Dom Guépin – Solesmes et Dom Guéranger

Solesmes et Dom Guéranger
par Dom Alphonse Guépin
Le Mans

Imprimerie Edmond Monnoyer
1876

 

    Les deux noms inscrits en tête de ces pages sont désormais inséparables dans le .souvenir et le respect des catholiques; et à vrai dire, ils n’en font plus qu’un seul. Solesmes doit à Dom Guéranger toute sa renommée, et Dom Guéranger, à son tour, n’est pas complet si on le sépare de Solesmes. Pour le connaître, c’était là qu’il fallait le voir entre ses deux abbayes, au milieu de ses fils et de ses filles, entouré de ses amis fidèles et ,salué avec respect par toute la population de la contrée. C’était là seulement qu’il respirait à pleins poumons et que son génie étendait librement ses ailes. Comme le disait une des personnes qui l’ont le plus aimé et le mieux apprécié, Mme Swetchine, « il était né Abbé de Solesmes. »

    Voulant offrir une sorte de guide aux visiteurs de notre, abbaye, nous ne pouvions séparer l’Abbé du Monastère ; et avant d’arriver aux grandes œuvres qui, ont rendu le nom de Solesmes impérissable, il fallait esquisser brièvement l’histoire de l’ancien prieuré, qui est comme l’aurore des gloires de la jeune abbaye. Dans ce passé déjà lointain, tout semble converger vers Dom Guéranger.

    Nous adressons également ces pages aux admirateurs de l’Abbé de Solesmes, aux amis et aux généreux bienfaiteurs qui s’intéressent à sa famille religieuse. C’est pour eux aussi que nous avons essayé de reproduire la physionomie de Dom Guéranger, et de tracer le cadre dans lequel il a vécu.

    En publiant cet opuscule, nous n’acquittons pas la dette de notre piété filiale envers celui que nous avons eu l’insigne honneur d’avoir pour père; nous lui devons un hommage plus complet; mais ce grand travail ne peut être l’œuvre d’un jour. Nous espérons que cette esquisse fera revivre quelques-uns des traits de l’Abbé de Solesmes sous les yeux de ceux qui l’ont connu, et que, dans l’attente d’un portrait fidèle, elle servira à calmer les premières et trop légitimes impatiences.

    L’histoire même de Solesmes demanderait à être racontée dans tous ses détails, et accompagnée des monuments écrits qui l’éclairent. Le T.R.P. Dom Guéranger en a tracé l’abrégé dans son Essai historique sur l’Abbaye de Solesmes 1  ; écrivant ensuite l’Histoire de l’Église du Mans, le R.P. Dom Paul Piolin a recueilli chemin faisant grand nombre de faits nouveaux; ils ont consulté tous les deux les chartes de l’ancien prieuré conservées encore à l’abbaye de Solesmes, et les notices sur le monastère déposées à la Bibliothèque nationale parmi les. matériaux du Monasticon Gallicanum. Cependant ces sources et d’autres encore n’ont pas été entièrement épuisées, et elles fourniraient des éléments qui n’ont pas été mis à profit. Nous laissons ce travail à des mains plus exercées, et nous nous bornons à choisir dans les œuvres de nos devanciers ce qui nous paraît le plus propre à intéresser les visiteurs de Solesmes. Par un sentiment de piété filiale, que le lecteur approuvera, nous l’espérons, nous avons conservé le plus souvent que cela nous a été possible, le texte même de notre vénérable père Dom Guéranger. Des guillemets préviendront de ces emprunts.

    Pour la seconde partie de notre travail, nous n’avons eu qu’à consulter nos traditions de famille. Si cependant ces pages semblaient avoir besoin de justification, nous renverrions à l’Oraison funèbre du
T.R.P. Dom Guéranger, par Mgr l’Évêque de Poitiers. Cet admirable discours restera la base de toute biographie sérieuse de l’Abbé de Solesmes. Pour nous guider, nous avons eu une lumière plus sûre encore dans les deux Brefs par lesquels le Souverain Pontife a voulu faire lui-même l’éloge de son fidèle serviteur. Quand ils parlent de leur père, les fils de l’Abbé de Solesmes ont désormais le rare bonheur de n’être que les humbles commentateurs de la parole apostolique.


CHAPITRE PREMIER
FONDATION DU PRIEURÉ DE SOLESMES
(1010)

    Solesmes doit à Dom Guéranger sa renommée; mais bien longtemps avant l’illustre Abbé, cet humble village avait une histoire. Quand on repasse ces modestes annales, on voit que Dieu a voulu préparer de longue main la demeure de son serviteur fidèle et sanctifier la terre sur laquelle l’ordre monastique devait refleurir, après, avoir presque entièrement disparu du sol français. Il y avait déjà comme une marque de la prédilection du Seigneur, dans la beauté dont il s’est plu à parer ce coin de terre. Tout. est riant, fertile, harmonieux dans la vallée de Solesmes, et rien ne peut lui être comparé dans toute la contrée que la Sarthe arrose de ses eaux tranquilles. Le Créateur semble avoir disposé ces lieux avec amour pour en faire un jour le théâtre de sa gloire; mais il fit plus encore en dirigeant vers eux les pas des premiers apôtres du Maine. La foi de Jésus-Christ fut prêchée, le saint Sacrifice fut offert à Solesmes, dès les temps apostoliques. D’antiques traditions, consignées par écrit au plus tard au 9e siècle, nous affirment qu’une église fut construite à Solesmes par saint Thuribe, disciple et premier successeur de saint Julien 2 .

    Le nom de Solesmes ne reparaît ensuite qu’en 802 dans un capitulaire de Charlemagne 3  ; cette terre a déjà l’honneur d’appartenir à l’Église, et le grand Empereur en confirme la possession au Chapitre du Mans 4 . Solesmes était à cette époque un bourg public, possédant en cette qualité une élise avec un cimetière, et servant de lieu de prière et de champ de repos pour toute la contrée. Sablé n’existait pas alors, et son emplacement était de la juridiction de Solesmes. Sous Louis le Débonnaire, notre bourg était déjà passé en des mains laïques, mais pour revenir bientôt à l’Église et recevoir une consécration plus complète encore que la première 5 .

    En attendant cet honneur, Solesmes vit décliner sa fortune par suite de la fondation du château féodal de Sablé au Xe siècle. La population des alentours vint chercher un abri auprès des murailles de la nouvelle forteresse; une ville se forma peu à peu autour du donjon seigneurial et tendit aussitôt à s’affranchir de la juridiction spirituelle de Solesmes. Au commencement du XIe siècle, elle possédait déjà les deux églises paroissiales de Notre-Dame et de Saint-Martin, qui devaient subsister jusqu’à la Révolution française.

    Sablé appartenait alors à Geoffroy 1er, dit le Vieux, et Solesmes à son frère Raoul de Beaumont, vicomte du Maine. Geoffroy était un seigneur pieux et très libéral envers les élises et les serviteurs de Dieu. Il avait déjà rebâti les deux paroisses de Sablé, lorsque sur la fin de sa vie, il eut la pensée de faire une fondation importante  » pour le rachat  » de son âme et de celles de ses parents  » il ne vit pas d’endroit plus favorable pour réaliser son dessein que cette colline de Solesmes, qu’il apercevait chaque jour de son château et qui avait été longtemps le lieu saint de toute la contrée. Geoffroy se décida donc à acheter cette terre à son frère pour la rendre lui-même à Dieu 6 .

    A cette époque de foi, le service que l’homme doit au Seigneur était encore la première préoccupation des chrétiens; et les puissants de ce monde, détournés trop souvent de ce devoir par les agitations et les entraînements de la vie séculière, n’en oubliaient pas la nécessité. Ils ne s’en allaient pas en paix dans l’autre vie, quand ils n’avaient pas assuré quelque part un accroissement à l’honneur de Dieu par la célébration quotidienne et solennelle du saint sacrifice de la blesse et de l’Office divin, aux heures, tant du jour que de la nuit, déterminées par la tradition de l’Église.

    Au XIe siècle et encore longtemps après, on fondait plus volontiers un monastère qu’un chapitre de prêtres séculiers, parce que les moines joignant à la célébration du culte liturgique, l’abstinence, le jeûne, les mérites de la vie claustrale et la pratique des trois vertus de pauvreté, de chasteté et d’obéissance, unissaient l’expiation à la prière publique, et réalisaient complètement le type le plus élevé de la perfection chrétienne. L’hommage rendu à Dieu était ainsi plus complet et le profit spirituel plus grand pour les fondateurs.

    A cette époque, la Règle de saint Benoît était encore le code à peu près unique de la vie parfaite pour tout l’Occident; et les moines auxquels Geoffroy allait confier sa fondation nouvelle, devaient être nécessairement des bénédictin .

    Pratiquée dans ses formes essentielles dès le berceau de l’Église la vie monastique s’était épanouie librement dans les solitudes de l’Orient, sous la direction des Antoine, des Pacôme et des Hilarion, avant même que les grandes persécutions des empereurs romains eussent cessé. D’Orient elle passa en Occident, et saint Martin, abbé de Ligugé et plus tard évêque de Tours, la fit fleurir dans les Gaules 7 . Les merveilles de la Thébaïde se renouvelèrent dans les solitudes que les ravages des Barbares et la fiscalité romaine avaient multipliées sur le sol de notre patrie ; mais une rapide décadence succédait à ce merveilleux développement, lorsque Dieu choisit, parmi les derniers rejetons de l’aristocratie romaine, le législateur qui devait donner une force indestructible à cette institution déjà ébranlée.

    Né à Nursie en 480 saint Benoît était à Rome pour y faire ses études, lorsqu’à peine adolescent, saisi par l’esprit de Dieu, il s’enfuit dans le désert de Subiaco, et là, caché dans une caverne, il pratiqua durant plusieurs années les exercices les plus effrayants de la pénitence et de la vie érémitique. Bientôt des disciples et parmi eux les enfants des premières familles de Rome, vinrent se ranger sous sa conduite; car avec le don des miracles et la lumière prophétique, l’humble solitaire avait reçu, nous dit soin historien le pape saint Grégoire le Grand,  » l’esprit de tous les justes  » La discrétion était le caractère particulier de son enseignement et de ses vertus. Il l’imprima fortement dans une Règle qu’il écrivit pour ses disciples ; et dans laquelle ,recueillant tout ce qui semblait le plus excellent dans les traditions des Pères de l’Orient, il donnait en même temps à l’institution monastique une forme et un esprit adaptés aux besoins de l’Occident. Commencée à Subiaco, cette Règle fut achevée sur le Mont Cassin, où le saint législateur passa la dernière partie de ses jours dans un monastère qu’il avait élevé sur les ruines d’un temple païen. Déjà ce code de la vie parfaite était répandu dans toute l’Italie, lorsque, l’année même de sa mort, le saint patriarche, à la prière de l’évêque du Mains, saint Innocent, envoya dans les Gaules Maur, son disciple chéri, et lui remit sa Règle pour la divulguer au delà des Alpes. Cet événement, presque inaperçu du monde, eut une influence incalculable sur le sort non-seulement de l’institution monastique, mais de la société européenne (543).

    Jusqu’à la promulgation de ces quelques pages si simples et si touchantes, l’élément monastique, en Occident, servait à la sanctification de quelques âmes ; mais rien ne faisait espérer qu’il dût être, plus qu’il ne l’a été en Orient, l’instrument principal de la régénération chrétienne et de la civilisation de tant de peuples.

    Cette Règle est donnée ; et toutes les autres disparaissent successivement devant elle, comme les étoiles pâlissent au ciel, quand le soleil vient se lever. L’Occident se couvre de monastères, et de ces monastères, se répandent sur l’Europe entière tous les secours qui en ont fait la portion privilégiée du globe.

     » Un nombre immense de saints et de saintes qui reconnaissent Benoît pour leur père, épure et sanctifie la société encore à demi sauvage; une longue série de souverains Pontifes, formés dans le cloître bénédictin, préside aux destinées de ce monde nouveau, et lui crée des institutions fondées uniquement sur la loi morale, et assez solides pour neutraliser la force brute, qui sans elles eût prévalu ; des évêques innombrables, sortis de l’école de Benoît, appliquent aux provinces et aux cités ces prescriptions salutaires ; les apôtres de vingt nations barbares affrontent des races féroces et incultes, portant d’une main l’Évangile et de l’autre la Règle de leur père ; durant de longs siècles, les savants, les docteurs, les instituteurs de l’enfance, appartiennent presque tous à la famille du grand Patriarche, qui, par eux, dispense la plus pure lumière aux générations.

    Benoît est le père de l’Europe; c’est lui qui, par ses enfants, nombreux comme les étoiles du ciel et comme les sables de la mer, a relevé les débris de la société romaine écrasée sous l’invasion des Barbares; présidé à l’établissement du droit public et privé des nations qui surgirent après la conquête; porté l’Évangile et la civilisation dans l’Angleterre, la Germanie, les pays du Nord et jusqu’aux peuples slaves ; enseigné l’agriculture ; détruit l’esclavage ; sauvé enfin le dépôt des lettres et des arts, dans le naufrage qui devait les engloutir sans retour, et laisser la race humaine en proie aux plus désolantes ténèbres 8

    Lorsque Geoffroy de Sablé méditait sa fondation de Solesmes; l’ordre bénédictin était en France à l’apogée de sa splendeur. Un siècle auparavant, Bernon avait fondé en Bourgogne l’abbaye de Cluny (910), et ce nouveau monastère était devenu, sous saint Odon et ses successeurs , le centre d’un immense mouvement de rénovation pour l’Élise et les peuples européens. Benoît remportait alors une seconde victoire sur la barbarie, plus décisive et plus glorieuse encore que la première. Parmi les nombreux monastères de la province du Maine qui s’étaient relevés de leurs ruines et qui florissaient pendant cette heureuse époque de résurrection, il fallait placer en première ligne celui de Saint Pierre de la Couture, fondé dans la ville même du Mans, par l’évêque saint Bertrand, au VIIe siècle. Geoffroy de Sablé voulut que sa nouvelle fondation fût soumise à cette grande abbaye avec le simple titre de prieuré, et placée, comme sa mère, sous le patronage de l’apôtre saint Pierre. Le choix de ce titulaire fut un premier signe de la prédestination du nouveau monastère à sa gloire future.

    . La Dédicace de l’église du prieuré de Solesmes fut une cérémonie imposante. Elle fut accomplie par Avesgaud, évêque du Mans, en présence d’Hubert, évêque d’Angers, et des abbés de la Couture et de Saint-Vincent du Mans, Ingelbaud et Raynauld. Hugues Ier, comte du Maine, invité par Geoffroy à la fête, ne refusa pas de consacrer par soin autorité l’œuvre du pieux seigneur et confirma la charte de fondation en y traçant le signe de la croix. Geoffroy de Sablé, Adélaïde son épouse, Drogon son fils et Raoul son frère, les évêques et les abbés sanctionnèrent ensuite cet acte de la même façon. Parmi les assistants, on remarquait un grammairien célèbre à cette époque, nommé Robert, dont l’enseignement jetait un grand éclat sur, les écoles de l’église du Mans. A la tête des moines que l’abbé de la Couture avait désignés pour habiter le nouveau monastère était Rambert, le premier prieur de Solesmes.

    Par la charte de fondation, Geoffroy donnait au prieuré de Solesmes, pour former sa dotation, les terres et biens nommés Chantemesle, Rocheteau, un autre lieu désigné soude nom de Maleriacum; Bousse, avec faculté de s’étendre dans la forêt ; les Vallières, qu’il avait reçues du comte Hugues, en récompense de ses services ; la partie du territoire de Bouessay, qui avait appartenu à un seigneur nommé Primalde, lequel avait récemment embrassé la vie monastique ; les Brenières, lieu situé au delà de la rivière de Mayenne ; enfin les terres cultivées et incultes, prés, vignes et moulins situés au-dessous du monastère lui-même, sur les bords de la Sarthe. En outre, Geoffroy déclare généralement concéder au prieuré de Saint-Pierre toute sépulture des seigneurs et du château de Sablé, et fait remise de tous droits de garde et de service dudit château. Enfin il remet aux moines toutes les terres énumérées ci-dessus, en la façon qu’il les tient lui même ,cédant toutes coutumes de vicairie, forêt, chasse, ban et charrois, en sorte que désormais ses vicaires, forestiers ou brenniers, ni ses chiens nie paraîtront plus sur ces terres 9 .

    Geoffroy mourut peu de temps après cette fondation et fut enterré dans l’église du nouveau prieuré; Adélaïde, sa pieuse épouse, Drogon, Burcard et Lisiard ses fils, vinrent successivement le rejoindre dans la tombe ; mais les traces de leur sépulture ont disparu dans les remaniements successifs qu’a subis l’église priorale. Cependant les moines de Solesmes n’ont pas été infidèles à la mémoire de leur fondateur. Chaque année, à l’anniversaire de la Dédicace de l’église, on lit solennellement au réfectoire la charte de Geoffroy pour rappeler le souvenir de ses bienfaits ,et quoique la Révolution ait anéanti le patrimoine qu’il avait donné au monastère, chaque année le saint Sacrifice est encore offert pour le repos de soin âme, comme si les moines jouissaient encore de ses libéralités.

CHAPITRE II
SOLESMES AU MOYEN AGE
XIe, XIIe, XIIIe ,XIVe SIÈCLES

 

    L’histoire du prieuré de Solesmes n’est ni longue, ni variée. Situé à la campagne, et placé, dès sa fondation, sous la dépendance d’une riche et puissante abbaye, il n’eut jamais d’existence à part, et ne put, par là même, acquérir une grande illustration.

    Durant huit. siècles, cette demeure pacifique fut ouverte aux amis de la solitude et de la prière. Ignorées du monde, et bien souvent méconnues, de pures vertus brillèrent dans son enceinte, et si la faiblesse humaine s’y est montrée quelquefois, quelle maison, bâtie par des hommes, offrit jamais, après tant de siècles, ses annales entièrement exemptes de ces taches que Dieu seul a droit de remarquer, parce que lui seul est saint?

    Ainsi par ,le l’Abbé de Solesmes, résumant en quelques lignes, tracées de main de maître, toute l’histoire de son monastère. Durant le moyen âge surtout, les annales de l’humble prieuré n’offrent qu’un petit nombre d’épisodes, les uns très courts, les autres d’une importance médiocre. Le premier fut une contestation au sujet des sépultures de Sablé, réservées par Geoffroy aux moines de Solesmes. Ce droit leur fut dénié par un petit collège de quatre chanoines qui faisaient le service du château dans une église dédiée à saint Malo. La querelle ne fut pas de longue durée et se termina par une alliance fraternelle entre les deux communautés, qui convinrent de se réunir désormais pour chanter la Messe, et prendre un repas commun aux deux fêtes de saint Malo et de saint Pierre, leurs patrons. Une des prébendes canoniales fut même donnée plus tard aux moines de Solesmes, et plusieurs chanoines de Saint-Malo vinrent embrasser la vie monastique à Solesmes.

    La querelle se renouvela lorsque Robert le Bourguignon, sire de Sablé, donna l’élise de Saint-Malo avec sa dotation aux moines de Marmoutier, en leur concédant le droit de construire un bourg hors de la ville. Les nouveaux venus l’établirent de l’autre côté de la Sarthe, y bâtirent un prieuré et une église, sous le patronage de saint Nicolas et ne tardèrent pas à quitter- le château pour habiter ce monastère. Telle est l’origine du faubourg de Sablé, qui porte encore le nom du saint évêque de Myre.

    Les moines de Solesmes se crurent lésés par cette fondation, et une contestation s’ensuivit entre les deux abbayes mères de la Couture et de Marmoutier. Après des négociations infructueuses ,qui durèrent plusieurs années, l’archevêque de Tours, Raoul de Langeais, et l’évêque du Mans, Arnaud, vinrent à Sablé en personne pour juger ce différend et firent comparaître devant eux le fondateur du nouveau monastère et les deux abbés de Marmoutier et de la Couture.

    La sentence confirma aux moines de Solesmes leurs droits sur les sépultures de Sablé ,mais déclara que pour tout le reste l’église de Saint-Malo et par conséquent le nouveau prieuré étaient indépendants (1075) 10 .

    Ce jugement ne termina pas la querelle, elle ne fut achevée qu’en 1094 par un accord conclu à Sablé entré les deux abbés de Marmoutier et de la Couture. Celui-ci renonça à tous les droits de Solesmes sur Sablé, moyennant une union de prières conclue entre les deux abbayes, dans des conditions avantageuses pour le monastère manceau. Il fut convenu en effet que l’on ferait à Marmoutier, après la mort de chaque moine de la Couture, autant de prières et d’aumônes que dans notre abbaye pour dit défunts du monastère tourangeau 11 .

    Dans cette seconde moitié du XIe siècle, le Maine était une proie que se disputaient les ducs de Normandie, les comtes d’Anjou et d’autres compétiteurs. Pour s’assurer la liberté de leur saint état, les moines cherchaient à se faire garantir par tous ces rivaux la paisible possession de leurs domaines.

    En 1073, les moines de la Couture soumirent ainsi à la ratification de Guillaume le Conquérant la charte de fondation de Solesmes. Un peu plus tard et à l’insu sans doute du. monarque anglais, les moines obtinrent la même faveur de Geoffroy III le Barbu et de Foulques le Réchin, son frère, rivaux tous deux pour la possession du comté d’Anjou. Deux fils de Geoffroy de Sablé, Burcard et Lisiard, qui, trop jeunes sans doute, n’avaient pas signé la charte au jour de la Dédicace de l’église, la confirmèrent également à cette époque. Solesmes jouissait alors d’une certaine importance, sous le gouvernement de Garnier, successeur du premier prieur Rambert 12 .

    Après la mort de Guillaume le Conquérant, soin fils Robert Courte Heuse et le comte Hugues, fils d’Azzon, marquis de Ligurie, se disputèrent le Maine. Un des incidents de cette lutte fut glorieux pour Solesmes. Hugues, ayant triomphé un moment dans la capitale de la province, l’évêque Hoël, qui avait embrassé le parti normand, fut contraint de finir sa ville épiscopale. il se dirigea vers Sablé, dont le seigneur Robert le Bourguignon avait déjà reçu dans son château le trésor et une partie du clergé de la cathédrale. Le prélat ne s’arrêta pas cependant chez le puissant châtelain. Il vint frapper aux portes du monastère de Solesmes, avec Rannulfe, abbé de Saint-Vincent du Mans, qui partageait sa mauvaise fortune.

     » Sans calculer les suites de leur dévouement, les moines accueillirent l’évêque fugitif, qui, de ce moment, établit sa chaire dans leur église. Il y consacra le saint chrême; il y célébra pontificalement les solennités pascales et y tint son synode diocésain, aux fêtes de la Pentecôte.. Grande fut l’affluence des peuples vers le prieuré devenu cathédrale. On voyait, dit la Chronique des évêques
du Mans, des processions continuelles arriver de toutes parts au monastère, et le village de Solesmes semblait être devenu une petite ville, par- le nombre de ceux qui accouraient donner au pontife les marques de leur vénération. Ces jours glorieux furent de courte durée. Les habitants du Mans contraignirent bientôt Hugues à faire la paix avec l’évêque, et Hoël rentra dans sa ville épiscopale 13 .  »

    Le monastère de Solesmes ne tarda pas à recevoir une précieuse récompense de sa noble hospitalité. Sept ans après, au mois de février 1096, le grand pape Urbain II, qui parcourait la France en prêchant la croisade, vint d’Angers à Sablé pour engager Robert le Bourguignon , seigneur de ce lieu, à prendre la croix. Le pontife s’achemina ensuite vers Le Mans; et, en passant il daigna s’arrêter au monastère de Solesmes. Urbain Il ne crut point abaisser la majesté du Siège Apostolique, en rentrant, pour quelques moments à l’ombre d’un cloître, moins illustre sans doute que celui de Cluny, qu’il avait habité autrefois, mais destiné cependant par un impénétrable dessein de la Providence à recueillir un jour l’héritage spirituel de la grande abbaye bourguignonne 14 .

    Un des fruits des croisades, auxquelles Urbain II donna l’impulsion, fut d’enrichir, l’Occident d’un nombre immense de reliques, que l’Orient avait gardées jusqu’alors avec un soin jaloux. Solesmes eut sa part dans ce riche butin. Au XIIe siècle, un croisé de la famille seigneuriale de Sablé donna à l’église du prieuré une épine de la couronne de N. S. Jésus-Christ, qu’il avait achetée à grand prix des Grecs de Constantinople. Ce généreux donateur fut sans doute Robert IV de Sablé, qui prit la croix en 1158 et s’acquit en Orient une grande renommée. Il y commanda la flotte de Richard Cœur de Lion, roi d’Angleterre, et parvint à la dignité de grand maître des Templiers. Au retour de cette sainte expédition, il faisait à Solesmes, en 1170, une fondation pour le repos de l’âme de son frère Geoffroy, dont le tombeau a été entouré jusqu’à nos jours dans l’église du prieuré des honneurs réservés aux plus insignes bienfaiteurs 15 .

    Quant à la sainte Épine, elle est encore le plus précieux trésor du monastère de Solesmes. Dans les siècles de foi, les pèlerins venaient en foule pour la vénérer, et, sur leur demande, l’usage s’introduisit de la porter en procession quand le pays était afflué par une calamité. Chaque année, le lundi de Pâques, les moines faisaient l’ostension solennelle de la précieuse relique; cette cérémonie, renouvelée il y a quelques années ,a été l’origine de l’assemblée qui se teint en ce jour au village de Solesmes 16 .

    En 1173, durant les guerres qui furent la suite de la répudiation d’Éléonore d’Aquitaine par le roi de France, Louis VII, et de son mariage avec Henri Plantagenet, roi d’Angleterre et duc d’Anjou, le prieuré et le bourg de Solesmes eurent beaucoup à souffrir de la part des troupes anglaises et angevines, comme plusieurs autres localités de la contrée.

    A la fin du même siècle, un fait, dont la mémoire est conservée dans les annales de notre monastère, nous peint au vif le ministère de protection des malheureux que le Souverain Pontife exerçait alors d’un bout du monde à l’autre avec une infatigable vigilance, et ce respect de tous les droits acquis légitimement, qui était, quoi qu’on en dise, un des caractères du moyen âge. Une léproserie avait été établie à l’entrée actuelle de la ville de Sablé sur, la route de Solesmes. Les infirmes, renfermés dans cet hôpital, désirèrent avoir un cimetière près de leur triste demeure. Ils adressèrent à cet effet une humble supplique au pape Lucius III, qui ordonna à l’archevêque de Tours de se rendre à Sablé et d’y désigner l’emplacement d’un champ de repos pour les lépreux. L’abbé de la Couture s’opposa à l’exécution du mandat apostolique, comme préjudiciable aux droits de son église de Solesmes. Il ne prétendait pas cependant refuser aux pauvres lépreux la consolation qu’ils réclamaient, et l’archevêque de Tours n’eut pas de peine à ménager un accommodement. Le cimetière fut bénit, mais il fut convenu que, sans le consentement de l’abbé de la Couture, on n’y enterrerait que les lépreux et le prêtre chargé du service de leur- hôpital. Cette heureuse conclusion fut transmise au pape Clément Ill, troisième successeur de Lucius, qui s’en réjouit et l’approuva par une bulle adressée à  » ses fils les lépreux de Sablé « , dans laquelle sous la sécheresse des formules juridiques, on saisit l’accent d’une tendresse toute paternelle 17 .

    Au siècle suivant, nous trouvons encore le nom de notre prieuré dans une bulle de Grégoire IX, qui accorde aux moines de la Couture le droit de célébrer l’office divin en temps d’interdit dans leur abbaye et ses dépendances.

    Plusieurs chartes de cette époque sont conservées à l’abbaye de Solesmes; mais elles sont toutes relatives à des transactions sans importance pour l’histoire. En les lisant, on constate seulement avec intérêt que les noms de lieux n’ont pas changé dans la contrée depuis le XIIIe siècle, et qu’un grand nombre de familles alors existantes s’y perpétuent encore.

    Durant le XIVe siècle, la vie exemplaire des moines attira sur eux les libéralités des habitants de la contrée, jaloux d’acquérir une participation à leurs prières. En tête de ces bienfaiteurs, il fait placer les seigneurs de Juigné, ancêtres de la noble famille qui possède encore aujourd’hui ce domaine. Pierre Poucin, le premier, donna à la sacristie de Solesmes la ferme dite de la Bouverie, voisine du château de Sablé. Jean Lessillé et Colas Le Clerc, ses neveux et ses héritiers, confirmèrent cette dotation et y ajoutèrent de nouvelles libéralités. En retour les moines leur concédèrent un caveau dans la chapelle du transept droit de l’église priorale. Après l’érection de Solesmes en abbaye, M. lemarquis Anatole de Juigné, pair de France, a voulut renouer les liens cinq fois séculaires qui unissaient sa maison à l’ancien prieuré ; et afin d’en perpétuer le souvenir, avec le consentement de l’Abbé et (les moines, il a fait placer unie inscription au lieu de la sépulture de ses ancêtres.

    Non moins généreux que les seigneurs de Juigné, Jean de Manette, prêtre de Sablé, donna au prieuré la ferme de la Martinière et d’autres biens. En 1365, Nicolas de l’Abbaye remettait entre les mains du prieur de Solesmes la confirmation de la donation faite par son père de quinze livres de rente, somme considérable pour le temps, et d’une maison sise dans l’île de Sablé. Les moines s’en servirent comme de lieu de refuge, et s’y retirèrent, à l’abri des fortifications de la ville, toutes les fois que les mille incidents des guerres continuelles de cette époque les forçaient à abandonner leur monastère.

    Un intérêt particulier s’attache à ce logis que les habitants de Sablé appelaient encore au XVIe siècle  » la maison de Solesmes  » Un clerc sabolien de naissance, Olivier L’Évêque, parti pour Rome dès

    sa jeunesse vers 1567, y avait trouvé la fortune. Pourvu d’abord d’un office près le tribunal de la Rote, il réussit à entrer dans la prélature, fut. attaché au cardinal Aldobrandini, neveu du pape

    Clément VIII, devint Protonotaire apostolique, et enfin aumônier ordinaire du roi Henri IV. Très attaché à sa ville natale, où – il vint mourir, il employa une, partie de sa fortune à y fonder un collège. En 1595, il donna à cette effet la métairie du Boulay, sise sur la paroisse de Solesmes et celle des Jumellières, à Chantenay. En 1598 et 1599, ces fermes furent échangés contre la maison de refuge et deux autres contiguës que le prieuré de Solesmes possédait dans l’île de Sablé, et le collège y fut fondé définitivement en 1602. La Révolution avait supprimé cet utile établissement ; lorsque le 1er mai 1807 la municipalité de Sablé chargea M. Pierre Guéranger de le rétablir et il ne céda à cette effet, les anciens bâtiments de la fondation d’Olivier L’Évêque. Le nouveau principal avait un fils, alors âgé de deux ans, qui devait être le restaurateur de Solesmes. L’enfant grandit dans le lieu où les moines du prieuré venaient autrefois chercher asile. Une tour, dernier débris de l’enceinte de la ville, flanque encore cette vieille demeure. Sa plate-forme, changée en parterre, fut le théâtre des premiers jeux de Prosper Guéranger; et de cette élévation, son œil d’enfant embrassait déjà tout le paisible horizon dans lequel devait s’écouler sa vie.

    En revenant au XIVe siècle, il est juste dé remarquer que la prospérité du monastère de Solesmes était une source de biens même temporels pour la contrée. Les moines faisaient aux artisans et aux pauvres une lare part de leurs richesses; et parmi les services qu’ils rendirent au pays, il fait noter la construction de la chaussée et de l’écluse qui subsistent encore, quoique transformées, et qui ont été, jusqu’à ces dernières années, l’unique voie de navigation de la Sarthe en cet endroit. L’honneur de cette entreprise revient au prieur Guillaume Patry (1370) 18 . Énergique autant qu’intelligent, il défendit les privilèges de son monastère contre les prétentions des seigneurs de Sablé, et prouva le droit de haute justice et d’épaves qui l’affranchissait de l’obligation de comparaître aux assises de fief pour y rendre aveu au sire de Sablé.

    Sous le gouvernement de ce prieur, Solesmes subit une cruelle épreuve (1375). La guerre de Cent ans était déjà allumée; les Anglais, ,qui avaient ravagé les abbayes de Saint-Vincent et de la Couture du Mans, ainsi que plusieurs autres monastères de la province, n’épargnèrent pas celui de Solesmes ; mais il semble que ce premier désastre fut promptement réparé.

    Guillaume Patry avait quitté le. prieuré de Solesmes pour prendre le gouvernement de la Couture, et avait pour successeur Hélie de Voude, homme docte et vertueux, lorsqu’en 1408, le monastère reçut les libéralités de Louis II, roi de Sicile, duc d’Anjou, comte du Maine et seigneur de Sablé, père du célèbre roi René. Deux chartes délivrées par ce prince sont conservées aux archives de Solesmes et en sont les pièces les plus précieuses. L’une d’elles relate et confirme l’acte de fondation dressé au temps de Geoffroy, dont l’original a disparu ; l’autre fait remise au monastère de la somme de vingt livres de taille que le Prieur était tenu de lever sur ses vassaux pour la verser ensuite entre les mains du collecteur des redevances de la seigneurie de Sablé, et concède une autre redevance annuelle de dix-neuf sols deniers, accompagnés d’échaudés, de rossoli et de deux jaillons de vin, le tout à charge de célébrer chaque jour une Messe de Requiem. pour le roi, après sa mort.

    Cette obligation fut fidèlement remplie : jusqu’à la Révolution, chaque matin, après Prime, la grosse cloche du prieuré annonçait la Messe du Roi, et après la dispersion des moines, le souvenir de cet usage a survécu longtemps dans la mémoire des habitants de Solesmes, comme un des traits caractéristiques de la vie de l’ancien prieuré.

    La dévastation du monastère, en 1375, n’avait été que le présage d’un désastre plus complet. Sous le gouvernement du prieur Henri des Vignes, vers 1425, les Anglais mettaient toute la contrée à feu et à sang. Ne pouvant forcer le château de Sablé, ils se jetèrent sur Solesmes et incendièrent le prieuré. Les titres des archives périrent en grande partie dans ce désastre, et cette perte empêchera toujours de reconstituer dans leur entier les trop courtes annales de notre monastère. La justice divine ne tarda pas à sévir sur les auteurs de ces sacrilèges dévastations. L’occupation de Solesmes avait eu lieu un peu avant la saison des vendanges. Les soldats anglais, ayant avancé la récolte des raisins, se gorgèrent d’un mélange de vin nouveau et de lait. Ces excès déterminèrent une violente dysenterie dont la plupart d’entre eux furent victimes.

    Ce désastre porta le dernier coup à la prospérité du bourg de Solesmes qui avait toujours décliné depuis la fondation de la ville de Sablé.  » Ce lieu  » dit un titre conservé encore dans les archives de l’abbaye,  » qui auparavant les guerres et hostilités  » qui ont depuis esté en ce royaume, étoit grandement popule de riches gens et bons marchands, et édifié en grand nombre de maisons, est de présent désolé et en grande ruisne, habité de petit nombre de pauvres gens, presque tous mendiants, petitement et pauvrement logés 19

    L’église priorale, qui avait sans doute conservé jusqu’à cette époque le caractère de sa construction primitive, était ruinée aux trois quarts, et, comme tant d’autres monastères de second ordre, la fondation de Geoffroy de Sablé n’aurait pas dû se relever de ses ruines, si Dieu ne l’avait pas destinée à être, après des jours plus mauvais encore, le berceau de l’ordre monastique renaissant.

CHAPITRE III
LES GRANDS PRIEURS DE SOLESMES

(1470-1537)

    Un monastère bénédictin est à la fois une école de perfection et une famille. Le supérieur, chef nécessaire de l’une comme de l’autre, réunit sur sa tête la double dignité de maître et de père. S’il possède les qualités qu’exigent ces deux offices, l’école se remplit de disciples pleins de docilité et d’ardeur, les enfants se pressent joyeux autour de la table de famille, le monastère est florissant. Après les désastres de la guerre de Cent ans, Solesmes eut pendant près d’un siècle le rare bonheur d’avoir à sa tête des hommes qui reçurent du. ciel, quoiqu’à des degrés divers, cette double grâce de l’enseignement et de la paternité. Il n’en fallut pas davantage pour relever notre prieuré de ses ruines et lui donner une prospérité surprenante, au moment où l’institution monastique fléchissait presque partout.

    Philibert de la Croix, Matthieu de la Motte, Guillame Cheminart, Philippe Moreau de Saint Hilaire et Jean Bougler forment la série de ces hommes, que l’on peut appeler à bon droit les grands prieurs de Solesmes. Un saint zèle pour la beauté de la maison de Dieu fut leur- passion commune. Il semble qu’ils avaient reçu du ciel la mission de relever et d’embellir l’église de leur prieuré, afin de la rendre digne de sa gloire future.

    Réparé à la hâte après les ravages des Anglais, cet édifice avait perdu avec ses nefs collatérales l’ampleur de la basilique et n’était plus qu’une grande chapelle, de proportions irrégulières, dans laquelle les débris des solides constructions du XIe siècle s’accordaient mal avec les parties improvisées au XVe. Un lambris de bois couvrait la nef et les deux chapelles du transsept encore subsistantes. Sans changer les dispositions générales de cette modeste église, nos prieurs la décorèrent avec tant de zèle qu’ils en ont fait un monument à peu près unique en France.

    Philibert de la Croix le premier entreprit la restauration du chœur, fit disparaître les restes de l’abside et de la crypte qui le terminaient et leur substitua uni chevet à mur droit ; puis il jeta sur toute cette partie de l’édifice une voûte, qui fut pendant près d’un demi-siècle la seule de l’église. Elle porte encore sur sa clef les insignes de la Passion, qui ont dû être placées en cet endroit comme armoiries parlantes de Philibert de la Croix.

    Il est à croire que ce généreux prieur a fait placer également le groupe de Notre Dame de Pitié qui orne encore la chapelle dite de Notre Seigneur ou du Crucifix dans le transept droit de l’église. il est évidemment du XVe siècle, et Philibert de la Croix a témoigné sa dévotion envers cette sainte image par la fondation de deux Messes, qui devaient être célébrées chaque semaine à l’autel où elle est vénérée (1477) 20 .

    Depuis le XIIIe siècle l’usage s’était introduit, dans la plupart des monastères, de partager les biens de manière à constituer une dotation spéciale pour l’abbé et pour les divers offices de la maison. Cette coutume, qui donna naissance à de fâcheux abus, n’avait en elle-même rien de contraire à l’essence de la vie monastique, tant que les titulaires des offices claustraux étaient amovibles au gré des supérieurs, et astreints à leur rendre un compte exact des ressources dont ils avaient la gestion. Ce partage existait déjà à Solesmes et la sacristie en particulier avait un revenu assez considérable. Philibert de la Croix compléta l’organisation du monastère en créant et dotant les deux offices de chantre et d’infirmier. Il répara en même temps et agrandit la maison priorale, dont quelques débris subsistent encore à l’extrémité des bâtiments élevés pour le même usage au XVIIIe siècle.

    On ignore la date précise de la mort de Philibert de la Croix; on sait seulement qu’elle fut postérieure à l’année 1479. Les restes de ce prieur reposent encore dans la chapelle qu’il avait dotée, et Dom Guéranger y a fait placer une inscription pour rappeler la mémoire de son prédécesseur.

    Matthieu de la Motte succéda à Philibert de la Croix. C’était  » un homme pieux et ami des choses célestes, n dit l’ancien chroniqueur de Solesmes 21 . Il ne négligea pas cependant le soin des choses temporelles ; et poursuivant la reconstitution du patrimoine monastique déjà commencée par son prédécesseur, il acheta la ferme de Pampoil et y créa de vastes étangs, utiles à la subsistance d’une communauté dont l’abstinence de la viande était une des règles fondamentales.

    Élu abbé de la Couture en 1456, Matthieu de la Motte transmit Solesmes à Guillaume Cheminart, qui travailla assidûment au bien de ses moines et à l’embellissement de son église. Il fit enchâsser la sainte Épine dans une custode d’argent doré, portée par un ange de même métal ; mais l’œuvre qui a immortalisé son nom dans notre prieuré, est l’érection du tombeau de Notre Seigneur Jésus Christ, qui commence la série des groupes de sculpture connus sous le nom de Saints de Solesmes. Cette œuvre magistrale porte la date de 1496; à cette époque, Guillaume Cheminart avait donné sa démission et était remplacé depuis un an par Philippe Moreau de Saint-Hilaire ; mais il vivait toujours dans le monastère, et la présence de ses armoiries sur la statue isolée de saint Pierre et à l’endroit le plus apparent du tombeau, indique, à n’en pas douter, qu’il en a commandé et dirigé l’exécution 22 . La tradition n’avait pas conservé le nom de l’artiste qui sculpta ces chefs d’œuvre; des amateurs intelligents de l’art chrétien avaient déjà prononcé le nom de Michel Colombe, l’auteur du célèbre tombeau du dernier duc de Bretagne ; il est difficile de contester aujourd’hui cette attribution après les savantes recherches de M. E. Cartier 23 .

    Un monument de cette importance n’a pu être présence sur le tombeau des armoiries du roi Charles VIII, de la reine Anne de Bretagne et de leur fils, fait supposer que les libéralités de la famille royale aidèrent Guillaume Cheminart dans sa pieuse entreprise; mais la tradition affirme que son principal appui fut un seigneur de Sablé, dont on voit le portrait dans le groupe même de l’ensevelissement de Notre Seigneur. On peut affirmer que ce personnage est Jean, bâtard d’Armagnac, duc de Nemours, qui possédait la seigneurie de Sablé à cette époque. Il aimait, en effet, le prieuré de Solesmes, et on conserve dans les archives de l’abbaye deux chartes qui attestent ses pieuses libéralités 24 . La tradition affirme encore que les statues des deux saintes femmes placées dans le même groupe à la gauche de la vierge Marie, sont deux portraits; mais elle n’a pas conservé leurs noms.

    Le travail de Guillaume Cheminart n’était que le prélude de l’œuvre grandiose par laquelle Jean Bougler, son second successeur, a immortalisé son nom. Cheminart en fut l’heureux témoin, il ne mourut qu’en 1550. Dans les derniers jours de sa vieillesse, il vit achever la royale parure de son église.

    Né au Mans et profès de l’abbaye de la Couture, Jean Bougler fut envoyé jeune encore à Paris pour compléter ses études et prendre le bonnet de docteur. Il trouva encore vivantes dans l’Université de la capitale les dernières traditions des écoles d u moyen âge. Une élite de docteurs conservait le goût des hautes spéculations théologiques, qu’ils savaient encore animer par la flamme d’un saint enthousiasme et traduire dans une langue mystique, tout imprégnée de la poésie des livres saints. Jean Bougler fut le disciple fidèle de ces derniers survivants des âges catholiques, et le monument qu’il éleva plus -tard à Solesmes fut inspiré manifestement par les souvenirs de leurs leçons.

    A son retour de l’Université, le jeune moine trouva la Couture sous le gouvernement de Michel Bureau, qui terminait avec gloire la série des abbés réguliers de ce monastère. Sa ferme administration procura à son abbaye des jours de prospérité et ses mérites attirèrent sur lui les faveurs du Souverain Pontife, qui l’honora du caractère épiscopal avec le titre d’évêque d’Hiérapolis in partibus infidelium.

    Juste appréciateur du talent, cet illustre prélat confia les uns après les autres à Jean Bougler les principaux prieurés qui dépendaient de la Couture, et enfin, à la mort de Philippe Moreau de Saint-Hilaire, celui de Solesmes, le plus important de tous (1505).

    Bougler s’attacha aussitôt à réformer l’observance de son monastère, employant comme moyen efficace de maintenir la régularité, le grand secours des études monastiques. Il rebâtit le cloître, la sacristie, l’aumônerie et disposa une salle commune pour la bibliothèque et pour les conférences, dans lesquelles il enseignait aux jeunes religieux l’Écriture sainte, la théologie, la science des Pères et des Conciles. Cette salle, où il avait rassemblé un choix excellent de livres et disposé des tables et des pupitres pour la commodité des lecteurs, existe encore et porte toujours son ancien nom de librairie.

     » Jean Bougler ne négligeait pas non plus le soin du peuple, qui lui était confié en sa qualité de curé primitif de Solesmes. Il s’était rendu célèbre au Mans par son éloquence dans la chaire; fixé à la campagne, il n’en eut pas moins de zèle pour annoncer la parole de Dieu, et l’on voyait autour de lui, les dimanches et fêtes, dans son église priorale, un nombreux auditoire composé de fidèles, non-seulement de Solesmes, mais des diverses paroisses circonvoisines. Administrateur habile, il racheta plusieurs fermes du prieuré, en dégagea d’autres des charges qui absorbaient leur revenu, paya les dettes du monastère et mit un tel ordre dans tout le temporel, qu’il lui fut facile d’accroître le nombre des moines au delà de tout ce qu’on avait vu jusqu’alors. Plus d’une fois, en défendant les droits de son église, le courageux prieur encourut la disgrâce des puissants du voisinage. Passant un jour sur le pont de Sablé, il rencontra le seigneur de cette ville, contre lequel il avait eu à lutter. Sa vue réveilla la colère du puissant châtelain :  » :Moine,  » dit-il au prieur,  » si je ne craignais Dieu, je te jetterais  » dans la Sarthe.  » –  » Seigneur,  » repartit Jean Bougler,  » si vous craignez Dieu, je n’ai rien à » craindre.  » Cette réponse calme et ferme apaisa l’émotion du seigneur.  » Tel. était Jean Bougler, lorsqu’il fut appelé à souffrir pour la défense de la liberté monastique.

    La Règle de saint Benoît et la tradition constante de l’ordre monastique ,posent en principe que l’abbé de chaque monastère doit être un moine élu par ses pairs. Dès les premiers siècles cependant, quelques nécessités publiques ou privées contraignirent parfois les Souverains Pontifes à confier un monastère en garde à un prélat séculier, qui le gouvernait et en touchait les revenus, sans être obligé d’embrasser l’état monastique. Ces dérogations s’étaient multipliées depuis le séjour des Papes à Avignon,. et les rois, voyant dans cet usage un moyen facile et légal d’enrichir leurs créatures aux dépens de l’ordre monastique, s’efforçaient d’établir ce régime dit de la commende dans tous les monastères de leurs états. En France, cet abus avait pris une extension effrayante, et porté déjà à l’état monastique un coup dont il ne devait pas se relever. Une abbaye en commende était un corps sans tête, voué presque fatalement à la décrépitude. Vainement les Souverains Pontifes multipliaient-ils les précautions pour limiter le pouvoir des commendataires et sauvegarder les intérêts des moines contre leur rapacité , ces mesures restaient presque toujours inefficaces. Dans le concordat qui venait d’être conclu à Bologne entre le Pape et le Roi de .France, Léon X n’avait pas pu obtenir que toutes les abbayes tombées en commende fussent remises en règle, c’est-à-dire sous le gouvernement d’abbés élus et profès de l’ordre de Saint-Benoît. il avait stipulé du moins qu’aucun monastère ayant un abbé régulier, ne serait mis en commende ; mais la Cour de France avait commencé immédiatement à éluder par mille moyens cette clause protectrice de la liberté monastique.

    Sur ces entrefaites, Michel Bureau mourut le 6 juin 1518, au milieu de ses fils de la Couture et de tous les prieurs de son obédience, réunis pour la fête du fondateur de l’abbaye, saint Bertrand. François 1er nomma aussitôt l’évêque de Senlis commendataire de la Couture. Les quatre derniers abbés avaient été réguliers, et, parmi les précédents, il n’y avait eu qu’un seul commendataire. La désignation de l’évêque de Senlis était donc une fraude manifeste du concordat. Les moines de la Couture tentèrent un dernier effort pour Sauver la liberté de leur abbaye. Réunis en chapitre, ils élurent Jean Bougler. Notre prieur eut le courage d’accepter ce périlleux honneur ; mais dans une lutte inégale, il devait succomber. Après avoir supporté diverses tribulations et subi un emprisonnement, il céda devant la force et rentra dans son prieuré de Solesmes qu’il devait gouverner près de quarante ans encore. Ce fut le crépuscule de la gloire monastique de la Couture, qui sembla renaître dans la première de ses filles, mais pour un temps trop court. Comme plus tard sous Dom Guéranger, le modeste prieuré fut bientôt trop étroit pour contenir ses habitants.

    Dans cette seconde partie de sa carrière, Jean Bougler entreprit la restauration générale de son église. Il la voûta en entier, refit la charpente et la toiture, remania le clocher et l’orna d’une flèche élancée, décora le chœur de stalles nouvelles et fit poser dans la fenêtre du chevet un vitrail étincelant de riches couleurs 25 . Mais ces travaux furent surpassés par le monument dont le zélé prieur décora la chapelle du transept gauche de son église.

    Les moines de l’ancien prieuré racontaient à ce sujet une tradition merveilleuse 26 . Un soir, vers l’an 1550, Jean Bougler, déjà avancé en âge, vit arriver au monastère trois étrangers qui demandaient un asile pour quelques jours. Tous trois sculpteurs et nés en Italie, ils erraient par la France, ayant été contraints de fuir leur patrie à l’occasion d’un meurtre dont ils étaient réputés complices. Dans leurs courses, ils avaient entendu parler des sculptures qu’avaient fait exécuter les prieurs Cheminart et Moreau de Saint-Hilaire pour représenter la sépulture du Christ. Ils s’empressèrent donc, dès qu’ils furent entrés dans le monastère, de demander à voir un monument dont ils avaient tant entendu parler. La vue de ces sculptures les étonna; mais ils demeurèrent ravis d’admiration devant la statue de sainte Marie Madeleine, assise dans un profond recueillement au pied du tombeau de celui qui lui avait beaucoup pardonné, parce qu’elle avait beaucoup aimé. Il ne fut pas difficile au prieur de s’apercevoir que les trois hommes qu’il avait reçus dans sa maison étaient trois artistes, et après s’être entretenu quelque temps avec eux, l’idée lui vint tout à coup d’utiliser leur présence en leur donnant à exécuter, en l’honneur de la sainte Vierge, un second monument qui surpassât encore en magnificence celui que son prédécesseur avait élevé à la gloire du Christ.

    Les trois étrangers acceptèrent la proposition et s’engagèrent à suivre les plans que leur donnerait le prieur. Jean Bougler alors traça les grandes lignes d’un vaste ensemble qui devait représenter la Mort, la Sépulture, l’Assomption et la Glorification de Marie. Des inscriptions, dans le style de cette vieille école, dont le vénérable prieur était un des derniers survivants, devaient compléter l’idée que le ciseau des artistes aurait ébauchée.

    Les trois sculpteurs se mirent aussitôt à l’œuvre; et pour chacune, des statues dont Jean Bougler indiquait le sujet, chacun d’eux travaillait à part ; lorsqu’ils avaient achevé, la meilleure des trois statues était acceptée, et les deux autres brisées sans pitié. Des figures mutilées, qui ornent encore aujourd’hui le cloître de l’abbaye, étaient, disait on, les débris de ces essais rejetés. Quelques-uns prétendaient même que Jean Bougler, s’armant. de l’ébauchoir et du marteau, était devenu sculpteur pour mieux faire passer sa pensée dans la pierre.

    Il faut redire toutes ces traditions, mais on est contraint d’ajouter qu’elles ne paraissent pas fondées. Aucun écrit contemporain ne nous éclaire sur l’histoire des Saints de Solesmes ; mais l’étude attentive du monument de Jean Bougler avait déjà convaincu les amateurs les plus compétents que cette œuvre n’appartient pas à des artistes italiens. On en donnait le mérite à des allemands ou à des français, dont le génie s’était transformé au contact de l’Italie. Le dernier et le plus délicat des juges semble avoir tranché la question. D’après M. Cartier, Jean Bougler aurait été chercher en Flandre les artistes qui ont traduit sa pensée grandiose; et la décoration de la chapelle de Notre Dame dans l’élise de Solesmes serait l’œuvre de Frans Floris, de ses trois frères et des nombreux élèves qui formaient à Anvers une brillante école,

    au temps même de notre prieur 27 .

    On est réduit également aux conjectures pour découvrir les noms des bienfaiteurs, qui ont aidé Jean Bougler dans l’érection de ce splendide monument. La dépense s’éleva, dit-on, à cent cinquante mille livres, dont une partie fut absorbée par l’achat et le transport de la pierre tirée des carrières de la Touraine. La tradition locale affirme que la maison seigneuriale de Sablé aida puissamment le prieur de ses deniers. A l’époque où furent exécutées les statues, la terre de Sablé était possédée par Claude de Lorraine, duc d’Aumale, et après lui, par son fils François de Lorraine, duc de Guise, l’illustre champion de la foi catholique. Jean Bougler a été en rapports nécessaires avec ces deux seigneurs ; il est au moins probable qu’ils l’ont aidé dans son entreprise, et ce n’est pas un médiocre honneur pour le prieuré de Solesmes de rattacher à l’histoire du monument qui fait sa gloire, le nom. d’un héros dont l’Église conservera toujours la mémoire parmi celles de ses serviteurs les plus dévoués. .

    Parvenu à la soixante-quinzième année de son âge et à la cinquante unième de son gouvernement prioral, Jean Bougler rendit son âme à Dieu le 11 avril 1556 et fut enterré dans cette chapelle de la Sainte Vierge, à laquelle l’admiration de la postérité devait décerner bientôt le nom de Notre Dame la Belle. Les restes du grand prieur y reposent encore près de l’autel. Dans le groupe de la Sépulture de la Sainte Vierge, les visiteurs remarquent la statue d’un moine qui tient en ses mains un des coins du linceul sur lequel est étendue la Mère de Dieu. Ses traits ont une expression indéfinissable de calme, de bonté paternelle et de fermeté. C’est le portrait de Jean Bougler. Mettez dans ces yeux sereins et doux l’illumination du génie, et sur ce noble visage vous retrouverez dans toute sa perfection le type moral et comme une lointaine image de Dom Guéranger. Le grand Abbé et le grand Prieur de Solesmes sont frères, malgré la distance incommensurable qui les séparera toujours, même dans la mémoire de leur postérité commune. Allumés tous deux au même foyer,. ces deux flambeaux ont. répandu autour d’eux une lumière de même nature ; mais le doux éclat de l’un n’a pas franchi les bornes de l’étroite enceinte au milieu de laquelle la main de Dieu l’avait placé; l’autre au contraire a été comme un soleil, qui, en inondant sa maison de clartés éblouissantes, a illuminé du même coup toute l’Église.

CHAPITRE IV

LA DÉCADENCE ET LA RÉFORME DE SAINT-MAUR

(1556-1791

    Après la mort de Jean Bougler, le monastère de Solesmes fut mis aussitôt en commende, au profit d’un certain Jacques Fouin et la décadence commença. Tant que vécurent les disciples du vénérable prieur, la discipline monastique fit encore maintenue avec zèle ;mais les conséquences du fatal régime auquel étaient soumis et le prieuré et l’abbaye mère, devaient amener presque infailliblement la ruine de ces deux maisons naguère si florissantes. Les guerres de religion hâtèrent encore ce malheur. Le Maine fut une des provinces de France qui en souffrirent davantage ; on sait avec quelle rage les protestants se jetaient sur tous les monuments élevés par la piété catholique ; le sac des églises du Mans en 1562 est une date néfaste, qui fut le point de départ. de ravages et. de destructions sans nombre. Parmi les Oeuvres d’art sur lesquelles les nouveaux iconoclastes s’acharnaient avec plus de fureur, on nous signale les sépulcres de Notre Seigneur, qui avaient été multipliés depuis un siècle et demi dans le Maine comme dans l’Anjou et la Touraine 28 . Maîtres de Sablé en 1567, les, huguenots devaient se porter nécessairement sur le monastère voisin afin d’y briser les saints, achevés depuis dix ans à peine, mais déjà célèbres dans toute la province. Nicolas Fumée, qui à cette époque retenait la commende de Solesmes avec celle de la Couture, avait fortifié le prieuré ; et quand les hérétiques arrivèrent, conduits par un Rohan, les moines, barricadés dans l’église avec une partie des habitants, opposèrent une vigoureuse résistance. Ne pouvant forcer les portes, les assaillants s’apprêtaient à y mettre le feu, mais une vigoureuse sortie des assiégés les contraignit à la fuite.

    L’œuvre de Jean Bougler était sauvée, cependant le calme ne fit rétabli dans la contrée qu’après l’abjuration d’Henri IV. Pendant ce demi-siècle de discordes civiles, notre prieuré fut encore exposé à bien des vicissitudes. En 1589, Landebry, qui commandait le château de Sablé au nom de Henri IV et qui a laissé une mémoire exécrée, vint enlever la grosse cloche de Solesmes, célèbre par la beauté de son timbre. Il voulait l’employer pour la fonte de ses canons ; mais les habitants de Sablé la rachetèrent et la placèrent dans le clocher de leur église. Après la paix, les moines la réclamèrent et finirent par intenter unie action en justice à la ville de Sablé. Les procédures n’étaient pas finies un siècle après la spoliation ,et elles ne firent pas revenir à Solesmes la cloche, qui appelait encore les paroissiens de Sablé à la prière, au moment de la Révolution française.

    Dans cette même époque malheureuse, à une date qu’il est impossible de préciser, la décoration de la chapelle de Notre Dame la Belle fut en partie remaniée. La colonnade, qui faisait face à la scène de la Pamoison de la Sainte Vierge, fit transportée dans la chapelle du Crucifix, et à sa place, des artistes inconnus mais allemands ou flamands d’après toute apparence, disposèrent un groupe qui représente la rencontre de Notre Seigneur Jésus-Christ disputant au temple avec les docteurs. On croit reconnaître Luther dans un des personnages, et on ne peut expliquer le choix de cette scène que par le désir de mettre le peuple en garde contre le fallacieux enseignement des prétendus réformateurs.

    Les moines de l’ancien prieuré n’ont laissé aucune tradition au sujet de ce monument, le dernier qui ait été exécuté dans l’église de Solesmes, et l’étude de son style fournit les seules données qui permettent d’en fixer approximativement la date. Par qui et à quelle occasion fut-il exécuté? Probablement à la suite d’un accident, qui aura causé de graves désordres dans l’œuvre de Jean Bougler. il est impossible de sortir à cet égard des conjectures. On sait moins encore à qui notre église doit ce complément de sa parure. A la fin du XVIe et au commencement du XVIIe Siècle, Solesmes eut pour commendataires, d’abord trois moines étrangers au monastère, Charles Deschamps, Jean du Bois, Valentin Ourry, puis deux prélats italiens Horace de Strozzi et Dominique de Bonzi; ni les uns ni les autres ne paraissent avoir eu grand souci de notre prieuré. Il faut en dire autant du cardinal Charles de Bourbon ,le roi de la Ligue, et de son neveu le cardinal de Vendôme, tous deux abbés de la Couture. L’érection de ce dernier groupe de sculptures ne peut être attribué avec quelque apparence de raison à l’un de ces prélats ; c’est probablement l’œuvre d’un humble moine, zélé pour la beauté de la maison de Dieu et jaloux de partager non pas la gloire, mais les mérites de Jean Bougler. S’il fallait désigner un nom, on oserait prononcer peut-être celui du neveu du grand prieur, François Bougler, qui fut moine et sacristain de Solesmes ; mais cette attribution ne serait encore qu’une conjecture.

    Le monastère, dans ce siècle néfaste, était en pleine décadence. Dépourvu d’un chef véritable, devenu, comme toutes les maisons en commende, une ferme plus ou moins lucrative pour le Commendataire, il n’avait plus cette force de vie et de réforme qu’une institution puise dans l’intégrité de ses éléments constitutifs. Mais, jusque dans ces mauvais jours, quelques moines restèrent clignes de leur vocation et ont laissé une mémoire respectée. A côté de François Bougler, il faut placer Jean Bouqueteau de Vaigreville, prédicateur distingué ; Raphaël Plaisance, poète assez remarquable, et surtout Jean Houeau, dont le chroniqueur de Solesmes célèbre la haute piété, l’esprit de solitude, le zèle du service divin et l’amour de la pénitence. Son nom était encore en vénération dans la paroisse cinquante ans après sa mort.

    Une découverte récente permet d’ajouter à ces noms Jean de Villegontier, qui fut prieur claustral de Solesmes. La piété populaire conservait encore à cette époque la ferveur et la grâce naïve du moyen âge. Quand arrivaient l’Avent et les fêtes de Noël les familles et les églises retentissaient des cantiques populaires, qui célébraient les doux mystères de ce saint temps. Chaque année voyait éclore de nouveaux couplets sur ce thème inépuisable. Le Maine en particulier eut aux XVIe et XVIIe siècles. toute une école de poètes, dont la muse était uniquement vouée à la louange du divin Enfant. Notre prieur Jean de Villegontier eut l’heureuse pensée de former un recueil de leurs noëls, en y donnant une place d’honneur à ceux de son confrère Samson Bedouin. Son manuscrit a échappé à la destruction, sort presque inévitable des compilations de ce genre. Après bien des vicissitudes, au XVIIIe siècle, il arriva de main en main jusqu’au duc de la Vallière, et, conservé aujourd’hui à la Bibliothèque nationale, il est un des plus curieux monuments que lés amateurs puissent consulter pour l’étude de la poésie populaire au XVIe siècle 29 .

    Les traditions de Jean de Villegontier ne se sont pas perdues à Solesmes. Élevé au sein d’une famille patriarcale, qui conservait dans toute leur intégrité les vieilles mœurs chrétiennes, Dom Guéranger apprit à chanter dès son bas âge les noëls manceaux ; et jusqu’aux derniers jours de sa vieillesse, à chaque retour de la sainte naissance, il aimait à répéter ces joyeux refrains. Cette pieuse coutume fait désormais partie des traditions de la famille monastique. Solesmes possède encore des collectionneurs et des poètes, dont Jean de Villegontier et Samson Bedouin n’auraient pas à rougir 30 .

    Le malheureux état du monastère de Solesmes réclamait impérieusement une réforme. En 1628, Dom Michel Laigneau, prieur claustral de la Couture, s’en fit pourvoir en cour de Rome, dans l’intention de mettre la main à cette difficile entreprise, mais un prêtre séculier, qui appartenait à une famille puissante du Maine ,Gabriel de Sourches, lui disputa ce bénéfice et en resta maître (1630) 31 .

    II le posséda quarante ans et il a laissé dans notre monastère une mémoire plus honorable que la plupart des commendataires. L’abbaye de la Couture ayant été réformée en 1657 par les moines de la congrégation de Saint-Maur, ce bienfait devait s’étendre jusqu’à Solesmes. Gabriel de Sourches favorisa cet heureux changement. Par un concordat conclu en 1664 avec les réformés de la Couture, il consentit à l’union de tous les offices claustraux avec ce que l’on appelait les places monacales pour la formation d’une seule mense conventuelle ; et afin de rétablir la clôture dans des conditions régulières , il échangea son logis prioral, qui formait un des côtés du cloître, avec celui du sacristain, situé près de la librairie, sur le flanc méridional de l’église.

    Deux moines réformés habitaient déjà Solesmes ; l’un d’eux, voyant le triste état auquel était réduite la paroisse, sous le rapport de l’instruction religieuse, entreprit de faire des catéchismes suivis ; les fruits de ses efforts furent tels ,que l’évêque du Mans, Philibert-Emmanuel de Beaumanoir, pria .les religieux d’achever leur couvre d’apostolat en se chargeant d’entendre les confessions. Gabriel de Souches, de son côté, en témoignage de son affection pour les réformés, leur donna les corps des saints martyrs Boniface, Maxime, Vital et Julienne, tirés des catacombes de Rome et apportés en France par son frère François de Sourches, qui les avait obtenus par le crédit du cardinal de Retz.

    Le prieuré de Solesmes était le cent cinquante unième monastère réformé par la congrégation de Saint-Maur. Son revenu était tellement réduit, que lorsqu’on avait prélevé les trois mille livres qui appartenaient au prieur commendataire, il en restait à peine quinze cents pour la subsistance des moines. Il était impossible d’entretenir une communauté avec d’aussi faibles ressources. Le monastère resta donc dans une sorte d’état provisoire, jusqu’au moment où la congrégation de Saint-Maur put profiter à Solesmes dut privilège qu’elle avait obtenu pour ses religieux de posséder les bénéfices de l’ordre de Saint Benoît. Les moines ainsi pourvus, soit d’un prieuré, soit d’un office claustral, n’en étaient que simples titulaires ; la plupart du temps, ils ne résidaient pas dans le

    monastère où ils possédaient ce bénéfice, et ils devaient laisser toujours au supérieur local nommé par la congrégation, la charge du gouvernement et la disposition complète des revenus.

    En 1670 ,Joseph des Ormes et, après lui, Étienne de Noyelle, tous les deux profès de la congrégation de Saint-Maur, furent nommés de cette manière prieurs de Solesmes; et on entreprit immédiatement des travaux de restauration dans l’église et le monastère. On releva les bâtiments qui croulaient de vétusté, principalement le dortoir, l’infirmerie, l’hôtellerie, la porte extérieure du monastère et divers autres édifices. Deux des cloches furent remises à la fonte; les meubles et les ornements de la sacristie furent renouvelés ; le chœur fut carrelé de marbre rouge et noir et fermé par une balustrade de fer. C’est à peine s’il reste aujourd’hui quelques vestiges de cette restauration générale du prieuré.

    Ces travaux furent exécutés en grande partie sous le gouvernement d’Arnauld Blouyn, nommé administrateur de Solesmes par le Chapitre général de Saint-Maur en 1672. Le monastère ne paraissait pas encore assez régulièrement constitué pour qu’on lui donnât dans les formes ordinaires uni prieur claustral. Gabriel Blouyn, père du nouveau supérieur, était seigneur de Vion. En considération de son fils, il fit, conjointement avec sa femme Marguerite Coustard de Crespy, plusieurs dons importants à la sacristie et à la bibliothèque du monastère. Il offrit en particulier quatre reliquaires ornés de statues en argent, représentant les saints martyrs, dont Gabriel de Sourches avait donné les corps. La translation des saintes reliques eut lieu en 1673, au milieu d’un grand concours de peuple et de clergé,. On porta en procession avec les restes des martyrs, la sainte Épine, que Dom Arnauld Blouyn tenait lui-même en ses mains. Une jeune fille de Sablé, âgée de dix-huit ans et atteinte depuis quatre ans d’une maladie incurable, fut guérie miraculeusement pendant cette translation ; et chaque année, au jour de la fête des saints martyrs, elle venait rendre grâce à Dieu dans l’église du prieuré. Les reliques des saints Boniface, Maxime Vital et Julienne ont disparu à la Révolution française ; mais grâce à la bienveillance d’un prince de l’Église, cette perte a été en partie réparée. L’abbaye de Solesmes offre encore à la vénération des pèlerins le corps d’un martyr romain, saint Léonce, qui a manifesté, lui aussi, sa puissance par des prodiges 32 . Avec cette restauration du monastère commence la dernière phase de la vie de notre prieuré. Soumis au système de gouvernement qui régissait la congrégation de Saint-Maur, il perd entièrement sa physionomie distincte et son caractère local. Jusqu’alors les habitants de notre prieuré, u les obédienciers de Solesmes,  » comme on disait. à la Couture, étaient des profès de l’abbaye mancelle, attachés par le vœu de stabilité à leur monastère, ainsi que le veut la Règle de saint Benoît. Ils vivaient et mouraient ainsi dans le pays et sur le coin de terre auxquels ils s’étaient volontairement attachés ; et par là même ils étaient identifiés à la contrée qu’ils habitaient. Le moine de Saint-Maur, au contraire, était. profès non pas du monastère où il avait émis ses vœux, mais de la congrégation. Toujours sous le coup de l’obédience du supérieur général qui le transportait à son gré d’une maison dans une autre, il ne prenait racine nulle part et était étranger aux intérêts comme aux habitudes des populations, au milieu desquelles il apparaissait un jour pour disparaître le lendemain. Le prieur lui même, nommé pour trois ans seulement, ne pouvait rien connaître ni rien aimer autour de lui. L’abbé de la Couture, qui le désignait autrefois, tenait compte dans soin choix d’une foule de circonstances de temps,. de lieux, de personnes dont le Chapitre général de Saint-Maur ne soupçonnait pas l’importance; les supérieurs désignés par lui arrivaient sur un terrain complètement inexploré et sur lequel ils ne savaient pas marcher. Ils s’habitèrent à se renfermer complètement dans leur cloître et à n’exercer aucune influence au dehors. Le ministère même de la prédication et de la direction des âmes fut complètement abandonné.

    Aussi cette période de régularité est-elle absolument sans souvenirs et sans éclat.

    Sous le régime de la congrégation de Saint Maur,, toutes les traditions locales s’effacent ; et notre prieuré n’est que la copie fidèle sur un plan restreint du type unique que l’on retrouvait identique, jusque dans les plus minutieux détails, en Gascogne. comme en Bretagne, en Provence comme en Artois. La communauté était trop peu nombreuse pour avoir de la vie ; et les grandes études, qui firent, l’honneur de la congrégation de Saint-Maur, ne pouvaient fleurir dans urne maison où rien ne les encourageait. La réforme de Solesmes par la congrégation de Saint-Maur fut uni grand bienfait pour notre monastère et lui valait un siècle et demi d’une existence honorable; mais ce ne fut pas une renaissance. Parmi tous les prieurs claustraux qui se succèdent à Solesmes, pas un n’a ni ne peur avoir ce caractère de docteur et surtout de père, sans lequel il n’y a pas de véritable supérieur dans un monastère bénédictin. Jean Bougler n’a pas eu de successeur avant Dom Guéranger.

    Malgré toutes ces causes d’amoindrissement, notre monastère tenait encore largement sa place dans la contrée, par les droits que lui avaient attribués ses fondateurs. Le prieur de Solesmes était haut, moyen et bas justicier, et seigneur temporel des paroisses de Solesmes, Bouessay, Bousse et Gâtines. Il étendait même sa juridiction sur une partie du faubourg Saint-Nicolas de Sablé et sur la paroisse de Vion et pour l’exercer, il avait un sénéchal et d’autres officiers de justice ; mais ces droits appartenaient au prieur commendataire et non au prieur claustral 33 . Toujours battus en brèche par la double hostilité des seigneurs laïques du voisinage et de la magistrature, assez faiblement défendus par les représentants de .la congrégation de Saint-Maur à Solesmes, ils furent peu à peu diminués avant que la Révolution vint. les supprimer tout à fait. Au XVIIIe siècle, les moines avaient déjà perdu la seigneurie de Gâtines que le marquis de Sablé possédait ; ils n’avaient plus d’officiers de justice et se contentaient de tenir quatre fois chaque année des assises de fiefs, pour se faire rendre aveu par leurs tenanciers.

    Au spirituel, le prieur de Solesmes était curé primitif des paroisses de Solesmes, de Bouessay et de Gâtines ; cette dernière était qualifiée de prieuré, membre de celui de Solesmes. Le curé primitif avait droit de signifier les mandements et ordonnances de l’évêque, pour toutes les fonctions extraordinaires, et de présider à toutes les cérémonies publiques 34 . A Solesmes, le jour de Pâques, le prieur allait faire l’aspersion à l’église paroissiale et se rendait ensuite dans celle dit monastère par un corridor qui les unissait ensemble à la hauteur du transsept ; le vicaire perpétuel le suivait avec tous ses paroissiens pour assister à la Messe solennelle.

    Ces droits honorifiques, légitimement acquis par des donations régulières et parles immenses services rendus à toute la contrée depuis le XIe siècle par les moines de Solesmes, étaient bien peu onéreux pour les habitants de leurs domaines. Cependant on les contestait déjà, et le temps n’était pas loin où l’abolition de ces prérogatives allait être réclamée au nom de la justice et des intérêts du pays.

    Nous ne nous arrêterons pas aux tristes démêlés d’Étienne de Noyelle, religieux de Saint-Maur et prieur titulaire de Solesmes, avec les supérieurs de sa congrégation et les moines de son prieuré. Il eut pour, successeur, en 1706, Charles Joseph de Clermont, également. bénédictin, mais de l’ancienne observance, qui ne sut pas non plus vivre en paix avec les religieux de son monastère. En 1712, la concorde fut rétablie par la nomination de Dom Edme Jean-Baptiste Duret, profès de la congrégation de Saint-Maur en qualité de prieur titulaire. Ce religieux eut le malheur d’embrasser avec opiniâtreté l’hérésie janséniste. Il fut appelant et réappelant avec un tel scandale, qu’il fut obligé, après de longues années de possession, de se démettre du prieuré de Solesmes. Il y avait résidé un moment vers 1630 ; mais on ne voit pas que ses dangereuses erreurs aient eu la moindre influence dans la contrée. La prolongation du .Priorat d’Edme Duret fut même un bienfait matériel pour notre monastère. Le cumul du revenu de la mense priorale avec celui de la communauté, permit d’entreprendre la ,reconstruction totale de la maison conventuelle et de ses dépendances.

    Elle fut commencée sous le gouvernement de Dom Gatien Maultrot, prieur claustral en 1722, et achevée par Dom Marc Théaud, son successeur. Jean-Baptiste Colbert, marquis de Torcy, seigneur de Sablé, qui reconstruisait au même moment son château de Sablé, aida les moines dans ce grand travail. L’édifice élevé à cette époque existe encore et forme la partie principale de l’abbaye de Solesmes. Le style est celui de toutes les maisons bâties par la congrégation de Saint-Maur dans la France entière. Les nouvelles constructions s’élevèrent sur l’emplacement même du monastère de Geoffroy et de Jean Bougler ; la façade principale fut tournée au couchant du côté de Sablé ; une autre façade plus développée domine la vallée de la Sarthe. Au rez-de-chaussée le cloître, et les lieux réguliers furent solidement construits et voûté en tuf. Neuf cellules simples mais commodes furent disposées à l’unique étage de la maison, au-dessus duquel régnait un vaste grenier, transformé aujourd’hui en dortoir pour les moines. Deux petites cellules, plus étroites que les autres, à l’angle du bâtiment, furent réservées pour le prieur ; c’est là qu’a vécu Dom Guéranger.

    L’habitation du prieur commendataire contiguë au monastère, quoique séparée, fut reconstruite vers la même époque et décorée un peu plus tard avec un certain luxe de boiseries et de peintures.

    Tous ces travaux furent terminés en 1731 par la réparation du clocher. La belle flèche lancée dans les airs par Jean Bougler n’existait. plus..

    Vers 1675, au milieu d’un violent orage, la foudre tomba sur elle et mit le feu aux charpentes de

    l’intérieur. L’incendie gagnait déjà les combles de l’église et on n’espérait plus s’en rendre maître, lorsqu’un maçon, nommé Pierre Guerrier, qui travaillait vainement à l’éteindre, demanda de l’eau bénite. Un des moines s’empressa d’en bénir avec les prières ordinaires de l’Église et on la fit parvenir au maçon, qui la répandit sur le feu. L’incendie s’arrêta aussitôt; mais le 16 juillet 1682 ,un ouragan qui fit d’affreux ravages dans toute la contrée, renversa la flèche : ni l’église ni le monastère ne souffrirent de cette chute, ce qui fut regardé avec raison comme une marque de la protection divine. C’était l’année même de la fameuse Déclaration du clergé de France, qui libellait les quatre articles de l’hérésie gallicane. L’ennemi de tout bien ne pouvait cependant pas prévoir que cette humble église, contre laquelle il s’acharnait, deviendrait un jour  » la citadelle de la liturgie romaine, la  » forteresse sur laquelle flotterait le drapeau de la  » monarchie pontificale, le rempart qui soutiendrait de si bons combats contre l’hérésie gallicane et les erreurs du XIXe siècle 35 .

    Depuis cet accident, le clocher de l’église priorale était resté découronné. Dom Antoine Lalloué, prieur claustral, posa le 17 août 1731 la première pierre de la lanterne qui le surmonte aujourd’hui, et qui, pour l’époque où elle fut construite, ne manque pas d’une certaine élégance. Cette construction achevée, Solesmes était tel que Dom Guéranger devait le trouver, un siècle plus tard, en 1833.

    Les modestes chroniques de notre prieuré ne nous offrent plus qu’un seul événement digne de mémoire dans le cours du XVIIIe siècle ; mais il est unique dans les annales de la France monastique à cette époque, et il fut comme un glorieux présage de la résurrection qui devait s’accomplir à Solesmes au siècle suivant. En 1753, après la démission de Dom Duret, Charles de Froulay, évêque du Mans et abbé de la Couture, eut la générosité de renoncer à son droit de présenter au roi un commendataire pour Solesmes, et encouragea les moines à demander l’extinction du titre de leur prieuré et la réunion de ses biens, droits et revenus, à la mense conventuelle. Sur cent quatre-vingts monastères la congrégation de Saint-Maur n’en possédait plus que cinq en règle, et douze ans après, la commende devait les envahir. Cependant Louis XV, contre toute espérance, accorda aux moines leur requête, le 18 juin 1753 ; et la liberté monastique refleurit. sur la tombe de Jean Bougler, l’un de ses derniers champions. A partir de ce moment, le prieur nommé par le Chapitre général de la congrégation de Saint-Maur, jouit de tous les droits et de tous les privilèges qui appartenaient au commendataire.

    Dans d’autres temps, un pareil événement eût été le commencement d’unie ère de prospérité; mais les institutions monastiques étaient déjà menacées d’une mort prochaine. La congrégation de Saint-Maur n’envoyait plus à Solesmes qu’un très petit nombre de religieux, presque toujours âgés ou infirmes ; l’observance était nécessairement adoucie, et le service divin réduit à l’acquittement des fondations et à la célébration quotidienne de la grand’Messe et des Vêpres. Ces derniers survivants de la postérité de Jean Bougler étaient du moins attachés à leur état. En 1766, le prieur et les moines de Solesmes protestèrent contre la scandaleuse requête des Bénédictins de Saint Germain des Prés, qui demandaient à Louis XV la suppression à peu près complète de l’observance monastique.

    La Révolution grondait déjà sourdement, et la noblesse, encore plus menacée que le clergé, ne voulait pas voir les indices de la catastrophe prochaine. Au lieu de faire cause commune avec ceux qui devaient partager ses malheurs, elle employait follement les restes de sa puissance à ravir aux moines leurs dernières prérogatives. En 1773, le marquis de Sablé, Jean François Ménelé Colbert, faisait planter un poteau aux armes de sa maison près de l’église de Solesmes, à deux pas du prieuré. Les moines protestèrent en vain contre cette violation flagrante de leur droit seigneurial ; ils ne furent pas écoutés. En 1781, le marquis Bertrand Henri Duguesclin, seigneur de Beaucé, les bravait jusque dans l’église paroissiale de Solesmes, et s’emparait du banc seigneurial, qui jusqu’alors leur avait été réservé ; et les moines. devaient encore reculer devant ces nouvelles prétentions, et concéder au marquis des droits dont n’avaient jamais joui ses prédécesseurs.

    L’heure fatale arriva enfin. Méconnue et faussée par un siècle sans mémoire et sans prévoyance, opprimée savamment par la royauté et la noblesse, privée de son gouvernement naturel et des développements nécessaires de sa vie intime, bafouée par les philosophes, minée enfin dans quelques uns de ses fondements par l’hérésie, l’institution monastique était prête à crouler ; mais en tombant, elle devait couvrir la France de ses ruines, et laisser dans l’Église et la société uni vide que rien ne pourrait combler.

    En 1790, le décret de l’Assemblée constituante, qui supprimait tous les ordres religieux, porta le coup de mort au prieuré de Solesmes. Chassés du monastère dans les premiers jours de 1791, les moines se dispersèrent, emportant les regrets des pauvres de la contrée dont ils étaient la Providence 36 . Dom de Sageon, le dernier prieur ,homme respecté de tous à cause de l’intégrité de ses mœurs et de son zèle pour l’observance monastique, refusa le serment à la Constitution civile du clergé, fut emprisonné avec les prêtres fidèles, et mourut pieusement en 1799 entre les bras d’un de ses anciens confrères, dans une campagne voisine du Mans. Tous les autres moines de Solesmes finirent honorablement comme lui. Dom Papion, l’un d’eux, après avoir subi la prison pour la foi, revint à Sablé, ou il reprit un des premiers l’exercice des fonctions sacerdotales. Il y mourut dans un age avancé, et sa mémoire y est encore vénérée.

    Le monastère de Solesmes et la plus grande partie de ses domaines furent achetés le 4 avril 1791 par M. Lenoir de Chanteloup, qui ferma aussitôt l’église. Les années de la Révolution passèrent, et le monument de Solesmes, devenu propriété particulière, échappa aux fureurs du vandalisme sauvage, qui fit ailleurs tant de ruines. Des prêtres catholiques trouvèrent même en passant un abri dans le monastère abandonné. Quand le calme fut rétabli, les visiteurs, que l’ancienne réputation des Saints de Solesmes attirait encore de temps à autre, furent de nouveau admis à les visiter. Pour les habitants de la contrée, l’ancien prieuré était devenu un but de promenade et un rendez-vous banal de parties de plaisir.

    Après le rétablissement du culte catholique, le préfet de la Sarthe, Auvray, eut la pensée de revendiquer pour l’élise cathédrale du Mans les Saints de Solesmes, sous prétexte que les objets d’art avaient été formellement. réservés dans les ventes de biens nationaux. Le sieur Renouard, prêtre sécularisé et bibliothécaire de la ville du Mans, vint à Solesmes pour reconnaître l’état des statues et rechercher les moyens de procéder à leur enlèvement. M. Lenoir de Chanteloup résista énergiquement et l’envoyé du préfet ne put pénétrer dans l’église qu’en brisant les portes. Armé d’instruments de fer, il osa porter la main sur les statues et leur fit subir de déplorables dégradations, sous prétexte de les sonder. Il se retira après avoir mis deux jours à composer uni procès-verbal descriptif, qui est uni chef-d’œuvre de ridicule. (Novembre 1807.)

    Un arrêté préfectoral ordonnant le transport des statues de Solesmes au Mans, était déjà publié, lorsque M. Lennoir de Channteloup en appela à l’autorité supérieure. Après diverses péripéties, en 1812 la cause fut portée directement à l’empereur Napoléon, alors en marche vers la Russie. Un décret impérial, daté du quartier général de Vilna, trancha le différend et garantit à M. Lenoir de Chanteloup la possession des statues de Solesmes. Par une touchante coïncidence, ce décret fut signé le 11 juillet.

    L’Ordre bénédictin célèbre en ce jour la Translation des reliques de son saint patriarche en France. Saint Benoît veillait lui-même du haut du ciel à la conservation du monument qui faisait la beauté du lieu dans lequel son Ordre devait refleurir.

    Les anciens moines de Solesmes possédaient un autre trésor plus précieux encore que les statues, la sainte ,Épine de la couronne de Notre Seigneur Jésus-Christ. La Providence ne voulait pas que leurs futurs héritiers fussent privés de cette relique insigne. Lors de la suppression du monastère, la municipalité de Sablé vint enlever l’argenterie et les ornements de l’église ; mais trois hommes pleins de foi, Julien Leconte, adjoint au maire de Solesmes, Philippe Chauveau, marchand, et Jacques Jolly, cultivateur, s’étaient introduits dans la sacristie du prieuré afin de sauver la sainte Épine. Ils l’avaient enlevée avec son reliquaire et remise à un prêtre fidèle, l’abbé Pochard, qui était caché dans le bourg de Solesmes. Les magistrats de Sablé, ne trouvant pas le plus beau joyau du trésor des moines, se plaignirent d’être frustrés de cette proie. Leurs menaces forcèrent les. habitants de Solesmes à livrer le reliquaire, mais l’abbé Pochard conserva la sainte Épine et la remit en 1801 à M. Lefebvre, ancien vicaire perpétuel de Solesmes, qui revenait d’Espagne pour reprendre possession de sa paroisse. Par une suite de circonstances providentielles, ce saint trésor est rentré de la paroisse au monastère, où il est encore aujourd’hui en vénération 37 .

CHAPITRE V

RÉTABLISSEMENT DE L’ORDRE DE SAINT-BENOIT

EN FRANCE

    L’abandon du monastère de Solesmes dura quarante-deux années, et la fin de cette période de désolation fut un de ces événements qu’aucune sagesse humaine ne peut prévoir, parce que Dieu se réserve de les accomplir, seul et à soin heure. Le concordat de 1801 avait rétabli en France le culte catholique ; le clergé séculier se reconstituait péniblement ; au milieu des soucis de cette œuvre difficile, personne ne songeait à faire revivre les ordres religieux. A cette heure de reconstruction hâtive, l’Ordre de Saint-Benoît, avec l’Office divin pour œuvre principale, ne paraissait que d’une utilité médiocre ; et si l’on regrettait parfois l’absence des anciennes familles de clercs réguliers, à peine donnait-on un souvenir aux antiques abbayes qui, la veille encore, couvraient la France. Cependant, comme l’a dit un grand évêque,  » il n’est guère possible d’en douter, la nouvelle Église de France, privée de ce complément, n’aurait jamais su remonter à la hauteur de ses destinées, et les pensées de miséricorde que le Pontife invisible nourrissait sur elle, à l’heure où il la faisait passer par la grande tribulation, auraient été frustrées de leur effet 38

    En 1817, quelques moines de Saint-Maur se réunirent à Senlis pour y faire revivre leur congrégation. L’insuccès de cette tentative sembla indiquer que c’était fait pour toujours de l’Ordre bénédictin en France ; mais Dieu en avait décidé autrement, et le futur restaurateur de cette vénérable institution grandissait déjà non. loin du monastère désolé de Solesmes.

    Prosper Louis Pascal Guéranger était né à Sablé, le 4 avril 1805, dans l’ancien couvent des Élisabéthines de cette ville ; il n’avait que deux ans à peine, lorsque son père prit la direction du collège, établi, comme nous l’avons dit, dans l’ancienne maison de refuge des moines de Solesmes. C’est là que Prosper passa toute son enfance. C’est sur la route qui de Sablé mène à Solesmes, qu’il essaya ses premiers pas.  » Dès l’âge de trois ans,  » raconte un ami qui a pieusement recueilli ces souvenirs sur les lèvres de l’enfant devenu vieillard,  » il désignait à sa bonne le vieux prieuré comme le but de ses promenades, et les jours où le cloître s’ouvrait pour quelques fêtes mondaines, il y entrait avec la foule. Ce n’était pas la musique et le mouvement qui le captivaient, mais il s’extasiait devant ces arcades, ces boiseries, ces tables et ces bassins qui avaient servi aux moines. Tout lui semblait d’une grandeur merveilleuse et il ne se lassait pas de voir et de toucher. Ses impressions étaient plus vives encore, lorsqu’il pouvait se glisser dans l’église déserte et contempler ce monde de statues, ces apôtres, ces anges, ces femmes »ce dragon. Aux sept têtes, tous ces personnages dont on avait peint les yeux, et qui semblaient le regarder et lui parler un mystérieux langage. Il questionnait alors, et son imagination recueillait avec avidité tout ce qu’on lui racontait des religieux qui avaient fait faire ces statues. C’étaient là ses histoires de revenants, et les ci-devant bénédictins animaient sans doute quelquefois les rêves de celui qui devait les faire revivre à Solesmes 39 .

    Dès lors Prosper Guéranger déclarait qu’il serait prêtre. Cette vocation lui parut toujours comme le seul but possible de sa vie ; mais de longues années s’écoulèrent avant qu’il entrevît la voie spéciale dans laquelle la Providence voulait l’engager. Deux dons merveilleux de la grâce auraient pu l’indiquer déjà à un œil sagace. L’enfant avait la foi à ce degré éminent qui fait les saints, et une puissante intelligence capable de contenir, dans un ordre admirable, un ,des plus vastes dépôts de science que jamais homme ait amassés.

    Tout contribua à développer ces deux présents du ciel. Prosper Guéranger eut dans sa famille l’exemple des vertus chrétiennes et d’une religieuse obéissance aux préceptes de l’Élise. Un instinct précoce le portait à l’amour des offices liturgiques ,à la recherche des traditions du passé, à l’étude des choses saintes. Suspendu aux lèvres des vieillards, il écoutait avec avidité les récits qui pouvaient lui peindre la physionomie complète de l’Église, dont le présent ne lui faisait apercevoir que les linéaments les plus essentiels. Dévoré par la soif de la lecture, il eut le bonheur de rencontrer et de s’assimiler dès ses premières années une foule de livres que les autres abordent à peine aux approches de l’âge mur. A douze ans, il savait par cœur l’Histoire ecclésiastique de Fleury, et connaissait la topographie des Lieux saints comme un pèlerin de la Palestine.

    Placé au collège royal d’Angers en 1818, le jeune adolescent y acheva ses études, traversant, sans en recevoir la moindre atteinte, le courant d’impiété et d’immoralité qui entraînait presque tous ses contemporains. il était parmi ses condisciples comme un personnage à part, exact à toutes les pratiques de la religion, préoccupé d’études et de pensées auxquelles les autres étaient complètement étrangers.

    II n’y avait cependant rien en lui de guindé ni de prétentieux. D’une allure vive et franche, impatient du joug abhorré des pions et espiègle à ses heures, Prosper Guéranger était un écolier, naturel en toute chose. Ses condisciples l’aimaient, mais avec une nuance de respect, indiquée par ce surnom de  » moine  » qui tombé un jour des lèvres de l’un d’entre eux, lui fit aussitôt confirmé comme par acclamation. La bibliothèque de l’aumônier du collège, l’abbé Pasquier, était à la disposition du jeune écolier ; il y trouva les écrits du comte de Maistre, et cette lecture lui donna l’amour du Saint-Siège et la haine du Gallicanisme; ce fut comme le premier pas vers sa vocation future.

    Du collège royal d’Angers, Prosper Guéranger passa sans transition au séminaire du Mans, où aux études élémentaires de théologie il ajouta bientôt celles de l’histoire, des ,Pères et des autres sources de la tradition. Alors le jeune clerc sentit qu’une vie partagée entré le travail et la prière liturgique pouvait seule contenter les aspirations de son âme, et ne voyant en France aucune maison où la vie monastique fût pratiquée sous la forme qu’il rêvait, il eut la pensée de se rendre au Mont Cassin pour y embrasser la Règle de saint Benoît. Ces premières pensées s’éloignèrent bientôt. Appelé en qualité de secrétaire auprès de Mgr de La Myre-Morry, évêque du Mans, l’abbé Guéranger trouva dans ses nouvelles fonctions les loisirs qu’il désirait pour l’étude. Des rapports intimes et journaliers avec un vieillard qui avait conservé les traditions de l’ancienne Église de France, lui révélaient en même temps tout un, monde, dont il eût vainement cherché la connaissance dans les livres. Deux grands événements marquèrent cette période de la vie de l’abbé Guéranger. Le 7 octobre 1827, il reçut l’ordination sacerdotale des mains de Mgr de Montblanc, archevêque de Tours. Le soir même de ce grand jour, le nouveau prêtre se dirigeait vers Marmoutier, l’ancien monastère de saint Martin, pour y mettre sa vie nouvelle sous le patronage de celui qui est le type du prêtre et de l’apôtre aussi bien que le patriarche de la vie monastique en Occident. Le pèlerin ne trouva que la désolation dans cette enceinte, qui retentissait autrefois jour et nuit des cantiques sacrés : l’église, le monastère, tout était détruit ; des fondations restaient seules visibles sur le sol, comme pour accuser les sacrilèges . qui avaient profané la maison des saints. Navré de ce spectacle, le jeune prêtre tomba à genoux, et le Rorate, cette prière que l’Église emprunte aux prophètes pour peindre le deuil de Jérusalem, attendant dans l’humiliation le Rédempteur , s’échappa de ses lèvres, mais comme un cri de douleur, dans lequel il n’y avait aucun accent d’espérance. Avec le saint cantique il demandait instamment au Seigneur de voir l’affliction de son peuple, et d’envoyer celui qui devait être envoyé pour a enlever à la fille de Sion le joug de la captivité et consoler le peuple d’Israël. Rien .ne lui annonçait ce restaurateur de la maison de Dieu, et il ne se doutait pas que cette mission lui serait réservée ; mais la grâce continuait à Ey préparer en silence.

    L’abbé Guéranger était encore dans la première ferveur de son sacerdoce, lorsque la Providence mit comme par hasard en ses mains le Missel romain pour la célébration du saint Sacrifice. Comme le plus grand nombre des diocèses de France, Le Mans avait alors sa liturgie particulière, fabriquée à l’imitation de la liturgie parisienne. Ce missel et ce bréviaire manceaux, composés par des hommes purs de jansénisme, avaient le mérite de l’orthodoxie ; mais ils ne donnaient plus ni la pensée, ni les sentiments, ni la prière de l’Église. A part le Canon de la Messe, les rites des sacrements et quelques pièces conservées de la liturgie romaine, tout était nouveau. Comme ses contemporains du jeune clergé, l’abbé Guéranger avait trouvé ces compilations admirables, et il jugeait de haut les livres liturgiques de l’Église mère et maîtresse. Mais, en faisant usage pour la première fois du Missel romain ,il fut frappé par le caractère de ce livre vénérable. Il y retrouvait le ton, la majesté, le mystérieux langage de l’antiquité et des Pères. Depuis ce jour, chaque fois qu’il montait à l’autel, ces impressions devenaient plus nettes et plus vives; bientôt il comprit qu’il avait dans ce livre la prière de l’Élise, dont la liturgie du Mans était vide. Il ne voulu plus célébrer avec d’autre Missel que celui de Rome ; et le 26 janvier 1828, aux premières vêpres de saint Julien, avec, l’assentiment de Mgr de La Myre, il adopta le Bréviaire romain pour son usage privé. Tout est grand dans les choses de Dieu et les événements les plus extraordinaires ont pour point de départ des démarches complètement inaperçues du monde et sans portée apparente. Le rétablissement de la liturgie romaine en France, c’est-à-dire la révolution la plus féconde peut-être en fruits de salut qui se soit opérée dans notre temps, a commencé par cet acte de foi et de respect envers l’Église Romaine, accompli obscurément par un jeune prêtre de vingt-trois ans, avec la bénédiction d’un vieillard que les infirmités forçaient à descendre de son siège épiscopal.

    Au printemps de cette même année, l’abbé Guéranger suivait Mgr de La Myre, qui, après avoir envoyé sa démission au Souverain Pontife, se retirait à Paris. Le mouvement de réaction contre le Gallicanisme, auquel M. de Lamennais avait donné l’impulsion, était alors dans toute son intensité. Une pléiade de jeunes hommes, rangés autour du grand écrivain, luttaient avec une admirable vigueur contre les erreurs et les vieux préjugés qui paralysaient la vie catholique en France. La place de l’abbé Guéranger était marquée d’avance dans leurs rangs ; les Gerbet et les Salinis, et plus tard les Montalembert et les Lacordaire devinrent ses amis ; mais M. de Lamennais et son école ne se bornaient pas au rôle de champions ale l’autorité pontificale ; ils s’étaient lancés dans des théories dangereuses, sous prétexte de replacer tout l’édifice de la science sur les bases d’une philosophie nouvelle. Les événements de 1830 amenèrent bientôt une seconde évolution, à la suite de laquelle maîtres et disciples prêchèrent la séparation radicale et nécessaire de l’Élise et de l’État, et devinrent ainsi les pères d’une hérésie non moins dangereuse pour la France que le Gallicanisme.

    Au milieu de ces luttes ardentes, l’abbé Guéranger conserva une position à part dans la vaillante troupe que commandait le solitaire de la Chesnaie. Pour lui, la grande affaire était la défense de l’Église et la propagation des idées ultramontaines; le système philosophique l’occupait peu, et il ne vit qu’avec appréhension le mouvement vers la politique et l’apparition du journal l’Avenir. Il débuta comme écrivain dans le Mémorial catholique, organe de l’École lamennaisienne ; les quatre ou cinq articles qu’il publia dans ce recueil tranchent sur ceux qui les entourent. A la grande surprise des rédacteurs de la Revue, l’auteur y traitait de la liturgie. Il exprimait le sentiment de respect et d’affection qu’il éprouvait pour celle de l’Église Romaine, et en même temps il établissait que toute liturgie devait être nécessairement antique, universelle, autorisée et pieuse, sans quoi elle ne remplissait pas son but. Ces principes allaient au renversement de toutes les liturgies françaises, quoique l’auteur n’en tirât pas la conséquence dans ses articles. M. Picot, le tenant officiel du Gallicanisme, ne se trompa point sur la portée de ces écrits ; il les attaqua dans son Ami de la
Religion. L’auteur répliqua avec toute la verve de la jeunesse ; Picot battit en retraite : dans ce nouveau champion de l’Ultramontanisme, qu’il appelait déjà uni rude jouteur, il aurait pu deviner l’homme qui devait achever, dans ce qu’elle avait de grand et de profitable, l’œuvre de M. de Lamennais.

    A l’automne de 1829, Mgr de La Myre étant mort, l’abbé Guéranger fut attaché en qualité de prêtre administrateur à la paroisse des missions Étrangères par M. Dufriche-Desgenettes, qui en était alors curé. Ie futur fondateur de l’Archiconfrérie du Saint Cœur de Marie aimait son jeune collaborateur comme un fils ; et celui-ci se plut toujours à mi donner le nom de père. Les événements de 1830 les séparèrent et ramenèrent l’abbé Guéranger au Mans, où sa qualité de chanoine Honoraire de l’élise cathédrale lui donnait une situation honorable. Il y poursuivit ses études sans souci de l’avenir ; et en 1831, il donnait son premier livre le Traité de l’élection des évêques. Le nouveau gouvernement, issu de la Révolution de juillet, avait rejeté toutes les formes catholiques dont celui de la Restauration se parait encore ; il n’était plus même chrétien. Dans cet état de choses, pouvait-il revendiquer le droit de présenter les évêques au choix du Saint Siége ? Les polémistes de l’Avenir disaient ouvertement : non. Le livre de l’abbé Guéranger avait pour but d’éclaircir cette grave question en recherchant la tradition de l’Église sur l’élection de ses pasteurs.

    Dans ce premier ouvrage, l’auteur révèle l’érudition profonde, le jugement sûr, la parfaite mesure, le style ferme et précis, qui ont été la marque de tous ses écrits. Il était formé et prêt dès lors pour la mission que Dieu lui réservait. Par la prière et l’étude, il s’était mis en pleine et directe communication avec la lumière ; ses pensées, ses sentiments, ses désirs tendaient à s’identifier de plus en plus avec ceux de l’Église, sans mélange d’aucun préjugé d’école ni de pays. Attaché par une dévotion filiale à la Vierge Marie, doué d’un don de pureté vraiment angélique, pénétré de la crainte de Dieu, il était devant lui comme un serviteur simple et docile, prêt à marcher dans toute voie qui lui serait indiquée, sans se préoccuper des obstacles.

    Sur ces entrefaites, au printemps de 1831, les journaux annoncèrent que l’ancien prieuré de Solesmes était en vente. Des mains de M. Lenoir de Chanteloup, il avait passé en celles de trois riches propriétaires du pays, qui avaient espéré faire une heureuse spéculation sur ces bâtiments vastes et solidement construits. Ces espérances ne se réalisaient pas, et les acheteurs, désireux de retirer les fonds engagés dan; cette affaire, cherchaient partout des acquéreurs pour cette propriété incommode. A cette nouvelle, les souvenirs de l’enfance se réveillèrent dans l’âme de l’abbé Guéranger ; il voulait sauver à tout prix ce moment, ces statues qui parlaient aux cœurs chrétiens un langage si éloquent. Il se tourna d’abord du côté de M. de Lamennais, et le sollicita d’acheter Solesmes pour y établir cette congrégation de Saint-Pierre, dont la fondation était toujours le rêve chimérique du grand écrivain. La réponse ne pouvait être qu’un refus.

    Plusieurs semaines s’écoulèrent , l’annonce de vente apparaissait toujours dans les journaux; on répétait que des agents de la bande noire voulaient, acheter Solesmes, vendre les matériaux et briser les statues,,. La pensée vint alors pour la première fois à l’abbé Guéranger qu’il ferait une chose agréable à Dieu, utile à l’Église et profitable à son âme, s’il parvenait à réunir une communauté à Solesmes, et à y rétablir le culte divin et les études avec la pratique de la Règle de saint Benoît. Après beaucoup de réflexions et de prières, il communiqua son dessein à deux ou trois amis, prêtres comme lui, qui y applaudirent. Sous l’empire de ces pensées, l’abbé Guéranger voulut revoir Solesmes.

    Le 23 juillet 1831, il franchissait le seuil de l’ancien monastère en compagnie de M. l’abbé Augustin Fonteinne, vicaire de Sablé, de Mlles Marie et Perrine Cosnard et de deux jeunes filles, leurs nièces. Ces noms doivent être écrits dans cette notice. A la vue de cette église dévastée, de l’autel dépouillé, des stalles abandonnées, de ces statues si belles et vouées à une destruction presque inévitable, l’émotion qui avait saisi l’abbé Guéranger sur les ruines de Marmoutier, remplit de nouveau son âme; il pria M. Fonteinne de joindre sa voix à la sienne, et tous les deux chantèrent ensemble le Rorate. Depuis la dernière Messe célébrée par les moines en 1791, aucune voix sacerdotale n’avait fait retentir ces voûtes désolées. Elles tressaillirent à ces accents, qui leur annonçaient une restauration prochaine et une gloire plus brillante que celle du passé. Ces deux jeunes prêtres, tous les deux pauvres, sans appui parmi les riches de ce monde, à peu près inconnus, étaient l’un le futur abbé de Solesmes, l’autre le premier et le fidèle compagnon de ses travaux. Il n’y avait plus de seigneur puissant et généreux pour reconstituer l’héritage temporel des serviteurs de Dieu; les humbles et ferventes chrétiennes qui assistaient émues à cette scène, devaient faire avec une modeste fortune, ce que les riches n’avaient plus la foi d’entreprendre.

    A côté, de leurs noms, il fait inscrire celui de Mme veuve Gazeau, née Marçais, que toute la ville de Sablé vénérait comme la mère des pauvres, et qui travailla pour l’œuvre nouvelle avec l’abnégation et l’ardente charité d’une sainte. D’autres secours vinrent plus tard : le marquis de Dreux Brézé, l’éloquent champion de la monarchie légitime à la Chambre des Pairs, s’inscrivit le premier sur la liste des bienfaiteurs de Solesmes ; Mme Swetchine et le comte de Montalembert mirent au service de l’œuvre leur talent et leur influence ; mais tous ces efforts n’eurent que des résultats passagers. Durant de longues années, l’unique dotation du monastère renaissant fut le dévouement de ces humbles femmes, qui sont pour l’abbaye de Solesmes ce que Geoffroy de Sablé fut pour le prieuré, les fondatrices.

    Au début, leur appui n’était encore qu’une espérance : l’abbé Fonteinne lui-même ne fut mis dans le secret et ne donna sa promesse de collaboration que quelques mois après cette première visite. Il fallut une année de prières pour mûrir le dessein. Autour de l’abbé Guéranger, de nombreuses sympathies s’éveillaient dans le jeune clergé du Mans : aucune d’elles ne devait aboutir à une résolution efficace ; mais ces espérances soutenaient le jeune fondateur. il fallait l’assentiment de l’évêque, Mg, Carron , et le prélat hésitait à approuver une œuvre qui n’existait, à vrai dire, que dans la pensée d’un prêtre de vingt-six ans dont on admirait, il est vrai, l’esprit et l’érudition précoce, mais dont personne ne pouvait encore soupçonner la mission dans l’Église.

    A l’automne de 1832, une résolution devenait nécessaire ; la démolition du monastère de Solesmes commençait. Le 8 novembre, Mgr Carron engagea vivement l’abbé Guéranger à l’arrêter, et promit d’examiner avec bienveillance les Constitutions qui devaient préparer la future communauté à la pratique de la Règle bénédictine. Mais l’abbé Guéranger n’avait pour, toute ressource que cinq cents francs, donnés par M. le marquis de Dreux Brézé, et avec une somme si minime, il n’aurait pas osé prendre d’engagement vis-à-vis des propriétaires de Solesmes. Les encouragements et les prières des religieuses de la Visitation du Mans furent dans cette extrémité son principal appui. il convint de faire avec elles à la Très Sainte Vierge une neuvaine qui commença le 7 décembre pour finir le 15, octave de l’Immaculée Conception. La réponse du Ciel ne se fit pas attendre. Dans le courant de la neuvaine, Mlle Cosnard, malgré la modicité de leur fortune, s’engagèrent à fournir la somme de six mille francs ; le 14 décembre, un contrat signé avec les propriétaires de Solesmes mettait l’ancien monastère entre les mains des futurs disciples de saint Benoît et ils en prenaient possession le lendemain, octave de l’Immaculée Conception, le jour même où les pieuses filles de la Visitation terminaient leurs prières. Quatre jours après, le 19 décembre, Mgr Carron approuvait les Constitutions, et, par l’organe de ce prélat, l’Église donnait pour la première fois sa sanction à l’œuvre naissante. Il était manifeste que Marie la prenait sous son patronage. Aussi la congrégation de France a toujours regardé la Sainte Vierge comme sa Reine et sa Mère, et chaque année, le 8 décembre, elle renouvelle la consécration qui l’oblige à honorer d’un culte spécial le mystère de l’Immaculée Conception.

    A la même époque, l’abbé Guéranger mit son œuvre sous la protection du Sacré Cœur de Jésus, et s’engagea par vœu à ériger un autel sous ce titre dans l’élise de Solesmes, si après trois ans, à partir, du jour de l’installation, il était en mesure de continuer son entreprise. Cette double consécration à deux mystères, qui furent au XVIIe et au XVIIIe siècle, l’objet des blasphèmes de l’hérésie janséniste et des railleries dédaigneuses de la , critique, annonçait dans quel esprit le restaurateur de l’Ordre bénédictin entendait. former ses disciples. Si je valais la peine d’être résumé, disait-il dans sa vieillesse, a ma vie n’a été autre chose a qu’une réaction contre la tendance jansénienne. Cette réaction était tout entière dans ces deux humbles hommages au Cœur de Jésus et à l’Immaculée Conception de Marie.

    Sept mois s’écoulèrent à préparer la fondation. L’abbé Guéranger se rendit à Nantes, puis à Paris pour y chercher des ressources. Il trouva beaucoup de sympathies, mais peu d’appui efficace. Il put comprendre dès lors que, jusqu’à son dernier jour, l’entretien temporel de sa famille religieuse serait pour lui l’occasion de sollicitudes sans cesse renaissantes; mais quand Dieu pousse, un serviteur fidèle ne calcule pas les peines qui l’attendent. Le 11 juillet 1833, fête de la Translation des reliques de saint Benoît en France, fut le jour fixé pour l’installation de la nouvelle communauté. L’abbé Guéranger, l’abbé Fonteinne, trois autres ecclésiastiques et deux laïques, qui s’associaient à l’œuvre en qualité de serviteurs, se réunirent dans l’église paroissiale de Notre-Dame de Solesmes. Un vénérable confesseur de, la foi, M. l’abbé Philippe Ménochet, chanoine et vicaire général du Mans, spécialement délégué pour cette fonction par Mg, Carron, vint les y chercher à la tête d’un nombreux clergé afin de les introduire solennellement dans l’église priorale, qu’il avait réconciliée quelques instants auparavant.

    L’émotion fut grande lorsque l’on vit la procession se former, puis pénètre, joyeuse dans l’enceinte sacrée, depuis si longtemps déserte, en répétant le cantique de la délivrance : In convertendo
Dominus captivitatem Sion, qui chante la joie d’Israël rentrant dans son héritage après la captivité. A Solesmes, la désolation prenait fin; c’était l’ère du renouvellement qui commençait, mais il, ne devait s’opérer qu’avec de grandes peines. Avant de moissonner dans la joie, les hommes courageux qui entreprenaient la restauration de la maison de Dieu devaient semer longtemps dans les larmes.

    Parvenu à l’église du monastère, le délégué épiscopal conduisit aux stalles des anciens bénédictins les cinq aspirants à la vie monastique et fit asseoir l’abbé Guéranger dans celle du prieur. Il commença ensuite la Messe qui fut chantée au rite romain ; et après l’évangile, dans une allocution à laquelle son âge et ses longues souffrances endurées pour la foi, donnaient une gravité particulière, le vénérable vieillard indiqua à l’assistance la portée de cette cérémonie et adressa les plus paternels encouragements à la nouvelle milice, qui se formait sous le patronage de saint Benoît.

    A partir de cette fête, l’Office divin fut célébré chaque jour à Solesmes dans son intégrité selon le rite romain. La petite communauté ne put adopter le rite romain monastique que le jour de Noël 1846. L’observance fut dès lors telle qu’elle a été approuvée par le Saint-Siège et qu’elle existe aujourd’hui 40 Les membres de la communauté prenaient déjà le nom de Père et la qualification de Dom, quand ils étaient honorés du caractère sacerdotal, mais ils portaient encore l’habit de prêtres séculiers; ils ne revêtirent celui de saint Benoît que le jour de l’Assomption 15 août 1836.

    La première et la plus dure épreuve communauté fut l’isolement. Autour d’eux les futurs bénédictins ne trouvaient qu’indifférence. A part quelques âmes d’élite, on ne comprenait rien à leur œuvre, dont on ne saisissait ni le but ni l’opportunité. Au dedans même, tous les dévouements étaient loin d’être fidèles ; et des quatre aspirants entrés à Solesmes avec lui, l’abbé Guéranger vit bientôt qu’un seul, M. l’abbé Fonteinne, était. acquis à l’œuvre pour toujours ; mais le courageux prieur comptait sur Dieu et Dieu bénit la foi de son serviteur.

    Dans ces premières années, au milieu d’embarras et d’inquiétudes de toute sorte,, l’abbé Guéranger composa un livre qui parut ,sous le nom de la communauté de Solesmes avec le titre d’Origines de l’Église Romaine. Ce volume, consacré à l’examen des anciens catalogues des Souverains Pontifes, était, dans la pensée de l’auteur, le prélude d’une histoire complète de l’Église romaine dans les siècles primitifs, dont les matériaux devaient être empruntés à tous les monuments écrits et figurés de l’antiquité. Cet ouvrage, de pure érudition en apparence, était au fond un manifeste des nouveaux Bénédictins. Depuis le XVIIe et le XVIIIe siècle, la science ecclésiastique en France était nationale, gallicane, et toujours gâtée par les exagérations d’une critique ennemie du surnaturel et des traditions les plus vénérables. En publiant ses Origines de l’église Romaine, l’abbé Guéranger déclara hautement, qu’au risque d’attirer sur eux les dédains de toutes les académies, les Bénédictins de Solesmes seraient avant tout des ultramontains et des hommes d’Église, se proposant la gloire de Jésus-Christ et le bien des âmes comme fin première de leurs travaux et ne regardant pas un jugement de Baillet ou de Tillemont comme un arrêt sans appel.

    Les Origines de l’Église Romaine parurent au printemps de 1837 ; à la même époque, l’œuvre de Solesmes, bien faible encore, avait cependant assez de consistance, pour qu’on osât la soumettre au jugement du Saint Siége. Encouragé par Mgr Bouvier, qui venait de s’asseoir sur le siège du Mans et qui aidait de tout son pouvoir la communauté naissante, le prieur partit pour Rome, où il fut accueilli avec la bonté la plus paternelle par le Souverain Pontife. Grégoire XVI, ancien moine camaldule et fils, par conséquent, de saint Benoît par saint Romuald. Après un sérieux examen, les Constitutions interprétatives de la Règle de saint Benoît, déjà mises en pratique à Solesmes, furent approuvées par le Saint Siége ; et l’abbé de Saint Paul hors des Murs, Dom Vincent Bini, fut autorisé par délégation apostolique à recevoir au nom du Souverain Pontife la Profession monastique du prieur de Solesmes.

    Cette cérémonie s’accomplit le 26 juillet 1837 dans la basilique de Saint-Paul. L’Église fête en ce jour sainte Anne, mère de la Vierge Marie et aïeule de Notre Seigneur Jésus-Christ. Son bras, conservé depuis des siècles dans le trésor de Saint-Paul, était exposé sur l’autel comme un sine visible de protection pour le nouveau moine et pour l’humble famille dont il était le chef. Ainsi que le dit dans un remarquable discours l’abbé officiant, le bras qui avait guidé les premiers pas de la Mère du Sauveur s’étendait pour soutenir la nouvelle postérité, qui naissait au patriarche des moines sous ses auspices. L’un des témoins de cette solennité était l’abbé Lacordaire, encore indécis sur l’emploi de sa vie. L’exemple et les conseils de Dom Guéranger le décidèrent peu après à entreprendre la restauration de l’ordre de Saint Dominique en France.

    Le 1er septembre, Grégoire XVI donnait la sanction définitive à l’œuvre si vaillamment commencée à Solesmes : des lettres expédiées sous l’Anneau du Pêcheur et commençant par ces mots Innumeras inter, élevaient le monastère au rang d’abbaye et le déclaraient chef d’une Congrégation nouvelle de l’Ordre de Saint Benoît ,érigée soins le nom de Congrégation de France, affilée à celle du Mont Cassin et déclarée héritière des anciennes congrégations de Cluny, de Saint-Maur et de Saint Vannes. Le même Bref instituait le T. R. P. Dom Prosper Guéranger Abbé de Solesmes et Supérieur général de cette congrégation. Ces faveurs apostoliques dépassaient toutes les espérances.

    Le 31 octobre 1837, veille de la fête de Tous les Saints, le nouvel Abbé prenait possession et célébrait pour la première fois pontificalement dans son église. Le 21 novembre, sous les auspices de Marie présentée au temple, quatre religieux, à la tête desquels était le R. P. Dom Augustin Fonteinne, premier compagnon de Dom Guéranger, émettaient leur Profession solennelle entre ses mains : et du haut du ciel, le Patriarche du Cassin pouvait voir enfin sur la terre de France un monastère peuplé de ses légitimes enfants 41 .

 

CHAPITRE VI

RESTAURATION DE LA LITURGIE ROMAINE

EN FRANCE

    La bénédiction du Pontife romain s’était étendue comme un gage de vie et de fécondité, sur le faible arbrisseau que des mains courageuses avaient planté sur la colline de Solesmes ; enlacées désormais autour de la Pierre que rien ne peut ébranler, ses racines ne pouvaient être arrachées du sol ; mais pour qu’il devint un arbre et qu’il jetât puissamment ses rameaux autour de lui, il fallait qu’il fût arrosé encore par les sueurs et les larmes. Rien ne grandit autrement dans le champ du Seigneur.

    Autrefois quand un maître de la vie parfaite levait son étendard, quelque inaccessible que fût sa retraite, les disciples affluaient autour de lui et en un clin d’œil la solitude était peuplée. Ceux-là mêmes qui ne pouvaient pas entrer dans la nouvelle école de perfection, tenaient à honneur de consacrer une partie de leurs biens à la subsistance des serviteurs de Dieu ; et dès sa fondation, l’avenir de chaque monastère se trouvait assuré. Toute autre était la condition du restaurateur, de l’Ordre bénédictin en France. L’extinction graduelle de la foi avait eu pour résultat nécessaire la diminution du nombre des vocations religieuses ; et le courant du siècle, l’urgence même de certains travaux poussaient presque tous les aspirants à la vie parfaite vers les ordres voués sans réserve à l’apostolat. Le mouvement de réhabilitation du moyen âge n’était encore qu’à son début ; ce nom de moine, qui est aujourd’hui si universellement respecté, provoquait encore plus de répulsion que de sympathie ; et la notion de la vie contemplative était tellement oblitérée, que des religieux voués avant tout à la célébration de l’Office divin, devaient passer nécessairement aux yeux mêmes de beaucoup de chrétiens fidèles, pour des hommes à peu près inutiles à l’Église et à l’État. On pouvait donc prévoir que le recrutement, de Solesmes serait lent; et Dieu sembla prendre à tâche d’éprouver à cet égard la foi du fondateur.

    A cette première épreuve s’adjoignait la pénurie de toute chose : Dieu donnait à ses serviteurs le pain de chaque jour , jamais il ne voulut leur assurer celui du lendemain. il fallut de longues années pour restaurer peu à peu le monastère, pour donner à chaque cellule les quelques meubles nécessaires même à de pauvres moines ; la bibliothèque s’accroissait péniblement chaque année, mais en prenant sur le nécessaire ; les ornements de la sacristie étaient à peine décents et on s’estimait heureux de recevoir de la comtesse Swetchine des rideaux de soie pour en faire des chapes, dont le célébrant et les .chantres se paraient aux plus grands jours. Au milieu de ces épreuves on avait l’entrain et la sève de la jeunesse, une foi entière dans l’avenir, un dévouement sans bornes au Saint-Siège, un .enthousiasme pour l’Office divin que rien ne pouvait lasser. Dieu aussi bénissait ces âmes courageuses en soutenant les corps au milieu de travaux et de privations de toute sorte. Les santés étaient robustes ; et pendant vint ans, la mort n’eut pas le droit de frapper un seul moine de Solesmes.

    Les sollicitudes, que chaque jour amenait dans une situation aussi précaire, pesaient tout d’abord sur l’Abbé, chef spirituel et temporel de la famille monastique; quelque écrasantes qu’elles fussent, elles ne pouvaient absorber la puissante intelligence et l’énergique volonté de Dom Guéranger. il préparait à cette époque ses Institutions liturgiques, dont le premier volume parut en 1840 et le deuxième en 1841. C’était comme le péristyle d’un immense édifice, dans lequel l’auteur voulait amasser tout ce que la tradition de l’Église et la science nous apprennent sur l’ensemble de la Liturgie. c’est-à-dire le Sacrifice de la Messe, l’Office divin, les Sacrements, les Sacramentaux, les livres, les formules et les cérémonies employés dans toutes ces actions sacrées. Les deux volumes livrés au public, contenaient l’histoire de la Liturgie. En racontant simplement ses vicissitudes, l’auteur montrait qu’elle devant être antique et immuable ; car autrement, elle ne pouvait être ni légitime ni efficace ; que dans l’Occident latin, sauf des exceptions imperceptibles, elle avait toujours tendu vers l’unité, et que depuis le XIe siècle la Liturgie de l’Église Romaine était, avec quelques variations de détail, celle de toute la chrétienté latine. La France en particulier n’en connaissait pas d’autre depuis Charlemagne, lorsqu’au XVIIe et au XVIIIe siècle, sous l’influence du Gallicanisme, du Jansénisme et d’unie critique orgueilleuse et à demi rationaliste, des hommes, parmi lesquels on compte plusieurs hérétiques formels, eurent l’audace dé composer des bréviaires et des missels, qui détrônèrent dans un grand nombre d’églises les livres vénérables rédigés par saint Léon et saint Grégoire et complétés depuis par les Papes et les Saints.

    Avec l’accent de la foi et d’une juste indignation, Dom Guéranger montrait le tort irréparable que ces coupables innovations avaient fait .à la religion .en France. Personne avant lui n’avait même ébauché cette lamentable histoire; il sut l’exposer d’une manière si énergique et si complète, qu’un argument irrésistible résultait de tous les faits qu’il avait amassés. Quiconque n’était pas aveuglé par des préjugés d’éducation ou de secte, se disait en fermant ce livre : Il faut revenir à la Liturgie Romaine ; c’est le plus puissant moyen de raviver la foi en France et de rendre indissolubles les liens; trop affaiblis, hélas ! qui nous  » rattachent au Saint-Siège.  »

    Un pareil changement était une immense révolution. Tous les diocèses de. France, douze seulement exceptés, avaient des liturgies nouvelles, et là où le rite romain s’était encore maintenu, le préjugé général lui était défavorable et les jours de son règne étaient comptés. Prendre sa défense, et montrer le faible des créations entièrement modernes et quelquefois d’une orthodoxie équivoque qui l’avaient remplacé, c’était heurter de front toutes les idées reçues dans le clergé français, s’exposer à tous les traits et à tous les anathèmes. Dom Guéranger vit le péril; il n’en eut pas peur.

    Avait-il le dessein et l’espérance de faire rebrousser chemin au torrent et d’amener le rétablissement de la Liturgie Romaine dans la France entière ? Il en eût rejeté la seule pensée comme une témérité: Il allait où Dieu le portait; il avait senti qu’il avait une vérité à faire entendre ; et il l’annonçait avec courage et en toute simplicité. Credidi, pouvait-il dire, propter quod locutus sum
42 .  » Je crois, et à cause de cela, je parle; c’est à Dieu de faire ce qu’il voudra de ma parole.  »

    Le second volume dés Institutions liturgiques était à peiné publié, que de tout côté les Gallicans dénonçaient la conspiration qui s’ourdissait à Solesmes contre l’autorité des évêques, contre les traditions de l’Élise de France, contre ses gloires les plus pures; vainement, dans une remarquable lettre adressée à Mgr Gousset, archevêque de Reims, sur le Droit de la Liturgie, Dom Guéranger avait posé avec autant de netteté que de prudence les termes de la question canonique, soulevée par son livre et démontré qu’il n’avait pas l’intention de préjuger sur l’initiative des évêques ; on ne voulut pas l’entendre. Un vénérable prélat, qui avait souffert pour la défense des droits du Saint

    Siége au temps du premier Empire Mgr d’Astros, archevêque de Toulouse, crut devoir intervenir dans le débat et écrire un livre contre Dom Guéranger. Avec moins d’autorité, mais plus de talent littéraire, Mgr Fayot, évêque d’Orléans, publia de son côté un gros volume de réfutations ; et dans ces deux ouvrages, les qualifications les plus sévères n’étaient ménagées ni aux Institutions liturgiques, ni à leur auteur.

    En face de contradicteurs honorés d’un si haut caractère, Dom Guéranger garda quelque temps le silence, afin de laisser tomber le premier bruit de ces polémiques et de dérober ;!a lutte à tous les yeux étrangers au sanctuaire ; enfin en 1844, par la Défense des Institutions liturgiques, il répondit à Mgr d’Astros; en 1816 et, 1847 à Mgr Fayot par la Nouvelle Défense du même livre. L’effet de ces répliques fut foudroyant. -Dès lors, la cause fut complètement gagnée et aucun homme sérieux n’osa prendre en main la cause des liturgies gallicanes. Dès lors aussi, Dom Guéranger se tut complètement. Respectant l’autorité des évêques, il ne dit pas une parole pour hâter des décisions de l’opportunité desquelles ils étaient les seuls juges, après le Saint-Siège. Cependant il vit tomber les unes après les autres ces œuvres d’un jour dont il avait montré le néant, sans laisser échapper jamais un seul cri de triomphe.

    La première fois qu’il parut devant Pie IX, l’auguste Pontife le salua en disant :  » Voilà le restaurateur de la Liturgie Romaine en France.  » Hors de l’intimité la plus étroite, jamais l’humble Abbé n’a répété cet éloge, si bien mérité d’ailleurs. Il ne voyait dans ce merveilleux changement que la main de Dieu et non pas la sienne. Aussi Dieu a voulu que soin serviteur fût témoin du triomphe complet : Dom Guéranger a vu la Liturgie Romaine remplacer à Paris l’œuvre des jansénistes Viguier et. Mézenguy ; et quelques mois avant la mort du vénérable Abbé, Orléans devait céder à son tour et se remettre en possession de cet héritage de la piété catholique, dont un inconcevable aveuglement empêchait de comprendre le prix.

    Au terme de cette grande lutte (1851, l’Abbé de Solesmes donna un troisième volume des Institutions liturgiques, qui commençait l’immense travail sur la science des rites sacrés, dont l’auteur avait tracé le plan. L’œuvre ne fut pas poursuivie ; à elle seule, elle aurait absorbé plus que la vie du savant Abbé; il l’avait toute prête, on peut le dire, dans sa vaste intelligence; mais il a fait mieux peut-être en donnant son Année liturgique. Toute la science des rites sacrés est en germe dans cet admirable ouvrage, qui, destiné en apparence aux simples fidèles, est pour le prêtre la source des plus utiles instructions et, en particulier, la meilleure clé du bréviaire et du missel. L’Année
liturgique fut l’œuvre de prédilection de l’Abbé de Solesmes. Le premier volume paraissait en 1841, avec ce deuxième volume des Institutions liturgiques, qui provoquait une si ardente polémique. On fit peu d’attention à ce modeste , in -12, qui n’avait d’autre prétention apparente que d’aider quelques femmes pieuses dans la prière.

    Dix-sept ans s’écoulèrent avant qu’une nouvelle édition devint nécessaire; mais peu à peu les âmes prirent goût à cette nourriture nouvelle. Ce n’étaient plus les pensées et les sentiments d’un homme qui leur étaient suggérés, mais ceux mêmes de l’Église ; et elles trouvaient une saveur et une force inconnues dans cet aliment. Aujourd’hui, quatre éditions du livre soit épuisées, et sans de fâcheuses circonstance, elles auraient pu être beaucoup plus multipliées.

    Le vénérable auteur n’abandonna jamais son œuvre, malgré des interruptions rendues inévitables par les occupations, les maladies et des travaux nécessaires. il parcourait les unes après les autres toutes les parties de l’année ecclésiastique, exposant les fêtes et les mystères de chacune d’elles, interprétant les symboles, présentant aux fidèles la fleur des richesses liturgiques du passé.  » Si j’ai fait du bien aux âmes, disait-il, c’est par l’Année liturgique.  » Aussi revenait-il toujours avec amour à cette œuvre de prédilection. il méditait et priait longtemps, souvent durant plusieurs années, avant d’écrire ces pages si simples, mais si remplies de science théologique et mystique, si brûlantes d’amour de Dieu.

    Chaque édition nouvelle était revue, remaniée, complétée avec un soin jaloux, et pour la correction même des épreuves, l’auteur ne se fiait qu’à ses propres yeux. La mort l’a surpris au moment où, après avoir parcouru tout le cycle des fêtes mobiles, il était arrêté devant l’octave du Saint Sacrement et la fête du Sacré Cœur, cherchant tout ce que sa, science et son génie pouvaient lui suggérer de plus beau pour chanter ces deux mystères.

    Vers la fin de cette première période de sa vie littéraire, entre les dernières polémiques liturgiques et le troisième volume de ses Institutions, Dom Guéranger publia deux œuvres détachées, qui furent l’une et l’autre comme l’effusion de ses sentiments les plus intimes. Ce polémiste si incisif et si redouté, ce savant que l’on croyait desséché par l’aridité de l’étude, était avant tout un homme de cœur, et à la manière des saints. il aimait sans doute avec la plus vive tendresse ses amis, ses frères et ses fils; mais l’objet de ses véritables amours était au ciel : c’était Notre Seigneur Jésus Christ et, après lui, sa divine :Mère et la vierge martyre sainte Cécile. Quiconque a connu l’Abbé de Solesmes, sait que ce fut là le secret de toute sa vie. Tous ses écrits, toutes ses paroles, toutes, ses pensées allaient droit au service du Christ; il n’a pas fait autre chose durant toute sa vie ; mais son cœur avait besoin de s’épancher en rendant un hommage spécial à la Mère de Dieu et à la vierge Cécile. Il acquitta sa dette envers celle-ci en publiant sa vie en 1849, et dans ce doux labeur, il trouva une diversion aux sollicitudes que les malheurs des temps faisaient peser sur lui. Ce livre ou plutôt ce poème, à la fois gracieux et viril, donna une grande impulsion à la dévotion envers la martyre romaine, et surprit une foule de lecteurs, qui, étrangers à l’Année liturgique, ne soupçonnaient pas à l’Abbé de Solesmes cette plume souple et élégante.

    A ce moment, l’Église entière était dans l’attente de la décision que le Souverain Pontife allait prendre au sujet de la pieuse croyance à l’Immaculée Conception de la Vierge Marie .De tout côté on lui en demandait la définition ; mais l’opportunité et surtout la forme et la portée de l’oracle apostolique restaient incertaines. Les savants les plus en renom dans le monde catholique multipliaient les écrits sur cette question : Dom Guéranger voulut parler à son tour pour servir la Vierge Marie. Dans uni mémoire court, mais dont tous les mots avaient une portée, il démontra que les encouragements donnés par l’Église à la croyance de l’Immaculée Conception étaient de telle nature, que la gardienne de la vérité avait trahi les intérêts de la foi, si cette doctrine n’était pas révélée; et que si elle était révélée, au point où en étaient les choses, il ne restait plus qu’à la définir comme de foi divine; et enfin que cette déclaration était nécessaire pour expliquer la ligne de conduite suivie par les Souverains Pontifes depuis au moins trois siècles.

    L’effet de cette démonstration irrésistible par la lucidité et la solidité de ses preuves fut tel, qu’au rapport de Monseigneur l’Évêque de Poitiers, Pie IX y renvoyait. à la veille de la définition, comme à la pièce la plus convaincante qu’on eût produite sur la matière 43 .Comme l’a dit avec autorité un autre prélat 44 , à l’heure décisive, l’Église vint cueillir sur les lèvres de son fils la forme même de sa définition dogmatique; et ce nie fut pas la seule fois qu’elle lui fit cet honneur.

    Marie, elle aussi, daigna agréer l’hommage de son zélé serviteur, et lui accorda une récompense dont le vénérable Abbé se réjouit jusqu’à son dernier jour. Il fut le premier prélat français qui promulgua la définition de l’Immaculée Conception, et l’église abbatiale de Solesmes a été la première de France où le privilège reconnu à Marie, ait été solennellement acclamé le 16 décembre 1854.

CHAPITRE VII

LA CONGRÉGATION DES BÉNÉDICTINS DE FRANCE

GUERRE CONTRE LE NATURALISME

    Aux yeux du monde et même de la plupart des catholiques, Dom Guéranger était avant tout un savant et un écrivain ; au milieu de cette campagne liturgique, conduite avec tant de vaillance et d’éclat, on se préoccupait peu de l’œuvre d’édification intérieure, à laquelle l’Abbé de Solesmes donnait toujours ses soins principaux. Vingt ans s’étaient, écoulés depuis la restauration du prieuré de Geoffroy de Sablé et de Jean Bougler; et en contemplant l’étroite enceinte qui avait abrité leurs devanciers, les disciples de Dom Guéranger pouvaient dire à leur père, comme ceux d’Élisée au prophète :  » Voilà que le lieu que nous habitons sous vos yeux, est trop resserré pour nous ; allons et bâtissons-nous une demeure pour y habiter 45 .  »

    La Providence venait de placer sur le siège de saint Hilaire, un prélat dont l’amitié était déjà et devint de plus en plus une des principales consolations de l’Abbé de Solesmes. Le 25 novembre 1849, Mgr Louis Édouard Pie avait été sacré évêque de Poitiers. L’intimité la plus étroite, créée par une parfaite communauté de pensées, de sentiments et de désirs, était comme nécessaire entre ces deux grandes âmes, uniquement dévouées au Saint Siége et à l’Église. Appliqué, dès les premiers jours de son épiscopat, à étudier tous les souvenirs de saint Hilaire, le nouveau prélat vit se dresser devant lui la grande figure de saint Martin, le thaumaturge des Gaules, qui fut le principal disciple du Grand Docteur aquitain. Sous l’inspiration d’Hilaire, Martin ,fonda à Ligugé, près de Poitiers, un monastère, qui fut le premier établi dans les Gaules. Tout l’Ordre monastique est sorti pour notre pays, et on peut presque dire pour tout l’Occident, de cet humble berceau. Après bien des vicissitudes , une élégante église construite au XVe siècle. sur l’emplacement d’une basilique plus vaste et plus ancienne, s’élevait encore à Ligugé ; l’ancien monastère, quoique transformé au XVIIe siècle, était en partie debout; et des mains pieuses travaillaient à la restauration de l’oratoire qui avait été autrefois la cellule dans laquelle Martin avait ressuscité un catéchumène.

    A la vue de ces derniers vestiges d’un passé éternellement glorieux, l’Évêque de Poitiers mit en tête des œuvres qui devaient illustrer son épiscopat, le rétablissement du monastère de Saint-Martin de Ligugé.

    La Providence aplanit l’exécution de ce dessein ; et en 1853, l’illustre Évêque avait la joie d’offrir à soin ami l’Abbé de Solesmes l’héritage de saint Martin à Ligugé. Le 25 novembre, sous les auspices de sainte Catherine, vierge et martyre, au jour anniversaire du sacre épiscopal de Monseigneur Pie, quatre moines partis de Solesmes arrivaient à Ligugé et y commençaient l’Office divin. Là aussi les débuts furent modestes; mais les plus dures sollicitudes furent épargnées par. la bonté toujours éveillée du fondateur et par la générosité de quelques âmes saintes.

    En tête il faut nommer celle que les nouveaux enfants de saint Martin aimaient à appeler avec une filiale reconnaissance leur  » mère abbesse  » ,Même la comtesse du Paty de Clam., Elle était fille de ce président du Paty, qui fut au XVIIIe siècle l’un des détracteurs les plus acharnés de l’Ordre monastique ; mais éclairée par la grâce, elle avait secoué tous les préjugés que la première éducation aurait pu faire naître en elle; son dévouement et sa respectueuse tendresse envers les fils de saint Benoît dépassèrent tout éloge. Par ses libéralités, l’église fut agrandie, la sacristie pourvue d’ornements, la bibliothèque garnie de livres pieux ; la noble dame s’imposait mille privations afin de pourvoir à tous les besoins de ses fils. Grâce à ce généreux concours, le monastère restauré put être érigé en abbaye le 18 novembre 1856 par l’autorité du Souverain Pontife; et le 25 novembre 1864, l’institution du Révérendissime Père Dom Léon Bastide, en qualité d’abbé, renouait la chaîne des successeurs de Martin dans la chaire de Ligugé.

    La fondation de cette première fille de l’abbaye de Solesmes constituait réellement la Congrégation des Bénédictins de France, concentrée jusqu’alors dans le monastère unique qui lui avait donné naissance. Au même moment, Dom Guéranger recevait une récompense non moins précieuse de ses travaux. Il avait la joie de voir des moines ses disciples et ses fils, rentrer avec honneur dans ce domaine de la science qui est comme le patrimoine de la famille bénédictine. Le premier et le plus illustre fut celui que l’Église entière connaît aujourd’hui sous le nom du Cardinal Jean-Baptiste Pitra. La découverte d’une inscription grecque, ou les mystères de l’arcane antique du Poisson étaient poétiquement exposés, avait déterminé sa double vocation de savant et de bénédictin. Après avoir payé sa dette filiale à son église d’Autan

    Le plus redoutable de cette nouvelle école. Il ne suffisait pas de le vaincre, pour ainsi dire en champ clos, devant un aréopage savant ; il fallait renoncer par conséquent à opposer un ou deux volumes de réfutations à un ouvrage trop superficiel, du reste, pour mériter un pareil honneur. Ces pages, si habilement écrites, étaient lues partout, il était nécessaire de prendre pour les critiquer la seule arme qui portât partout, le journal. Intimement lié avec MM. Veuillot et du Lac, rédacteurs de l’Univers, associé de cœur et souvent par ses conseils à leurs luttes généreuses, l’Abbé de Solesmes n’avait à vrai dire jamais écrit dans leur journal. Ennemi du bruit et de la réclame, il avait à peine mis à profit deux ou trois fois leur dévouement pour les intérêts de son œuvre. Afin de combattre l’erreur moderne la plus pernicieuse, le Naturalisme, il demanda à l’Univers de lui prêter ses colonnes ; et il y fit la guerre à ses frais et à ses heures, en conservant son caractère de moine et se réservant une complète indépendance, que ses amis lui garantissaient du reste par leur respectueuse déférence. Près de trente articles parurent sur le livre de M. de Broglie. L’effet sur le public catholique fut immense, comme l’attesta du reste l’émotion de l’auteur et de ses amis.

    D’autres séries d’articles s’attaquèrent aux tendances naturalistes dans la philosophie et dans l’histoire en général. De Son côté, Mgr l’évêque de Poitiers, dans unie lettre synodale qui reste comme un des monuments dogmatiques de notre temps, dénonçait les mêmes doctrines avec toute l’autorité de son caractère épiscopal. Pour se dérober aux coups des deux champions de la foi, l’erreur a fait usage des ressources qu’elle emploie toujours pour se perpétuer ; on ne voulait voir dans les accusations de l’Abbé de Solesmes que les exagérations d’un moine étranger à son siècle et oublieux des droits légitimes de la raison humaine. L’Encyclique du 8 décembre 1864 est venue lui donner raison, en stigmatisant les doctrines qu’il avait vaillamment combattues.

    L’étude approfondie que l’Abbé de Solesmes fit à cette époque sur le livre de la Cité mystique de Marie d’Agréda, s’adresse à un autre genre de naturalisme, que nous pourrions appeler théologique. Il ne rejette pas la notion du surnaturel, mais il le restreint dans son ‘épanouissement et il a peur de tout ce qui .agrandit l’exposition du dogme révélé. Cette tendance s’est manifestée en France depuis la seconde moitié du XVIIe siècle, et s’est attaquée principalement au culte de la Sainte Vierge Marie. La condamnation par la Sorbonne du livre de la Cité mystique fut le signe du triomphe de ces fatales doctrines. Dans une série d’articles où il déploya une science profonde de la théologie mystique et de l’histoire de France au XVIIe siècle, Dom Guéranger vengea le livre de la mystique espagnole des accusations injustes portées contre lui, dévoila les intrigues dont la faculté de théologie de Paris fut à cette occasion le théâtre, et indiqua avec sa précision habituelle les suites malheureuses de la conspiration dont cette censure fut un des indices. De la part du pieux Abbé, ce grand travail était encore un hommage rendu à la Sainte Vierge dans le mystère de son Immaculée Conception, qu’aucun docteur n’a exposé avec l’ampleur et la sublimité de Marie d’Agréda.

    La campagne contre les liturgies gallicanes avait fait à l’Abbé de Solesmes une place à part dans l’admiration et le respect des catholiques ; la seconde contre le naturalisme agrandit encore sa position, et ceux qui n’auraient vu en lui qu’un spécialiste, . occupé de questions particulières, furent étonnés à la vue de cette science toujours sûre d’elle-même et toujours prête, de cet accent d’autorité incomparable dont la source était dans la plénitude de la foi, de cette fermeté de coup d’œil qui discernait l’erreur jusque dans ses derniers replis sans jamais ni l’atténuer ni l’exagérer. Dès lors tous les catholiques dignes de ce nom comprirent que l’auréole du docteur brillait autour de cette tête vénérable.

    En 1863, la jeune Congrégation de France reçut un insigne honneur que rien n’aurait pu faire prévoir dans ses humbles débuts. Sa Sainteté Pie IX éleva le R. P. Dom Jean-Baptiste Pitra aux honneurs du cardinalat. Au milieu du sénat de l’Élise Romaine, le nouveau cardinal n’a jamais perdu de vue ni son père ni le monastère de sa Profession, ni même les derniers de ses frères ; et par mille attentions d’une charité vraiment bénédictine, il a daigné montrer toujours que si les rangs étaient changés, les sentiments ne l’étaient pas dans son cœur.

    A cette grande joie en succéda bientôt une autre, qui fut comme le signe extérieur d’éclatantes bénédictions dans l’ordre spirituel. A Solesmes, l’église priorale ne suffisait plus pour le nombre toujours croissant des moines. Il fallait un chœur plus vaste et des chapelles en plus grand nombre pour la célébration quotidienne des messes privées ; mais les revenus n’augmentaient pas en proportion de l’accroissement de la famille ; et comment bâtir, quand il fallait recourir à la charité pour la nourriture de chaque jour ? Un prêtre, qui retiré dans ses derniers jours à l’abbaye de Solesmes, y a laissé ,une mémoire vénérée, M. l’abbé Ausoure , ancien vicaire général de Paris, décida l’entreprise par un don généreux. Le 4 avril 1863 Dom Guéranger posait la première pierre d’un chœur vaste et élégant, qui a toutes les proportions exigées par l’importance du monastère. Huit chapelles furent construites ensuite sur la nef, et l’intérieur de l’élise abbatiale fut peu à peu complètement restauré. Le 4 avril 1865, le jour même où il atteignait sa soixantième animée, Dom Guéranger consacrait le maître-autel, placé au fond du nouveau chœur,. Cet accroissement de l’édifice matériel était le signe d’un développement plus heureux encore de l’édifice spirituel.

    Tous les fils du patriarche du Mont Cassin avaient depuis longtemps les yeux fixés sur Solesmes. A Saint-Paul de Rome et même sur la sainte montagne du Cassin, des fils de Dom Guéranger avaient été chargés de former la jeunesse bénédictine ; des liens de fraternité de plus en plus étroits étaient formés avec l’Angleterre ; en 1863, ce fut un autre Solesmes qui se forma en Allemagne, sous la direction immédiate du grand Abbé.

    Trois jeunes prêtres du diocèse de Cologne, frères par le sang et encore plus par le cœur, étaient venus à Rome se consacrer au service de Dieu et de saint Benoît à . Saint Paul hors des Murs. L’un d’eux y mourut en saint, et peu après, sur le conseil même de leur abbé, les deux autres partirent pour l’Allemagne afin d’y rétablir l’Ordre de Saint-Benoît. ils cherchaient un lieu propice pour fonder leur monastère, lorsque S. A. la princesse Catherine de Hohenzollern-Sigmaringen leur offrit, dans le pays où elle avait régné comme souveraine, l’antique abbaye de Saint-Martin de Beuron, située sur les bords du Danube, non loin du lac de Constance. Avant de prendre possession de leur nouvelle demeure, les R.R.P.P. Maur et Placide Wolter vinrent l’un après l’autre passer des mois entiers à Solesmes pour y recevoir les conseils de Dom Guéranger. Ils emportèrent à leur départ la bénédiction du vénérable ,Abbé comme le meilleur gage de la prospérité de leur monastère naissant. Des liens intimes étaient établis entre Beuron et Solesmes, et depuis lors des relations fréquentes les ont toujours resserrés davantage, en sorte que l’esprit des deux monastères est resté le même en dépit des différences de langue, de mœurs et de sang; ils continuent à vivré de la même vie du saint Patriarche, telle que Dom Guéranger leur avait appris à la connaître et à la pratiquer.

    Beuron, visiblement bénie par la Providence, ne tarda pas à devenir un centre de rénovation religieuse pour le clergé et le peuple si catholique encore de la Souabe. Son école de plain-chant est devenue célèbre dans les provinces environnantes, et on a vu se former dans le monastère un atelier de peintres vraiment chrétiens. Le Saint Siége a encouragé toutes ces grandes entreprises et accordé largement ses faveurs au nouveau rejeton de l’arbre bénédictin. En 1868, le T.R.P. Dom Maur Wolter, prieur du monastère depuis sa fondation, a reçu la bénédiction abbatiale et Saint-Martin de Beuron, érigé en abbaye, est devenu le chef-lieu d’une nouvelle Congrégation de l’Ordre de Saint-Benoît. Dans la guerre implacable faite en Allemagne, à l’Église, un monastère aussi florissant ne pouvait être respecté. Le 10 décembre 1875, l’abbaye de Beuron a été fermée par ordre du gouvernement prussien ; mais la communauté n’a pas été dissoute et le vent de la persécution n’a fait que porter au loin dans des contrées nouvelles la semence monastique, dont elle garde fidèlement le dépôt. Une colonie de moines de Beuron est déjà établie à Maredsous, au diocèse de Namur, en Belgique ; une autre a été planter sa tente au milieu du catholique Tyrol ; l’Angleterre même offre un asile aux moines persécutés. Ainsi l’abbaye de Beuron, lorsqu’un jour elle sera rendue ;à saint Benoît, reconnaîtra avec bonheur à ses côtés des tilles nombreuses, nées aux jours de la tribulation.

    Mais pendant qu’il veillait sur la fondation du monastère allemand, Dom Guéranger en préparait, une autre, qui devait porter à trois le nombre des maisons de la congrégation de France. Un prêtre zélé, M. le chanoine Coulin, d’accord avec une élite de ferventes chrétiennes formées à son école, avait offert à l’Abbé de Solesmes une église au centre de Marseille, pour y fonder un prieuré bénédictin. La Providence qui’ à Ligugé, avait fait rentrer les moines de la congrégation de France dans l’héritage de saint :Martin, les invitait à renouer la chaîne des traditions, qui de sainte Marie Madeleine et de Jean Cassien au bienheureux Urbain V a fait de la Provence une terre privilégiée pour la vie contemplative. Le 11 juillet 1865, le prieuré fut inauguré sous le patronage de la sainte Amante du Sauveur ; et des cœurs généreux n’ont ménagé aucun sacrifice pour assurer son avenir. Déjà dans la cité reine de la Méditerranée, l’œuvre de Dieu est entreprise sous plusieurs formes parles disciples de Dom Guéranger, et leurs travaux viennent de recevoir une récompense inattendue. A la prière de Mgr l’Évêque de Marseille et du nouveau Supérieur général des Bénédictins de France, N. S. Père le Pape a érigé le monastère de Sainte Madeleine de Marseille en abbaye, le 4 février 1876. En accordant cette faveur, Pie IX a déclaré qu’il voulait rendre un nouvel hommage à Dom Guéranger,  » dont la mémoire, » a-t-il dit,  » sera -éternellement en bénédiction  » et dans sa bonté paternelle, il a daigné présager à l’abbaye naissante unie participation à la gloire des plus illustres monastères de l’Ordre de Saint-Benoît.

    Après tant de travaux, la tâche du restaurateur de la vie monastique semblait remplie. Sa santé, autrefois si robuste, trahissait peu à peu son énergie et ses fils tremblaient de perdre bientôt leur père. Ces angoisses durèrent près d’une année. Enfin Dieu rendit, contre toute espérance, des forces à son serviteur. Avant de recevoir sa récompense, Dom Guéranger avait à fournir un dernier combat et à édifier une dernière œuvre qui devaient être le couronnement des luttes et des travaux de sa vie entière.


DERNIÈRES ŒUVRES DE DOM GUÉRANGER

    Saint Benoît avait révélé à sa sœur sainte Scholastique tous les secrets de la vie du cloître; car elle devait, elle aussi, être la mère d’une longue génération de vierges. C’est pourquoi la mission de restaurateur de l’Ordre monastique, que la Providence avait donnée à Dom Guéranger, ne pouvait être complète qu’autant qu’il aurait appliqué, lui aussi, à un collège de vierges les principes de la vie religieuse sur lesquels il avait formé ses fils. Presque au terme de sa carrière, la Providence, par une suite de circonstances merveilleuses, qui ne sont pas encore du domaine de l’histoire, lui mit en effet en main les éléments de cette grande rouvre ; et parce que la protection de l’Evêque du Mans allait être nécessaire, elle avait placé sur ce grand siége un prélat d’une haute intelligence et d’un grand cœur, Mgr Charles Louis Fillion. Attaché à Solesmes et à son Abbé par des liens qui remontaient aux jours mêmes de son enfance, ce digne Évêque accueillit avec bonheur les premières ouvertures de ce dessein, et il en favorisa de tout son pouvoir la réalisation.

    Le 8 octobre 1866, l’Évêque du Mans posait la première pierre du futur monastère des Bénédictines, dans un site gracieux, à l’entrée de Solesmes, de l’autre côté de la route qui conduit à Sablé. Dès lors, il fut arrêté que la nouvelle famille serait placée sous le patronage et .la conduite de sainte Cécile, de celle que le vénérable Abbé aimait à appeler sa  » grande Dame  » Le 17 novembre 1866, en la fête de sainte Gertrude, quatre aspirantes se réunirent dans une modeste maison du village, et, en attendant que leur monastère fût construit, elles y commencèrent avec la célébration de l’Office divin tous les exercices de la vie claustrale.

    Alors se renouvelèrent les touchantes scènes que les plus beaux récits de l’antiquité ecclésiastique nous font admirer à Bethléem, près de la grotte où naquit le Sauveur. Un nouveau Jérôme, blanchi comme le premier dans l’étude de la science sacrée et les combats du Seigneur, se fut le précepteur et le père de jeunes et humbles vierges. Il leur apprit lui-même à épeler les premiers éléments de la langue de l’Église, pour les amener peu à peu jusqu’aux plus profonds mystères des lettres sacrées ; il voulut encore lui-même leur enseigner et le chant grégorien et tous les détails des cérémonies monastiques , en un mot toutes les règles et usages de la vie du cloître, en sorte qu’il ne faut pas s’étonner s’il a gravé dans ces jeunes plantes d’une manière ineffaçable le; double sceau de son génie et de sa sainteté.

    Le 14 août 1867, cinq postulantes de chœur et deux converses recevaient des mains de leur père le voile des novices; et l’année suivante, le 15 août, dans la fête de l’Assomption de la Sainte Vierge, le Révérendissime Père Abbé avait la consolation de recevoir leur Profession monastique et d’accomplir sur elles les rites imposants de la consécration des vierges.

    Les Constitutions du monastère de Sainte Cécile sont rédigées, selon l’usage déjà ancien des congrégations bénédictines, en forme de Déclarations, expliquant et précisant chacun des chapitres de la Règle du saint Patriarche. Sauf des détails sans importance, l’observance est celle que le Saint-Siège a approuvée pour la congrégation de France; seulement Dom Guéranger, parvenu à la maturité de l’âge et éclairé pan, une longue pratique des âmes, a pu préciser avec plus d’autorité tout ce qui touche à l’esprit de la famille bénédictine. Ces annotations si simples et si courtes sont sans aucun doute le plus beau commentaire qui ait été écrit sur la Règle du Patriarche du Cassin.

    L’édifice matériel de la nouvelle fondation avait marché aussi rapidement que l’édifice spirituel. Dès le mois d’août 1867, les futures moniales avaient pris possession d’une partie de leur monastère, à peine construit; le 6 novembre, la chapelle provisoire et les bâtiments déjà élevés furent bénits solennellement, et, le 22 novembre, Dom Guéranger chantait pontificalement, pour la première fois, la Messe de sainte Cécile au milieu de cette nouvelle famille, qui devait être la joie et la couronne de sa vieillesse. dans doute cet accroissement de la tribu monastique ajoutait à sa charge un nouveau poids de sollicitudes; mais le vénérable père portait tout, avec la douce sérénité du serviteur qui est heureux de fatiguer pour l’amour de son maître et qui attend en paix de lui seul la récompense. Comme l’a dit avec bonheur l’Évêque de Poitiers  » pendant huit ans,  » il partagea entre ses deux familles ses soins et ses labeurs, dirigeant à la fois des deux côtés ces jets de lumière et de génie qui devenaient plus ardents et plus vifs à mesure qu’il approchait du foyer éternel 46 . On pouvait craindre cependant que les devoirs et les douces joies de cette double paternité n’absorbassent désormais l’Abbé de Solesmes, et ne lui permissent ,plus de faire la guerre aux ennemis de l’Église; ç’eût été ne guère connaître l’esprit qui animait ce grand serviteur de Dieu.

    La vie entière de l’Abbé de Solesmes n’avait été, sous mille formes, qu’une lutte continuelle et de plus en plus accentuée contre les tendances gallicanes et jansénistes qui, depuis le milieu dut 17e siècle, ont graduellement épuisé en France les sources principales de la vie catholique. Enrôlé dès son adolescence sous le drapeau de la réaction ultramontaine, qui des mains de M. de Maistre était passé dans celles de Lamennais, Dom Guéranger n’en avait jamais connu d’autre. Lamennais avait abandonné non-seulement le combat, mais l’Église; parmi ses compagnons d’armes ,les uns étaient morts; les autres, séduits par les décevantes illusions des idées modernes, étaient égarés sur le champ de bataille, frappant autour d’eux des coups inutiles ou dangereux. De simple soldat devenu le capitaine, Dom Guéranger restait presque seul prêt à la lutte et complètement fidèle. En retour de sa fidélité, Dieu lui réservait la gloire du triomphe final dans ce long combat; c’est lui qui devait porter le dernier coup au Gallicanisme.

    L’histoire du Concile du Vatican est présente à tous les esprits. Un bruit circulait dans l’a chrétienté que l’assemblée œcuménique s’occuperait de définir l’infaillibilité doctrinale du Souverain Pontife. Si un grand nombre de fidèles manifestaient publiquement, leurs désirs à cet égard, rien ne le leur défendait; mais les chefs de ce que l’on pouvait appeler le parti ultramontain, l’Évêque de Poitiers et l’Abbé de Solesmes en tête, gardaient un silence absolu, ne voulant préjuger en rien sur les décisions de la sainte assemblée.

    Tout à coup, les fauteurs du Gallicanisme remplirent le monde de leurs pamphlets et de leurs cris ; ils ne plaidaient, disaient-ils, que contre l’opportunité d’une définition dogmatique et ils n’attaquaient pas la doctrine elle-même de l’infaillibilité pontificale ; mais leurs arguments allaient bien au delà du seul but qu’ils osaient avouer ; et bientôt les âmes furent exposées aux plus grands périls, par des publications où ces questions capitales étaient traitées avec une scandaleuse outrecuidance. Les juges de la foi eux-mêmes étaient enlacés par mille intrigues et exposés aux funestes illusions des théories les plus subversives du gouvernement de l’Église.

    Convoqué au Concile en sa qualité d’Abbé, Dom Guéranger avait été contraint de faire agréer ses excuses au Souverain Pontife. Ses infirmités ne lui permettaient plus, un lointain voyage ni un long séjour dans Rome. Cette absence du Concile, que ses amis et ses fils n’acceptèrent que comme une nécessité douloureuse, était voulue du ciel. Du fond de sa cellule de Solesmes, Dom Guéranger devait apporter à tous une grande force et beaucoup de lumière. Quand il vit les ténèbres palpables que l’esprit d’erreur amoncelait autour de la vérité, quand il entendit les lourdes mais pernicieuses théories des uns, les cris et les accusations insensées des autres, une vigueur surhumaine s’empara de son corps déjà usé par la souffrance ; sa puissante intelligence déploya des ressources nouvelles, et en quelques mois il fit paraître une série d’écrits, que la fin triomphante de ces controverses ne fera pas oublier. Non-seulement il traita à fond la question dogmatique, qui était l’objet de la polémique; mais il prit corps à corps les adversaires principaux de la saine doctrine, et jusqu’au jour de la définition tant souhaitée, il ne cessa pas de réfuter les pamphlets multipliés par une passion vraiment diabolique.

    Dom Guéranger n’a jamais écrit de pages plus savantes, plus vigoureuses et plus éloquentes que ses deux lettres au R. P. Gratry ; et quant à la Monarchie Pontificale, fruit merveilleux et comme spontané d’une maturité théologique dont on citerait. peu d’exemples, c’est un des principaux membres de l’Assemblée vaticane qui parle ici, les Pères du Concile y trouvèrent la solution que tant de sophismes leur dérobaient, et les derniers nuages furent dissipés 47 ! Pour la seconde fois, la forme même de la définition dogmatique la plus solennelle de notre temps s’était trouvée sur les lèvres de l’Abbé de Solesmes. De si éclatants services méritaient une récompense ; déjà le Souverain Pontife Pie IX avait nommé Dom Guéranger consulteur des Congrégations des Rites et de l’Index et lui avait conféré le droit de porter la cappa magna, comme les prélats du rang le plus élevé. Pour sa dernière victoire, l’Abbé de Solesmes reçut une faveur qui le toucha bien davantage, parce qu’elle donnait la sanction apostolique à l’œuvre chérie de sa vieillesse. Sur la prière de Mgr Fillion, évêque du Mans, et en considération des services rendus par Dom Guéranger à l’Élise, Sa Sainteté autorisa l’Évêque à donner la bénédiction abbatiale à madame Cécile Bruyère, prieure du monastère de Sainte Cécile depuis sa fondation.

    Les malheurs que l’invasion prussienne déchaîna sur la France retardèrent l’exécution de cet oracle apostolique ; mais pendant ces jours de deuil, l’œuvre de Dieu ne cessa de se développer. Le sol tremblait ; mais confiants en Dieu, Dom Guéranger et ses filles allaient en avant et continuaient la construction de leur monastère et de leur église, malgré des difficultés matérielles de toute sorte. En septembre 1870, au moment où les troupes allemandes cernaient la capitale, la flèche de Sainte Cécile s’élevait rapidement dans les airs et montrait bientôt la croix du Sauveur au pays d’alentour comme le signe unique et certain du salut. Cependant le flot de l’invasion teutonique avançait, il arriva jusqu’à Solesmes; mais c’était pour y mourir, et il n’y fit presque aucun ravage.

    Quand l’année 1871 eut ramené quelques jours de paix, le 14 juillet, en la fête de saint Bonaventure, Mgr Fillion bénissait la première abbesse de Sainte Cécile ; et au milieu des tristesses qui pesaient alors sur la France, ce jour encore eut la pleine et joyeuse lumière de ceux que Dieu donne aux hommes dans sa miséricorde.

    Quelques mois après, le 12 octobre, le même prélat consacrait l’église de la nouvelle abbaye; et sur l’invitation délicate du vénérable évêque, Dom Guéranger chantait solennellement la Messe de la Dédicace sur le maître-autel encore humide de l’huile .sainte. Son œuvre semblait désormais accomplie.

    Cependant l’Abbé de Solesmes ne croyait pas avoir payé encore sa dette tout entière d’amour et de reconnaissance à sa chère sainte Cécile. La ravissante biographie qu’il lui avait consacrée ne satisfaisait plus ni sa conscience de savant, ni son goût d’artiste, ni même sa piété. Il voulait élever en son honneur un monument qui fût l’expression véritable de sa science, de son amour et de sa foi. Dès sa première jeunesse, il s’était, nous l’avons dit, occupé avec passion des antiquités romaines ; mais les découvertes des archéologues modernes du commandeur de Rossi surtout, avaient complètement renouvelé cette science. Dom Guéranger en avait surveillé tous les progrès avec une attention, soutenue à la fois par son dévouement pour l’Église et par sa tendre affection pour l’illustre auteur de la Rome souterraine. C’était ce savant archéologue qui le premier lui avait donné ce titre de Chevalier de sainte Cécile dont le vénérable Abbé était si fier. Dom Guéranger vit qu’en développant et commentant les travaux de son ami, par l’étude des monuments écrits de l’antiquité, on pouvait en faire sortir une magnifique synthèse de l’Église Romaine dans les premiers siècles et comme une démonstration par les faits de cette monarchie pontificale, qu’il venait d’établir avec tant d’autorité par les arguments théologiques. Le détail des mœurs de l’Église Romaine primitive, conduisait à reconnaître que l’élite de l’ancien patriciat avait donné son nom à la société nouvelle dès les temps apostoliques, et que le Christianisme primitif, admis par tant d’esprits distingués, ne pouvait être cette doctrine grossière, capable de satisfaire seulement la plèbe ignorante, ainsi que l’ont imaginé certains rationalistes contemporains. Mais entre toutes ces familles du patriciat chrétien, celle des Caecilli brille d’un particulier éclat. C’était la tige la plus illustre de l’ancienne Rome ; aussi Dieu la choisit pour y faire épanouir la plus belle fleur qui ait embaumé l’Église Romaine dans ces premiers siècles, la vierge et martyre sainte Cécile. En elle tout ce que la nature offre de plus délicat et de plus p fort s’unit à tout ce que la grâce produit de plus sublime ; ce sont toutes les gloires de Rome païenne fondues dans les splendeurs divines de la Rome chrétienne. Telles furent les pensées qui suggérèrent à l’Abbé de Solesmes .le plan de cet admirable livre Sainte Cécile et la
société romaine, publié en 1873 avec tout le luxe de vignettes et de gravures que l’on applique de nos jours à tant de publications ou insignifiantes ou funestes, et qu’un livre chrétien peut rarement obtenir.

    Ce beau livre, déjà trois fois réimprimé, devait .être, hélas! le dernier. Sa composition nécessita un excès de travail, à laquelle la constitution si robuste naguère de Dom Guéranger ne put pas résister. Bien loin de subir un déclin, son intelligence se montrait chaque jour plus puissante, mais l’affaissement du corps devenait complet.: Les soins les plus tendres ne pouvaient rien pour rallumer cette lampe qui s’éteignait ; mais on crut un instant que la prière prolongerait cette vie si nécessaire encore. Les fils de Dom Guéranger multipliaient surtout les supplications pour obtenir à leur père la grâce d’écrire enfin cette vie de saint Benoît tant annoncée et tant désirée ; Dieu en avait décidé autrement. Il jugeait son serviteur mûr pour l’éternité. Dom Guéranger luttait contre la maladie avec une énergie indomptable; il allait encore chaque jour de Saint-Pierre à Sainte Cécile, prodiguant à ses deux familles les dernières leçons de son expérience et les derniers soins de sa tendresse. Ses enfants de Marseille venaient d’inaugurer leur monastère renouvelé ; ils ambitionnaient, la bénédiction du père pour leur demeure. Avec sa foi admirable, Dom Guéranger regarda cette fonction comme un des devoirs capitaux de sa charge ; et en plein hiver, au mois de décembre 1874, il partit.

    L’accueil de ses fils ravit son cœur paternel. Ils lui présentèrent une troupe de jeunes enfants qui, revêtus du costume monastique, viennent chaque dimanche, a la grande joie de leurs chrétiennes familles, mêler leurs voix dans la célébration de l’Office divin à celles des moines de Sainte Madeleine. Pour saluer celui qu’ils appelaient eux aussi leur père, ces aimables visiteurs lui firent entendre les parties de l’Office divin qu’ils devaient exécuter au chœur durant la sainte nuit de Noël. Alors les moins glorieux de Maur et de Placide et les plus beaux souvenirs de Subiaco et du Mont Cassin revinrent à l’esprit du vénérable Abbé ; il se réjouit de voir que son humble famille retrouvait les unes après les autres toutes les traditions de l’Ordre bénédictin. C’était comme un dernier signe de la bénédiction divine sur l’héritage qu’il avait si laborieusement arrosé de ses sueurs.

    Quelques jours après, Dom Guéranger rentrait à Solesmes, et avec ce saint transport que chaque fête provoquait dans son âme, il voulut encore officier durant la nuit de Noël. Après les matines, il chanta la Généalogie du Sauveur selon la coutume monastique, et sa voix fraîche et pure émut encore l’assistance ; mais au Gloria in excelsis, il défaillit et il fallut l’emporter à demi mort.. Vainement après cette crise, on le pressait de se reposer :  » je voudrais, disait-il, mourir debout comme saint Benoît  » ; et il continua sa fonction de père jusqu’à son dernier soupir. Aux soucis qu’amène nécessairement le soin des âmes se joignaient des sollicitudes matérielles de plus en plus poignantes, que Dieu laissait à son serviteur pour achever l’œuvre de sa sanctification. Le mercredi 27 janvier, pour la dernière fois, il visita ses filles, et parla aussi pour la dernière fois dans ce Chapitre de Solesmes, où tant de merveilleux enseignements avaient jailli de ses lèvres.

    Le sujet de l’entretien fut la fête de saint Julien, apôtre du Maine, que l’on célébrait en ce jour. Il termina en recommandant à ses moines de n’oublier jamais la mémoire de Mgr Charles Fillion, successeur de saint Julien et qui par son dévouement à l’Église et à l’ordre monastique méritait une reconnaissance éternelle.

    Le lendemain, Dom Guéranger était au parloir de l’abbaye, instruisant une pieuse enfant dont il surveillait lui-même la préparation à la première communion. *****« La plus douce occupation de ce polémiste ardent et redouté, dit l’Évêque de Poitiers, de ce docteur qui éclairait les juges eux mêmes de la foi, était de catéchiser l’enfance, d’instruire et de diriger les fils et petits-fils de ses amis fidèles et d’étendre sur une troisième ou une quatrième génération les soins qu’il avait prodigués aux pères. La mort l’a presque surpris dans cet humble ministère 48 . »

    Saisi, en effet, par une fièvre violente, le vénérable Abbé se traîna péniblement du parloir dans sa cellule ; il se mit au lit et n’en sortit plus. Sa maladie ou plutôt son agonie dura près de trois jours; les organes à demi paralysés ne servaient plus que très péniblement l’intelligence, mais celle-ci restait sereine. Jusqu’au dernier instant, le moribond priait Dieu avec ferveur et on surprenait sur ses lèvres l’accent étouffé de la psalmodie. La joie se peinait sur son visage, quand, recueillant un à un des mots péniblement articulés, ses fils parvenaient à deviner le passage des saints cantiques qu’il voulait répéter. Un instant il retrouva la liberté de la parole. il en profita pour recevoir urne dernière fois le sacrement de Pénitence. Quand on lui demanda ensuite quelle prière il fallait réciter avec lui :  » Benedic anima mea Domino, dit-il, et Te Deum.  » En face de la mort, jetant en Dieu toutes ses sollicitudes, il ne trouvait dans son âme d’autres sentiments que ceux de la joie et de la reconnaissance. Ses fils entonnèrent aussitôt le psaume CII et l’hymne ambrosien. Pendant qu’ils psalmodiaient ces saints cantiques, le mourant promena une dernière fois son doux et ferme regard de père et de maître sur les enfants qu’il avait engendrés à Benoît et à Jésus-Christ ; il scandait avec eux toutes les syllabes de la psalmodie, chantant en son cœur avec une allégresse qui se peignait sur son visage; mais à ces mots : Te ergo, quaesumus, tuis famulis subveni, quos pretioso
sanguine redemisti, la tête s’inclina de nouveau et le malade retomba dans le même. état de prostration physique qu’auparavant. Le corps était vaincu par la mort ; cependant l’âme restait encore debout et sereine.

    Le samedi 30 janvier, dans la matinée, tous les moines réunis autour de leur père renouvelèrent en ses mains leur Profession, lui demandant pardon de toutes les fautes commises envers Dieu et envers lui et le remerciant d’avoir été pour eux toujours le plus tendre des pères. La prière ne s’arrêtait pas un seul instant auprès de cette couche funèbre; enfin à trois heures, l’âme se détacha doucement du corps et s’envola, nous osons le croire, vers la céleste patrie.

    Cette mort d’un humble moine, qui ne cherchait qu’à se cacher au fond de son cloître, fut un événement auquel les profanes eux-mêmes prêtèrent une attention respectueuse. Des hommages auxquels l’Abbé de Solesmes n’eût jamais pensé de son ,vivant, vinrent le chercher sur son lit de mort. Son corps revêtu des ornements pontificaux, fut exposé dans la chapelle de Notre Dame la Belle, au milieu des sculptures merveilleuses qu’il avait sauvées de la destruction, et une foule respectueuse se pressait pendant de longues heures autour de lui pour le vénérer. Mais les moines de Saint-Pierre voulaient donner à leurs sœurs la consolation de revoir le père qu’elles n’avaient pas eu comme eut la consolation d’entourer à ses derniers moments. Le corps fut donc porté en procession à l’église abbatiale de Sainte-Cécile, où il passa la nuit gardé à la fois par les moniales et par les habitants de la paroisse de Solesmes, qui avaient réclamé ce pieux office, comme un devoir et une grâce. Qui nous dira les épanchements intimes de ces heures pleines de deuil et de consolation tout ensemble! Cette dépouille était celle d’un mort sans doute, mais d’un juste qui avait épuisé toutes ses forces au service de Dieu ; on sentait qu’une bénédiction sortait de ces restes vénérés et qu’ils répandaient autour d’eux la force et la paix. Dom Guéranger était mort pour le monde, mais non pour sa famille religieuse, sur laquelle il allait veiller plus que jamais des rives de l’éternité.

    Le lendemain, les moines de Saint-Pierre revenaient à Sainte Cécile pour chercher le précieux dépôt qu’ils y avaient laissé la veille. Mgr d’Outremont, évêque du Mans, à peine entré dans son diocèse, NN. SS. Fournier, évêque de Nantes et Dom Anselme Nouvel, de l’Ordre de Saint-Benoît, évêque de Quimper, les RR. Abbés mitrés de Ligugé, de la Pierre qui Vire, de la Grande Trappe, d’Aiguebelle et de Bellefontaine, des représentants de presque tous les ordres religieux, des prêtres en grand nombre et une foule de pieux fidèles étaient accourus pour ces obsèques. Les autorités civiles et militaires du département étaient représentées à cette funèbre cérémonie, à laquelle les magistrats municipaux de Solesmes et de Sablé avaient voulu assister en corps et donner, eux aussi, le caractère d’un deuil officiel. Les rites des funérailles s’accomplirent avec toute la solennité prescrite par le Pontifical Romain ; et, après le saint Sacrifice, Mgr d’Outremont prononça une touchante allocution, dans laquelle il peignit avec éloquence le deuil de l’Église, qui pleurait en ce jour le plus fidèle de ses enfants, chez qui elle avait toujours trouvé l’exacte formule de sa pensée, et dont le dévouement lui était toujours acquis à toute heure, sans hésitation ni résistance. L’élite de la population des deux provinces voisines du Maine et de l’Anjou, pressée dans la trop étroite enceinte de l’église de Solesmes, écoutait avec émotion ce court mais si juste éloge, relevé par le double accent de la conviction et de l’autorité pastorale.

    Après les obsèques, la dépouille mortelle fut descendue sous le transept de l’église, dans la crypte consacrée autrefois au Sacré Cœur et au martyr saint Léonce, dont le corps est déposé aujourd’hui dans le trésor de l’abbaye de Solesmes. Dom Guéranger n’avait jamais désiré pour lui même qu’une place dans le cimetière commun de la famille monastique ; ses fils ne voulurent pas accepter ce choix de son humilité. La ,Providence semblait lui avoir réservé ce lieu, sanctifié longtemps par la présence des reliques d’un martyr et par l’oblation du saint Sacrifice. Au-dessus s’élevait jusqu’à la construction du nouveau chœur, l’autel majeur de l’abbaye, sur lequel tous les moines signaient la charte de leur Profession. N’était-ce pas là, puisqu’aucune règle de l’Église ne s’y opposait, que leurs mains devaient pieusement déposer la dépouille de ce père, par le ministère duquel, en cet endroit même, ils avaient été offerts, corps et âmes, au Seigneur ? Ce fut le vœu unanime, et les fils sont heureux aujourd’hui de s’agenouiller chaque jour sur ces dalles qui couvrent des restes vénérés.

    Quelques jours après cette funèbre cérémonie, le Révérendissime Père Dom Bastide, abbé de Saint-Martin de Ligué et vicaire général de la congrégation des Bénédictins de France, le siège de Solesmes était vacant, convoqua en Chapitre tous les moines capitulants de l’abbaye, avec les délégués des deux monastères de Ligugé et de Marseille, pour procéder à l’élection du successeur de Dom Guéranger. Selon les antiques usages monastiques, le jeûne ,la prière solennelle et l’oblation du saint Sacrifice avaient précédé le grand acte par lequel cette famille en deuil allait se donner un chef. Le R. P. Dom Charles Couturier, qui depuis près de dix-huit années remplissait dans l’abbaye à la fois les fonctions de prieur et de maître des novices, fut élu à l’unanimité des suffrages. Le Chapitre d’élection ne faisait que ratifier ainsi un choix que le père semblait avoir fait lui même avant sa mort. Il remettait le soin de régir la famille monastique à celui qui avait toujours été au premier rang non-seulement par sa dignité, mais plus encore par son humble dévouement, son obéissance filiale, sa complète identification de pensées et de sentiments avec le père si amèrement regretté. Conduit à l’église abbatiale au chant du psaume Exurgat Deus et dissipentur inimici ejus, l’élu y reçut l’obédience de tous les moines, comme la ratification extérieure et publique de leur vote secret. Les actes de l’élection furent ensuite expédiés en cour de Rome, et le Saint-Père daigna accorder sans retard l’institution au nouvel Abbé, qui prit aussitôt possession.

    Le siège abbatial était encore vacant, lorsque le 6 mars, au service du trentième jour après les funérailles, Monseigneur Pie, évêque de Poitiers, prononça l’oraison funèbre de Dom Guéranger. L’Abbé de Solesmes avait dit un jour dans un entretien intime à l’un de ses fils : « Si vous voulez qu’après ma mort on parle de moi avec connaissance de cause, c’est l’Évêque de Poitiers qu’il faudra inviter. »

    Celui-ci daigna accepter cette mission avec l’empressement d’une affection aussi dévouée pour les fils que pour le père. et les amis de Dom Guéranger peuvent dire avec quel bonheur et quelle rigoureuse exactitude il a su peindre celte grande figure de moine, que personne, en effet, ne pouvait connaître et admirer autant que lui. Dom Guéranger lui est apparu comme l’homme suscité de Dieu pour rentrer en possession, selon la parole d’Isaïe, de tous les héritages dissipés 49 ; suscité d’abord pour une œuvre principale qui était la restauration de l’ordre monastique en France ; mais par suite, suscité pour d’autres œuvres nombreuses que la liberté de la condition monastique lui permettait d’accomplir. La postérité relira avec admiration ces pages d’un style magistral dont la touche est à la fois si large et si délicate ; elle s’étonnera de toute la doctrine que l’illustre Évêque a su condenser dans ces bornes nécessairement restreintes ; elle goûtera cette éloquence juste et vraie qui naît des pensées elles-mêmes et qui ne sacrifie rien à l’effet. Mais qui reproduira l’accent de l’orateur, tantôt gracieux et doux, tantôt net et rapide, tantôt d’une impétueuse vigueur et éclatant comme le tonnerre pour frapper les faux docteurs, qui prétendent de nos jours unir aux pratiques de la religion l’indépendance à l’égard des jugements dogmatiques de l’Église ?

    Il semblait que rien ne pût être ajouté à cet hommage vraiment digne des morts les plus illustres ; mais Dieu voulait que des honneurs inusités fussent décernés à celui qui avait toujours servi l’Église aux dépens de ses intérêts et de sa vie, sans demander ni recevoir jamais de récompense proportionnée à ses travaux. Sous l’inspiration d’en haut, le Souverain Pontife Pie IX a jugé qu’il avait une’ dette à payer au nom de l’Église envers l’Abbé de Solesmes, et par un Bref adressé à la chrétienté tout entière et destiné à prendre place parmi les actes les plus solennels du Saint Siége, il a déclaré qu’en souvenir du vénérable défunt il octroyait le privilège de porter la cappa magna à tous ses successeurs dans l’abbaye de Solesmes et créait une charge de consulter de la Congrégation des Rites au profit des moines bénédictins du Mont Cassin, la source première de la vie monastique. Mais le prix principal de ces faveurs était dans les éloges décernés à l’illustre mort, d’autant plus que le Très Saint Père se servait en cette occasion de sa puissance de parler au monde entier.

    Parmi les hommes d’Église, disait le Souverain Pontife, qui, de notre temps, se sont le plus distingués par leur religion, leur zèle, leur science et leur habileté à faire progresser les intérêts catholiques, on doit inscrire à juste titre notre très cher fils Prosper Guéranger, Abbé de Saint-Pierre de Solesmes et Supérieur général des Bénédictins de la congrégation de France. Doué d’un puissant génie, possédant une merveilleuse érudition et une science approfondie des règles canoniques, il s’est appliqué, pendant tout le temps de sa longue vie, à défendre courageusement, dans des écrits de la plus haute valeur, la doctrine de l’Église Romaine et les prérogatives du Pontife Romain, brisant les efforts et réfutant les erreurs de ceux qui les combattaient. Et lorsque, aux applaudissements du peuple chrétien, nous avons par un décret solennel confirmé, le céleste privilège de la Conception Immaculée de la sainte Mère de Dieu ; et tout récemment, lorsque nous avons défini, avec l’approbation du très nombreux concile, qui réunissait les évêques de tous les points de l’univers catholique, l’infaillibilité du Pontife Romain enseignant ex cathedra , notre cher fils Prosper n’a pas manqué au devoir de l’écrivain catholique ; il publia des ouvrages pleins de foi et de science sacrée, qui furent une preuve nouvelle de son esprit supérieur et de son dévouement inébranlable à la Chaire de saint Pierre. Mais l’objet principal de ses travaux et de ses pensées a été de rétablir en France la Liturgie Romaine dans ses anciens droits. Il a si bien conduit cette entreprise, que c’est à ses écrits, et en même temps à son habileté singulière, plus qu’à toute autre influence, qu’on doit d’avoir vu, avant sa mort, tous les diocèses de France embraser les rites de l’Église Romaine.

     » Cette vie employée, on peut dire, tout entière aux intérêts de la cause catholique, ajoute l’éclat d’une splendeur nouvelle à la Congrégation bénédictine de France, déjà illustre à tant d’autres titres, et semble exiger de Nous un témoignage de notre bienveillante affection 50 .  »

    Dans les temps modernes, aucun serviteur de l’Église n’a reçu après sa mort de telles louanges dans une forme aussi solennelle ; au-dessus de cet éloge funèbre fait par le Docteur suprême de l’Église, il n’y a que la canonisation. Cependant Pie IX ne s’en est pas tenu à ce premier tribut de reconnaissance envers le serviteur qu’il se sentait obligé d’honorer : il a voulu encore prendre comme la responsabilité des paroles de l’Évêque de Poitiers. Le 25 mars, le Bref suivant était expédié au successeur d’Hilaire.

    Vénérable frère, écrivait Pie IX, il convenait assurément que les honneurs de l’éloge funèbre fussent rendus à cette très brillante gloire de l’Ordre de Saint Benoît, Prosper Guéranger, par un homme qui, excellent juge des vertus et de la science, et intimement lié avec le pieux défunt, fut en mesure de raconter ses actions et de dévoiler son âme.

    Nous sommes heureux, Vénérable Frère, qu’en remplissant le devoir de l’amitié, vous ayez montré dans la personne et dans toute la vie de ce religieux un instrument providentiellement préparé à la France pour rétablir les ordres religieux détruits et pour faire éclater à tous les yeux leur très grande utilité. Vous avez prouvé avec évidence qu’il a rempli cette double mission, soit en relevant et en propageant dans la France l’institut et la discipline monastiques, soit en persuadant de rétablir avec l’Église Romaine l’uniformité des rites, détruite par le vice des temps, soit en défendant et en mettant dans un plus grand jour les droits et les privilèges de ce Siège apostolique, soit en réfutant toutes les erreurs et surtout les opinions vantées comme la gloire de notre époque. Ses efforts ont en un tel succès, que cet accord de sentiments entre les véritables catholiques, ce dévouement universel, cet amour vraiment filial, par lequel la France nous est unie, doivent être à bon droit attribués en grande partie à son activité laborieuse à sa grâce et à sa science 51 . »

    Unie dernière consolation était réservée aux enfants de Dom Guéranger Ils devaient voir au milieu d’eux ce prince de l’Église, choisi dans leurs rangs, qui daigne encore leur donner le nom de frères. La rapidité du coup qui terrassa Dom Guéranger avait privé son Éminence le Cardinal Pitra de recevoir le dernier soupir de son père dans la religion; il lui tardait de s’agenouiller au moins sur sa tombe. Le 10 juillet, le Cardinal arrivait à Solesmes pour célébrer la fête de la Translation des reliques de saint Benoît en France. Les magistrats et la population de la commune, qui s’étaient associés avec un si touchant élan aux douleurs de la famille monastique, voulurent cette fois partager ses consolations. Le maire, M. Léon Landeau, le fidèle ami de Dom Guéranger, à la tête du conseil municipal officiellement convoqué, se rendit au-devant du Cardinal elle conduisit jusqu’à la porte de l’abbaye à travers les rues du village gracieusement décorées d’arbres verts, de guirlandes et de fleurs. Sur le seuil du monastère, la première entrevue du prince de l’Église et de ses frères en religion fut pleine d’émotions et de larmes. D’un côté comme de l’autre, on n’avait qu’une pensée, celle du père absent. Nous ne pouvons décrire ici les pompes de ce grand jour, ni raconter les joies que la présence du Cardinal répandit au sein de la famille monastique. Depuis Urbain II, jamais Solesmes n’avait reçu un visiteur d’un rang aussi élevé, et ce visiteur était l’un de ses fils, aussi tendrement affectionné au monastère de sa Profession que s’il ne l’avait pas quitté un seul jour ! C’était donc à bon droit que les moines réunis autour de leur Abbé et du Cardinal chantaient ensemble près du tombeau de Dom Guéranger ce psaume d’action de grâces : Benedic anima mea
Domino, qui a si souvent jailli de leurs lèvres depuis la mort de leur père vénéré. Si Dieu leur a imposé un cruel sacrifice, il a tout fait, d’un autre côté, pour en atténuer l’amertume et pour montrer aux orphelins qu’ils pouvaient compter sur sa protection paternelle.

    En arrivant à Solesmes, le Cardinal Pitra était porteur d’uni message du Souverain Pontife, qui ajouta une joie inattendue à celle de cette heureuse réunion. Devant toute la communauté assemblée au chapitre, Son Éminence remit au T.R. Père Dom Couturier, Abbé de Solesmes, le billet de la Secrétairerie d’État qui le nommait Consulteur, de la Sacrée Congrégation de l’Index; puis, d’une voix où l’autorité du prince de l’Église était unie à l’accent de l’affection fraternelle, le Cardinal voulut exprimer les motifs qui avaient incliné le Souverain Pontife à accorder cette faveur. Par cette nomination, Sa Sainteté, dit il, « reconnaît une fois de plus que Dom Guéranger a fondé ici une chaire d’enseignement irrépréhensible****. Je ne parle pas seulement du grand Abbé dont le Souverain Pontife s’est chargé lui-même de louer la doctrine ; je veux désigner ici la Congrégation tout entière, dont  » aucun membre n’a encouru une note d’erreur quelconque. Il faut maintenir à tout prix cette tradition ; nous souvenant que le danger est aujourd’hui moins dans ces doctrines qui vont droit à l’antichristianisme que dans ces erreurs qui cherchent à se rendre insaisissables pour envahir comme par surprise des chrétiens sans défense. C’est contre ces dernières surtout qu’il faut se tenir en garde et combattre avec courage.

    Après le départ de S. Em. le Cardinal Pitra, la vie monastique a repris son cours paisible à l’abbaye de Solesmes. Recueillir les enseignements du Père, ne s’écarter en rien de la ligne qu’il a tracée telle est la constante préoccupation de la famille monastique et surtout du chef éprouvé qui la guide. Dom Guéranger vit et règne toujours à Solesmes ; et jamais son action sur les âmes ne s’y est manifestée d’une manière plus sensible. Ses fils en goûtent l’impression avec bonheur, et ils aiment à y trouver la confirmation d’une parole très solennelle du Souverain Pontife qui écrivait à Mgr de Poitiers :  » Nous espérons que ce vrai disciple de Benoît a déjà reçu au ciel la grande récompense qui était due à ses œuvres. »

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