute intelligence 91 sous le joug de Dieu même, vous pouviez dédaigner cette protection des hommes qui ne s’exerce que sur les corps. Alors vos pasteurs étaient à vous seule, parce que vous seule les aviez conquis. N’attendant rien des hommes, dans lesquels vous ne pouviez voir que des ennemis ou des sujets, vous parliez en maître, vous étendiez vos immenses conquêtes ; et voilà qu’en peu de jours, reculant vos limites au delà des bornes de cet empire qui croyait vous étouffer, vous avez achevé la conquête des nations qui furent données en héritage 92 à votre Époux.

    Au moment où Constantin embrassa la religion chrétienne, l’Église qui avait survécu à la persécution de Dioclétien et de Galérius, pouvait désormais s’en rapporter au temps et à la Providence. Ses destins étaient fixés, même aux yeux de la politique mondaine. Elle ne songeait pas même à faire la conquête des empereurs ; ils vinrent d’eux-mêmes se rendre à elle. Elle put, sans descendre de son trône, recevoir leurs hommages, car elle aussi était reine, et certes, son empire établi si solidement au fond des cœurs, valait bien celui que les combinaisons humaines procurent pour quelques jours aux princes de la terre.

    « Après ce spectacle de trois cents ans, dit Fénelon, Dieu se souvint enfin de ses anciennes promesses ; il daigna faire aux maîtres du monde la grâce de les admettre aux pieds de son Épouse. Ils en devinrent les nourriciers, et il leur fut donné de baiser la poussière de ses pieds. Fut-ce un secours qui vint à propos pour soutenir l’Église ébranlée ? Non ; celui qui l’avait soutenue pendant trois siècles, malgré les hommes, n’avait pas besoin de la faiblesse des hommes déjà vaincus par elle, pour la soutenir ; mais ce fut un triomphe que l’époux voulut donner à l’épouse, après tant de victoires ; ce fut, non une ressource pour l’Église, mais une grâce et une miséricorde pour les empereurs 93 . »

    Voilà donc les princes devenus chrétiens. Hâtons-nous de remarquer que rien n’est changé pour cela ; quelques brebis de plus dans le bercail de l’Église ; voilà tout. Cependant des hommes se sont rencontrés, qui ont écrit que de ce jour, l’Église avait dû partager sa domination spirituelle, jusqu’alors intacte entre ses mains ; que, du moment où les princes sont entrés dans l’Église, ils se sont trouvés investis d’un pouvoir qu’ils n’avaient pas la veille ; que, dès lors, les sacrées ordonnances de l’Église ont eu besoin de la confirmation des empereurs ; qu’enfin ces hommes, encore hier assis à la table des démons 94 , étant par la nature de leur puissance préposés aux choses extérieures, tout ce qui, dans la religion, n’est pas purement intellectuel, ressortit par là même de leur juridiction.

    Doctrine impie, et qui suppose l’absence de la foi dans ceux qui ont eu le courage sacrilège de la résumer en théorie, plus encore que dans ceux qui, pour des motifs d’ambition, l’ont réduite en pratique. Elles étaient donc nulles ces promesses qui assuraient à l’Église la puissance même du Christ, promesses dont elle avait recueilli les fruits durant tant d’années ? En vain elle aurait compté sur leur fidélité jusqu’à son dernier jour ; voilà que sans aucun titre la main de l’homme lui ravirait des droits, pour l’intégrité desquels elle avait jusqu’alors sacrifié son sang et son repos. Les dons de Dieu ne seraient plus sans repentir 95 , et le testament solennel d’affranchissement et de délivrance, testa= ment confirmé par la mort du testateur 96 , eût été violé, déchiré sans retour ? Cette Église qui reproduit dans son unité l’image de la patrie céleste, serait réduite à porter, suivant les latitudes, les livrées si diverses de ces puissants du monde, qui jusqu’ici se sont partagé la terre ; elle retracerait à la place de ses formes divines, l’ignoble copie de nos folies d’un jour et de nos révolutions. Oh ! alors ne vous étonnez plus, si, dans son humiliation profonde, elle tournait sans cesse un regard douloureux vers ces jours où libre comme Dieu même, elle triomphait sous le fer des empereurs.

    Non, ils n’avaient pas une âme faite pour la noblesse du catholicisme, ces théologiens infidèles, ces jurisconsultes serviles, qui composèrent tant de volumes pour appuyer leur odieux système de la supériorité de l’État sur l’Église. L’anathème lancé contre eux date des premiers jours où l’Église sentit le poids de la protection des hommes. Écoutez ces dignes évêques, nourris des traditions du siècle précédent, ces pontifes dont la jeunesse avait presque assisté aux derniers triomphes des martyrs. A la vue des témoignages du zèle et de la foi des princes néophytes, ils bénissent le Dieu qui tient dans sa main le cour des rois, et l’a incliné 97 enfin vers la gloire de son nom. Leurs yeux consolés voient s’élever de toutes parts d’augustes basiliques, de nouveaux catéchumènes accourir, et laisser à leur solitude les sanctuaires de l’erreur ; mais, dès ses premiers pas dans l’Église, la puissance séculière a mis la main à l’encensoir ; elle n’a pu voir sans ombrage qu’il y eût un lieu au monde où la majesté de l’empire s’éclipsât devant l’autorité des pontifes ; il faut donc rappeler à ces dieux de la terre 98 ce qu’ils sont eux-mêmes, et ce que sont les évêques de l’Église catholique.

    « Et nous aussi, s’écrie vigoureusement l’évêque de Nazianze, nous aussi nous exerçons un empire ; je dis plus, le plus noble, le plus parfait des empires ; autrement il faudrait dire que c’est à l’esprit de céder à la chair, au ciel de céder à la terre : brebis de mon troupeau sacré, nourrissons du grand pasteur, vous prendrez, je n’en doute pas, en bonne part, cette liberté 99 . »

    « Le tribut appartient à César ; et qui en doute ? nous dit saint Ambroise. L’Église est à Dieu ; on ne peut donc la livrer à César. Quel droit César peut-il avoir sur le temple de Dieu ? Et en cela je ne manque point au respect dû à l’empereur ; car enfin, quoi de plus honorable pour l’empereur que d’être appelé le fils de l’Église ? L’empereur est dans l’Église, et non au-dessus d’elle 100 . »

    Ainsi ont parlé tous les Pères ; ainsi parlait dans le moyen âge un grand évêque d’Angleterre : « N’allez pas croire, comme beaucoup de mauvais princes, écrivait à un roi saint Anselme de Cantorbéry, que l’Église de Dieu vous a été donnée pour vous servir, comme on sert un maître ; mais elle vous a été confiée, comme à son avocat, comme à son défenseur. Ce que Dieu chérit le plus en ce monde, c’est la liberté de son Église. C’est donc à Dieu même qu’ils s’attaquent, ceux qui, loin de la servir, s’efforcent de la dominer. Dieu ne veut point d’une esclave pour épouse 101 . »

    En un mot, c’est là un des points les plus saillants de la tradition chrétienne ; c’est la doctrine que peu de jours avant d’être enlevé au monde, Pie VIII, naguère, proclamait du haut de la chaire apostolique. « C’est par l’institution même de Dieu qu’elle est libre, l’Église, l’Épouse sans tache de Jésus-Christ, et qu’elle ne peut être soumise à aucune puissance terrestre 102 . »

    Mais comment accorder cette doctrine avec cette masse de faits imposants, qui semblent, du consentement même de l’Église, investir les princes d’une sorte d’émanation de la puissance spirituelle ? Plus d’une fois, n’a-t-elle pas hautement reconnu dans le prince le vengeur des canons, l’évêque du dehors ? Plus d’une fois n’a-t-elle pas imploré son secours, et béni sa piété lorsqu’il a pris en main la cause de la foi ?

    Éclaircissons une question, sans la solution de laquelle, dans les principes de l’Église, l’histoire demeure inexplicable, et sachons saisir la vérité au milieu des nuages dont les hommes ont cherché à l’obscurcir.

    Le divin législateur, venant en ce monde pour réparer l’œuvre de la création tombée dans la confusion par le péché, ne s’est pas seulement proposé de rétablir l’ordre primitif dans l’individu, de rendre à Dieu sa place dans le cœur et dans l’intelligence de l’homme, de soumettre l’esprit à la chair dans la personne du chrétien régénéré. Il est venu pareillement au secours de la société livrée, mais sur une échelle immense, aux mêmes désordres qui dévastaient l’âme humaine. Il s’est proposé de rétablir le règne de Dieu dans ce monde visible, de relever la domination de l’esprit sur la matière. L’homme devait être chrétien : la société devait l’être aussi. Jusqu’au jour où le monde entier eut accepté la loi de justice et de vérité, le christianisme fut chose privée, au fond du cœur des fidèles. Durant cet intervalle, l’individu chrétien, isolé au milieu du monde, ne pouvait opposer que la force de sa conscience à la loi matérielle de ses oppresseurs. Ne tenant à la terre par aucun lien que sa religion eût formé, longtemps il se considéra comme un exilé du ciel, et n’attendit que l’instant favorable pour s’envoler vers cette patrie, dont il n’entrevoyait pas même l’ombre dans la société humaine.

    Le jour enfin arriva où les plans de la Sagesse incarnée devaient recevoir leur entier développement, où le genre humain transformé en un immense troupeau devait vivre sous la houlette de l’unique pasteur 103 . Déjà, le génie conquérant du christianisme était parvenu à réunir dans les liens de la foi les nations les plus éloignées, moins leurs rois. Dieu enfin appelle ces derniers. Alors se forme d’elle-même une vaste confédération qui embrasse l’univers. En vain, le monde romain va se subdivisant ; en vain, de nouveaux peuples accourent du Nord, toutes ces parties hétérogènes viennent se perdre dans l’unité de la Société chrétienne. Ennemis et divisés sur la surface du globe, les princes se retrouvent frères dans cette immense famille ; les nations rivales se donnent la main sur le seuil du temple. C’est alors que la vérité et la justice règnent sur le monde 104  ; le droit des gens se développe et se perfectionne, interprété qu’il est par une autorité infaillible et commune. Les prophéties sont accomplies, le règne du Christ Roi commence, le ciel à la vue d’un si magnifique spectacle n’a qu’un cri Gloire à Dieu, paix aux hommes 105 .

    La fin de la création était donc obtenue ; cet état de perfection que la société ne cesse de poursuivre, lors même qu’elle croit s’en éloigner, parce que sans le savoir elle obéit à la loi de son existence, cet état allait se consolider ; pourquoi faut-il que le monde en ait à peine joui quelques jours

    L’esprit pervers n’a pu voir, sans trembler pour son empire, la société ainsi enchaînée au bonheur par la justice. Pour renverser le chef-d’œuvre de Dieu, cette fois encore, il s’est adressé à l’orgueil .Et vous aussi, a-t-il dit aux rois de la terre, et vous aussi vous serez des dieux ; vous devez l’être. Cette puissance spirituelle qui seule prétend connaître le bien et le mal, la vérité et l’erreur, elle est votre ennemie ; devenez semblables à elle. Alors une réaction commence, dans l’Orient d’abord, contre le principe vital du christianisme. Le prince se met à la place du pontife. De ce moment la vérité s’apprête à fuir des .contrées où on la méconnaît au point de l’enchaîner au caprice de l’homme.

    Ni la science, ni-la vertu, ni la sainte liberté des Athanase, des Basile, des Ignace ne sauraient la retenir. Un clergé servile tombe peu à peu dans le dernier degré de l’avilissement. Modifiée sans cesse, suivant les idées du prince, la religion n’est bientôt plus qu’une ombre douteuse et chancelante ; enfin lorsqu’il ne reste plus rien à ajouter à la sacrilège complaisance des prélats du Bas-Empire, Dieu va chercher un muphti et lui permet de s’asseoir sur le trône du patriarche de la nouvelle Rome.

    Plus vigoureuse, et moins entravée en Occident, l’âme de la société, l’Église se développe d’une manière complète et préside au bonheur et à la félicité des peuples 106 . Assez forte pour ne rien craindre des passions de ceux qui ont foi en elle, on la voit marcher d’un pas ferme à la tête des générations, jusqu’à ce que, par un délire d’orgueil, qui enivre le monde depuis trois siècles, Dieu chassé de l’intelligence humaine, est par contre coup mis hors de la société, qui reste entre les mains de la force. La Religion alors rentre dans la famille, dans l’individu, et si, poursuivie par de chers et glorieux souvenirs, elle tente encore quelques alliances avec un pouvoir qui se fait gloire d’être affranchi de sa direction, elle éprouve toutes les humiliations d’une reine détrônée et réduite aux accommodements.

    Or, tant que dura la Société chrétienne, depuis le jour auquel elle commença de se former, jusqu’à ce moment où elle expire dans la plupart des États de la chrétienté, ne conservant plus qu’une ombre d’elle-même dans les autres, des rapports particuliers existèrent entre la souveraineté et l’Église. Ces rapports qu’il est important de bien apprécier, étaient de la même nature, proportionnellement, que ceux qui existent entre l’Église et le dernier de ses enfants : je m’explique. Qu’est l’Église pour le chrétien ? Une mère qu’il doit honorer, une maîtresse qu’il doit servir, une reine à laquelle il doit respect et obéissance. Il voit en elle la fin de la création, le terme des opérations divines, le corps mystique du Sauveur. Aussi lui est-il ordonné de travailler, suivant ses moyens, à l’étendre, à la propager, à la défendre ; en travaillant pour l’Église, il accomplit ses obligations à l’égard de Dieu, dont elle est l’Épouse chérie.

    Qu’est l’Église pour le prince ? Tout ce qu’elle est pour le simple fidèle ; il lui doit le même hommage, la même obéissance, les mêmes secours. Mais remarquez bien que ce que le simple fidèle doit à l’Église comme particulier, ce que le fidèle acquitte par l’obole de son superflu, par la prière dans laquelle il demande à Dieu la sanctification de son nom 107 , le prince, dans la Société chrétienne, le doit avec les moyens que Dieu lui a mis entre les mains. Il ne s’acquitterait pas à l’égard de l’Église, s’il ne la servait que comme la servent ses sujets 108 . Ce n’est pas en vain qu’il porte le glaive 109  ; il doit donc soutenir et venger même celle qui est sa mère et sa souveraine. Telle est la doctrine de l’antiquité, la parole des Pères et des Conciles. « Prince, écrivait saint Léon à un empereur d’Orient, puisque Dieu a daigné vous éclairer de la lumière de ses mystères, apprenez que la puissance royale vous a été donnée, non seulement pour le gouvernement du monde, mais bien plus encore pour la défense de l’Église 110 . »

    Toutefois que le prince n’oublie pas que ce n’est point un droit qu’il vient d’acquérir, mais un devoir qu’il vient de contracter, en embrassant le christianisme.

    Le voilà établi, non le chef, mais le ministre de l’Église ; l’évêque, mais l’évêque du dehors. Les règles ecclésiastiques ont été établies sans lui ; elles continueront de tirer toute leur force de cette puissance invincible qui a brisé l’orgueil des Césars. Le prince recevra le droit de protéger ces canons qui l’obligent lui-même ; mais c’est un honneur que l’Église lui offre, et non une servitude qu’elle accepte. La puissance royale, dans la République chrétienne, prendra les ordres de l’Église dans les matières religieuses et tiendra à gloire son obéissance 111 .

    C’est ce qu’enseigne si courageusement Bossuet lui-même, dans un livre écrit pour l’éducation du fils de Louis XIV. « Partout ailleurs la puissance royale donne la loi et marche la première en souveraine ; dans les affaires ecclésiastiques « elle ne fait que seconder et servir ; dans les affaires non « seulement de la foi, mais de la discipline ecclésiastique, à l’Église la décision, au prince la protection, la défense, l’exécution des canons 112  »

    En entrant dans l’Église, les empereurs, outre les erreurs du paganisme, eurent un titre solennel à abjurer,, celui de souverains pontifes. Comme dans les états où, de nos jours, l’Église a cessé d’être souveraine, si elle ne se sépare pas totalement du pouvoir, elle subit tôt ou tard le joug de l’esclavage : de même la politique de ces temps mettait dans les mêmes mains le sceptre et l’encensoir. Du jour où les Césars se présentèrent pour être admis au rang des fidèles, ils vinrent déposer aux pieds des évêques leur sacrilège pontificat ; on vit disparaître ce titre de leurs médailles, de leurs trophées, des monuments publics où jusqu’alors joint à des noms flétris par l’histoire, il n’attestait que l’abrutissement des peuples 113 .

    L’Église enfin voulut qu’avant d’exercer leur ministère de protection, les princes connussent par eux-mêmes que sans eux elle pouvait se maintenir ; que si quelquefois elle devait les appeler à son secours, ce n’était point qu’elle plaçât en eux ses espérances 114 , mais bien plutôt pour leur fournir l’occasion d’accomplir un devoir et resserrer les liens de la concorde ; que dans ses plus grandes détresses, dans ses plus rudes épreuves, Dieu ne permettrait jamais qu’elle fût abattue au point d’être inévitablement réduite à recourir aux puissances de la terre 115 . « Enfin, dit encore Bossuet, elle ne craint point de leur dire que parmi leurs plus grandes libéralités, ils reçoivent plus qu’ils ne donnent, et pour nous expliquer nettement, qu’il y a plus de justice que de grâce dans les privilèges qu’ils lui accordent 116  »

    Résumons cette doctrine par ces belles paroles de Fénelon qui renferment tout l’esprit de l’antiquité : « L’évêque du dehors ne doit jamais entreprendre la fonction de celui du dedans. il se tient, le glaive à la main, à la porte du sanctuaire, mais il prend garde de n’y entrer pas. En même temps qu’il protège, il obéit ; il protège les décisions, mais il n’en fait aucune. A Dieu ne plaise que le protecteur gouverne, ni prévienne jamais en rien ce que l’Église règlera ! Il attend, il écoute humblement, il croit sans hésiter, il obéit lui-même, et fait autant obéir par l’autorité de son exemple que par la puissance qu’il tient dans ses mains. Mais enfin le protecteur de la liberté ne la diminue jamais. Sa protection ne serait plus un secours, mais un joug déguisé, s’il voulait déterminer l’Église au lieu de se laisser déterminer par elle. Quelque besoin que l’Église ait d’un prompt secours contre les hérésies et contre les abus, elle a encore plus besoin de conserver sa liberté. Quelque appui qu’elle reçoive des meilleurs princes, elle ne cesse jamais de dire avec l’Apôtre : je travaille jusqu’à souffrir les liens comme si j’étais coupable, mais la parole de Dieu que nous annonçons n’est liée par aucune puissance humaine 117 . »

    Avant d’entrer dans les graves questions qui vont nous occuper, il était nécessaire d’exposer au grand jour la nature de cette influence accordée par l’Église aux princes chrétiens dans les choses de la religion. Indépendamment des principes incontestables que nous avons établis, nous n’avons pas négligé de montrer quelle fut sur ce sujet la doctrine de deux des plus grands évêques de l’Église gallicane. Les noms de Bossuet et de Fénelon seront une garantie imposante, au moins pour ceux que l’autorité de la tradition n’aurait pas entraînés. Sans doute, dans l’application que nous ferons de ces principes avec l’histoire, dans les limites de notre sujet, nous aurons plus d’une fois l’occasion de remarquer qu’ils ont été méconnus ; mais est-ce bien aujourd’hui qu’il est nécessaire de prouver aux hommes que des faits, quelque graves et nombreux qu’ils puissent être, ne sauraient abolir un droit.

     

    CHAPITRE VI.

    CONCORDE DU SACERDOCE et DE L’EMPIRE, CONSIDÉRÉE

    SPÉCIALEMENT DANS LES ÉLECTIONS.

    Alors s’établit la concorde du sacerdoce et de l’empire, concorde maintenue plus ou moins constamment, suivant que la piété ou l’ambition des princes a pris le dessus. Elle consiste en ce que l’Église sollicite du prince une sanction extérieure pour les décrets de foi ou de discipline, et en retour, s’engage à favoriser la puissance séculière dans l’exercice de ses droits légitimes. Ainsi, pour assurer les élections contre les violences et l’intrigue, l’Église a désiré que le prince y intervint par droit de protection ; et pour maintenir l’alliance entre les deux pouvoirs, elle a permis que l’on eût égard, dans les élections, aux désirs du prince, en observant de ne pas élire un sujet qui lui fût odieux.

    POUR donner à ses propres aces une sanction extérieure et pour s’accommoder à la faiblesse des hommes qui aiment à retrouver dans leur religion cet éclat sensible qui en impose à la multitude, l’Église consentit à emprunter le secours et l’appareil de la seconde Majesté. Mais, toujours grande et toujours généreuse, elle ne voulut pas demeurer en retard envers ceux qui lui prêtaient leur appui. Non contente d’imprimer au prince chrétien le sceau vénérable d’une consécration divine, elle voulut à force de faveurs et de prérogatives cimenter la concorde si désirable du sacerdoce et de l’empire. Elle qui est occupée sans cesse à se faire toute à tous 118 à l’égard des simples fidèles, pouvait-elle se montrer réservée à l’égard de ses protecteurs ? De là tant de privilèges, de droits d’acceptation et de confirmation dont les annales de la jurisprudence ecclésiastique sont remplies, et qui attestent bien haut pour tout homme de bonne foi que l’Église, attentive uniquement de chercher le royaume de Dieu et sa justice 119 , ne songea jamais à établir sa propre domination sur les ruines de celle de César. Que de fois avant de porter ses lois, elle consulta avec bonté les dispositions des princes !

    Que de fois elle en suspendit ou en arrêta l’exécution pour le bien de la paix ! Que de fois elle daigna respecter des coutumes et des convenances auxquelles elle avait si pleinement le droit de déroger ! Mais, comme son Époux, elle n’achève point de rompre le roseau déjà brisé ; elle n’éteint point la mèche qui fume encore 120 . Pleine de confiance dans ceux qui lui témoignent une bienveillance dont elle espère profiter pour le salut de ses enfants, ce n’est pas elle qui emploie les moments du calme à forger en silence des armes perfides ; simple comme la colombe 121 , elle ne connaît point cette défiance qui fait qu’on aime comme si on devait haïr un jour. Souvent elle a été trompée ; souvent elle s’est écriée dans le langage naïf et tendre du prophète : J’ai nourri des enfants ; je les ai exaltés, et ils m’ont méprisée 122 , et ils ont tourné contre moi mes bienfaits. Longtemps les siècles déposèrent contre son indulgence, longtemps son inaltérable charité lutta contre l’orgueil et la duplicité ; ce n’est qu’après avoir perdu toute espérance qu’elle s’éloigne, emportant avec elle ces dons et ces grâces si inutilement prodigués par sa main maternelle.

    De toutes les matières ecclésiastiques, l’une des plus graves et celle à laquelle les princes ont dans tous les temps attaché la plus grande importance, c’est sans contredit l’élection des évêques. Nous avons prouvé plus haut que dans aucun cas l’Église ne pouvait reconnaître l’ombre même d’un droit à l’autorité séculière dans des questions si intéressantes pour la foi et la morale ; mais du moment que les peuples, non moins étrangers que les princes à la hiérarchie, étaient appelés à faire connaître leur vœu, à donner leur acceptation, était-il juste que les princes, dans la personne desquels la société tout entière est représentée, continuassent d’être mis à l’écart maintenant qu’ils se glorifiaient du caractère de chrétien plus encore que du titre de César ? Ces choix, si importants pour la bonne harmonie entre les deux cités, n’avaient-ils pas une sorte de droit à n’y pas rester étrangers ? N’était-il pas convenable que le pontife élu ne fût point un homme odieux à celui qui hors du temple se retrouvait son souverain ? Enfin les tumultes scandaleux auxquels à cette époque la part accordée au peuple dans les élections ne donnait lieu que trop souvent, n’appelaient-ils pas naturellement l’attention et l’active sollicitude du protecteur des canons, du vengeur de la discipline ?

    Telle est la force des choses. Nulle part il ne fut écrit que les princes exerceraient une influence quelconque sur les élections ; cependant, dès les premières années qui suivirent la paix de l’Église, cette intervention jusqu’alors inconnue s’exerça tout à coup, tolérée par l’Église, invoquée même quelquefois.

    Notre but n’est point ici de donner l’histoire complète des élections ecclésiastiques ; nous tâcherons seulement d’en saisir quelques traits principaux, autant qu’il nous sera nécessaire, pour démontrer que, dans cette matière comme dans toutes celles où l’Église a permis ou sanctionné l’intervention des princes, elle a su concilier la plus inviolable fidélité pour le dépôt confié à sa garde avec la plus généreuse condescendance.

    Ainsi, elle avait besoin d’environner ses choix du respect des peuples ; elle accepta les secours qu’on lui offrait pour les maintenir, prévenant ainsi dès leur source de grands scandales et de grands malheurs. En retour, elle permit que dans les élections on eût égard aux désirs de celui qui s’en déclarait le protecteur né : son indulgence alla même quelquefois jusqu’à souffrir que l’élection demeurât comme suspendue tant que le prince n’avait pas déclaré qu’il n’y voyait pas d’obstacles. Concessions pleines de franchise, confiées à la bonne foi des princes, trop tard peut-être résumées dans des traités formels. Pleine de cet esprit qui vivifie 123 , l’Église voyait du même œil le sujet présenté d’abord par le prince, mais librement accepté par les pontifes électeurs, et celui dont le nom sorti du sanctuaire n’avait obtenu l’assentiment du souverain qu’après avoir été proclamé aux pieds des autels. En un mot, sans arrière-pensée comme sans faiblesse jamais elle n’arrêta le cours de ses saintes complaisances, tant qu’elle put croire à la droiture de ses rivaux.

    Car sachez-le bien, et la suite de tout ceci le montrera d’une manière éclatante, dès l’instant que la liberté des élections a semblé succomber sous une pression déguisée, l’Église s’est levée comme un lion, prête à combattre les combats du Seigneur 124 . Dans l’intérêt de la paix publique, elle pouvait consentir à bien des choses ; jamais à l’esclavage. Empruntant les anathèmes des prophètes, elle a dit aux rois de la terre : « Voici ce que dit le Seigneur Dieu : Arrêtez, princes d’Israël, cessez le cours de vos usurpations ; soyez justes et séparez vos frontières de celles de mon peuple 125 . Elle leur a déclaré combien grande et coupable serait leur erreur, s’ils osaient assimiler les sublimes fondons de l’épiscopat à celles qu’on remplit dans les cours et dans les armées des rois ; que, dispensatrices des emplois périssables .de l’État, leurs mains devenaient impuissantes à distribuer des faveurs qui ne sont point de leur domaine. Elle a dit à ces maîtres du monde par l’organe imposant du grand Bossuet : Jésus-Christ, qui est votre roi, ne tient rien de vous, et son autorité vient de plus haut. Vous n’avez naturellement non plus le droit de lui donner des ministres que de l’établir lui-même votre prince. Ainsi ses ministres, qui sont vos pasteurs, viennent de plus haut comme lui-même, et il faut qu’ils viennent par un ordre qu’il ait établi. Le royaume de Jésus-Christ n’est pas de ce monde, et la comparaison que vous pouvez faire entre ce royaume et ceux de ce monde est caduque. En un mot, la nature ne vous donne rien qui ait rapport avec Jésus-Christ et son royaume 126 . »

    Enfin, elle s’est réunie pour leur déclarer, à eux comme à leurs peuples, que, ni leur consentement, ni leur vocation, ni leur autorité ne font les évêques ; que celui qui ne serait entré dans la bergerie que par la porte de la puissance séculière, elle le considérerait comme un faux pasteur, comme un usurpateur coupable 127

    Après avoir reconnu ces principes et déterminé la ligne dans laquelle doit s’exercer l’influence des princes chrétiens sur les élections, nous nous arrêterons quelques instants à contempler les nobles efforts de plusieurs grands princes dont l’Église chérit la mémoire, et qui s’appliquèrent de tout leur pouvoir à procurer l’exécution fidèle des canons. Nous jetterons ensuite un coup d’œil sur les travaux des saints docteurs, des conciles et des papes, pour l’affranchissement des élections menacées dans le monde entier.

     

    CHAPITRE VII.

    RESPECT RELIGIEUX DES PRINCES CHRÉTIENS POUR LA LIBERTÉ

    DES ÉLECTIONS.

    Les princes pieux, tout en acceptant le droit de protection et d’agrément que l’Église leur confère, maintiennent avec zèle la liberté des élections : témoin la belle conduite de Théodose, de Valentinien, d’Arcadius, de Charlemagne, de Louis le Pieux, de Charles le Chauve, des trois Othon, de saint Henri et de saint Louis.

    QU’ILS apparaissent rares dans l’histoire des siècles, ces princes dont l’âme forte et généreuse vit sans ombrage la pacifique domination de l’Église, au ces monarques chrétiens qui consacrèrent leur sollicitude à la dégager de ses nombreuses et pesantes entraves et accomplirent sans défiance l’ensemble de leurs devoirs à son égard ! A peine la religion chrétienne fut devenue celle des souverains qu’on vit s’organiser contre sa liberté une vaste conspiration qui dure encore. jalouse de la suprême judicature de l’Église, une race s’éleva à l’ombre du palais des rois, protégée de l’appui du trône, douée de la plus grande puissance de rivalité. Conciliant à force d’astuce le dévouement absolu aux caprices du pouvoir avec un immense amour de domination, la jurisprudence civile prit position contre l’Église dès les premiers jours. Toujours prêts à mettre en avant le grand nom des Césars, les gens du roi furent de droit les ennemis des gens de l’Église. Refoulée bien en deçà des limites de ses propres domaines, l’Église, à les entendre, n’avait de droits qu’au fond des cœurs. Par le plus perfide des sophismes il fut décidé dans mille arrêts que le monde visible appartenait au prince, et le monde invisible à l’Église sous la surveillas ce du prince, attendu que l’Église est dans l’État. Ce raisonnement impie qui a pour but de soumettre Dieu à César, puisque enfin Dieu est en ce monde et par sa présence et par son opération et par l’action de son Église, se répéta sous toutes les formes, suivant les divers dialectes de la cour et du palais, et finit par résumer tous ses développements dans l’acte à jamais flétri comme organisant l’esclavage de la société dans ce qu’elle a de plus libre, sous le nom de Constitution civile du clergé.

    Certes, dans l’histoire des temps il y a bien loin de ce courtisan Rufin qui supplie tendrement son maître de ne pas abaisser ses lauriers aux pieds d’un évêque, de ce préfet Modeste qui, dans le ravissement de la commission qu’il a reçue de la cour, pense qu’un évêque se prend comme les derniers du peuple, à ces parlements, alliés naturels de l’hérésie, toujours prêts à se rapprocher du trône pour opprimer l’Église ; à cette triste génération d’avocats qui traîne encore aujourd’hui sa haine aveugle et sa présomptueuse ignorance sur les traces de ces vieux champions de l’absolutisme ; mais qu’on ne s’y méprenne pas, la même pensée domine au fond de tout cela ; le même système se poursuit, toujours conséquent à lui-même, mais plus ridicule encore qu’odieux, aujourd’hui que par la dissolution de la Société chrétienne l’Église tend à rentrer dans son état primitif, et renonce à protéger un pouvoir qui la dédaigne 128 .

    Cependant il s’est trouvé des princes qui ont mis leur gloire à défendre l’indépendance de l’Église ; qui dans leur sainte délicatesse n’ont accepté l’influence qu’elle leur offrait qu’après ses longues et pressantes sollicitations ; qui en un mot se sont montrés dignes de l’honorable tutelle qui leur était confiée. Chers à jamais à l’épouse de Dieu, leurs noms inscrits dans sa reconnaissance auront une mémoire immortelle.

    Après avoir durant vingt années souillé le siège épiscopal de Milan, l’arien Auxence s’est vu arrêté par la mort au milieu de ses sacrilèges projets. Délivrés du joug de l’erreur, le peuple catholique respire enfin, et ses vœux appellent un pasteur fidèle qui puisse guérir tant de maux. Réunis pour l’élection, les pontifes tremblent de voir encore une fois la violence triompher de la justice. Mais Dieu veillait au salut de cette grande Église. Il avait mis dans le cœur de Valentinien l’amour de la vraie foi et le zèle de la religion. Ce pieux empereur mande les évêques à sa cour et leur tient ce langage, où éclate la noble franchise du monarque chrétien :

    « Nourris dans l’étude des saintes lettres, leur dit-il, vous savez quel homme doit être celui qu’on élève au suprême honneur du sacerdoce. Vous n’ignorez pas que non seulement sa doctrine, mais sa vie même, doivent être dignes d’être proposées pour modèles à son troupeau ; que, décorée de toutes les vertus, sa conduite doit déposer de la pureté de sa foi. Placez donc sur le siège épiscopal un homme de ce mérite, afin que nous, qui administrons l’empire, nous puissions du fond de notre cœur nous soumettre à lui, et recevoir ses réprimandes que notre humaine faiblesse mérite trop souvent, comme des remèdes salutaires à notre âme 129 . »

    Ravis d’entendre énoncer de si beaux sentiments, les évêques espèrent avoir trouvé le moyen de se décharger sans péril pour leur conscience d’une affaire que les circonstances rendent si difficile. Ils osent supplier l’empereur ,de choisir lui-même ce pasteur dont il comprend si bien les devoirs. « Non ; répond Valentinien ; ce que vous me demandez est au-dessus de mes forces ; mais vous qui êtes pleins de la grâce céleste, qui communiquez avec la Divinité même, ce ministère vous appartient 130 . »

    Pleins d’un nouveau courage, les évêques osent affronter les flots tumultueux du peuple qui s’agite dans la basilique. A peine en ont-ils franchi le seuil que Dieu vient à leur secours d’une manière éclatante. C’est la voix d’un enfant qui déjoue les projets de l’hérésie. Ambroise est proclamé évêque et son nom répété par les deux partis promet à la vérité de nombreux triomphes. Longtemps l’élu résiste à l’honneur que le Ciel même lui envoie ; longtemps sa résistance inquiète la sollicitude des pontifes. Bientôt ils ne trouvent plus d’espoir que dans le zèle de Valentinien. Ils courent donc au palais, et là conjurent l’empereur d’employer son influence à fléchir les répugnances d’Ambroise ; ils le supplient d’apposer le sceau de son autorité protectrice à cette élection si évidemment divine. En résistant plus longtemps, Valentinien aurait cru se refuser à l’ordre de Dieu il parle en souverain, et le siège de Milan est enfin rempli pour la consolation de l’Église.

    Voilà le prince véritablement chrétien, qui voit dans les affaires ecclésiastiques, non les misères de la politique mondaine, mais toute la grandeur de l’œuvre de Dieu. Pour s’assurer des flatteurs complaisants jusqu’aux portes mêmes du temple, nous verrons d’autres princes porter une main audacieuse sur les élections ; tel n’est point Valentinien. A peine depuis quelques jours Ambroise est monté sur la chaire épiscopale que déjà celui-là même qui l’y a fait asseoir est l’objet des réprimandes de son zèle. L’empereur ne s’irrite point de cette liberté, que déjà de vils courtisans cherchent à flétrir du nom d’orgueilleuse ingratitude. « Je connaissais depuis longtemps, dit-il au nouveau pontife, cette sainte liberté qui vous anime. Elle ne m’a pas empêché de sanctionner votre ordination, bien loin de me porter à la contredire. Continuez donc, comme le veut la loi de Dieu, d’apporter le remède aux misères de nos âmes 131 . »

    Poursuivi sans relâche par la haine et l’envie, depuis qu’il s’est vu contraint d’accepter le siège de la ville impériale, Grégoire le Théologien descend de lui-même les degrés du trône épiscopal, désirant achever dans la solitude les restes d’une vie abreuvée de dégoûts et de contractions. Il est déjà loin, et les passions grondent encore, et elles menacent de troubler le pontificat de son successeur. Quel homme pourra donc imposer silence aux tempêtes, et ménageant des intérêts si divers, assoupir peu à peu l’agitation des flots populaires ? La Providence a désigné Nectaire. Mais ce vieillard est encore inscrit au rang des laïques ; qui osera l’y aller chercher ? Qui osera briser ainsi les espérances, les ambitions qui s’agitent de toutes parts ? Non moins zélé que Valentinien, Théodose viendra au secours de l’Église ; il ne craindra point de prendre sur lui la responsabilité d’un pareil choix. Dans l’assemblée des évêques, il se lève et propose sans hésiter Nectaire. Quelques voix se font entendre qui blâment une action irrégulière, il est vrai, dans sa forme ; mais bientôt l’assentiment le plus unanime accueille cette protection inespérée. On se rappelle la fermeté avec laquelle le prince orthodoxe a jusqu’ici résisté aux prétentions de l’ambitieux Maxime, le zèle qu’il avait montré naguère pour maintenir Grégoire sur le trône où le suffrage des évêques l’avait placé, heureux de pouvoir prêter l’appui de son bras à l’œuvre de Dieu. A ces traits, le concile reconnaît la conduite du Dieu de la paix, et les dissensions viennent expirer aux pieds du trône de Nectaire.

    Dans leur joie les évêques rendent compte au pape saint Damase et aux évêques d’Occident de ce mémorable événement. Ils veulent leur apprendre que, bien que l’impulsion soit venue de l’empereur, les décrets de Nicée qui attribuent l’élection aux évêques n’en ont pas moins été fidèlement observés. « Nous venons, disent-ils, d’arracher l’Église de Constantinople des mains de l’hérésie, en établissant Nectaire évêque de ce siège dans le concile universel, du consentement de nous tous, en présence de Théodose très religieux empereur, avec le suffrage de tout le clergé et de tout le peuple 132 . »

    Ainsi tous y avaient concouru avec les évêques, et l’empereur, et le peuple, et le clergé. Heureux siècle, où l’on n’avait point encore senti le besoin de circonscrire dans ses justes limites le pouvoir de chacun !

    Nectaire n’est plus ; le siège de la cité de Constantin est encore une fois disputé par l’intrigue. « Les uns assiègent les portes du palais, les autres implorent à genoux la faveur populaire. Indigné de tant de bassesse, le peuple fidèle court aux pieds de l’empereur et sollicite de sa piété un pasteur digne de le conduire 133 . » Arcadius a entendu parler de Jean, prêtre d’Antioche, surnommé Chrysostome. Il apprend que les vœux réunis du clergé et du peuple appellent sur la chaire de Constantinople cet homme puissant en œuvres et en paroles. L’empereur donne des ordres pour qu’il soit amené dans une ville qui le demande à grands cris ; et pour l’établir évêque de la nouvelle Rome, il convoque un synode de pontifes auxquels il laisse le soin de proclamer son élection 134 .

    Ainsi tout se fait dans la liberté ; la puissance séculière n’y paraît que pour la maintenir. Ainsi se réalisait cet accord, fondé sur le zèle de la discipline ; accord si rare depuis, mais néanmoins toujours possible. Au reste, l’influence des empereurs sur les élections ne s’exerçait guère que dans les villes patriarcales, ou dans les lieux de leur résidence habituelle ou temporaire. « On ne vit jamais sous les Romains, dit Fleury, le prince intervenir à l’élection de l’évêque d’une Église de Gaule ou d’Espagne 135 . » Le système de centralisation civile était inconnu , et l’action directe du prince ne se faisait sentir que sur les points principaux de l’empire. A part quelques tyrans qui osent porter une main téméraire sur le symbole même de la foi et décréter des Types et des Hénotiques, les empereurs reconnurent ,assez longtemps en principe la liberté des élections.

    Justinien, rédigeant la compilation des lois anciennes et nouvelles, s’inclinait avec respect devant ces ordonnances ecclésiastiques, d’une autorité bien supérieure aux lois mortelles de la puissance humaine. « Si, dit-il, dans l’intérêt de nos sujets, nous nous appliquons à maintenir envers tous les lois civiles dont Dieu nous a commis la puissance, combien plus devons-nous mettre de zèle à procurer l’observation des saints canons et des lois divines, qui ont été portés pour le salut de nos âmes 136  ? » Il déclarait donc, d’après les anciennes règles, que l’élection de l’évêque devait se faire sur la présentation du clergé et du peuple par le métropolitain, excluant ainsi toute intervention de l’autorité séculière 137 .

    Vinrent ensuite les empereurs iconoclastes, qui dans leur absurde fureur s’efforcèrent d’asservir les élections. L’Église, comme nous le verrons bientôt, foudroya ces sacrilèges tentatives dans les septième et huitième conciles généraux. Mais le sort en était jeté : privée de plus en plus de la vie que communique à toutes les parties de l’Église le centre d’unité, l’Église d’Orient s’enfonça peu à peu dans la dégradation la plus profonde. Les canons restèrent debout ; les saintes ordonnances de l’Église continuèrent de se lire dans les recueils sacrés ; mais l’esprit de la liberté chrétienne avait abandonné ces peuples. Un simulacre d’élection, tellement compatible avec le bon plaisir de l’empereur qu’il a survécu même à la conquête des musulmans, remplaça ces anciens synodes où se déployait autrefois la vigueur apostolique des Grégoire de Nazianze et des Basile de Césarée. L’Église grecque fut l’esclave de ces monstres abâtardis, dont la chaîne ignominieuse se poursuit jusqu’au milieu du XVe siècle, et pour cela elle dut descendre encore au-dessous d’eux. La main d’un infâme favori intronisait sur le siège de Sainte Sophie quelque eunuque bien vil, quelque intrigant couvert de crimes, et ce clergé qui avait secoué le joug apostolique qui comme celui de Dieu même relève ceux qui le portent, venait accepter à genoux le favori mitré que la cour daignait lui imposer pour chef.

    Que différente fut la conduite de l’Église d’Occident ! Là aussi de rudes et longs combats se livrèrent pour la liberté des élections ; mais en vain la politique, déconcertée par l’active vigilance des pasteurs, s’efforça de déguiser sous mille formes ses entreprises perfides ; en vain la violence, dont le clergé grec ne fut jamais honoré, tenta d’ébranler des âmes inaccessibles à la séduction . des honneurs ; Rome veillait pour tous ses enfants, elle sut découvrir et dénoncer l’esclavage sous les formes variées qu’il revêtit successivement. Les pasteurs en Occident combattirent et moururent pour les droits de l’Église, et jamais l’impérissable feu de la liberté évangélique ne s’éteignit entre leurs mains. Mais avant de raconter les travaux de l’Église pour la liberté des élections, montrons que l’Occident aussi connut des princes qui surent concilier l’exercice de leurs droits avec leurs obligations envers l’Église, et laissèrent sans excuse les lâches prétentions dont l’ingratitude de tant d’autres affligea le cœur de leur mère.

    Débordant à grands flots des contrées du Nord et de l’Orient, un déluge de barbares s’était précipité sur l’empire romain. Longtemps les Gaules, l’Espagne, la Germanie, la Grande Bretagne elle-même demeurèrent comme submergées ; longtemps les peuples féroces s’agitèrent sur des monceaux de ruines et écrasèrent sous leurs pieds les vaincus. Si Dieu, trois siècles auparavant, n’eût daigné jeter sur la terre une semence féconde, capable de résister aux bouleversements qui devaient arracher la vieille Europe de ses propres fondements et en disperser pour jamais les débris, une nuit affreuse eût enveloppé sans retour les heureuses contrées qui jusqu’alors avaient jeté tant d’éclat. Mais l’Église, perçant ces nuages épais, apparut bientôt aux regards de l’humanité défaillante. Elle vint apporter le remède à la barbarie, de cette main puissante qui avait osé lutter contre les débordements de l’infâme civilisation de Rome et de la Grèce. Mère commune placée entre les vainqueurs et les vaincus, elle opéra au nom de la charité une fusion sublime entre ces deux peuples, et à sa parole les nuances si profondes qui les distinguaient allèrent s’effaçant de jour en jour. Mais ces peuples nouveaux manquaient de tout ; lois, mœurs, croyances, ils n’avaient rien. Véritables fléaux de Dieu, ils ne comprenaient que la destruction. Pour le salut de l’Europe, les évêques étaient là ; quoique du nombre des vaincus, ils donnèrent des lois et des institutions aux vainqueurs. Ils révélèrent à ces barbares le droit des nations ; ils firent le royaume de France, ils construisirent la monarchie espagnole, ils furent les arcs-boutants du saint Empire romain.

    Investis de l’unique puissance morale qui fût reconnue à cette époque, les évêques semblèrent aux rois chevelus les hommes nécessaires de leurs États. Ces princes sentirent combien il leur importait de ne demeurer point étrangers à l’élévation de ces hommes, qui tenaient entre leurs mains la destinée des États. Chrétiens eux-mêmes, soumis les premiers dans leur sauvage simplicité aux lois de la société chrétienne, ils voulurent prendre part à des élections auxquelles les peuples étaient appelés ; ils voulurent établir en coutume ce qu’avaient pratiqué quelquefois les maîtres de l’empire dont ils s’étaient partagé les lambeaux. Un nouveau motif semblait légitimer chez eux cette intervention. Leur munificence avait attaché de grandes richesses aux églises, et par ce moyen ils avaient acquis un droit de patronage sur une grande partie des bénéfices de leurs États. L’Église, qui permettait que les simples fidèles se prévalussent des privilèges attachés à de pieuses générosités, pouvait-elle trouver mauvais que l’agrément du prince qui la comblait de ses dons, fût attendu pour consommer l’élection ?

    Aussi l’un des actes les plus précieux de l’antique discipline des Gaules, le cinquième concile d’Orléans, sanctionnait ce principe en déclarant qu’après l’élection du clergé et du peuple, le consentement du Roi serait attendu pour procéder à la consécration 138 .

    Le temps a respecté plusieurs pièces qui nous mettent à portée d’observer de quelle manière on procédait sous les rois de la première race. On trouve dans les formulaires de Marculphe d’abord le décret royal qui nomme à la dignité épiscopale le sujet présenté 139 . D’après les termes de cet acte, cette promotion se faisait dans un conseil composé d’évêques et de princes 140 . On trouve ensuite la minute d’une commission donnée à l’évêque consécrateur pour l’inviter à procéder à l’ordination 141 . Mais ces deux aces de la volonté royale reposent sur un autre qui les explique et les justifie. Dans une supplique au roi, le clergé et le peuple de la ville lui indiquaient celui sur lequel ils avaient jeté les yeux et sollicitaient son agrément. Cette pièce 142 et une autre que les Bénédictins nous ont donnée dans l’appendice des œuvres de Grégoire de Tours, mettent hors de toute discussion le degré d’influence qu’exerçait le roi sur les élections, et montrent comment l’esprit des canons était toujours observé 143 .

    Sans doute cette méthode prêtait à de graves inconvénients ; cependant telle était la force de l’Église à cette époque, que rarement elle fut obligée d’intervenir dans ses conciles pour arrêter les abus qui semblaient devoir résulter naturellement de l’acceptation royale. Plus heureux que ceux qui les suivirent, ces siècles comptèrent de grands évêques et peu de courtisans dans l’Église. Grégoire de Tours rapporte une multitude de faits relatifs aux élections, et dans lesquels on peut mesurer l’étendue que l’usage avait donnée à l’influence du roi sur ces actes, et nulle part ce saint évêque, si zélé pour la pureté de la discipline, ne semble faire de réflexions sur, les inconvénients que pouvait avoir l’anion du pouvoir séculier. Les évêques qui formaient la majeure partie des conseils de la couronne veillaient au maintien de la discipline, et dans le cas où le souverain eût tenté d’imposer un pasteur à une Église qui ne l’eût point librement élu, les conciles des Gaules l’eussent repoussé avec vigueur.

    Toutefois il ne faut pas se le dissimuler, le mode admis à cette époque pouvait plus tard devenir funeste, en transformant l’agrément royal en une véritable nomination. Il était réservé aux Carlovingiens d’arrêter les conséquences qu’il aurait infailliblement entraînées.

    . Il y eut un homme, unique dans l’histoire, qui se leva tout d’un coup au milieu de la confusion tumultueuse d’une société péniblement ébauchée ; Charlemagne parut et vint de sa main puissante recueillir et coordonner les éléments que le travail de trois siècles avait élaborés dans le sein de la société. On eût dit que Dieu voulait donner en sa personne le magnifique spectacle de la concorde du sacerdoce et de l’empire. Ainsi se trouva réalisé le véritable type de la société chrétienne, et depuis, selon que l’Europe s’en est approchée ou éloignée elle s’est reposée dans la tranquillité de l’ordre ou s’est agitée convulsivement. Ministre de Dieu pour le bien du monde, Charlemagne employa tous ses soins à assurer l’indépendance et la dignité de l’Église, et déposa les sublimes secrets de sa politique dans ses immortels capitulaires, auxquels ses successeurs Louis le Pieux et Charles le Chauve ont ajouté des pages qui ne sont pas sans gloire.

    O vous qui aimez à suivre dans l’histoire les progrès de sa puissante épée, les miracles de sa sagesse, sa haute renommée qui s’en va parcourant toutes les nations, apprenez quelles pensées conduisent cette grande âme, ce qu’il y a au fond de ces vastes desseins : « Moi Charles, par la grâce de Dieu et le don de sa miséricorde, Roi et Gouverneur du royaume des Français, défenseur dévoué de la sainte Église de Dieu et son humble champion 144 , » tels sont les titres dont s’honore celui dont le bras a soulevé tout l’Occident, et ressuscité l’empire romain, au milieu du monde étonné. C’est le prince chrétien tout entier, avec sa foi, sa justice et sa vaillance. Or pouvait-il songer à envahir les élections des évêques, celui qui voyait en eux les coopérateurs surnaturels de l’œuvre divine, ceux qu’il appelait « les pasteurs de l’Église du Christ, les conducteurs de son troupeau, les éclatantes lumières du monde 145 . »

    Du haut de son trône impérial, il écoute avec une filiale docilité la voix du Pontife Romain dont il s’est constitué le vengeur ; car il révère en lui le père de la société chrétienne ; il sait que par lui l’Église reçoit la vie et la lumière. « Prince, lui dit Adrien, nous-même nous ne nous permettons pas d’intervenir dans les ordinations, nous désirons donc que Votre Excellence veuille aussi s’en abstenir. Notre coutume est de recevoir suivant les traditions celui que le clergé et le peuple ont canoniquement élu 146 . »

    C’en était assez pour le religieux empereur ; il s’empresse aussitôt de dégager les élections des formes asservissantes qui trop longtemps ont menacé leur liberté. Dans un concile tenu à Aix-la-Chapelle, il proclame au nom de Dieu la liberté de la sainte Église, et rend aux Églises le droit que leur assuraient les saints canons 147 .

    Héritier de sa piété, sans l’être de son génie, Louis le Pieux sanctionne ces sages dispositions, presque dans les mêmes termes, dans un capitulaire donné pareillement à Aix-la-Chapelle 148  ; et fidèle observateur de ses propres lois, il attend le suffrage du clergé et du peuple de Metz avant d’oser porter Drogon, son propre frère, sur le siège épiscopal de cette ville

    Vient ensuite Charles le Chauve, non moins attentif à respecter cette barrière sacrée , à la défendre contre les envahissements des princes. Lothaire, oubliant la sévérité des canons, s’est permis de demander à Louis Il l’évêché de Grenoble pour un de ses clercs ; et ces deux princes enivrés de leur pouvoir osent écrire conjointement à saint Adon, archevêque de Vienne, pour lui intimer leurs ordres. Les bornes rétablies par la sagesse de Charlemagne étaient arrachées ; un combat allait s’engager entre le courageux prélat et les deux princes. La piété de Charles le Chauve s’interpose heureusement pour le bien de la paix et le salut de la discipline. « Si nous avons accordé à ce clerc l’évêché de Grenoble, écrit-il au saint archevêque, c’est sous la condition que suivant votre jugement il sera par vous éprouvé canoniquement. Vous connaissez les canons ; toute négligence à cet égard vous serait justement imputable, à vous à qui il appartient de donner un évêque à cette Église, dans le cas même où notre neveu Lothaire se fût trompé sur le choix qu’il vous propose. En effet, c’est à vous et à tous les évêques que Jésus-Christ notre Dieu a confié son Église, et nous devons lui être soumis en toutes choses 149 . »

    Sur le siège impérial montent successivement . les trois Othon : avec eux la liberté des élections se maintient. Un concert unanime dans ces grandes circonstances règne entre le clergé, le peuple et le souverain. Les plus grands évêques de ce temps, les Adalbert de Magdebourg, les Wolfgang de Ratisbonne, les Héribert de Cologne montèrent sur les sièges qu’ils devaient illustrer, appelés par le suffrage du clergé plus encore que par la volonté du prince.

    Bientôt saint Henri parait, et en lui l’empire voit briller toutes les vertus du prince apostolique. Soumises à l’agrément de ce pieux empereur, les élections produisent une foule de saints prélats. Tagmond et Hunfroy à Magdebourg, Meinwerk à Paderborn, Wigbert à Mersbourg, Godehart à Hildesheim, Brandag à Halberstadt, Eberhard à Bamberg, Poppon à Trèves, et tant d’autres qui firent à cette époque la gloire des Églises de Germanie, n’étaient point entrés dans la bergerie par une porte illicite. La piété de Henri, non moins que la leur, nous en est la plus forte garantie, quand bien même l’histoire ne l’attesterait pas. Lorsque bientôt après les Papes se déclarèrent avec tant de vigueur contre les investitures, il fut facile d’en conclure que si jusqu’alors leur sollicitude avait paru se reposer dans le silence, c’est que jusqu’alors les lois de la discipline avaient été respectées.

    Au treizième siècle, la France eut comme une vision de la grande ombre de Charlemagne. Saint Louis, l’un des plus grands hommes des temps modernes, se montra digne de marcher à la tête de la Société chrétienne. Son zèle pour la liberté des élections est demeuré célèbre dans les annales de l’Église. D’anciens historiens rapportent que le Saint-Siège ayant accordé à ce grand prince, d’après la haute idée que l’Europe entière avait de son intégrité et de ses vertus, le pouvoir de désigner les premiers pasteurs pour les Églises de son royaume, sa conscience s’alarma de la responsabilité d’une semblable prérogative, et pour se mettre dans l’impossibilité d’en user jamais, il brûla lui-même le titre qui lui conférait ce privilège 150 .

    On attribue à ce grand roi une pièce connue sous le nom de Pragmatique de saint Louis. Son apparition à l’époque où les partisans de la pragmatique de Bourges faisaient tous leurs efforts pour défendre cet acte condamnable, les variantes qu’elle nous présente dans ses différentes éditions, tout porte à croire qu’elle n’a point vu le jour avant l’année 1461, époque à laquelle on la trouve citée pour la première fois dans les remontrances du parlement de Paris à Louis XI.

    Quoiqu’il en soit de l’authenticité de cette pièce, elle serait encore un monument du respect de ce saint roi pour les élections, dont un de ses articles garantit la liberté contre les violences qui les troublaient trop souvent 151 .

    Mais il est temps de suivre l’Église dans les combats qu’elle va avoir à soutenir contre les usurpateurs de la franchise de ses élections.

     

    CHAPITRE VIII.

    TRAVAUX DE L’ÉGLISE POUR LA LIBERTÉ DES ÉLECTIONS.

    Si des princes, jaloux de la liberté de l’Église, s’efforcent d’asservir les élections, l’Église fait entendre ses réclamations avec force. Saint Athanase, saint Hilaire, saint Grégoire le Grand, Hincmar de Reims, Yves de Chartres, Geoffroy de Vendôme, Hildebert, l’honneur des Églises de Tours et du Mans, saint Thomas de Cantorbéry, sont tour à tour ses puissants organes. A ces vénérables témoignages deux conciles généraux, le septième et le huitième, viennent joindre l’irréfragable autorité de leurs décisions solennelles. Le pouvoir d’élection ou de présentation n’est donc point inhérent à la couronne royale.

    LA vie de l’Église sur la terre est comme celle de l’homme, un perpétuel combat 152 . Après les tempêtes qui l’ont accueillie à son entrée en ce monde, à peine a-t-elle mis le pied sur le rivage, que bientôt elle se retrouve lancée au milieu des flots tumultueux. Si après quelques années d’une paix encore mal consolidée, le paganisme et la philosophie viennent épuiser contre elle leurs derniers efforts, le fer de Julien n’a fait que rouvrir les blessures saignantes dont l’a déchirée un prince chrétien, le fils de Constantin, le perfide Constance.

    A la tête des héros de la liberté des élections ecclésiastiques se présente d’abord un homme, symbole vivant de la vérité catholique, redouté, persécuté comme elle. Qui suit Athanase confesse le Fils de Dieu ; qui condamne Athanase abjure la divinité du Verbe. C’est en sa personne que la liberté ecclésiastique commence à devenir l’objet des attaques du pouvoir. Les fauteurs de l’hérésie l’ont dépeint à Constance comme le plus redoutable adversaire d’Arius ; mais Athanase est assis sur le second siège de la chrétienté, sur celui qui, avec Antioche, s’honore de porter, après Rome, le titre glorieux de siège de Pierre. La majesté d’une si auguste chaire n’intimide point le tyran. De son autorité mortelle, il croit pouvoir effacer de la liste glorieuse des pontifes un nom cher à Dieu et à l’Église, et, dans sa témérité sacrilège, il ordonne à deux monstres de s’asseoir successivement sur le trône apostolique d’Alexandrie. Épouvantés d’un attentat inconnu aux siècles précédents, les peuples s’agitent, et le sang inonde les portiques sacrés. Cependant Athanase, mis hors la loi, est errant au milieu des déserts, cherchant loin des hommes, loin de son troupeau chéri, un asile dans les tombeaux. Du fond de ces solitudes brûlantes, sa voix comme un tonnerre lointain se fait entendre à l’Église. II apprend au monde entier les outrages que la foi et la discipline ont reçus en sa personne ; il veut que tous les chrétiens sachent ce qu’a osé contre l’Église cette puissance des Césars, hier encore alliée de l’enfer ; il brûle de signaler cette première entreprise qui s’annonce comme devant être suivie de bien d’autres. « Eh quoi ! s’écrie-t-il dans son auguste douleur, il ose, cet empereur, se déclarer le vengeur des canons, et tous ses efforts tendent à les renverser, ces canons ! D’après quelles règles de l’Église l’évêque doit-il être envoyé de la cour impériale 153  ? »

    Ainsi parlait Athanase, tandis que l’aveugle fureur de Constance allait étendant partout ses ravages. Profond dès le premier pas dans la science de l’oppression, il avait compris qu’en attirant à lui le pouvoir de disposer des sièges épiscopaux, il traînerait à sa suite l’Église catholique tout entière. Si par la miséricorde divine ces jours désastreux n’eussent été abrégés, la foi du Verbe périssait dans ce monde même où naguère il avait été vu conversant avec les hommes 154 . Pour se faire une idée des effroyables douleurs de l’Église durant ces jours de scandale, écoutons l’Athanase des Gaules, le grand Hilaire de Poitiers, lorsqu’il dénonce à l’impie Constance les vengeances du Dieu qu’il a osé persécuter.

    « Oui, Constance, ce que j’aurais dit à Néron, ce que « Decius et Maximien eussent entendu de ma bouche, je te le dis à toi-même. Tyran non plus seulement des hommes, mais de la Religion, c’est à Dieu que tu oses t’attaquer, c’est son Église que ta cruauté déchire, ses saints que tu persécutes, ses apôtres que ta haine poursuit. Docteur du mensonge, contempteur de la vérité, tu prétends travailler pour la foi lorsque c’est toi-même qui la foules aux pieds. Tu distribues les sièges épiscopaux à tes partisans ; ta main perfide remplace les pasteurs fidèles par des mercenaires. Plus habile que le démon lui-même dans l’art de tourmenter l’Église, tu sais la persécuter tout en lui refusant les honneurs du martyre. O Néron, ô Decius, ô Maximien, que préférable fut pour nous votre cruauté Au moins par vous, nous triomphâmes de Satan 155  »

    Cette époque malheureuse s’écoula enfin, et l’Église respira quelques jours sous les Valentinien, les Théodose, les Arcadius. Toutefois elle veillait sans cesse : la pesanteur des fers qu’elle avait portés trop longtemps lui rappelait qu’il était de son devoir de maintenir par tous les moyens son affranchissement.

    Si pour l’ordinaire l’amour du pouvoir portait les princes à dominer les élections, la cupidité plus d’une fois dut être comptée parmi les motifs qui dirigeaient leur conduite. Arrachée aux barbares par les brillants exploits de Bélisaire, Rome rentra pour quelques jours au pouvoir des empereurs de Constantinople. Ces princes s’arrogèrent durant ce court intervalle le droit de confirmer l’élection du Pape, et fixèrent un tribut pour condition de cette grâce. A l’époque où saint Grégoire le Grand gouvernait et enseignait l’Église, ce joug humiliant pesait encore sur le Saint-Siège. « La cupidité, disait le saint Pontife, a soulevé contre nous, non pas seulement les peuples entiers, mais la puissance royale elle-même, si on peut encore l’appeler ainsi. En effet, il n’y a pas de motif de considérer comme roi celui qui détruit l’empire qu’il devrait régir ; celui qui, dominé par l’espoir d’un gain flétrissant, voudrait enchaîner l’Épouse du Christ, et dans sa téméraire audace rendre nuls les mystères de la passion du Seigneur. Notre Sauveur a voulu qu’elle fut libre, cette Église rachetée de son sang, cette Église que la puissance royale, outrepassant toutes les bornes, voudrait transformer en esclave. Que le prince ne la reconnaît-il plutôt pour sa souveraine ? A l’exemple de tant de monarques religieux, que ne s’empresse-t-il de lui offrir l’hommage de sa soumission, plutôt que de déployer contre Dieu le faste d’une puissance qu’il a reçue de lui ? C’est Dieu même qui dit : Par moi règnent les rois, et le prince aveuglé par les nuages d’une insatiable cupidité méconnaît dans son ingratitude les bienfaits de Dieu, et franchissant les bornes posées par la piété de nos pères il tourne sa tyrannie contre Dieu même et contre la vérité catholique. Sa témérité s’élève jusqu’à prétendre des droits sur l’Église romaine, le chef de toutes les Églises, jusqu’à usurper une domination terrestre sur celle qui est la maîtresse des nations 156 . »

    Ces plaintes éloquentes retentissaient à l’oreille superbe des empereurs et finirent par triompher de leur résistance. Constantin Pogonat consentit enfin à rendre à l’Église romaine ses anciennes franchises, et désormais pour monter sur le Saint-Siège le vicaire de Jésus-Christ ne fut plus contraint d’attendre la permission de l’empereur d’Orient. Plus tard, au Xe siècle, l’Église de Rome en proie à de violentes agitations se vit obligée de recommander l’élection du Pape à la protection de l’empereur d’Allemagne, mais du moment où cette intervention put sembler dangereuse ou superflue on la vit cesser d’elle-même ; au XIIe siècle elle n’existait déjà plus.

    Mais Rome ne veillait pas seulement à ce que l’élection du Pontife romain s’accomplit canoniquement. Elle portait sa sollicitude jusque sur les infractions que les empereurs d’Orient se permettaient à l’égard des élections pour les sièges de leurs États. Suivant le précepte de l’Apôtre, elle réclamait à temps et à contre temps ; elle s’acquittait de son devoir de correction à l’égard des empereurs hétérodoxes, comme envers les princes religieux. Ainsi Grégoire II écrivait à Léon l’Isaurien : « Puissant empereur, vous devez savoir qu’autre est la direction des affaires de l’Église, autre l’administration de celles de l’État. Comme le pontife n’a point le droit de pénétrer dans le palais de l’empereur et. de disposer des charges de l’empire, de même l’empereur ne saurait avec justice s’introduire dans l’Église et prétendre à des droits sur les élections du clergé 157 . »

    Nous avons vu dans le chapitre précédent quelle était la discipline de l’Église de France sous la première race de nos rois. Le cinquième concile d’Orléans, tenu en 549, avait décrété que nul ne serait élu sans l’agrément du roi. Bientôt il fut nécessaire de mettre obstacle aux envahissements qu’on cherchait à introduire à l’aide de ce décret. Le troisième concile de Paris, sous les yeux mêmes du roi, sanctionna d’après les antiques usages une règle inviolable, pour mettre un terme aux intrigues des clercs de la cour et restreindre dans ses justes bornes un pouvoir qui menaçait de tout envahir. Si quelqu’un, disent les Pères, ose dans sa témérité arriver à la sublime dignité de l’épiscopat par l’ordre du roi, que son ordination soit déclarée illégitime et qu’il ne soit point agréé par ses comprovinciaux 158 . »

    Charlemagne et son fils vengèrent la liberté des élections ; par eux l’Église revit ses plus beaux jours. Ce fut alors que Florus, diacre de l’Église de Lyon, écrivit son livre : Des élections épiscopales. Il y explique avec une grande clarté les diverses faces de cette question. On ne sera pas fâché de voir sous quel point de vue on l’envisageait en France, vers l’an 816 159 .

    « La coutume établie dans plusieurs royaumes, dit Florus, d’après laquelle on requiert le consentement du roi pour que les peuples procèdent à l’élection, cette coutume prend sa source dans l’amour de la paix et de la concorde, et non dans une véritable nécessité,. comme si l’ordination tirait sa vertu de la puissance royale et non de la volonté divine, ainsi que du consentement des fidèles. Non, l’épiscopat n’est point une dignité humaine, mais un don du Saint-Esprit. De là vient que dans les saints canons parmi les causes qui peuvent annuler l’ordination, nous ne trouvons rien qui suppose la nécessité de l’intervention royale 160 . »

    Comme depuis cette époque il arrivait souvent que le prince, prenant l’initiative, proposait lui-même aux évêques un sujet qu’il favorisait, et qu’on avait lieu de craindre que cette sorte de présentation n’entraînât aveuglément l’assentiment des pasteurs, le troisième concile de Valence, en 855, crut devoir fixer à l’avance la conduite à tenir dans le cas où le candidat offert par le prince ne réunirait pas les qualités requises par les canons. Écoutons ses courageuses paroles.

    « Lorsque l’évêque d’une ville sera décédé, on demandera au prince la permission pour le clergé et le peuple de procéder à l’élection canonique. Si on nous envoie de la cour de notre religieux prince quelque sujet pour ce siège, on examinera avec une attention scrupuleuse, d’abord sa vie, ensuite sa science. Assisté des évêques ses suffragants, le métropolitain, en présence du Dieu tout-puissant, agira avec une vigueur ecclésiastique et ne permettra pas qu’on impose pour évêque aux membres de Jésus-Christ un homme encore tout agité du feu des passions, en proie aux séductions du monde, un prêtre souillé d’une criminelle simonie. Si donc le métropolitain le juge nécessaire, afin de ne pas se rendre complice du plus grand des crimes en conférant à un indigne un honneur qui ne peut appartenir qu’à la vertu, qu’il en instruise le peuple, qu’il déclare au clergé que le moment est venu d’implorer la clémence du souverain : qu’enfin lui-même, accompagné de ses comprovinciaux, se rende auprès du roi et le supplie d’honorer l’Église de Dieu par un digne ministre. Que si le métropolitain, intimidé par de honteux calculs, séduit par quelques présents, exécute un si grand devoir avec négligence ou de mauvaise grâce, qu’il sache qu’il encourra le jugement de Dieu, qui voit tout, et qu’il n’évitera pas la sentence de ses frères 161 . »

    Une remontrance aussi imposante était tout ce qu’il fallait pour des princes religieux comme ceux que la France possédait à cette époque. Si bientôt d’autres leur succédèrent moins zélés pour la liberté des élections, l’Église gallicane s’empressa d’opposer un rempart à cet envahissement dans les canons de ses immortels conciles. Voici ce que le doue et pieux Hincmar, archevêque de Reims, écrit à Louis III au sortir d’une de ces glorieuses assemblées

    « Nous vous demandions dans la lettre que nous vous avons écrite, de vouloir bien, suivant les saintes règles, accorder l’élection aux archevêques et évêques des diocèses circonvoisins, afin que suivant la forme régulière de l’élection, les évêques choisissent celui qu’ils jugeront utile à la sainte Église, avantageux au royaume, fidèle et dévoué coopérateur de Votre Majesté ; et qu’ensuite, de l’accord du clergé et du peuple, ils vous l’amènent pour que, suivant votre office, vous remettiez entre ses mains les propriétés de l’Église dont le Seigneur vous a confié la garde, le renvoyant ensuite devant le métropolitain et les évêques qui doivent l’ordonner avec les lettres qui attestent votre consentement 162 . »

    « Je sais, ajoute le courageux pontife, je sais que quelques-uns prétendent qu’après avoir reçu de vous la permission de procéder à l’élection, les évêques, le clergé et le peuple sont obligés de choisir celui que vous avez désigné, celui que vous avez même ordonné d’élire, ce qui ne serait plus une élection suivant la loi divine, mais une violence de la puissance humaine. S’il est vrai qu’on vous tient un pareil langage, sachez reconnaître dans les paroles de ces sacrilèges adulateurs les sifflements du serpent qui trompa nos premiers pères. Une telle doctrine n’a de fondement ni dans l’Écriture, ni dans la tradition catholique, ni dans les saints canons, ni dans les lois publiées par les princes chrétiens ; l’enfer seul l’a vomie sur la terre 163

    Telle était la vigueur de ces vieux évêques du moyen âge. Mieux connue, mieux développée à mesure qu’elle était attaquée davantage, la liberté de l’Église avait le sort de la vérité même. Cependant Dieu n’était pas satisfait encore il voulait, par le plus solennel des aces qu’il soit donné à la terre de voir s’accomplir, apprendre aux princes chrétiens qu’ils ne peuvent véritablement rien sur les élections épiscopales. Les empereurs iconoclastes avaient bouleversé l’Église et consolidé en mille endroits leur hérésie en plaçant des pasteurs de leur choix sur un grand nombre de sièges épiscopaux. Rassemblée pour la seconde fois à Nicée, l’Église, après avoir vengé les saintes images, voulant faire justice de ces sacrilèges entreprises, porta avec autorité dans le septième concile général le canon suivant :

    Toute élection d’évêque, de prêtre ou de diacre faite par les princes est déclarée nulle, selon la règle qui dit :

    « Si un évêque obtient une Église par le moyen des puissances séculières, qu’il soit déposé 164 . L’évêque doit être élu par les évêques, comme l’ont réglé autrefois les saints Pères, réunis à Nicée 165 . »

    Ainsi l’Église ne faisait que renouveler ses antiques ordonnances et en développer l’esprit. A l’époque du premier concile de (Nicée) elle ne voyait encore dans les princes chrétiens que les instruments de la miséricorde divine ; elle était bien loin de songer à s’armer contre leurs entreprises. Depuis, elle avait appris à connaître ces redoutables alliés ; voilà pourquoi elle crut devoir ajouter ce commentaire solennel aux dispositions du premier de ses conciles œcuméniques.

    Un siècle ne s’était pas écoulé depuis la promulgation du canon que nous venons de citer, que de nouvelles attaques contraignirent l’Église de se prémunir de plus en plus contre la servitude qui, dans l’Orient surtout, l’envahissait de toutes parts. Le quatrième concile de Constantinople, huitième général, signala les excès de la puissance séculière dans les élections et s’appliqua surtout à leur apporter des remèdes efficaces.

    Le cinquième canon dressé dans cette auguste assemblée interdit l’accès des dignités ecclésiastiques à tous ceux qui n’ont que depuis peu de temps quitté le monde et ses honneurs, surtout s’ils sont poussés à cette irrégularité par le crédit de l’empereur 166 .

    Dans le douzième canon il est dit : « Les règles apostoliques et les canons des conciles annulant les promotions et consécrations d’évêques faites d’après l’ordre des puissances, voulant nous y conformer, nous ordonnons que si un évêque s’élève à cette dignité par l’artifice ou la tyrannie des princes, il soit déposé comme un homme qui a voulu posséder le don de Dieu, non suivant la volonté divine des décrets de l’Église, mais suivant la volonté de la chair, de la main des hommes et par les hommes 167 . »

    Enfin le vingt-deuxième canon achève de mettre dans tout son jour la pensée de l’Église. « Le saint et universel concile décrète que nul des laïques, princes ou puissants, ne se mêlera de l’élection ou promotion d’un patriarche, métropolitain ou simple évêque, pour éviter la confusion ou les discussions qui pourraient s’ensuivre, principalement parce que nul prince ou laïque ne peut convenablement exercer une puissance quelconque en semblable matière, mais doit plutôt attendre dans le silence l’issue régulière de l’élection faite par l’Église. Que si quelquefois un laïque est invité par l’Église à coopérer à l’élection, il lui sera permis de se rendre à cette invitation ; son action alors deviendra régulière. Mais si quelque prince séculier ou tout autre laïque cherche à mettre obstacle à l’élection, laquelle doit être faite en commun suivant les canons, qu’il demeure anathème jusqu’à ce qu’il ait accepté ce que l’Église a jugé à » propos de faire dans l’élection et l’ordination de son propre évêque 168 . »

    Sans doute après un jugement aussi imposant la cause est finie pour tout homme qui s’honore du titre de catholique. Tout doute sur l’illégalité du pouvoir que les princes chercheraient à revendiquer comme inhérent à leur couronne, serait un crime véritable, un acte de rébellion contre la plus haute des autorités. L’Église ne peut être contraire à elle même et oublier dans un siècle ce qu’elle a décidé dans un autre. Le pouvoir que les princes exercent aujourd’hui, ils le tiennent donc de la grâce de l’Église, et s’ils dépassent non seulement la lettre, mais l’esprit de la concession qu’elle leur a faite, ils se trouvent par là même sous le poids de l’anathème des conciles.

    Ces ordonnances si vigoureuses annonçaient que l’Église avait résolu de secouer pour jamais le joug qui pesait sur elle ; aussi furent-elles reçues dans toute la chrétienté comme un immense bienfait. En Occident, les Papes se chargèrent d’en faire l’application, comme on peut le voir dans leurs nombreuses lettres depuis cette époque, et les grands évêques du temps les firent observer avec un courage apostolique. Toutefois on crut devoir respecter les coutumes établies sur la nécessité de l’agrément du prince, comme aussi sur la permission qu’on était dans l’usage de lui demander avant de procéder à l’élection ; on pensa que ces formes déjà si anciennes n’avaient rien d’absolument incompatible avec l’esprit des saintes règles. Mais si quelquefois l’oppression prenait la place de la protection, si le prince usant de son pouvoir suivant des vues humaines, aspirait à dominer les élections, tout à coup s’élevait contre lui l’autorité du huitième concile, et la voix des Yves de Chartres, des Geoffroy de Vendôme, des Hildebert de Tours, des Pierre de Clugny retentissait, forte et sévère, comme l’avant coureur des foudres terribles du Pontife romain.

    Il serait trop long et trop inutile d’accumuler ici les citations des ouvrages de ces hommes vénérables, qui furent les remparts de la vérité et de la justice dans ces siècles où la force brute menaçait de tout dévorer. II nous suffira de rapporter quelques traits de ce sublime tableau qu’il est si facile de compléter, à l’aide de ces monuments trop ignorés de l’Église du moyen âge.

    Ici c’est Yves de Chartres exigeant au nom du Saint-Siège ce serment si remarquable des chanoines de Paris, qui venaient d’élire pour cette Église Guillaume, frère de l’épouse du Roi : « Nous n’avons point élu Guillaume évêque pour des présents que nous aurions reçus, ou qui nous auraient été promis, non plus que par le motif du lien qui unit sa propre sœur avec le Roi, ni pour obéir aux menaces que nous auraient faites le Roi ou sa susdite sœur. Qu’ainsi Dieu nous soit en aide, et. 169  »

    Là c’est Geoffroy de Vendôme, proclamant la liberté des élections dans un moment où elle semblait enchaînée par tout l’Occident : « Il est trois choses qui sont propres à l’Église et sans lesquelles elle languit dépourvue du pouvoir de lier et de délier. Toujours l’Église doit être catholique, libre et chaste. Catholique, parce qu’elle ne peut être ni vendue ni achetée au profit d’un particulier ; libre parce qu’elle ne peut être assujettie à la puissance séculière ; chaste, parce que les présents ne sauraient la corrompre. Mais s’il arrive qu’elle vienne à être soumise à la puissance séculière, alors de souveraine qu’elle était, elle devient esclave et perd cette charte de liberté, que de ses propres mains et de son propre sang le Christ Seigneur lui avait donnée sur la Croix 170 . »

    Plus loin, le vénérable Hildebert, l’honneur des Églises de Tours et du Mans, énonce cette éternelle doctrine avec la sainte gravité qui le caractérise. « Il n’entre point par la porte, dit-il, celui qui entre par le crédit des laïques ; car ce n’est point à eux, mais aux vicaires du Seigneur qu’ont été données les choses spirituelles. Or les vicaires du Seigneur sont ceux qui tiennent la place des apôtres. Que les laïques disposent de leurs châteaux et de leurs terres, mais non de l’héritage du Seigneur ; des choses temporelles, mais non des choses spirituelles. Ainsi donc, je le répète, quiconque entre par un autre que par le vicaire du Seigneur, n’entre point par la porte 171 . »

    Ce n’était point assez de l’éloquence et de la fermeté des pontifes pour honorer et défendre la sainte cause de la liberté des élections : Dieu voulait qu’elle eût son martyr. Cet homme dont Bossuet a dit : « Qu’il ne cédait point à l’iniquité sous prétexte qu’elle était armée et soutenue d’une main royale ; mais que lui voyant prendre son cours d’un lieu éminent d’où elle pouvait se répandre avec plus de force, il se croyait plus obligé de s’élever contre, comme une digue que l’on élève à mesure que l’on voit les ondes enflées 172  ; » saint Thomas de Cantorbéry a vu l’humiliation et .la servitude auxquelles l’Église est condamnée sans retour par les criminels articles de Clarendon. II a frémi en entendant lire cette odieuse disposition qui suffit à elle seule pour sacrifier à jamais l’Église d’Angleterre au caprice du souverain : « A la vacance d’un archevêché, d’une abbaye ou d’un prieuré, le seigneur roi mandera les hauts dignitaires de l’Église, et l’élection se fera dans la chapelle du roi, par son assentiment et du conseil des personnes du royaume qu’il aura appelées à cet effet 173 . »

    Déjà son cœur s’est brisé lorsque, pour obéir à une impérieuse coutume, il a fallu qu’il vienne, lui, l’élu de Dieu pour le siège des Lanfranc et des Anselme, humilier sa vocation au pied d’un roi de la terre et recevoir de sa profane main la crosse pastorale. Le silence que l’Église semble garder depuis quelque temps sur cette odieuse innovation n’a point rassuré sa conscience. A l’exemple de plusieurs saints prélats de son temps, qui tremblent comme lui sur les suites de cette entreprise irrégulière et déjà plusieurs fois condamnée, il n’a point eu de repos qu’il n’ait déchargé le poids de ses remords dans le sein du chef de l’Église. « Je suis entré dans la bergerie de Jésus-Christ, lui a-t-il dit, mais non par la porte, semblable à celui qui n’a point été appelé par l’élection canonique, mais qui a été intrus par la terreur de la puissance publique, et bien que ce soit contre mon gré que je me trouve chargé d’un si pesant fardeau, néanmoins c’est plutôt la volonté de l’homme que celle de Dieu qui me l’a imposé 174 . » C’est ainsi qu’il avait parlé naguère et il n’avait osé reprendre sa houlette qu’après l’avoir reçue des mains du suprême pasteur. Maintenant cet homme trahira les intérêts de l’Église et ceux de sa conscience ? Laissera-t-il, sans s’y opposer de toute son autorité, passer en droit de coupables maximes destinées à consolider légalement et à tout jamais l’usurpation dont l’investiture n’est que le symbole dangereux. Non, il mourra plutôt. D’autres sont morts pour l’intégrité de la foi : il sera le martyr de la liberté de l’Église, heureux d’arrêter quelques moments sur lui seul toute la violence du torrent qui submergera tôt ou tard l’Église Anglicane.

    Cette grande question des investitures, qui vient de se rencontrer sous notre plume, mérite d’être traitée dans un chapitre particulier. Les bornes de cet ouvrage, sans doute, ne nous permettront pas de l’approfondir dans toutes ses parties, mais elle nous fournira l’occasion de montrer encore une fois la lutte imposante de l’Église et de l’État, pour la liberté des élections qu’anéantissaient totalement les investitures.

     

    CHAPITRE IX.

    DES INVESTITURES.

    Bientôt l’abus des investitures tolérées jusqu’alors parce qu’elles avaient été exercées par des princes consciencieux, menace de sacrifier à la simonie la liberté des élections dans l’Occident. Le mal est à son comble sous Henri IV, empereur d’Allemagne. Saint Grégoire VII et ses successeurs les condamnent, et parviennent à les détruire.

    SOUS l’inspiration divine, le Prophète avait annoncé qu’un jour les princes se diraient entre eux

    Faisons du sanctuaire de Dieu notre commun héritage 175 . jamais cette parole ne reçut un plus entier accomplissement qu’à l’époque où J’abus des investitures s’étendit dans tout l’Occident. Enchaînée irrévocablement au trône impérial, l’Église allait devenir non seulement la captive mais la propriété des princes.

    Dans le principe, l’investiture n’était autre chose que le consentement du roi, sollicité par l’élu, avant que l’on procédât à sa consécration ; consentement accompagné de la mise en possession des terres de l’Église, dont le souverain s’était, durant la vacance, constitué le défenseur et le gardien. En outre, il arrivait souvent que les princes, et spécialement les empereurs, dans le dessein d’entourer leur trône de vassaux plus fidèles, comptant plus sur le secours et la loyauté des feudataires ecclésiastiques que sur celle des seigneurs temporels, jugeaient à propos de confier aux évêques et aux abbés la plupart des grands fiefs de leurs État, indépendamment des terres de l’Église. Telle est l’origine toute naturelle des investitures, auxquelles on donna une forme solennelle, en les conférant, soit avec le sceptre impérial, soit avec la crosse pastorale et l’anneau.

    Longtemps, grâce à la piété des empereurs, l’Église vit cette coutume s’exercer, sans ombrage. Les Othon, les Henri II respectaient trop la liberté chrétienne pour oser l’enchaîner ou la violer 176 . Mais il était facile de prévoir qu’il viendrait un temps où de coupables abus. sortiraient naturellement d’un pareil usage. On pouvait s’attendre que d’abord la politique, non contente de conférer, dans des vues temporelles, les fiefs de l’empire au clergé, chercherait par le même motif à inféoder les terres de l’Église, pour ne faire de la hiérarchie tout entière qu’une machine de guerre à l’usage de l’empereur. Il devenait tout naturel ensuite que le prince intéressé au choix de ceux entre les mains desquels il remettrait la défense de sa personne et de l’empire, ne s’arrêtât que lorsqu’il aurait à sa disposition la nomination des évêques et des abbés. Enfin la conséquence de ceci devait être que l’Église tout entière concentrée à la cour, serait immolée à l’ambition, à l’intrigue, à la simonie, à la barbarie de ces temps.

    Le mal fut à son comble sous le règne du fameux Henri IV, empereur d’Allemagne. Ce prince qui, suivant l’expression d’un auteur contemporain, semblait résolu d’écraser l’Église sous un pied superbe, comme on écrase une ville esclave 177 la contraignit, par ses excès, de donner l’alarme et de courir à sa propre défense. « Henri, quatrième du nom, dit Calvin, homme léger et téméraire, sans conseil, audacieux et dissolu, avait établi, à sa cour, un encan où l’on pouvait acheter ceux des évêchés d’Allemagne qui n’étaient point déjà devenus la proie du plus fort 178 . »

    Ces horribles abus étaient le résultat des investitures ; car ce fut sous le rapport de la liberté des élections que l’Église en ressentit davantage les redoutables inconvénients. « Votre roi, écrit saint Anselme de Lucques, à l’antipape Guibert, votre roi ne cesse de vendre les évêchés ; il publie des décrets qui défendent de reconnaître pour évêque qui conque à été élu par le clergé et demandé par le peuple, s’il n’a point été porté à cette dignité par la faveur royale 179 . »

    Renversant ensuite l’infâme principe sur lequel Henri prétendait appuyer la servitude de l’Église, saint Anselme s’exprime ainsi : « . Vous déchirez les membres de l’Église catholique ; vous l’avez envahie dans tout l’empire, qui reste dépourvu par là même du principe de la vie et de la durée ; vous faites de celle qui est libre de droit divin, l’esclave du pouvoir, l’instrument de ses caprices, parce que, dites-vous, tout est à l’empereur, les évêchés, les abbayes, toutes les Églises de Dieu ; comme si le Seigneur n’avait pas dit : Mon Église, ma colombe, mes brebis ; comme si Paul ne nous disait pas : Nul ne prend de lui même l’honneur du sacerdoce, mais celui qui est appelé de Dieu comme Aaron 180 . » Plus loin le saint évêque ajoute : « Nous venons combattre ceux qui ne craignent pas de dire que l’Église de Jésus-Christ est soumise à la puissance royale, tellement que le prince peut à son gré, avec ou sans motifs, lui donner des pasteurs, et disposer de ce qui est à elle, pour lui-même, ou pour les autres 181 . »

    Cette doctrine monstrueuse qui n’avait point encore paru dans toute sa nudité, remplit de terreur toute la Germanie. Les princes de l’empire, épouvantés de voir tomber ainsi l’édifice superbe de Charlemagne, et le saint empire romain crouler par ses bases, vinrent déposer leurs plaintes aux pieds du Souverain Pontife. Ils vinrent dénoncer solennellement la conduite de Henri, l’accusant « d’avoir ôté toute liberté dans l’élection canonique des évêques, en intronisant par la violence ceux qu’il voulait 182 . »

    Par un trait de cette Providence qui proportionne toujours les remèdes aux douleurs, Dieu, dans ces tristes jours, avait donné à son Église un pasteur capable de la consoler et de la défendre. « Depuis les temps apostoliques, dit l’Église elle-même, jamais pontife n’entreprit de plus grandes choses, ne supporta de plus rudes épreuves, ne combattit plus vigoureusement pour la liberté ecclésiastique 183 . Vengée dans les camps les plus opposés, chère aux protestants eux mêmes, la mémoire de saint Grégoire VII est désormais au-dessus de toute atteinte. Le jour de la justice s’est levé, et le Charlemagne de l’Église apparaît à tous les yeux plus héroïque, plus glorieux et plus sage.

    Élevé dans les traditions de l’Église romaine, ce grand pape sait ce qui est dû à la puissance temporelle ; il ne la confond point, comme on l’a prétendu, avec la puissance ecclésiastique. Écoutez comment il s’exprime sur la distinction des deux puissances au fort de ses discussions avec l’empereur : « De même, dit-il, que le corps humain est dirigé par la lumière qu’il reçoit par les deux yeux, ainsi le sacerdoce et l’empire, unis étroitement dans une religion pure, éclairent et conduisent le corps de l’Église par une lumière spirituelle 184 . Telle est sa doctrine, mais il sait aussi, Que le noble devoir du pontife est de plutôt soutenir de longs combats pour la liberté de la sainte Église, que de s’endormir misérablement dans une servitude qui est l’ouvrage du démon 185 . »

    Or, cette liberté, c’est principalement dans les élections épiscopales qu’il veut la voir, comme à sa place naturelle.

    Lui-même, tout investi qu’il est de la plénitude du pouvoir sacré, il la respecte jusque dans une Église particulière. Il répond avec simplicité à un roi, que voulant se conformer aux décrets des saints Pères, il ne se permettra point de faire la promotion qu’on lui demande, avant de connaître si l’élection est favorable au sujet présenté 186 .

    Pourra-t-il donc souffrir les désordres qui asservissent l’Église ? Craindra-t-il d’entrer dans la lice, ce zélé vengeur de la discipline ? Non, il osera, lui, faible et réduit à ces armes spirituelles qui ne peuvent rien sur les corps, combattre de front l’aveugle et sacrilège ambition de Henri, l’affreuse simonie de ses prélats. Il osera prendre en main cette cause perdue de la liberté de l’Église, et plus fort que les désordres effroyables de son siècle, il retiendra la Société chrétienne prête à s’abîmer dans le chaos de la barbarie.

    Voyez-le dans ses conciles signaler et proscrire la cause de tous les maux, les investitures, et fixer le jugement de l’Église sur cette difficile question 187 . « Par lui, dit Hugues de Flavigny, la vérité des élections ecclésiastiques, obscurcie de tant de nuages depuis si longtemps, reprit son ancien éclat 188 . »

    Tel était en effet le principal but de saint Grégoire VII, dans ce long et vigoureux combat. La lutte fut longue et périlleuse. Plus d’une fois Rome vit l’ennemi devant ses portes ; mais la cause de Grégoire était celle de Dieu, c’est pourquoi des prodiges la vengèrent. Toutefois il était écrit que Grégoire confesserait dans l’exil cette sainte liberté que le martyr Thomas avait défendue sous le glaive des assassins, et, fugitif sur une terre étrangère, lorsque ses yeux mourants cherchaient en vain le tombeau du Prince des apôtres, il put du moins, en présence de son Dieu, se rendre ce beau témoignage qui explique sa vie tout entière : « J’ai aimé la justice, j’ai haï l’iniquité, c’est pour cela que je meurs dans l’exil 189 . »

    Victor III et Urbain II passent tour à tour avec gloire sur le trône pontifical. Après eux Pascal II parait et se montre intrépide dans les combats qui illustrèrent saint Grégoire VII. Le fils du tyran de la Germanie, Henri V, s’annonce presque aussitôt comme devant marcher sur les traces de son père. La simonie désole encore une fois l’Église, et les élections sont abolies au profit de la cupidité 190 .

    Pascal, de son côté, est à peine monté sur le trône pontifical qu’il s’applique à détourner de si grands maux. II renouvelle les anathèmes de ses prédécesseurs contre les investitures 191 , et bientôt, pour éviter les violences d’un jeune prince enivré de son pouvoir, il vient se réfugier en France, asile ordinaire des papes persécutés.

    Une conférence remarquable eut lieu à Châlons, entre le Pape et les envoyés de l’empereur et en présence du roi Philippe I. Le successeur de saint Grégoire VII, se montra digne du rang suprême où la Providence l’avait placé.

    « Si l’Église, répondit-il aux ambassadeurs de Henri, si l’Église ne peut élire un évêque sans consulter l’empereur, la mort de Jésus-Christ est vaine, il lie reste plus qu’à accepter la servitude 192 . Cependant, ajoute l’historien, les fougueux envoyés de l’empereur, frémissaient de rage, et s’ils n’eussent été retenus par la crainte, on les eût entendus éclater en imprécations et en injures. C’est à Rome, dirent-ils, et non ici, et c’est avec l’épée que cette querelle se terminera 193  »

    Ces menaces n’intimidèrent point Pascal et bientôt on le vit reprendre la route de l’Italie. De son côté, Henri marchait sur Rome. Toutefois étonné de la vigoureuse résistance du Pontife, il finit par entendre à un accommodement. Voici les bases de la réconciliation. Les prélats remettront à L’empereur les fiefs qu’ils possèdent ; l’empereur cessera de prétendre aucun droit sur les possessions qui appartiennent en propre à l’Église. Les investitures désormais sans motif cesseront d’avoir lieu 194 . Mais cet arrangement ne pouvait longtemps plaire à un prince ambitieux qui perdait en un instant et la collation des bénéfices ecclésiastiques, et l’influence qu’elle le mettait à portée d’exercer. Désormais il ne serait plus l’unique propriétaire du sol de la Germanie : désormais il ne pourrait plus remplir ses trésors des richesses de l’Église, soit en prolongeant la vacance des sièges, soit en livrant les dignités cléricales au plus offrant.

    La joie de l’Église fut de courte durée. Trop confiant dans les promesses de son sacrilège adversaire, le Pontife romain est arraché de son siège et jeté dans une prison. Là, tranquille sur son propre sort, il ressent d’une manière accablante les douleurs de l’Église. Rome en proie aux Germains, l’Église catholique menacée d’un schisme, telles sont les tristes pensées qui agitent sa grande âme. Il croit que le moment est venu de faire à la paix un sacrifice nécessaire, et après avoir assuré la liberté des élevions, il abandonne les investitures à l’empereur 195 .

    Mais, ô faiblesse de l’homme que sa droiture ne préserve pas toujours de l’erreur ! Pascal apprend dans son cachot que sa conduite vient de plonger l’Église romaine dans le deuil. Il gémit, il craint lui-même d’avoir trahi la cause de l’Église, d’avoir outrepassé, dans son indulgence, ce qu’il lui était permis de faire. A peine a-t-il recouvré sa liberté, cette liberté qui lui est à charge puisqu’elle a été le prix de sa faiblesse, qu’il réunit un concile, et déposant en présence des évêques les marques de sa souveraine dignité, il se soumet humblement à leur sentence. Une si haute vertu édifia les évêques. Ils consolèrent sa douleur en lui rappelant qu’après tout il- avait sauvé la liberté des élections, bien qu’il eût trop compté sur la fidélité de l’empereur à ne pas profiter des investitures pour les asservir de nouveau. Le concile, avant de se dissoudre, voulut révoquer solennellement une concession qui n’avait été arrachée que par la force à un pontife d’ailleurs si zélé pour le maintien des ordonnances de ses prédécesseurs.

    Pascal en mourant laissa la sainte cause de la liberté de l’Église entre les mains de Gélase II, son successeur. Ce pontife se montra digne de la défendre, lorsque, chassé de Rome par la vengeance de l’empereur, il vint édifier l’Église de France par sa fidélité et son courage. Calixte II lui succéda bientôt, non moins généreux et non moins intrépide. Sous son pontificat l’Église vit cesser enfin les cruelles dissensions qui l’agitaient depuis si longtemps. Dans un .concile à Rome un accord fut signé entre le Pape et l’empereur.

    Voici la promesse de Henri V. « Moi, Henri, par la grâce de Dieu, empereur des Romains, Auguste, pour l’amour de Dieu, de la sainte Église romaine, et du seigneur Pape Calixte, pour la guérison de mon âme, je remets à Dieu, à ses saints apôtres Pierre et Paul et à la sainte Église catholique, toute investiture par l’anneau et la crosse, et j’accorde à toutes les Églises de mon royaume ou empire, l’élection canonique et la libre consécration 196 . »

    Le Pape s’exprimait ainsi : « Moi, Calixte, je permets à Henri, notre cher fils, de faire faire en sa présence les élections d’évêques et d’abbés du royaume teutonique, en évitant la simonie et la violence. Que si quelque dissidence s’élève entre les parties, l’empereur, d’après le conseil ou le jugement du métropolitain et des évêques de la province, prêtera secours et assentiment à celle qui lui semblera plus fondée en droit. L’élu ensuite pourra recevoir par le sceptre l’investiture des fiefs royaux 197 . »

    L’Angleterre cherchèrent à les maintenir plus longtemps et ne les abandonnèrent qu’après de violents combats avec les papes. Enfin, il résulte de tous les monuments de cette époque, que les investitures avaient pour premier effet d’anéantir la liberté des élections, et que Rome les combattait principalement pour arrêter la simonie et écarter les mauvais pasteurs qu’elles donnaient aux Églises.

     

    CHAPITRE X.

    DES RÉSERVES.

    Le quatrième concile de Latran établit les élections capitulaires. Les abus qu’elles entraînent après elles amènent chaque jour de nombreuses causes as tribunal du Saint-Siège qui se trouve dans la nécessité de pourvoir directement à un grand nombre de sièges. Les réserves passent en droit. Les plus saints papes les établissent ou les maintiennent. Gerson, Pierre d’Ailly, Fleury lui-même, les approuvent en principe.

    L’ÉGLISE est une société immortelle. Tandis que les royaumes de la terre épuisent leur durée dans de soudaines et violentes révolutions,

    l’Église traverse majestueusement les siècles, revêtant avec calme ses formes successives. Depuis le jour où il lui fut dit d’aller prendre possession de toutes les nations de la terre, que d’institutions diverses ont aidé à son développement ! Quel homme cependant osera, l’histoire en main, préciser le jour où elles ont commencé, l’année qui les a vues finir ? Tant il est vrai que ce n’est point l’homme qui la dirige ; car l’homme veut inscrire à la hâte son nom sur ses œuvres. Tant il est vrai qu’elle est conduite tranquillement par la force des choses, c’est-à-dire par la main de Dieu.

    Le temps qui sépare la conclusion de la controverse des investitures, de la publication de la Pragmatique et du Concordat est rempli par un fait non moins important, puisque sur lui, durant trois siècles, reposa toute l’économie de l’Église catholique : je veux parler des réserves.

    Poursuivie non plus seulement par les princes, mais à leur exemple harcelée par les petits tyrans, qui guerroyaient et régnaient dans tout l’Occident, la liberté des élections s’était réfugiée dans la nouvelle législation que venait de sanctionner le quatrième concile de Latran. Désormais les élections épiscopales allaient devenir le partage des Chapitres 198 . Mais cette mesure était encore loin de prévenir totalement les abus dont on avait gémi jusqu’alors. Moins tumultueuses, les élections étaient encore agitées par de coupables violences. On frémit en lisant le détail des excès que le concile de Bourges, tenu en 1176, déplore dans le procès-verbal dé ses séances 199 . Toujours en armes, et accoutumés aux violences, de farouches seigneurs dominaient en détail l’Église que les rois et les empereurs cherchaient à asservir en grand. Et cependant, seule et sans défense, cette Église demeurait à la merci de ses oppresseurs ! Et il lui était impossible de fuir la vengeance de ceux ; auxquels sa liberté portait ombrage ! Comment espérer le triomphe de la justice dans une lutte où ses défenseurs sont par leur propre nature à la discrétion de ses ennemis ? Quel bras assez fort pour affronter des puissances hautaines, et qui peuvent appuyer la prescription de leur audace sur des siècles d’entreprises ?

    La constitution de l’Église la sauva, par le développement salutaire de la puissance pontificale. Sans l’anion immédiate du Saint-Siège, l’Église périssait. Il fallait que Rome transformât en une administration de tous les jours, cette haute direction qu’elle avait dès le commencement exercée sur la hiérarchie. Dieu, dans sa sagesse, ayant ménagé de grandes épreuves auxquelles la Société chrétienne devait être bientôt soumise, il était nécessaire aussi qu’elle apprit d’avance à puiser sans intermédiaire la vie dans le sein du Père commun. Placé par sa position sociale au-dessus des attaques des souverains, le Pape seul pouvait ramener à sa source le ministère ecclésiastique, retremper l’Église dans cette ancienne sève de liberté qui depuis trop longtemps commençait à s’altérer. En retirant à lui la provision des bénéfices, le Pontife romain arrêtait les progrès du principe de sécularisation qui menaçait de renverser la société ; il faisait revivre sous une nouvelle forme la discipline des anciens jours, alors que l’Église, se suffisant à elle-même, ne connaissait point de pasteurs venus par la main du prince.

    Sans doute une semblable conduite ne pouvait manquer d’irriter les princes et leurs adulateurs. Le pouvoir temporel ne pouvait perdre sans le regretter-le plus puissant moyen de gouvernement qu’il eût eu jusqu’alors entre les mains. On chercha donc à rendre suspect ce généreux dévouement avec lequel Rome se faisait ainsi anathème pour toute l’Église ; on voulut représenter sa conduite sous les traits d’une basse cupidité, d’une insatiable ambition, et ces blasphèmes eurent des échos qui se prolongèrent jusqu’à nos jours. Hommes totalement dépourvus de foi, qui vous disent sans frémir que durant près de trois siècles, l’Église a approuvé en principe la plus criminelle des usurpations ; mais surtout hommes d’une inconcevable ignorance, qui n’ont pas compris qu’aux yeux mêmes de l’historien philosophe, l’Église, épuisée de lassitude par tant de combats, n’avait plus de salut et de repos que dans l’établissement des réserves.

    Indépendamment du motif de soustraire les élections et par là même l’Église à la domination laïque, les Pontifes romains se trouvèrent dans la nécessité de les établir pour mille autres raisons.

    La simonie qui dans ces siècles exerçait d’affreux ravages, en livrant l’Église à d’indignes pasteurs, appelait depuis longtemps toute la sollicitude des Papes. C’était elle qu’ils avaient combattue dans les investitures, et voilà qu’ils la retrouvaient dans les élections capitulaires. Ils espérèrent guérir enfin cette plaie honteuse, en évoquant les causes d’élection à leur tribunal. Dans un siècle où les communications étaient rares et difficiles, l’intrigue désespérée ne voyageait pas comme aujourd’hui.

    En outre, par le droit de dévolution, droit fondé sur la nature des choses, les élections retournaient au Siège apostolique, lorsque les formes canoniques avaient été violées ou que de coupables motifs avaient dirigé la conduite des électeurs. Le clergé fidèle, les évêques de la province, les peuples eux-mêmes étaient depuis longtemps dans l’usage d’implorer dans ces circonstances le jugement de Rome. La cause était examinée par le Souverain Pontife, et il était naturel qu’il pourvût lui-même au siège après l’avoir déclaré vacant. Or à l’époque à laquelle les réserves passèrent en droit, ces dévolutions arrivaient tous les jours, et ce ne fut qu’après avoir acquis la certitude de l’impossibilité où ils étaient de sauver l’Église par une autre voie, que les Papes commencèrent à établir graduellement les réserves.

    Non, encore une fois, il n’était point étrange que la liberté de l’Église, poursuivie de toutes parts, vint se réfugier à l’ombre du Siège apostolique, lorsque tout autre asile lui était refusé. Vainement parlera-t-on du droit des Églises particulières, comme si nos Églises pouvaient en avoir d’autres que ceux que le Siège apostolique leur a conférés ; comme si après avoir enfanté les Églises d’Occident, Rome eût perdu par le cours des siècles les prérogatives de sa maternité. Lorsqu’aux XIll e et XIV e siècles, Rome voulut placer des évêques sur les sièges de l’Occident, ces Églises pouvaient-elles oublier qu’autrefois Rome aussi leur avait envoyé les Denys, les Gatien, les Augustin, les Boniface, les Anschaire ? Rome n’est point jalouse de la liberté des Églises ; car comment pourrait-elle être jalouse de ce qui vient d’elle ? Le même principe qui autrefois l’empêchait d’intervenir dans les élections des Églises de l’Italie même, ce principe la contraignait de rapprocher d’elle ce qui périssait loin d’elle. Rome n’avait point changé, mais la face du monde n’était plus la même.

    Aussi voyons-nous les plus saints Papes, les Innocent III, les Urbain IV, les Clément IV, les Benoît XII, établir les réserves et les consolider tour à tour. Plus tard, saint Pie V, Paul IV, Grégoire XIII ne trouvent point indigne de leur justice et de leur piété, de marcher sur les traces des Boniface VIII, des Clément V et des Jean XXII 200 .

    Détournons nos regards de l’odieux spectacle que présente la fureur de ces hommes vendus à César et dont les écrits pleins d’une haine aveugle conte Rome, cherchent sans cesse à nous la représenter comme dominée par la cupidité, comme l’esclave de cette simonie qu’elle n’a cessé de combattre. Leurs serviles efforts ne parviendront pas à obscurcir tant de gloire, à flétrir tant de sainteté. Qu’ils déposent leurs préjugés volontaires ; dans ce siècle où l’histoire n’a plus de mystères, qu’ils lisent, qu’ils examinent ces assertions héréditaires que répète leur criminelle préoccupation. Longtemps ils ont écrit que les annates furent le véritable motif qui fit établir les réserves ; longtemps ils ont triomphé de ce qu’ils regardaient comme l’humiliation de leur mère. Mais d’abord comment peuvent-ils ignorer que les annates ont été respectées par les conciles de Constance et de Bâle, qu’elles ont trouvé grâce devant l’assemblée schismatique de Bourges ? Comment ignorent-ils que les annates, au temps de Clément V et du concile de Vienne, n’existaient pas encore ?

    Comment ne savent-ils pas qu’elles doivent leur origine à Jean XXII, et qu’elles ne formèrent un revenu vraiment considérable qu’à l’époque du schisme, sous le pontificat douteux de Boniface IX ? Comment Innocent III, Urbain IV, Clément IV, et tant d’autres peuvent-ils avoir eu en vue, en établissant les réserves, une spéculation d’intérêt à laquelle personne n’avait encore songé de leur temps ? Comment enfin oser encore prétendre au titre de catholique et avoir en même temps le triste courage d’envelopper dans une flétrissure commune toute la suite des Pontifes Romains depuis six siècles entiers 201

    Profonde bassesse d’ailleurs ! Au temps des persécutions, l’Église romaine jouissait d’une si grande opulence qu’elle nourrissait des villes et des provinces entières ; et des canonistes se sont rencontrés qui semblent craindre que la charité des chrétiens ne soit pas encore assez refroidie, comme si le fardeau sans cesse croissant des misères de toutes les Églises ne s’appesantissait pas de jour en jour ! Comme si la richesse de la mère n’était pas la joie et le bonheur des enfants ! Du reste, qu’ils se rassurent : leurs efforts ont été couronnés d’un plein succès. Rome aujourd’hui, délaissée du monde entier, languit dans une sainte indigence. Seule pauvre au milieu des nations indifférentes, elle essuie les dédains de la superbe Europe, qui semble avoir complètement oublié celle qui lui fit autrefois, au prix de tant de combats, le don précieux de cette civilisation dont elle est si fière. Mais le jour viendra, n’en doutons pas, Où le Dieu qui l’a établie sur les montagnes saintes, et qui aime ses portes plus qu’il n’aima jamais les pavillons de Jacob 202 , se lèvera et prendra en main sa cause abandonnée 203 . Alors le Seigneur sera grand dans la cité de notre Dieu, et toute la terre prendra part à la joie de ses triomphes 204 .

    Les réserves, comme toutes les institutions que Dieu confie à des hommes, furent sujettes à des abus ; les élections en avaient été elles-mêmes tellement chargées qu’il était devenu nécessaire de les suspendre. C’est donc ici le principe que nous défendons, et non l’usage que la faiblesse humaine peut en faire. Mais il nous est sans doute permis de juger les réserves de la manière dont les ont jugées deux hommes contemporains du concile de Constance, et qu’on n’accusera pas de complicité avec la cour de Rome.

    « Tous les bénéfices, dit Gerson, appartiennent au Pape, comme suprême administrateur, mais non comme maître ou possesseur, encore moins comme dispensateur immédiat, régulièrement et universellement, à moins que liniquité des prélats inférieurs ou l’utilité manifeste de l’Église ne l’exige dans certains cas 205 , »

    « Le Pape, dit Pierre d’Ailly, a pu se réserver à lui-même et au Siège apostolique la collation des bénéfices majeurs et électifs, non seulement parce que cette coutume est fondée sur le droit le plus ancien, mais encore pour un motif spécial, en raison de la matière sujette ; par exemple, lorsque les inférieurs commettaient des abus dans leurs élevions, et les collateurs ordinaires dans leurs provisions bénéficiales ; ou lorsque les uns et les autres se trouvaient privés du libre exercice de leurs droits par la puissance laïque, ou enfin pour toute autre raison spéciale. D’où il faut conclure que quand le Siège apostolique a rendu des décrets sur cette matière, en admettant même que les Souverains Pontifes eussent commis sur ce sujet des abus ou des excès, ce n’est point une raison pour supprimer ce droit ; mais on doit simplement corriger ces abus et restreindre ces excès 206  »

    Fleury lui-même, quoique contraire aux réserves, admet, comme ces deux auteurs, leur utilité dans certains cas, et explique, comme nous l’avons fait, leur origine. « II arriva, « dit-il, pendant le XIIIe siècle et le suivant, que la provision de la plupart des évêchés venait au Pape : soit que l’on n’avait pas élu dans le temps fixé par les canons, soit parce que les élections ou les confirmations étaient vicieuses. On en voit un grand nombre d’exemples dans les Décrétales. D’ailleurs, il était notoire que plusieurs élevions se faisaient par brigue et par simonie, surtout dans les pays où les évêques étaient seigneurs temporels. Souvent les princes s’en rendaient maîtres par autorité ; souvent elles étaient troublées par des séditions et des violences. Elles produisaient des guerres, ou au moins des procès immortels. Ces désordres donnèrent sujet aux Papes de se réserver quelquefois la provision des Églises où le péril était le plus grand 207 . »

    A ces témoignages remarquables, nous joindrons celui de l’Université de Paris elle-même. Pendant que le schisme d’Occident durait encore, le Clergé de France, dans une assemblée en 1406, porta un règlement à l’effet d’abolir les réserves. L’élection d’Alexandre V n’eut pas plutôt rendu la paix à l’Église, que les docteurs de l’Université demandèrent la suppression du règlement. « Ils avaient éprouvé, dit le P. Berthier, d’après Du Boulay, que le recours aux Ordinaires leur était bien moins favorable que les suppliques en cour de Rome, parce que les Ordinaires donnaient les bénéfices à leurs amis sans s’intéresser pour les hommes d’étude, au lieu qu’à Rome on suivait le rôle des Universités, où il n’était question que de gens connus par leur mérite 208 . »

    Enfin le concile de Bâle, cette assemblée si hostile envers l’autorité papale, laissa subsister les réserves nombreuses admises dans le Corps du Droit, et reconnut par là même le principe qui leur avait donné naissance et le pouvoir qui les avait créées et maintenues 209 .

    Pour nous, catholique simple et plein de respect pour notre mère, nous nous sommes trouvé heureux de pouvoir venger l’Église romaine sur un des points où elle a été le plus attaquée, en même temps que nous poursuivions la tâche que nous nous sommes imposée. Puissions-nous rappeler à tous les chrétiens que dans un siècle comme dans un autre l’Église est toujours l’Épouse sans tache du Fils de Dieu ! Puissions-nous leur faire comprendre que jamais dans l’Église une mesure générale n’a été mise en exécution, qui n’ait été inspirée d’en haut ! Alors nous ne nous arrêterons plus à considérer la main de cet homme que nous voyons, mais nous remonterons jusqu’à cette main divine qui conduit tout. Alors nous dirons comme nos pères d’autrefois, comme ces vieux évêques qui vivaient longtemps avant nos divisions : « En mémoire du bienheureux apôtre Pierre, honorons la sainte Église romaine et le Siège apostolique, afin que celle qui est la mère de notre dignité sacerdotale nous gouverne aussi en souveraine par ses lois. Soumis en toute humilité à ses ordres, s’il arrivait qu’elle jugeât à propos de nous imposer lin joug qui semblât pesant à notre faiblesse, allégé par notre amour filial, nous le supporterions sans peine 210  »

     

    CHAPITRE XI.

    LA PRAGMATIQUE SANCTION.

    Le concile schismatique de Bâle abolit presque toutes les réserves et l’institution par le Pape. Ses décrets sont acceptés par l’Assemblée de Bourges ; l’élection des évêques est restituée aux chapitres et on invite le roi et les princes à y prendre part, en usant quelquefois de prières bénignes et bénévoles. Les prélats soumettent leurs règlements à l’approbation du roi Charles VII : c’est la Pragmatique Sanftion. Cet acte était l’une des plaies que le cinquième concile de Latran était appelé à guérir, lorsqu’intervint le Concordat de Léon X.

    LES perpétuels combats du sacerdoce et de l’empire préparaient une catastrophe. Harcelée sans cesse par les courageux efforts de l’autorité spirituelle, seul frein du pouvoir à cette époque, la puissance temporelle tendait à briser un lien incommode, en proclamant sa sécularisation. D’un autre côté, détruire l’ouvrage des siècles, arrêter le développement naturel du christianisme, n’était pas chose facile. jusqu’ici la violence employée contre l’Église n’avait réussi qu’à la consolider de plus en plus. Élevée, nourrie, vieillie au milieu des combats, elle avait tant de fois usé la force brute qu’elle ne pouvait la craindre. L’esprit pervers inspira aux ennemis de l’Église d’essayer contre elle le système des utopies, ce parfait dissolvant des sociétés les plus fortes. Il suscita donc des hommes qui, après quatorze siècles, se mirent à disserter gravement sur la constitution de l’Église et à la régler d’une manière souveraine d’après leurs idées. Soit fatalité, soit calcul, leurs théories présentèrent toutes un phénomène remarquable. Le principe aristocratique et populaire chassé pied à pied des institutions politiques et absorbé par l’omnipotence du souverain, fut par eux en retour introduit dans l’Église, et les deux sociétés échangeant leurs principes constitutifs, reçurent pour base, de la main de ces puissants génies, des principes contradiaoires à ceux sur lesquels elles avaient vécu jusqu’alors.

    Dieu qui dans sa justice avait résolu de soumettre l’Europe à une épreuve redoutable, voulut l’avertir solennellement des dangers qui la menaçaient. II voulut par le grand schisme lui donner comme une vision du chaos dans lequel une révolte coupable allait bientôt plonger la société religieuse, dans la moitié de l’Occident, et faire sentir aux peuples la nécessité de se serrer de plus en plus autour de l’inébranlable chaire de saint Pierre.

    Ce fut à cette époque, au milieu des ténèbres qui voilèrent durant quarante ans le rayon même du gouvernement ecclésiastique, que l’esprit d’orgueil et d’indépendance fit d’effroyables progrès. Honteusement stationnaires entre la vérité absolue et l’erreur caractérisée, entre l’hérésie pure et le catholicisme, il y eut des hommes qui voulurent être les doctrinaires de l’Église. Dans leur surabondance, les Universités vomirent des nuées d’ergoteurs qui, à défaut d’évêques, s’en vinrent siéger par centaines dans les conciles. L’antique respect pour le Saint-Siège fut suspendu, et sous prétexte que le Pape n’était plus qu’un fantôme douteux, on vit de petits hommes téméraires s’approcher pour sonder à leur mesure la hauteur, la largeur et la profondeur de cette Pleine puissance qui n’a été conférée qu’au chef de l’Église. Affranchis du joug des anciennes convenances, à la face du monde entier, ils se permirent d’enregistrer leurs systèmes inouïs dans les recueils sacrés qui conservent les oracles de l’Église assemblée. On les entendit promulguer dans leur étrange sollicitude des lois réformatrices pour la chrétienté tout entière, tandis qu’aveugles auxiliaires, ils ne faisaient que préparer les voies à ces autres hommes bien autrement conséquents à eux-mêmes, qui dans quelques jours allaient bouleverser le monde catholique, toujours au nom de la réforme. Au reste, jugé par ses propres oeuvres, le conventicule de Bâle s’en allait se perdre silencieusement dans le schisme.

    Empruntant tour à tour les expressions brûlantes du zèle et les arguties de la scholastique, ils dirigeaient tous leurs efforts contre la puissance fondamentale de l’Église. C’était au Pape qu’ils en voulaient, et rien ne pouvait mieux dévoiler tout le presbytérianisme qui faisait le fond de leur pensée. Relever les évêques pour abaisser le Pape, en attendant le jour où l’on pourra humilier l’épiscopat par le clergé du second ordre, telle est la tactique ancienne et nouvelle du parti laïque que nous avons signalé plus haut. Or ce parti avait tout envahi à cette époque. Non contents de déclarer solennellement comme un dogme de foi, que le Pape est tenu de leur obéir dans les choses de la foi et de la discipline 211 , ils osent sans pudeur porter la main sur les prérogatives que la situation critique de l’Église l’a contrainte d’exercer. Sans doute, et nous l’avons dit, les réserves n’entrent point nécessairement dans le plan de la Providence pour le gouvernement de l’Église ; cependant elles l’avaient sauvée. Le concile de Bâle les enlève presque toutes. Depuis deux siècles environ, l’action de l’Église romaine se faisait sentir d’une manière plus directe dans la confirmation et l’institution des évêques. Rome, dont le pouvoir, comme l’atteste Bossuet, a plutôt diminué qu’augmenté avec les siècles , avait dans sa sagesse jugé ce moyen propre à resserrer les liens de l’unité. II a semblé bon aux Pères de Bâle de ne plus tolérer cet abus : l’institution canonique, cette arme si dangereuse, est mise par eux entre les mains des métropolitains.

    Ces deux règlements, l’abolition des réserves et la suppression de l’institution par le Pape, opéraient une véritable révolution dans l’Église. Un ordre de choses établi naturellement et sans effort se trouvait tout à coup renversé, et certes il n’était guère possible de se faire illusion sur les intentions véritables de cette assemblée qui prétendait rendre à l’Église ses imprescriptibles droits,. et à laquelle on voyait consommer de gaieté de cœur le schisme le plus inexcusable et le plus ridicule dont les annales de l’Église aient conservé le souvenir.

    Cependant le scandale s’étendait au loin, et l’esprit de rébellion qui débordait partout comptait en France de nombreux sectateurs. En 1438 une assemblée se réunit à Bourges ; cinq archevêques et vingt-cinq évêques se chargent d’y représenter l’Église Gallicane. Mais si l’Église n’y était pas en force, il faut reconnaître en retour que l’État y était dûment représenté. Le roi Charles VII, Louis, dauphin de France, Charles de Bourbon, Charles d’Anjou, Pierre de Bretagne, Bernard de la Marche, Guillaume de Tancarville, tous princes du sang, avec les grands du royaume, étaient plus qu’il ne fallait pour rassurer les dispositions complaisantes des prélats. Eugène IV était bien loin, bien embarrassé dans ses démêlés avec les Pères de Bâle ; l’assemblée de Bourges pouvait donc tout à son aise seconder les intentions du roi et donner carrière à son zèle pour la réforme de l’Église gallicane.

    Les prélats déroulent les immenses cahiers de leurs frères de Bâle et s’empressent de procéder à l’acceptation solennelle de tant de sages et puissants décrets. Il faut le dire : dans cette circonstance ils ne se montrèrent pas esclaves d’un respect aveugle, mais, juges suprêmes des matières ecclésiastiques, ils commencèrent par juger le concile de Bâle.

    Ce franc exercice des libertés de l’Église gallicane nous est attesté par la teneur de la Pragmatique et par le témoignage du roi lui-même dans le préambule qu’il mit en tête de cet acte : « , Les évêques, y est-il dit, ont consenti à recevoir sans délai, et après les délibérations ont accepté les susdits décrets du sacré concile de Bâle, les uns dans la forme de leur rédaction, les autres avec des modifications et sous une nouvelle forme, non parce qu’ils doutaient de la puissance et de l’autorité qui les avaient portés et promulgués, mais parce qu’ils ont pris en considération la commodité, la circonstance du temps et enfin les mœurs des pays et personnes de notre royaume et dauphiné 212  »

    Nous n’entrerons point dans le détail des articles de ce règlement. II est sans doute fort curieux de voir une trentaine d’évêques occupés sérieusement à déterminer l’époque à laquelle on tiendra les conciles œcuméniques, à fixer le nombre des cardinaux, à limiter, comme bon leur semble, le droit d’appel au Saint-Siège ; mais ce qui nous regarde spécialement, ce sont les opérations de l’assemblée relatives aux élections.

    Comme on devait s’y attendre, elle accepta purement et simplement les règlements du concile de Bâle, qui supprimaient toutes les réserves, à l’exception de celles qui se trouvaient dans le Corps du Droit. Ainsi allait disparaître violemment une discipline sage, établie et maintenue par les plus saints Pontifes, et dont le premier et heureux résultat avait été de soustraire les nominations ecclésiastiques à l’influence séculière. On se tromperait donc étrangement si l’on croyait que la liberté de l’Église eût gagné à cette innovation. Il est vrai que le concile de Bâle, en décrétant la suppression des réserves, avait supplié les princes de s’abstenir de toute intervention par prières, faveurs ou menaces, dans les élections capitulaires 213 . Mais ce langage, bien qu’il ne fût que de pure forme, conservait encore une apparence de courage qui ne pouvait convenir à des prélats qui délibéraient en présence de leur seigneur et roi. Voici donc comment ils jugèrent à propos d’amender ce canon, sans doute pour la plus grande commodité des personnes de notre royaume et Dauphiné :

    « L’assemblée de Bourges ne considère pas comme répréhensible que le roi et les princes de son royaume, à part toutes menaces ou violences, usent quelquefois de prières bénignes et bénévoles, en faveur de sujets pleins de mérite et de zèle pour le bien du royaume et Dauphiné 214 . »

    Ainsi la Pragmatique n’ôtait les élections au Pape que pour les livrer au roi ; nous montrerons bientôt que ce langage de cour n’avait point d’autre sens. Il est inutile d’ajouter qu’elle adoptait le règlement par lequel le concile de Bâle mettait l’institution de l’élu au pouvoir de son supérieur immédiat.

    Après avoir, ainsi que nous l’avons rapporté, mutilé sans respect les canons du saint et sacré concile, les prélats sentirent le besoin de chercher une garantie pour ce nouveau travail dans l’approbation et confirmation de leur chef commun. Ils s’adressèrent donc à cet effet, non au Souverain Pontife : il n’avait pour eux et pour leur œuvre que des anathèmes ; mais bien à celui qui ne pouvait que sourire à des travaux auxquels il avait présidé, au roi, à Charles VII lui-même. Écoutez-les plutôt : « Enfin il a semblé bon à la susdite assemblée de faire de vives instances auprès du roi, afin que, dès maintenant, il accepte et approuve les décrets ainsi rédigés, et mande incontinent à la cour du Parlement et aux autres justiciers du royaume et Dauphiné, qu’ils aient à observer et à faire observer de point en point les susdits décrets inviolablement et à perpétuité, en punissant les trangresseurs et contrefaisants de manière à ce qu’il en résulte un exemple pour les autres 215 . »

    Devenu tout à coup l’arbitre des choses de la religion, le chevalier d’Agnès Sorel remplit dignement cette nouvelle prérogative et publia solennellement la Pragmatique Sanction comme loi du royaume, avec un préambule magnifique qui n’eût pas déparé l’une de ces bulles dans lesquelles se déploie l’autorité du Siège apostolique et qui paraissent de temps en temps pour rendre la vie aux Églises.

    Cet apte irrégulier et coupable vint mettre le comble aux douleurs de l’Église, en consacrant encore une fois le principe d’anarchie qui la désolait, et devait bientôt éclater d’une manière si funeste. II fut reçu comme une œuvre schismatique par tout ce que la France renfermait encore de prélats zélés pour l’unité et la liberté de l’Église. On osa écrire contre la Pragmatique, et ce fut Bernard de Rossergio, célèbre jurisconsulte et archevêque de Toulouse, qui donna ce bel exemple. Élie de Bourdeille, archevêque de Tours, ne tarda pas à l’imiter, et Guillaume de Montjoie, évêque de Béziers, ne montra pas moins de courage. Durant le règne de ce criminel abus, on vit une foule de prélats timorés, après leur élection, s’adresser au Saint-Siège et s’abstenir de toutes fondons jusqu’à ce qu’ils eussent reçu l’institution de l’unique source à laquelle ils reconnaissaient le droit de la répandre. Le roi lui-même, l’inconstant Charles VII, montra plus d’une fois par sa conduite qu’il ne reconnaissait pas la Pragmatique comme une règle de discipline inviolable.

    Mais ce fut surtout à Rome qu’elle causa une fâcheuse impression. A peine y fût-elle connue, qu’Eugène IV en témoigna son mécontentement au roi dans les termes les plus énergiques 216 . Toutefois, soutenue par les parlements, à la garde desquels elle s’était confiée, elle eût jeté en France de profondes racines, sans le zèle sage et impétueux d’un grand Pape. Énéas Sylvius Piccolomini qui, étant cardinal, l’avait combattue dans son livre de moribus Germanorum, fut élevé sur la chaire de saint Pierre en 1458, sous le nom de Pie II. Voici comment il s’exprime au sujet de la Pragmatique en présence des envoyés de Charles VII.

    « Ce qui nous touche dans cette malheureuse affaire, disait il, ce n’est pas, comme on veut le dire, la perte que nous faisons du jugement de certaines causes, de la collation de certains bénéfices. Ce qui nous désole, c’est la ruine et la perdition des âmes ; c’est de voir se ternir la gloire d’un illustre royaume. Comment souffrir que les laïques soient établis juges des clercs, que les brebis connaissent de la cause des pasteurs ? Est-ce ainsi que nous justifierons notre titre de race royale et sacerdotale ? Nous ne rappellerons pas, par égard pour vous, jusqu’à quel degré est affaiblie en France l’autorité ecclésiastique ; ceux-là doivent le savoir, qui aujourd’hui en sont réduits à ne plus user du glaive spirituel que d’après les ordres de la puissance séculière. Le Pontife romain, dont le diocèse est l’univers, dont la puissance n’est même pas bornée par l’Océan, n’exercera donc plus de juridiction en France qu’autant qu’il plaira au Parlement 217 . »

    Ces plaintes si légitimes ne produisirent aucun effet durable sur l’esprit de Charles VII. Louis XI, son successeur, soit politique, soit zèle pour la liberté de l’Église, accorda enfin aux prières du Pape l’abolition de cet acte odieux. Il envoya à Rome l’exemplaire original de la Pragmatique avec une lettre à Pie II, dans laquelle il s’exprimait ainsi :

    « Nous avons reconnu que cette Pragmatique Sanction était grièvement contraire et à votre personne, et à votre Siège, étant née à une époque de schisme et de révolte contre le Siège apostolique ; et que, par là même qu’elle tend à vous enlever cette autorité qui est la source des lois

    sacrées, elle dissout à la fois tous les droits et toutes les lois 218  »

    Cependant, maintenue en dépit du roi par les cours de justice, défendue vivement par l’Université, qui voyait en elle son œuvre primitive, la Pragmatique désola longtemps encore l’Église de France. Sujet perpétuel de divisions entre le clergé, elle éprouva une sorte de protection de la part des rois Charles VIll et Louis XII. Ce dernier surtout dans ses guerres avec Jules II, ce vigoureux défenseur de la liberté italienne, s’en servit tour à tour comme d’une arme offensive et défensive, et pour des intérêts tout à fait temporels, se plut à prolonger le malaise de l’Église de France. D’un autre côté, un nouveau conciliabule réuni à Pise tentait la parodie des scènes de Bâle. Dans cette extrémité, jules Il se crut obligé de convoquer à Rome l’Église universelle. La Pragmatique était une des grandes plaies que le cinquième concile de Latran était appelé à guérir. Déjà dans sa quatrième session il avait lancé un monitoire contre les adhérents à cet acte schismatique et s’apprêtait à prononcer son jugement définitif, lorsque Jules II fut enlevé à l’Église. Léon X fut élu en sa place ; nous allons le voir bientôt arrêtant le débordement du scandale, et sauvant la France par le Concordat.

    Que différent eût été le sort de notre Église, si l’esprit d’indépendance qui fermentait alors n’eût point empêché l’application des règles canoniques ! Plus heureuse que nous, l’Allemagne avait consommé sans effort une réforme dont le besoin se faisait sentir partout. Par un Concordat, le premier de tous, conclu en 1448, entre Nicolas V d’une part, et de l’autre Frédéric III avec les princes de la Confédération germanique, les réserves, devenues désormais moins nécessaires, avaient été considérablement réduites ; les élections capitulaires étaient rétablies. Leur liberté se trouvait assurée par l’éloignement de toute intervention laïque, et leur canonicité garantie par la confirmation qui, d’après les conventions, devait nécessairement venir du Saint-Siège. Le Pape s’était seulement réservé le droit de nommer quelquefois par lui-même dans des circonstances graves ou pour une utilité évidente 219 .

    Ainsi se trouvait atteint le but des artisans de la Pragmatique, en ce qu’il avait de juste et de raisonnable, sans que l’on eût à craindre les dangers auxquels elle avait livré l’Église. Au reste ces deux institutions ont eu chacune un sort proportionné à leur nature. La Pragmatique, après avoir causé beaucoup de maux et préparé de plus grands encore, est tombée sans retour. Le tardif enthousiasme que lui ont voué de nos jours les Jansénistes et les Constitutionnels n’a fait que consolider sa réprobation. Le Concordat germanique au contraire a conduit l’Église d’Allemagne jusqu’à ces derniers temps, et si cette Église a éprouvé de grandes pertes, si dans le dernier siècle, elle a trop goûté de funestes doctrines, que fût-il advenu, si elle n’eût pas reposé elle-même sur cette grande charte octroyée par celui qui, chargé de paître tout le troupeau, est lui-même sous la direction du Pasteur suprême qui est avec ses brebis jusqu’à la consommation des siècles ?

     

    CHAPITRE XII.

    CONCORDAT DE LÉON X et DE FRANÇOIS ler.

    Résultat nécessaire de la situation de l’Église à cette époque, le Concordat de 1516 abolit les élections capitulaires et accorde la nomination royale. Il établit enfin la nécessité de la promotion et de la confirmation par le Pape : quel meilleur moyen de balancer la concession faite au pouvoir séculier ? Dans cette occasion, Rome fit tout ce qu’elle pouvait et devait faire.

    IL était grand temps de mettre un terme aux agitations de l’Église de France, de se rapprocher sincèrement du centre d’Unité, dont la Pragmatique tendait à nous isoler complètement. Léon X était entré au pontificat dans les temps les plus orageux. Le concile de Latran poursuivait ses importantes opérations, au milieu des contradictions et des inquiétudes d’une situation critique. II avait lancé dans sa quatrième session un monitoire en vertu duquel les fauteurs de la Pragmatique, de quelque dignité ecclésiastique ou séculière qu’ils fussent revêtus, étaient appelés à comparaître devant le concile, dans l’espace de soixante jours, pour rendre compte des motifs qui les avaient portés à soutenir un acte si contraire à la puissance et à la dignité du Saint-Siège, comme à la liberté de l’Église 220 . Sur ces entrefaites, Louis XII suivait dans la tombe le pontife qui lui avait si vivement disputé la franchise de l’Italie. François ler lui succéda.

    Déjà beaucoup de prélats commençaient à revenir de leurs préventions et abandonnaient l’assemblée schismatique de Pise. Louis XII lui-même, dans ses derniers jours, avait paru disposé à se réconcilier avec le successeur de Jules II. Dans cette espérance, Léon X ordonna au concile de surseoir au jugement qu’il s’apprêtait à lancer contre la Pragmatique. Ce fut alors qu’eut lieu, le 11 décembre 1515, la célèbre entrevue de Léon X et de François Ier, à Bologne. On y établit une commission pour fixer les bases d’un arrangement définitif, et bientôt fut rédigé un nouveau corps de discipline connu sous le nom de Concordat.

    Ce règlement fut publié solennellement par le pape Léon X, dans la bulle Prirnitiva illa Ecclesia, du 15 des calendes de septembre 1516. Le Souverain Pontife dans cette bulle rappelle les travaux de ses prédécesseurs contre la Pragmatique, et les négociations ,auxquelles elle avait donné lieu. Venant ensuite aux raisons qui l’ont porté à conclure cet accord, il s’exprime ainsi : « Comme les élections qui se faisaient dans les cathédrales, métropoles et monastères du royaume de France, depuis longues années, avaient lieu avec un grand péril des âmes ; que la plupart se faisaient par abus de la puissance séculière, quelques-unes après des pattes illicites et simoniaques, d’autres pour des considérations de la parenté ou des affections particulières, et non sans donner sujet à l’accusation de parjure : le roi François, voulant obtempérer à nos paternels avis, comme un vrai fils d’obéissance, tant pour le bien de l’obéissance dans laquelle est un grand mérite, que pour l’utilité publique de son royaume, au lieu de la Pragmatique Sanction et des dispositions qui s’y trouvent, accepte les constitutions ci-dessous transcrites, lesquelles nous avons traitées ensemble, soigneusement examinées avec nos vénérables frères les Cardinaux de la Sainte Église Romaine, et sur leur conseil arrêtées définitivement, concordées, avec le susdit roi 221 . »

    Il ne s’agit donc ici que d’empêcher les intrigues et les menaces qui trop souvent ont forcé la main des électeurs, et de remplacer les élections capitulaires, sujettes à tant d’abus, par de nouvelles élections vraiment ecclésiastiques et qui puissent concilier toutes les règles canoniques. Or voici de quelle manière il y a été pourvu.

    « Dans les Cathédrales et Églises métropolitaines du dit royaume, aujourd’hui et à l’avenir, leurs chapitres et chanoines ne pourront procéder à l’élection ou postulation du futur prélat, dans les vacances, même par cession faite entre nos mains, ou celles de nos successeurs les Pontifes Romains ; mais au cas de vacance, le roi de France existant alors, dans les six mois à dater de la vacance des dites Églises, nommera à nous, ou à nos successeurs les Pontifes Romains, ou au susdit Siège un grave maître, ou un licencié en théologie, ou un docteur dans l’un ou l’autre droit, ou dans les deux ensemble, ou un licencié dans une université fameuse, soumis à de rigoureux examens, âgé au moins de vingt-sept ans, et réunissant en outre les autres qualités requises ; et cette personne ainsi nommée par le roi sera pourvue par nous, par nos successeurs ou par ce Siège. Que s’il arrivait que le susdit roi nommât à ces Églises vacantes un sujet non qualifié de cette manière, ce sujet ne doit être pourvu de ces Églises ni par nous, ni par nos successeurs, ni par ce Siège. Le roi sera tenu alors, dans les autres trois mois à partir du jour de la récusation du sujet nommé, intimée en consistoire au solliciteur qui poursuit la dite nomination non qualifiée, de nommer un autre sujet qualifié comme il est dit. Autrement afin de pourvoir promptement aux inconvénients de la vacance des Églises, il pourra être librement pourvu à l’Église vacante d’un personne ainsi qualifiée, par nous, par nos successeurs ou par ce Siège 222 . »

    Tel est l’article principal du Concordat de 1516 : l’abolition définitive des élections capitulaires, le pourvoi par le Pape sur la nomination du roi. Les réserves et les expectatives sont supprimées implicitement et explicitement, sauf la discipline déjà ancienne pour les bénéfices vacants in curia. Le reste du Concordat est une suite de règlements empruntés pour la plupart à la Pragmatique, lesquels ont formé, jusqu’à la révolution de 1789, le fond de la discipline de l’Église de France sur la matière bénéficiale. Le Saint-Siège, en adoptant ces règlements, fit bien voir que dans sa lutte contre la Pragmatique, il n’avait point été conduit par une haine aveugle et inconsidérée.

    Le Concordat fut publié dans la onzième session du concile 223 . On y promulgua en même temps la bulle Pastor oeternus, par laquelle Léon X condamnait et réprouvait la Pragmatique. II y comparait le concile acéphale de Bâle et l’assemblée de Bourges au conciliabule connu dans l’histoire sous le nom de Brigandage d’Éphèse, et foudroyait les aces de ces deux conventicules, comme saint Léon avait anathématisé le club de Dioscore 224 . Ainsi fut flétri cet acte fameux, dont la véritable histoire est trop peu connue.

    Considérons quelques instants le Concordat en lui-même ; il est important de montrer dans tout son jour une question obscurcie par des préjugés de la nature la plus diverse.

    Les canonistes laïques, les magistrats théologiens dans le sens des parlements, n’ont rien épargné pour faire considérer le Concordat de 1516 comme une manœuvre de la cour de Rome, toute dans l’intérêt de son ambition et de sa cupidité, et nullement comme l’œuvre consciencieuse d’un Pontife zélé pour le bien de l’Église.

    D’autres appartenant à une école bien différente, mais qui ne connaissent l’histoire des concordats que par leur imagination, ont cru que dans cet acte l’Église avait été subjuguée par la puissance séculière, et qu’il faut ranger le Concordat au nombre des entreprises du gallicanisme.

    Les uns et les autres se sont trompés. Les premiers, dépourvus de cet esprit de foi qui montre au catholique la haute direction de Dieu dans les aces qui sont destinés à avoir une influence grave sur le sort de l’Église, ont péché contre le respect filial que nous devons tous avoir au fond de nos entrailles pour le Siège apostolique ; ils ont de plus manqué de confiance dans les promesses de Jésus-Christ. Les autres, sans le vouloir, se sont rencontrés au même but, par une route assurément bien différente. Leur vénération pour l’Église romaine n’a pas empêché qu’ils ne l’aient implicitement accusée de faiblesse et de complicité ; comme si un catholique ne savait pas que Dieu veille dans les cieux sur la fidélité de son Épouse.

    Loin de là, il est facile de prouver que le Concordat de 1516 n’est ni l’œuvre de François 1er, ni l’œuvre de Léon X ; qu’il est tout simplement le résultat de la situation de l’Église, à l’époque à laquelle il fut conclu. Chaque chose a son temps dans l’Église. D’abord les élections s’opèrent sans le concours des princes ; embrassent-ils le christianisme ? on admet naturellement leur suffrage, leur avis, leur agrément. Les investitures conférées par le pouvoir séculier respectent elles la liberté des élections ? Rome les tolère ; menacent-elles de tout asservir ? Rome leur déclare une guerre d’extermination. Viennent les réserves, qui sauvent l’Église. Elles vieillissent à leur tour ; les nominations royales les remplacent. De nos jours, la Société chrétienne se dissout ; le régime des concordats qui n’est fondé que sur elle la suivra dans sa décadence. Rien de brisé, rien de heurté ; seulement les modifications successives d’un même principe. Catholiques, rapportons-nous en à notre Dieu, et croyons que le régime sous lequel il a placé depuis trois siècles la plupart des États de la catholicité, est celui qui convenait le mieux à l’accomplissement de ses desseins.

    Oui sans doute, dans les conjonctures où se trouvait l’Église au XVIe siècle, Léon X prit non seulement le meilleur parti, mais le seul qu’il eût à prendre.

    Il abolit, il est vrai, les élections ; mais n’était-il pas notoire qu’elles ne pouvaient avoir lieu sans de grands abus ? n’étaient-elles pas l’occasion perpétuelle des intrigues, des violences et de la simonie ? Quand bien même le Pape les eût rétablies, qu’eût-il fait autre chose que de mettre l’Église dans les mains du prince et de ses officiers ? Le roi ne pouvait-il pas les gouverner à son gré, par toute espèce de moyens, et d’après d’innombrables antécédents ? Ceux-là même qui célébraient tant la Pragmatique parce qu’elle rétablissait les élections, n’admettaient-ils pas les prières dit roi, comme motif déterminant pour les électeurs ? Or ces prières, au dire d’un jurisconsulte de cette époque, avaient force de commandement 225 . Après le régime des réserves qui avait accoutumé les Églises à ressentir journellement l’influence immédiate de Rome, les laisser à elles-mêmes eût été infailliblement les livrer à la puissance séculière, parce qu’il est prouvé par l’histoire de tous les temps que l’action du roi sur le clergé est en raison inverse de celle du Pape lui-même. Il fallait donc quelque chose qui ne fût ni les réserves, ni l’élection laïque ; ce milieu, Léon X le trouva dans le pourvoi par le Pape, sur la présentation ou la nomination du roi.

    Et c’est ici encore qu’il faut bien remarquer que le Pape n’était point l’inventeur de la nomination royale, mais que, loin de là, il ne faisait que légitimer et circonscrire dans les bornes canoniques un ordre de choses qui existait déjà par le fait. Depuis longtemps, surtout à la faveur de l’anarchie du grand schisme, le droit d’agrément qu’exerçait le roi sur les élections était devenu une véritable nomination. Il y a plus, une dévolution dans le genre de celle qui avait donné naissance aux réserves, avait dans bien des cas mis le prince à même de nommer directement, lorsque par exemple de graves abus avaient eu lieu dans l’élection : plus d’une fois même l’Église s’était applaudie de cette intervention. Déjà dès l’an 1440, dans la plupart des États de la chrétienté, les souverains suivaient un système mitoyen, pareil à celui des concordats. « Les rois de France, d’Angleterre, d’Espagne et les autres, écrivait Eugène IV au roi de Portugal, nous recommandent dans les promotions de prélats les sujets qu’ils jugent utiles et capables, et nous, autant que nous le pouvons, en Dieu et en notre honneur, nous exauçons leurs prières. Si le contraire nous semble plus convenable pour l’avantage et le bon gouvernement des Églises, les rois et les princes acquiescent à notre jugement 226 . »Entre autres faits qui viennent à l’appui de cette assertion d’Eugène, nous citerons, pour la France, Charles VII lui même présentant à ce Pontife en 1446 un sujet pour l’archevêché de Bourges ; Sixte IV, en 1472, dans un accord passé avec Louis XI, s’engageant à ne conférer les bénéfices consistoriaux que sur les lettres du roi ; Innocent VIII, en 1486, sur la demande de Charles VIII, établissant la réserve pour le siège de Beauvais, et promettant de le remplir sur la nomination du roi. Ainsi Léon X se trouvait en présence d’un ordre de choses tout établi, et qui, exempt des inconvénients qu’on reprochait aux réserves et aux élections, était sorti tout naturellement des besoins de l’Église. Que lui restait-il à faire, à lui qui voulait fixer enfin la discipline d’une manière durable ? II serait donc tout à fait contraire à la vérité historique d’avancer que Léon X céda sur ce point aux instances du roi. L’histoire au contraire nous apprend que dans cette occasion François Ier, qui avait besoin du Pape, subit le Concordat autant par nécessité que par conviction. Il eût même, dit-il dans le préambule qu’il joignit à cet acte, il eût même désiré que le Pape laissât subsister les élections 227  ; et, comme l’atteste le chancelier Duprat dans le mémoire qu’il remit au Parlement sur le Concordat, loin d’avoir recherché la nomination des évêques, il l’avait plutôt reçue du Pape, qui la lui avait « offerte de son propre mouvement 228 . »

    Tels sont les motifs qui déterminèrent Léon X, motifs qu’il faut apprécier, non suivant des théories toutes faites et auxquelles on voudrait tout plier, mais d’après l’histoire et les monuments. Nous allons maintenant examiner à part le droit de nomination, et développer quelques principes généraux sur les concordats, lesquels sont absolument nécessaires pour éclaircir notre marche dans l’espace qui nous reste à parcourir.

     

    CHAPITRE XIII.

    DE LA NOMINATION ROYALE et DU REFUS DES BULLES.

    La nomination est fort distincte de la provision canonique. Ce genre de contrats qu’on appelle Concordats place les contrariants dans une position qui peut devenir dangereuse sous un prince jaloux de l’Église. Le salut de l’Église est alors dans le refus des bulles.

    NOUS avons établi jusqu’ici, à l’aide des monuments de la tradition et des décisions de l’Église, cette importante vérité, que l’Église seule a le pouvoir inaliénable de choisir et d’établir les ministres qu’elle destine à partager ses travaux : et son enseignement. Nous avons montré que jusqu’à l’époque des concordats elle avait toujours veillé pour empêcher les princes de transformer des concessions gratuites en droits véritables et personnels ; maintenant appliquons ces principes aux nominations royales, et voyons s’ils n’ont point été méconnus dans les concordats.

    Commençons d’abord par déclarer qu’ici nous envisageons spécialement les concordats du côté de la provision des bénéfices, tout le reste n’étant que secondaire. Or nous disons que Léon X, en 1516, n’a point agi différemment de ses prédécesseurs ; comme eux il a maintenu dans l’Église le droit d’élection qui n’appartient qu’à elle, et lorsque le concile de Trente est venu déclarer anathème à ceux qui entraient dans la bergerie par la porte séculière, il a porté sa sentence d’une manière absolue, quoiqu’il n’ignorât pas que déjà beaucoup de princes catholiques étaient en possession du droit de nomination. Sans doute il connaissait le Concordat de 1516, plusieurs de ses membres avaient été promus à l’épiscopat en vertu de ce traité, et néanmoins le concile parle comme parlèrent au VIIIe et IXe siècles les septième et huitième conciles généraux.

    Preuve évidente que l’Église, toujours semblable à elle même, n’avait point varié. Le concile de Trente ne fait même pas mention du Concordat, parce qu’il ne voyait point en cet acte une dérogation véritable aux antiques coutumes. En effet, qu’y a-t-il d’essentiel dans l’élection ? N’est-ce pas seulement le consentement des électeurs ? Qu’importe que le sujet leur ait été désigné par le peuple, par le roi, par un enfant, comme saint Ambroise ? Jusque là il n’y a rien de fait ; mais si les électeurs agréent celui dont le nom est venu tout à coup frapper leurs oreilles, s’ils reconnaissent en lui celui qu’ils cherchaient, s’ils l’élisent en un mot, il est aussi légitimement établi pasteur que si, inconnu à tout le monde, il eût été par eux seuls tiré de son obscurité pour monter sur le trône pastoral.

    Or c’est ce qui arrive dans les nominations royales ; et remarquez ici un étrange abus de mots qui a faussé les idées d’un grand nombre de personnes. Quand le prince, distribuant les emplois de son royaume, élève un sujet aux charges de l’État, on dit qu’il nomme ce sujet à telle fonction, à telle dignité. Ce mot n’est pas susceptible de présenter une autre idée que celle de promotion, parce que le prince n’ayant point dans l’État de supérieur à qui il puisse nommer le sujet en question, l’expression offre un sens unique et déterminé. Examinons au contraire la teneur des concordats il n’est pas dit : Le roi nommera un sujet à tel bénéfice ; mais bien : Le roi nommera à nous ou à nos successeurs ; c’est à dire il désignera, il présentera. Le sujet, après cette nomination, n’aura aucun droit. On l’aura conduit à la porte, mais celui qui l’y a conduit n’a pas les moyens de la lui ouvrir. Il faudra qu’il attende que celui à qui on l’a nommé, l’ait agréé, accepté ; en un mot il faudra que l’élection s’accomplisse. La nomination n’emportera point nécessairement l’agrément du Pape, puisque le nommé ne sera susceptible d’être élu que dans le cas où il en sera digne, où il réunira les qualités nécessaires. Il faudra un jugement d’élection, et ce sera le Pape qui, se levant au milieu de l’assemblée de ses frères les Cardinaux de la sainte Église Romaine, comme saint Pierre dans le cénacle, pour l’élection de Mathias, prononcera ce jugement. « Dans le premier consistoire, dit Van Espen, a lieu la proposition du sujet nommé à l’Église vacante, par le cardinal proposant, et c’est ce qu’on appelle préconisation. La décision est remise à un autre consistoire, afin que jusque là le Pape et les Cardinaux se puissent informer davantage de la personne qui doit être promue. Dans un second consistoire le même cardinal présente de nouveau le sujet, et informe le Pape et les Cardinaux de tout ce qui concerne la situation de l’Église vacante et les qualités du sujet à promouvoir. Cette présentation s’appelle proposition. Tout étant terminé, le Pape recueille les suffrages des Cardinaux, et s’ils disent que le nommé doit être confirmé, le Pape le proclame évêque par ces paroles : De l’autorité du Dieu tout-puissant, Père, Fils et Saint-Esprit, de l’autorité des bienheureux Apôtres Pierre et Paul et de la nôtre, nous pourvoyons l’Église de N…, et nous lui préposons N pour évêque et pasteur, lui mettant entre les mains la pleine .charge et administration du spirituel et du temporel de cette Église 229 . »

    Quiconque s’étonnerait en lisant ces détails, parce qu’il croyait jusqu’alors que la nomination royale emportait nécessairement la provision du sujet, montrerait que jusque là il n’a pas compris l’Église, et l’on concevrait alors les raisons qui lui faisaient considérer les concordats comme une œuvre de servitude. Sans doute, dans ce cas il n’y aurait plus d’Église ; le Pape ne serait plus que le ministre des affaires ecclésiastiques de tous les princes, et ses bulles d’institution, le contreseing des ordonnances royales du département des cultes.

    Mais il n’en est point ainsi. Nous l’avouons, il est rare que Rome refuse de ratifier la nomination qui lui est présentée, parce qu’il est rare aussi qu’on s’expose à ce refus ; plus d’une fois peut-être depuis trois siècles sera-t-il arrivé qu’un Souverain Pontife ait accepté, élu un sujet indigne ; mais aussi nous ne prétendons pas qu’aucun système d’élection ait jamais été parfait, ni même que l’infaillibilité que nous vénérons dans le Vicaire de Jésus-Christ s’étende jusqu’à prévenir les fautes personnelles de la fragilité humaine. Mais nous soutenons que la nomination royale n’est et ne peut être qu’une présentation, en un mot que l’Église n’a pas cessé d’être d’accord avec elle-même.

    On demandera peut-être après cela quels avantages le souverain retire du concordat ; que deviennent les droits du roi ? Ne sont-ils pas subtilement sacrifiés à la faveur de ces distinctions captieuses ? Les droits du roi, les voici tels que la générosité de l’Église a pu les conférer, sans compromettre sa propre existence : en vertu des concordats, le Pape ne pourra imposer au roi un sujet qu’il n’aura pas présenté ; il ne pourra contraindre le roi de lui présenter tel ou tel. De son côté, le roi ne pourra forcer le Pape à recevoir celui qu’il lui présente par la seule raison qu’il le lui présente. Voilà les parts aussi égales qu’elles puissent être ; et si nous sommes justes, nous reconnaîtrons que le souverain gagne seul à cet arrangement, puisque sa qualité de prince ne lui donnait aucun droit réel de présenter aux bénéfices, tandis que le Pape aliène une partie de la liberté dont il jouissait dans les choix.

    Il y a toujours, il faut l’avouer, une inégalité véritable, et c’est pour cela qu’il est vrai de dire qu’un prince qui veut régler par un concordat avec le Pape la provision des bénéfices de son royaume, doit être profondément catholique, s’il veut éviter les conséquences fâcheuses qui pourront s’ensuivre. Car enfin de quoi s’agit-il dans un concordat ? D’établir le mode de transmission du pouvoir céleste confié à l’Église. Ce pouvoir est éminemment dans les mains du Pape, lequel ne pourrait s’en dessaisir sans prévarication ; bien plus il ne le pourrait validement. Non seulement le Pape ne peut aliéner l’autorité spirituelle au profit du prince, mais il ne saurait même, sans trahir le premier de ses devoirs, sans renverser l’Église autant qu’il est en lui, communiquer le caractère divin, la mission, la juridiction, à un homme qu’il en juge indigne. Or qui sera le juge de l’indignité du sujet que le roi présente ? Nul autre que le pouvoir spirituel, nul autre que le Pape lui-même. S’il ne trouve pas dans la personne les qualités, l’idonéité indispensables, que fera-t-il ?

    Il déclarera qu’il le refuse ; il en donnera même les motifs. Mais qui jugera de ces motifs ? Nul tribunal que le Pape puisse reconnaître. Dans cette extrémité, le prince n’a que deux partis à prendre. S’il est catholique au fond du cœur, il cédera à une force invincible. S’il veut tyranniser l’Église, l’occasion sera belle. Ou bien il triomphera par la violence de la résistance du Pape, ou bien il se passera de l’institution. Dans l’un et l’autre cas, l’Église est encore renversée ; la puissance séculière prend la place de la puissance ecclésiastique. Distributeur des grâces spirituelles et non plus simple présentateur, le prince devient chef de l’Église. C’est la religion anglicane, tendance naturelle des entreprises séculières et qui, par la destruction de l’autorité divine, aboutit nécessairement à l’anarchie des doctrines.

    Et remarquez .qu’il n’y a aucun moyen de fuir ce cercle inévitable. En vain les jurisconsultes, appuyant leur doctrine sur une somme toujours croissante d’entreprises, émettront en principe que la nomination royale est une véritable investiture du siège ; en vain on écrira en toutes lettres dans tous les ouvrages de droit que le Pape ne peut refuser d’instituer le sujet qui lui est nommé par le roi ; en vain par leur assurance les gouvernements affecteront de faire voir qu’ils comptent sur l’institution comme sur une formalité banale et insignifiante : tout cela n’empêche pas que la loi suprême et inaliénable de l’Église, que le principe de son existence est la liberté, et que dans un siècle comme dans un autre, on ne peut la supposer privée du principe de sa conservation, principe contre lequel il ne saurait être donné à personne de prescrire. Dieu, dit le cardinal de la Luzerne, a donné à son Église tout ce qui lui est nécessaire pour se maintenir ; il lui a donc donné les moyens de résister et aux persécutions ouvertes, telles que celles des Néron et des Domitien, et aux persécutions déguisées, comme au temps des Constance et des Valens. Or, l’Église n’aurait aucun moyen de se défendre de ce genre de persécution, si elle n’avait pas la pleine et entière autorité de son administration. Qu’il se rencontre un souverain ennemi de la vraie religion, cherchant à favoriser l’erreur ou l’incrédulité, il s’armera contre l’Église de ses propres règles, éloignera ses fidèles pasteurs, lui donnera des chefs dévoués à ses systèmes pervers, et placera au milieu d’elle ses plus cruels ennemis 230 . »

    Que fera donc l’Église ? Ce qu’elle a toujours fait. Elle dira encore, comme dans ses premiers jours : Je ne puis ; il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes. Rome sera encore une fois, s’il le faut, foulée sous les pieds des impies. Le sang d’un Pontife cimentera encore une fois l’édifice éternel. Alors la victoire sera à l’Église, parce que Dieu aura choisi la faiblesse pour triompher de la force. L’antique dépôt aura été sauvé dans toute son intégrité, et les siècles béniront le dispensateur prudent et fidèle que. le père de famille avait établi sur sa maison 231 .

    Il faudrait donc avoir perdu la foi et l’amour de l’Église pour oser blâmer Rome du soin qu’elle apporte dans tous les concordats à maintenir entre les mains du Souverain Pontife toute la force de l’élection ; autrement que serait-ce autre chose qu’un concordat, sinon une prévarication sacrilège ? Que deviendraient la foi, la discipline, la rédemption tout entière, si le Pape était obligé d’accepter tous les sujets que le prince lui pourrait présenter ? A quoi servirait d’avoir défendu durant tant de siècles la liberté des élections, pour venir ensuite l’immoler d’un seul coup ? Non, Rome agit avec une souveraine sagesse, lorsqu’elle fixe un terme après lequel le prince ne pourra plus nommer, et que de son côté elle n’assigne point de bornes pour le temps de l’institution. M. de Pradt nous fait un tableau déchirant des malheurs qui résultent de la vacance des Eglises 232 . Après lui avoir opposé la peinture des maux affreux que peut faire un pasteur indiscrètement confirmé, nous gémirons avec lui, mais ce ne sera pas le Pape que nous accuserons parce qu’il préfère laisser languir quelques jours une Église particulière plutôt que la trahir en la livrant au mercenaire ; loin de là nous le bénirons, et nous réserverons notre indignation pour celui qui transforme les faveurs que l’Église lui a accordées en armes pour l’asservir et la détruire.

    Ainsi donc le Souverain Pontife, celui qui seul exerce la plénitude de la puissance apostolique, n’aurait qu’à enregistrer au Vatican l’ordonnance royale de nomination ; et tandis que ses bulles les plus innocentes ne passeraient au Conseil d’État qu’après le plus scandaleux examen et revêtues d’une clause impertinente, il n’aurait pas le droit de récuser pour collègue dans l’épiscopat un homme qui lui semblerait indigne de sa confiance ! Doctrine monstrueuse et qui fait voir combien il peut être dangereux de conclure de ces traités, dont l’observation est abandonnée à la discrétion d’une puissance rivale. Quelle ne dut pas être l’inquiétude du Saint-Siège lorsqu’il entendit pour la première fois proclamer cette odieuse doctrine du Palais, qu’un compilateur de nos jours a résumée ainsi : La nécessité de recourir à Rome, à l’effet d’obtenir des bulles peur les bénéfices consistoriaux, donne au Souverain Pontife une influence sur ces bénéfices ; mais elle se réduit à bien peu de chose, puisqu’il ne peut refuser ces bulles que sur des motifs légitimes, et qu’en cela il est lui-même soumis aux tribunaux du Royaume, qui ne manquent pas de déclarer son refus abusif, lorsqu’ils jugent qu’il n’est pas fondé 233 . »

    Est-ce assez clair ? Les cours de justice prononceront sur la foi et l’orthodoxie du sujet ; elles interpréteront la foi pour lui en faire l’application ; elles seront un tribunal où le Pape sera jugé lui-même, où il recevra la loi par des laïques. O Église de France ! à quel degré d’humiliation n’étais-tu pas descendue !

    Mais la puissance souveraine qui préside à toutes les Églises ne saurait être enchaînée. Rome a une tradition pour le refus des bulles, comme pour tous les autres points de la discipline. Le premier exemple en France remonte au siècle même du Concordat, à l’an 1569, et c’est un saint Pontife, placé depuis sur les autels, qui l’a donné. L’abbé de Beaune ayant été nommé par la cour à l’évêché de Meaux, sa foi suspecte depuis longtemps obligea saint Pie V à lui refuser l’institution canonique avec une inébranlable fermeté. Le même motif dicta la même conduite à Clément VIII, lorsque Henri IV nomma au siège de Troyes René Benoît, curé de Saint-Eustache de Paris. Tout le monde sait que Pierre de Marca, nommé par Louis XIII au siège de Conserans, fut refusé par Urbain VIII, jusqu’à ce qu’il eût fait satisfaction au Saint-Siège, sur les principes de son grand ouvrage De la concorde du sacerdoce et de l’empire. Vint ensuite l’affaire de la Régale et des quatre articles de 1682. Innocent XI refusa les bulles aux prélats nommés ou transférés qui avaient pris part aux actes de la trop fameuse assemblée. Elles lie furent accordées plus tard par Innocent XII que d’après une explication capable de rassurer la sollicitude de l’Église romaine. Plus tard, le grand Pape Clément XI refusa l’institution aux abbés de Lorraine, de Castries, de Tourouvres et à Bossuet, nommés aux sièges de Bayeux, de Tours, de Rodez et de Troyes, et si bientôt il se relâcha de cette sainte sévérité, c’est qu’il avait été abusé par de belles paroles. Enfin de nos jours nous avons vu Pie VII, captif durant cinq années, montrer que la liberté de l’Église n’était point enchaînée avec lui, et employer avec succès pour sauver l’Église l’arme redoutable du refus des bulles. Nous l’avons vu par sa noble et tranquille résistance convaincre la puissance mondaine de son néant, dans la personne même de l’homme qui la fit briller davantage, et celui qui tenait l’Europe dans sa main, celui qui faisait et défaisait les rois suivant ses volontés, a été contraint de reconnaître, à la face du monde entier, que tout son pouvoir ne s’étendait pas jusqu’à faire un évêque.

     

    CHAPITRE XIV.

    INCONVÉNIENTS DU CONCORDAT DE 1516.

    Le Concordat de 1516, mesure inévitable à l’époque où il fut conclu, n’est pas exempt d’inconvénients. L’influence directe qu’il accorde au souverain sur la composition du corps épiscopal tend, comme le dit Fénelon, à mettre l’Église sous la puissance du roi. Les translations, si réprouvées dans l’antiquité, la pluralité des bénéfices, en sont les fruits naturels. Les dignités sacrées deviennent des faveurs royales.

    APRÈS avoir montré le Concordat de Léon X et de François 1er comme le résultat inévitable des rapports de l’Église et de l’État, à l’époque à laquelle il fut conclu, il est juste de reconnaître que ce traité n’a cependant pas été sans inconvénients. Les réflexions que nous allons mettre sous les yeux du lecteur serviront à le convaincre de plus en plus de l’idée fondamentale de cet ouvrage, qui est que les divers modes d’administration qui se succèdent dans l’Église ne sont point destinés à l’accompagner toujours, mais qu’ils participent plus ou moins aux défauts communs à toutes les institutions, et qu’enfin ils finissent par s’user, pour faire place à d’autres plus appropriés aux besoins du temps.

    Le défaut général de tous les concordats, celui qu’il n’est pas au pouvoir de l’Église d’éviter, c’est l’alliance qu’ils lui font contracter avec les gouvernements cosignataires de ces actes. Fondés pour l’ordinaire sur de mutuelles concessions, destinés naturellement à devenir lois dans l’État, leur premier résultat est d’enchaîner la Religion à la politique, et de placer l’Église dans une fausse position, si une révolution vient à renverser l’ordre existant à l’époque où ils furent conclus. Entraîné malgré lui à prendre un parti dans les dissensions publiques, lorsque deux pouvoirs rivaux se disputent l’empire, le Pape pourra-t-il, sans prononcer entre eux, agréer l’une ou l’autre des nominations qu’ils lui présenteront ? S’il se décide pour le soldat heureux qui aura fait pencher la victoire, n’entendra-t-il pas le vaincu l’accuser de parjure ? et si, scrupuleusement fidèle à sa parole, il veut soutenir les droits du prince renversé du trône, n’exposera-t-il pas l’Église à la réaction du parti vainqueur ? Situation critique, inconnue, il est vrai, dans l’Église avant les concordats, mais destinée à se reproduire plus d’une fois dans le cours de leur durée.

    Qu’on se rappelle la triste viduité des Églises du Portugal, à l’époque de la révolution qui porta la maison de Bragance sur le trône 234 . Pour ne point préjudicier aux droits du roi d’Espagne et éviter ses représailles, Innocent X se crut obligé de refuser les bulles aux évêques nommés par Jean IV. Cependant l’épiscopat s’éteignait. Les immenses colonies portugaises ne voyaient plus sur leurs nombreux sièges que deux vieillards prêts à descendre dans la tombe ; le Portugal lui-même ne comptait plus qu’un évêque. En vain Rome voulut essayer de pourvoir à une si extrême nécessité, sans préjuger en rien sur les droits des contendants ; il lui fut répondu que, ce faisant, elle se mettait en hostilité contre le Royaume catholique. Il fallut que l’Église attendît en silence la conclusion d’un traité terrestre, avant qu’il lui fût permis de renouer la chaîne brisée de sa hiérarchie expirante. Vingt-huit années avaient passé sur la tombe des pontifes, sans leur donner les successeurs que les peuples appelaient à grands cris.

    Et qu’on n’aille pas ici accuser Rome de faiblesse et de complicité. Rome ne crée pas les circonstances : sa mission seulement est de les faire tourner au salut de l’Église, et d’éviter, en choisissant le moindre de deux maux inévitables, les écueils qui pourraient compromettre la barque de saint Pierre. A cette époque, l’alliance du sacerdoce et de l’empire vivait encore sur les vieux souvenirs du moyen âge. Cette solidarité des deux puissances, dernier débris de la Société chrétienne, était encore reconnue en principe, et bien que l’influence de l’Église allât s’affaiblissant chaque jour, il ne dépendait pas d’elle de s’affranchir tout d’un coup d’une alliance, qui allait sans cesse dégénérant en servitude.

    Depuis, ces derniers vestiges d’un passé bien éloigné de nous se sont graduellement effacés. Les rois catholiques ont cessé d’être, comme rois, les enfants du Père commun de la Société chrétienne. Une froide et cérémonieuse diplomatie a pris la place de ces anciens rapports tout religieux des souverains avec le Vicaire de Jésus-Christ. Alors, l’Église s’est retrouvée en présence de difficultés semblables à celles qui l’avaient arrêtée un siècle auparavant ; et sa marche n’en a pas été même embarrassée. Nous avons vu une immense défection séparer de la domination de leurs anciens maîtres les colonies espagnoles. Rome, sans doute, a pris part à la douleur de l’Espagne, son antique et fidèle alliée ; mais les Églises du Nouveau Monde devaient-elles être pour cela délaissées comme des brebis sans pasteur ? La politique parut un instant mettre une dernière espérance dans les concordats : mais Léon XII était père des deux mondes ; il savait que partout où il y a des catholiques, et il y en a partout, ils avaient droit de compter sur son cœur paternel. II institua les évêques élus dans ces vastes États, et les nations virent que si la terre pouvait changer de maîtres, l’Église était immuable comme Dieu même. L’Espagne sembla quelques jours menacer et s’agiter dans son ressentiment, mais bientôt le Roi catholique comprit l’Église et son siècle, et Rome se vit seule obéie dans les deux mondes.

    Mais ces crises politiques qui ne se présentent qu’à de rares intervalles ne sont pas les seuls inconvénients forcés des concordats. De même que dans le temps où l’on admettait le suffrage du peuple dans les élections, le principe démocratique tendait à troubler l’Église : ainsi dans les concordats, la puissance séculière exerce sur elle une anion continue, régulière, légale, qui produit à la longue un résultat non moins funeste à sa liberté.

    Dans la grande controverse des investitures, les Papes ont lutté des siècles entiers contre le système qui cherchait à aliéner toute la vigueur de l’Église au profit de la politique par l’inféodation de tous les bénéfices. En France le Concordat de Léon X avait réalisé d’une manière plus douce, mais bien plus efficace, cet ancien plan si incompatible avec les franchises du clergé. Tous nos rois depuis Louis XI ayant travaillé successivement à démolir pièce à pièce l’édifice féodal, il était urgent d’offrir à la noblesse un dédommagement pour tant de pertes réelles, il fallait donner le change à ses justes regrets, et pour cela ouvrir une nouvelle porte à sa légitime ambition. En transformant les hauts bénéfices en autant de fiefs destinés à former le patrimoine des grandes familles, le souverain enchaînait la noblesse au clergé qu’il dirigeait par l’influence des nominations, et simplifiait la machine du gouvernement par l’amalgame des deux premiers ordres dans un seul. La cour devenait le chemin de l’épiscopat ; les prélats, les hommes du roi ; les dignités de l’Église, la récompense des services politiques et le prix de la fidélité ; en un mot par le plus grand de tous les abus la Religion tout entière devenait la propriété du roi.

    Outre la scandaleuse inconvenance d’un tel régime considéré en lui-même, il faut tenir compte aussi du fâcheux résultat qu’il produisait nécessairement. Si les évêques sur leurs sièges étaient les gens du roi, ils avaient en proportion cessé d’être les vicaires du Pape 235 . Accoutumés à voir dans le prince le dispensateur des grâces ecclésiastiques, promus par lui à leurs dignités, sans autre formalité canonique que l’institution papale si rarement contestée, l’habitude et la reconnaissance devaient nécessairement les incliner du côté d’où leur venaient les grâces. Le roi était celui auquel il importait surtout de ne pas déplaire, qu’il fallait payer de ses bienfaits par une fidélité sans bornes. Terrible position ! le Pape est bien loin, comme un dieu invisible au fond du sanctuaire ; le roi est là, tout-puissant, menaçant même, et, comme dit Fénelon, dans la pratique plus chef de l’Église que le Pape 236 . « Les évêques n’ont rien à espérer du Siège « apostolique, et presque rien à en craindre ; leur sort ne « dépend que du roi 237 . » Ainsi, moins libres que les pasteurs des premiers siècles sous les persécutions, ils ne pourront sans la permission du roi appeler au Pape, ni être jugés à Rome ; que dis-je ? ils ne pourront même visiter la Chaire de saint Pierre sans le placet de leur seigneur et roi. Tyrannies odieuses, qui excitaient les plaintes de Fleury lui-même dans son Discours sur les libertés de l’Église gallicane. Il est vrai qu’on parlera encore avec vénération du Siège apostolique. Les antiques formules du respect se conserveront jusqu’à la fin ; car comment l’Église gallicane les eût-elle oubliées ? les écrits de ses anciens évêques en sont pleins. « Mais, ajoute encore l’archevêque de Cambrai, c’est une « forme que l’on emploie encore quelquefois, une phrase retentissante, l’ombre d’un grand nom 238 . » Heureusement Dieu veillait sur l’Église de France, et on peut dire qu’elle a été sauvée comme à travers les flammes 239 . Dans les flots d’un sang généreux, elle a puisé une nouvelle jeunesse, tout a été régénéré dans ses mœurs, dans son esprit, et tel est le respect qu’inspire à ses rivaux cette auguste infortunée, même dans les moments de leurs plus impérieuses exigences, que jamais ils n’ont osé prétendre sur elle la moitié des droits que les Mémoires du Clergé reconnaissent au roi et à ses officiers. Mais nous parlerons ailleurs de cette consolante réaction.

    Asservie aux volontés de la cour ,la discipline a été contrainte de se plier aux caprices du souverain. Les dignités sacrées, autrefois la terreur des Saints et toujours du moins considérées comme des charges redoutables que la crainte seule de Dieu pouvait faire accepter, sont devenues des grâces, des faveurs royales. L’ambition et la cupidité ont dressé l’échelle appréciative des bénéfices, et le roi s’est cru en droit de donner de l’avancement à ses prélats, comme il en donne à ses magistrats et à ses capitaines. Les translations si réprouvées dans l’antiquité, traitées d’adultère Spirituel par les saints Docteurs 240 , ont passé en coutume presque nécessaire, et il n’a tenu qu’au roi de la terre de briser à son gré ces liens indissolubles qui unissent un pasteur à son Église, d’enlever tout à coup aux brebis celui en qui elles aimaient à reposer leur confiance et leur affection. On a vu de nombreux favoris accumuler à plaisir sur leur inébranlable conscience la responsabilité de plusieurs Églises éplorées, et malgré l’anathème des conciles, dévorer leur substance en superfluités mondaines. Au milieu de ces désordres, l’Église a cherché comment elle y pourrait porter remède. Hélas ! ses règles saintes étaient là, et on les violait tous les jours ; sa voix couverte par les cris de l’ambition et de la flatterie est demeurée sans force. Alors elle a voilé sa tête et s’est mise à attendre dans un silence plein de terreur les malheurs que préparaient tant d’abus.

    Parlerons-nous de la nature des choix que la nomination royale donnait à l’Église ? Que de faits déplorables dans ces trois derniers siècles ! Il faut l’avouer aussi, les élections elles mêmes sont loin d’avoir toujours satisfait le vœu de l’Église ; souvent elles ont donné de mauvais pasteurs ; mais la principale cause de leurs abus ne provenait-elle pas de l’influence forcée que la puissance séculière tendait à y exercer ? Le Clergé tenta de substituer au Concordat le rétablissement des élections, les évêques dans les lettres pastorales qu’ils adressèrent à leurs troupeaux pour signaler les dangers de cette entreprise schismatique, déclarèrent pour la plupart que loin de ressentir aucune répugnance pour des élections canoniques, l’Église de France avait toujours gémi sous le poids du Concordat 241 . « On vous tromperait encore, écrivait l’évêque de Luçon aux électeurs de son département, si on voulait vous persuader que le corps épiscopal de France tient obstinément à la conservation du Concordat. je vous déclare, Messieurs, que le Concordat a toujours été combattu par l’Église gallicane, tant qu’elle a pu espérer de le faire réformer ; qu’elle ne s’est jamais départie du désir le plus sincère de revenir aux élections, mais à des élections canoniques, et qui puissent être avouées par l’Église 242 . »

     

    CHAPITRE XV.

    DÉPLORABLE ISSUE DES DERNIERS CONCORDATS 243 .

    Concordat de 1801 ; ses articles organiques. Concordat de 1813 ; odieuse supercherie. Concordat de 1817 ; sa malheureuse issue. Concordats avec les princes de la Confédération germanique, avec le roi de Prusse et celui des Pays-Bas, indignement violés.

    L’ÉPOQUE du Concordat de Léon X et de François Ier, la Société européenne, fondée tout entière sur l’ordre religieux, n’avait point encore définitivement proclamé sa sécularisation ; le moyen âge existait toujours. Peu de jours après, parut la Réforme, qui vint ébranler ce grand édifice jusque dans ses fondements. Alors la contagion de l’exemple, l’impatience d’un joug désormais moins sacré depuis qu’il s’était trouvé des rois qui avaient osé s’en affranchir, préparèrent sourdement la destruction de l’antique constitution des États catholiques. La Ligue fut chez nous le dernier effort de la Société chrétienne, et le poignard qui ravit Henri IV à l’amour de la France, fit périr avec lui les vastes plans que ce prince vraiment catholique avait conçus pour le rétablissement de l’ancienne Europe.

    Bientôt le règne de Louis XIV, dans sa longue et brillante durée, effaça jusqu’aux derniers vestiges de l’antique théocratie. Déclaré indépendant de l’autorité spirituelle, le pouvoir temporel régna désormais sans rival. La Religion cessa d’être le but principal des affaires de ce monde ; et, reléguée dans les limites de son empire, l’Église ne fut plus que l’instrument et l’auxiliaire d’une puissance qui ne voulait plus rien lui devoir.

    Les usages antiques fidèlement maintenus, l’empire de l’habitude, des formes et des institutions qui végètent encore quelques jours, lors même que leurs racines sont arrachées du sol, toutes ces choses voilèrent longtemps encore à bien des yeux l’étendue des pertes que le Catholicisme avait faites en France. Attachés à l’Église par le fond de leurs entrailles, les rois croyaient la protéger, et ils l’asservissaient faute d’avoir compris que, du moment où la puissance spirituelle a cessé d’être la raison première d’une société, elle ne peut rester l’alliée du pouvoir sans compromettre sa propre liberté. Embarrassée dans les débris d’un passé dont les souvenirs ne s’effacent que lentement, sa marche sera pénible et incertaine. Dépourvue de cette force de réaction qu’elle avait autrefois, réduite à une simple puissance morale, elle n’a plus que des armes inégales à opposer, et tôt ou tard elle est contrainte d’accepter les volontés de celui qui trouve commode de s’appeler encore l’évêque du dehors.

    Cette ligne de démarcation est surtout facile à saisir dans la suite imposante des pièces que renferment les procès verbaux du Clergé de France. A peine a-t-on franchi les règnes de Henri IV et de Louis XIII ,que l’on est frappé tout aussitôt de la différence du style et de la couleur de ces actes. C’est toujours la même éloquence, la même gravité, comme l’a reconnu Fénelon ; mais on n’y retrouve plus cette sainte liberté, cette touche vigoureuse des remontrances des assemblées de 1579, 1582, 1615. On sent que ce n’est plus une reine qui parle comme ayant puissance ,mais bien une sujette qui ouvre enfin la bouche pour supplier après un long silence. En un mot, c’est l’Église dans l’État, timide, hésitante, perdant peu à peu les habitudes de son ancienne grandeur.

    Cette époque tient le milieu entre la Société chrétienne du moyen âge, et la dissolution sociale au milieu de laquelle nous vivons aujourd’hui. L’influence de l’Église n’est que la foi qu’on a en elle. Dans un siècle de foi, cette influence acquiert son plus grand développement, parce que l’Église domine toutes les intelligences, règne sur tous les cœurs. Dans l’âge suivant, elle hésite entre les souvenirs d’un passé qui a laissé des traces profondes, et cet autre âge qui s’avance, sans foi, indifférent à la vérité et à l’erreur, pour briser les derniers liens de l’Église avec la société politique, et les abandonner toutes deux à leurs destinées. Cette époque est arrivée ; elle nous presse de toutes parts. Sans doute la société ne saurait s’y arrêter : le naufragé ne s’endort pas au milieu des vagues. Sans doute, un jour le catholicisme rentrera à sa place, dans ce monde dont lui seul a le secret ; mais aujourd’hui que l’individu seul a des croyances, aujourd’hui que la société est vide de foi, qu’y ferait le catholicisme ? En attendant que les eaux de ce déluge universel se soient retirées, et que cette terre que Dieu a faite apparaisse enfin aux yeux des mortels, l’Église, comme une arche libératrice, voguera sur cet océan de misères intellectuelles et morales, et vers elle gravite déjà quiconque veut échapper au naufrage. Seule patrie qui ne sera pas sillonnée par le fer des révolutions, seul trône peut-être qui demeurera debout, elle garde les espérances du genre humain.

    Que les gouvernements au sein desquels cette effroyable dissolution s’accomplit, comprennent donc que désormais leur devoir est d’isoler la Religion de leurs intérêts politiques

    qu’ils ne parlent plus à ces malheureux peuples un langage qu’ils n’entendent pas. En proie à l’anarchie de leurs pensées, plus un joug est sacré, plus ils le détestent. Une entière impartialité, le stria maintien de l’ordre matériel, l’éloignement de toutes les causes d’irritation, tel est le régime avec lequel peut-être on peut espérer de sauver le plus désespéré des malades. A quoi sert d’écrire le nom de Dieu sur vos aces, si la société a renié Dieu ? Or, crime ou malheur, elle en est là. Quand elle se lasse de courir après ses vaines idées, quelquefois elle s’arrête dans l’abattement de la lassitude ; n’allez pas aggraver son malaise en réveillant ses fureurs. Quelque chose lui manque : que dis-je ? tout lui manque. Laissez-la sonder ses besoins, descendre au fond de sa profonde misère. Elle cherche un remède à ses maux, et désormais le seul qui pour elle ne soit pas un poison, c’est celui qu’elle puisera dans sa propre conviction.

    Or, à mesure que les princes se sont approchés davantage de cette époque désolante, l’alliance de l’Église avec le pouvoir est devenue de plus en plus dangereuse. Ce qui paraissait juste et raisonnable alors que l’on croyait encore, a semblé odieux dès qu’on n’a plus cru à rien. Donnons-en un exemple caractéristique. Rien de plus naturel qu’une loi vengeresse du sacrilège dans un siècle où la Religion est la première et la plus chère pensée de tous les hommes. Cependant, qu’est-ce autre chose qu’une véritable tyrannie chez un peuple où la Foi a fui les mœurs publiques pour se réfugier dans le cœur de l’individu ? Il en est de même des concordats. Celui de Léon X était aussi parfait que possible pour le siècle de François 1er ; sous Louis XIV, il devenait une machine politique, et contribuait à asservir l’Église. De nos jours, il compromettrait la Religion en la confondant avec un pouvoir décrédité dans l’esprit des peuples, en érigeant en loi de l’État des dispositions qui. ne sauraient plus avoir d’application qu’avec la vie privée. De là vient que, semblables à des arbres transplantés sans racines dans un sol étranger, les concordats signés de nos jours ont tous, sans exception, produit des résultats fâcheux ; que dans tous, après avoir donné beaucoup plus qu’elle ne recevait, Rome a vu échouer sa bonne foi contre une invincible nécessité.

    Après d’effroyables tempêtes, qui avaient arraché jusqu’aux fondements de l’antique Société française, un homme paraît, qui ose asseoir un trône sur ces débris mêmes amoncelés par la plus violente anarchie. Son œil profond a sondé les besoins de la France ; il a vu qu’il faut à vingt-cinq millions d’hommes une religion, et qu’il peut, en leur rendant le culte de leurs pères, devenir pour eux le plus grand des mortels. II appelle le Pontife Romain à cette puissante œuvre de régénération. Un Concordat est publié, et une nouvelle Église s’élève, jeune et radieuse, sur des ruines. Cependant cet homme qui s’établit ainsi l’évêque du dehors, cet homme que l’on nomme extérieurement au nombre des membres de l’Église catholique, ne lui appartient pas : il ne croit pas. Impatient d’abaisser sous ses pieds toute puissance qui commande auprès de lui, il a juré dans son cœur de dominer cette Église que ses mains ont relevée : pour cela il lui fallait un titre, il l’a trouvé dans un concordat.

    L’un des articles de cette convention portait que les règlements secondaires qu’elle nécessitait seraient réglés en commun par les parties contractantes ; c’était là que l’homme puissant avait caché le secret de sa force. Au moment même où l’Église de France nage dans l’ivresse du bonheur, tout à coup elle se sent arracher aux plus douces illusions par la publication inattendue d’un code de servitude. Les articles organiques sont insérés au Bulletin des lois à la suite du Concordat, et Rome n’apprend qu’après nous cette coupable violation des plus saints engagements. Pie VII s’indigne, il réclame, il se plaint, il supplie : un ministre héritier des traditions parlementaires, et dont les idées administratives ont causé à l’Église de France des maux sous le poids desquels elle gémira longtemps encore, ose lui répondre avec cette candeur qui déconcerte, que cette législation n’était qu’un retour aux anciennes ordonnances ; que la France n’abandonnerait pas ses franchises ; que les souverains français s’étaient toujours regardés comme évêques du dehors ; qu’enfin ces articles n’étaient que le développement du « Concordat, plus favorables à l’Église que le Concordat lui-même. »

    Ces mesures odieuses contre lesquelles l’Église invoqua en vain la foi jurée, la sainteté des traités, se maintinrent avec de légères modifications. La Restauration les accepta avec un inaltérable respect, et en dépit des promesses récentes de liberté, nos ministres les révèrent encore comme le dernier asile des libertés gallicanes. Scellées au Bulletin des lois avec le Concordat lui-même, elles n’en sortiront qu’avec lui.

    Mais un Concordat ne suffit pas à l’homme qui rêve une nouvelle Europe. Bientôt un second traité religieux est signé pour la République Italienne. Soumise à une nouvelle circonscription, l’Église voit crouler autour d’elle tant de sièges vénérables ; assise sur les pierres dispersées du sanctuaire, elle ne se reconnaît plus elle-même. Cependant le conquérant avance dans l’Italie. Sur ses pas les Églises sont contraintes d’accepter la loi du vainqueur, et les concordats publiés partout à côté du code de l’empire deviennent l’unique loi religieuse de tant de nouveaux Français. Plus loin la dissolution de l’antique corps germanique a dispersé les illustres débris de l’Église d’Allemagne. Rome est encore appelée à signer un concordat. Cette fois sa sagesse profonde crut devoir reculer devant les conditions qu’on voulait lui faire, et abandonnée dix années entières à un inexprimable délaissement, une immense Église pensa périr victime des révolutions de ce monde.

    Après avoir soumis l’Italie entière à la loi religieuse que sa politique avait adoptée, le nouvel Attila se présente aux portes de Rome. Là aussi il voudrait signer un concordat ; là aussi il voudrait partager par un traité le pouvoir que le Ciel a déposé, absolu et incommunicable, dans les mains du Pontife suprême. Mais il est écrit que quiconque osera tenter d’ébranler cette pierre, en sera écrasé 244 . N’est-ce pas là ce rocher contre lequel se sont brisées toutes les tempêtes ?

    Le Pontife, qui ne pouvait séparer ce que Dieu a uni en sa personne, fut emmené violemment loin de la Ville éternelle ; mais Dieu se retira de celui qui avait touché son Christ 245 , et les peuples étonnés virent pâlir cette brillante étoile dont l’éclat les remplissait de terreur, en même temps qu’il les éblouissait.

    Cependant à l’ombre des murs de sa prison, le Pontife reconnut dans les liens qui l’enchaînaient ceux que sa main trop confiante avait tressés. Lui qui portait la sollicitude de toutes les Églises, combien dut-il gémir lorsque tournant ses regards sur l’immense bercail confié à sa garde, il y aperçut les affreux ravages du loup terrible qui s’y était introduit sous des dehors si séduisants ! Rome veuve de son pasteur, le gouvernement de l’Église universelle interrompu, les possessions ecclésiastiques envahies dans toute l’Italie, les articles organiques maintenus comme lois de l’Empire, une commission de prélats réunis pour juger leur Chef et déclarant sans pudeur à leur maître qu’il avait été fidèle à ses engagements, les administrations capitulaires, des nominations à jamais déplorables, en un mot une mer, un abîme de douleurs, et tout cela l’ouvrage de celui dont le Pontife avait consacré le glaive, qu’il avait salué comme un nouveau Cyrus, entre les mains duquel il était si heureux de remettre une partie de sa sollicitude !

    Parlerons-nous de cette odieuse supercherie que rappelle le seul nom du prétendu Concordat de Fontainebleau ? Un vieillard pris d’assaut par son fougueux adversaire, consentant à jeter sur le papier les bases d’un arrangement définitif, et bientôt réduit à pleurer amèrement la publicité perfide donnée à une note confidentielle, qui se recommandait par elle-même à l’honneur et à la délicatesse de celui qui eut la lâcheté d’en abuser.

    Ah ! c’est que les temps n’étaient plus où Rome avait à traiter avec des princes catholiques. Son auguste sincérité la rendait une proie facile à quiconque voulait l’asservir. Quelques noms antiques, il est vrai, étaient encore debout, mais pour avoir retrouvé l’épée de Charlemagne, le grand homme n’avait pas hérité de sa foi. Celui devant qui les rois se taisaient voulait bien l’Église catholique, mais non l’indépendance du sacerdoce ; et voilà pourquoi, par un concordat avec lui, l’Église compromettait sa liberté et jusqu’à sa considération.

    Une révolution européenne ramène de l’exil nos anciens rois. A leur arrivée, le parti vainqueur croit pouvoir effacer pour jamais la mémoire de tout ce qui s’est passé depuis vingt-cinq ans. On n’avait rien appris, hélas ! à de si grandes expériences, et l’on revenait au milieu d’un monde nouveau, sans autres idées que les idées d’autrefois. La politique du roi législateur s’interpose entre des systèmes et des espérances contraires. Elle croit avoir assis le trône à jamais sur des institutions incomplètes et mal définies. Alors au milieu des regrets et des espérances les plus contraires, une ère nouvelle se hâte de commencer.

    On sent bien qu’aux yeux des réformateurs à l’antique le Concordat de 1801 n’était plus de mise. On voulut que l’Église portât aussi les couleurs de la nouvelle révolution, qu’elle aussi eût sa restauration.

    Des prélats sont revenus de l’exil avec la dynastie, pleins de l’amour d’un passé qui ne peut ,tus renaître que dans leurs souvenirs. Au fond de leurs cœurs vit encore ce ressentiment qu’ils éprouvèrent le jour où le Pontife Romain leur demanda, au nom du salut des hommes, la remise du titre qui faisait leur gloire. Ils avaient refusé de prendre part au douloureux enfantement de l’Église de France ; quoi d’étonnant que leurs entrailles ne ressentissent rien pour elle ? Dans leur audacieuse confiance, ils osèrent proposer à l’illustre confesseur de la liberté de l’Église, dont les mains portaient encore l’empreinte des fers qui les avaient meurtries, ils osèrent lui proposer de se déshonorer en présence de l’Église catholique, en désavouant et déclarant nul ce que sa pleine puissance avait opéré pour le salut des peuples, en déchirant l’acte à jamais béni par lequel il ranima les dernières étincelles du Catholicisme dans notre France. Ainsi ce n’était point assez que le suprême Pasteur eût épuisé la coupe des persécutions dont l’abreuva l’ingratitude d’un despote : il fallait que lui aussi, de retour d’un cruel et douloureux exil, se sentit blessé dans son noble cœur par d’indignes propositions. « Hélas ! » écrivait le saint archevêque de Bordeaux au négociateur de ces odieuses prétentions, que n’envoyait-on plutôt un acquiescement filial à ce qui serait décidé par celui à qui seul appartiennent, et de droit divin, ces « hautes décisions ? » Mais non ; tant qu’il était permis de croire que la légitimité d’un évêque est au dessus de la puissance papale, il se trouvait des hommes qui persistaient à soutenir que l’usurpation existait encore.

    Cette étonnante confiance dans les évènements de ce monde fui un peu ébranlée par l’orage des Cent jours, qui vint tout à coup remettre en question la Restauration elle-même. Lorsque après la tempête on put se réunir encore une fois à l’ombre du trône, les exigences furent moins sévères. Rome tenait bon pour ne pas accepter le déshonneur ; en France on sentait qu’il fallait en finir. M. de Pressigny fut rappelé. Les étranges demandes qu’on avait faites jusqu’alors se réduisirent à la simple sollicitation du Concordat de Léon X et de François 1er. De ce moment les prélats s’empressèrent d’accéder aux vœux du Roi, en envoyant au Pape leurs tardives démissions. Rome dans son éternelle mansuétude leur pardonne. Elle croit entrevoir enfin des jours heureux pour cette Église si chère ; elle s’apprête avec joie à de grands sacrifices.

    Cependant de tristes présages font déjà pressentir de nouveaux obstacles. Un mot si souvent employé par l’oppresseur du Souverain Pontife dans ses moments d’humeur contre sa victime, ce mot est dans toutes les bouches. Discours du Roi, adresses des Chambres, rapports des ministres, tout est plein des libertés de l’Église Gallicane. On veut rassurer la nation sur les dangers de ce traité qui va se conclure avec Roche, comme si naguère les peuples n’en eussent pas accepté d’autres qu’ils n’avaient pas été appelés à consentir.

    Le Concordat de 1817 est enfin signé. Rome a épuisé toute sa condescendance ; il n’est aucune demande juste à laquelle elle ne se soit empressée de satisfaire. Louis XVIII a donné sa parole, il a signé à côté du Pontife. La cause est finie ; la paix est enfin assurée à l’Église de France.

    Telles étaient nos légitimes espérances. Pourquoi le Dieu qui a promis son assistance à l’Église romaine dans toutes les difficultés, ne lui a-t-il pas donné aussi de lire dans l’avenir ? Elle y aurait vu ce traité absolu, définitif, conclu dans une sécurité parfaite, livré à la discussion d’une assemblée laïque au jugement de laquelle elle n’avait jamais songé qu’il pût être soumis. Elle aurait entendu des hommes profanes ou hostiles discourir, non plus sur les conséquences financières du Concordat, mais sur sa teneur, sur le détail de ses articles, et le repousser au mépris du droit des gens ; elle eût vu enfin ce fruit pénible de tant de négociations aller s’ensevelir honteusement dans l’obscurité d’un portefeuille.

    L’histoire redira la conduite que le gouvernement français tint à cette époque, et l’on peut douter qu’elle l’honore un jour aux yeux de la postérité. Après avoir définitivement conclu une convention avec une puissance amie, après que cette convention a été solennellement signée en vertu de la prérogative accordée au roi par la Constitution, quelle excuse pouvaient alléguer ceux qui eurent le courage de la tramer à l’examen d’une assemblée qui devait y rester totalement étrangère ? En vain dira-t-on que le Concordat décrétant une augmentation de sièges épiscopaux, il était nécessaire d’appeler les Chambres à juger de l’opportunité de cette nouvelle dépense. Sans doute ; mais était-ce une raison pour remettre en question un traité dans lequel toutes les formes avaient été observées, et qui ne pouvait être soumis à la discussion qu’au mépris des droits sacrés d’un tiers ? Le Concordat de 1817 n’était-il pas par lui-même un acte de la puissance spirituelle, qui pour sortir son effet n’avait besoin en aucune manière du concours matériel du gouvernement ? Le roi, « pouvoir exécutif suprême de l’État, disait excellemment M. de Bonald, propose le territoire et présente l’évêque. Le Pape, chef de l’Église, agrée le territoire, l’érige en diocèse et donne à l’évêque l’institution canonique. Les Chambres, pouvoir pécuniaire, dotent l’évêque et l’évêché. » Ce dernier pouvoir par sa nature n’a donc rien à voir dans les arrangements concertés entre les deux autres ; l’influence qu’il exerce ne saurait donc s’étendre à juger des conventions qui n’en existeront pas moins sans lui.

    Voilà pourtant ce qui arriva. Le Concordat fut jugé au tribunal des Chambres ; il y fut condamné. Et c’est ici qu’il est juste de signaler encore l’étrange projet de loi dont le ministère l’avait accompagné. On avait dépassé même les articles organiques. Voici la teneur du premier article de ce projet de loi : « Conformément au Concordat passé entre François 1er et Léon X, le Roi seul nomme, en vertu d’un droit inhérent à sa couronne, aux archevêchés et évêchés, dans toute l’étendue du royaume. » Ainsi cette prérogative n’était plus une simple concession de l’Église, mais un droit de la souveraineté ; d’où il fallait conclure que dans le cas même où le roi eût cessé de professer la Religion catholique, il eût conservé le pouvoir de nommer aux sièges épiscopaux, à moins qu’on n’admette que dans cette hypothèse il eût perdu les droits inhérents à sa couronne, conclusion qui était certes bien loin de la pensée des rédacteurs du projet de loi.

    On lisait encore, art. 5 et 6 : « Les bulles, brefs, décrets et autres actes de la Cour de Rome, ou produits sous son autorité, excepté les indults de la Pénitencerie en ce qui concerne le for intérieur seulement, ne pourront être reçus, imprimés, publiés et mis à exécution dans le Royaume qu’avec l’autorité du Roi ».

    « Art. 3. Ceux de ces aces concernant l’Église universelle ou l’intérêt général de l’État, ou de l’Église de France, leurs lois, leur administration ou leur doctrine, et qui nécessiteraient ou desquels on pourrait induire quelques modifications dans la législation actuellement existante, ne pourront être reçus, imprimés, publiés et mis à exécution en France qu’après avoir été dûment vérifiés par les deux Chambres sur la présentation du Roi. »

    Ainsi le Roi et les Chambres auraient jugé de notre foi, des règles de notre discipline, des intérêts mêmes de l’Église universelle. Des hommes appartenant à des communions hétérodoxes, ou même totalement dépourvus de religion, eussent été appelés à voter sur l’acceptation des titres de notre croyance, et par un sacrilège amalgame, inconnu hors des pays où le roi est à la fois souverain de l’État et chef de l’Église, nos sessions parlementaires, transformées en concile permanent, nous eussent donné tour à tour une loi sur le recrutement et un code ecclésiastique, un règlement sur l’impôt des sels et une décision de foi ; à ces conditions il nous était permis de jouir du Concordat. Mais écoutons plutôt M. Lainé dans son rapport à la Chambre des Députés. « De sages précautions, dit-il, vous garantissent le maintien « de ces libertés précieuses que saint Louis, Henri IV et Louis XIV ont tour à tour protégées, que nos plus grands « et nos plus saints docteurs ont défendues. Vous vous empresserez de les placer sous la garantie constitutionnelle, et de régler par une loi nécessaire les rapports de l’Église et de l’État. C’est à vous que le Roi confie la défense des droits sacrés de la couronne et de la nation, persuadé que vous affermirez par la sagesse de vos délibérations cette heureuse concorde qu’on doit voir régner entre le sacerdoce et l’empire. »

    Et c’était avec un pareil gouvernement que Rome avait eu le malheur de contracter avec tant de bonne foi ; c’était contre un Pontife plein de douceur et de patience, l’angélique Pie VII, qu’on faisait un appel aux Chambres pour la défense mettre un terme à l’épuisement de l’Église de France, dont l’existence même se trouvait compromise par suite de tant d’incertitudes, elle consentit à ratifier des propositions qui lui semblèrent provisoirement acceptables, elle put entendre Louis XVIII répéter, comme pour conclusion de cette douloureuse affaire, sa phrase de prédilection : Nous conservons intactes les libertés de notre Église. Étrange trophée d’une plus étrange victoire

    Tous ces faits montrent clairement que le régime des concordats a cessé d’être en harmonie avec la situation morale et politique de la France. NOUS en avons assigné les causes, du moins telles que notre faible intelligence a cru les apercevoir. Nous prouverons bientôt que les prestiges qui, chez nous, semblaient expliquer leur existence, ont totalement disparu, et qu’aujourd’hui plus que jamais ces traités deviennent un hors-d’œuvre incohérent et dangereux.

    Il est des États catholiques, l’Espagne par exemple, dans lesquels la société est pour ainsi dire tout d’une pièce. La Religion catholique y est encore religion de l’État parce que dans le fait la nation la regarde comme le premier de ses biens. Ceux qui ne croient pas font encore, dans cette heureuse contrée, une classe d’exception. Les Concordats à l’observation desquels veille la foi d’un peuple entier, ne sauraient devenir une arme périlleuse entre les mains du souverain. Aussi dans tous les temps, quel corps plus vénérable, plus véritablement ecclésiastique que l’épiscopat espagnol ? L’ignorante malignité qui tant de fois s’est exercée à décrier un pays qu’elle ne comprend pas, a été contrainte de s’incliner, dans un respectueux silence, en présence de la majesté de ces pontifes, presque tous blanchis à l’ombre du cloître, et dignes par leurs vertus et leurs lumières d’être tirés de leur sainte obscurité, pour être le flambeau des peuples.

    Il est d’autres contrées moins heureuses, et cependant moins éloignées que nous des anciennes mœurs de la Société chrétienne. Chez ces peuples les concordats vieillissent, et le moment approche où après avoir offert plus d’inconvénients que d’avantages, ils arriveront à ce dernier période qui ne présente plus que des dangers. Dans la classe de ces derniers, il faut surtout ranger le Concordat de Bavière. Conclu péniblement à la suite des évènements de 1814, il a déjà plus d’une fois excité les inquiétudes du Saint-Siège. Il y a dans tous ces princes d’Allemagne, même dans ceux qui font profession du catholicisme, quelque chose qui répugne à la liberté de l’Église. L’esprit de Joseph II vit encore dans la politique soupçonneuse de tous ces rois. L’Autriche elle même est loin encore d’avoir abjuré les systèmes qui firent de ce prince le fléau de l’Église dans toute l’Allemagne.

    L’Europe a vu dans ces dernières années un spectacle bien extraordinaire, surtout lorsqu’on se rappelle cette inimitié de trois siècles qu’on eût crue éternelle entre les souverains du Nord et cette Ville maîtresse qui n’a cessé de dominer le monde par ses armes que pour l’embrasser tout entier dans les étreintes de sa charité maternelle. Des concordats ont été signés entre Rome et les princes protestants. Nous n’en ferons pas l’histoire ; elle dure encore et a coûté déjà bien des larmes à l’Église. Le Concordat prussien, le seul qui s’annonçât comme le résultat des intentions les plus bienveillantes pour les catholiques, n’a point empêché le gouvernement de s’emparer presque aussitôt de l’enseignement ecclésiastique, par la nomination des professeurs, et de porter des lois tyranniques qui contraignent tous les aspirants à la cléricature de venir puiser la doctrine catholique dans des écoles organisées par les protestants. Moins rassurante dans ses préliminaires, la convention conclue avec les princes de Wurtemberg, de Bade, de Hesse, de Nassau, d’Oldenbourg, de Meklimbourg, de Waldek, etc., a produit les résultats qu’on avait malheureusement trop lieu d’en attendre.

    Dans toute l’étendue des Provinces Rhénanes, l’Église catholique, dirigée dans le dogme et la discipline par l’active sollicitude de vingt petits tyrans hérétiques, va devenir nécessairement protestante, si l’ordonnance de Francfort, grande charte gallicane dont les articles sont tirés du droit français parlementaire, continue d’être maintenue. Les peuples livrés à d’infidèles pasteurs accusent le Concordat des maux qui les accablent, et malgré les paternelles menaces par lesquelles, peu de jours avant sa mort, Pie VIII essaya de réveiller le zèle de ces malheureux prélats, jusqu’ici on n’a pas vu qu’ils aient osé comprendre davantage la liberté de l’Église.

    Il faudrait un volume entier pour retracer les vexations auxquelles la Belgique a été soumise depuis quinze années, dans ce qu’elle a de plus cher. Après plus de dix ans de tyrannie religieuse, le roi des Pays-Bas convint en 1827 avec Léon XII des bases sur lesquelles on appuierait un arrangement. Le Concordat fut signé, on ,osa croire que des promesses solennelles seraient observées, que le droit des gens ne serait pas foulé aux pieds sans pudeur. L’Église belge avait espéré en vain. Quelques mois étaient à peine écoulés, que déjà Rome se plaignait amèrement de la violation des traités. Le mal allait s’étendant tous les jours, lorsqu’un orage a éclaté subitement. Le trône de Nassau s’est écroulé, et une nation florissante a été lancée, pour longtemps peut être, dans le tourbillon des révolutions.

    Rien d’étonnant dans tout cela. Rome ne pouvait se refuser aux demandes que lui faisaient les princes protestants pour le bien de leurs sujets catholiques. Elle entrevoyait de grands avantages dans ces traités qui établissaient d’une manière solennelle les droits de ses enfants ; elle devait triompher des plus légitimes répugnances, et forte de la droiture de ses intentions, descendre jusqu’à traiter avec d’anciens ennemis. Mais de leur côté, les souverains ne s’étaient point engagés à dépouiller leurs préjugés, à abjurer cette politique inquiète qui leur montre dans leurs sujets catholiques les membres d’une immense confédération, dont l’éternelle hiérarchie embrasse tous les temps et tous les lieux, et dans laquelle eux-mêmes ne sont rien. Leur jalouse tyrannie a envié aux peuples cette inaliénable liberté ; ils ont voulu les enchaîner, ces citoyens de l’univers, au sol rétréci qui les a vus naître, et substituer un catholicisme belge ou prussien à ce catholicisme qui n’appartient à aucun pays, parce qu’il est du ciel et prêté seulement à tous les peuples de la terre. Alors un combat s’est livré et dure encore. Dans les pays où l’Église est épuisée de servitude depuis trois siècles, elle a subi la loi du plus fort, en attendant la chute des liens qui l’accablent ; dans d’autres, elle a senti sa vigueur se réveiller et elle a brisé ses fers. Déplorables nécessités qui accuseront longtemps la mauvaise foi des princes protestants, en même temps qu’elles compromettent l’existence même de l’Église dans de vastes et nombreuses contrées.

     

    CHAPITRE XVI.

    LES CONCORDATS ONT NÉANMOINS PRODUIT D’HEUREUX RÉSULTATS.

    Dieu qui fait tout servir au bien de son Église, a su tirer d’heureux résultats de mesures inévitables. Le Concordat de Léon X a arrêté le schisme dans lequel la Pragmatique allait précipiter la France. Il a garanti notre patrie contre l’envahissement du protestantisme, en relevant la puissance du Pape, qui, de son autorité propre, anéantissait les élections et retirait à lui la confirmation de tous les évêques. Le Concordat de 1801, en asseyant les fondements de l’Église de France sur l’autorité même du Pape, a imprimé à tous les catholiques une tendance nouvelle, et réchauffé plus que jamais l’attachement filial au Saint-Siège. Enfin les Concordats avec les princes protestants ont placé Rome dans une position nouvelle, et attiré sur le Saint-Siège une considération inespérée qui portera ses fruits en son temps.

    CE serait se tromper étrangement sur nos intentions, que d’attribuer ce que nous avons dit jusqu’ici un éloignement systématique pour les concordats. Soumis avant tout aux volontés de l’Église et du Siège apostolique, si nous avons cru devoir faire ressortir une très faible partie de ce que l’histoire des concordats renferme d’affligeant, si nous nous sommes permis de joindre quelques conjectures à l’exposé simple et fidèle des faits, nous n’avons point prétendu accuser la sagesse de cette Mère des Églises, que nous nous faisons gloire de vénérer en toutes choses. C’est donc avec bonheur que nous consacrons un chapitre entier à montrer que si, dans ces derniers temps, Rome s’est trouvée dans la nécessité de conclure ces traités dont l’issue a été si fâcheuse, le Dieu qui dispose tous les évènements à l’accomplissement de ses desseins, a fait servir puissamment à relever la dignité et la force de son Église, ce qui même paraissait à des yeux mortels ne renfermer tout au plus que des liens de servitude et des titres d’avilissement.

    Dans le cours de leur durée, les concordats ont eu de nombreux ennemis. Aucun n’a paru, qui n’ait été attaqué violemment. Mais le principe qui engageait certains hommes à les combattre était diamétralement opposé à celui d’après lequel nous nous sommes permis de les juger avec la sévérité de l’histoire. De là vient que les motifs qui les rendent odieux aux rivaux de la puissance ecclésiastique, ou à ces sectaires qui n’y cherchent que des prétextes à leur système perpétuel d’opposition, sont précisément ceux qui nous les rendent chers et vénérables. Pleins de respect pour ces actes solennels, nous n’en redoutons que l’abus, et tant qu’ils se concilient avec la liberté de l’Église, nous les regardons comme très utiles au développement des plans du Sauveur. En un mot, à nos yeux il n’en est aucun qui n’ait produit des résultats heureux, et tels que naturellement on n’eût pas été en droit de les attendre d’une autre voie.

    L’un des plus grands dangers auxquels la foi catholique ait été exposée en France date précisément de l’époque du Concordat de 1516, et ce traité apparaît au milieu des nuages menaçants de cette époque comme un gage de paix et de sérénité. La plus grande partie du clergé séculier avait fini par se ranger autour de la Pragmatique Sanction. Les Universités paraissaient déterminées à ne s’en séparer jamais ; les Cours de justice et les Parlements s’y étaient attachés avec cette ardeur que le corps de la magistrature mit toujours à soutenir les aces opposés aux droits de la plus grande autorité ecclésiastique. D’un autre côté, le cinquième concile de Latran était réuni pour prononcer, de concert avec le Souverain Pontife, la condamnation d’un règlement gravement contraire à la discipline du temps et aux droits du Saint-Siège. C’en .était fait de l’Église de France, si François 1er eût persisté à soutenir la Pragmatique, s’il eût refusé d’adopter le concordat que Léon X lui présentait. Déjà des bruits sinistres grondaient sourdement comme pour annoncer la tempête. Encore quelques jours, et le moine réformateur allait allumer un vaste incendie dans l’Europe entière, et cet incendie allait prolonger ses ravages jusque bien avant dans le sein de notre patrie ; les doctrines qui avaient préparé cet effroyable malheur étaient parvenues à leur maturité. Que serait-il advenu de notre Église ? Le triste exemple de tant d’autres qui pourtant n’avaient point été minées par un principe de schisme, nous répond du sort qu’elle eût éprouvé. Déchirée par de longues divisions, enivrée de nouveautés profanes, dominée par un prince absolu, privée tout à coup de cette vie dont Rome est la source, l’Église gallicane se fût présentée sans défense aux coups du protestantisme ; elle eût été envahie en un instant, comme une cité dépourvue de remparts, et bientôt, au milieu de l’Europe bouleversée, on eût en vain cherché cette antique Église des Irénée, des Hilaire et des Bernard.

    Mais Dieu veillait à la conservation de la foi dans notre patrie. II avait donné le zèle de son Église au roi qui la gouvernait alors, et dans sa sagesse profonde, il daigna disposer les évènements du monde de manière à ne laisser pas même à ce roi la liberté d’échapper au Concordat. L’entrevue de Léon X et de François Ier à Bologne décida de l’existence de l’Église de France, et lorsque peu de jours après, le Pape lança dans le Concile l’anathème définitif contre la Pragmatique et ses fauteurs, son cœur paternel ne fut pas du moins attristé de la pensée qu’il consommait en ce moment la réprobation d’une grande Église.

    Loin de là, les passions se calmèrent peu à peu. La Pragmatique cessa d’être sacrée aux yeux du Clergé ; on osa la juger comme l’Église l’avait jugée ; les maux que le grand schisme avait produits commencèrent à se cicatriser ; enfin, grâce au Concordat, la lutte terrible qui allait s’engager entre deux religions rivales au sein de la France, se termina par le triomphe de l’Église catholique, renouvelée chaque jour par un perpétuel contact avec le Siège apostolique.

    Et ce fut là encore un des grands bienfaits du Concordat de 1516. Du moment où les traditions que les Apôtres et leurs disciples avaient déposées dans les diverses Églises ont commencé à s’altérer par le laps du temps, la Chrétienté tout entière s’est trouvée contrainte de graviter de plus en plus vers l’Église Romaine, unique siège apostolique qui fût resté debout, parce qu’il avait seul reçu des promesses d’infaillibilité et d’éternelle durée. De là vient qu’à mesure que l’Église s’est éloignée des temps de la prédication apostolique, elle a senti la nécessité de refluer vers ce centre qui, semblable au cœur dans le corps humain, recèle la vie et la raison première de son existence. Mais ce besoin devenait de plus en plus urgent, à mesure que l’Église attaquée dans le principe même d’autorité, respecté jusqu’alors par l’inconséquence des anciens hérétiques, se voyait obligée de recourir sans cesse au seul tribunal permanent et perpétuel qui eût été érigé au milieu du monde chrétien par la main même du divin fondateur.

    Convaincu de l’impossibilité d’entamer jamais l’Église qui se présentait à ses attaques scellée d’une manière invincible à la chaire de toute vérité, l’ennemi de l’œuvre de Dieu agissait de tous ses moyens pour isoler les catholiques de la chaire de saint Pierre. L’ambition, l’orgueil, les sophismes, la fausse érudition, tout, jusqu’aux scandales de quelques mauvais Papes, fut employé par lui et ses adeptes pour refroidir l’amour des chrétiens envers leur Mère commune, pour rendre moins intimes ces communications journalières qui reculaient l’accomplissement de ses desseins. II importait donc beaucoup que la puissance pontificale apparût aux Églises dans tout son éclat, et qu’elle fût reconnue de tous les catholiques comme l’unique source des grâces célestes, comme l’arbitre souveraine de l’ordre spirituel.

    Par le Concordat de 1516, acte approuvé de toute l’Église dans un concile solennel et révéré jusqu’à ces derniers temps comme l’œuvre même de l’Épouse de Jésus-Christ, Léon X enleva les élections à toute une grande Église et releva d’une manière imposante la puissance apostolique, en abolissant un régime aussi ancien que le Christianisme et qui avait été plutôt suspendu qu’abrogé par les réserves. Il établit en même temps la nécessité de recourir au Saint-Siège pour l’institution canonique dans tous les bénéfices consistoriaux, afin qu’il n’y eût au monde aucun chrétien qui ne reconnût dans l’autorité du Pontife Romain l’unique source de la juridiction ecclésiastique, afin que tous les pasteurs de toutes les Églises fussent les rameaux immédiatement adhérents au tronc nourricier et inébranlable qui les a tous enfantés.

    Tel est le plan de la Providence, à mesure que nous avançons dans les siècles et que nous nous précipitons vers l’époque où le monde expirant appellera à son secours celui qui seul peut rendre la vie à quiconque l’a laissée s’éteindre tout renouveler, tout régénérer par la puissance pontificale. Pour cela il est nécessaire qu’elle arrive graduellement à sa plénitude d’exercice, à son dernier et immense développement. Dieu, dont la justice a besoin d’éprouver la fidélité de sa créature, permit que l’Église de France, cette Église de sa prédilection et marquée du sceau de l’apostolat de toutes les nations, laissât s’affaiblir dans son sein la vénération, la soumission absolue qu’elle devait, à tant de titres, à celle qui est spécialement sa mère et sa maîtresse. Longtemps les monts qui nous séparent de la métropole du Catholicisme furent une barrière entre elle et nous. Longtemps un affligeant désaccord entre le souverain Pasteur et ses brebis scandalisa les ennemis de l’Église, et servit de prétexte à de criminelles révoltes. Fidèles cependant à ne pas rompre le lien de l’unité, nous vivions tranquilles, parce que nous ne nous souvenions plus que notre unité devait être parfaite comme celle du Verbe lui-même avec son Père : Sint unum sicut Enos 246 . Nous avions oublié que si la liberté est le premier bien du chrétien affranchi par Jésus-Christ, cette liberté ne saurait se trouver qu’avec l’Esprit Saint : Ubi Spiritus Domini, ibi libertas 247 , et l’Esprit Saint nous avait appris à nous soumettre toujours à la plus haute puissance : Omnis anima potestatibus sublimioribus subdita sit 248 .

    Pour que la puissance du Siège apostolique se développât pleinement au milieu de nous, et triomphât des préjugés qui la rapetissaient dans nos vaines théories, il était nécessaire que ces doctrines, dont nous étions si fiers, portassent enfin leurs fruits, et que nous, après avoir frémi à la vue de l’abîme qu’elles avaient ouvert sous nos pas, nous le vissions fermer pour jamais par cette auguste puissance dont notre peu de foi s’était permis de douter. Ici nous nous tairons pour laisser parler une voix plus éloquente que la nôtre, et dont les accents pleins de franchise respirent une conviction d’autant plus sincère qu’elle a le mérite d’un sacrifice.

    « C’est au nom de nos libertés, disait M. l’évêque d’Hermopolis en présence de la Chambre des Députés en 1826, c’est au nom de nos libertés que fut proclamée cette constitution déplorable qui attira sur ceux qui la repoussèrent la plus cruelle persécution dont il soit parlé dans l’histoire de l’Église. Je demande si une pareille conception, si féconde en tant de violences et de calamités, d’après laquelle on condamnait tous les jours les évêques et les prêtres à la mort, et que pourtant on avait couverte du nom et du manteau de nos libertés religieuses, était bien propre à faire chérir et respecter ces libertés, et si ce n’était pas plutôt le moyen de les faire prendre en horreur.

    « Cependant Pie VI est enlevé de Rome, on le traîne captif au sein de la France, et, malgré le régime de la terreur, il y reçoit les plus touchants hommages de respect et d’amour. II expire à Valence en bénissant de sa main paternelle le sol même où il avait été relégué. Croyez-vous que les souffrances et les vertus d’un pontife si vénérable ne durent pas faire sur les esprits une impression profonde ? Croyez-vous qu’en s’attachant ainsi à sa personne sacrée, on ne dut pas se détacher des maximes qui avaient amené de si affreux excès ? »

    Or l’Église de France était arrivée au moment de sa ruine complète. Humiliée par un schisme honteux qui menaçait de dévorer encore ses tristes restes, privée de ses premiers pasteurs, tous errants sur des terres lointaines, épuisée par le sang qu’elle avait perdu, elle ne devait qu’au mépris de ses ennemis les instants de calme dont elle jouissait encore quelquefois. Elle allait mourir, cette antique Église ; ensevelie pour jamais dans ses triomphes, elle quittait la terre sans espoir d’y renaître un jour. Les blasphèmes de l’impiété victorieuse, la féroce jubilation des faux pasteurs, les soupirs des catholiques abandonnés, voilà tout ce que l’on entendait sur les ruines de l’Église gallicane, lorsque tout à coup une voix puissante retentit. Elle sortait du Vatican, où depuis quelques jours un nouveau Pontife régnait sur l’Église. A cette parole, l’édifice monstrueux du schisme croule pour jamais, l’impiété s’étonne de retrouver tant de vie là où elle croyait avoir pour jamais établi la mort, les restes d’Israël sont consolés, parce que le Seigneur a brisé leur longue captivité. Le Vicaire de Dieu rassemble les pierres dispersées du sanctuaire, il fait entendre des accents dans lesquels respire une ineffable charité à côté d’une puissance sans bornes, et les peuples étonnés se demandent comment s’est élevé en un instant ce merveilleux édifice, là même où tout à l’heure l’œil attristé n’apercevait que d’éternelles ruines.

    II y eut des voix lointaines qui réclamèrent contre un si beau prodige : elles parlaient de droits, de maximes, de libertés, mais elles furent couvertes par les cris d’allégresse qui s’élevaient de toutes parts, et après ce passage à travers une mer si orageuse, les fidèles parvenus au rivage chérissaient trop la main qui leur avait ouvert les flots, pour douter un instant que Dieu ne l’eût conduite. Que leur importait qu’il se trouvât des hommes pour qui leur salut miraculeux fût un scandale ? Seulement ils tremblèrent en présence des justices du Seigneur, lorsqu’ils virent submergés, sous ces mêmes flots qui les avaient sauvés, ceux qui auraient dû marcher les premiers à la conquête de cette nouvelle terre que le Dieu d’Israël ouvrait devant eux contre toute espérance.

    Mais laissons parler encore l’éloquent prélat : « Au moment où il fut question de tirer l’Église de France de ses ruines, et de rétablir au milieu de nous un épiscopat légitime, celui qui présidait aux destinées de la France s’adressa au Souverain Pontife. Alors parut le Concordat de 1801, effet d’une dictature spirituelle dont le Pape crut devoir s’investir à cause de la nécessité des temps. A mon avis, c’était le seul moyen de remédier à des maux qui paraissaient irrémédiables ; mais il n’en est pas moins vrai que ce fut une violation complète de toutes nos maximes et de tous nos usages. »

    De ce jour, tout fut nouveau dans notre Église. Une immense reconnaissance pour cette autorité auguste qui nous avait arrachés à la destruction, effaça, déchira pour jamais ces titres odieux d’indépendance, devenus plus injurieux que jamais à cette mère tendre qui avait daigné nous soutenir dans ses bras, en attendant qu’elle eût construit de ses propres mains un asile pour nous y déposer. Une génération sacerdotale s’éleva, dont les souvenirs ne dataient que de cette heureuse époque. Pouvait-elle ne pas chérir avec tout l’abandon de l’amour un nom qu’elle avait entendu bénir sur son berceau ? Qu’étaient pour elle les maximes de ses pères, lorsqu’elle y voyait un obstacle à l’union parfaite qu’elle éprouvait le besoin irrésistible d’entretenir avec cette Église à qui elle devait tout ? Appelés jadis à l’admirable lumière de la Foi par la sollicitude du Siège Apostolique, récemment encore par lui enfantés dans la douleur, n’avions-nous pas de nouvelles obligations à satisfaire, et la vénération de nos pères pouvait-elle acquitter pour nous envers Rome la dette que nous impose cette double maternité ?

    « Il ne faut donc pas s’étonner, comme le dit encore M. de Frayssinous, que ce mémorable exemple du sacrifice qu’on a été obligé de faire de toutes nos maximes et de tous nos usages pour relever la Foi catholique parmi nous, ait diminué le prix qu’on y avait attaché jusqu’alors. » Cette révolution s’est fait sentir jusque dans les rangs de cette ancienne et vénérable Église dont il nous faut recueillir, hélas ! de jour en jour, l’héritage si accablant pour notre faiblesse. Lorsque le Concordat de 1817 fut repoussé par les Chambres, et que l’épiscopat français tout entier se sentit comme suspendu entre sa fidélité aux constitutions du Saint-Siège et son respect pour la volonté royale, a-t-on oublié le cri de détresse que ce corps auguste fit entendre vers celui qui présidait à ses destinées ? Les plus beaux jours de l’Église nous ont-ils laissé un acte qui exprime d’une plus noble manière la confiance que doivent avoir dans la sagesse du souverain Pasteur ceux qu’il a appelés à partager sa sollicitude ?

    « Très Saint Père, écrivaient en 1819 les cardinaux, archevêques et évêques de l’Église de France, il n’appartient ni à aucun de nous en particulier, ni même à nous tous ensemble, malgré l’union intime qui règne entre nous, de remplir une tâche aussi difficile, de soutenir un fardeau aussi pesant : il ne dépend point de nous seuls de sortir avec l’honneur qui convient à des évêques d’une position aussi critique et aussi embarrassante. Une ressource nous reste : nous l’embrassons, nous la saisissons avec empressement, comme l’ancre immobile du salut : c’est, à l’exemple de nos prédécesseurs, de nous attacher avec plus de force, s’il est possible, à la Chaire apostolique :

    « c’est de marcher constamment sous l’influence et la direction de notre chef ; c’est de demander avec confiance, de recevoir avec joie, d’exécuter avec unanimité ce que le Vicaire de Jésus-Christ sur la terre et le Prince des évêques croira devoir décider dans l’intérêt de la Religion ».

    « Ainsi donc, Très Saint Père, pleins de la douleur qui nous presse, et de l’inquiétude qui nous agite, nous crions vers vous, nous recourons à Votre Sainteté afin qu’elle nous dise clairement et librement ce que nous devons faire dans ces circonstances. Il vous a été dit dans la personne de saint Pierre : Avancez en pleine mer 249 , c’est-à-dire, selon l’explication de saint Ambroise : Enfoncez-vous dans les questions les plus profondes. Nous vous prions de nous aider de vos conseils, de nous éclairer de vos lumières, de nous affermir par votre autorité ; nous vous en prions, non seulement comme le chef de l’Église, en qui nous faisons profession de reconnaître et de respecter la primauté d’honneur et de juridiction que Jésus-Christ vous a confiée, mais encore (que la vénération que nous avons pour vos vertus nous permette de vous le dire) comme l’arbitre, le conciliateur, le médiateur que, rassemblés en en une seule famille, nous choisissons, à qui nous nous confions avec la plus grande sécurité, et dont l’avis, la décision, le jugement feront notre force, notre sûreté et notre consolation. »

    Ce touchant et religieux langage devait être un scandale pour les vieux restes du gallicanisme. Il fut signalé comme le comble de l’avilissement dans plusieurs pamphlets jansénistes qui parurent alors. Mais personne n’en fut plus déconcerté qu’un prélat qui, peu d’années auparavant, figurait dans une certaine commission ecclésiastique dont les doctrines et le style étaient en effet fort différents. « Il est permis, disait M. de Pradt, de ne pas reconnaître Bossuet à ce langage. Il n’y a plus ni bornes, ni mesure dans les témoignages de déférence envers le Saint-Siège. Le style est comme passionné d’asservissement. On ne s’incline jamais assez bas, et des mains françaises offrent ce que des mains « et des cœurs ultramontains repousseraient 250 . »

    Cependant, que M. l’ancien archevêque de Malines en prenne son parti : c’en est fait du gallicanisme parmi nous ; chaque jour avance de plus en plus sa ruine complète. Désormais la foi du chef de l’Église est notre foi, sa doctrine est notre doctrine, et loin d’être humiliés de porter ainsi ce joug glorieux, nous tenons à honneur notre obéissance. Elle se développera désormais sans obstacles, cette pleine puissance qui a reçu la mission d’arracher l’Europe à sa destruction, et lorsque le jour sera venu où la profonde misère des peuples l’appellera à son secours, la France, principal théâtre des œuvres de la divine Providence, sera préparée de longue main à recevoir cette puissante anion. Quand toutes les nations seront consommées dans l’unité, on bénira la mémoire du Pontife qui signa le Concordat de 1801 , et il se trouvera des hommes, qui après avoir médité l’histoire à la lueur du flambeau de la Foi, reconnaîtront dans cet acte fondamental d’une nouvelle Église le secret de la mission imposante de l’homme qui, après avoir rempli le monde du bruit de sa gloire, alla expier sur un rocher désert au milieu de l’Océan, le crime d’avoir voulu asservir celle dont il avait reçu l’ordre de briser les fers.

    Quelque déplorable qu’ait été l’issue des concordats avec les souverains protestants, si nous voulons examiner à fond tous leurs résultats, nous trouverons aussi que le bien qu’ils ont produit balance au moins les maux qu’ils peuvent avoir causés. Il faut d’abord que le lecteur prenne garde de ne pas concevoir une fausse idée de ces traités, et qu’il se persuade bien que jamais Rome n’a mis la nomination des évêques au pouvoir des princes protestants. Les concordats signés avec eux concernent la police extérieure de l’Église, et nullement son régime intérieur. Cela posé, nous ne craignons pas de soutenir que ces conventions, quoiqu’elles aient été indignement violées, ont procuré à l’Église de grands avantages.

    A l’époque du congrès de Vienne, tout le monde sait que les souverains coalisés, loin de songer à rétablir l’ancien Corps Germanique, partagèrent les nombreux pays de l’Allemagne suivant un nouveau système. On n’eut égard ni aux anciennes divisions, ni aux lignes de démarcation que les différences de mœurs et de religion avaient établies entre ces peuples nombreux. Presque tous les États catholiques furent donnés à des princes protestants, et l’Église se trouva dans une disposition mille fois plus fâcheuse que celle où l’avait placée le traité de Westphalie. Dans les dernières années on avait beaucoup parlé d’un concordat ; au congrès ce mot avait été prononcé ; le roi de Bavière, prince catholique, songeait sérieusement à mettre cette idée à exécution ; entraînés par le mouvement universel, les princes protestants l’accueillirent aussi. On fit des propositions au Saint-Siège, et Rome crut devoir les prendre en considération.

    Certes, quand on se rappelle l’éloignement que l’Allemagne hérétique avait constamment montré pour l’Église Romaine depuis la Réforme ; quand on se souvient qu’il n’existait plus depuis trois siècles aucune espèce de rapports entre le Pape et les souverains luthériens de la Germanie, et qu’on voit ces rois prendre tout à coup le chemin de Rome, pour y venir traiter à l’amiable avec le Souverain Pontife des intérêts de leurs sujets catholiques, on conçoit que le Saint Siège se soit laissé aller à de grandes espérances à la vue d’une si étonnante révolution. Les schismes, les défections se consomment dans un instant ; il faut des siècles pour ramener l’unité. Or, quoi de plus propre à dissipe les longues préventions de tant de peuples, préventions entretenues à la faveur de l’isolement dans lequel ces malheureuses contrées vivaient à l’égard du centre de la Foi catholique, quoi de plus propre, disons-nous, à préparer un rapprochement que ces communications intimes dans lesquelles on finit par se connaître, s’apprécier, et qui font tomber les nuages que tant de préjugés avaient amoncelés ?

    Rome, pour reprendre son beau ministère au milieu même des peuples dissidents, n’a besoin que d’être connue. Tôt ou tard le sérieux qu’elle met dans les affaires de la Religion, l’inviolable fidélité avec laquelle elle veille à ses intérêts sacrés mise au grand jour à l’aide des concordats, lui rendront sa place dans l’opinion, même chiez les protestants. On a abusé, il est vrai, de sa bonne foi ; elle a été trahie, frustrée par des promesses mensongères, mais après tout croit-on que les souverains qui l’ont jouée si indignement ne lui rendent pas intérieurement justice ? Croit-on que les peuples, spectateurs et victimes de ces grandes et royales fourberies, ne prononcent pas déjà entre Rome et leurs souverains ? Aujourd’hui qu’il n’est plus rien de secret, que la parole tend à s’affranchir dans toute l’Europe, plus les injustices sont graves, plus elles seront vengées, et l’attitude calme et noble du Saint-Siège, au milieu de tant de perfidie attentif uniquement au salut des âmes, à l’accomplissement de son ministère spirituel, réveillera, n’en doutons pas, des souvenirs chers et précieux, qui pour avoir été longtemps étouffés, ne s’en développeront qu’avec plus de force.

    Et c’est là encore un des grands, biens produits par les concordats. Remettre les peuples protestants en contaet avec le Catholicisme et sa hiérarchie, triompher de ces haines aveugles et héréditaires qui datent des prédications de Martin Luther, montrer enfin telle qu’elle est celle qu’on appelle encore la prostituée de Babylone, celle qu’on a dépeinte si longtemps comme un monstre qui ne respire que la domination et le carnage : voilà de sûrs moyens d’avancer le jour de la réunion, de ces moyens qui agissent sur les masses, et renversent de fond en comble ce mur épais élevé par les passions et l’ignorance, et après la chute duquel la victoire est assurée. Le jour où le cardinal Consalvi, avec le costume de sa dignité, fut reçu en audience publique par le prince régent d’Angleterre, la Religion catholique remporta une grande victoire dans les trois royaumes. La populace de Londres brûlera encore quelques années l’effigie du Pape, pour imiter, à sa manière les gracieuses fantaisies d’Henri VIII, mais cet usage, devenu simplement grotesque, ne saurait durer longtemps chez une nation qui entretient de perpétuels rapports avec Rome et honore solennellement ses envoyés. En vain les prédicants d’Allemagne essayeront-ils de persuader plus longtemps leurs ouailles que l’évêque de Rome et l’Antéchrist sont une seule et même chose : les peuples sauront que leurs souverains ne dédaignent point d’entretenir des relations amicales avec le Pape, qu’ils ont à sa cour des représentants, et que si, dans les rapports qu’ils ont avec lui, quelquefois il arrive que l’une des parties tende à l’autre de ces pièges scandaleux qui déshonoreraient un particulier, celle qui n’apporte que de la bonne foi et des intentions pures, c’est toujours le Pape.

    A-t-on oublié que les concordats sont la charte religieuse des catholiques dans les États protestants ? qu’ils sont une justice tardive, mais pourtant une justice rendue à ces peuples trop longtemps opprimés ? Aurait-on voulu que Rome refusât de se prêter à leur affranchissement ? Advienne que pourra durant les premières années : on n’opprime pas éternellement ; il vient des époques où l’oppression est de mauvais ton comme la servitude, et rien au monde ne hâtera davantage ces époques tant désirées qu’une reconnaissance solennelle des droits de chacun. Honte à jamais à ceux qui ont tenté de transformer en joug d’oppression le titre d’affranchissement qu’ils avaient promis et signé solennellement, mais gloire, et gloire éternelle à Rome qui sait souffrir et attendre parce qu’elle est éternelle.

    Concluons donc que si dans l’Église nulle institution n’est immortelle, toutes ont reçu mission pour élargir la voie de son pèlerinage, et que si maintenant que la face du monde à été renouvelée, les concordats semblent avoir à peu près achevé leur course, il n’en est pas moins vrai que, malgré leurs inconvénients, ils ont parcouru une carrière qui n’a point été sans honneur et sans avantage pour l’Église.

     

    CHAPITRE XVII.

    LE GOUVERNEMENT ACTUEL PEUT-IL RÉCLAMER LA NOMINATION

    DES ÉVÊQUES EN VERTU DES CONCORDATS ?

    Le Concordat de 1801 existe-t-il encore ? Celui de 1817 est-il totalement rejeté, ou n’est-il que suspendu ? En vertu de quelle convention concordataire le roi des Français peut-il nommer aux évêchés ?

    IL nous reste maintenant à examiner cette question : si la France actuelle doit encore être comptée parmi les pays qui vivent, quant à la religion, sous le régime des concordats. Tout ce que nous avons exposé jusqu’ici n’a eu d’autre but que de nous mettre en état d’appliquer une réponse exacte à cette grave et sérieuse difficulté.

    Naguère de grands évènements $e sont passés dans notre patrie. Un trône a été renversé, entraînant dans sa chute les derniers débris de cet esprit ancien qu’on avait voulu marier inutilement à des institutions trop nouvelles. La Religion catholique a cessé d’être la religion de l’État, pour n’être plus que la religion de la majorité des Français. A la place d’un droit, c’est un fait qu’on a reconnu. Un vaste système de liberté a été promulgué, et il s’est trouvé un homme qui a consenti à être appelé roi, au milieu d’un monde renouvelé.

    Peu de jours après l’installation de ce nouveau pouvoir, l’Église catholique en France a eu besoin d’évêques. Des sièges se sont trouvés vacants : rien de plus ordinaire. Il fallait les remplir canoniquement : rien de plus juste. Or voici ce qui est arrivé. Ce nouveau gouvernement dont l’existence est à la condition du respect pour les droits de tous, a nommé sans hésitation aux Sièges vacants. On a dû voir dans cette conduite ou une usurpation coupable, ou l’exercice naturel d’un droit. II n’y a pas de milieu. Ces nominations ont été l’exercice naturel d’un droit, si le nouveau gouvernement peut produire un titre réel et incontestable qui lui accorde le pouvoir de nommer aux évêchés ; s’il ne peut produire de titre, cette conduite aura été un abus de pouvoir d’autant plus grave qu’il s’attaque à ce que les hommes ont de plus sacré, et dès lors c’est un devoir pour tout Français de le signaler et de le combattre. Or, il y a lieu de douter que le gouvernement ait véritablement un titre à faire valoir pour la nomination des évêques. Ce titre ne pourrait se trouver que dans les concordats, et outre qu’il est facile de démontrer que les concordats, tels qu’ils ont été signés, ne sont plus compatibles avec l’égalité des cultes proclamée par la Charte de 1830, de plus il y a de très fortes raisons de soutenir que nous sommes aujourd’hui sans concordat.

    1 ° Le Concordat de 1801 n’existe plus. Un concordat est un véritable contrat synallagmatique. Tant que les parties contractantes observent fidèlement les conventions, le concordat subsiste. Si l’une des parties se permet de violer ses engagements, l’autre partie se trouve par là même dégagée de toute obligation, et pleinement libre de considérer comme abrogée la convention qu’elle était obligée de respecter jusqu’alors.

    D’après ces principes dont nous allons avoir diverses applications à faire, il est clair qu’en 1814 le Concordat de 1801 pouvait être considéré comme rompu, du moment où le Pape eut déclaré qu’il y renonçait. L’autre partie depuis longtemps l’avait violé. La lettre de convocation du concile de 1811, et plus que tout cela le décret du 13 février 1813 portant promulgation du prétendu Concordat de Fontainebleau, annonçaient clairement que dans la pensée et la volonté de Napoléon le Concordat de 1801 n’existait plus. Rome crut nécessaire de le maintenir pour le bien de la Religion, et lorsque la dynastie des Bourbons remonta sur le trône, cet acte était encore considéré comme formant la base de la législation ecclésiastique en France. Nous avons dit plus haut les efforts de la Cour pour faire abroger l’œuvre de la sagesse et de la puissance de Pie VII. Après de longues négociations on finit par tomber d’accord sur un moyen intermédiaire. Le Concordat de 1801, sans être désavoué, serait remplacé par celui de 1516, après qu’on aurait demandé et reçu le consentement des titulaires institués en vertu du premier.

    En attendant la conclusion de cette grande affaire, le Roi s’abstint de nommer aux sièges vacants, et ce fut trois ans après la Restauration, en 1817, que le Concordat fut définitivement arrêté. Les signatures furent échangées dans les formes, et le traité demeura inviolable et définitif ; sans qu’il fût possible de l’annuler autrement que du consentement des deux parties. Or le premier article de ce Concordat ayant pour but de rétablir celui dé Léon X et de François 1er, il est évident, et dans les termes et dans la pensée des contractants, que le Concordat de 1801 était abrogé.

    2° Le Concordat de 1817 n’a jamais été mis à exécution. Quoique légitime et légal dans toutes ses parties, ce traité maladroitement soumis à la discussion des Chambres fut repoussé par la majorité. Cette voie de fait ne pouvait renverser des droits véritables et sacrés, les droits d’un tiers dans sa participation. « D’ailleurs les Chambres, » comme l’a fort bien remarqué M. de Pradt, n’ont point à délibérer sur la teneur du Concordat, mais sur la loi organique qui « l’accompagne 251 . »

    Rien ne pouvait donc contraindre Rome de se soumettre à cet étrange jugement prononcé par un tribunal qui, outre son incompétence sur la matière, ne pouvait avoir le droit que n’aura jamais aucune puissance humaine, d’annuler un contrat synallagmatique malgré l’une des parties contractantes ; aussi le Saint-Siège n’a-t-il point cessé de considérer le Concordat de 1817 comme existant toujours, ou du moins il est impossible de citer la plus petite note dans laquelle il y ait renoncé explicitement ou implicitement.

    3° Cependant il fallait sortir de cet embarras. M. Portalis fut envoyé à Rome en 1818, avec diverses instructions. La première était de négocier une nouvelle convention. La seconde, dans le cas où le Pape voudrait s’en tenir à celle de 1817, de demander des modifications. Enfin la troisième, de proposer un arrangement provisoire pour satisfaire aux plus urgents besoins de l’Église de France. Dans tout cela pas un mot pour solliciter le retour au Concordat de 1801. De ces trois propositions, les deux premières furent rejetées d’emblée ; le Pape crut pouvoir s’arrêter à la troisième comme paraissant concilier les intérêts de l’Église de France avec le respect dû au Saint-Siège, dont la franchise avait été jouée d’une si étrange manière. Pie VII crut devoir exiger une note formelle de Louis XVIII, qui constatât que ce nouveau régime serait purement temporaire et ne détruirait point les droits du Saint-Siège à l’exécution complète du Concordat de 1817. Voici comment le Souverain Pontife lui même rendit compte de cette mesure au Sacré Collège, dans son allocution du 23 août 1819.

    « Tel est le plan que, pour apporter quelque remède temporaire aux maux les plus pressants des Églises de France, nous a suggéré notre affection signalée pour ces Églises, pour le Roi très chrétien, et pour toute la nation française ; et afin que personne ne puisse soupçonner que les dispositions provisoires que, vu la force des circonstances, nous avons jugé devoir prendre dans cet intervalle, ne deviennent perpétuelles, ou du moins ne durent de longues années, nous avons demandé au Roi très chrétien que, conformément aux intentions qu’il nous a manifestées dans le cours de la négociation, il voulût bien au moment de l’exécution de la mesure provisoire sus mentionnée, nous déclarer ces mêmes intentions d’une manière tellement positive que personne ne puisse conserver de pareils doutes. Le Roi, dans le désir de donner un témoignage de son excellente volonté, nous a déclaré par une note officielle, que son intention est d’abréger le plus possible la durée des mesures provisoires qui ont été convenues entre nous et Sa Majesté, pour remédier aux maux les plus pressants de l’Église de France. »

    Trois ans après, le même Pape publia une bulle en date du 10 octobre 1822, par laquelle il réduisait le nombre des sièges rétablis en 1817, et constituait d’une manière définitive l’Église de France : le tout sans faire mention d’une autre convention que de celle de 1817. Le provisoire établi en 1819 existe donc toujours. C’est ,en vertu de ce provisoire que Louis XVIII et Charles X ont nommé aux sièges épiscopaux, puisque nous ne voyons nulle part que le Concordat de 1817 ait été rétabli du consentement des deux parties, ni que celui de 1817 ait été enfin reconnu à Paris, comme il n’a cessé de l’être à Rome.

    4.° De cet exposé surgit encore une nouvelle difficulté. De deux choses l’une : ou le Roi des Français consentira à accepter ce provisoire, ou il ne le reconnaîtra pas. S’il croit pouvoir nommer en vertu du provisoire, il doit savoir que ce provisoire n’existe lui-même qu’en vertu de la promesse faite par Louis XVIII et acceptée par Charles X, de passer en temps et lieu à la strie exécution du Concordat de 1817 ; autrement ce provisoire est un non-sens. Or le Concordat de 1817 est incompatible avec la nouvelle Charte. II a pour but de conférer des honneurs et des avantages à l’Église catholique ; il rétablit le Concordat de 1516, traité convenable seulement pour un ordre de choses dans lequel la Religion catholique est la religion de l’État. Tout cela est illégal aujourd’hui ; il n’y a donc point à y songer.

    Si le Roi des Français ne nomme pas en vertu du provisoire, en vertu de quoi nommera-t-il ? Il faut de toute nécessité une nouvelle convention, et cette convention est encore à faire.

    Il est donc bien difficile de justifier la conduite du gouvernement, qui s’est permis de nommer aux sièges de Beauvais et d’Avignon, si l’on considère la lettre des concordats. Voyons s’il est plus facile de l’expliquer d’après les principes contenus en la Charte du 7 août.

     

    CHAPITRE XVIII.

    LE GOUVERNEMENT PEUT-IL RÉCLAMER LA NOMINATION DES

    ÉVÊQUES, SOUS LE RÉGIME DE LA CHARTE DE 1830 ?

    Mais en supposant qu’il existât un titre écrit, d’après lequel le nouveau gouvernement pût prétendre à la nomination des évêques, ce titre ne se trouverait-il pas implicitement et réellement aboli par la Charte du 7 août qui place tous les cultes dans une parfaite égalité ? – Du choix des pasteurs dépendent et la doctrine et la discipline et le culte. Ce choix peut-il désormais dépendre d’hommes qui peuvent ne pas appartenir à ce culte, ou que ce culte n’avoue pas pour ses délégués en cette importante matière ? La place du Clergé au budget est l’acquittement d’une dette sacrée, mais non la rançon de son asservissement.

    En principe fondamental du gouvernement sorti de la révolution de juillet est la reconnaissance d’une parfaite égalité entre tous les citoyens. Non seulement ce principe est écrit dans la Charte, mais celle-ci n’en est que l’expression. C’est tout le besoin de l’époque ; rien de plus odieux aujourd’hui que le privilège, de quelque nature qu’il soit. La société ayant laissé périr les antiques liens moraux qui la constituaient, ne renferme plus que des individus. Il faut donc la prendre comme elle est, et veiller surtout à ce que le sentiment vague et mal défini qui s’attache encore à certains mots, à certains usages, n’introduise pas dans la constitution de l’État, ou dans ses interprétations, des principes qui lui seraient essentiellement opposés.

    De toutes les libertés proclamées ou promises le 7 août, celle qui intéresse le plus vivement tous les Français, c’est la liberté des cultes, avec toutes ses conséquences. On a senti que puisque la société d’aujourd’hui ne repose plus sur l’unanime obéissance aux mêmes croyances, il était injuste de créer une religion de l’État, au nom de laquelle les individus de telle communion eussent été privilégiés au dessus des individus de telle autre. Après avoir reconnu seulement la religion catholique comme celle de la majorité des Français, afin de compléter ce système, on a cru devoir faire disparaître la clause de l’ancienne charte, en vertu de laquelle on avait refusé jusqu’alors un traitement du trésor aux ministres des cultes non chrétiens. Dans le fait, il n’est ni plus ni moins impie, ni plus ni moins athée de rétribuer au même titre le prêtre catholique et le ministre protestant, que de leur associer le rabbin ou le serviteur du grand prophète.

    Toute protection envers un culte en particulier a donc disparu : toute servitude a dû pareillement être abrogée. D’où il suit que du moment où le gouvernement violerait les droits d’une seule religion, il attenterait par là même à la liberté de toutes ; et de même, s’il en protégeait une au dessus des autres, il ne se montrerait pas moins infidèle à ses promesses. D’après ces principes reconnus de tout le monde, il nous sera facile de prouver que la nomination aux évêchés exercée par le gouvernement, établit une inégalité véritable entre les catholiques et les membres des autres communions, et que loin d’être un apte de protection, qui comme tel d’ailleurs serait réprouvé par la Constitution, elle est pour les catholiques une oppression réelle.

    Et d’abord, le gouvernement établit une inégalité révoltante entre les cultes exercés en France. La Charte dit :

    Chacun Professe sa religion avec une égale liberté ; or si cet article est une vérité, comment se fait-il que tous les autres cultes établis parmi nous jouissent de la faculté de s’organiser eux-mêmes, de choisir leurs propres ministres, et que le Catholicisme soit réduit à recevoir de la main du gouvernement les chefs qui doivent le diriger ? Les catholiques qui semblent avoir dans leur nombre et l’ancienneté de leur culte le droit de solliciter des préférences qu’ils n’exigent pas, auxquelles ils renoncent de grand cœur, n’ont ils pas raison de se plaindre, lorsqu’on viole pour eux seuls l’impartialité si scrupuleusement observée à l’égard des cultes dissidents ? Tandis que ceux-ci se perpétuent naturellement suivant leurs propres lois, nous sommes réduits à n’avoir pour guides et pour maîtres dans notre foi que des hommes qui nous viennent du dehors. Ce qu’il y a de plus inviolable au monde est outragé dans notre personne, et abandonné aux caprices de gens qui semblent avoir pris à tâche de convaincre le monde entier qu’eux seuls n’ont rien compris aux changements qu’ils ont amenés et préparés depuis si longtemps.

    De plus, en s’arrogeant le droit de nommer les évêques, le gouvernement exerce une oppression véritable contre les catholiques. La preuve de cette assertion ne sera pas difficile à fournir. Du choix des évêques dépend pour une Église l’enseignement tout entier, et par suite la foi, la morale, le culte, la discipline. Rien de plus intime au Catholicisme que nos pasteurs, dans lesquels nous révérons les organes de Dieu même, les dépositaires naturels de son pouvoir sur nos consciences. Serions-nous donc désormais libres dans notre foi, dans nos consciences, si un ministre hostile ou indifférent pouvait se permettre de nous choisir les arbitres de notre croyance ,comme il choisit les membres de son administration ? Que deviendrait notre enseignement, sinon le jouet successif de ces hommes qui passent tour à tour au pouvoir ? Dégradés au niveau des chrétiens du Bas-Empire, exposés comme eux au danger de perdre notre foi par cette brutale intervention dans ce qu’il y a de plus libre et de plus sacré, nous serions seuls esclaves, et de l’esclavage le plus dégoûtant, au milieu de l’affranchissement universel. Tout à l’heure, nous nous adresserons aux catholiques, nous leur remettrons sous les yeux le tableau de la responsabilité qu’ils accumuleraient sur leurs têtes s’ils souffraient plus longtemps un pareil outrage ; maintenant c’est à tous les hommes de cœur que renferme encore la France, que nous soumettons nos plaintes, que nous demandons s’il est juste, s’il est supportable que de semblables exceptions existent encore aujourd’hui ; s’ils consentent à ce que la terre de la liberté soit plus longtemps souillée par un luxe de servitude que la pudeur musulmane a cru devoir épargner aux chrétiens dégénérés de Constantinople.

    Mais, dira-t-on, ce n’est point sans doute en vertu des droits de la souveraineté que le gouvernement prétend à la nomination des évêques ; c’est en vertu des concordats. Admettons pour un instant que les concordats existent encore quant à la lettre ; mais ne seraient-ils pas abrogés quant à l’esprit ? Ainsi donc vous oseriez vous prétendre les délégués de l’Église catholique pour lui donner des évêques. Mais un délégué doit agir dans les intentions de celui qui lui a conféré sa délégation ; mais pour qu’il puisse l’exercer cette délégation, il est nécessaire que les choses soient toujours dans l’état où elles étaient lorsqu’elle fut remise entre ses mains. C’est seulement au prince qui s’engage à remplir les fonctions d’évêque du dehors, que l’Église a conféré des prérogatives si importantes. C’est une compensation pour les services qu’il rend au sacerdoce, pour le secours qu’il prête aux décisions ecclésiastiques ; enfin c’est parce que l’Église compte qu’il apportera dans ce grand œuvre l’esprit de zèle et de foi qu’il exige. Vous qui voulez nommer aux évêchés, savez-vous ce que vous demandez ? Connaissez-vous seulement les motifs qui doivent vous diriger dans cette opération imposante, les conditions auxquelles l’Église a cru pouvoir quelquefois la mettre entre les mains d’un prince catholique ? Nous ne rapporterons pas ici les nombreuses décisions des Conciles, et la doctrine des théologiens sur la nature des devoirs du présentateur aux bénéfices ; nous nous contenterons de laisser parler Bossuet :

    « Toutes les fois qu’il faut nommer un évêque, le prince « doit croire que Jésus-Christ même lui parle en cette sorte :

    O prince qui me nommez des ministres, je veux que vous me les nommiez dignes de moi. je vous ai fait roi, faites moi régner, et donnez-moi des ministres qui puissent me faire obéir. Qui M’obéit vous obéit : votre peuple est le peuple que j’ai mis en votre garde : mon Église est entre vos mains. Ce choix n’était pas naturellement de votre office : vous avez voulu vous en charger : prenez garde à votre péril et à mon service 252 . »

    Avez-vous entendu, ministres du gouvernement français ? Si vous nommez un évêque comme vous nommez un préfet, vous ne remplissez pas vos obligations. C’est avec des catholiques que Rome a traité : si vous n’agissez pas en catholiques, si vous n’êtes pas conduits par l’esprit de la Foi, vous n’avez plus de droits, vous violez les concordats. Mais dites-nous, quand telle serait votre intention, pouvez-vous légalement agir de cette manière ? En admettant même que vous apparteniez tous à l’Église catholique, pouvez-vous porter cette qualité dans le Conseil ? Ce carabe désormais privé est-il susceptible de devenir officiel dans la moindre de vos opérations ministérielles ? Non ; vous ne le pouvez : il n’y a plus de religion légale ; il n’y a plus de religion que dans votre conscience, comme dans celle du dernier des Français.

    Et qu’on ne vienne pas dire que puisque l’État accorde un salaire aux ministres du culte catholique, il a le droit d’intervenir dans leur nomination. Singulier raisonnement qu’on entend faire quelquefois ! A-t-on oublié que la Charte accorde aussi des traitements aux ministres des différents cultes ? Pourquoi, lorsqu’on les laisse jouir de leur entière liberté, veut-on faire de ce traitement comme un titre pour nous ravir la nôtre, pour nous imposer tout, jusqu’à nos pasteurs ? Serait-ce donc que nous, prêtres de la religion de vingt-cinq millions de Français, nous serions d’une pire condition que les ministres de ces cultes qui n’obtiennent la foi, que d’une faible minorité ? Non, la liberté, vous nous la devez comme à tous les citoyens ; le salaire, vous nous le devez aussi, et sans condition aucune, sous peine, d’être convaincus de chercher à établir de nouvelles inégalités entre les Français.

    Mais que dis-je, notre salaire ? Ce que vous osez nommer ainsi est une dette sacrée, la dette de la patrie. L’Église fut opulente autrefois ; l’histoire peut dire l’usage qu’elle faisait de ses richesses. Elles furent submergées pour jamais dans la grande tempête. Certes nous n’avons pas la faiblesse de les regretter ; nous n’envions pas à leurs possesseurs actuels ces champs fécondés par les sueurs de nos devanciers. Mais souvenez-vous que quand bien même vous déchireriez tous nos titres à une indemnité promise, quand vous transformeriez en aumône une dette inaliénable, solennellement reconnue par l’Assemblée Constituante, vous n’éviteriez pas l’arrêt de la postérité, qui flétrirait votre conduite comme la plus immorale et la plus vile des spoliations, parce qu’elle serait sans excuse et sans compensation.

    Que s’il se trouvait encore en France des hommes qui eussent résolu de nous rendre esclaves parce qu’ils nous payent, accoutumés qu’ils sont de nous jeter comme une grâce ce qu’ils nous doivent comme une justice, qu’ils sachent que l’Église de nos jours retrouverait sans peine le langage plein de vigueur et de noblesse du grand évêque de Milan dans une circonstance à peu près semblable : Si l’Empereur veut les terres de l’Église, il a la puissance pour les prendre ; aucun de nous ne s’y oppose. Les aumônes des peuples suffiront encore à nourrir les pauvres. Qu’on ne nous rende point odieux par la possession où nous sommes de ces terres ; qu’ils les prennent, si l’Empereur les veut. je ne les donne point, mais je ne les refuse pas 253 . »

    C’est en effet pour nous une grande consolation de trouver ainsi dans les traditions de l’Église des réponses toutes prêtes pour toutes les difficultés. Dans le cours de son long voyage à travers ce .monde ennemi, cette illustre étrangère a épuisé dès les premières années tout ce que les hommes pouvaient lui susciter d’épreuves. C’est aussi pour cela qu’elle souffre et qu’elle n’est point abattue. Il y a quatorze siècles qu’un évêque des Gaules, saint Hilaire de Poitiers, adressait à un gouvernement oppresseur de l’Église le langage que la nécessité des temps nous met aujourd’hui dans la bouche.

    « Le but de tous vos travaux, » écrivait ce grand athlète de la liberté chrétienne aux chefs de l’empire, la fin de vos projets et de vos veilles doit être de mettre tous vos sujets à portée de jouir des douceurs de la liberté. Nul moyen d’apaiser les agitations, de réunir ceux qui sont divisés, tant que chacun, dégagé de toute contrainte et de toute servitude, n’aura pas la facilité de vivre comme il l’entend. Laissez les peuples suivre les pasteurs qu’ils aiment, qu’ils estiment, qu’ils ont choisis ; laissez-les sans contrainte célébrer les solennités divines et offrir des vœux pour votre salut et votre bonheur 254 . »

    Lorsque l’Église de France, dégagée pour jamais des entraves dont on voudrait encore l’accabler au nom des concordats, procédera par elle-même à l’élection de ses évêques, si les puissances de la terre viennent quelquefois troubler ses assemblées et réclamer une intervention qui ne doit plus désormais leur appartenir, elle se rappellera aussi la réponse que fit autrefois dans une occasion pareille saint Grégoire de Nazianze, père du Théologien : « Nous ne reconnaissons qu’un seul juge, qu’un seul roi qui puisse examiner ce que nous avons fait : celui-là même que vous persécutez. C’est lui qui jugera cette ordination ; nous l’avons faite légitimement, et dans l’intention de lui être agréables. Vous pouvez, si telle est votre pensée, nous poursuivre avec violence sur d’autres points ; mais personne ne nous empêchera de soutenir ce que nous avons fait, comme conforme à l’ordre et à la justice. II faudrait pour cela que vous fissiez aussi une loi pour nous défendre de nous mêler de nos propres affaires 255 . »

     

    CHAPITRE XIX.

    LES CATHOLIQUES DE FRANCE PEUVENT-ILS LAISSER LA

    NOMINATION DES ÉVÊQUES ENTRE LES MAINS DU GOUVERNEMENT ?

    Enfin, quand même la constitution du pays permettrait un tel abus de pouvoir, la conscience des catholiques pourrait-elle le tolérer ? Il est des choses sur lesquelles l’Église ne peut céder. Si autrefois l’Église a pu conférer aux princes certains droits en cette matière, c’est que ces princes étaient catholiques par la constitution même de l’État. Aujourd’hui que, dans les membres du gouvernement, la religion n’est plus qu’une chose privée, il n’y a pas plus de raison de leur mettre entre les mains la nomination des Evêques, qu’il n’y en avait à la confier aux empereurs romains avant Constantin. Un pouvoir modéré d’exclusion avant l’élection, c’est tout ce que Rome a accordé à des princes protestants.

    DIEU qui a fondé son Église en ce monde et promis qu’il serait avec elle jusqu’à la consommation des siècles, a voulu confier à des hommes la mortels les intérêts et la durée de cette immortelle société. Il a établi les Évêques ses représentants, ses instruments nécessaires ici-bas : le sort de la Foi a toujours dépendu des premiers pasteurs. Placés sur la montagne, comme une cité, vers laquelle se dirigent tous les voyageurs 256 , élevés sur le chandelier pour éclairer tous ceux qui sont dans la maison 257 , c’est de leur coopération que Dieu attend l’accomplissement de ses desseins. Aussi tout est perdu, lorsque ce sel de la terre s’est affadi 258 , lorsque cette lampe si resplendissante est voilée. Si la lumière devient ténèbres, dit le Sauveur, quelles ne seront pas les ténèbres 259  ? Oracles épouvantables dont l’histoire ecclésiastique forme l’effrayant commentaire. Depuis le siècle des Apôtres, la foi n’a cessé, pour ainsi dire, de voyager de l’Orient en Occident. Le chandelier a été déplacé 260 , et les peuples sont demeurés dans l’ombre de la mort 261 , parce que l’épiscopat a trahi sa mission. Des mercenaires sont venus dans la bergerie, ils n’ont point veillé sur le troupeau, et les brebis ont été sacrifiées 262 .

    Ce n’est point ici le lieu de raconter les désastres de la Religion en Orient, désastres causés par l’avilissement du clergé. Nous n’attristerons point les regards du lecteur en lui offrant un tableau complet des pertes affreuses que l’Église Romaine essuya dans le nord de l’Europe au XVIe siècle. Nous rappellerons seulement ici un exemple terrible que l’on ne saurait trop méditer aujourd’hui, parce qu’il révèle tout ce que peut l’influence des premiers pasteurs pour la ruine de la foi, lorsqu’ils l’ont abandonnée.

    Il y eut à l’occident de l’Europe une île florissante que les peuples appelèrent longtemps l’Ile des Saints. Nourrie deux fois de la plus pure doctrine de l’Église Romaine, l’Église d’Angleterre brillait au premier rang dans le monde catholique. Mais sous cet extérieur imposant, le cours des siècles avait développé des germes mortels de destruction. Longtemps avant la Réforme, les évêques d’Angleterre avaient laissé s’affaiblir en eux-mêmes le sentiment de leur dignité. Timidement soumis, même dans les choses spirituelles, au roi de la terre, façonnés de longue main à la servilité par une suite de princes jaloux, ils formaient une immense coalition de bassesse contre la liberté de cette Église que saint Thomas avait défendue au prix de son sang. Un anneau restait encore qui rattachait du moins aux yeux des hommes leur triste chaîne au centre de l’unité. Henri VIII n’eut qu’un mot à dire, et cet anneau se brisa, entraînant la dissolution de tous les autres. Accoutumés à trouver la raison de leur existence dans les volontés d’un pouvoir profané, ces malheureux prélats se laissèrent facilement conduire loin de la source de la vie, et tandis que dans la Germanie les institutions catholiques croulaient avec fracas, écrasant sous leurs vénérables débris le reste des pasteurs fidèles, l’épiscopat d’Angleterre subit la loi du schisme, comme il avait porté l’unité. Quatre voix seulement réclamèrent, mais elles furent sans écho, tant ces hommes étaient unanimes dans l’avertissement. Bientôt on les vit rentrer en foule au sein de l’Église sur les pas de la reine Marie, y rester avec elle aussi longtemps que le trône s’éleva à l’ombre du sanctuaire catholique, et bientôt, inépuisables dans la trahison, recevoir à genoux des mains d’Élisabeth les articles de leur foi, les livres de leur liturgie.

    Au milieu d’une si monstrueuse dégradation, que faisaient les peuples ? Victimes de leur bonne foi, ils cherchaient des pasteurs. A travers ces variations perpétuelles, leur regard se portait naturellement sur ces antiques sièges des Augustin, des Dunstan, des Anselme. Ils n’avaient pas un instant cessé d’être remplis. Toujours mêmes temples, mêmes formes extérieures dans le culte, mêmes pontifes. Trop prudente pour oser compromettre sa puissante fortune, l’Église anglicane était toujours debout avec son opulent rempart de primaties, de chapitres, de doyennés ; la foi seule avait disparu, et par la plus étrange des séductions, les peuples se trouvaient enchaînés au schisme et à l’hérésie par la succession même de leurs pasteurs. Après quelques jours de crise, marqués plutôt par la lutte sanglante des selles contre les sexes que par la résistance des catholiques, un silence profond s’étendit sur toute la Grande-Bretagne, et si quelques fidèles, échappés à l’erreur comme de rares épis après la moisson, gardèrent encore au fond de leur cœur les précieux restes de l’antique foi, les antres les plus écartés n’eurent point assez de ténèbres, ni les plus épaisses forêts assez d’ombres pour les cacher, eux et leurs mystères proscrits.

    Maintenant, ô Église de France, au milieu des larmes qui coulent de nos yeux, nous restera-t-il assez de force pour dire comment ce déplorable récit, lorsque nous parlions de toi, s’est présenté tout naturellement à notre souvenir ? O Église si belle, naguère encore retrempée dans ton propre sang, après avoir brillé à la face de toutes les nations, devais-tu donc t’attendre à un si triste sort ? Ces sources si pures, dans lesquelles tes heureux enfants ont jusqu’ici puisé la vie, doit-il donc venir un temps où ils n’y trouveront plus que la mort ? Ces pontifes augustes qui font aujourd’hui ta force et ta gloire, qui t’assurent encore pour quelques années la légitime transmission des pouvoirs divins, qui les remplacera ? Après avoir traversé avec tant d’honneur une si longue suite de siècles, es-tu destinée à t’éteindre bientôt dans l’ignominie de la servitude ?

    O vous qui vous endormez peut-être sur le bord d’un abîme, catholiques de France, réveillez-vous. Ne vous étonnez pas si nous sonnons l’alarme, si nous vous pressons, si nous appelons à grands cris votre sollicitude. II s’agit maintenant de vos plus chers intérêts, il s’agit de l’avenir de la Foi. N’entrevoyez-vous pas déjà le sentier qu’elle suivra peut-être bientôt en s’éloignant de vous ? N’est-il pas temps de vous tenir sur vos gardes, de veiller à ce qu’on ne vous enlève pas ce que vous avez de plus cher au monde, ce bien suprême et inaliénable qui survit à toutes les révolutions de la terre ?

    Qui nommera désormais vos évêques, si les tentatives que l’on a osé faire sont couronnées de succès ? Un gouvernement légalement sans religion, dont le chef et les membres ont incontestablement le droit d’être athées, hérétiques ou musulmans. Et quels évêques vous donnera-t-il ? où prendra-t-il les lumières nécessaires pour discerner celui qu’il vous faut pour pasteur ? Comment apportera-t-il dans ce choix ces vues catholiques qui pourraient seules vous rassurer, lorsqu’il ne les a pas lui-même, ou du moins qu’il peut ne les avoir pas demain, par une autre combinaison du cabinet ? Il veut votre bien, ce gouvernement, je le suppose, mais comment pourra-t-il juger l’orthodoxie, les mœurs ecclésiastiques que vous exigez dans celui qui vient pour être votre pasteur ? Qui vous assure que, trompé lui-même, il ne vous enverra pas pour chef et pour père quelqu’un de ces misérables protées, qui gardent au fond des ténèbres de leur cœur une place pour toutes les erreurs et pour toutes les complaisances ? Et quoi donc ! suffit-il à un gouvernement athée de vouloir le bien des catholiques, pour être en état de leur donner un évêque ?

    Mais pourquoi s’abuser plus longtemps ? Catholiques, est-ce votre bien que l’on cherche, lorsque depuis quelques mois votre foi a souffert plus d’outrages impunis qu’elle n’en avait essuyé dans les trente dernières années ? Avez vous oublié tant d’ordonnances et de circulaires dans lesquelles on essaye chaque jour de ressusciter les tyranniques prétentions de la Restauration et de l’Empire ? Quelles démarches a-t-on faites pour désavouer au moins la conduite oppressive des agents de l’autorité dans mille endroits du Royaume ? Mais non, dans la crainte que le zèle de votre culte ne vous porte à exagérer les scandales qui sont sous vos yeux, interrogez plutôt les étrangers, ceux mêmes qui n’appartiennent point à votre communion. Demandez-leur si d’après tout ce qu’ils ont sous les yeux ils peuvent affirmer qu’il y ait vraiment égalité entre les catholiques de France et ceux qui ne le sont pas, si l’on peut dire encore que la religion de la majorité des Français n’est point abandonnée sans défense à la brutale fureur des hypocrites ennemis de toute liberté.

    Lorsqu’ils parcourent nos provinces, quel est ce spectacle journalier qui étonne à chaque pas leurs regards ? la chute d’une croix chère aux catholiques et lâchement sacrifiée à la fureur de quelque infâme coterie par la molle résistance de l’autorité. Qu’aperçoivent-ils de toutes parts ? les asiles de l’éducation ecclésiastique envahis, la demeure des pontifes violée, les élèves du sanctuaire errants sans avoir où reposer leur tête, les prêtres des campagnes vexés continuellement par le caprice de quelque petit tyran bien absurde, livrés au mépris des peuples, surveillés comme des conspirateurs.

    Mais c’est la capitale surtout qui offre aux étrangers un spectacle humiliant pour une nation qui respecte encore la liberté. C’est là que, bloquée dans ses temples, la Religion catholique trouve à peine la tranquillité à l’ombre de ses autels menacés. C’est là que dans tous les troubles publics des cris de mort se font entendre contre les prêtres, de ces accents féroces que Tertullien reprochait aux païens de son temps : les chrétiens aux lions, Christianos ad leones ! Là, un peuple ivre d’impiété délecte chaque jour ses yeux et ses oreilles à des représentations infâmes,, dans lesquelles, ce qui ne se vit jamais chez aucun peuple, la Religion elle-même est indignement parodiée et dépeinte sous des traits odieux ou méprisables.

    Semblable à une ville assujettie au cimeterre musulman, Paris a vu la croix qui marquait ses édifices religieux descendre du sommet des temples, parce qu’elle offusquait les regards de je ne sais quels barbares. Plusieurs fois, il est vrai, des voix libérales ont à la tribune réclamé cet étendard de la vraie liberté, mais en vain : on a toujours éludé leurs demandes. Malheur à quiconque, dans cette capitale de la civilisation, ose se montrer en public sous un costume grave et un extérieur religieux : Français ou étranger, il court risque d’apprendre à ses dépens le. sort que réserve aux ministres de sa propre religion une populace accoutumée à l’impunité.

    Dans les jours de solennité, lorsque les étrangers se rendent en foule à l’antique basilique métropolitaine pour assister à la célébration des mystères catholiques, au lieu de cette pompe qui revêtait naguère de tant d’éclat et de grandeur les hommages qu’une nation libre et puissante aime à rendre à l’Éternel, qu’aperçoivent-ils ? des autels dépouillés, les traces honteuses du pillage et de la dévastation, des ruines récentes autour desquelles s’accomplissent tristement les cérémonies saintes, et ce trône archiépiscopal, désert sans être vacant, qui leur apprend par sa solitude que le plus vertueux, le plus courageux des pontifes est privé de la consolation. de siéger au milieu de ses prêtres, qu’il ne peut même, sans exposer des jours plus précieux que jamais, confirmer dans la foi tant d’enfants récemment initiés aux mystères et qui demandent à grands cris l’Esprit de force et de prudence.

    Oui, l’Europe le sait, et elle nous méprise. Elle sait que nous parlons encore , de liberté, et que la plus précieuse de toutes est chez nous indignement foulée aux pieds. Demandez-le plutôt à cette généreuse nation, appelée à marcher à côté de nous dans ses nouvelles destinées, et qui s’est déjà félicitée plus d’une fois de n’avoir pas attaché son sort à celui d’un peuple qui n’eût pas respecté des autels au pied desquels elle a puisé la sublime énergie qui lui a valu son affranchissement. Demandez-le à son intègre et puissant organe, le courageux Potter. Qu’il nous dise pourquoi il s’est indigné le jour où, au sein même de la capitale, une église a été livrée brutalement au sacrilège par l’autorité même du gouvernement, pour être le lendemain rendue au public, comme une prostituée dont on n’a plus que faire.

    De deux choses l’une : ou le gouvernement tolère tant d’affreux désordres parce qu’il sympathise avec le parti qui les commet, ou il se sent dépourvu de force pour les arrêter. Maintenant c’est à vous de voir, catholiques, à qui vous voulez confier votre plus cher intérêt, la nomination de vos évêques, ou à vos ennemis jurés, ou à des amis qui n’ont pas la force de vous défendre et qui jusqu’à ce jour, n’ont pu que vous abandonner lâchement. On vous l’a dit plus éloquemment que nous ne pouvons vous le dire. Vous n’avez pas oublié sans doute qu’il y a six mois des voix généreuses s’élevèrent qui vous dénonçaient les périls dont votre foi et votre liberté étaient menacées. On voulut les étouffer, ces voix. Qu’arriva-t-il ? Elles en appelèrent à la liberté, et la France entière prit part à leur triomphe. Ce qu’elles vous disaient, nous vous le répétons avec d’autant plus de zèle et d’instance, que chaque jour qui s’écoule rend plus, désespérée encore la plaie qui peut vous perdre, en altérant chez vous les sources mêmes de la vie.

    Ne vous y trompez pas ; à côté de ces quelques hommes à vues larges et philanthropiques, vous êtes exposés à rencontrer encore un trop grand nombre de ces éternels coureurs des théories mesquines du XVIIle siècle, ennemis par système de votre religion, ou de ces êtres dépareillés qui n’ont point perdu l’espoir de garrotter encore dans leurs vieilles chaînes cette Église qui sortit épuisée, quoique victorieuse, des épreuves schismatiques du siècle dernier.

    S’ils arrivaient au pouvoir, s’ils y étaient, voudriez-vous donc attendre, pour courir à votre propre défense, que la dignité et la liberté de votre religion fussent compromises ? Prenez-y garde ; les premiers pas que l’on fait dans cette voie sont insensibles. S’il échappe quelques indiscrétions, il faut les considérer comme de solennels et derniers avertissements de la Providence. Or vous n’êtes plus à les attendre, ces avertissements. Vous vous garderez d’oublier sans doute que, ces derniers jours, un des élus du gouvernement vient de compromettre ouvertement la foi et la discipline par sa conduite douteuse envers un homme rebelle à l’Église 263 .

    Si l’Église de France ne travaillait pas à écarter les malheurs qui la menacent, si la nomination aux évêchés restait entre les mains du gouvernement, qu’arriverait-il ? Grâce à de nouveaux évêques qu’on pourrait recruter dans la classe toujours trop nombreuse des hommes faibles et complaisants, toutes les fantaisies ministérielles auraient dans le sanctuaire une exécution suivie. Le suc et la substance du plus pur enseignement des Parlements, déposés dans une collection d’ordonnances et de circulaires, seraient chaque jour distribués aux nouveaux pasteurs. Le Droit canonique simplifié par les avocats soulagerait infiniment le clergé en le débarrassant de mille détails désormais du ressort des préfets et des maires. La doctrine qui aurait passé par le vénérable canal du Conseil d’État, nous arriverait toute simple et sans obscurités. Nos savants administrateurs auraient bien assez de tête et de lumières pour administrer et centraliser l’Église de France à Paris ; c’est pourquoi on se hâterait de faire justice de ce vieux lien hiérarchique qui met toutes les Églises sous la dépendance d’une Église unique et douée d’une Puissante principauté. Rome, qu’on aurait trompée aussi longtemps qu’on aurait eu besoin d’elle, devenue désormais importune par ses réclamations et ses foudres, serait priée de ne plus intervenir dans nos affaires intérieures ; on la reléguerait au-delà de la frontière avec ses brefs, ses bulles et ses envoyés. Si durant quelques jours encore, un reste de coutume ou de bienveillance permettait de recevoir ces parchemins gothiques qu’elle adresse aux Églises depuis tant de siècles, de discrets sénateurs veilleraient à ,cette douane intellectuelle, naturalisée chez nous par une longue prescription et qui nous a déjà rendu tant de services. Un catholique, pour obéir à l’impulsion de sa conscience, oserait-il parfois étendre la main et saisir dans l’ombre quelque feuille proscrite, mais plus chère à lui que la vie parce que ce serait sa foi : il se rencontrerait des hommes qui dénonceraient un complot, une trahison, des intelligences avec un souverain étranger.

    De leur côté les nouveaux évêques garderaient toute leur vigueur pour se maintenir dans le sentier que la bonne volonté, la reconnaissance et la peur auraient tracé devant eux. Tout prêtre qui oserait dénoncer aux peuples les affreux périls auxquels leur foi serait exposée, qui s’efforcerait de rappeler les anciennes traditions, serait en butte aux rigueurs de l’autorité séculière, comme ennemi des institutions nationales. Les plus terribles censures seraient sans cesse dirigées contre les pasteurs fidèles ; et ce châtiment spirituel, considéré dans tous les siècles comme le nerf de la discipline ecclésiastique, n’atteindrait plus que ceux qui auraient gardé le souvenir des jours de l’antique unité. Par une horrible réconciliation ; tous les plus odieux sectaires s’embrasseraient dans cette nouvelle Église. Cependant à l’extérieur on prêcherait et le dogme et la morale surtout ; on chanterait les Offices, on revêtirait les mêmes ornements, on sonnerait les cloches, on allumerait les cierges quand il plairait au ministre des cultes, et le peuple, trompé par ces dehors mensongers, tomberait tout vivant dans le schisme ; et ce genre de persécution, le seul possible aujourd’hui, suffirait pour effacer en un demi-siècle les derrières traces de l’Église de France.

    Mais il n’en sera pas ainsi : il se trouvera dans Israël assez d’hommes qui ne voudront point fléchir le genou devant l’idole de la servitude. Ce droit de vie et de mort que le gouvernement semble vouloir exercer sur le Catholicisme ne demeurera point entre ses mains. Non seulement la Constitution le défend et nous fait rentrer dans nos droits, mais les usages de l’Église s’y opposent ; et c’est ici qu’il importe d’appeler l’attention des catholiques.

    Quand bien même le Catholicisme n’aurait à attendre que des faveurs et de la protection de la part du nouveau gouvernement, quand bien même cette religion de la Patrie, sinon de l’État, serait aussi honorée par lui qu’elle en est délaissée, ce gouvernement pour cela ne serait pas plus apte à exercer le droit de nommer les évêques. Remontons aux principes.

    L’Église a pu accorder aux princes chrétiens ce qu’elle avait accordé même aux simples fidèles, un droit d’agrément sur le sujet élu par le .clergé, et plus tard, dans les concordats, un droit de présenter au Pape celui qu’en leur âme et conscience ils avaient jugé digne de l’épiscopat. Mais a-t-on jamais vu qu’elle ait étendu cette prérogative à des gouvernements qui ne faisaient point profession ouverte du Catholicisme, qu’elle ait fait dépendre la Religion tout entière, par le choix des pasteurs, d’un homme qui peut être, si bon lui semble, déiste, athée ou hérétique ?

    Et après tout, quel motif a porté l’Église à concéder à certains princes une telle influence ? Nul autre que celui qui l’avait engagée à donner longtemps auparavant cette marque de confiance aux peuples. C’est que, comme nous l’avons dit ailleurs, elle a cru convenable de ne point établir pasteur celui que les peuples auraient repoussé : Nullus invitis detur episcopus ; tant elle veut que l’obéissance soit douce et raisonnable ; tant elle désire que la voix du pasteur soit connue des brebis ! Les princes païens, n’appartenant point à l’Église, n’avaient aucun intérêt à ce qu’on élût plutôt celui-ci que tel autre ; les souverains chrétiens au contraire faisaient partie du peuple fidèle, avaient les mêmes droits que lui, et lorsque, pour de graves raisons, l’Église retira au peuple le droit de suffrage, rien n’empêchait d’en laisser comme un dernier vestige dans l’intervention du prince chrétien. De même que le suffrage populaire, cette intervention fut donc un acte religieux, exercé conformément à l’esprit de l’Église, pour assurer la convenance et la canonicité des choix. Tout le reste est abus. Or ce pouvoir de contribuer ainsi à l’élection des pasteurs, pouvoir retiré depuis tant de siècles au peuple fidèle et même au clergé, l’Église pourrait-elle le reconnaître dans le chef d’un gouvernement athée, sans contredire ses maximes et sa propre conduite ?

    Notre siècle a vu Rome traiter avec les princes protestants, il est vrai, mais elle n’a point trahi les droits de ses enfants. Un pouvoir modéré d’exclusion avant l’élection, c’est ce qu’elle a offert au roi d’Angleterre, et accordé au roi des Pays-Bas et aux princes de la Confédération Germanique ; jamais elle n’a pu aller au delà, et l’on peut s’en reposer sui sa sollicitude. Ce fut d’après les mêmes principes que Pie VII, en 1801 , ayant à traiter avec le gouvernement de la République, admit comme base du Concordat la profession de la Religion catholique par les Consuls, et qu’il fut décidé qu’au cas où le Premier Consul cesserait de faire profession de la Religion catholique, un nouveau traité entre le Saint Siège et la France règlerait la nomination des évêques.

    Ce serait donc une chose inouïe dans l’Église que cette influence directe dans la provision des évêchés exercée par un gouvernement sans religion, et c’est encore ici une des preuves de l’abolition des Concordats. Quels qu’ils soient, c’est avec des princes catholiques qu’ils ont été conclus, avec des gouvernements chez lesquels la Religion catholique était celle de l’État. Cet ordre de choses n’existant plus, ces traités sont abolis par le fait ; à leur place il en faudrait conclure de nouveaux et tels que l’Église n’en a jamais vu. Pour traiter avec Louis-Philippe, par exemple, sur la nomination des évêques, il faudrait que l’Église reconnaît officiellement en lui le représentant du peuple catholique, un membre du corps mystique de Jésus-Christ, l’évêque du dehors. Or comment faire des qualités _Privées d’un souverain la base d’un traité public ? Comment reconnaître pour l’homme de l’Église celui qui ne saurait lui accorder la moindre marque de protection sans violer la Constitution de l’État ? Comment encore une fois déposer l’avenir ‘de l’Église entre les mains d’un homme qui doit être légalement athée ? Vainement chercherait-on à ressusciter le titre désormais aboli de Roi très chrétien ; ce ne serait qu’un anachronisme contraire à l’esprit et à la lettre de la Charte, et qui ne saurait conférer aucun caractère à celui qui jugerait à propos de s’en parer.

    Nous avons donc prouvé aux Catholiques qu’ils ne peuvent reconnaître au gouvernement le droit de nommer les évêques, sans exposer l’Église de France tout entière à finir tristement par le schisme ; nous leur avons rappelé que quand bien même leur culte eût été respecté jusqu’ici, ils ne sauraient abandonner le sort de la Religion entre des mains dont rien ne garantit la fidélité. Arrêtons-nous un instant, et après avoir invoqué le secours de Dieu, voyons ce qui nous reste à faire dans cette douloureuse nécessité.

     

    CHAPITRE XX.

    CONCLUSION.

    Comment l’Église de France sortira-t-elle de cette difficile position ? Par l’autorité du Souverain Pontife. Que les évêques s’adressent au Vicaire de Jésus-Christ, en lui faisant entendre leurs vœux et leurs désirs, leurs craintes et leurs inquiétudes. Il s’agit de sauver l’héritage de la foi.

    MENACÉE dans la loi même de sa perpétuité, que va devenir l’Église de France ? Par quelle issue sortira-t-elle des voies périlleuses dans lesquelles elle se trouve engagée ? Est-elle donc abandonnée sans ressource au milieu des plus redoutables écueils ? Non : Dieu dans sa sollicitude pour son Épouse a pensé à ses besoins d’aujourd’hui, comme à ceux de tous les siècles. Il a préparé un secours permanent à tous ses maux, un rempart assuré contre toutes les attaques auxquelles elle peut être exposée.

    « Ils ont dit : Faisons un pacte avec la mort ; concluons un traité avec l’enfer. Plaçons dans le mensonge nos espérances, couvrons-nous de la protection de l’erreur. Mais voici ce que dit le Seigneur Dieu : J’ai placé dans les fondements de Sion une pierre éprouvée, angulaire, fondamentale, et l’espoir des partisans du mensonge sera submergé, et leur alliance avec la mort sera brisée, et leur pacte avec l’enfer sera rompu 264 . » Ainsi prédisait Isaïe. Jésus-Christ, la pierre véritable 265 parut ; et il associa l’un de ses disciples à ce titre glorieux. « Tu es Pierre, lui dit-il, et sur cette pierre, sur toi-même, je bâtirai mon Église 266 . »Ainsi fut garantie l’immortelle durée de l’édifice sacré.

    De ce jour c’est contre cette pierre que les portes de l’enfer se sont déchaînées sans interruption : c’est aussi en elle qu’ont espéré les enfants de Dieu. Investie de l’infaillibilité dans la doctrine, Rome, depuis dix-huit siècles, a résolu par son autorité souveraine toutes les questions de la foi. Source première de toute juridiction, à elle a toujours appartenu le droit de déterminer quelles lois régiront l’Église.

    « C’est à cette Église pour sa puissante principauté, » comme le dit saint Irénée, que toute Église, c’est-à-dire « tous les fidèles de tous les lieux, doivent s’adresser 267  ; »c’est donc à elle, et à elle seule que l’Église de France doit recourir pour sortir de la dangereuse situation où elle se trouve. Et non seulement la raison de sa sollicitude générale conduit directement au tribunal du Saint-Siège la grande affaire qui nous occupe, mais plus que toute autre matière celle-ci en ressortit naturellement.

    Dans tous les siècles, la puissance épiscopale n’a cessé de découler médiatement ou immédiatement de la Chaire de saint Pierre. Le pouvoir des Apôtres, pouvoir immense et extraordinaire, ne s’est éteint après eux que pour venir se concentrer dans l’unique siège qui a retenu le nom d’Apostolique. L’évêque de Rome est véritablement Souverain Pontife, parce que les autres ne sont pontifes que par lui 268 .

    De là résultent des droits immenses pour l’Église Romaine sur toutes les Églises. Mais ces droits combien sont-ils plus solennels et plus directs encore, s’il est possible, dans les contrées de l’Occident placées sous la juridiction patriarcale du successeur de saint Pierre ! Évêque de Rome, Métropolitain des Églises suburbicaires, Primat d’Italie, le Pape, outre son titre œcuménique de Chef de l’Église, est encore le pasteur ordinaire des Églises d’Occident. En sa qualité de Patriarche de nos Églises, il peut exercer sur elles des droits immenses dont l’usage, quoique souvent interrompu, n’en est pas moins appuyé sur les monuments les plus authentiques. Cette prérogative trop peu étudiée rehausserait seule la puissance du Pape sur nos Églises au-delà de ce que les Décrétales ont offert de plus fort 269 .

    Il est un titre qui place l’Église de France dans une dépendance immédiate de l’Église Romaine : c’est son origine.

    Quelle Église, demande Bossuet, a enfanté tant d’autres « Églises ? D’abord tout l’Occident est venu par elle, et nous « sommes venus des premiers 270 . » Ce n’est point ici le lieu de redire les noms et les travaux des innombrables apôtres qui descendirent des Alpes, comme autant de sources bienfaisantes destinées à porter la fraîcheur et la fertilité aux terres qu’elles ont à parcourir. Que nos Églises consultent leurs fastes, qu’elles remontent à la première page de leurs annales : elles y verront que le siège de Pierre est le cep dont elles sont les branches ; que jointes à lui par un lien indissoluble, elles n’ont de vie que celle qu’elles tirent de sa puissante végétation.

    Aussi la tradition nous apprend-elle que dans tous les temps, c’est au Pontife Romain qu’a été dévolu le soin de régler la forme des élections épiscopales. Les Sirice, les Innocent, les Zozime, les Léon dans leurs immortelles Décrétales ont tour à tour expliqué et. modifié à cet égard les antiques règles de la discipline 271 . Les Innocent III, les Grégoire IX, ont organisé les élections capitulaires. D’autres Papes ont établi les réserves, rédigé les concordats, ou maintenu les élections. Partout l’action du Saint-Siège s’est fait sentir d’une manière souveraine dès qu’il s’est agi du mode à observer dans la provision et l’élection aux bénéfices.

    Rien d’étonnant après tout, puisque le Pontife Romain est le pasteur suprême du troupeau ; puisque dans l’Église l’action de chaque évêque n’est que celle du Pape, en qui Pierre vit, parle et régit toujours, comme l’enseigne saint Léon dans ses immortels sermons ; puisque enfin, comme nous l’apprend le saint Concile de Trente, c’est l’autorité du Pontife Romain qui établit tous les pasteurs de toutes les Églises 272

    Évêques de France, vous sur qui repose dans ce moment la responsabilité de l’avenir d’une immense Église, ne tardez donc pas. Adressez-vous promptement au Siège Apostolique. Faites entendre au Vicaire de Jésus-Christ vos vœux et vos désirs, confiez-lui vos craintes et vos inquiétudes. Conduisez à ses pieds vos troupeaux fidèles, et demandez-lui de ne pas les laisser exposés à la dent des loups. Il ne s’agit plus de traités et de négociations diplomatiques ; il ne s’agit que de satisfaire le tendre amour que vous avez pour nous ; bientôt vous nous laisserez seuls au milieu de ce monde que vous avez vaincu ; ne nous quittez pas sans avoir assuré à notre faiblesse des soutiens et des protecteurs. Désormais les vicissitudes d’une société qui se dissout n’ont plus rien de commun avec le sort de l’Église ; cette grande affaire n’est plus qu’une affaire de famille. Elle est toute entre vous et celui qui est votre père et le nôtre. Hâtez-vous donc de verser dans son sein le secret de vos douleurs, de lui dire que sans lui nous périssons. Rome vous entendra. Elle viendra à notre secours. Notre héritage ne sera plus donné à l’étranger ; nos pasteurs seront à nous, et lorsque vous nous quitterez pour passer à un monde meilleur, vous emporterez la consolation d’avoir arraché vos Églises au plus affreux des dangers, de leur avoir assuré une longue suite de jours dans l’unité de la foi et de la charité de Jésus-Christ.

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2 réponses à “De l’élection et la nomination des évêques”

  1. De l’élection et la nomination des évêques | CatInfor.com

    […] Évêques de France, vous sur qui repose dans ce moment la responsabilité de l’avenir d’une immense Église, ne tardez donc pas. Adressez-vous promptement au Siège Apostolique. Faites entendre au Vicaire de Jésus-Christ vos vœux et vos désirs, confiez-lui vos craintes et vos inquiétudes. Conduisez à ses pieds vos troupeaux fidèles, et demandez-lui de ne pas les laisser exposés à la dent des loups. Il ne s’agit plus de traités et de négociations diplomatiques ; il ne s’agit que de satisfaire le tendre amour que vous avez pour nous ; bientôt vous nous laisserez seuls au milieu de ce monde que vous avez vaincu ; ne nous quittez pas sans avoir assuré à notre faiblesse des soutiens et des protecteurs. Désormais les vicissitudes d’une société qui se dissout n’ont plus rien de commun avec le sort de l’Église ; cette grande affaire n’est plus qu’une affaire de famille. Elle est toute entre vous et celui qui est votre père et le nôtre. Hâtez-vous donc de verser dans son sein le secret de vos douleurs, de lui dire que sans lui nous périssons. Rome vous entendra. Elle viendra à notre secours. Notre héritage ne sera plus donné à l’étranger ; nos pasteurs seront à nous, et lorsque vous nous quitterez pour passer à un monde meilleur, vous emporterez la consolation d’avoir arraché vos Églises au plus affreux des dangers, de leur avoir assuré une longue suite de jours dans l’unité de la foi et de la charité de Jésus-Christ. (Source) […]

  2. De l’élection et la nomination des évêques | Schola Saint Maur

    […] Évêques de France, vous sur qui repose dans ce moment la responsabilité de l’avenir d’une immense Église, ne tardez donc pas. Adressez-vous promptement au Siège Apostolique. Faites entendre au Vicaire de Jésus-Christ vos vœux et vos désirs, confiez-lui vos craintes et vos inquiétudes. Conduisez à ses pieds vos troupeaux fidèles, et demandez-lui de ne pas les laisser exposés à la dent des loups. Il ne s’agit plus de traités et de négociations diplomatiques ; il ne s’agit que de satisfaire le tendre amour que vous avez pour nous ; bientôt vous nous laisserez seuls au milieu de ce monde que vous avez vaincu ; ne nous quittez pas sans avoir assuré à notre faiblesse des soutiens et des protecteurs. Désormais les vicissitudes d’une société qui se dissout n’ont plus rien de commun avec le sort de l’Église ; cette grande affaire n’est plus qu’une affaire de famille. Elle est toute entre vous et celui qui est votre père et le nôtre. Hâtez-vous donc de verser dans son sein le secret de vos douleurs, de lui dire que sans lui nous périssons. Rome vous entendra. Elle viendra à notre secours. Notre héritage ne sera plus donné à l’étranger ; nos pasteurs seront à nous, et lorsque vous nous quitterez pour passer à un monde meilleur, vous emporterez la consolation d’avoir arraché vos Églises au plus affreux des dangers, de leur avoir assuré une longue suite de jours dans l’unité de la foi et de la charité de Jésus-Christ. (Source) […]