Dom Couturier, témoin de la pensée monastique de Dom Guéranger

DOM COUTURIER, TÉMOIN DE LA PENSÉE MONASTIQUE

DE DOM GUÉRANGER

 

 

Père Jacques HOURLIER (1910-1984), o.s.b. Solesmes

(Colloque Dom Guéranger 1975)

        

    Dom Charles Couturier a fait profession le 29 juin 1856 : il était alors âgé de trente-neuf ans. Dès le 17 juillet suivant, dom Guéranger lui confiait la charge de maître des novices ; le 20 janvier 1861, il y ajoutait la dignité de prieur 1 . On ne pouvait désigner plus clairement le dauphin.

    Le prieur, de son côté, n’élevait d’autre prétention que de se montrer toujours disciple fidèle ; tous le tenaient pour tel : une élection unanime le donnait pour successeur à dom Guéranger, le 11 février 1875. Lorsqu’il prononcera l’éloge funèbre du second abbé de Solesmes, Mgr Freppel prendra pour thème le mot du 1er Livre des Rois, 22, 43 : « Il marcha dans toute la voie d’Asa, son père, et ne s’en détourna point… » ; il rappellera comment chaque matin, après Prime, le prieur montait à la cellule de dom Guéranger pour s’entretenir avec lui des choses de la vie monastique ; il dira son humilité et sa fidélité, dans cette phrase :

    « La seule louange à laquelle il se montrait sensible, c’était d’entendre dire que le nouvel abbé de Solesmes n’avait pas cessé d’être le prieur de dom Guéranger 2  ».

    Mgr Freppel louait dom Couturier d’avoir conservé l’œuvre de son prédécesseur, d’avoir su « la maintenir dans toute son intégrité, la maintenir après l’enthousiasme et les fidélités de la première heure, lorsqu’arrivent les jours de l’épreuve ». Il faisait allusion aux expulsions des années 1880 et suivantes ; il aurait pu ajouter qu’il la maintint également à l’heure où, la congrégation des monastères solesmiens se développant, elle devait se donner son organisation définitive et, pour cela, résoudre des problèmes que dom Guéranger avait laissés en suspens. Dans cette tâche particulièrement délicate, la fidélité du disciple nous permet de connaître la pensée du maître, de préciser et compléter la notion que se faisait celui-ci de la vie monastique.

    Retracer l’histoire de la Congrégation, de 1875 à 1884, sera donc présenter les sources que nous avons utilisées, afin d’en dégager la pensée monastique de dom Guéranger.

    

    Les sources

    

    Le 29 janvier 1875, dom Guéranger laisse trois monastères, outre les moniales de Sainte-Cécile :

    – l’abbaye Saint-Pierre de Solesmes, confiée au prieur, dom Couturier.

    – l’abbaye Saint-Martin de Ligugé, gouvernée par le Révérendissime dom Bastide.

    – le prieuré Sainte-Madeleine de Marseille, dirigé par dom Le Menant des Chesnais.

    Ces trois maisons forment officiellement la Congrégation française de l’Ordre de Saint-Benoît, aux termes de la Lettre Apostolique de Grégoire XVI Innumeras inter 3 . Marseille cependant n’a pas encore été érigé canoniquement par l’autorité romaine.

    Dom Couturier est élu par les moines de Solesmes et deux représentants de chacun des autres monastères, soit le supérieur et un député élu. L’élection est approuvée directement par Rome, le 13 mars, contrairement au texte des Constitutions (no 93 et 91), prévoyant la notification au supérieur de la Congrégation Cassinaise, et la confirmation par le Chapitre général ou la Diète de celle-ci.

    Aux termes du droit (n° 96) le Chapitre général de la Congrégation française se tient tous les trois ans. En fait, aucun n’a encore été réuni, bien que la fondation de Marseille remonte à 1865. Du vivant de dom Guéranger, la Congrégation affecte la forme d’une union personnelle, dans laquelle l’abbé de Solesmes seul reçoit à la profession les moines de chœur, les répartit entre chaque monastère selon les besoins (Constitutions n° 95), visite chaque maison quand il le juge utile (ce que prévoient les Constitutions n° 99). Dom Bastide, de plus, fait une visite à Solesmes, presque chaque année, pour y conférer avec le Père Abbé des choses de son propre monastère et de la Congrégation 4 .

    Le titre abbatial de Ligugé avait été relevé le 26 mars 1856, dom Léon Bastide institué le 25 juin 1864. Il donnera sa démission le 22 juillet 1875, et sera remplacé, le 10 octobre suivant, par dom Bourigaud, lequel donc travaillera avec dom Couturier au bien de la Congrégation. Dom Christophe Gauthey se joint à eux à partir du 4 avril 1876 : le voyage du Cardinal Pitra en France a en effet accéléré l’érection de Sainte-Madeleine de Marseille en abbaye : elle a été obtenue le 9 février 1876 et l’abbé de Solesmes avait aussitôt désigné le premier abbé 5 .

    Dès le début de son abbatiat, dom Couturier, supérieur général, se trouve donc dans la nécessité de donner à la Congrégation son existence effective, conformément au droit qui la régit. Il s’y emploiera au cours des deux Chapitres généraux de 1878 et 1883, non sans donner son attention aux problèmes que soulève l’organisation d’une Congrégation parvenue à l’âge adulte.

    Les questions se posent relativement à trois objets :

    – la forme de la Congrégation, ou plus exactement la procédure du Chapitre général.

    – le statut de chaque monastère dans la Congrégation.

    – les rapports de la Congrégation avec les autres monastères, ou si l’on veut, la place de la Congrégation dans l’Ordre de Saint-Benoît. Le deuxième objet concerne, d’une part la condition de l’abbé, ce qui est la question de la perpétuité de sa charge, d’autre part la condition du moine, c’est-à-dire sa profession et sa stabilité, ainsi que la question du noviciat propre à chaque maison.

    Dom Couturier est trop bon historien 6 , en même temps que trop fidèle disciple de dom Guéranger, pour ne pas chercher dans la tradition monastique la solution de ces problèmes. De plus, il tient à mettre en œuvre la pensée profonde de son maître et prédécesseur, relativement à la vie du cloître. Et il a le talent de ramener toutes les solutions à un principe unique, qu’il ne cesse de déclarer tenir de son père : le monastère constitue une famille.

    Les textes, qui se rattachent aux deux Chapitres généraux, de 1878 et 1883, et quelques autres, le montrent très nettement. Auparavant, il avait demandé que, nonobstant l’affiliation à la Congrégation Cassinaise, désormais les droits de celle-ci soient exercés par le Souverain Pontife ; le rescrit du 7 décembre 1876 avait accordé cette modification des articles 91 et 93 des Constitutions 7 .

    Des notes de 1877, sans doute rédigées en novembre à l’occasion de la retraite annuelle, insistent sur l’autorité du supérieur, présentée en fonction de la notion de vie de famille, de laquelle découlent le plus grand nombre des observations relatives à la vie de communauté et à la charité fraternelle. Elles témoignent, chez dom Couturier, d’une certaine sévérité, ou plus exactement d’un souci ascétique tendant à rétablir l’observance, ou à la rendre « plus sévère », c’est-à-dire plus stricte. Il y a peut-être là un trait de caractère propre au second abbé de Solesmes ; dom Guéranger cependant se montre, lui aussi, soucieux de la bonne observance, ennemi de la routine dénoncée ici par son successeur 8 . On lira, durant la retraite, de préférence : la Règle, les Constitutions, les Rubriques, outre Louis de Blois et sainte Gertrude 9 .

    En cette même année 1877, les abbés bénédictins se préoccupaient de commémorer, trois ans plus tard, le 14ème centenaire de la naissance de saint Benoît. Dom Boniface Wimmer, dom Maur Wolter et autres, en écrivirent à dom Couturier, lequel répondit par une lettre du 31 août. Il se proposait, à l’occasion de cet anniversaire, de publier les notes prises lorsque dom Guéranger commentait la Règle : il pensait être ainsi utile à l’Ordre bénédictin, car, dit-il :

    « Notre Rme Père dom Guéranger n’a pas eu d’autre but que de sauvegarder parmi nous l’esprit de la Sainte Règle, tel qu’il l’avait puisé dans les travaux des Pères, l’étude de notre histoire, celle de saint Benoît surtout 10 , mais principalement dans sa longue et constante méditation du texte lui-même ».

    Dom Couturier en tirait cette conséquence que « nous sommes envahis depuis des siècles par un esprit moderne tout à fait en opposition avec celui de la Sainte Règle ». Il s’en explique en opposant à cet esprit, « les grandes œuvres catholiques créées par les saints » des temps modernes, des ordres nouveaux. Leurs fondateurs « ont un but, des procédés, une méthode qui ne sont pas ceux de notre saint Patriarche ; c’est, ajoute-t-il, une atmosphère qui nous enveloppe, nous bénédictins, et dont nous avons peine à nous garantir » : il y voyait pourtant « une question de vie ou de mort ».

    Le contexte ne permet pas de dire s’il pensait alors d’une façon plus particulière à la triennalité des abbés. La seule idée à laquelle il s’arrête lui a été proposée par dom Wolter, celle d’une « union plus intime entre tous les membres de la famille de saint Benoît ». Dom Couturier l’admet, à condition qu’il s’agisse d’une « union fondée sur l’unité de pensée, d’esprit et de sentiments, quelles que soient les variétés dans l’observance… », et non pas une « union comme on le voit dans les Congrégations modernes par la soumission à un même chef… ». Il reste dans la ligne tracée par dom Guéranger, à ce même dom Maur Wolter le consultant sur son projet 11 .

    Quant à l’aide sollicitée en faveur du Mont-Cassin, Solesmes offre une modeste obole, à cause de ses propres soucis financiers, et déconseille l’envoi de moines venus de divers monastères, n’ayant aucun lien entre eux : mieux vaudrait un groupe de moines beuroniens, surtout si le Kulturkampf les chassait de leur propre abbaye.

    La tenue du prochain Chapitre général posait diverses questions, de composition et de procédure. Dom Alphonse Guépin, sur la demande de son abbé, prépare un dossier où, à l’aide de l’histoire depuis le 12ème s., il définit le rôle du Chapitre général dans la Congrégation de France et en fixe le déroulement. À la base de son projet, se trouve une combinaison de la Charte de charité cistercienne et des prescriptions du 4ème Concile de Latran relative aux Chapitres bénédictins, avec nombre d’emprunts à d’autres sources.

    La lettre d’indiction du Chapitre général, le 27 décembre 1877, souligne « le besoin de nous unir par les liens toujours plus étroits de la famille, afin de suppléer par le dévouement de l’affection fraternelle à cette force que nous puisions dans les enseignements et la direction d’un si grand docteur et père », dom Guéranger. La Congrégation, qui « n’a pas encore vécu la plénitude de sa vie », va recevoir enfin son couronnement par la tenue du premier Chapitre général. Sans doute l’idée d’une telle institution ne se trouve-t-elle pas dans la Règle, puisque celle-ci organise, dans chaque monastère, une famille complète et indépendante ; mais « la Congrégation, en étendant la famille, ne devait pas la détruire, en posant un chef pour conserver l’unité, un conseil pour régler les intérêts communs ». Et ici encore, dom Couturier oppose le monastère bénédictin aux ordres modernes à buts particuliers.

    Ce chapitre s’ouvre le 17 mars 1878 par l’allocution de son président, l’abbé de Solesmes. Encore une fois il présente dom Guéranger comme le restaurateur de la Règle :

    « Dieu lui avait fait trouver sous la lettre de la Sainte Règle le véritable esprit, depuis longtemps ignoré, de N. B. P. saint Benoît, et cet esprit il l’avait solidement implanté dans sa Congrégation, en en faisant une famille vouée, comme l’Église, à la louange divine. C’est là vraiment son œuvre parmi nous…, le cachet de notre Congrégation… ».

    Il insiste :

    « Le saint Patriarche n’a fait que cela, n’a voulu faire que cela, constituer une famille, la famille religieuse de la louange divine ».

    Dom Guéranger n’a cependant pas réalisé complètement cet idéal. Dom Couturier parle même d’une évolution de la pensée de dom Guéranger :

    « Notre Père Abbé n’est pas né tout d’une pièce, il a vécu longtemps et il a beaucoup appris. Il aimait à reconnaître lui-même que non seulement les livres mais l’expérience des hommes et des choses le faisaient pénétrer chaque jour plus avant dans ce qui fait l’essence de la vie monastique ».

    En réalité, dom Couturier aurait pu tout aussi légitimement exposer la thèse contraire, d’après laquelle l’abbé Guéranger, dès les débuts de ses projets bénédictins, a vu nettement les principes essentiels de ce monachisme. Mais dom Couturier fait ici un plaidoyer : il veut expliquer pourquoi dom Guéranger n’a pas complètement mis en œuvre ses principes, ce qu’aujourd’hui le Chapitre général se propose de faire en établissant « la notion de famille : 1) dans la constitution propre de chaque monastère ; 2) dans le gouvernement de la Congrégation elle-même ».

    Le Chapitre élabore une supplique à Léon XIII : il en reste quatre rédactions, les deux premières, plus longues que les autres. La troisième n’est qu’une courte rédaction latine, relative aux articles des Constitutions à réformer ; la quatrième est le texte latin envoyé à Rome : il justifie la supplique par un double historique, et du monachisme bénédictin, et de l’œuvre de dom Guéranger.

    Le premier projet dit le regret de dom Guéranger de n’avoir pas pu, avant sa mort, mettre la dernière main à son œuvre, après de longues années d’étude et d’expérience. « Mais il nous laissa, à nous ses enfants qu’il avait élevés et instruits pendant tant d’années, la charge du moins d’exécuter ses derniers désirs », tout en voulant ne « rien créer de nouveau…, mais rester dans la tradition de l’Ordre ». Le texte oppose les « lois générales », c’est-à-dire les principes de la Règle, « aux principes appliqués au cours des temps à des congrégations nouvelles ».

    Le deuxième projet part de ces « idées modernes », pour montrer en dom Guéranger le véritable disciple de saint Benoît, lequel « avait voulu faire de chaque monastère une famille complète, indépendante, se suffisant à elle-même. C’est la simplicité de l’ordre monastique et son caractère spécifique au milieu des autres ordres religieux. Le monastère est simplement une famille, la famille de Dieu, sans autre but ni moyen spécial de sanctification déterminé que d’accomplir vis-à-vis du père de famille, qui est l’image de Dieu, les devoirs des enfants de la famille. Son œuvre, qui est sa vie, n’a rien de particulier, c’est l’œuvre même de l’Église, la louange divine par l’office divin, auquel tout est subordonné ». La conclusion est claire :

    « Tout ce qui tend à altérer la notion du père dans la famille se trouve donc directement contraire à l’esprit de saint Benoît ».

    Et dom Couturier n’hésitait pas à déclarer :

    « Dans l’ordre monastique, nous ne connaissons pas de cause plus réelle et plus profonde de sa décadence que la fausseté des principes sur lesquels reposent la plupart des Constitutions qui aujourd’hui le régissent ».

    

    Les efforts à Rome de dom Guépin, aidé du Cardinal Pitra, aboutirent au décret du 26 juillet 1879. Les principaux points de ce document établissent les normes suivantes. Désormais chaque monastère sera régi par un supérieur élu à vie ; chaque abbaye pourra posséder son propre noviciat : les moines fixeront leur stabilité dans le monastère de profession. Le Chapitre général triennal ne réunira que les seuls supérieurs des monastères, lorsque ceux-ci seront au nombre de sept ; l’abbé de Solesmes sera Supérieur général de la Congrégation.

    Une lettre circulaire de dom Couturier notifiait en septembre le Rescrit, tout en rappelant que dom Guéranger, dans son propre projet de Constitutions, c’est-à-dire les 87 premiers articles du texte approuvé, ne prévoyait rien sur l’organisation de la Congrégation.

    « Il lui suffisait, à lui et à ses compagnons, de se mettre en état de pratiquer la Sainte Règle, dans une mesure et selon une forme approuvée par le Saint-Siège. Ce serait le germe d’où l’Esprit de Dieu pourrait tirer encore de nos jours, comme il avait autrefois tiré des simples préceptes du saint Patriarche, le magnifique épanouissement de l’Ordre de Saint Benoît ».

    Dom Guéranger dut, à Rome, compléter son projet, et pour cela subir « les préjugés universels de l’époque », avant tout, le système des abbés triennaux. Dans cette lettre, comme dans les suppliques, dom Couturier fait état des Brefs de Pie IX pour dire dom Guéranger un vrai disciple de saint Benoît, le vrai restaurateur de la vie monastique en France 12 . C’est, dit-il, dans cette ligne que le Chapitre général a voulu organiser « une vie vraiment monastique, dans un temps surtout où la gloire de dom Guéranger fixait sur nous les regards de nos frères de tous les pays, comme si on eût attendu de Solesmes la restauration des vraies notions sur lesquelles doit reposer la pratique de la Règle ».

    Il inaugure le Chapitre de 1883 en affirmant cette volonté de demeurer fidèle, à la fois à saint Benoît et à dom Guéranger : il souhaite que, « marchant sur les traces de notre Père d’illustre et sainte mémoire, dom Guéranger, ce qui est toute notre ambition, nous puissions avec lui et par lui mériter d’être les vrais disciples du saint Patriarche 13  ».

    L’objet essentiel du Chapitre de 1883 est de confirmer l’œuvre du précédent, et d’en tirer les conséquences.

    La documentation concernant les Chapitres généraux de 1878 et 1883 trouve son complément et son couronnement dans le discours prononcé par dom Couturier, le 11 juillet 1884, devant moines et moniales réunis à l’église Sainte-Cécile de Solesmes, du fait des expulsions. Il voulait commémorer le cinquantenaire des premiers vœux émis par dom Guéranger et ses compagnons, en rappelant quelle fut l’œuvre réalisée depuis cette profession, en montrant les grâces qui l’ont prévenue et entourée, en déterminant sa place dans le plan de la Providence, donc son influence dans le monde.

    L’œuvre de dom Guéranger fut de « restaurer la vie monastique interrompue depuis quarante ans par la Révolution, c’est-à-dire que sur le vieux tronc quatorze fois séculaire de l’Ordre de saint Benoît, il greffera la nouvelle famille dont il est devenu père ». Des pages d’histoire montrent que « cet arbre si puissant et si vigoureux, ce n’est même pas saint Benoît qui l’avait planté : longtemps avant lui, les moines étaient nombreux ». Dès les débuts du monachisme, on connut « les austérités de la pénitence et de la solitude », mais elles « disparaissaient devant cet avant-goût des joies du ciel » ; les moines étaient réunis en famille, pratiquant l’obéissance religieuse sous l’autorité d’un chef. « Notre Père, qui n’avait rien tant à cœur que de nous faire connaître ce passé si glorieux, y revenait souvent dans ses instructions » ; il faisait « lire chaque année dans les offices de la Congrégation les plus beaux passages des Pères sur cette vie de famille… Dom Guéranger saisissait toutes les occasions de nous faire admirer, dans l’histoire des Pères du désert, les grands exemples sur lesquels il voulait former ses disciples. Mais, dans cette étude, il fallait un choix, et pour le faire, la sage discrétion d’un maître tel que lui ».

    « Enfin, vint saint Benoît qui perfectionna la famille par la stabilité et donna au monachisme sa dernière forme. Il n’est plus besoin dès lors d’un maître pour élaguer et choisir, il n’y a plus qu’à écouter ».

    Dom Couturier caractérise l’action de saint Benoît par deux innovations : « Le Patriarche a précisé l’emploi de la journée ; il a donné à la famille sa perfection par la stabilité. Désormais, les moines ne changent plus de père, ni de frères ; leur pauvreté est celle du fils de famille, devoirs qui portent avec eux un attrait et un charme qui les fait aimer » ; le châtiment dont on les menace est la privation de la vie commune, par l’excommunication.

    Dans un autre passage, dom Couturier s’arrête à la conversion des mœurs, « parce qu’elle est l’essence du monachisme, et que dom Guéranger, notre père, en a fait après saint Benoît, la base de sa conduite ». Il ajoute :

    « Saint Benoît n’impose au moine que le vœu de conversion des mœurs et l’obéissance, et il ne connaît dans le monastère qu’une œuvre commune, l’Opus Dei, qui étant la contemplation par excellence a besoin de se nourrir et de s’éclairer par la science sacrée (Lectio divina), pour être plus à l’Opus Dei ».

    Autrement dit, l’étude nourrit cette contemplation, qui s’exerce par l’office divin. Pour cette raison, dom Guéranger n’a jamais retenu ceux qui, cherchant autre chose, s’éloignaient du cloître, « car il savait que sa mission était non pas d’avoir des hommes quelconques dans son monastère, mais de ne pas laisser s’altérer dans ses mains la vraie notion des choses ».

    Un passage, biffé sur le brouillon du discours, expliquait l’évolution du monachisme.

    « Quand la vie en famille eut cessé d’être une nécessité de la vie religieuse, pour analyser ces devoirs et engagements, il a fallu recourir à la théorie des trois vœux, opposés à la triple concupiscence : il ne resta plus que le sacrifice, le motif qui le faisait aimer avait disparu ».

    Puis l’abbé cessa d’être perpétuel : il cessait d’être père.

    « On trouva tout naturel de le décharger de cette première et plus importante responsabilité du père de famille, et les sujets furent envoyés dans des noviciats, dans des maisons d’études…, la stabilité elle-même dans le monastère ne fut plus respectée ».

    Et dom Couturier de voir là l’une des causes de la dispersion des bénédictins durant la Révolution.

    En retrouvant les « lois générales » du monachisme, dom Guéranger a restauré la notion de famille monastique. « Est-il besoin de dire que c’est le caractère que notre Père a voulu le plus puissamment imprimer à son œuvre ? ». En résumé, voici « quelle est l’œuvre du moine en famille : outre son action individuelle pour la conversion de ses mœurs, qui devient plus facile, il a une action collective, l’Opus Dei, qui est dans l’Église une grande puissance, et, pour chacun, le grand moyen de contemplation 14  ».

    

    Les idées

    

    L’analyse des documents ci-dessus, les amples citations qui en ont été faites suffisent à établir deux certitudes : dom Couturier, dans ces textes, est le porte-parole de son prédécesseur ; dom Guéranger estime avoir retrouvé l’interprétation authentique de la Règle de saint Benoît.

    La pensée monastique de dom Guéranger s’est précisée au cours de sa vie et de ses expériences : son successeur l’affirme plus d’une fois. Le restaurateur de la vie bénédictine lui-même le dit. Il serait intéressant de relever des citations ; davantage, de suivre cette évolution. Bornons-nous ici à une seule citation : à propos du projet des Constitutions de Beuron. Dom Guéranger compare le cas présent à celui qui fut le sien en 1837 ; il dit, du Prologue de la Règle dans les Constitutions de Solesmes : « Il est évident qu’il est tout français, et français de 1837 ». Il ajoute un peu plus loin :

    « Nous avons été établis dans un but militant, et s’il m’est donné de compléter tout cela, il y aura certainement des modifications nécessitées par la marche des événements 15  ».

    La lettre ne permet pas d’interpréter cette dernière phrase, de savoir donc s’il songe à développer ce « but militant », ou à mettre l’accent sur la vie de famille, comme le fera dom Couturier, en relevant justement, dans les Constitutions de 1837, ce que la mentalité romaine de l’époque avait imposé à dom Guéranger. Toujours est-il que l’accord unanime des moines de la Congrégation de France, à la suite de dom Couturier, prouve que celui-ci exprimait bien la pensée monastique du Père, à la fin de sa vie.

    L’évolution de cette pensée, partie du modèle mauriste, enrichie de l’exemple médiéval, approfondie par l’étude de l’antiquité chrétienne, par la méditation et la pratique de la Règle, conduirait, nous semble-t-il, à relever des nuances, à découvrir un progrès dans l’expression, plutôt qu’une modification des principes essentiels. Il est révélateur, à cet égard, de mettre en parallèle les Règles de la Société Régulière de 1832, le mémoire de 1869 à dom Maur Wolter, le Règlement du Noviciat 16 . Le futur bénédictin de 1832 pose déjà les principes fondamentaux d’une vie monastique à laquelle il demeurera fidèle. Mais l’ordre dans lequel il présente ces principe varie. L’office monastique, par exemple, vient en premier lieu sur les documents de 1832 et de 1869 ; en second seulement parmi les éléments de la vie monastique, dont le premier est la séparation du monde par la clôture et l’habit. La vie commune occupe la seconde place dans la lettre à dom Wolter ; les notions qui s’y peuvent rattacher se trouvaient enfin dans le règlement de 1832, et de même, la vie de famille est présentée comme le dernier caractère essentiel à la vie monastique, dans le Règlement du noviciat.

    On ne doit pas trop pousser la portée de ces modifications, car jamais dom Guéranger n’a prétendu offrir un exposé méthodique, de structure philosophique parfaitement ordonnée. Sa lettre à Grégoire XVI, en 1832, se recommande de la Règle de saint Benoît et de l’ancienne discipline monastique, pour indiquer, comme premier but de son œuvre le souci de la sanctification personnelle 17 . Les Règles de la Société Régulière, elles aussi, assignent pour objet à la retraite dans la solitude, d’abord la sanctification personnelle, ensuite le service de l’Église ; et l’office divin vient en tête des moyens de réaliser cette première « occupation ».

    Dans les premiers temps de son abbatiat, dom Guéranger n’a pas mis l’accent sur cette idée que le monastère réalise une vie de famille ; s’il insiste, c’est plutôt pour montrer dans le bénédictin l’homme de la prière de l’Église, et il est mû ici par deux motifs : affirmer ce qu’il tient pour réalité, et mettre les études et autres occupations à la seconde place. Il y aurait donc un travail à faire pour suivre le progrès en son esprit du caractère familial de la vie monastique.

    Le Règlement du Noviciat consacre quelques pages à la vie en famille. Il l’envisage sous l’angle de l’exemple mutuel et de l’exercice de la charité fraternelle ; il parle d’affection et d’émulation, d’abnégation et de générosité, d’esprit surnaturel et de dévouement filial envers l’abbé. Mais il ne fait pas de cette notion de famille le pivot de son exposé sur la vie monastique. Dom Guéranger, dans ce petit livre, ne présente pas le monastère comme étant essentiellement une famille, il ne décrit pas la vie monastique à partir de cette réalité.

    Dom Couturier se montre beaucoup plus explicite, et dans son commentaire sur la Règle par exemple 18 , et dans ses notes de novembre 1877. On pourrait se demander s’il ne s’est pas accroché à une idée-force qui compenserait, pour les religieux de la Congrégation, la disparition du père 19 . N’avait-il pas insisté sur les liens de famille, dans son discours d’adieu au Cardinal Pitra, le 16 août 1875 : « Vous allez être enlevé à la famille… (les sentiments exprimés) dans l’abandon (c’est-à-dire la liberté) de la vie de famille… Nous savions depuis six mois d’épreuves combien sont forts les liens de la famille que notre Père a formés, mais nous savons aujourd’hui que… ces liens demeurent si puissants et si doux pour réunir un frère à des frères si longtemps séparés par de grandes distances 20  ».

    Il ne fait pas de doute que dom Couturier a voulu donner toute son importance à une notion qu’il avait recueillie de dom Guéranger ; mais il est non moins certain que celui-ci l’avait professée, au moins durant les dernières années de sa vie : nous en avons pour garant l’affirmation implicite de tout le dossier que nous utilisons, et la déclaration explicite de quelques pièces 21 . Mgr Freppel se fera l’écho de la conviction commune en déclarant « l’abbaye bénédictine, ce modèle si élevé de la famille chrétienne 22  ».

    Les conséquences que dom Couturier tire de cette notion vont de soi. L’abbatiat à vie avait certainement été un objectif cher à dom Guéranger, qui l’avait obtenu pour lui-même, et qui se devait de le demander pour les autres monastères de sa Congrégation. L’histoire des Constitutions de 1837 suffirait à montrer qu’il a toujours tenu la triennalité pour une anomalie. On s’étonnerait plutôt qu’il n’ait pas agi pour procurer la perpétuité à l’abbé de Ligugé : le motif de cette abstention, de cette temporisation si l’on veut, serait à chercher ; peut-être attendait-il l’affermissement de la fondation de Marseille, avant de poser la question de principe pour la Congrégation entière.

    En ce qui concerne la stabilité du moine, il convient de faire deux remarques, relatives : l’une aux frères convers, et l’autre aux oblats séculiers. Il a été admis, dès le principe, que les frères émettaient leurs vœux pour le lieu de leur profession, autrement dit que chaque monastère formait ses propres convers. Ceux-ci reçurent donc, avant les moines de chœur, leur lien avec la maison religieuse. La raison, toute pratique, était certainement de favoriser le recrutement local.

    Au contraire, les oblats séculiers font profession pour la congrégation, et non pour un monastère particulier, afin de leur donner un caractère commun qui leur permette de se retrouver chez eux en toute maison de la Congrégation, et de maintenir un même esprit entre eux 23 .

    Reconnaître au monastère son caractère familial n’entraîne pas pour seules conséquences la stabilité du moine dans une maison, et de l’abbé à la tête d’une famille, mais aussi détermine le rôle du Chapitre général et du supérieur général. Ce dernier ne pouvait être que l’abbé de Solesmes : l’histoire de la Congrégation et la haute personnalité de dom Guéranger imposaient ce choix, qui se justifiait dans les exemples du passé, par le double modèle, et de Cluny et de Cîteaux, alors que la législation du 4ème Concile du Latran inspirait largement l’organisation du Chapitre général solesmien à l’instar du chapitre des provinces bénédictines.

    Le rôle de ces organes de la Congrégation est de maintenir 1’union entre les fils de dom Guéranger. Dom Couturier précise que le Chapitre général est « la réunion des supérieurs, en vue pour ceux-ci de se réformer, puis après visite des monastères, de pourvoir à l’observation plus parfaite de la Règle ». Les Constitutions elles-mêmes ont pour objet de « poser des principes qui de leur nature sont invariables ». Quant à la manière de les appliquer, il n’y a rien d’absolu. L’usage fait connaître ce qu’il y a de mieux et de plus pratique ; on s’y tient, mais encore sans s’en faire une loi absolue ; et il oppose à ce principe le système d’autres congrégations, dont les Constitutions sont « chargées de pratiques et de règles très onéreuses ». Aussi dira-t-il que « le rôle du supérieur général, comme aussi du Chapitre général, n’est pas d’ajouter aux Constitutions de nouveaux articles ou déclarations, mais de veiller à la conservation de ce qui existe, c’est-à-dire qu’ils n’ont pas le pouvoir constitutif ». S’il était nécessaire de faire du nouveau, il faudrait consulter tous les vocaux de la Congrégation, en vote secret, et obtenir les trois quarts des suffrages, avant de demander, trois ans plus tard, la confirmation du Siège Apostolique 24 . Il est bien évident que nous retrouvons toujours ici la notion de vie de famille : c’est elle qui inspire la conduite des supérieurs et dicte en quel esprit ils doivent diriger cette vie. Dès 1877, dom Couturier, retraçant l’histoire des congrégations bénédictines, avait rappelé que « la Congrégation, en étendant la famille, ne devait pas la détruire 25  ».

    La même notion inspire sans doute dom Guéranger lorsqu’il répugne à fonder à l’étranger. Il se considère sans doute comme le restaurateur en France de l’ordre bénédictin ; il semblerait même parfois revendiquer ce titre comme un monopole personnel 26 . Alors que dom Pitra cherchait pour Solesmes un refuge éventuel en Angleterre, dom Guéranger y voyait un simple « pied-à-terre », assurant la liberté d’être pleinement la Congregatio Gallica 27 , et non une maison pour des sujets anglais. De même, il aidera de tout son pouvoir, en 1864 et par la suite, la création de Beuron, mais il ne voudra garder avec dom Maur Wolter que les liens de la charité. Fidèle à cette pensée, dom Couturier comprenait bien que les moines de Ligugé cherchassent refuge en Espagne, mais il n’envisageait nullement comme souhaitable un recrutement espagnol à Silos 28 .

    Dans ces mêmes perspectives, dom Guéranger avait travaillé à se rendre libre vis-à-vis de la congrégation Cassinaise ; son successeur, dès sa nomination, fera passer progressivement la Congrégation de France sous l’autorité directe du Siège Romain, ne concevant avec les Cassinais que le lien d’une respectueuse déférence 29 .

    Échappant à ce lien, la famille de dom Guéranger ne désirait nullement retomber sous une nouvelle tutelle. Le premier abbé de Solesmes s’en était clairement expliqué à dom Maur Wolter ; le deuxième parle dans le même sens. « L’union entre enfants de saint Benoît » ne doit pas s’inspirer des ordres modernes centralisés, « ce que le saint Patriarche n’a jamais voulu » : elle ne peut se fonder que sur l’unité de pensée, tous « n’ayant qu’une même manière de comprendre et d’apprécier la Sainte Règle, de juger et d’aimer nos saints et notre histoire 30  ». À la base de cette unité, doit se trouver l’intelligence exacte de la Règle, l’esprit donc que dom Guéranger avait su retrouver.

    Dom Couturier ne cesse d’opposer les ordres modernes à l’ordre monastique : celui-ci « n’est pas autre chose dans l’Église que l’état de perfection ». Au moment « où nous voyons se faire dans l’Ordre de Saint Benoît un mouvement qui semble appeler une sorte de Confédération entre monastères », il apparaît plus urgent que jamais d’attirer l’attention sur la notion de famille monastique, sur les lois générales : en les recommandant au Saint-Siège, dom Couturier a confiance « qu’elles pourront servir un jour de base aux utiles réformes que Votre Sainteté a si généreusement tentées pour les ordres religieux, et spécialement pour le grand Ordre de saint Benoît 31  ».

    Ainsi, la famille monastique gardera toute sa prééminence et son efficacité : ainsi pourra-t-elle accomplir son œuvre principale, la louange divine. Personne ne s’étonnera de voir dom Guéranger assigner cette tâche au monastère, et comparer le monastère à l’Église, en faire une manifestation privilégiée de l’Église. L’année même de la mort de dom Guéranger, dom Couturier publiera une plaquette que le Père Abbé, dit-il, dictait au soir de sa vie. Elle constitue en quelque sorte son testament spirituel, confié à tous les oblats. Le titre seul est très évocateur : L’Église ou la société de la louange divine 32 . Il aurait pu en dicter un second : le monastère, société de la louange divine ; il laissait à son disciple le soin de conserver parmi les siens une certitude maintes fois affirmée, de souligner aussi que l’office divin est la seule œuvre commune de la famille, son action collective 33 .

    Dom Couturier affirme de plus que l’Opus Dei est le grand moyen de contemplation, la contemplation par excellence 34 . Bien des pages de dom Guéranger laisseraient croire qu’il ne voit dans le moine que l’homme de la prière publique de l’Église, le ramenant donc à un rôle purement canonial. Une nouvelle perspective apparaît ici. Elle n’est pas entièrement neuve : déjà le Rme dom Gabriel Le Maître avait pu relever une phrase caractéristique dans un commentaire de la Règle, noté lors des conférences de dom Guéranger :

    « Depuis les Pères du désert, c’est dans l’office divin qu’on a placé la contemplation… Par cette concorde de la voix et de l’esprit, la vie devient contemplative 35  ».

    Dom Couturier peut donc se recommander de son Père quand il reprend une formule, dont l’histoire mériterait une formulation plus poussée. Il nous suffira d’avoir relevé le mot de contemplation, au terme de cet exposé sur la famille monastique.

    Le développement de la Congrégation de France oblige dom Couturier, au lendemain du décès du premier abbé de Solesmes, à mettre l’accent sur certaines idées fondamentales, caractéristiques de la pensée monastique de dom Guéranger. Sa volonté d’être en tout le disciple fidèle de son maître, sa façon de présenter ces idées et leurs conséquences, les déclarations explicites qu’il fournit plus d’une fois, garantissent l’authenticité de son témoignage ; tous les moines de la Congrégation l’acceptent sans discussion et tous se rangent unanimement à son avis. Sans lui, cependant, notre attention n’aurait pas été attirée sur ces aspects importants de la pensée de dom Guéranger ; dom Couturier les met en relief, en tire toutes les conséquences ; en cela, il fait sans doute œuvre originale, sans qu’on doive pour autant suspecter son témoignage.

    Ce n’est certainement pas là le seul cas où dom Couturier nous aide à mieux connaître la pensée de son ancien abbé. Peut-être nous invite-t-il à chercher chez dom Guéranger, sinon une évolution de la pensée monastique, car celle-ci a été une, durant toute sa vie, du moins un approfondissement, une maturation.

    Resterait à savoir, mais la chose semble plus difficile à déceler, dans quelle mesure le prieur de dom Guéranger n’aurait pas contribué, durant une quinzaine d’années, à cet approfondissement, à cette solidité de la pensée de l’abbé de Solesmes, caractéristique de la seconde moitié de son abbatiat.

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