Défense de l’Église romaine contre les accusations du RP Gratry

DÉFENSE DE L’ÉGLISE ROMAINE
CONTRE LES ACCUSATIONS DU R.P. GRATRY
PAR LE R.P. DOM PROSPER GUÉRANGER ABBÉ DE SOLESMES

I

    L’écrit que vient de publier le R.P. Gratry sous le titre de Première lettre à Mgr Deschamps, ne semble pas, au premier abord, demander une réponse sérieuse. Quand un auteur vient dire qu’il a reçu l’ordre de Dieu et de Notre Seigneur JésusChrist pour écrire certaines pages, et qu’il omet de donner la preuve de sa mission, il devient par là même suspect d’exaltation, et ne peut s’en prendre qu’à luimême si les hommes sages le regardent avec un étonnement douloureux. Le R.P. Gratry ne veut pas élue le Pape enseignant l’Église ex Cathedra soit infaillible, quoique l’immense majorité des Docteurs le reconnaisse tel ; doitil s’attendre qu’en réclamant pour luimême l’inspiration, il sera cru sur sa simple parole ? Quant aux souffrances sur lesquelles il semble compter pour avoir, obéi, il peut se rassurer. On le plaint, et on attendra en patience que l’effervescence à laquelle est due sa Lettre à Monseigneur de Malines soit calmée.

    Mais cet écrit dans lequel l’auteur s’énonce avec passion sur tant de questions diverses, n’en est pas moins de nature à produire de fâcheux effets sur certains esprits peu préparés aux assertions vives et tranchantes du R.P. Gratry. Aujourd’hui on ne lit plus guère que les journaux et les Revues. Chez le grand nombre, l’étude n’a pas déposé un fonds bien riche en fait de connaissances précises ; mais ce que l’on ignore pardessus tout, c’est l’histoire de l’Église. Elle est longue à apprendre, et pour s’en rendre maître dans un degré quelconque, il faut de toute nécessité pénétrer dans la dogmatique chrétienne qui s’y trouve sans cesse en action. Peu de gens, au moins dans notre pays, ont ce courage aujourd’hui. Lors donc qu’un fait qui sont du lieu commun ordinaire surgit en controverse dans les journaux ou les brochures à la mode, beaucoup se trouvent pris au dépourvu. Il est trop tard pour étudier le fait, et d’ailleurs on a perdu la trace, si jamais on l’a eue. On se jette alors à quelqu’un par qui l’on a l’habitude de penser ; car rien n’est plus commun aujourd’hui que ces admirations qui s’attachent à un homme dont on fait le régulateur de son intelligence en tout ce qui tient à la religion. Pour beaucoup, cet homme est l’Église ; on ne la connaît qu’en lui et par lui. S’il voit juste, tant mieux ; s’il voit autrement, on le suit avec une docilité que rien n’éclaire.

    Le haut mérite du R.P. Gratry lui a valu d’être un de ces régulateurs contemporains, et c’est le motif qui me pousse à signaler ses écarts, en ce moment où il fait fausse route. Je n’ai certes nulle envie d’attaquer sa bonne foi qui est patente ; mais il y aurait péril à le suivre, et ce n’est pas perdre son temps que de signaler ce péril.

    Le R.P. Gratry paraît convaincu que la définition de l’infaillibilité papale serait un grand malheur qu’il est bon de prévenir. Il est mécontent de Monseigneur de Malines et de Monseigneur de Westminster qui ne partagent pas les idées de Monseigneur d’Orléans sur l’inopportunité de cette décision, et il emploie toute sa verve et toute son ardeur à inspirer des préventions contre la croyance au don surnaturel que tant de pieux et savants docteurs ont reconnu dans le Pontife romain. Qu’il me soit permis de réclamer de ses lecteurs un moment d’attention et de leur soumettre une considération.

    Ou l’infaillibilité papale sera l’objet d’une définition de foi par le Concile du Vatican, ou le Concile ne la tranchera pas. Dans le premier cas, le R.P. Gratry et toute son école, s’ils tiennent à demeurer catholiques ; devront accepter la décision avec foi et reconnaissance. A quoi aura servi alors cette agitation, tout au plus permise en face d’un fléau qui serait sur le point d’éclater ? L’Église aurait à se féliciter de posséder, avec une certitude divine, une vérité de plus dans son symbole, comme il est arrivé par la définition du dogme de l’immaculée Conception, et par toutes celles qui ont été prononcées depuis l’origine de l’Église.

    Si la décision n’est pas portée, ce serait parce que le SaintEsprit n’aurait pas incliné le Concile en ce sens. Quelle serait alors la situation ? L’infaillibilité du Pape demeurerait une conclusion théologique déduite de l’Écriture et de la Tradition par la science des docteurs et par l’instinct catholique ; mais ceux qui la niaient n’encourraient pas la note d’hérésie. Y auraitil là un motif de triomphe pour qui que ce soit ? Quelqu’un sur la terre atil intérêt à ce qu’une promesse que JésusChrist a faite à saint Pierre ne passe pas à ses successeurs ? On le croirait, à voir la violence avec laquelle plusieurs se déchaînent contre l’hypothèse de la définition.

    Je le dirai en toute simplicité : ces excitations, à la veille d’une solution qui ne peut tarder beaucoup d’intervenir, sont peu en rapport avec la circonstance si solennelle du moment. Le souverain Pontife a réclamé les prières de l’Église tout entière, il a ouvert par un jubilé les trésors de la miséricorde, afin que les âmes purifiées élèvent vers le ciel des vœux plus acceptables ; pourquoi nos désirs ne seraientils pas calmes comme nos espérances ? Rien ne périclite ; on ne surprend pas le SaintEsprit. Si nous trouvons qu’il est juste, qu’il est avantageux pour la terre que JésusChrist soit glorifié dans son Vicaire, pourquoi ne le dirionsnous lias, nous en rapportant d’avance avec soumission au Concile ? Si nous pensons qu’il vaut mieux que la sainte Assemblée demeure muette sur un point de doctrine à l’égard duquel tant de saints et savants personnages ont professé une adhésion si formelle, quel avantage trouverionsnous à faire partager à d’autres notre aspiration vers le silence ? N’auronsnous pas, sous peu de jours, la solution qui convient à notre temps, solution qui ne sera pas de l’homme, mais du SaintEsprit ?

    Il est donc nécessaire de protester contre l’acharnement avec lequel le R.P. Gratry poursuit le malheureux pape Honorius, dont beaucoup de ses lecteurs connaissaient à peine le nom, et qu’on leur présente avec insistance comme l’un des plus détestables hérétiques qui jamais aient existé. Au fond, c’est à l’infaillibilité du Pape qu’on en veut, et on cherche à remuer l’opinion sur un fait peu connu, au risque d’exciter du trouble dans les consciences. Quelle peut être en effet la conséquence de cette attaque contre un pape du VlIe siècle ? Si la définition de l’infaillibilité papale n’a pas lieu, croiraton avoir produit un bien, en se déchaînant ainsi contre un Pontife dont le monde des salons ne se préoccupait pas ? Si la définition est rendue, pourquoi créer des inquiétudes dans des esprits qui sont hors d’état de se défendre ?

    La question d’Honorius est difficile historiquement, et n’est pas de celles que l’on tranche avec de la passion. Essayons d’en donner une idée à ceux qui ne peuvent l’étudier par euxmêmes.

    Honorius qui monta sur le SaintSiège en 625, gouverna l’Église durant près de treize ans. Consulté insidieusement par Sergius, patriarche de Constantinople, sur la question de savoir si l’on devait reconnaître en Jésus Christ une seule volonté ou deux volontés, l’une divine et l’autre humaine, le Pontife qui appréhendait qu’une nouvelle hérésie ne s’élevât à ce sujet dans l’Église, crut pouvoir répondre d’une manière évasive, et manqua l’occasion de redresser les mauvais sentiments du patriarche. Il espérait par cette réserve, ainsi que nous l’apprenons du Pape saint Agathon, l’un de ses successeurs, étouffer dans son foyer une erreur qui pouvait produire de grands ravages. Le trop complaisant Pontife se flattait de n’avoir pas trahi la vérité, du moment que dans sa lettre, il insistait sur les deux natures que la foi reconnaît en Jésus Christ ; et en effet, deux natures donnent à conclure deux volontés.

    Mais ce qu’il n’avait pas prévu arriva. L’hérésie d’une seule volonté (le monothélisme), favorisée par la politique d’Héraclius à qui cette transaction semblait un moyen, bien illusoire d’ailleurs., d’éteindre l’hérésie d’une seule nature (le monophysisme), qui bravait encore les anathèmes du concile de Calcédoine, s’étendit avec la rapidité d’un incendie, propagée qu’elle était par Sergius de Constantinople et par Cyrus d’Alexandrie. Honorius eut à peine le temps de constater la grandeur d’un mal, qu’il eût été de son devoir de combattre dès l’origine avec plus de résolution.

    Deux questions se présentent ici. Honorius atil enseigné l’erreur dans sa lettre à Sergius ? Atil, dans cette lettre, parlé comme dit l’École, ex Cathedra ?

    A la première question, il est aisé de répondre que le Pontife n’a point enseigné l’erreur. La lettre est sous les yeux de tout le monde dans les Actes du Ve Concile. On y voit un homme trop circonspect, il est vrai, qui mesure ses termes avec une précaution exagérée, en un mot qui craint de s’expliquer, de peur que sa parole ne produise une sensation quelconque. C’est la prudence du serpent, sans la simplicité de la colombe. Découvreton sous ces fauxfuyants une erreur contre la foi ? Plusieurs l’ont prétendu ; mais ils ne sauraient prévaloir contre l’autorité de saint Maxime, docteur contemporain et le plus puissant adversaire du monothélisme. Ce saint abbé qui joint à ses autres mérites l’honneur de la palme du martyre, défend la pureté de la foi d’Honorius et vénère sa mémoire. On répond aisément aux passages de la lettre de ce Pape que quelques auteurs gallicans ont voulu incriminer, et il ne manque pas de théologiens de leur école qui aient défendu la pleine orthodoxie de la lettre à Sergius. Je citerai Noël Alexandre qui ne sera pas suspect ; auquel j’ajouterai Witasse, Tournely, Regnier, dont les noms sont d’une haute considération en Sorbonne 1 .

    Sur la seconde question je répondrai que la lettre d’Honorius à Sergius n’a rien de commun avec une définition apostolique. Sergius consulte le Pape sur la question qui agitait l’Orient, et dans laquelle il cherchait à compromettre le Siége apostolique. Honorius, après avoir exprimé clairement la foi sur les deux natures, s’applique à réfuter ceux qui diraient que dans le Christ la volonté humaine aurait pu être en contradiction avec la volonté divine, ou encore qu’il y aurait eu dans le Christ, comme dans l’homme tombé, un penchant qui l’eût incliné du côté opposé au bien. Amené enfin à répondre directement à la lettre captieuse de Sergius, il refuse de s’expliquer, sous prétexte que la question est subtile et du ressort des grammairiens, par lesquels il entend les philosophes. Il cherche à arrêter toute controverse sur le sujet des deux volontés dans le Christ, en imposant le silence, et déclarant que son intention est que l’on ne dise ni une volonté, ni deux volontés. Plus tard, ni essaie d’appliquer cette mesure dans une lettre dont il ne nous reste que des fragments, et qu’il adressa à Cyrus d’Alexandrie et à saint Sophrone de Jérusalem. Je le demande, quand un homme refuse de s’expliquer sur une question qu’on lui propose, aton le droit de dire qu’il a manifesté son sentiment ? Honorius atil enseigné qu’il n’y a dans le Christ qu’une seule volonté ? Nul ne pourrait le dire, sans calomnier ce, Pontife. Atil enseigné que l’on ne doit pas reconnaître dans le Christ deux volontés ? le prétendre, serait tout aussi injuste. Il n’y a donc qu’une seule conclusion à tirer de la lettre à Sergius ; c’est qu’Honorius n’a rien voulu décider, et qu’il n’a rien décidé en effet.

    J’amènerai un rapprochement historique. A la suite des célèbres Congrégations de Auxiliis, Paul V finit par laisser les thomistes et les molinistes dans la liberté de suivre le sentiment respectif de leur école ; leur intimant seulement la défense de se traiter réciproquement d’hérétiques. Diraton que Paul V, dans cette occasion, ait rendu une définition dans un sens ou dans ‘un autre ? La situation est la même pour Honorius. Il a eu tort, sans doute, de croire qu’en imposant le silence sur la question des deux volontés, il éteindrait une controverse dont il ne voyait pas l’importance, et qui devait enfanter une hérésie formidable ; mais la faute qu’il a commise ne consiste pas dans ce qu’il a enseigné ; elle est tout entière en ce que, mis en demeure d’enseigner, il a refusé de le faire, cherchant à étouffer la controverse, au lieu de la résoudre.

    Supposons que le Concile du Vatican vînt à rendre un décret portant que désormais on ne devra plus dire, ni que le Pape est infaillible, ni qu’il ne l’est pas ; le R.P. Gratry prétendraitil que le Concile aurait défini quelque chose sur l’infaillibilité du Pape ? J’imagine que non ; ou alors il faudrait changer le langage et réformer toutes les idées. Concluons donc que Honorius n’a point failli dans une définition de foi, puisqu’il est constant qu’il n’en a rendu aucune.

    Faisons maintenant l’hypothèse toute gratuite que ce Pontife eût voulu faire de cette lettre privée à Sergius une décrétale dogmatique pour fixer la doctrine dans l’Église. A quels caractères , je le demande, les fidèles auraientils reconnu dans ce document une règle de foi ? Les termes de la lettre indiquentils soit directement, soit indirectement, qu’il s’agisse de terminer une controverse par un acte décisif, en sorte que l’on puisse dire avec saint Augustin, a la cause est finie ? Les opposants à cette définition d’un nouveau genre, sontils frappés d’excommunication par le Pontife ? Ces conditions qui feraient sortir la lettre du caractère d’écrit privé pour l’élever à l’importance de loi générale, ces conditions auxquelles est soumis le Concile œcuménique luimême, quand il veut obtenir l’obéissance de la foi, font ici totalement défaut. Concluons donc une seconde fois qu’Honorius n’a point rendu une définition doctrinale.

    Ce n’est pas tout. Il s’est écoulé quarante ans depuis la mort d’Honorius jusqu’à la tenue du VIe Concile qui devait condamner avec tant d’éclat le monothélisme. Durant cet intervalle rempli par les progrès de cette hérésie, quel mouvement remarquonsnous dans l’Église ? Voiton les évêques orthodoxes tentés d’abonder dans le sens de la nouvelle secte ? Les voiton la ménager sous prétexte que le silence aurait été prescrit à son égard ? Loin de là, le soulèvement des prélats catholiques est à son comble. De toutes parts, ils appellent du secours, et ce secours, où vontils le réclamer ? Auprès du Pontife romain, dont ils sollicitent avec instance la décision sur les deux volontés dans le Christ. C’est saint Sophrone de Jérusalem, et son premier suffragant Étienne de Dora, ce sont les métropolitains de la Numidie, de la Byzacène, de la Mauritanie ; c’est Victor de Carthage, Sergius de Chypre, Théodore, abbé de Saint Sabbas, au nom des moines grecs, Thalassius, au nom des moines arméniens, George, au nom de ceux de Cilicie. Toutes ces lettres qui arrivent au saint Pape Martin Ier et sont insérées dans les Actes de son Concile de Rome, témoignent de la foi la plus vive dans l’infaillibilité du successeur de Pierre, et implorent avec ardeur la condamnation du monothélisme 2 . Dans toutes ces lettres, pas la moindre mention d’Honorius, ni de la défense qu’il eût faite de parler tant d’une volonté, que de deux volontés. Partout la même confiance dans l’inviolable fidélité du Siège de Rome à la vraie foi, partout la conviction que ce Siège n’a pas encore prononcé sur la question. Dix années déjà sont pourtant écoulées depuis la mort d’Honorius. Que conclure de ces faits irrécusables, sinon que la lettre d’Honorius à Sergius est demeurée inconnue dans l’Église, en sa qualité d’écrit privé, ou que si elle s’est répandue dans une certaine mesure, personne n’a reconnu dans cette pièce les caractères d’un jugement apostolique.

    C’est ce que répètent avec accord les évêques de France au XVIIIe siècle, dans leurs Mandements contre les appelants de la Bulle Unigenitus. Le bruit que l’on cherche à faire en ce moment autour du nom de ce pauvre Honorius, n’est qu’une reprise de celui que l’on entendit lorsque la secte janséniste se sentit frappée à mort par la condamnation de Quesnel. Aujourd’hui, on voudrait arrêter la définition de l’infaillibilité du Pape ; alors on. criait sur les toits que Clément XI avait failli en proscrivant les cent une Propositions. Dans un cas comme dans l’autre, on exhibe Honorius, on s’en fait un trophée ; en décriant l’infortuné Pontife, on croit avoir tout gagné. Ce fut une illusion chez les Jansénistes au XVllle siècle ; c’en est une encore aujourd’hui, chez les demeurant du gallicanisme. Les courageux évêques qui bravèrent les audaces du parti, soutinrent avec fermeté dans leurs savants Mandements, que la lettre d’Honorius ne fat point adressée par lui à l’Église, qu’elle n’eut jamais le caractère de définition de foi, et que jusqu’au Vle Concile, ce qui donne une période de quarante ans, elle n’eut jamais d’autre caractère que celui d’écrit privé. Dans cette appréciation épiscopale adressée au peuple fidèle, nous entendons Fénelon sur son siège de Cambray, le très orthodoxe cardinal de Bissy sur celui de Meaux, l’illustre Languet sur celui de Sens, le charitable Belzunce sur celui de Marseille, le très ferme Armand de Tourouvre sur celui de Rhodez. Ce dernier allègue pour le même sentiment le savant Pierre de Marca qui n’est pas suspect, mais qui savait assez bien son antiquité ecclésiastique. Il serait pourtant utile de connaître les choses dont on parle, avant de se lancer à tout risque comme le fait le P. Gratry.

    Mais suivonsle dans sa poursuite contre Honorius. Il ne se donnera pas la peine de discuter la question de savoir si ce pape est hérétique dans ses lettres ; mais abordant sans retard le vie Concile, il parcourt un moment les Actes de ce grand Synode, puis il se redresse avec triomphe, en s’écriant : Anathème à l’hérétique Honorius !

    Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que cet enthousiasme’ à propos d’une humiliation infligée à l’un des Pères du peuple chrétien, d’un Pontife qui put être faible, mais qui possédait des vertus réelles, est assez peu final. Admettons qu’Honorius ait faibli, qu’il ait mérité de partager l’anathème avec Sergius, Pyrrhus, Paulus et les autres monothélites, je ne vois pas que nous ayons tant lieu d’en faire les fiers ; de même que j’ai de la peine à comprendre que, pour défendre Monseigneur d’Orléans, il fût nécessaire de menacer d’excommunication Monseigneur de Westminster et de déverser le mépris sur l’éloquent mémoire de Monseigneur de Malines. Ce sont là des procédés qui surprennent en pareille matière ; plus de calme et de sangfroid eût été mieux à sa place.

    En entrant dans cette seconde phase de la discussion sur le fait d’Honorius, je commence par convenir avec le R.P. Gratry ; que je suis du nombre de ceux qui admettent la condamnation d’Honorius par le vie Concile 3  : nous n’aurons donc pas de controverse sur ce point. Toutefois, en retenant cette conviction très réfléchie et très ancienne chez moi, je dirai ingénument que je ne me sens pas en force pour répondre aux arguments que M. le professeur Dumont a rassemblés dans deux savants articles qu’il a publiés en 1853 dans les Annales de Philosophie chrétienne, et qui tendraient à prouver que les Actes du vie Concile ont été très gravement falsifiés par les Grecs. Ma conviction s’appuie sur des motifs qui me semblent d’une force réelle, et tout en me gardant de mépriser ceux qui ne la partagent pas, je crois devoir la conserver jusqu’à plus ample informé.

    Ainsi donc, selon le R.P. Gratry et selon moi très indigne, le vie Concile s’est bien véritablement écrié

    Anathème à Sergius hérétique ! Anathème à Hornorius hérétique ! Anathème à Pyrrhus hérétique ! En doiton conclure que c’en est fait de la doctrine de l’infaillibilité du Pontife romain ? Non, et c’est ici que je me sépare du R.P. Gratry.

    S’il est quelque chose de démontré, c’est qu’Honorius n’a point enseigné à l’Église le monothélisme, c’est que sa lettre à Sergius, et pour le fond et pour la forme, est totalement dépourvue des caractères d’une définition doctrinale. Ce n’est donc point comme Pape qu’Honorius a été anathématisé par le Vle Concile ; ce ne peut être que comme docteur privé. Le Pape peutil enseigner l’erreur comme docteur privé ? La plupart des docteurs ultramontains en conviennent. Que nous fait donc la condamnation d’Honorius comme docteur privé ? Rien, absolument rien. Elle ne touche pas même la doctrine de l’infaillibilité du Pape enseignant l’Église ex Cathedra, intimant aux fidèles que telle vérité doit être crue comme faisant partie du dépôt de la révélation, et frappant d’anathème les rebelles à la sentence.

    Mais la justice ne nous faitelle pas un devoir de revenir sur ce qui a été précédemment exposé, et de nous demander à nousmêmes si réellement Honorius, comme homme privé, a été hérétique ? Les seules pièces de conviction qui :aient été alléguées contre lui dans le Concile, sont sa lettre à Sergius et les fragments d’une autre à Cyrus et à Sophronius. Ces documents témoignentils d’une doctrine hérétique chez Honorius ? Nous avons vu que saint Maxime, contemporain et le principal docteur dans la question du monothélisme, honorait la mémoire de ce Pape. Il est même allé jusqu’à dire que ses lettres avaient été altérées par les auteurs de la secte. Nous avons ces lettres, et la première est dans son entier. Qu’en pensent les juges compétents ? Je l’ai dit plus haut ; Monseigneur de Grenoble et Mgr Héfélé, qui est au moins impartial, les absout d’hérésie. Noël Alexandre, Witasse, Tournély, Regnier, auxquels il faut joindre le savant Thomassin, enseignent qu’on en peut défendre la teneur au point de vue de l’orthodoxie. Je cite les théologiens de l’école française qui ne reviennent à la mémoire, et je n’allègue aucun auteur d’audelà des monts. En présence d’une telle situation, l’anathème du Vle Concile d’un côté, les textes d’Honorius de l’autre, textes pris dans les Actes même de ce Concile, j’en viens à me demander : Honorius, comme homme privé, atil été ce qu’en bonne théologie on appelle un hérétique ?

    En émettant un tel doute, je sais bien à quoi je m’expose. Le R.P. Gratry qui lance l’excommunication contre Monseigneur de Westminster, ne m’épargnera certainement pas, moi simple prélat inférieur. N’importe ; j’oserai lui dire que s’il est vrai qu’on trouve dans les Actes du Vle Concile l’anathème lancé à plusieurs fois contre Honorius hérétique, il n’en a pas moins été permis en tout temps de penser et de dire qu’Honorius n’a pas enseigné l’hérésie. J’en donnerai la raison aux lecteurs du R.P. Gratry ; mais pour cela il est nécessaire d’entrer un moment dans la théologie, science trop peu familière à l’éloquent oratorien qui accumule à toute les pages de son opuscule les gros mots de mensonge et de falsification, mais qui oublie constamment de raisonner.

    Je dirai donc que le Vle Concile étant du nombre de ceux qui n’ont pas été présidés par le Pape en personne, ne pouvait avoir sa valeur de Concile qu’autant qu’il obtiendrait pour ses décrets la confirmation apostolique, et dans la mesure seulement où s’étendrait cette confirmation. Le décret que le Concile avait publié dans sa XVllle et dernière Session sur la question des deux volontés en JésusChrist reproduisait la doctrine des deux lettres du Pape saint Agathon, l’une à l’empereur Constantin Pogonat, l’autre au Concile luimême ; mais préalablement ce décret signalait comme auteurs de la nouvelle hérésie Théodore, évêque de Pharan, Sergius, Pyrrhus, Paul et Pierre, évêques de Constantinople, Honorius, Pape de l’ancienne Rome, avec Cyrus d’Alexandrie. Venaient ensuite les souscriptions, puis les acclamations où figuraient les anathèmes, entre autres celui qui était commun à Sergius et à Honorius.

    Une lettre écrite par le Concile à saint Agathon et souscrite de tous les Pères demandait à ce Pontife. la confirmation du décret conciliaire 4 . On lisait dans la première partie de cette lettre que le Concile avait frappé d’anathème Théodore de Pharan, Sergius, Honorius, Cyrus, Paul, Pyrrhus et Pierre, et que cette sentence avait été portée à l’instar de celle qu’Agathon avait prononcée lui même 5 . La lettre de saint Agathon au Concile, insérée dans la , Session, flétrissait en effet comme auteurs du monothélisme Théodore de Pharan, Cyrus d’Alexandrie, Sergius, Pyrrhus, Paul et Pierre de Constantinople ; mais c’est en vain que l’on chercherait dans cette lettre le nom d’Honorius. Il en est totalement absent 6 . J’avoue que cette contradiction m’a toujours semblé étrange et inexplicable.

    Saint Agathon étant mort avant que la lettre du Concile lui fût parvenue, il fut remplacé sur le Siège de Rome par saint Léon Il. Aussitôt Constantin Pogonat écrivit à ce nouveau pontife pour lui faire part, au nom du Concile, de tout ce qui s’était fait dans cette assemblée et pour en demander la confirmation. Il est remarquable que la lettre de l’empereur qui est un compte rendu très complet des opérations du Concile ne contient pas un mot qui se rapporte soit directement, soit indirectement à Honorius.

    Saint Léon Il répondit par une lettre confirmatif du Concile adressée à l’empereur. Dans cette lettre il proclame la parfaite orthodoxie de la définition rendue par les Pères sur la question dogmatique qui avait été l’objet du Concile, il confirme cette définition par l’autorité du Siège apostolique, et assigne à ce Concile le sixième rang parmi les Synodes œcuméniques. Le Pontife passe ensuite aux anathèmes que le Concile avait joints à sa définition, et c’est alors qu’il fait voir en quelle manière il accepte, dans son jugement souverain, la condamnation que le Concile avait portée contre Honorius. Nous venons de voir que celuici l’avait mêlé dans son décret le nom d’Honorius à ceux de Théodore de Pharan, de Sergtius, Pyrrhus, Paul et Pierre de Constantinople, et de Cyrus d’Alexandrie. Saint Léon Il n’accepte l’anathème qu’en faisant cesser cette promiscuité, réunissant dans un, anathème commun Théodore de Pharan, Cyrus d’Alexandrie, Sergius, Pyrrhus, Paul et Pierre de Constantinople, qui avaient été hérétiques dogmatisans. Quant à Honorius, le Pontife le frappe à son tour, mais il crée pour lui une classe spéciale. Et aussi Honorius, ditil, qui n’a pas fait resplendir de la doctrine apostolique, cette Église apostolique (de Rome) ; niais, par une trahison profane, a laissé la foi qui doit être sans tache exposée à la subversion 7 .

    Voilà donc le Vle Concile œcuménique, le voilà dans sa teneur véritable ! C’est le suffrage du Pontife romain qui l’a fait œcuménique comme tous les autres ; il est œcuménique en tout ce que le Pontife romain a accepté, et il ne l’est pas dans le reste ; de même que le deuxième Concile ne l’est pas dans les décrets que saint Damase n’accepta pas, de même que le Concile de Calcédoine ne l’est pas dans le fameux Canon que saint Léon le Grand refusa de confirmer.

    Le R.P. Gratry doit voir que je suis de bonne composition. Je lui accorde que le Vle Concile a condamné Honorius ; j’admets la condamnation de ce pape comme hérétique par le Concile, au point de vue de l’histoire, parce que maintes fois, dans le cours des Sessions et aussi dans les acclamations, l’Assemblée usa de cette liberté ; mais le vrai Vle Concile, celui auquel le Pontife romain a donné la forme nécessaire et canonique, celui qui s’impose au respect des fidèles a seulement flétri Honorius comme un gardien infidèle du dépôt de la foi, et non comme ayant été luimême sectateur de l’hérésie. La justice et la vérité nous interdisent d’aller plus loin. 8

    Au reste, le R.P. Gratry, avec une franchise qui l’honore, après avoir donné trop de place aux anathèmes provisoires contre Honorius, qui courent çà et là dans les Actes du vie Concile, finit par insérer loyalement le passage de la lettre confirmatif de saint Léon lI, dans laquelle la question est enfin réduite à ses justes termes. Malheureusement, tout n’est pas fini de sa part contre ce pauvre Honorius. Obligé enfin, puisqu’il y a une logique, de ne plus accuser Honorius d’avoir été hérétique, il qualifie désormais en ces termes la faute de cet infortuné Pape : Ce n’est point de la négligence, c’est de l’hérésie agissante, effective, coupable 9 . Les admirateurs du R.P. Gratry pourront sans doute comprendre ; j’avoue que pour ma part, je n’y vois pas clair. Il m’eût semblé, je l’avoue, que la flétrissure de négligence infligée à un Pape dans l’exercice de son enseignement, était assez sévère. Le R.P. Gratry trouve que cela ne suffit pas ; il lui faut à tout prix de l’hérésie. Ne pouvant plus en trouver, dans l’acception reçue, après la lettre confirmatif de saint Léon, ce qui amnistie fort, heureusement Monseigneur de Westminster, il imagine une nouvelle hérésie tout exprès pour Honorius. Jusqu’à présent on avait cru que l’hérésie était dans l’esprit et dans la volonté ; maintenant, l’esprit et la volonté en fussentils complètement saufs, rien n’empêche qu’absente de l’une et de l’autre, elle ne se trouve dans l’action, et c’est le cas d’Honorius. Si un homme croit exactement, il n’est pas sûr d’être exempt de l’hérésie agissante, de l’hérésie effective, de l’hérésie coupable.

    Cette théologie peut avoir le charme de la nouveauté ; mais je crois pouvoir prédire à son auteur que malgré son odeur très prononcée d’intolérance, elle est appelée à faire une longue quarantaine avant d’être admise dans l’École. Mieux eût valu, je crois, pour le P. Gratry, étudier la théologie d’abord, puis la théorie et enfin l’histoire des Conciles. Il y eût appris que la faute et la condamnation d’Honorius ne portent aucun préjudice à la doctrine de l’infaillibilité du Pape, soit qu’Honorius eût même été flétri comme hérétique, soit qu’il l’ait été comme fauteur des hérétiques par sa faiblesse. Cette question au fond est stérile ; mais jetée sans préparation, sans aucune précision dans l’exposé, en face d’un public aussi étranger aux faits ecclésiastiques du Vlle siècle qu’aux principes sur la matière, elle ne pouvait qu’accroître la confusion d’idées au milieu de laquelle nous vivons aujourd’hui. Cette nouvelle campagne, il est vrai, aura encore compromis le gallicanisme, et ajouté un motif de plus à l’opportunité d’une définition sur l’infaillibilité du Pape, seul moyen de se reconnaître à travers le nuage qui s’épaissit de plus en plus.

    J’en viens maintenant à une autre attaque du R.P. Gratry, et cellelà n’est plus dirigée seulement contre un Pape du Ve siècle ; elle s’adresse directement à l’Église romaine. Convaincu que si le l’ait d’Honorius est rappelé, rien n’est plus accablant pour la doctrine de l’infaillibilité du Pape, il s’est mis dans l’esprit les plus étranges idées sur les stratagèmes que Rome aurait mis en œuvre pour dérober à la chrétienté la connaissance de ce fait que personne n’ignore. Les accusations de mensonge , de falsification, courent sous sa plume avec une abondance fébrile, et, nous allons le voir, avec une inconvenance qui monte jusqu’au scandale. En apparence, il semble n’en vouloir qu’à ce qu’il appelle a une école d’erreur, a fondée sur la passion, l’aveuglement, l’emportement, a école aujourd’hui décidée, sans rien voir et sans rien a entendre, à tout nier et à tout affirmer dans le sens où a elle se précipite 10 . Le R.P. Gratry ne désigne pas cette terrible école autrement ; mais à son style et à ses allures, on serait tenté de croire qu’il en fait partie. Toutefois, cela ne saurait être ; car le R.P. Gratry est un philosophe et un académicien du XlXe siècle, tandis que cette école qui se précipite aujourd’hui d’une manière si inquiétante, possède une telle puissance de rétroaction qu’elle a le talent de falsifier le Bréviaire romain jusque dans le cours du XVle siècle.

    Je prie le lecteur de croire que je ne charge pas : au reste on peut vérifier. Ce qui irrite le R.P. Gratry contre l’école d’aujourd’hui à laquelle il en veut, c’est la réforme du Bréviaire romain au XVle siècle. Mais, lui diraton, ce sont les Papes qui opérèrent cette réforme, sur la demande du Concile de Trente. Pas du tout, il y a eu un scribe chargé de cette réforme, qui s’est avisé de falsifier l’office de saint Léon Il au profit d’Honorius 11 , et voilà comment on rédige la liturgie ! Convenons que le P. Gratry a trouvé un moyen commode de mettre les Papes hors de cause, dans une affaire où ils ont tout fait. Mais un Pape est embarrassant, sauf peutêtre Honorius, tandis qu’un scribe peut toujours être insulté à merci.

    Il faut pourtant en finir avec cette mauvaise plaisanterie, et apprendre au R.P. Gratry et à ses admirateurs comment s’effectua la réforme du Bréviaire romain, non sur l’instigation d’une école d’aujourd’hui, mais selon l’intention déclarée par le Concile de Trente, dans sa XXVe Session. Saint Pie V, successeur de Pie IV qui avait confirmé le Concile de Trente, nomma une commission pour la réforme du Bréviaire. On y voyait figurer le cardinal Bernardin Scotti, Thomas Goldwel , évêque de Saint Asaf, le cardinal Guillaume Sirlet et le docte Jules Poggio. Toutes les légendes du Bréviaire, y compris celle de saint Léon Il, passèrent sous la plume de ces personnages, aussi connus pour leur probité que pour leur mérite littéraire. Le Bréviaire fut en état d’être publié par saint Pie V, en 1568.

    Le R.P. Gratry se permet de dire que ce fut dans la réforme du Bréviaire par Clément VIll, au commencement du dixseptième siècle, qu’un scribe falsifia le Bréviaire romain, à l’endroit de la légende de saint Léon Il 12 . Il est regrettable d’avoir à lui répondre que le Bréviaire donné par saint Pie V dès 1568, contient mot pour mot la légende de saint Léon lI, telle qu’elle se lit dans l’édition de Clément VIll, qui est de l’année 1602. Le R.P. Gratry peut faire, quand il le voudra, la vérification dans les bibliothèques de Paris, où ne manquent pas les exemplaires du Bréviaire de saint Pie V, imprimés de 1568 à 1602 exclusivement ; il reconnaîtra alors que sur ce point l’inspiration lui a manqué, et qu’il ne faut plus parler du scribe de Clément VIll, ni de la falsification d’un texte auquel il ne fut pas même touché en 1602.

    Le R.P. Gratry va sans doute se relever de toute sa hauteur, et reporter l’accusation de falsification contre saint Pie V et sa docte commission ; car il a entre les mains un Bréviaire romain de 1520 de la Bibliothèque SainteGeneviève, avec plusieurs autres du même temps environ, et sur ces divers Bréviaires ont lit dans la légende de saint Léon Il les paroles suivantes : In qua synodo (Constantinopolitano) condemnati sunt Sergius,  » Cyrus, Honorius, Pyrrhus, Paulus et Petrus, nec non et Macarius, cum discipulo suo Stephano, sed et Polychronius et Simon, qui unam voluntatem et opérationem in Domnino Jesu Christo dixerunt vel praedicaverunt.

    Or, dans le Bréviaire de saint Pie V qui est encore celui d’aujourd’hui, et auquel Clément VIll ne fit que quelques retouches d’importance minime, la légende de saint Léon Il offre le passage suivant qui scandalise le R.P. Gratry :  » In eo Concilio Cyrus, Sergius et Pyrrhus condemnati sunt, unam tantummodo voluntatem  » et operationem in Christo proedicantes.

    Selon le R.P. Gratry, cette rédaction (qu’il n’attribuera plus, je l’espère, à un scribe), serait une falsification du Bréviaire romain. Il le répète sur tous les tons 13 . Allons donc au fond d’une accusation si grave.

    Je ferai observer d’abord que le R.P. Gratry ne paraît pas muni de notions bien claires sur ce qu’est le Bréviaire. Il nous parle de a l’antique Bréviaire romain qui, du Vlle au XVle siècle, portait en termes indiscutables a la condamnation d’Honorius comme hérétique monothélite. D Franchement, il faut être plus qu’étranger à toute connaissance de l’antiquité ecclésiastique pour s’en venir parler de Bréviaires du Vlle siècle. Tout le monde sait que ce que nous nommons Bréviaire, c’est à dire cet abrégé de l’office divin, dans lequel, outre les psaumes, les hymnes, les antiennes et les répons, figurent des leçons et des homélies, n’est pas antérieur au Xle siècle, et que c’est à peine si l’on en trouve la trace avant le Xlle. On lisait à Matines l’Écriture sainte dans la Bible, selon la saison, les Actes des saints dans les Passionaux, et les écrits des Pères dans leurs œuvres ou dans les Homiliaires. Ces leçons courtes et déterminées dont nous nous servons, même au chœur, sont une chose relativement moderne, et l’on ne peut s’empêcher de sourire en entendant le R.P. Gratry parler à ce propos du VIIe siècle. La bonne volonté ne lui manque pas ; mais il est évidemment dépaysé.

    C’est également faute de connaître ce dont il parle, qu’il met en avant comme inviolable, à moins de falsification criminelle, ut. Bréviaire romain antérieur à celui de saint Pie V. Qu’il apprenne donc que si, avant 1568, il existait un livre intitulé Breviarium romanum, ce livre n’étant muni de l’attache d’aucun souverain Pontife, n’étant garanti par aucune Bulle ni Bref, était à la merci du premier copiste, ou du premier imprimeur, à qui il plaisait d’y insérer ce que bon lui semblait. La meilleure preuve que j’en puisse donner au R.P. Gratry, je la prendrai précisément dans l’office de saint Léon Il. Il nous cite une légende de ce saint Pape prise dans une édition de 1520. Cette légende qui insère le nom d’Honorius à côté de ceux de Cyrus, Sergius et les autres, il l’a trouvée encore dans plusieurs exemplaires de diverse date. A mon tour, je suis en mesure de lui en citer d’autres du même Breviarium romanum antérieur à saint Pie V, où la légende de saint Léon Il ne présente pas un mot, pas un seul mot, du passage qu’il cite d’après son édition de 1520. Notre bibliothèque de Solesmes en possède deux, et je les tiens à la disposition de R.P. Gratry. L’un est de 1511, format in24, imprimé à Venise, chez les Juntes ; l’autre est de 1555, format in12, imprimé aussi à Venise, apud hoeredes Petri Rabani et socios. Je le répète, ni dans l’un, ni dans l’autre on ne trouve rien qui rappelle les phrases citées par le R.P. Gratry ; pas un seul des hérétiques monothélites n’y est nommé.

    Le R.P. Gratry a donc eu tort de parler de falsification d’un texte qu’il voudrait donner pour officiel, puis qu’avant l’édition de saint Pie V, il n’existait. pas d’exemplaire officiel du Bréviaire romain. J’ajoute maintenant que son peu d’usage dans ces matières lui a fait méconnaître le rôle de la commission formée par saint Pie V pour la réforme du Bréviaire romain : nous avons assez parlé du scribe, je n’y reviendrai plus. Or, donc, cette commission avait fort à faire pour répondre aux intentions du Concile de Trente qui en remettant la réforme du Bréviaire aux soins du Pontife romain n’avait fait qu’adhérer au vœu de la chrétienté, ainsi qu’on peut le voir par les demandes présentées aux Pères à diverses reprises. La commission eut donc à entreprendre la révision et la refonte de toute le corps des légendes du bréviaire, et elle s’y livra avec une attention digne des hommes intègres et doctes dont elle se composait. L’œuvre antérieure avait été compilée par des mains trop souvent inhabiles, et elle était exposée à de nombreuses variantes , ainsi qu’on vient de le voir. Le résultat des labeurs de la commission fut fixé par la bulle de saint Pie V, et quant à l’accueil que reçut dans l’Église le bréviaire reformé, on peut juger qu’il fut favorable, puisque la plupart des églises auxquelles il n’était pas imposé s’empressèrent de l’adopter, et que celles qui jugèrent devoir garder leur bréviaire rendu légitime par la possession deux fois centenaire, corrigèrent leurs légendes d’après la leçon romaine, et inscrivirent en tête de ces bréviaires renouvelés, ces mots : Ad Romani formam, ou Juxta mentem Concilii Tridentini. Pour ce qui est de la France, j’ai donné dans les Institutions liturgiques la suite des décrets de nos Conciles provinciaux du seizième siècle sur cette intéressante matière.

    C’est donc à la commission romaine et à saint Pie V, que le R.P. Gratry doit s’en prendre, si le bréviaire actuel ne parle pas d’Honorius dans l’office de saint Léon Il. Après avoir rappelé en passant au R.P. Gratry, que le bréviaire antérieur était loin de contenir dans toutes ses éditions la phrase qui fait ses délices, je le prierai de vouloir bien observer que cette phrase ne pouvait, en tout cas, être maintenue ; car elle renferme une fausseté grossière. Il y est dit que a dans le sixième Concile furent a condamnés Sergius, Cyrus, Honorius, Paul, Pierre, Macaire, qui ont dit et prêché qu’il n’y a en JésusChrist qu’une seule volonté et qu’une seule opération. Or, tout le monde sait que Sergius, Cyrus et les autres monothélites ont en effet enseigné cette hérésie ; mais Honorius qui aurait voulu que l’on ne parlât ni d’une volonté, ni de deux volontés, où atil dit et prêché une volonté et une opération ? L’intrusion de son nom dans la phrase est tout simplement une calomnie et une absurdité. La lettre d’Honorius est entre les mains de tout le monde, et il n’est pas possible de la travestir à ce point, sans la falsifier. Tout honnête homme eût fait ce que firent les commissaires de saint Pie V, en effaçant le nom d’Honorius d’une liste sur laquelle il ne doit pas figurer.

    Voilà donc renversé tout l’échafaudage du R.P. Gratry ! Pas de bréviaire romain officiel avant saint Pie V, pas de texte universel dans les légendes, mais les variantes les plus dissemblables ; Honorius mêlé injustement aux monothélites, et rayé de leur liste, au nom de l’histoire et des monuments, par des réviseurs exécutant les ordres du Concile de Trente. Que restetil maintenant de tant d’efforts tentés pour faire du scandale ? Et le P. Gratry, égaré par de perfides amis, s’est oublié jusqu’à traiter d’infamie 14 une correction que la critique la plus vulgaire exigeait. Il s’est lancé sans savoir où il allait, tombant, lui aussi, dans de grotesques anachronismes, jusqu’à faire du bibliothécaire Anastase, un contemporain du pape saint Agathon 15 , malgré les deux siècles qui les séparent ; montrant la plus étrange ignorance au sujet de ce même Anastase, en lui attribuant les Vies des Papes du septième siècle dans le Liber pontificalis 16 , quand tout le monde sait qu’il n’est auteur que des trois dernières qui se rapportent au neuvième.

    Ailleurs le R.P. Gratry se déchaîne contre la légende de saint Agathon qu’il met sur le compte du bréviaire romain, tandis qu’il est si aisé de s’assurer que saint Agathon n’a ni office ni commémoration dans ce bréviaire. Il a confondu le Propre des Saints obligatoire et universel avec un Propre particulier dont on ne petit user qu’au moyen d’un indult. Ce qui le scandalise dans la légende locale de saint Agathon, c’est qu’il y est dit que a ce a Pape écrivit à l’empereur Constantin Pogonat deux lettres, dans lesquelles l’hérésie des monothélites était a longuement, solidement, savamment réfutée. Le R.P. Gratry, quand il aura le temps de lire les infolio, trouvera dans les Actes du sixième Concile la preuve qu’il n’y a pas ici d’exagération ; car à la lecture de ces lettres, les Pères s’écrièrent : Pierre a parlé par Agathon ! Continuons la série des accusations : Dans ces lettres les premiers auteurs et sectateurs de cette hérésie, savoir : Sergius, Cyrus, Pyrrhus et les autres, a étaient condamnés. Le R.P. Gratry, quand il voudra bien lire les lettres de saint Agathon, verra que l’analyse des lettres est exacte. Poursuivons : Agathon déclarait en même temps, en termes exprès, que ses prédécesseurs avaient toujours été purs de toute souillure d’erreur Qu’y faire ? la lettre de saint Agathon attend qu’il plaise au R.P. Gratry de prendre la peine de la Iire. S’il s’en passe la fantaisie, il verra que la légende parle exactement. Voici la fin du passage incriminé : C’est donc par l’autorité de saint Agathon que fut réuni le a sixième Concile oecuménique, lequel condamna précisément les erreurs et les mêmes personnes qu’Agathon avait condamnées. Le R.P. Gratry prétendil nier que le sixième Concile ait condamné le monothélisme, et anathématisé Sergius, Cyrus, Pyrrinus et les autres signalés par saint Agathon ? Sans doute que non. Alors de quoi se plaintil ? l’allaitil, dans la légende de saint Agathon, parler d’Honorius dont saint Agathon n’avait pas prononcé le nom, et raconter des événements qui n’eurent lieu qu’après la mort de ce saint Pape ? Voilà donc tout le fond de l’accusation.

    Pourtant, selon le R.P. Gratry il y a ici audacieuse fourberie, il y a ici infamie, et le bréviaire romain résume une longue suite de fraudes dans un dernier et solennel mensonge 17 . On vient de voir que le bréviaire romain ne contient pas même l’office de saint Agathon ; la chose est aisée à vérifier. Quant à la légende locale de ce saint Pape, qui évidemment n’est pas celle d’Honorius, elle ne fait q’exprimer la plus pure vérité historique. Lorsque le R.P. Gratry aura repris ses sens, il est à croire qu’il regrettera tant de calomnies contre l’Église entière qui use du bréviaire romain, et que laissant là l’histoire et les antiquités, il retournera à la philosophie.

    Dans son pamphlet, il a jugé à propos de faire une sortie contre les fausses décrétales toujours au point de vue du bréviaire romain. Ses lecteurs ne savent guère ce que c’est que les fausses décrétales, et je le soupçonne d’être luimême assez peu au fait de la question relative à ces célèbres documents. J’en donne pour preuve la naïveté avec laquelle il se vante d’avoir, comme professeur et examinateur de Sorbonne, biffé sur les thèses d’un candidat, thèses assez mal posées j’en conviens, cette proposition : Les fausses décrétales n’ont innové en rien, ni dans le gouvernement, ni dans la discipline de l’Église ; elles n’ont fait que relater le droit et les coutumes de tout temps en vigueur 18 .

    Je ne relèverai pas ce qu’il y a de peu libéral dans cette censure, dont a été victime le malheureux candidat, pour prix de sa confiance dans les grades plus que douteux de la Sorbonne actuelle. On sait assez que les grands parleurs de liberté sont les plus intolérants des hommes ; de même que ceux qui reprochent si amèrement aux autres la violence du langage dans la défense de la bonne cause, sont souvent à la veille d’y tomber euxmêmes, et avec aggravation, quand il s’agira d’une cause qui n’est pas toujours la bonne. Ainsi le R.P. Gratry est convaincu que les fausses décrétales ont changé la discipline de l’Église, et il ignore que les monuments antérieurs au milieu du neuvième siècle, époque où cette compilation fut fabriquée, nous montre en exercice, dès les premiers âges

    abri , de l’Église, les droits que l’on y attribue au Siège apostolique. Telles sont pourtant les conclusions de la science moderne sur cette question qui n’en est plus une aujourd’hui. Les déclamations de Fleury à ce sujet dans ses Discours sur l’histoire ecclésiastique, sont périmées depuis déjà assez longtemps, et il n’est pas jusqu’aux Institutiones juris canonici de M. lcard enseignées à Saint Sulpice, où l’on n’établisse, comme le disait sur sa thèse l’infortuné candidat de la Sorbonne, que les fausses décrétales n’ont point. amené un nouveau droit, et que tous les principes qu’elles contiennent s’appuient sur des monuments irréfragables qui leur sont antérieurs.

    Le R.P. Gratry seratil plus heureux dans la poursuite qu’il fait des fausses décrétales jusque dans le bréviaire romain ? Le voilà qui dénonce une phrase de la légende de saint Marcel, que l’on a, ditil, intercalée dans l’antique liturgie vers le commencement du dix septième siècle 19 . Encore un malheur ! La légende de saint Marcel se trouve mot pour mot dans le bréviaire de saint Pie V, en 1568. Elle est l’œuvre de la docte commission qui a refait de fond en comble la légende antérieure. Mais, dira le R.P. Gratry, cette phrase est empruntée aux fausses décrétales ! D’accord ; mais que faire ! en 1568, la critique n’avait pas accompli encore les progrès dont nous jouissons aujourd’hui. L’éveil donné par Baronius sur le mélange des fausses décrétales avec les véritables n’avait pas encore été donné. Au quinzième siècle, le grand cardinal Cusa avait eu un pressentiment ; mais il n’avait pu le justifier d’une manière suffisante. Il fallait attendre ; les progrès de la science sont toujours lents. Il nous est aisé à nous qui sommes entourés de bonnes éditions, qui possédons des mémoires approfondis sur toutes les questions possibles, il nous est aisé de juger et de former nos convictions avec assurance ; n’allons pas cependant mépriser les hommes laborieux qui nous ont précédés, et surtout ne transformons pas en crimes leurs innocentes erreurs. La critique, science qui se perfectionne toujours, n’a inauguré son règne incontestable qu’au dixseptième siècle ; mais ce serait une injustice énorme de dédaigner, à cause de ses imperfections, la science très réelle du seizième.

    Si le R.P. Gratry se fût borné à recommander la critique dans la discussion de controverses, telles que celle que l’on peut élever pour ou contre la thèse de l’infaillibilité du Pape ; s’il eût relevé, en connaissance de cause, les maladresses arrivées à tel ou tel, je me garderais de réclamer ; j’attendrais ses preuves, dans l’espoir d’en faire mon profit ; car, à mon avis, nul n’a le droit de passer pour théologien, s’il n’est versé sérieusement dans la patristique. Mais telle n’est pas la ligne qu’a suivie le R.P. Gratry : par l’échantillon qu’il vient de nous donner, il perd tout droit de censurer les autres. Nul n’est aussi étranger que lui à l’antiquité ecclésiastique aussi bien qu’à la théologie. Quand on parle de Bréviaires du Vlle siècle, et que l’on , fait d’Anastase un contemporain de saint Agathon, on peut être de l’Académie française ; mais, à coup sur, on entrerait difficilement à l’Académie des Inscriptions.

    Passant d’une colère à l’autre, après saint Marcel, le R.P. Gratry entreprend saint Marcellin. Dans la légende de ce Pape, il trouve l’histoire du concile de Sinuesse, dans lequel aurait été proclamée cette maxime : Prima sedes a nemine judicatur, et il se met à déclamer comme de plus belle sur les falsifications, et sur l’introduction de choses odieuses et ridicules dans le bréviaire 20 . Il s’agace vivement de trouver dans des bréviaires romains de 1536 et de 1542 l’histoire du concile de Sinuesse, qui manque dans son édition de 1520, et cette divergence ne suffit pas à lui faire comprendre qu’à cette époque il n’y avait donc pas encore d’édition officielle du bréviaire romain. Je me hâte de venir à son secours, et de lui révéler que le bréviaire même de 1568, publié par la bulle Quod a nobis, contient dans la légende de saint Marcellin l’histoire du concile de Sinuesse. Le R.P. Gratry, qui a appris tout fraîchement, en feuilletant Mgr Héfélé, que ce Concile est apocryphe (ce que tout le monde sait depuis à peu près deux cents ans), est en plein triomphe. Il a tort, lui dont la parfaite innocence en fait d’érudition est désormais si bien constatée, de prendre si vivement parti. Le grand Baronius n’y allait pas si vite. Il discute gravement les faits dans ses Annales et finit par conclure que l’autorité des correcteurs du bréviaire romain qui les ont admis est pour lui d’un poids véritable.

    Depuis lors, la critique a élucidé la question, et personne ne voudrait soutenir l’existence du concile de Sinuesse. Benoît XIV nous apprend que Rome n’a jamais prétendu imposer la créance des faits historiques rapportés au bréviaire, ni les soustraire aux investigations de la science. Il suffit de reconnaître que rien ne s’y trouve qui soit contraire soit à la foi, soit à la morale. Quoi d’étonnant qu’une compilation historique rédigée il y a trois siècles, offre quelques imperfections ? Dans notre enfance, on n’avait rien de mieux à nous offrir en lecture sérieuse que l’Histoire ancienne et l’Histoire romaine de Rollin ; aujourd’hui, les récits du bon recteur pourraient ils suffire à donner à la jeunesse une idée véritable des faits de l’ancien monde ? Nul ne le prétendra. En concluraton que Rollin a falsifié, par exemple, les annales de l’Égypte ? Il a tout simplement raconté comme on racontait de son temps. Au lieu de rêver des attentats, le R.P. Gratry devait. d’abord s’assurer des textes, ne pas attribuer à l’édition du bréviaire de 1602 ce qui appartient déjà au bréviaire de 1568, et à l’exemple de tous ceux qui ont tant soit peu étudié, prendre acte d’abord de la date d’un livre qui touche tant de points d’histoire, afin d’être à même d’apprécier avec équité ce qu’il contient. Le respect pour l’Église et pour tout ce qui se rattache à sa pratique, devait aussi l’empêcher de diffamer comme il l’a fait un monument aussi vénérable que le bréviaire romain, au risque de jeter dans l’esprit de ses lecteurs les plus injustes et les plus dangereuses préventions contre le SaintSiège.

    Ces emportements l’entraînent à crier outre mesure contre une maladresse de cabinet qui eut lieu au sujet de la publication projetée par Holstenius du Liber diurnus Nomanorum Pontificum, publication qui fut arrêtée par la crainte de fournir un argument de plus sur la condamnation d’Honorius. Ceci n’a aucune portée. Il ne s’agit point d’un acte ayant trait au gouvernement de l’Église, comme la publication du bréviaire romain. Donner ou refuser le permis d’imprimer un manuscrit, est une mesure de simple police qui demeure sous la responsabilité de son auteur, et peut être changée demain. Le Jésuite Garnier publia peu après le Liber diurnus, à Paris, d’après un autre manuscrit. Rome s’en émutelle ? Loin de là, le livre fut bientôt dans toutes ses bibliothèques. Il y a plus, on se vit au moment d’avoir une édition romaine de ce manuscrit qui, un siècle auparavant, avait offusqué quelques particuliers trop méticuleux. Le Jésuite Zaccaria prépara la publication de l’œuvre d’Holstenius ; d’autres travaux l’empêchèrent d’exécuter ce projet, du moins complètement ; mais il publia, avec imprimatur, les variantes du manuscrit du Vatican pour servir de complément à l’édition du P. Garnier. Cet incident d’histoire littéraire très connu, mais raconté de nouveau avec d’intéressants détails par M. de Rozière dans la Revue du droit français, n’a rien de commun avec les actes du SaintSiège, et le R.P. Gratry aurait du se souvenir que si la censure de la presse à Rome fit un faux pas dans l’affaire du Liber diurnus, elle s’était montrée d’une équité parfaite, en 1608, sous Paul V, en autorisant l’édition des Conciles, puisque luimême trouve moyen de citer cette édition romaine à l’appui de la condamnation d’Honorius 21 .

    Le Liber diurnus est, à mon humble avis, le plus fort argument que l’on puisse faire valoir en faveur de l’anathème porté contre l’infortuné Pontife ; mais on ne doit pas perdre de vue que sur la liste des noms flétris dans la formule du Liber diurnus, celui d’Honorius s’y trouve accompagné d’une clause qui le sépare des hérétiques, et le donne seulement pour fauteur de l’hérésie par sa négligence. Que le septième et le huitième Conciles aient compris le nom d’Honorius dans les personnages proscrits dont on rappelait la suite dans un anathème final, je ne vois pas ce que le R.P. Gratry en peut tirer d’avantage. Le fait est que ce pape a eu’ à subir le déshonneur d’être désavoué par une longue suite de ses successeurs dans une formule qu’ils prononçaient en montant sur le SaintSiège au huitième et au neuvième siècles. A Rome on joignait à son nom une clause explicative ; dans les deux conciles en question, cette clause n’est pas exprimée ; mais tout le monde est à même de connaître en quels termes saint Léon Il, dans sa lettre confirmative du sixième Concile, consentit à joindre le nom de son prédécesseur à ceux des hérétiques que celuici avait eu le tort de ménager. Le profond respect que témoignèrent les septième et huitième Conciles pour le Siège apostolique dans tous leurs actes, ne permet pas de supposer qu’ils aient joint le nom d’Honorius à leur liste de personnages anathématisés, dans un autre sens que celui de saint Léon Il, et cela suffisait bien.

    Je crois avoir répondu à toutes les assertions du R.P. Gratry, et rétabli les faits qu’il a si indigeste ment mis en avant. Je ne m’arrête pas sur Galilée qui arrive d’une manière si étrange dans cette diatribe contre un pape du septième siècle. Le SaintSiège n’a point à répondre des arrêts portés dans le tribunal local de l’Inquisition de Rome. La cause de Galilée est une cause célèbre ; mais si le SaintOffice, comme toute cour de justice, rendit son arrêt au nom du souverain dont les juges tenaient leur pouvoir, le souverain, à Rome pas plus qu’ailleurs, n’est responsable personnellement des sentences que rendent les tribunaux qu’il institue. Il y a de quoi sourire en voyant la naïveté avec laquelle certains catholiques se réjouissent de pouvoir constater qu’Urbain VIII ne signa pas la condamnation de Galilée. Il en fut de la cause du célèbre astronome comme de toutes celles qui ont été jugées par le SaintOffice de Rome ; le Pape n’avait pas plus à y intervenir personnellement que l’empereur n’intervient dans un arrêt rendu par la cour impériale de Paris. S’il y a des reproches à faire, c’est au tribunal, et non au souverain, qu’il convient de les adresser. On eût épargné beaucoup d’encre, si l’on eût bien voulu considérer la question de Galilée à ce point de vue qui est le seul raisonnable, et ne pas amener l’autorité du SaintSiège, même pour la défendre, dans une question où elle n’a rien à faire. Le SaintOffice est un tribunal légitime ; mais toutes ses sentences demeurent à sa responsabilité.

    En terminant cet écrit, où j’ai été à même de relever un si grand nombre de méprises historiques, je crois devoir signaler une assertion complètement dépourvue de fondement, qui est échappée à Monseigneur l’évêque d’Orléans, dans son écrit intitulé : La Convention du 15 septembre et l’Encyclique du 8 décembre. Cette assertion reproduite par M. le vicomte de Meaux, dans le Correspondant du 25 janvier consiste à dire que Pie Vll, au sacre de Napoléon, reçut en personne le serment prêté par l’empereur de maintenir la liberté des cultes. J’ai eu l’occasion de prouver dans l’Univers du 21 juin 1869, que rien n’est plus inexact. Les journaux et les documents officiels, entre autres le procèsverbal de la cérémonie du sacre, publié à l’Imprimerie Impériale, dépose formellement du contraire, et il est impossible de laisser aussi altérer un fait contemporain.

    Le serment latin, que Napoléon prêta entre les mains de Pie Vll, était la pure expression du droit chrétien, en un mot, tel qu’un pape pouvait le recevoir. Après la fonction, le Pape se retira avec son cortège à la sacristie. Alors, l’empereur étant demeuré sur son trône, les présidents dut Sénat, du Conseil d’État, du Corps législatif et du Tribunat, s’approchèrent, et Napoléon prononça devant eux la formule du serment dressée dans le sénatusconsulte, et sur laquelle, entre autres, était mentionnée la liberté des cultes.

    La négociation qui avait occupé les deux cours n’avait pas eu pour objet le serment, en tant que prêté entre les mains du Pape, ce qui ne pouvait avoir lieu à aucun titre, mais bien de rassurer Pie VII sur la portée de l’engagement que l’empereur devait prendre, le Pontife ayant craint que cet engagement ne renfermât l’indifférence personnelle du souverain pour la religion. Sur les explications données, Pie VII consentit à sacrer Napoléon ; mais, dans la fonction, il ne se passa rien de la part du Pontife qui dérogeât aux principes de l’Église. La liberté des cultes étant contraire à l’essence même du droit chrétien, elle ne pourrait figurer dans le serment, en retour duquel l’Église confère au prince l’onction sacrée qui le désigne au respect du peuple fidèle comme l’évêque du dehors. Il m’a semblé utile de rectifier l’assertion émise, assurément de très bonne foi, par Monseigneur d’Orléans, mais qui pourrait prendre de la consistance, si l’on ne rétablissait pas les faits dans leur réalité. Au reste, les documents ne manquent pas, et chacun peut vérifier.

    

    APPENDICE

    

    Voici le texte de la légende de saint Léon Il, tel qu’il se lit dans les deux éditions du Breviarium romanum (Venise, 1551 et 1555), dont il est parlé cidessus, page 25.

    

    Leo junior, natione Siculus, ex patre Paulo ledit menses decem, dies septemdecim. Vir eloquentissimus, et divinis Scripturis sufficienter instructus, groeca latinaque eruditus. Cantilena ac psalmodia priecipuus, et in earum sensibus subtilissima egercitatione limatus : lingua quoque scholasticus ; et loquendi majore elocutione politus. Eghortator omnium bonorum operum, plebique florentissime ingerens scientiam. Paupertatis amator : erga inopes provisione, non solum mentis pietate, sed etiam studii sui labore sollicitus.

    Hic suscepit sanctam Synodum quae, per Dei providentiam in regia urbe celebrata est, groeco eloquio scriptam, exequente ac residente piissimo ac clementissimo principe Constantino, intra regale palatium ejus, quod appellatur

    Trullus : simulque cum eo Legati Sedis apostolicae, et duo Patriarchoe, id est, Constantinopolitanus et Antiochenus, atque centum quinquaginta episcopi.

    Hic fecit Ecclesiam in urbe Roma, juxta sanctam Bibianam, ubi et corpora sanctorum Simplicii, Faustini et Beatricis, atque aliorum martyrum recondidit. Hic fecit ordinationem unam, per mensem Junii : presbyteros novem, diaconos tres, episcopos per diversa loca numero viginti tres. Qui et sepultus est ad beatum Petrum apostolum, sub die quinto nonas Julii, et cessavit episcopatus menses novem, dies duodecim.

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