Dom Guéranger, abbé de Solesmes, par Dom Delatte – Chapitre II

CHAPITRE II

 

L’ABBÉ GUÉRANGER A PARIS. PREMIERS TRAVAUX LITTÉRAIRES

 

(18291831)

    

    Les lettres de l’abbé Guéranger à son frère Edouard nous livrent le secret du chagrin qu’il éprouva lorsqu’il dut s’éloigner de sa famille et de son pays. Le cœur faillit lui manquer au moment du départ ; il songea un instant à demander à l’évêque que sa parole lui fût rendue.

    Après une hésitation, ditil, je me levai et me rendis auprès de Mgr de la Myre, que je trouvai aussi peu ému que s’il se fût agi d’une promenade. Il fut donc fort raisonnable, à coup sûr, plus que moi ; et de ce, ne le blâme ni moi non plus. Il faisait nuit encore, lorsque nous commençâmes à rouler. Les rues du Mans étaient désertes ; et malgré l’obscurité je vis que le postillon nous faisait passer par une certaine rue, devant une certaine porte… Monseigneur S’endormit ; je restai avec mes souvenirs et trouvai que l’exil est chose bien triste 1

    Mgr de la Myre demanda l’abri de ses derniers jours au séminaire des Missions étrangères à Paris. Le curé de la paroisse s’appelait M. Desgenettes. Il procura à l’évêque un appartement au rezdechaussée, où la nombreuse famille de la Myre avait accès facile sans nuire au recueillement du séminaire ; il obtint aussi pour l’abbé Guéranger des pouvoirs très étendus. Les circonstances si variées de sa vie semblent disposées par la main de Dieu avec un art ingénieux pour le mettre successivement en contact avec les hommes et les milieux qui doivent contribuer à sa formation intérieure.

    Mon évêque, racontetil, s’adressait pour la confession à un père jésuite que l’on faisait avertir et qui venait au séminaire. C’était le P. Varin, l’une des colonnes de la société des Pères de la foi. Je lui donnai ma confiance ; il s’attacha à moi et me fit beaucoup de bien. C’était la première fois que je m’adressais à un religieux. Je trouvai dans ce saint vieillard un sens pratique, un amour de Dieu, une suavité de conduite, avec une autorité que je n’avais jamais rencontrés nulle part En un mot ; sans en avoir une idée distincte, je commençai à sentir ce que c’était qu’un religieux.

    Au moment où il venait de s’éloigner de toute sa famille, cette affection surnaturelle fut pour lui une consolation et une force. La bibliothèque des pères de la rue de Sèvres lui fut ouverte. Il y trouva des éléments d’information que le Mans n’avait pu lui fournir ; et sa vie se partagea bientôt entre les soins qu’il devait à son évêque, les fonctions du ministère et les chères études.

    La marche intérieure de sa pensée, non moins que les faits politiques du temps, lui faisait ensemble une loi de rechercher, dans l’antiquité ecclésiastique, les titres traditionnels des doctrines romaines. Peu à peu, de ces matériaux recueillis et s’organisant d’euxmêmes naquit l’idée d’un travail historique et dogmatique tout à la fois, où prendraient place les témoignages de la tradition sur les prérogatives des pontifes romains. Avant même de s’être mis en rapport avec l’abbé de Lamennais, Prosper Guéranger était en possession de l’idée directrice qui orientera tout le travail de sa vie. Lui du moins ne s’en écartera jamais.

    Telles étaient en 1829 la gloire et l’influence de M. de Lamennais, que tout ce qui se tournait vers Rome se rangeait d’instinct autour de lui. Son courage, son audace, sa fierté chrétienne, son. éloquence ardente avaient depuis quatre ans déjà groupé à la Chênaie une pléiade de jeunes esprits qui lui étaient absolument dévoués. Il était le chef incontesté de l’ultramontanisme, c’estàdire du catholicisme conséquent. La congrégation de SaintPierre, créée par lui, formait dès lors le noyau de ces travailleurs intrépides qui marchaient à l’assaut du gallicanisme ébranlé. D’anciens condisciples de Prosper Guéranger étaient entrés à la Chênaie ; ils faisaient maintenant partie du système et gravitaient, enthousiasmés, autour de l’astre central. Seul le lien religieux manquait encore à ce groupe de disciples : M. de Lamennais leur imposa des vœux de cinq ans.

    Mais le péril, et M. de Lamennais ne l’aperçut pas, était premièrement dans l’ivresse de l’étude et l’entraînement d’un labeur intellectuel presque effréné auquel se subordonnait toute la vie. Il n’est pas bon que des prêtres n’aient d’autre souci que d’étudier et qu’ils rapportent à ce but premier la plénitude de leur activité. Dieu ne veut pas que le sacerdoce ou la vie religieuse qui sont pour lui dévient vers d’autres desseins. JeanMarie de Lamennais n’avait pas le génie de son frère ; mais, au prix de sa sainteté et de son esprit surnaturel, il a bien mieux réussi et son œuvre est durable.

    Le péril d’ailleurs, à la Chênaie, était bien plus encore dans le courant d’adulation qui régnait autour du maître. Il avait presque pris les proportions d’un culte. M. de Lamennais était couramment appelé l’ « ineffable n et accueillait sans embarras les témoignages de la plus enthousiaste admiration. C’était une dangereuse invitation à la superbe.

    Il est difficile de dire, a écrit le cardinal Wiseman, comment M. de la Mennais obtint sur les autres une influence si grande. Il était d’un aspect et d’une mine peu propres à commander le respect, d’une stature petite et frêle, dépourvu de dignité dans le maintien ou de supériorité dans le regard, et n’ayant aucune grâce extérieure… Plusieurs fois, à différentes époques, j’ai eu avec lui des entretiens prolongés : il était toujours le même. La tête penchée, tenant les mains jointes devant lui ou IIes frottant doucement l’une dans l’autre, il savait, en répondant à une question, se répandre en un flot de pensées coulant spontanément et sans rides… Il embrassait en une fois le sujet entier et le divisait en ses différents points, aussi symétriquement que l’eussent fait Fléchier ou Massillon… Tout cella se faisait d’un ton monotone mais doux, et son raisonnement était si serré, si poli, si élégant que, si vous eussiez fermé les yeux, vous auriez pu croire que vous assistiez à la lecture d’un livre accompli 2

    Henri Lacordaire nous introduit aussi dans l’intimité de M. de Lamennais et de son école

    Dès le lendemain de mon arrivée (mai 1830), il me fit appeler dans sa chambre et voulut que j’entendisse la lecture de deux chapitres d’une théologie philosophique qu’il préparait : l’un sur la Trinité, l’autre sur la création. Ces deux chapitres, par la généralité et la singularité de leur conception, étaient la base de son œuvre. J’en entendis la lecture avec étonnement ; son explication de la Trinité me parut fausse, et celle de la création encore plus. Après le dîner, on se rendit dans une clairière où tous ces jeunes gens jouèrent très simplement et très gaiement avec leur maître. Le soir, on se réunit dans un vieux salon sans aucun ornement. M. de la Mennais se coucha à demi sur une chaise longue ; l’abbé Gerbet s’assit à l’autre extrémité, et les jeunes gens en cercle autour de l’un et de l’autre. L’entretien et la tenue respiraient une sorte d’idolâtrie dont je n’avais jamais été témoin. Cette visite, en me causant plus d’une surprise, ml, rompit point le lien qui venait de me rattacher à l’illustre écrivain.

    Le charme opérait donc chez Lacordaire comme chez Wiseman : : malgré de réels dissentiments.

    Sa philosophie, poursuit Lacordaire, n’avait jamais pris une possession claire de mon entendement ; sa politique absolutiste m’avait toujours repoussé ; sa théologie venait de me jeter dans la crainte que son orthodoxie même ne fût pas assurée. Néanmoins, il était trop tard 3

    Lacordaire voyait en M. de Lamennais le fondateur de la liberté chrétienne et américaine : « Oter l’Église de l’état d’engrènement où elle est les Pères et les conciles et ruinerait le système de l’accroissement progressif du pouvoir de Rome ; cet ouvrage exécuté même avec des talents ordinaires pourrait servir puissamment à dissiper mille préjugés…

    Plein de confiance dans vos grandes lumières ainsi que dans votre bonté, je me suis adressé à vous, monsieur l’abbé, comme à l’homme le plus capable de me donner conseil pour cet objet. Heureux si mon idée obtient votre approbation ! heureux si je puis partager avec vous dans un degré bien inférieur, sans doute, l’honneur de venger la gloire du saintsiège et faire parler la tradition de l’Église sur l’étendue et la nature de la puissance du souverain pontife, aussi haut que vous l’avez fait, quand vous avez proclamé le dogme de l’Église sur l’institution des évêques 4

    La réponse de M. de Lamennais ne se fit pas attendre. Un jeune prêtre, chanoine de l’église du Mans, offrait au maître ses vingttrois ans, de la santé, des loisirs, un goût très décidé pour l’antiquité ecclésiastique, des recherches de plusieurs années déjà sur les monuments de la tradition relatifs à l’autorité du pape, un dévouement sincère à l’Église ; comment M. de Lamennais n’eûtil pas été désireux de l’unir à ce faisceau d’esprits généreux qui, auprès de lui, sous sa direction, s’employaient à réveiller en France la connaissance de l’antiquité chrétienne ? Sans doute aussi, Léon Boré, qui dès lors était à la Chênaie, se souvintil auprès de Lamennais de son condisciple au lycée d’Angers ; peutêtre ses instances affectueuses furentelles pour quelque chose dans les encouragements de la lettre et dans l’invitation qui la terminait.

    Nul doute, monsieur, répondait Lamennais, que l’ouvrage dont vous me parlez ne fût très utile ; il ne faudrait pas cependant qu’il fût trop long pour être tu, surtout s’il n’a pour but que d’établir par la tradition les prérogatives divines du saintsiège. Une histoire des papes aurait peutêtre plus d’intérêt et serait d’une utilité plus grande qu’un simple traité dogmatique ; elle produirait aussi, je crois, plus d’impression, surtout sur les lecteurs laïques. Lorsque vous serez décidé làdessus, je tâcherai de vous indiquer quelquesuns des ouvrages qui me paraîtront pouvoir être consultés avec le plus de fruit. Mais pour répondre, monsieur, à votre confiance par une confiance égale, je vous dirai que plusieurs personnes s’occupent en ce moment de travaux analogues à celui que vous avez en vue. Il serait extrêmement à désirer qu’on pût coordonner ces travaux divers et ne faire en quelque sorte qu’une action commune de toutes ces actions partielles et différentes. Or, on ne saurait y réussir qu’en formant un corps spécialement occupé des études. Ce corps existe, ou du moins les premiers éléments en sont réunis. Si vous étiez libre de votre personne, comme ce que vous me dites me le fait croire, et si le zèle de Dieu et de son Église vous inspirait la pensée de vous joindre à ceux que le même zèle a unis, je vous proposerais de venir avec nous. Vous trouveriez ici beaucoup de secours en livres, de la liberté et des cœurs qui vous aimeraient. Dans tous les cas, je vous demande le secret sur cette communication. Si la Providence vous appelait ailleurs, je chez nous, pour la mettre dans l’état d’indépendance absolue où elle est en Amérique : voilà ce qui est à faire avant tout 5 Ce fut la considération dernière qui attacha Lacordaire à M. de Lamennais.

    Les démarches décisives des hommes tiennent à ce qu’ils sont et à leurs pensées profondes. Tout ce que nous venons de dire sur M. de Lamennais et son école explique d’avance comment l’abbé Guéranger côtoya l’école mennaisienne et comment il n’en fut pas.

    Au cours de l’année 1828, il y avait eu déjà échange de lettres avec l’abbé Gerbet. Les relations se nouèrent avec le maître en février 1829. Du séminaire des Missions étrangères, l’abbé Guéranger lui écrivait

    Monsieur l’abbé, pénétré de la plus grande déférence pour vos avis dans tout ce qui peut intéresser de près ou de loin l’Église de France, je prends la liberté, sans avoir l’honneur d’être connu de vous personnellement, de vous soumettre un projet qui m’occupe depuis longtemps, et à l’examen duquel j’ose vous prier d’apporter quelque attention.

    Comme vous l’observez dans votre dernier et magnifique ouvrage ; il n’est que trop fondé le reproche que l’on fait au clergé d’être audessous du siècle et de manquer de la véritable instruction ecclésiastique qu’on a le droit d’attendre de lui. Mais ce défaut ne se fait pas seulement sentir par l’absence totale de l’érudition historique… ; il est une autre partie de l’instruction, celle sur laquelle repose immédiatement notre sainte religion, cette science qui est à proprement parler la science du catholique, et qui, de nos jours, presque entièrement éteinte, menace de se perdre pour jamais. Je veux parler de l’étude de la tradition. On n’étudie plus de nos jours l’antiquité ecclésiastique, et pourtant il est bien clair que la théologie tout entière n’a pas d’autre base. A quoi bon s’exercer à une scolastique usée et insuffisante et ne pas remarquer que la première, la plus forte, je dirais presque l’unique raison de nos dogmes est dans la tradition… N’estil pas à regretter, en particulier, que quelque défenseur du catholicisme n’ait point encore consacré son talent à déployer le magnifique tableau des éclatants témoignages de la tradition sur l’autorité pleine et universelle du chef de l’Église ?

    L’Église, la tradition, le pape, toute la vie et la pensée de l’abbé de Solesmes ne semblentelles pas condensées dans ces lignes du jeune prêtre ?

    Voici poursuitil, le projet que je prends la liberté de soumettre à vos lumières. Un ouvrage qui recueillerait tous les témoignages sur lesquels s’appuie l’autorité de la chaire apostolique, depuis les paroles du Sauveur du monde jusqu’à nos jours ; qui suivrait dans tous ses développements cette puissance suprême à laquelle tous les siècles ont rendu hommage ; qui, par la seule évidence des faits, montrerait cette primauté de doctrine et de juridiction que célèbrent n’en demeurerais pas moins uni à vous, monsieur, par tous les sentiments dont je vous prie d’agréer l’assurance.

 

F. DE LA MENNAIS 6

 

    A la lettre du maître était jointe une lettre de Léon Boré. L’ancien condisciple de Prosper Guéranger, qui l’avait revu en 1827 et avait pu mesurer comment il entendait la théologie, ne contenait pas son allégresse à la pensée de voir son ami à la Chênaie. Les allures de l’abbé Guéranger avaient plus de mesure. Pour lui, l’abbé de Lamennais était le chef incontesté et vénéré de l’école ultramontaine ; son génie et son éloquence appelaient naturellement à lui tous les tenants des doctrines romaines. La déférence de l’abbé Guéranger ne le portait pas plus loin. Les lignes de son travail étaient dès lors nettement dessinées, et il était fort éloigné d’épouser un système philosophique, ni de s’inféoder à la conception politique que le lendemain allait voir éclore. a Je n’ai pas voulu, disaitil. me jeter dans les hasards. »

    Le 3 mars 1829, nouvelle lettre. L’abbé Guéranger précise son dessein

    Je songe moins, ditil, à un traité de dogmatique sur la puissance pontificale qu’à une histoire de l’exercice de cette même puissance, d’après les fastes de l’Église.

    Et il donnait en raccourci le plan de son œuvre, embrassant au cours de l’histoire ecclésiastique tous les faits où se traduit la souveraineté de la chaire apostolique dans l’ordre de la discipline et de la foi.

    Je me laisse peutêtre éblouir, ajoutaitil, par la richesse d’un tel sujet ; mais je ne puis m’empêcher de le regarder comme très utile, quand je considère que nos auteurs français les plus renommés, les Fleury, les Tillemont, les Duguet, et même hélas ! les Bossuet, ont complètement faussé l’histoire de l’Église et renversé la tradition, tout en la proclamant comme le seul guide à suivre.

    La mission de dévouement qu’il avait à remplir auprès de son évêque infirme lui servit de motif pour se dérober à l’invitation de venir prendre sa place à la Chênaie.

    Je viens enfin, monsieur l’abbé, à la dernière partie de votre aimable lettre. Sans doute ce serait pour moi le comble du bonheur de travailler sous vos yeux… ; mais des obstacles invincibles m’empêchent de suivre le vœu de mon cœur. Je ne suis pas libre. Depuis plus de deux ans, aumônier et secrétaire de Mgr de la Myre, évêque du Mans, lorsque ce prélat a donné sa démission et est venu se retirer à Paris, mon affection, ses instances, les conseils de mes supérieurs m’ont déterminé à le suivre dans sa solitude. J’y ai assez de loisir pour me livrer un peu aux travaux du ministère et consacrer à l’étude une partie considérable de mon temps. Je dois rester à Paris jusqu’à la mort de mon bon évêque ; elle est peutêtre bien prochaine. Soixantequatorze ans, le côté droit paralysé, un tempérament apoplectique, c’est plus qu’il n’en faut pour justifier mes craintes. Alors, il me faudra, soit retourner dans mon diocèse, soit accepter un emploi ecclésiastique quelconque à Paris, n’ayant point une position indépendante qui puisse me faire subsister. Je n’en demeure pas moins reconnaissant de l’insigne honneur que vous m’avez fait en me proposant de m’associer à vos travaux.

    Le maître reconnut de bonne grâce la valeur de ces raisons, mais ajouta néanmoins dans une lettre qui suivit la première de quelques semaines seulement

    Je conçois que votre position est en ce moment fixée par la Providence. Quand la même Providence la changera, s’il vous convenait d’unir vos efforts aux nôtres, j’en serai personnellement charmé. Un des avantages de l’état que nous avons choisi est que chacun, soit qu’il s’applique à l’étude ou à d’autres travaux, est parfaitement libre de tout soin, de tout embarras et de toute prévoyance personnelle 7

    L’invitation était donc maintenue. Les lettres ‘qui se succédèrent régulièrement au cours de 1829 et 1830, en même temps qu’elles signalaient à l’abbé Guéranger les grandes collections de documents qui devaient lui servir, s’efforçaient de l’attacher à l’école par des liens de collaboration et, sans le distraire du grand travail commencé, sollicitaient de lui quelques articles pour le Mémorial. Les bons, disait le maître, ont besoin d’être soutenus par ce genre d’écrits 8 »

    Le Mémorial était aux mains de l’abbé Gerbet et, depuis 1824, l’organe officiel de l’école de M. de Lamennais. Il soutenait avec une ardeur infatigable les doctrines romaines. Dans ses rapports avec l’école mennaisienne et dans cette invitation à collaborer au périodique ultramontain, Prosper Guéranger, nullement soucieux de célébrité, de gloire, ni d’aucun avantage humain, ne vit qu’un moyen de se dévouer à la cause supérieure qui dès cette heure même était déjà au centre de sa pensée, comme elle dominera et résumera toute sa vie : servir l’Église romaine, en dégager la constitution divine des altérations gallicanes sous lesquelles un enseignement de plusieurs siècles l’avait défigurée, aider la polémique ultramontaine dans la lutte qu’elle avait à soutenir contre une école richériste forte encore, soutenue qu’elle était par le vieil épiscopat et par le gouvernement. Il ne pensait être qu’un soldat : Dieu voulut en faire un chef et constituer entre ses mains les armes que d’autres mains laisseraient tomber. C’est la science liturgique, nous allons le voir bientôt, qui lui fournit l’occasion décisive d’entrer en lutte pour les doctrines romaines. Liturgie et les doctrines romaines, n’estce point déjà l’abbé de Solesmes tout entier ?

    Le mois de juin de cette année 1829 lui apporta une grande douleur. Depuis un an déjà, la santé de sa mère s’était beaucoup affaiblie. Mme Guéranger, de nature si vive et si ardente, était grandement éprouvée par l’inaction à laquelle ses souffrances l’avaient réduite. Ce n’était que de loin et par les lettres de son frère Edouard que l’abbé Guéranger pouvait assister au déclin de cette vie si chère. « Notre bonne mère est bien souffrante depuis quelque temps 9 », disait une lettre de mars. Puis, en avril : a La santé de notre mère n’est pas meilleure 10 » Prosper Guéranger lui écrivait pour la consoler et l’encourager. Ces lettres lui faisaient du bien. Elle les réclamait et les recevait comme une grâce ; elle vivait de la pensée de son fils absent. Edouard Guéranger ne voulait pas d’ailleurs croire à un dénouement prochain ; il n’y avait pas trace d’anxiété dans ses paroles. La tranquillité de l’absent s’était formée jusqu’alors de la tranquillité de son frère. Et puis, Dieu dispose ainsi toutes choses que les fils les plus aimants n’ont jamais songé que leur mère pût mourir. C’est une surprise dans la douleur ; il ne semblait pas que cela dût arriver jamais. Pourtant, une lettre du ter juin disait à Edouard

    Parlemoi de la santé de maman. Le médecin m’a un peu effrayé, en me laissant entrevoir la possibilité d’une crise heureuse. Tout cela me tourmente beaucoup, quoique j’éprouve une grande consolation, en pensant à la manière chrétienne dont elle supporte ses souffrances.

    Le 17 juin, son cœur lui dictait pour sa mère une lettre qu’elle ne lut pas, qui ne fut pas même envoyée. Il se faisait petit enfant, affectueux et caressant pour elle. Un enfant ne grandit pas pour sa mère ; et sans doute le sacerdoce du fils augmente encore cette disposition.

    J’ai besoin de causer avec vous, ma chère petite maman ; il y a longtemps que je n’ai eu ce bonheur. Je suis bien un peu en retard avec papa ; mais je suis sûr qu’il voudra bien ne pas me savoir mauvais gré et qu’il me répondra en votre nom. S’il pouvait me donner de meilleures nouvelles de votre santé, il serait bien heureux et moi aussi ; car, pour être à cinquante lieues de vous, je n’en partage pas moins toute la peine que vos souffrances font endurer à tous ceux qui vous entourent. Comme eux, je n’ai qu’une consolation, l’espérance, et puis la résignation si chrétienne que vous faites paraître sur ce lit de douleur où le Seigneur veut vous retenir.

    Il assurait à sa mère l’instante prière qu’il adressait à Dieu pour elle et la part qu’il lui réservait filialement dans l’offrande quotidienne du saint sacrifice. Le Seigneur lui donnatil le pressentiment de ce qui se passait à l’heure même ? il était orphelin déjà, lorsqu’il écrivait ces paroles J’espère que Dieu sera touché de nos vœux et qu’il vous conservera à nous tous, qui avons si grand besoin de vous. Cette épreuve passagère n’aura fait que servir d’exercice à votre vertu ; et tôt ou tard, nous aurons la joie de vous voir recouvrer la santé. Si pourtant Dieu ne le voulait pas, s’il voulait nous enlever notre bonne mère pour la rendre plus heureuse, nous n’aurions qu’à adorer, qu’à nous soumettre à cette Providence qui nous aime et dont noue avons reçu tant de bienfaits.

    La lettre est demeurée inachevée. Nous y apprenons du moins ce que ce fils pouvait dire, ce que cette mère était capable d’entendre, et de quelle foi était trempée leur commune affection. Une lettre d’Edouard lui apprenait à cette heurelà même que leur mère était retournée vers Dieu. Elle avait rendu le dernier soupir le 15 juin vers trois heures de l’aprèsmidi, sans angoisse, sans agonie, sans souffrance, aidée de la prière de tous les siens qui l’entouraient. Un seul était absent, et c’est dans la solitude de l’immense Paris que cette douleur vint le chercher sans l’abattre. Les dernières paroles écrites à cette mère tant aimée le montraient déjà incliné sous la main de Dieu ; il n’avait rien à changer à son attitude. Une large part de consolation lui avait été apportée par la lettre de son frère : le trépas avait été si doux ; de cette dépouille chérie, de ces traits non altérés par la mort, il y avait comme un rayonnement de paix.

    Je pense, chère mère, disait Edouard Guéranger en s’adressant encore à elle, je pense que c’est à votre protection que nous devons tous le calme et la résignation qui m’étonnent moimême. Votre première demande au Seigneur en paraissant devant lui a été pour vos enfants : vous l’avez prié de sécher nos larmes.

    Adieu, mon frère, mon ami. Puissestu éprouver, en lisant ma lettre, le calme que je ressens en te l’écrivant 11

    Mais ni la foi ni les consolations chrétiennes ne suppriment la douleur ; le premier instant fut l’accablement. C’était la première fois que la main ,de Dieu frappait si près de lui : c’était sa mère ; il était loin et il était seul. Ceux qui ont bien connu l’abbé de Solesmes ont remarqué qu’il ne s’est jamais familiarisé avec l’aspect redoutable de la mort. Toute sa vie il tressaillit devant elle comme devant l’œuvre la plus austère de la justice de Dieu. Mais au moment de cette première blessure dont son cœur saigna toujours, il eut un cri de détresse infinie ; puis le prêtre se ressaisit

    Je bénis Dieu bien sincèrement de ce qu’il a voulu visiter notre mère sur son lit de douleur ; et, malgré les larmes qui coulent de mes yeux, mon espérance est pleine d’immortalité 12

    Son père le dissuada de revenir au Mans où son cœur le portait ; et lorsqu’il dut ensuite quitter Paris, ce ne fut point pour visiter la tombe encore fraîche de sa mère ni pour pleurer les siens : Mgr de la Myre se rendait de nouveau à Marolles, puis au Gué à Tresme, où le séjour devait se prolonger jusqu’à la fin de septembre.

    La santé de Mgr de la Myre, un instant éprouvée à Paris, s’était un peu relevée. Il attendait dans un bref délai l’acceptation pontificale de sa démission et l’expédition des bulles de son successeur, M. Carron vicaire général de Nevers, proposé pour le diocèse du Mans. A cette heurelà même paraissait le livre de l’abbé Gerbet, Considérations sur le dogme générateur de la piété catholique, qui fit grande sensation dans le clergé. L’abbé Guéranger en recommandait la lecture à son frère Edouard.

    Ce livre était depuis trois mois le sujet de l’attente générale, lui écrivaitil, et l’on peut dire que, loin d’être audessous des espérances que l’on avait conçues, il les a dépassées et de beaucoup. L’ouvrage a paru le jour même de mon départ pour Marolles ; mais nous ne partions pas si vite que je n’aie pu me le procurer 13

    Le voyage de 1829 ne fit que répéter celui de l’année précédente Marolles et les soins donnés à ses ouailles de circonstance’ le Gué à Tresme et la gracieuse hospitalité de M. le comte de la Myre, dont il avait joui déjà. Le comte de la Myre était officier d’ordonnance du ministre de la guerre. Son titre lui fut maintenu sous le ministère du prince de Polignac que le roi venait d’appeler à la présidence du conseil. Grand événement ! disait l’abbé Guéranger à son frère Edouard, à la vue de cet effort de réaction. Seulement, ajoutaitil, Charles X auratil la force de soutenir ce qu’il a commencé ? Non, le propre de la faiblesse est de se montrer parfois audacieuse, mais pour retomber plus bas, une minute après 14 »

    On attendait de Rome la réponse qui devait rendre la liberté au vieil évêque : ce fut la mort qui vint à pas comptés. La nuit qui suivit le 30 août, vers trois heures du matin, le valet de chambre de Mgr de la Myre vint à la hâte avertir l’abbé Guéranger que son maître était sous le coup d’unie attaque violente d’apoplexie. La connaissance était entière. L’abbé Guéranger entendit la confession du prélat et, le docteur ayant reconnu que la crise était des plus graves, lui donna les derniers sacrements. Il nous a rapporté luimême comment s’acheva sa mission auprès de l’évêque.

    Le saint Sacrement n’était point gardé à la chapelle du château. Je célébrai la sainte messe dans la chambre de Monseigneur à qui j’avais tout d’abord administré l’extrêmeonction. Je lui donnai la sainte communion. Je crus devoir auparavant lui faire confesser la doctrine du saintsiège sur l’étendue des droits du souverain. pontife, en réparation du langage qu’il avait tenu au. Mans en 1826. Il répéta après moi et avec effusion qu’il protestait de sa soumission parfaite au pontife romain, qu’il n’avait point d’autre foi ni d’autre doctrine que celle du pontife romain ; et enfin je lui fis déclarer que, dans sa soumission, il ne séparait pas la personne du pontife romain de la. chaire du pontife romain. Puis j’achevai la messe.

    Les jours suivants amenèrent un peu de soulagement. Le 7 septembre au soir, veille de la Nativité de la sainte Vierge, en se’ retirant, Mgr de la Myre témoigna le désir de faire la sainte communion le lendemain. Il avait eu toujours une dévotion fervente pour NotreDame. La nuit fut calme, mais à quatre heures du matin, alerte soudaine : Mgr de la Myre venait d’être frappé de nouveau ; il était sans connaissance. L’agonie se déclara aussitôt, et le médecin mandé en toute hâte arriva au moment où le prélat rendait le dernier soupir. Mgr de la Myre mourait évêque du Mans. Le bref par lequel Léon XII le dégageait des liens qui l’attachaient à cette église arriva quelques heures plus tard.

    Les funérailles de l’évêque furent simples. L’abbé Guéranger les présida. Un certain nombre de prêtes des environs se joignirent à lui. En l’absence de Mgr l’évêque de Meaux, il célébra solennellement, le 10 septembre, la messe de obitu et prononça de l’autel l’oraison funèbre du prélat défunt. Il crut de son devoir aussi de rédiger une relation des derniers moments de Mgr de la Myre, qu’il envoya au chapitre du Mans. L’évêque avait laissé des affaires embarrassées ; son infirmité depuis longtemps le mettait dans l’incapacité de régler ni de prévoir. Autant par affection pour l’abbé Guéranger que dans le dessein de faire un peu d’ordre dans tout l’arriéré, M. le comte de la Myre le pria de demeurer près de lui une quinzaine de jours. Le secrétaire y consentit et accomplit jusqu’au delà de la mort le rôle de dévouement qu’il avait accepté auprès de son évêque.

    Par ces fonctions mêmes remplies avec une distinction et une gravité auxquelles la famille de Mgr de la Myre avait hautement rendu hommage, l’abbé Guéranger s’acquit l’estime et la sympathie affectueuse de tous ; les consciences et les âmes allaient comme d’ellesmêmes vers ce jeune prêtre d’une maturité déjà achevée. II ne nous est pas interdit de penser qu’en faisant entrer son élu dans l’intimité de cet évêque d’ancien régime et de sa famille si distinguée et si chrétienne, Dieu a voulu lui faire recueillir quelque chose de ce parfum exquis, de ce ton élevé et digne, auquel ministère du prêtre ne renonce pas sans un amoindrissement de son efficacité. Mgr Pie n’a pas hésité à le reconnaître

    Ce que le jeune prêtre recueillit de ses entretiens intimes avec ce prélat et du contact quotidien avec sa noble famille et avec les survivants de l’ancien monde laïque et ecclésiastique qui venaient le visiter dans sa retraite à Paris imprima sur son caractère et sur sa vie un cachet qui ne s’effaça jamais. Homme de lutte et de réaction, on retrouvera chez lui, jusque dans les conflits les plus ardents et les contradictions les plus énergiques, ce tempérament de langage et ces accents de modération qui décèlent la force en même temps que la courtoisie… Il est impossible d’avoir étudié et fréquenté les hommes et les closes du passé ecclésiastique de la France, sans demeurer sous une impression profonde d’admiration et d’estime ; et toute bouche sacerdotale qui se respecte s’écriera avec Joseph de Maistre : « Elle a péri, cette sainte, cette noble Ég !ise gallicane ! Elle a péri, et nous en serions inconsolables si le Seigneur ne nous avait laissé un germe 15

    De Marolles l’abbé Guéranger revint à Paris, au séminaire des Missions étrangères. Qu’allaitil devenir, déraciné qu’il était de son diocèse par l’œuvre de dévouement que son évêque lui avait demandée ? Retourner au Mans, c’était peutêtre s’offrir à la disgrâce d’un aréopage administratif qui ne lui avait pas encore pardonné sa rapide élévation et le tenait pour suspect à raison de ses idées mennaisiennes. Mennaisianisme et ultra montanisme, c’était tout un à cette époque. En tout cas, retourner au Mans, c’était appartenir dorénavant aux œuvres très hautes mais aussi très dévorantes, du ministère paroissial et par conséquent renoncer à tous les travaux commencés. Par ailleurs demeurer à Paris, n’étaitce pas rompre avec son diocèse d’origine et affronter les chances toujours redoutables d’une séparation définitive ? Il écrivait à son frère Edouard

    « Mon cœur ne peut se trouver à l’aise dans ce tumulte parisien auquel je crains de ne m’accoutumer jamais Cette indécision même ne lui étaitelle pas un motif d’accueillir l’invitation de M. de Lamennais ? La Chênaie ne lui offraitelle pas le loisir, les longues études, le silence, une société choisie ? Cette solution, si elle se présenta à son esprit, fut aussitôt écartée. Nous y voyons une preuve décisive que l’abbé Guéranger, en s’attachant à M. de Lamennais, voyait en lui le portedrapeau des doctrines romaines, sans entrer pour cela dans les doctrines philosophiques du maître ni adopter toutes les tendances de l’école dont il était le chef.

    La Providence ellemême s’empressa de lui épargner une trop longue indécision. En dehors du P. Varin, l’abbé Guéranger n’avait guère de relations dans le clergé de Paris qu’avec un jeune prêtre attaché à la paroisse des Missions étrangères, l’abbé de Valette. Ancien élève de l’école polytechnique, il avait ensuite reçu les ordres et l’archevêque de Paris lui avait donné à la paroisse des Missions étrangères la place précédemment occupée par M. Sibour. Nommé ensuite aumônier des pages à Versailles, il avait proposé au curé des Missions étrangères, M. Desgonettes, comme son remplaçant possible au poste qu’il laissait vacant, l’abbé Guéranger. C’était aller audevant de la pensée du pieux curé.

    Il s’en ouvrit à Mgr de Quélen qui, sans incorporer l’abbé Guéranger au diocèse de Paris, le nomma prêtre administrateur de la paroisse. Il était temps. Le curé de SaintGermain l’Auxerrois, la paroisse royale, avait convoité aussi l’ancien secrétaire ; il arriva second, lorsque la décision était prise : l’abbé Guéranger demeura aux Missions étrangères.

    C’est là, au moment où son curé lui avait demandé son premier prône pour le troisième dimanche de novembre, qu’une lettre de son frère Edouard vint le sommer affectueusement de faire le voyage du Mans ; il ne pouvait consentir à ce que des mains étrangères bénissent son mariage. L’abbé Guéranger avait pressenti son frère en une lettre empreinte d’une douce et fraternelle taquinerie

    Voici donc que je prends des devoirs : il faut les observer. La résidence est de rigueur pour un prêtre de paroisse, et tu me demandes d’aller au Mans ? Je te vois déjà à ces mots faire la grimace ; il faut donc que je te console. Oui, la résidence est de rigueur, mais… mon curé me laisse carte blanche pour aller au Mans, autant et aussi longtemps que cela me sera nécessaire et discrètement agréable 16

    Le mariage avait été fixé au 4 novembre. Ce fut une grande joie pour les deux frères, entre qui régnait une particulière intimité, de se revoir au déclin de cette année si douloureuse. Edouard était parfaitement heureux. Mlle Euphémie Gallois était une personne accomplie, d’un sens chrétien très élevé, très digne de celui qui devenait son époux, très digne aussi de celui qui devenait son frère par alliance. L’abbé Guéranger appela les bénédictions du ciel sur cette union. L’âme de la. mère défunte sembla sourire à ce bonheur qu’elle avait préparé de ses mains ; pour toute la famille, un rayon de joie vint tempérer la douleur commune.

    Dès le 11 novembre, l’abbé Guéranger était de retour à Paris. Il y retrouvait l’atmosphère d’ennui dont il a parlé souvent, et la solitude dut lui peser davantage après la courte réunion du Mans. Il eut le loisir de faire visite à Mgr Carron qui venait de prêter serment et n’attendait pour prendre possession du siège épiscopal que son audience de congé. L’entrevue fut des plus courtoises. L’évêque nommé témoigna ouvertement qu’il n’était pas disposé à se dessaisir, même en faveur du diocèse de Paris, des droits qu’il avait sur la personne de l’abbé Guéranger. Lui de son côté ne songeait pas à renoncer à son diocèse, ni pour Paris ni pour la Chênaie. Le séjour de Paris n’avait d’autre motif que de poursuivre ses études, avancées déjà, dans des conditions de loisir que son diocèse d’origine ne pouvait lui assurer au même degré. Peutêtre l’abbé Guéranger laissatil entrevoir la tristesse excessive dont il disait à son frère que Paris lui semblait tout trempé ; quoi qu’il en soit, le chanoine et l’évêque se trouvèrent d’accord. Cette explication loyale était opportune, car Mgr Carron, sans le laisser voir tout d’abord, avait été mécontenté du retour à Paris : l’entretien qu’il eut avec l’abbé Guéranger effaça toute impression fâcheuse.

    L’évêque m’a déclaré, écritil à son frère Edouard, que son dessein était de me conserver, et qu’à l’occasion il penserait à moi pour une place quelconque, dans la ville du Mans, compatible avec mes travaux. Je n’ai pas, ajoutaitil. grand travail à la paroisse. J’ai administré deux personnes qui sont parties dans les vingtquatre heures ; mon premier prône est pour le quatrième dimanche de janvier. Je vais confesser dans un couvent soixante ou soixantedix enfants, et j’aurai un catéchisme de préparation à la première communion pour les tout petits enfants, qui me prendra fort peu de temps. Mon curé me l’a offert préférablement à un autre beaucoup plus élevé… Il sait que je veux étudier et met la plus grande obligeance à m’en donner les moyens 17

    Estce donc que le Seigneur ne laisse les âmes prendre repos que dans leur vocation réelle ? Toujours estil que ces facilités ne le fixaient pas à Paris.

    Ne va pas croire pourtant que la passion du ministère s’empare de moi. Non je quitterais mes fonctions dès demain sans le moindre regret. Je n’ai aucun attrait particulier pour cette vielà 18

    II inclinait vers le Mans. D’autres à côté de lui s’efforçaient de le fixer à Paris. Le comte et la comtesse de la Myre lui voulaient beaucoup de bien et usèrent de leur crédit auprès de M. de Montbel, collègue de M. de Polignac au ministère de l’instruction publique, pour obtenir en sa faveur une situation plus assurée. Son nom fut prononcé pour la fonction de secrétaire général au ministère ; le titre échut à M. l’abbé Vayssière. On n’en venait pas moins dire à M. Desgenettes : « Vous avez dans la personne de M. Guéranger un sujet que vous ne garderez pas. Nous le voulons à la Grande Aumônerie ; et vous ne l’auriez jamais eu, si nous avions pu tout de suite le placer convenablement. » Le curé des Missions étrangères répondait qu’il n’avait pas d’illusion et s’attendait bien que M. Guéranger ne lui resterait pas toujours. Il gardait néanmoins pour lui la même cordialité affectueuse. Aussi bien l’abbé Guéranger ne se souciait aucunement de courir cette carrière parisienne qui s’ouvrait devant lui, alors surtout que l’évêque du Mans avait si ouvertement revendiqué ses droits. Consentir aux projets de la Grande Aumônerie eût été se mettre en désaccord avec des engagements antérieurs ; c’eût été aussi, malgré. la grande liberté laissée aux titulaires des charges de cour, s’éloigner du Mans. Enfin, nul ne pouvait plus alors se dissimuler l’imprudence qu’il y aurait ou à entrer dans le clergé officiel de la cour, à l’heure même où visiblement la monarchie de la Restauration était sur son déclin. Le bénéfice le plus clair que l’abbé Guéranger recueillit de ces négociations, c’est qu’on lui accorda, avec l’accès à la grande bibliothèque royale et à la bibliothèque particulière du roi, le pouvoir d’en emporter chez lui pour ses études tous les livres qu’il voudrait. La lettre qui donne à M. Edouard Guéranger ces détails ne se termine pas moins sur ce postscriptum irrévérencieux : « bous avons eu de la neige ici, de sorte que Paris, qui n’était jusqu’à présent que la plus malpropre des villes, est maintenant le plus horrible des bourbiers. Ah ! que le bon Dieu m’en tire 19  ! Ce fut la révolution de Juillet qui l’en tira. Elle était dès lors imminente, inévitable. Dès février 1829, l’abbé de Lamennais avait publié son livre : Des progrès de la Révolution et de la guerre contre l’Église. Il n’avait fait que traduire la pensée de tous en le commençant par ces paroles

    Que la France et l’Europe s’acheminent vers des révolutions nouvelles, c’est maintenant ce que chacun voit. Les plus intrépides espérances, nourries longtemps pat l’intérêt ou l’imbécillité, cèdent à l’évidence des faits, sur lesquels il n’est plus possible à qui que ce soit de se faire illusion. Rien ne saurait demeurer tel qu’il est ; tout chancelle, tout penche : Conturbatoe sunt gentes, et inclinata sunt regna… 20

    Le monde intellectuel et moral a ses lois aussi inflexibles que celles du monde physique, ajoutaitil ; et selon ces lois, toute idée, tout principe, tout système en action dans la société tend incessamment à réaliser ses dernières conséquences. Nulle volonté humaine, si puissante qu’elle soit, ne peut arrêter ce développement. Il est donc nécessaire, en ce sens, que les théories libérales pénètrent de plus en plus l’ordre politique, dominent de plus en plus le pouvoir :.. Ce que le libéralisme a obtenu n’est que bien peu de chose, comparé à ce qu’il lui reste à exiger encore ; il n’a fait qu’un pas vers le but où il marche forcément. Et quel est ce but ? Nous le répétons : l’abolition du catholicisme 21

    Les avertissements du moins n’ont pas manqué au siècle. Seulement, `ils viennent trop tard, lorsque le mal est déjà sans remède. Et puis, il est beaucoup d’hommes à qui les avertissements sont importuns, sous prétexte que les choses ne vont pas si mal et qu’après tout elles sont aujourd’hui ce qu’elles étaient hier. Mgr de Quélen, en son mandement sur la mort de Léon XII, avait cru devoir réprouver avec solennité la thèse ultramontaine de l’abbé de Lamennais. Les réponses de M. de Lamennais parurent en mars et avril : elles étaient foudroyantes. Malheureusement, au cours de son livre, l’auteur, qui ne savait ni voiler ni taire sa pensée et qui sans doute s’irritait du peu de faveur qu’avait obtenu auprès des jésuites sa théorie du sens commun, avait mêlé à l’expression de son estime pour la compagnie de Jésus de fortes réserves qui amenèrent une rupture.

    On ne trouverait nulle part, disaitil, de société dont les membres aient plus de droits à l’admiration par leur zèle, et au respect par leurs vertus. Après cela, avaitil le tort d’ajouter, que leur institut si saint en luimême soit exempt aujourd’hui d’inconvénients même graves ; qu’il soit suffisamment approprié à l’état actuel des esprits, aux besoins présents du monde, nous ne le pensons pas. Mais ce n’est ici ni le lieu ni le moment de traiter cette grande question, et nous ressentirions une peine profonde, s’il nous échappait une seule parole qui pût contrister ces hommes vénérables, à l’instant où le fanatisme de l’impiété persécute sous leur nom l’Église catholique tout entière 22

    Hélas ! elle était dite, la parole injuste et imprudente contre laquelle il protestait et qu’il prononçait quand même. A la rue de Sèvres, on ne songea jamais à faire retomber sur l’abbé Guéranger les méfaits du chef de l’école mennaisienne. Il écrivait à Lamennais, il demandait ses avis et gardait toutefois devant lui sa liberté. Et dans une lettre écrite du Mans après la mort de Mgr de la Myre, alors qu’il était libre et maître de sa vie, nous voyons qu’il avait fait agréer oralement à l’abbé Gerbet les raisons qui le détournaient de se joindre à l’école de la Chênaie. :

    Notre nouvel évêque a permis à trois de nos jeunes gens de se rendre parmi vous. Cela devrait bien me tenter moimême ; mais vous m’avez entendu raisonner làdessus, et vous savez que, sans habiter sous le même toit que tant de vigoureux athlètes, je n’en suis pas moins, à la vie et à la mort, dévoué aux doctrines que vous défendez 23

    Il voulut témoigner de cette fraternité libre en écrivant dans le Mémorial catholique, selon l’invitation qu’il avait reçue de M. de Lamennais. Il y donna quelques essais : Une thèse de théologie en. Sorbonne, 31 janvier 1830 24 , Translation des reliques de saint Vincent de Paul, 15 mai 1830 25 L’abbé Guéranger n’est pas encore en possession de sa manière ; il n’est luimême, et tout entier déjà, que dans les Considérations sur la liturgie catholique, 28 février, 31 mars, 31 mai, 31 juillet 1830 26

    L’école mennaisienne s’était établie avec une rare vigueur, pour ruiner les doctrines gallicanes, sur le terrain très ferme mais peutêtre un peu limité de la doctrine abstraite. Elle ne remontait pas le cours entier de la tradition antique. Les ouvrages qui étaient sortis de l’école ultramontaine avaient universellement un caractère polémique et politique. C’était sans doute la loi du temps, la condition de l’heure, le résultat d’études limitées à un but déterminé. Nul ne semblait se préoccuper de la liturgie ni des formes de la prière publique. Nul surtout ne paraissait avoir souci de la déviation que les doctrines jansénistes et gallicanes avaient sournoisement créée dans l’Église par l’introduction des liturgies particulières. Elles avaient pourtant amené le schisme à l’état chronique, la séparation d’avec l’Église romaine sur un point sensible et délicat entre tous : la prière publique et les formes authentiques selon lesquelles l’Église offre à Dieu l’hommage de la création naturelle et de la Rédemption. En portant le débat sur ce terrain nouveau, en abordant le gallicanisme par ce côté de la liturgie, qu’il en eût ou non dès lors la conscience réfléchie, l’abbé Guéranger portait son effort contre les œuvres vives de la doctrine schismatique : il frappait vraiment au cœur.

    Seuls les inattentifs peuvent contester que la liturgie soit une prédication, la seule souvent que le peuple comprenne, celle qui saisit les masses par les yeux en même temps que par la pensée. Il y a de longs siècles que le saint pape Célestin a affirmé que la loi de la prière établit la loi de la croyance. C’était donc préparer le retour à l’Église romaine que d’inspirer à la France le regret de la liturgie catholique qu’elle avait désapprise. L’unité de la prière impliquait l’unité de la doctrine. C’était aussi, pour l’abbé Guéranger, entrer résolument dans le sentier lumineux que lui frayait le Seigneur luimême. Devant cette décision première, tous ceux qui pour connaître l’abbé de Solesmes n’ont nul besoin de nos pages reconnaîtront facilement l’aurore de toute sa vie laborieuse

    Justorum semita, quasi lux splendens, procedit et crescit usque ad perfectam diem. Solesmes consacré tout entier à sa prédication liturgique, les Institutions liturgiques, l’Année liturgique, la restauration de la prière traditionnelle en sa glorieuse intégrité ; l’attachement à l’Église romaine, la Monarchie pontificale et la doctrine de l’infaillibilité : tout est en germe déjà dans cette première démarche. Le comte de Maistre a dit : « Il n’y a rien de si difficile que n’être qu’un. Il peut se faire que ce soit chose impossible dans la nature humaine, si ondoyante et si diverse, si instable et si indécise. Dieu supplée, dans une âme loyale et docile, par une direction intérieure constante, toujours obéie, afin de nous donner ce spectacle vraiment unique de toute une vie humaine rassemblée dans le faisceau de la cohérence parfaite et de l’unité.

    Les Considérations sur la liturgie catholique, écrites il y a trois quarts de siècle, méritent d’être lues aujourd’hui encore. Bien qu’elles aient atteint leur but et que peutêtre elles l’aient dépassé, elles demeurent, au meilleur sens du mot, des pages d’actualité à raison des vues doctrinales qui y sont semées. Par la gravité pleine de leur langue, elles semblent échapper à la rouille et au discrédit qui atteignent si vite les écrits d’un autre âge. Elles respirent ce courage chrétien et cette. chrétienne fierté qui naissent spontanément de la possession consciente de la vérité. Certes, le spectacle était peu banal de voir ce prêtre de vingtquatre ans aborder nettement et sans autres préliminaires l’institution liturgique créée par le gallicanisme.

    La cessation complète des études liturgiques parmi nous, disaitil, est te résultat d’une cause toute particulière, d’une cause qui devait nécessairement en entraîner la ruine, quand bien même un affreux bouleversement n’eût pas menacé d’éteindre entièrement le feu sacré dans notre malheureuse patrie. Depuis plus d’un siècle, l’introduction des nouvelles liturgies dans l’église de France préparait cet humiliant résultat. En effet, quel moyen d’étudier une langue nui se divise chaque jour dans une multitude de dialectes qui n’ont entre eux aucun rapport et tendent sans cesse à effacer les derniers traits de ressemblance qu’ils pourraient avoir conservés avec cette langue mère qui ne les reconnaît plus ?

    Je sais que je vais heurter bien des préjugés et faire de l’opposition sur une matière qui semble n’être plus du domaine de la discussion ; mais, on est toujours fort quand on a raison, et je mets su défi tout homme de sens, tout théologien de contester mes principes, comme tout logicien de se refuser à mes conséquences 27

    Laissons à la jeunesse cette belle audace ; n’y avaitil pas du courage dans ce défi ?

    De ce principe que la liturgie est le langage de l’Église, l’expression de sa foi, de ses vœux, des hommages qu’elle rend à Dieu, il déduit que ses caractères essentiels sont l’antiquité, l’universalité, l’autorité, l’onction, et remarque ensuite que ces caractères appartiennent à la liturgie catholique, et à elle seulement. L’effort premier ni allait à rien moins en réalité qu’au renversement des liturgies françaises, établies dès lors si universellement dans notre pays qu’elles eussent semblé en possession indiscutée, si le saintsiège n’avait cru parfois devoir protester encore contre les innovations, mais timidement, indirectement, avec mesure et comme avec une sorte d’indulgence lassée pour un mal que l’on croyait sans remède.

    Toute liturgie que nous aurions vu commencer, qui ne serait pas celle de nos pères, ne saurait donc mériter ce nom. Un peuple n’est pas arrivé jusqu’au dix septième siècle de son existence sans avoir un langage suffisant à sa pensée 28

    L’abbé Guéranger montrait la liturgie sortant des catacombes avec l’Église et se déroulant sous les yeux étonnés du paganisme vaincu

    Cette Église (romaine), sur les fondements de laquelle, suivant l’expression de Tertullien,. Pierre et Paul avaient répandu leur doctrine avec leur sang, cette Église première n’eut qu’à consulter ses glorieux souvenirs pour former un corps complet de liturgie ; et les temples bâtis par Constantin virent commencer dans leur enceinte, pour ne plus les voir interrompues, les solennités de l’année chrétienne… L’Église… eut une langue digne d’elle, langue divine, qui pouvait s’enrichir dans le cours des siècles, mais qui ne pouvait plus rien perdre. Ainsi tout eut son expression, les confessions de sa foi, les soupirs de son espérance, les ardeurs de son amour, les besoins de ses enfants, les gémissements de ses pécheurs. L’Église parle pour les siècles ; pour elle, point de vicissitudes ; sa voix est toujours la même. Dès son premier jour, elle sut tout dire à son divin Epoux 29

    Le parallèle avec liturgies nouvelles était saisissant

    Je vois, disaitil, une église s’enorgueillir d’un siècle de possession ; d’autres, plus modestes, compter jusqu’à soixante, cinquante, quarante années ; quelquesunes, plus humbles encore, ne justifier que de dix ans, de quatre ans, d’un an même. Le diraije ? il est des églises en France (j’en pourrais citer deux et n’ai pas fait de recherches spéciales), il en est qui, l’année prochaine, avec le secours des imprimeurs, se trouveront en mesure pour dater de 1831 les liturgies que leurs habiles construisent, de fond en comble, dans le silence du cabinet !… Que faisiezvous donc avant tous ces changements ? Avec qui priez vous, il y a deux siècles 30  ?

    Il termine par un mot sur la mélodie des nouveaux offices

    De nouvelles paroles exigeaient un nouveau chant… L’abbé Le Bœuf, savant compilateur, fut chargé de noter l’antiphonaire et le graduel de Paris. Après avoir passé dix ans à placer des notes sur des lignes et des lignes sous des notes, il fit présent au clergé de la capitale d’une composition monstrueuse, dont presque tous les morceaux sont aussi fatigants à exécuter qu’à entendre. Dieu voulut faire sentir par là qu’il est des choses que l’on n’imite pas, parce qu’on ne doit jamais les changer 31

    Langage de l’Église lorsqu’elle parle à Dieu, la liturgie est universelle et une comme l’Église même ; nous assistons, dans le second article 32 , au lent travail de l’Église assurant dans le monde, par la communion de la prière, la communauté de la foi. Et comme si cette assertion avait eu besoin d’une contreépreuve, le jeune liturgiste nous montre dans l’affaiblissement de la foi, dans une tendance à se soustraire à la primauté de l’Église romaine, le principe des innovations qui s’établirent en France au mépris des dispositions du concile de Trente en sa XXVe session.

    Les Considérations furent très remarquées.

    Toutes les personnes que j’ai vues, écrivait l’abbé de Lamennais ont beaucoup goûté vos deux articles sur la liturgie. Vous feriez, je crois, un bien réel en continuant d’écrire de temps en temps dans le Mémorial, ce qui vous détournerait peu de votre grand travail 33

    Il le fit. Le Mémorial du 31 mai contenait un troisième article, relevant un troisième caractère de la liturgie catholique, l’autorité, et montrant combien en sont dénuées les liturgies nouvelles qui n’ont pour elles ni les siècles chrétiens ni la catholicité. Comment pourraientelles revendiquer l’autorité, ces compositions hâtives qui ne viennent ni de Rome, ni des évêques, mais de simples littérateurs étrangers à la hiérarchie ? Pour mettre sur. les lèvres des chrétiens la parole que l’Église adresse à Dieu, quels étaient donc les titres des Mézenguy, des Foinard, des Vigier, des Rondet, des Valla, des Santeul ? Pour reléguer dans l’oubli les hymnes de saint Ambroise et de saint Grégoire, de Prudence et de Sédulius, suffitil de la versification, même élégante « d’un homme dont la légèreté, le bel esprit, les goûts profanes s’alliaient si mal avec la gravité de son habit » ?

    « Enfant en cheveux gris, a dit La Bruyère, homme de la plus excellente compagnie, bon convive surtout… », (Santeul) faisait les beaux jours de l’hôtel d s Rambouillet. et il aura passé de là dans le sanctuaire, et ses hymnes seront écrites à côté des cantiques qu’une sainte douleur, un vif sentiment des grandeurs et des miséricordes divines inspirèrent au roi prophète 34  !

    Il y avait mieux, et l’abbé Guéranger n’avait garde de l’oublier 35 . Un autre poète liturgique, dont le nom a toujours été associé à celui de Santeul, Charles Coffin, auteur lui aussi de bien des hymnes insérées au bréviaire de Paris, n’appartenait même pas à l’Église catholique ; il lui était rebelle, repoussé par elle, hautement revendiqué par le jansénisme ; et non contentes de lui donner ce salut que l’apôtre de la dilection veut qu’on refuse à l’hérétique, c’était à ce même hérétique que les liturgies nouvelles demandaient l’expression de leur prière

    Lé coup de hache était solidement enfoncé, en plein bois. L’assaillant avait, dès la première heure, demandé la permission de frapper

    Nous ne voulons pas, avaitil dit, attaquer ici la liturgie parisienne. Si nous n’ignorons pas l’esprit qui lui donna naissance, nous connaissons aussi celui quia présidé à ses dernières améliorations, et nous savons lui rendre justice. Désormais pleinement orthodoxe, elle n’a contre elle que certains principes généraux auxquels d’ailleurs elle ne pourrait donner satisfaction qu’en cessant d’exister 36

    C’était, avec respect, enfoncer le poignard.

    Le gallicanisme s’en émut. Il feignit de croire que les Considérations avaient pour dessein de faire scrupule aux ecclésiastiques de ce qu’ils récitaient le bréviaire diocésain, et ne trouva dans le cri d’alarme qui venait d’être jeté que de l’inconséquence, de la prévention et de l’exagération. Ce fut le sentiment de l’Ami. de la religion et du roi, alors rédigé par M. Picot qui se crut appelé à relever les liturgies particulières du discrédit qu’un écrivain anonyme avait voulu leur infliger .Depuis que ces réflexions étaient rédigées, ajoutaitil, il a paru dans le même recueil (qu’il ne désignait pas) un troisième article sur la liturgie catholique, dans le même goût que les précédents 37 »

    La réponse ne se fit pas attendre. Six jours après, la Revue catholique insérait une réplique au rédacteur de l’Ami de la religion et du roi, réplique vive, trop moqueuse peutêtre. M. Picot sortit fort maltraité de la leçon d’histoire liturgique qu’il s’était imprudemment attirée. Le problème historique demeurait debout : trente ans après la fameuse constitution Quod a nobis de saint Pie V, sur les cent trente diocèses dont se composait alors la France, il n’en était pas six qui n’eussent adopté l’ensemble de la liturgie romaine ; et voici qu’en 1830 douze diocèses à peine étaient demeurés fidèles à cette belle uniformité. L’église de France avait donc abandonné sur ce point l’Église romaine et déchiré en lambeaux, selon l’expression du saint pape, la communion des prières et des louanges qui doivent être adressées au Dieu unique d’une seule et même voix, communionem illam uni Deo, uns et eadem formula, preces et laudes adhibendi, discerpserunt. Il demeurait aussi trop évident, par le nombre des bévues qui émaillaient ses articles et furent relevées avec quelque cruauté, que le rédacteur de l’Ami de la religion et du roi était mal préparé à une controverse liturgique. N’avaitil pas eu l’idée malencontreuse d’invoquer l’autorité de saint Vincent de Paul mort en 1660, en faveur d’un livre publié en 1735 ?`

    Cela me rappelle naturellement, lui répond son impitoyable adversaire, l’anachronisme tout récent d’un grand vicaire fort attaché à vos maximes gallicanes. Quelqu’un lui objectait que saint Vincent de Paul s’était comporté en ultramontain dans ses controverses contre les jansénistes. « Toujours estil, reprit le grand vicaire, qu’il n’a jamais improuvé la déclaration de 1682. » Je cite cet anachronisme, parce qu’il est dans le goût de celui qui vous est échappé 38

    La réplique de M. Picot au « très jeune ecclésiastique », dont il avait réussi à percer l’anonyme, fut irritée mais prudente ; et, après quelques mots de conclusion 39 , l’abbé Guéranger retourna à ses articles. Le quatrième caractère distinctif qu’il reconnut à la liturgie catholique est l’onction.

    Cette qualité si touchante peut être sentie, disaitil excellemment : elle ne saurait être définie. C’est l’expression ravissante d’une confiance filiale à laquelle se réunit le chaste abandon de l’épouse ; c’est l’œuvre de l’Esprit d’amour qui prie en l’Église par d’ineffables gémissements 40

    Aussi l’onction estelle, de son caractère, incommunicable. Il n’est de prière revêtue d’onction que celle que Dieu forme luimême, inspire et soutient. Elle est en quelque sorte imprégnée de l’Esprit, dont elle devient comme le véhicule, et établit l’âme dans le calme, la paix et l’ordre. L’Église sait la langue qu’il faut parler à Dieu ; et sa prière, en même temps qu’elle apporte au Créateur un hommage digne de lui, forme dans l’âme les dispositions que Dieu aime et qui nous le font honorer mieux. C’est ainsi par son principe et par ses résultats que l’onction se peut décrire. Mais alors même qu’une définition exacte est audessus des prises de notre pensée, il suffit de remarquer combien exclusivement ce caractère est celui de la liturgie catholique, l’expression de la sainteté de l’Église dans sa prière même.

    Que la sainteté ait son langage inimitable, la sainteté de ll’Église surtout, c’est chose si constante que les hérétiques mêmes l’ont reconnue. Jacques Ier, roi d’Angleterre, portait toujours sur lui le traité de saint François de Sales, l’Introduction à la vie dévote, et le lisait souvent

    « Parmi tous nos évêques, disait-il pas un n’est capable d’écrire de cette sorte qui ressent tellement le ciel et la façon des anges ! »

    Il n’est pas impossible, remarque l’abbé Guéranger, de trouver dans les offices nouveaux de belles parties et quelquefois de belles applications ; mais c’était une liturgie que nous attendions. Hors de là, que trouvonsnous dans les nouveaux bréviaires ? Une compilation de textes décousus, étonnés souvent de se trouver ensemble… Tout respire la gêne, la fatigue, l’anxiété. Trop souvent on s’aperçoit qu’un tel travail n’a pu s’accomplir, à coups de concordance, que par des gens qui, ayant créé un système, n’ont pas voulu en avoir le démenti… 41

    J’ai quelquefois entendu dire, ajoutetil, qu’il était avantageux de trouver dans son office les plus beaux arguments de la religion, d’y sentir cette force démonstrative qui tient en haleine et empêche d’oublier ce qu’on sait… Mais qu’arrivetil ? On étudie et l’on ne prie pas. Ces grands amateurs de l’étude qui la veulent trouver partout, souvent n’étudient qu’en récitant leur bréviaire. Cette nouvelle méthode produit pour eux deux résultats. Elle occupe leur esprit et les dispense de prier. Etrange abus ! Comme si toute étude dans la prière n’était pas criminelle, sinon cette étude du cœur qui se fait sans bruit de paroles et qui forma les Augustin, les Bernard et les Thomas d’Aquin 42  !

    Ces pages auxquelles nous avons largement emprunté, parce qu’elles nous font pressentir l’abbé de Solesmes tout entier, parurent le 31 juillet 1830. L’abbé Guéranger n’était plus alors à Paris ; l’anniversaire de la mort de sa mère l’avait ramené au Mans dès le 13 juillet. Pendant ce temps, Paris se donnait le luxe d’une révolution. Les fameuses ordonnances, insérées au Moniteur du 26 juillet et prononçant la dissolution de la Chambre et la suppression de la liberté de la presse, avaient déchaîné l’émeute. Trois jours suffirent à l’insurrection pour se défaire d’une royauté qui s’était abandonnée ellemême. Une fois de plus, les événements donnaient raison aux pressentiments de Joseph de Maistre qui dès 1819 écrivait à M. de Bonald Vous ne m’avez jamais dit, monsieur le vicomte, si vous croyez à la charte ; pour moi, je n’y crois pas plus qu’à l’hippogriffe et au poisson rémora. Non seulement elle ne durera pas, mais elle n’existera jamais ; car il n’est pas vrai qu’elle existe. Dieu n’y est pour rien d’abord : c’est le grand anathème 43

    La révolution de 1830 parut dirigée à la fois contre la royauté et contre l’Église. Au Mans, des cris de « Mort aux prêtres ! » furent poussés par les rassemblements populaires. Un instant, par réaction, on crut dans les contrées si catholiques de l’Ouest à la possibilité d’une nouvelle Vendée. « Le temps n’y est plus, disait M. Bouvier : il n’y aura ni réaction ni anarchie. Le parti qui a fait la révolution appellera au trône le duc d’Orléans. Les puissances européennes seront mécontentes ; mais aucune ne voudra se compromettre en faveur de la branche déchue, et toutes finiront par reconnaître le nouveau roi. »

    Cependant les passions antireligieuses à Paris étaient portées à l’extrême. Le costume ecclésiastique qui jusquelà désignait le prêtre à l’outrage l’exposait maintenant aux dernières violences. Qu’allait faire l’abbé Guéranger ? Retourner à Paris ? rentrer dans la fournaise ? renoncer à cette .heureuse fortune qui l’en avait fait sortir à temps ? Toute la famille s’employait à lui persuader que s’eût été une folie. D’autre part, M. Desgenettes le rappelait avec instance. Il n’hésita pas ; il revêtit un habit séculier, laissa croître une fine moustache qui lui donnait l’air d’un étudiant de bonne famille et se munit d’un passeport pour aller du Mans à Paris. Nous devons à ces circonstances le signalement authentique de Prosper Guéranger, à la date . du , 28 août 1830 : âgé de vingtcinq ans ; taille 1 m. 65 (5 pieds ,1 pouce) ; cheveux blonds ; front découvert ; sourcils blonds ; yeux bleus ; nez court ; bouche moyenne ; barbe blonde ; menton rond ; visage ovale ; teint peu coloré. Tel qu’il était, il ne put être reconnu par ses deux voisins de diligence qui regrettaient amèrement que l’animation politique se calmât, sans avoir amené l’extermination de tous les prêtres. « Aussi longtemps qu’il en restera un, il se battra sur la brèche », se disaientils. Ils ne savaient pas si bien dire. Les relais de Chartres et de Rambouillet permirent à l’abbé de dire son bréviaire ; il arriva à Paris sans avoir livré son incognito.

    Le changement de physionomie était d’ailleurs si complet que M. Desgenettes y fut pris tout d’abord et ne consentit qu’avec peine à reconnaître son auxiliaire. Le saint curé était fort découragé ;` sans sécurité personnelle dans un milieu où moins qu’un autre il pouvait se dissimuler, incapable d’exercer son ministère et résolu à donner sa démission pour sortir d’une ville que la prophétie d’Orval avait condamnée à l’incendie. Ce n’est pas la dernière terreur causée par cette prophétie. Puisque Paris devait avoir le sort de Sodome, on irait en Suisse. Le comte 0′ Mahony, du Mémorial, s’y était rendu déjà. On fonderait une revue ; le titre en était choisi : elle s’appellerait l’Invariable. L’abbé Guéranger pourrait en être un des rédacteurs avec appointements. Il y eut un instant de désarroi extrême. Après tout, la Suisse n’était pas le seul pays où l’on pût trouver un abri ; pourquoi pas l’Italie, ou la Russie, ou l’Écosse ? Au milieu de cette indécision, l’abbé Guéranger qui n’appartenait pas au diocèse de Paris écarta les offres de son curé et le pria néanmoins d’aviser l’archevêché de deux retraites au lieu d’une. En fin d’octobre, le curé devait se réfugier en Suisse, l’abbé Guéranger se retirer au Mans. Il poursuivit son ministère, pendant les derniers mois qu’il devait rester encore à Paris, jusqu’au départ de M. Desgenettes. « Rien, ditil, n’était plus triste à voir que ce clergé travesti, le ruban tricolore à la boutonnière. »

    La note comique ne faisait pas défaut : « Je n’ai pu me figurer le P. Varin en costume fashionable, lui écrivait la comtesse de la Myre. On ne sait si l’on doit rire ou pleurer. J’ai appris que vous aviez un chapeau gris d’une élégance remarquable 44 »

    La note tragique non plus : un prêtre fut couché en joue, à l’autel, dans une église de Paris. On courait risque de la vie à porter aux mourants les derniers sacrements. Or, chacun des prêtres auxiliaires de la paroisse avait son jour de garde. L’abbé Guéranger fut averti de porter l’extrêmeonction et le viatique, rue de Sèvres, à la mère d’un des héros de Juillet. Le fils était absent, mais il pouvait rentrer à l’improviste. Son ministère achevé, le sacristain congédié, l’abbé se retirait, lorsque le visiteur redouté fit irruption dans l’escalier. La vue du sacristain le mit en forte défiance ; sans doute il eût fait un mauvais parti au prêtre qu’il s’attendait à rencontrer. Son courroux et ses soupçons s’évanouirent, lorsqu’il se trouva en face d’un jeune homme de petite taille, de mine spirituelle, d’habit très laïque, qui fredonnait un air connu et descendait lestement l’escalier par la rampe. Cette haine du prêtre, qui avait fait explosion à l’avènement de la monarchie de Juillet, ne s’apaisa un peu que vers 1832, lorsque le dévouement du clergé et les ravages du choléra en adoucirent l’expression violente.

    Le mouvement politique qui aboutit à la révolution de 1830 semble avoir déterminé une crise dans la pensée de l’abbé de Lamennais et l’avoir engagé dans une étape nouvelle. Homme d’église jusquelà, soucieux surtout du côté théologique des questions du temps et légitimiste d’instinct, malgré qu’il eût depuis longtemps déjà pressenti la chute de la royauté, les événements de 1830 le révélèrent soudain comme homme politique. C’était un manifeste déjà que le chapitre sur les « devoirs du clergé dans les circonstances présentes , qui avait clos en 1829 son livre sur les Progrès de la Révolution et de la guerre contre l’Église. N’espérant plus rien de la royauté et comprenant bien que la pensée de la révolution, voilée du nom de libéralisme, était de ruiner l’esprit chrétien, n’attendant rien non plus du régime qui devait succéder à la Restauration, l’abbé de Lamennais s’appliquait à montrer l’isolement résolu où l’Église se devait maintenir.

    L’Église, écrivaitil, ne saurait s’allier avec le libéralisme, que ses doctrines actuelles rendent l’ennemi le plus ardent de l’Église et du christianisme, en même temps qu’elles renversent la base de la société et consacrent tous les genres de tyrannie et d’esclavage. Elle ne saurait s’allier avec le pouvoir politique, qui travaille à la détruire en l’asservissant, afin d’établir sur ses ruines un despotisme absolu. Et d’ailleurs s’allier au libéralisme, tant qu’il restera sous l’influence des théories qui l’égarent maintenant, ce serait s’allier à l’anarchie même, à ce qui n’a de force que pour dissoudre, sans pouvoir reconstruire jamais ; et s’allier au pouvoir, tel que l’ont fait les maximes athées qui l’affranchissent de toute règle et de toute dépendance, ce serait s’appuyer sur ce qui tombe, sur ce que nulle puissance mortelle ne saurait désormais soutenir, et aliéner les peuples de la religion, en sacrifiant à quelques hommes tristement aveuglés leurs droits les plus saints et leur légitime avenir.

    Ainsi exposée à la fois aux agressions des gouvernements et du parti qui partout s’efforce de renverser les gouvernements, l’Église, pour rester ce qu’elle doit être, sera contrainte de s’isoler de la société politique et de se concentrer en ellemême, affin de recouvrer, avec l’indépendance essentielle à l’accomplissement de ses destinées icibas, sa force première et divine 45

    Pour l’Église se concentre en ellemême, c’était, selon M. de Lamennais, resserrer les liens qui unissent les églises particulières au chef que Jésus Christ a proposé pour les conduire.

    Donc, le clergé doit, plus que jamais, resserrer ces liens sacrés, repousser les doctrines qui tendent à les affaiblir, se presser autour du centre de l’unité catholique, de la chaire du prince des apôtres, et opposer à ses ennemis comme un invincible rempart d’obéissance et d’amour 46 Tel est son premier devoir. Le second, c’est que l’Église, évitant de lier ou de paraître lier indissolublement sa cause à celle des gouvernements qui l’oppriment, se fortifie en elle même, su milieu de la lutte des peuples et des rois, sans y prendre aucune part directe… Qu’elle se considère comme indépendante et veuille l’être en effet ; qu’elle se montre telle en tout et toujours ; qu’au lieu de laisser mettre ses droits en compromis, elle en use sans timidité, sans hésitation, et bientôt elle reprendra un ascendant immense, car elle est le seul pouvoir réel qui subsiste aujourd’hui 47

    Suivaient des encouragements aux évêques, des invitations à l’enseignement de la vérité surnaturelle.

    N’étaitce pas l’aurore d’une politique nouvelle et la mise en cours d’idées qui ne s’effaceront plus ? M. de Lamennais ne confondait d’ailleurs aucunement avec la cause de la liberté, qu’il déclare sainte et chrétienne, les altérations anarchiques qu’y a mêlées à dessein le libéralisme politique de son temps. Il reconnaît ce qu’il y a de logique profonde et providentielle dans ces grands courants qui secouent et entraînent les peuples.

    Nous le disons sans détour, poursuivaitil, ce mouvement (vers la liberté) est trop général, trop constant pour que l’erreur et les passions en soient l’unique principe. Dégagé de ses fausses théories et de leurs conséquences, le libéralisme est le sentiment qui, partout où règne la religion du Christ, soulève une partie du peuple au nom de la liberté. Ce n’est autre chose que l’impuissance où est toute nation chrétienne de supporter un pouvoir purement humain, qui ne relève que de luimême et n’a de règle que sa volonté 48

    L’abbé de Lamennais aime à se replacer à ce point de vue.

    Le libéralisme, ditil ailleurs, considéré dans ce qu’il a d’universel et de permanent, n’est autre chose que le désir invincible de liberté inhérent aux nations chrétiennes, qui ne sauraient supporter un pouvoir arbitraire ou purement humain 49

    Vous aurions, dans cette impatience secrète de tout joug qui ne serait pas celui de Dieu, l’explication de ce phénomène aperçu déjà par Bossuet :

    Quand une fois on a trouvé le moyen de prendre la multitude par l’appât de la liberté, elle suit en aveugle, pourvu qu’elle en entende seulement le nom.

    Quoi qu’il en soit, nous assistons ici à la genèse de ce qu’on a appelé le libéralisme catholique. Devant ce grand mouvement des peuples qui les portait vers la liberté, en face des pouvoirs athées, résolus à l’être et pourtant menacés euxmêmes par un faux libéralisme qui ne faisait que continuer la révolution et préparer l’anarchie, l’abbé de Lamennais crut que l’attitude de l’Église devait être à son époque celle de la concentration, de l’action indépendante, un effort de recueillement. On s’était appuyé sur les rois ; désormais, on s’appuierait sur les peuples. La formule de « l’Église libre dans l’État libre n n’était point conçue encore ; mais si elle se fût présentée à son esprit, Lamennais ne l’eût pas désavouée. Il l’eût regardée comme la formule de l’heure présente, comme le terme idéal de la tendance actuelle, mais en lui donnant cette valeur spéciale l’Église libre, c’estàdire affranchie de toute sujétion politique et de tout lien concordataire, exerçant sans entraves son œuvre d’enseignement et de sanctification ; dans un État libre, c’estàdire affranchi de ce despotisme qu’implique toujours un pouvoir ne relevant que de l’homme et ne connaissant d’autre loi que sa volonté.

    Pour donner ce grand coup de barre, il avait pris le parti de renoncer au Mémorial catholique et de créer un journal résolument politique, l’Avenir. Le fondateur était l’abbé Gerbet ; le programme avait paru dès le mois d’août 1830. Le personnel de la rédaction comprenait, avec l’abbé de Lamennais et l’abbé Gerbet, M. de Coux, l’abbé de Salmis, Rohrbacher. De Fribourg où il s’était retiré, M. Desgenettes plaidait auprès de l’abbé Guéranger sous une forme très affectueuse, très pressante, en faveur de la Suisse. L’Invariable allait paraître ; on promettait au rédacteur en chef de beaux honoraires ; toute la rédaction n’était composée que de ses intimes amis 50 Ce fut en vain : l’évidente vocation de M. de Lamennais retint encore auprès de lui l’abbé Guéranger. J’ai vu ce soir, lui écrivait M. Desgenettes le 31 octobre, que vous êtes enrôlé dans l’Avenir. Ce ne sera jamais mon journal, je suis trop vieux pour apprendre ce nouveau catéchisme. » De son côté, l’abbé de Lamennais écrivait à Mgr l’évêque du Mans pour s’assurer la collaboration de l’abbé Guéranger et le faire renoncer au projet suisse. Vous ne pouvez à mon avis, écrivaitil à l’abbé Guéranger luimême, être mieux qu’où vous êtes. N’allez point ailleurs. Ce sont des fous qui vous proposent de faire une folie 51 »

    Les questions pratiques de la vie ne se peuvent résoudre qu’au mieux des circonstances, et la décision de l’abbé Guéranger était prise déjà de collaborer à l’Avenir. Il est aisé de reconnaître pourtant qu’il portait avec lui une préoccupation secrète. Le programme du journal était irréprochable ; les tendances de quelques rédacteurs étaient inquiétantes. Tels d’entre eux rêvaient d’une alliance avec les groupes révolutionnaires de l’Europe. Ces utopies dangereuses déplaisaient à l’abbé Guéranger. La sentence prononcée contre les concordats le faisait réfléchir : l’Église avait vécu depuis longtemps déjà sous cette tutelle concordataire, qui impliquait reconnaissance de son autorité sociale et du suprême pouvoir monarchique de son chef. L’Église avait accepté cet abri, elle le maintenait : un prêtre ou un groupe de chrétiens pouvaientils prendre sur eux le rôle de le dénoncer et de le détruire ? Et quel serait le lendemain ? La suppression du budget des cultes, la sécularisation des édifices religieux, la détresse subite de l’Église catholique, étaientce là des éventualités audevant desquelles on dût courir de gaieté de cœur ? L’abbé de Lamennais n’aimait pas la contradiction ; son intelligence était de nature despotique. Il répondit avec une pointe de mauvaise humeur

    Que le clergé le veuille ou non, l’état des finances obligera bientôt à supprimer le salaire ; et quoi qu’on en dise, je suis convaincu que ce sera un immense bonheur pour la religion.

    Vous avez mal entendu l’article dont vous me parlez. Si l’on ôtait à la religion ses édifices publics, ce serait une vraie persécution. Mais, dans cette hypothèse même, la religion seraitelle perdue ? Voilà ce qu’on a discuté, rien autre chose 52

    De telles réponses n’avaient rien qui satisfît l’abbé Guéranger. Serré un jour d’un peu près au sujet de son parti pris de coquetterie avec la révolution /européenne, l’abbé Gerbet se dérobait par une boutade

    « Que voulezvous ? répondaitil. Il faut de toute nécessité passer par la démocratie pour revenir à la théocratie. » En d’autres termes, il fallait dégoûter les peuples de l’autorité pour les y ramener. Le jeu était plein de péril. Sans méconnaître que les conditions du. temps et les conseils mêmes de la prudence peuvent parfois suspendre l’exercice plénier du droit chrétien et laisser aux catholiques le loisir de réclamer, pour les institutions religieuses, les dispositions libérales de la charte et les conditions de droit commun, l’abbé Guéranger se refusait à reconnaître l’idéal d’une société chrétienne dans cette séparation hors nature de deux autorités, qui se doivent appui mutuel et concert affectueux en vue du bien de ces peuples qui sont confiés à l’une et à l’autre.

    Lacordaire de son côté saluait comme l’aube d’une rénovation la décision prise par Lamennais. Il renonça surlechamp à son projet de partir pour l’Amérique avec Jules Morel.

    Cette nouvelle, ditil, me causa une joie sensible et comme une sorte d’enivrement : elle justifiait à mes yeux le rapprochement peu compréhensible qui avait eu lieu entre M. de la Mennais et moi. M. de la Mennais n’était plus le complice des doctrines absolutistes repoussées par l’opinion générale ; mais, transformé tout à coup, je trouvais en lui le défenseur public des idées qui m’avaient toujours été chères, et auxquelles je n’avais pas cru possible que Dieu envoyât jamais un tel secours et une si magnifique manifestation 53

    Les premiers numéros de l’Avenir amenèrent à M. de Lamennais, du fond de l’Irlande, une recrue de premier ordre dans un jeune homme de vingtcinq ans : il s’appelait Charles de Montalembert. Les colonnes de l’Avenir s’ouvraient ainsi à tous les libéralismes : libéralisme français, dans la personne de Lacordaire ; libéralisme anglais, dans la personne de Montalembert ; libéralisme des États-Unis, dans la personne de M. de Coux.

    Pour l’abbé Guéranger, c’était beaucoup. Il partit de Paris vers la fin d’octobre, inquiet et troublé. Le Mémorial remplacé par l’Avenir, la direction politique du nouveau journal, l’abandon de la part qu’il avait prise à la publication de la Collectio selecta Patrum de l’abbé Caillaux, la traduction des œuvres ascétiques de saint Alphonse de Liguori, commencée déjà et devenue impossible, une vie littéraire déconcertée, le lendemain indécis : il n’eut d’autre joie à ce départ que la pensée de revoir les siens. Il fit son entrée d’ans l’Avenir par un article du 24 octobre, il fit ses adieux à l’Avenir par un article du 28 octobre, tous deux sur ce sujet : De la prière pour le roi. Il faut en noter avec soin l’occasion et l’idée.

    A la différence de la charte de 1814 qui disait encore : « La religion catholique, apostolique et romaine est la religion de l’État », ce qui lui reconnaissait une existence et une situation de droit, la charte constitutionnelle de 1830 s’était bornée à constater un fait matériel : c’est que la religion catholique, apostolique et romaine était professée parla majorité des Français. La religion catholique était au rang de tous les autres cultes chrétiens, et, à ce dernier titre, ses ministres recevaient des traitements du trésor public. Des catholiques trouvaient qu’il était difficile d’être tout à la fois plus injurieux et plus inexact. A un gouvernement qui témoignait à l’Église un si parfait dédain, beaucoup croyaient que l’Église faisait la part trop belle en lui donnant une place dans sa liturgie et sa prière ; même les hommes de l’ancien régime s’offensaient de cette prière, comme si elle eût impliqué la reconnaissance officielle et une sorte de consécration du pouvoir nouveau. L’attitude de neutralité armée que l’Avenir avait prise dès la première heure devant les pouvoirs politiques ne le disposait pas non plus à donner, dans la prière publique de l’Église, une place à ce pouvoir qu’il professait ignorer. Il est si facile de confondre l’État et la société, de mêler ensemble les questions purement politiques dont l’Église peut se désintéresser et les cases sociales auxquelles elle ne saurait, sous peine d’abdiquer, demeurer étrangère. L’étude attentive de la tradition et de la vie historique de l’Église avait donné à l’abbé Guéranger sur l’Église, sur son rôle dans la société, sur son attitude en face des pouvoirs politiques, une conception assez différente de celle qui avait prévalu autour de lui. Aussi, s’élevant tout d’abord audessus de la région des rivalités dynastiques et des rancunes, demandetil à l’enseignement apostolique, à la tradition et à l’histoire de l’Église la réponse à ces trois questions

    Y atil pour l’Église une obligation de prier pour les gouvernements ? Quel est le sens et la nature da cette obligation ? Les gouvernements ontils des ordres à donner à l’Église en cette matière 54  ?

    Ainsi posée, ainsi élevée, la question était facilement résolue : l’Apôtre luimême n’avaitil pas à l’époque de Néron rappelé aux chefs des communautés chrétiennes le devoir de la prière pour tous les hommes, et spécialement pour les rois et pour tous ceux qui sont constitués en dignité, pro regibus et omnibus qui in sublimitate sunt ; afin, ajoutetil, que nous puissions mener une vie paisible et tranquille dans l’exercice des vertus chrétiennes, ut quietam et trunquillam vitam agumus in omni pietate et castitate ?

    On pourrait peutêtre, au cours de ces deux articles, signaler au passage certaines notes qui sont de l’heure ou du milieu ; mais la doctrine est haute, la pensée est mure, et, par une tactique habile autant que fière, ce n’est pas seulement aux gallicans scandalisés et aux gouvernements séculiers, c’est aux gens de son propre journal que l’abbé Guéranger donnait un bon conseil et une utile leçon. Le devoir de l’Église de prier pour les peuples et pour les rois lui vient de sa mission divine et n’implique aucune inféodation, aucune servilité.

    Ce n’est pas au prince qu’il appartient d’ordonner quelque chose dans l’assemblée des fidèles ; et, pour être le ministre de Dieu dans la société, il n’a rien de commun avec ceux qui sont appelés ministres et dispensateurs des mystères de Dieu. Si ces principes sont incontestables, quand il s’agit de ces monarques qui reconnaissent tenir leur couronne de la grâce de Dieu et se font gloire de porter le glaive pour la défense de l’Église, combien plus encore doivent être éloignés de la pensée d’intervenir dans l’accomplissement des devoirs religieux, ces gouvernements qui n’ont même pas à nous montrer le nom de Dieu inscrit dans la charte qui les a élevés au pouvoir. Effets de la puissance populaire, investis d’une domination terrestre, ils ne reconnaissent point tenir d’en haut leur souveraineté. Tout est civil, tout est séculier dans leur élévation et dans leurs droits. Placés en présence de l’Église comme à la frontière d’un pays libre et inoffensif, s’ils sont sages, ils profiteront de l’influence morale dont elle usera toujours en faveur de l’ordre ; s’ils sont justes, s’ils sont clairvoyants, ils n’iront point s’immiscer dans les affaires d’un état, le plus indue pendant de tous 55

    L’abbé de Solesmes ne connut jamais d’autre politique. Il était homme d’église : ni frondeur, ni servile, ni partisan, équitable envers tous régimes, de pensée accueillante pour tous les pouvoirs établis dans la mesure de leur attitude envers l’Église. Il demeura dans la suite en relations avec M. de Lamennais et l’abbé Gerbet, mais n’écrivit plus dans l’Avenir. Et ce lui fut une surprise, à son retour au Mans, de trouver des sympathies pour le journal, là même où il devait le moins les attendre. Sans renoncer à son gallicanisme adouci non plus qu’aux inquiétudes que lui inspiraient les tendances du journal, M. Bouvier témoigna de son dessein d’être compté parmi les actionnaires de l’Avenir. L’administration du journal avait émis des actions au taux de trois mille francs. M. Bouvier s’offrit comme actionnaire par l’entremise de l’abbé Guéranger ; M. de Lamennais accepta avec reconnaissance. Les trois mille francs furent versés, mais ensuite M. Bouvier ressentit des inquiétudes. Les assurances que lui donnait l’abbé Gerbet ne le calmaient qu’à demi ; ces inquiétudes d’ailleurs ne durèrent pas longtemps. En novembre 1831 survint la débâcle de l’Avenir ; les trois mille francs sombrèrent avec tout le reste, et M. Bouvier ne parla jamais de cette équipée ultramontaine, la seule sans doute qu’il se soit permise au cours de sa vie.*

    Lorsque Napoléon en 1807 élevait la prétention de se passer du souverain pontife dans l’institution des évêques et, conformément aux principes de la déclaration, demandait au métropolitain la juridiction pour le suffragant, et au chapitre de la métropole la juridiction pour le métropolitain luimême, les frères Lamennais avaient consacré six ans de travail à recueillir, dans la tradition ecclésiastique de l’Orient et de l’Occident, avec les témoignages de l’infaillibilité pontificale, les monuments de la juridiction universelle du chef de l’Église. Il se passa, dès après l’avènement de la monarchie de Juillet, un fait analogue. Une seconde fois l’épiscopat en France parut menacé, non dans l’acte de l’investiture mais dans l’acte de désignation de la personne. L’article 17 et dernier du concordat de 1801 avait stipulé que, dans le cas où l’un des successeurs du premier consul ne serait pas catholique, le mode de nomination aux archevêchés et aux évêchés serait réglé, pas rapport à lui, par une nouvelle convention ». La charte de 1830 ne reconnaissant plus la religion catholique comme religion de l’État français, les pouvoirs politiques faisant profession ouverte d’athéisme et la France une fois livrée à la chance d’avoir à sa tête un prince hérétique, il semblait périlleux d’abandonner plus longtemps à des incroyants sinon à des ennemis le choix des pasteurs de l’Église. La dernière fille du peuple peut se choisir un époux à son gré ; les églises de France devaientelles attendre le leur des mains d’un pouvoir étranger ? N’étaitce pas abandonner aux chefs de l’armée mécréante la désignation éventuelle des chefs de l’armée catholique ? Et n’étaitil pas à redouter que le pouvoir, à qui on laissait ainsi le choix de ses adversaires, fût tenté de les recruter tels qu’il n’eût rien à en craindre ? N’y avaitil pas lieu dès lors à cette révision du concordat, dont le principe était d’ailleurs formulé dans le concordat luimême ? De cette anxiété très légitime et trop souvent justifiée naquit le livre de l’élection et de la nomination des évêques. L’abbé Guéranger le fit paraître au printemps de 1831, avec cette épigraphe empruntée à une lettre de Pie VIII : Libera est institutione divina, nullique obnoxia terrenoe potestati, intemerata sponsa immaculati Agni Christi Jesu.

    Tous les catholiques comprennent aujourd’hui, disait l’auteur, que le sort de l’église de France dépend de la solution donnée à cette importante question

    Le gouvernement conserveratil la nomination aux évêchés ? C’est là qu’est le secret de notre avenir : la ruine complète ou la résurrection du catholicisme 56

    Tout le livre est un avertissement. Ce qu’il nous dit de l’élection et de ses formes antiques, de la part que l’Église y a donnée, pour de sages motifs et dans une mesure discrète, au peuple et aux princes, l’histoire qu’il nous retrace des investitures, des réserves pontificales et enfin des concordats, met en pleine lumière, avec la souple fermeté qu’apporte l’Église à s’adapter aux mouvements de l’histoire, l’esprit d’intrusion et l’incompétence absolue du pouvoir politique en matière d’élection des évêques. L’avertissement n’eut pas de sanction pratique, puisque le saintsiège ne tarda pas à instituer les évêques nommés par le pouvoir nouveau. Mais les principes demeurent, les faits historiques aussi ; et, à la lumière de tout ce qui s’est passé durant les derniers jours du concordat, nul ne saurait méconnaître combien le livre fut opportun et avec quelle sûreté de vue il avait signalé l’écueil. S’il consent à remarquer la plénitude d’information historique répandue sur tout le traité, la déférence religieuse qui s’adressait aux évêques afin d’établir leur concert, la soumission respectueuse qui en appelait au jugement du pontife romain pour obtenir de lui la solution de la question posée par son livre ; enfin, s’il observe à quelle distance l’auteur se tient des doctrines de l’Avenir et de l’éloignement systématique pour les concordats, le lecteur avisé reconnaîtra dans ce prêtre de. vingtcinq ans quelque chose de cette maturité théologique dont l’évêque de Poitiers saluait la plénitude dans le livre de la Monarchie pontificale. Il n’est pas jusqu’à cette question du nobis nominavit, depuis lors si vivement discutée, qui ne trouve au chapitre XIII de l’élection des évêques ses éléments historiques et sa solution très précise.

    En même temps qu’elles marquaient aux divers régimes qui ont réuni dans une action commune le sacerdoce et l’empire, et leur titre et leur précarité, les lignes que nous allons citer témoignent aussi d’une conception très élevée de la vie de l’Église et de la souplesse vigoureuse et ferme qui lui fait adapter sa divine constitution aux conditions variables des sociétés humaines. Les canonistes laïques feignaient de regarder le concordat de Léon X comme une manœuvre habile de l’ambitieux pontife, alors que d’autres, adversaires passionnés des concordats, ne consentaient à voir dans ce même traité qu’une victoire du gallicanisme et de la puissance séculière.

    Loin de là, dit excellemment l’abbé Guéranger, il est facile de prouver que le concordat de 1516 n’est ni l’œuvre de François Ier, ni l’œuvre de Léon X ; qu’il est tout simplement le résultat de la situation de l’Église à l’époque où il fut conclu. Chaque chose a son temps dans l’Église. D’abord, les élections se font sans le concours des princes ; embrassentils le christianisme ? on admet leur suffrage, leur avis, leur agrément. Les investitures conférées par le pouvoir séculier respectentelles la liberté des élections ? Rome les tolère ; menacent elles de tout asservir ? Rome leur déclare une guerre d’extermination. Viennent les réserves qui sauvent l’Église. Elles vieillissent à leur tour ; les nominations royales les remplacent. De nos jours, la société chrétienne se dissout ; le régime des concordats, qui n’est fondé que sur elle, la suivra dans sa décadence. Rien de brisé, rien de heurté ; seulement les modifications successives d’un même principe 57

    L’ouvrage parut sans nom d’auteur et fut bien accueilli. L’archevêque de Paris, Mgr de Quélen, en témoignant à l’abbé Guéranger de son regret de n’avoir pu le fixer à Paris, le remerciait en ces termes de l’exemplaire reçu en hommage

    Votre ouvrage sera lu avec un grand intérêt, et vous ne pouvez douter que je ne mette un soin extrême à l’étudier. Tous les évêques de France se feront un devoir de l’examiner aussi… Le salut nous viendra, comme vous le dites, de la chaire principale à laquelle il appartient d’interroger, d’instruire et de diriger toutes les autres. C’est elle qui dans sa sagesse jugera quelles modifications il convient d’apporter à cette partie essentielle de la discipline ecclésiastique 58

    M. l’abbé de Lamennais ne voulut voir dans le livre sur l’élection des évêques que le côté qui flattait son système : « J’espère, écrivait-il, que votre ouvrage sur les concordats fera du bien en contribuant à dégoûter le clergé d’un système devenu si funeste 59 »

    A la même date de juin 1831, Lacordaire en dit du bien dans les colonnes de l’Avenir, tout en formulant d’expresses réserves 60 La divergence était inévitable. L’idéal de Lacordaire, auquel était dévoué et dont périra l’Avenir, était depuis longtemps la rénovation de la société par le double affranchissement de l’Église séparée de l’État, de l’État séparé de l’Église. Aux derniers jours de sa vie, rappelant l’idée qui en avait été la règle, il disait encore

    Au temps de ma jeunesse, la question libérale ne se présentait à moi qu’au point de vue de la patrie et de l’humanité ; je voulais, comme la plupart de mes contemporains, le triomphe définitif des principes de 1789, par l’exécution et l’affermissement de la charte de 1814. Tout était là pour nous. L’Église ne se présentait à notre pensée que comme un obstacle ; il ne nous venait pas à l’esprit qu’elle eût besoin ellemême d’invoquer sa liberté et de réclamer dans le patrimoine commun sa part du droit nouveau. Quand je fus chrétien, ce nouveau point de vue m’apparut : mon libéralisme embrassa tout ensemble la France et l’Église 61

    L’abbé Guéranger se bornait à prendre son parti de ce qui était pour Lacordaire un idéal. C’était le conflit de la thèse et de l’hypothèse ; il. ne cessera plus.

    Chose remarquable, l’Ami de la religion 62 , persuadé qu’on ne pouvait être de l’école mennaisienne sans en épouser toutes les théories, crut distinguer des traces de libéralisme dans un livre auquel Lacordaire reprochait d’être trop peu libéral. Rien n’était pour l’auteur plus souhaitable que ces critiques qui s’annulaient réciproquement par leur contradiction.

    Pour veiller de plus près à l’impression de son livre, l’abbé Guéranger avait revu Paris en mai 1831. Il ne rentra au Mans que vers le 15 août* Ce séjour de plusieurs mois à Paris et l’intimité dans laquelle il vivait avec le personnel de l’Avenir lui permirent d’assister le 9 mai à un épisode qui est devenu une page d’histoire. C’est l’épisode de la fondation de la première école libre par Lacordaire, directeur, MM. de Montalembert et de Coux, professeurs, en exécution anticipée de l’article 69 de la charte de 1830. Lacordaire avait publiquement annoncé son dessein ; il en avait avisé le préfet de police. Le jour venu 9 mai, le directeur et les professeurs improvisés réunirent à un quatrième étage de la rue des Beaux Arts, no 3, une vingtaine d’enfants en blouse qui s’assirent devant deux méchantes tables en bois noirci. Les professeurs étaient debout ; une douzaine de curieux et de témoins dont était l’abbé Guéranger, debout aussi. Lacordaire prit la parole.

    Je le vois encore, écrivait l’abbé de Solesmes, sous sa petite redingote noire. Son allocution s’adressait aux enfants qui n’y pouvaient rien comprendre et écoutèrent, impassibles. Il parla en tribun, proclama inauguré dans cette mansarde le règne de la liberté de l’enseignement et souhaita à ces rejetons d’un grand peuple qu’il avait devant lui de devenir, par la liberté, des hommes et des saints, d’être meilleurs que leurs pères et inférieurs à leur postérité.

    Le lendemain et le surlendemain commencèrent les opérations policières : l’école fut dissoute, l’appartement mis sous scellés. Delà naquit le procès de l’école libre dont l’histoire est dans le souvenir de tous les catholiques. Malgré l’éloquence de Lacordaire et le fameux plaidoyer de Montalembert devant la cour des pairs, dix ans durent s’écouler encore avant que la France obtînt cette liberté qu’elle a depuis laissé perdre.

    Durant ce même séjour, l’abbé Guéranger assista aux funérailles de Grégoire. L’évêque constitutionnel trop fameux n’avait consenti à aucune rétractation de ses erreurs, et l’archevêque de Paris avait dû lui refuser les derniers sacrements. Entre l’évêque constitutionnel et l’archevêque de Paris, le gouvernement de Juillet prit parti sans hésiter : il fit occuper l’église paroissiale de l’Abbaye au Bois pour assurer des funérailles à son étrange client, et compensa par les honneurs militaires qu’il lui fit décerner ce qui manqua à la dignité religieuse de la cérémonie.

    L’abbé Guéranger rentra au Mans et reprit sa vie d’études. Le vicaire général M. Bouvier n’avait cessé de prendre intérêt à ses travaux. Comme il n’y avait nulle chaire d’histoire ecclésiastique au grand séminaire du Mans, l’abbé Guéranger laissa entrevoir au vicaire général, supérieur, que cet enseignement lui agréerait assez. L’ouverture ne parut pas déplaire. Au bout de quelques jours pourtant, M. Bouvier écarta résolument ,le projet qui ne lui avait souri qu’un instant et, à la réflexion, conseilla à l’abbé Guéranger la composition d’un manuel d’histoire ecclésiastique à l’usagé des séminaires : « De la sorte, lui ditil, vous ferez un bien plus étendu que si vous parliez dans une seule chaire. » L’abbé Guéranger se dit que peutêtre le manuel n’eût pas été inconciliable avec l’enseignement, ni le bien limité avec le bien plus étendu ; mais il se garda d’insister. Son activité, n’étant pas épuisée par les fonctions de chanoine honoraire, continua à se concentrer dans ses études aimées. Il ne les interrompit parfois que pour exercer, à la demande de la portion ultramontaine du clergé manceau, le ministère de la prédication.

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