Dom Guéranger, abbé de Solesmes, par Dom Delatte – Chapitre III

CHAPITRE III

 

SOLESMES

 

(18311833)

 

    La situation des ordres religieux en France avait été définie par les trois articles de la loi constitutionnelle du 19 février 1790. Nous en avons parlé déjà. Des dispositions ultérieures avaient aggravé encore la sévérité des mesures premières. En effet, l’Assemblée nationale le 18 août 1792 s’encourageait à abolir les ordres religieux par la pensée a qu’un État vraiment libre ne doit souffrir dans son sein aucune corporation, pas même celles qui, vouées à l’enseignement public, ont bien mérité de la patrie ; et que le moment où le corps législatif achève d’anéantir les corporations religieuses est aussi celui où il doit faire disparaître à jamais tous les costumes qui leur étaient propres et dont l’effet nécessaire serait d’en rappeler le souvenir, d’en retracer l’image ou de faire penser qu’elles subsistent encore 1 Trois ans plus tard, la constitution du 5 fructidor an III (22 août 1795) prononçait que « la loi ne reconnaît ni vœux religieux, ni aucun engagement contraire aux droits naturels ode l’homme 2

    Le concordat de 1801 ne prononça pas le nom des ordres religieux, ni ne stipula de façon explicite la possibilité de leur résurrection ; mais il fut suppléé à ce silence par le onzième des articles organiques ainsi conçu :

    Les archevêques et évêques pourront, avec l’autorisation du gouvernement, établir dans leurs diocèses des chapitres cathédraux et séminaires. Tous autres établissements ecclésiastiques sont supprimés.

    Et lorsque le saintsiège, par la plume du cardinal Caprara, réclama auprès de M. de Talleyrand contre les dispositions des articles organiques, ce ne fut que sous une forme bien discrète, et sans même prononcer le nom des maisons religieuses, qu’il osait demander

    Aton bien réfléchi sur cette suppression ? Plusieurs de ces établissements étaient d’une utilité reconnue, le peuple les aimait ; ils le secouraient dans ses besoins, la piété les avait fondés, l’Église les avait solennellement approuvés sur la demande même des souverains ; elle seule pouvait donc en prononcer la suppression 3

    Le conseiller d’État Portalis, après une discussion canonique dont la hauteur affectée dissimulait mal l’indigence, répondait au cardinal :

    Les ordres religieux ne sont pas de droit divin, ils ne sont que d’institution ecclésiastique … ; s’ils existent, il est nécessaire qu’ils répandent la bonne odeur de JésusChrist. Conséquemment, les établissements religieux sont de la nature de ceux que le souverain peut permettre ou refuser sans blesser ce qui est de nécessité de salut…

    Il n’était plus temps de donner un nouvel être à des institutions qui ne sont plus adaptées à l’esprit du siècle. Dans les choses qui tiennent à l’opinion, on est bien plus gouverné par les mœurs que par les lois. Chaque siècle a ses idées dominantes : le siècle des institutions monastiques est passé 4

    Soit esprit révolutionnaire, soit instinct de despotisme, Napoléon n’aimait pas les ordres religieux.

    Des moines, disait une note de M. de Champagny au cardinal Caprara, l’empereur n’en veut point. II n’y en avait pas du temps des apôtres, il n’y en a point en France, l’Italie n’en a pas besoin ; mais dans ces temps de crise, il lui faut des soldats pour la défendre contre les infidèles et les hérétiques 5

    En famille et lorsqu’il était affranchi de la réserve qu’impose le langage diplomatique, l’empereur parlait plus clairement encore et montrait dans la spoliation un moyen de gouvernement.

    Allez votre train, écrivaitil à sa sueur Elisa, la future grandeduchesse de Toscane ; supprimez les couvents. 6 Ne perdez pas un moment, pas une heure, pour réunir tous les biens des couvents au domaine… Ne vous mêlez dans aucun dogme ; emparezvous des biens des moines ; c’est là le principal et laissez courir le reste 7

    Toutefois dans la suite Napoléon se relâcha un peu de ce régime draconien. Le décret du 3 messidor an XII (22 juin 1804), en même temps qu’il prononçait la dissolution de l’association des pères de la foi et pressait l’exécution des lois qui s’opposent à l’admission de tout ordre religieux dans lequel on se lie par des vœux perpétuels, n’en laissait pas moins apercevoir le bénéfice de l’autorisation pour les associations, soit existantes soit futures, moyennant le visa impérial de leurs statuts et règlements.

    La Restauration ne pouvait. se montrer plus exigeante. Aussi l’ordonnance du 29 février 1816 et la. loi du 24 mai 1825 consacrèrentelles le principe de l’autorisation. Malgré le peu de sécurité, trappistes et trappistines, capucins et chartreux n’avaient pas attendu les dernières années de la Restauration pour reprendre en France leur mission de charité et de zèle. La compagnie de Jésus s’était même si fortement reconstituée qu’elle avait provoqué les inquiétudes du gouvernement. Nous avons dit un mot des ordonnances de 1828 dirigées contre elle.

    Au milieu de ce réveil en France de presque toutes les formes de la vie religieuse, la vie bénédictine ne s’était pas relevée encore. Pourtant, dès 1814 un effort avait été tenté. Le dernier grand prieur de Saint Denys, dom Verneuil, avait survécu à la Révolution. C’est à lui qu’était échue le 8 octobre 1789 la mission de lire, dans la salle capitulaire de la royale abbaye, le décret de l’Assemblée nationale qui prononçait la dissolution et confisquait les biens des réguliers. Toutefois, la psalmodie sacrée n’avait cessé à Saint Denys qu’à dater du 14 septembre 1792. La grande église bénédictine, paroissiale depuis le concordat, avait été confiée en 1814 à celuilà même qui, après en avoir été le dernier prieur, en devenait le premier curé. II eut l’honneur d’y accueillir le roi Louis XVIII. Dom Verneuil avait conservé l’amour de sa vocation. L’année suivante, avec d’anciens moines il avait adressé au roi une requête par laquelle il sollicitait l’honneur de relever l’ancienne congrégation de SaintMaur. L’Ami de la religion avait prêté sa voix à cette pensée courageuse.

    Des hommes choisis, épurés par le feu de la Révolution, auraient à cœur, disait le journal, de ressusciter un corps qui n’a pas été d’ailleurs aboli par l’Église et qui a été autrefois si utile à la société, aux lettres, à l’instruction publique. Pourquoi ne le seraitil pas encore, si on veut bien le protéger 8  ?

    Cet appel eut peu d’écho. Dom Verneuil et quelques moines se réunirent pourtant en novembre 1816, avec l’autorisation royale, à Senlis. Une partie des religieux reprit les exercices réguliers, l’autre se consacra à l’éducation des enfants patronnés par l’association paternelle des chevaliers de SaintLouis. L’œuvre végéta quelque temps ; dom Verneuil mourut ; l’idée de rétablir la congrégation fut abandonnée. C’était avec des éléments tout neufs que Dieu voulait relever l’édifice bénédictin.

    Au reste, il ne semblait pas que l’heure fût venue encore. Les dispositions du régime de Juillet ne donnaient aucune lueur d’espérance. Sans doute, l’ardente polémique de l’Avenir et les efforts de l’ « Agence générale » pour la liberté religieuse retinrent souvent le gouvernement sur la pente hostile où il s’engageait ; mais il était né d’une explosion révolutionnaire et antireligieuse : les institutions monastiques n’avaient donc à attendre de lui que des sévices, non des faveurs. Le 28 septembre 1831, une force armée de six cents hommes avait cerné l’abbaye de la trappe de Melleray, dans la Loire Inférieure, et le souspréfet de Châteaubriant, fort de ce déploiement militaire, avait signifié au Père abbé, dom Antoine de Beauregard que nous connaissons déjà, la dissolution et la dispersion de sa communauté. L’abbé protesta avec dignité, refusa les passeports dont l’officier administratif s’était muni pour procéder plus sûrement à l’expulsion hors de France de toute la communauté, réclama au nom de l’inviolabilité du domicile et se pourvut auprès de M. de Montalivet. Le sursis fut de courte durée. Une semaine plus tard, les gendarmes à cheval entraient au galop dans la cour de l’abbaye et obligeaient de force soixantedix moines anglais, qui ne pouvaient se réclamer de la loi française, à s’embarquer sur la frégate l’Hébé où ils eurent à souffrir les pires traitements. Du moins, ceuxlà trouvèrentils en Irlande, à Mount Melleray, puis en Angleterre, un accueil hospitalier dans un pays libre. L’abbé, signalé par ses relations légitimistes à la sévérité du gouvernement, fut jeté en prison et quelques uns de ses moines avec lui. La France, si secouée qu’elle eût été par la passion antireligieuse, n’était pas mûre encore pour ces audaces de l’arbitraire. Le pays s’émut ; le tribunal de Nantes, dessaisi par la loi qui lui interdisait sous peine de forfaiture d’entreprendre sur les actes de l’administration, se déclara incompétent. Il fallut à l’abbé de Melleray de longs jours et une rare ténacité pour rentrer enfin dans son monastère et y reprendre peu à peu, avec quelques moines seulement, les exercices du cloître.

    A cette heurelà même, l’abbé Guéranger, seul, sans nom, sans ressources, sans appui, rêvait de restauration bénédictine. La vie monastique s’offrait à lui comme un centre de prière, un levier d’action pour l’Église, en même temps qu’un loisir studieux. Les projets ébauchés autrefois se précisaient dans sa pensée. Il ne songeait plus aujourd’hui au Mont Cassin ; mais le souci de la vie religieuse ne l’avait jamais quitté. Ce souci persévérant explique l’intérêt qu’il avait porté d’abord à la société fondée par M. de Lamennais sous le nom de congrégation de SaintPierre et donne le sens des questions qu’il adressait volontiers à son ami Léon Boré :Y auratil une règle ? Y auratil des vœux ?

    Sans doute, le moment politique n’était pas favorable ; le souvenir des moines était effacé ; la sympathie n’irait guère dans le diocèse du Mans à ce jeune prêtre qui voulait souffler sur des cendres éteintes. Au point de vue de la prudence, il n’y avait que difficultés, obstacles, motifs de s’abstenir et d’ajourner. Mais si la sagesse humaine mesure les difficultés, la sagesse surnaturelle les ignore ; sa force est là : elle est plus haut encore.

    Toutes les fois, dit le comte de Maistre, qu’un homme se met, suivant ses forces, en rapport avec le créateur, et qu’il produit une institution quelconque au nom de la divinité, quelle que soit d’ailleurs sa faiblesse individuelle, son ignorance, sa pauvreté, l’obscurité de sa naissance, en un mot, son dénuement absolu de tous les moyens humains, il participe en quelque manière à la toute puissance dont il s’est fait l’instrument ; il produit des œuvres dont la force et la durée étonnent la raison.

    C’est d’appartenir à Dieu et de se laisser guider par lui, qui a fait au cours de sa vie le trait caractéristique de l’abbé de Solesmes. Sa force tout entière s’est formée de cette souplesse. L’évêque de Poitiers l’a dit en des termes qu’on ne peut que répéter après lui

    Les grands types de patriarches sont simples comme la vraie grandeur ; le cachet de leur personnalité est d’en avoir le moins possible devant Dieu et d’être exclusivement dominés et terrassés par lui. Pas de systèmes, pas de combinaisons, pas d’arrangements dans leur sainteté : ils s’acheminent selon que Dieu les soulève et les porte, les mène et les ramène. A la voix du Seigneur, à la voix de son ange, ils ne savent que répondre : Adsum, me voici 9

    Cette plénitude de souplesse à Dieu ne laisse plus à l’instrument le loisir ni de compter les obstacles, ni de se décourager de sa propre faiblesse : il est porté intérieurement et va dans le sillon lumineux tracé devant lui.

    Mais encore, cette vie bénédictine, où l’établir ? Dans quelle région jetteraitelle ses premières racines ? Les conduites divines disposeraient les une fois de plus que cette terre du Maine, qui avait appelé saint Benoît et accueilli les ossements de la vierge Scholastique sa sueur, fût désignée pour abriter le nouveau rejeton de cette vie monastique que leur sainteté illustra ? L’abbé Guéranger n’en savait rien. Voici par quels humbles moyens Dieu signifia sa volonté.

    Un ancien notaire de SaintDenis d’Anjou, M. Cosnard, s’était retiré à Sablé. Il avait deux sœurs, Mlles Manette et Perrette, et deux filles, Euphrasie et Marie. Ces deux dernières avaient fait leur éducation au Sacré Cœur du Mans. La confiance de Mgr de la Myre ayant donné l’abbé Guéranger aux religieuses du Sacré Cœur comme prédicateur et comme chapelain, l’intérêt qu’il témoigna à Mllle Euphrasie Cosnard provoqua la reconnaissance de son père ; d’où invitation de revenir à Sablé et promesse de s’y rendre. C’est au cours de juillet 1831 que l’abbé Guéranger accomplit sa promesse. Il rencontra dans la famille Cosnard un jeune prêtre, son aîné, d’un cours après le sien ; leurs souvenirs communs créèrent aussitôt entre eux des relations faciles. L’abbé Auguste Fonteinne était depuis deux ans vicaire de Sablé. II demanda à l’ancien enfant de chœur de NotreDame de Sablé de prendre la parole à la messe paroissiale, le dimanche suivant. Mais il s’agissait de bien autre chose que d’un sermon.

    L’abbé Guéranger n’avait pas oublié le prieuré de Solesmes, si familier à ses premières années. Le désir de le revoir avait même incliné son cœur à accepter l’invitation du bon notaire. Un motif de plus, très pressant celuilà, c’est que le prieuré de Solesmes, appelé par la méprise des journaux l’abbaye de Solesmes, était mis en vente. Acheté les 4 et 6 avril 1791 avec les métairies qui en dépendaient par M. Henry Le Noir de Chantelou pour la somme de cent quarantesix mille livres, il avait échappé à la dévastation, grâce à la fermeté de son acquéreur. Car un préfet de la Sarthe, M. Auvray, ayant convoité pour la cathédrale du Mans les statues dites « les Saints de Solesmes », l’évêque du Mans, Mgr de Pidoll, n’y avait point vu d’obstacle, et un arrêté préfectoral du 6 brumaire an XII (31 octobre 1803) avait décidé que « les statues existantes dans l’ancienne église des cidevant religieux bénédictins de Solesmes en seraient retirées et transportées au Mans ; et qu’il serait procédé à cette opération par le sieur Renouard, bibliothécaire du département, membre de la société des arts, assisté du sieur Lemaire, sculpteur 10 ».

    M. Le Noir de Chantelou se pourvut aussitôt contre cette tentative d’expropriation forcée et, se reportant à l’acte de vente du 4 avril 1791, démontra que le prieuré lui avait été adjugé sans réserve des statues, qui dès lors étaient son bien et nullement un domaine national. Le droit était évident ; mais dans ce conflit entre un individu et une administration puissante, les contestations traînèrent en longueur. Abrité qu’il était par la préfecture, le bibliothécaire s’emporta jusqu’à pénétrer de force dans l’église, après avoir fait briser les portes. L’exploit devait se renouveler encore dans la suite. Le conseiller d’État au département des domaines nationaux ayant refusé de faire droit aux réclamations du propriétaire évincé, M. Le Noir de Chantelou usa d’une suprême ressource : il fit appel à la justice de l’empereur Napoléon. C’était au cours de la marche vers la Russie. De son quartier général de Wilna en Lithuanie, le 11 juillet 1812, l’empereur rendit un décret par lequel était rapporté l’arrêt du conseil de préfecture, et M. Le Noir de Chantelou reconnu comme légitime propriétaire des statues de Solesmes 11 Le décret portait une date chère à la piété bénédictine. Le 11 juillet est la fête de la Translation en France des reliques de saint Benoît. Vingt et un ans plus tard à pareil jour, la vie monastique devait recommencer au prieuré.

    En 1825, le prieuré et l’église passèrent aux mains de trois riches propriétaires des environs, moyennant la somme de trente mille francs. La spéculation était médiocre, et les nouveaux acquéreurs, après avoir échoué successivement dans leur dessein d’en faire un séminaire puis une verrerie, désireux d’un placement meilleur, se résolurent à mettre en vente l’ancienne propriété monastique. C’était un appel à l’intervention de ce que l’on appelait la bande noire : entreprise de spéculation, insouciante de l’art, ignorante des souvenirs, guidée par l’esprit du lucre sans scrupules, achetant à vil prix, dévalisant et dépeçant ensuite et, comme le roi barbare, ne laissant rien que des ruines là où elle avait passé. Comment le souvenir des trésors de l’église priorale n’allumatil pas la cupidité des spéculateurs avides ? II est difficile de l’expliquer aujourd’hui. L’abbé Guéranger voulut sauver cette grande relique. Il s’adressa à M. Gerbet et, par lui, proposa à M. de Lamennais l’achat de Solesmes. Il fut répondu que l’on n’avait pas de fonds disponibles pour cela, et le prieuré demeura sans acquéreur.*

    Ne pouvant rien pour obtenir la maison, l’abbé Guéranger s’efforça de recruter les hommes qu’il pensait y grouper autour de lui ; ses vingtsix ans ne lui donnèrent pas assez d’autorité pour s’assurer le concours résolu d’aucun de ceux qu’il fit les confidents de ses projets. Qui estce qui connaissait encore les moines ? Ils étaient entrés dans l’histoire du passé. Le gouvernement était si hostile, le lendemain si précaire, le clergé si rare, l’action extérieure si urgente, l’Église si dénuée de ressources pour fournir à un objet de luxe comme lla vie monastique ! Rêver de résurrection bénédictine était une imprudence, une folle témérité. N’y avaitil pas pour un ecclésiastique d’autre emploi honorable de sa vie ?

    Les choses en étaient à ce point dans le cours du mois de juillet 1831, lors de la visite à Sablé. La pénurie d’hommes et d’argent ne détournait pas l’abbé Guéranger de son dessein. La première promenade se fit dans la direction du prieuré. On marchait vers l’étoile. Rien n’avait changé. Il retrouva les souvenirs de sa première enfance, la route ombragée et sinueuse qui va de Sablé à Solesmes, à gauche la Sarthe coulant silencieuse, les rochers de l’autre rive, l’aride Poulie, enfin la masse austère du prieuré que dominait l’antique clocher à pans coupés ; puis, à l’intérieur de l’église, les chères statues sur qui s’était posée la muette contemplation de ses regards d’enfant. Il retrouva surtout cette émotion trempée de tristesse qui l’avait saisi déjà à Marmoutiers, au lendemain de son sacerdoce, devant le spectacle d’une désolation toute pareille et d’une dévastation plus profonde encore. L’âme navrée deux fois, et de la solitude présente, et de son impuissance pour l’avenir, il demanda au prêtre qui l’accompagnait de joindre sa voix à la sienne pour réclamer la rosée divine qui fait tout revivre. Ensemble, ils chantèrent les trois premières strophes du Rorate. L’ange de l’église déserte sourit à cette reprise de possession encore si discrète et à des accents que ces lieux ne connaissaient plus.

    Durant les dix jours qu’il passa à Sablé, d’autres visites furent faites au prieuré ; l’abbé Guéranger mûrissait son projet en silence devant Dieu. Il n’en livra pas le secret à l’abbé Fonteinne. II se borna à demander à Mlle Manette Cosnard, dans les termes les plus vagues, si on pourrait espérer de trouver un peu d’aide et de ressources dans le pays, au cas où une communauté viendrait s’établir au prieuré. « Je ne sais, répondit elle ; et nous, nous pourrions si peu de chose ! » L’abbé Guéranger par discrétion n’avait pas songé à l’appui que ses hôtes lui pouvaient donner ; le « peu de chose » de ces saintes âmes s’éleva dans la suite à plus de deux cent mille francs.

    Je quittai Sablé, dit l’abbé Guéranger, et rentrai au Mans, heureux d’avoir revu Solesmes et plus rempli que jamais du désir de réaliser dans l’ancien monastère le projet qui avait toutes mes pensées. Ma jeunesse, l’absence complète de ressources temporelles, le peu d’appui que je trouvais chez ceux que je pensais m’associer, rien ne m’arrêta. Je n’y songeais même pas, me sentant poussé à aller de l’avant. Je priais de grand cœur pour obtenir le secours de Dieu ; mais il ne me venait même pas à la pensée de demander à connaître sa volonté.

    Lorsque Dieu, qui tient les âmes en sa main comme le cours des eaux vives, crée en elles cette conviction, il ne leur laisse aucune disposition humaine ni d’ambition ni d’anxiété. La force surnaturelle se traduit dans une action continue mais paisible. La tendance de toute la vie est de se maintenir dans le contact avec Dieu. Les études et les prédications ordinaires ne furent un instant interrompues, l’anniversaire venu de son sacerdoce, que par quelques jours de retraite que l’abbé Guéranger alla passer à la trappe du Port du Salut. Il ne dit rien de ses projets à son confesseur de rencontre ; et lorsqu’il revint par Sablé, lorsque recommencèrent avec l’abbé Fonteinne les pèlerinages quotidiens au prieuré, il garda tout d’abord le même silence et retint longtemps sur ses lèvres une confidence qui attendait une occasion opportune, tant elle redoutait d’être prématurée. Un des derniers jours d’octobre 1831, les deux jeunes prêtres avant d’entrer au prieuré s’assirent sur une des roches de la Poulie, la face tournée vers le monastère silencieux. « Elle est vraiment belle, cette maison, dit l’abbé Guéranger à son compagnon. J’en voudrais faire une maison de prière et d’études. Oui, je songe au rétablissement des bénédictins dans ce monastère ; et plusieurs prêtres du diocèse du Mans ne sont pas éloignés de se joindre à moi. La confidence fut accueillie avec intérêt, avec tant d’intérêt que le charme de l’amitié aidant, l’abbé Fonteinne s’offrit luimême : Je ne vous apporte nulle science et nulle richesse, disaitil avec simplicité ; mais je pourrai vous être utile pour le temporel de la communauté. »

    De retour à Sablé, l’abbé Guéranger fit part à Mlle Manette de la recrue qu’il venait de faire. Il dévoila alors tout son dessein. Manette le dit à sa sueur Perrette, les deux tantes le dirent à leurs deux nièces, et dès lors toute la pieuse famille s’attacha deux fois à l’œuvre projetée, et parce qu’elle était de l’abbé Guéranger, et parce que l’abbé Fonteinne y avait sa part. Les commencements des œuvres de Dieu sont appuyés sur cette humilité : Abscondisti hoec a sapientibus et prudentibus, et revelati ea parvulis.

    Les projets sont toujours chose facile ; les obstacles se montrent au jour de l’exécution. L’abbé Guéranger ne tarda guère à s’en apercevoir. L’abbé de Lamennais, consulté sur le projet de restauration bénédictine, avait semblé tout d’abord favorable ; puis, ayant pris plus nettement conscience des difficultés dont sa société de SaintPierre n’avait pas réussi à triompher, il s’était ravisé et hésitait. « C’est quelque chose de semblable que j’aurais voulu faire à la Chênaie », disaitil. Et comme l’abbé Guéranger protestait qu’il ne voulait, lui, rien faire de neuf mais simplement reprendre dans un vrai monastère l’ancienne vie bénédictine, Lamennais lui objecta : « Mais dans la vie bénédictine, il y a l’obligation du chœur et les longues heures de l’office divin ! »L’abbé Guéranger répondit que c’était là précisément ce qui l’avait déterminé. Lamennais lut avec intérêt le mémoire où était exposé le projet de restauration bénédictine, écouta les explications et convint que les ordres religieux étaient indispensables à l’Église de France. Sans se dissimuler que l’heure fût inopportune, l’abbé Gerbet fut bienveillant et promit de s’employer pour assurer quelques ressources qui ne vinrent pas. M. de Coux conseilla à l’abbé Guéranger, puisqu’il n’avait pas en main de quoi acheter le prieuré, de le prendre en bail. M. de Montalembert, que sa générosité portait à acquérir Solesmes et à rendre possible une œuvre qui lui avait plu, n’avait à ce moment que très peu de fortune ; du moins, il présenta l’abbé Guéranger au marquis de Dreux Brézé qui promit cinq cents francs pour le jour où l’œuvre passerait du projet à l’existence réelle. La promesse fut tenue, un an après, avec une exacte fidélité.

    Le futur bénédictin était devenu si étranger aux affaires de l’Avenir qu’il ne sut que trop tard combien il avait mal choisi son moment auprès des rédacteurs du journal. Les finances étaient épuisées ; le fonds constitué par les actions, dévoré ; évêques, prêtres, catholiques étaient effrayés des thèses enflammées auxquelles se laissait emporter le libéralisme effréné de ses rédacteurs. La séparation totale de l’Église et de l’État, prônée comme un idéal et prêchée comme un droit ; la liberté des cultes, la liberté de la presse, données comme le corollaire obligé du libre arbitre de l’homme, et, par un étrange retour des choses, les conquêtes de la Révolution s’abritant ainsi d’une sorte de droit divin ; l’Église au contraire se réduisant à n’être plus dans l’État qu’une secte religieuse comme une autre ; l’incomparable talent des rédacteurs servant chaque jour de portevoix à d’étonnantes audaces : tout ce parti pris de révolution et de violence avait réuni contre l’Avenir ceuxlà mêmes qui avaient applaudi à l’éclat de ses débuts. Les évêques en proscrivirent la lecture, la nonciature le désavoua, les abonnés s’éloignèrent. A ce point de la crise financière et politique, après treize mois de lutte, l’abbé de Lamennais annonça dans le dernier numéro du journal, 15 novembre 1831, qu’il allait partir pour Rome et demander au souverain pontife soit de consacrer soit de réprouver les doctrines de l’Avenir. Lamennais, Lacordaire, Montalembert, partis de Paris le 22 novembre, étaient à Gênes le 12 décembre, « M. de Lamennais fatigué par le voyage, Lacordaire avec un mal de gorge, Montalembert seul bien portant écrivait l’abbé Gerbet 12 . Ils arrivèrent le 18 à Florence, à Rome le dernier jour de l’année 1831. Ils y demeurèrent plus de six mois. Nous verrons dans la suite comment l’abbé Guéranger s’efforça de se rendre utiles les lenteurs de cette triste négociation :

    Cependant, l’abbé Fonteinne, « le père cellérier » comme on disait dans l’intimité, entrait en pourparlers avec les propriétaires du prieuré. Il n’était riche que d’espérances et de pressentiments ; mais son allure était d’abord entreprenante, sauf à se rebuter dès le premier obstacle, à s’en prendre à son peu d’habileté ou même à une méchante fatalité qui le poursuivait personnellement. L’abbé Guéranger avait fort à faire pour le soutenir dans les durs moments que traversa dès ses débuts une œuvre toute hérissée de difficultés : « Mon révérend père, lui disait son futur prieur et abbé, vous n’avez pas le sens commun de vous livrer encore une fois à vos interminables jérémiades. » N’étaitce pas pour relever ce courage abattu qu’il lui traçait pompeusement les lignes de l’œuvre qu’ils commençaient ensemble dans l’humilité ? Une vraie gerbe de feu d’artifice : « la théologie, l’histoire de l’Église, un journal de science ecclésiastique ; tout cela allant à bien par des soins diligents et grâce à la magie du nom bénédictin. Nous sortirons de la pauvreté ; pourquoi pas ? puisque Picot a fait fortune. Les postulants arrivent ; nous voici à même de fonder une nouvelle maison. Puis nous créons une imprimerie pour reproduire ces éditions de nos ancêtres de Saint-Maur que toute l’Europe achète au poids de l’or. L’imprimerie prospère grâce à la main-d’œuvre de nos frères convers. Dans dix ans, nous sommes cinquante ou soixante religieux de chœur ; cela suffit pour trois maisons. Une société bénédictine, c’est un être vivant avec tous les avantages d’un seul individu et tous les moyens d’action d’une immense famille. Chacun est appliqué à un travail spécial, toutes les branches du savoir humain sont abordées. Le monastère devient une réelle université ; il fait tomber ce reproche d’infériorité dans la science que l’on adresse si souvent aux catholiques, il recueille les traditions des peuples, étudie les langues orientales, évoque l’antiquité, déchiffre les hiéroglyphes, en un mot, cimente une fois de plus l’alliance de la science et du catholicisme, etc. 13 »

    En attendant, le vicaire de Sablé, qui était assuré de ne se jamais vouer à l’égyptologie, bornait son souci à triompher de la première difficulté, suffisante à elle seule pour tenir en échec toute l’exécution de ce plan gigantesque. Saint Benoît avait au moins une caverne, et les nouveaux bénédictins n’avaient pas de maison. Lorsque l’abbé Fonteinne aborda M. Salmon, l’un des trois propriétaires du prieuré, il se heurta désagréablement à une mise à prix de quarante mille francs. La maison d’ailleurs, assurait M. Salmon, était convoitée par des agents de la bande noire, et le conseil général avait songé à y établir une école normale primaire. La proposition de prendre la maison à bail pour trois ans n’eut aucun succès.

    Malgré ce premier échec, l’abbé Guéranger crut devoir, aussitôt son retour de Paris, saisir l’évêque de son dessein. Mgr Carron accueillit tout d’abord avec faveur l’ouverture qui lui était faite et applaudit au choix de la règle de saint Benoît pour le futur institut ; mais il réclama quelques jours de réflexion. Ces quelques jours passés, il donna sa réponse ; elle était dilatoire. La réunion projetée à Solesmes tendrait à devenir une école, disaitil ; et les relations personnelles et bien connues de l’abbé Guéranger avec M. de Lamennais donneraient à cette école une couleur fâcheuse aux yeux de beaucoup. Non que l’évêque fût personnellement hostile à M. de Lamennais, il s’en fallait de tout ; mais étant le plus jeune de tous les évêques de France, il devait s’abstenir, dans une querelle encore pendante, de prendre un parti en donnant congé à une école mennaisienne de s’ouvrir publiquement dans son diocèse. L’abbé Guéranger s’efforça en vain de distinguer la question de Solesmes et celle de l’Avenir ; l’évêque persévéra dans sa pensée et ajourna à plus tard’ c’estàdire jusqu’au prononcé du jugement apostolique sur les doctrines de Lamennais, la suite éventuelle qu’il y aurait à donner au projet 14 C’était un temps d’arrêt forcé. Il n’y eut néanmoins ni découragement ni surprise. L’abbé Guéranger savait fort bien que les œuvres de Dieu ne s’improvisent pas. Encore fallaitil prendre les mesures pratiques que prescrivait ce contre temps. L’abbé Fonteinne apprit à M. Salmon, le propriétaire, que les pourparlers étaient suspendus, l’évêque n’ayant pas jugé à propos d’accorder sur l’heure l’autorisation de s’établir, mais que tous obstacles seraient levés au cours de l’année 1832 commencée déjà. C’était non pas livrer mais laisser pressentir le caractère de l’œuvre que l’on voulait réaliser à Solesmes. Le propriétaire à qui on rendait sa parole la reprit avec un peu d’humeur, menaça de détruire un côté du cloître pour tirer parti de sa propriété, fit valoir les offres d’autres acquéreurs, parla de nouveau des menaces de la bande noire. Tous ces dires avaient au moins une part d’exactitude. Un instant même le bruit courut que les richesses artistiques de l’église priorale allaient passer aux mains de Victor Hugo ; l’auteur de NotreDame de Paris fit prendre en effet des informations sur les sculptures de Solesmes.

    N’y avaitil rien à tenter pour faire fléchir un peu la sévérité de l’arrêt épiscopal ? L’évêque était réputé de caractère très tenace. On ne l’avait jamais vu revenir sur une décision prise ; et le vicaire général, M. Bouvier, avec d’autres confidents et amis de l’abbé Guéranger, ne pouvait que s’attrister d’un insuccès auquel il ne voyait pas de remède. La présence à Rome des rédacteurs de l’Avenir sembla un moyen de sortir de cette impasse. Le comte de Montalembert avait témoigné grand intérêt à l’œuvre et à la personne de l’abbé Guéranger : n’étaitil pas légitime d’user de cette influence amie ? Ecrire au souverain pontife dans le plus grand secret, lui livrer filialement le projet de restauration bénédictine, solliciter de lui un encouragement et en plus une assurance apostolique adressée à l’évêque du Mans que Rome voyait de bon œil l’œuvre projetée, n’étaitce pas du même coup faire tomber tous les scrupules de l’évêque dont la conscience était mise en paix par la parole du souverain pontife et rattacher à Rome dès sa première heure une institution qui n’avait d’autre dessein que de la servir ? Comment résister à l’attrait d’une si ingénieuse combinaison ?

    La lettre au souverain pontife Grégoire XVI fut écrite, écrite en latin, datée du 18 janvier 1832, fête de la Chaire de saint Pierre à Rome. Elle était enveloppée d’une autre lettre très longue adressée à Monta lembert, contenant le récit des hésitations épiscopales et des industries qui devaient en triompher : il ne s’agissait que d’obtenir deux brefs, un à l’évêque pour vaincre sa résistance, l’autre à l’abbé Guéranger pour l’aider dans une carrière difficile. Cela ne se refuse jamais à une œuvre catholique qui commence, disaitil, alors surtout que cette œuvre crée à Rome, en France, grâce à la situation canonique des réguliers, un point d’appui contre le gallicanisme dont les retours offensifs sont toujours à craindre. L’abbé Guéranger ne voyait aucun obstacle au succès de cette négociation dont la naïveté d’ailleurs n’était faite que de son ignorance des hommes et du moment politique. Que M. de Lamennais, pensaitil, fût heureux auprès du pape, et ce n’était plus qu’un jeu pour lui d’obtenir le bref d’encouragement, peutêtre même l’approbation de l’institut ; si au contraire on ne pouvait rien gagner pour l’Avenir, M. de Lamennais n’en demeurait pas moins, à Rome, l’éloquent défenseur du saintsiège, l’écrivain si hautement considéré par Léon XII et Pie VIII ; et le dédommagement que Rome lui donnerait, pourquoi ne seraitce pas un peu de faveur accordée à cette restauration que Lamennais avait honorée de ses encouragements ?

    L’abbé Guéranger, en s’excusant d’ajouter quelque chose aux soucis de Montalembert, lui montrait aussi une sérénité qui ne se démentait pas.

    Grâce à Dieu, lui écrivaitil, à Dieu qui ne veut pas que les vieilles gloires de son Église périssent, je suis plein d’espérance ; et si j’avais besoin d’un encouragement, votre sympathie pour mes projets me l’eût assuré. Travaillons ensemble à refaire à petit bruit une miniature de notre cher moyen âge ; le jour viendra où nous recueillerons le fruit de nos efforts, et où vous viendrez, le bâton de pèlerin à la main, demander l’hospitalité au manoir des bénédictins de Solesmes. Comme il sera beau de parler des progrès de la nouvelle société chrétienne, assis nousmêmes sur un débris de l’ancienne et mariant le présent au passé !

    Vous voudrez bien communiquer cette lettre à M. de la Mennais, en lui présentant aussi l’hommage de mon dévouement et de ma reconnaissance. Ne m’oubliez pas auprès de M. Lacordaire, et veuillez agréer l’assurance de l’affection bien tendre et de la vive sympathie avec lesquelles, depuis longtemps et à votre insu, j’étais et suis pour jamais votre dévoué serviteur 15

    La réponse de Montalembert, impatiemment attendue, était datée de Rome 9 février ; elle ne donnait pas beaucoup d’espoir. Il se sentait flatté et même fier d’être associé à l’œuvre de la restauration bénédictine ; mais il avait peu d’influence. La démarche des rédacteurs de l’Avenir, si catholique et si simple, disaitil, avait embarrassé la cour de Rome. Les ambassades de France et de Russie s’employaient auprès du pape afin d’obtenir une condamnation ; les évêques gallicans, les adversaires du système philosophique, les politiques, puis ceuxlà aussi, et ils étaient légion, que l’Avenir dans sa campagne de treize mois avait durement traités, s’étaient coalisés contre l’ennemi commun. Ceux qui voudraient s’assurer de l’énorme quantité de fiel que peut contenir un journal n’ont qu’à lire l’Ami de la religion de l’année 1832 :

    on y trépigne autour du lion blessé ; deux ou trois fois par semaine, on y commente en termes envenimés les retards de l’audience pontificale et les difficultés que M. de Lamennais rencontrait auprès de Grégoire XVI. L’humanité n’est pas belle lorsqu’elle hait, et lorsqu’elle le laisse voir. Montalembert livrait à l’abbé Guéranger comme à un ami discret la confidence des dures épreuves où se débattaient les trois pèlerins ; puis avec un tact très sûr, comprenant que l’œuvre de la restauration bénédictine ne gagnait rien à être présentée au pape par M. de Lamennais, il l’avait maintenue très indépendante de l’affaire de l’Avenir, comme elle l’était en effet. Le livre sur l’élection des évêques avait été remis au cardinal Pacca, doyen du sacré collège, qui en avait. été fort satisfait et l’avait offert au pape.

    En même temps que le cardinal Pacca, Montalembert avait voulu intéresser à l’œuvre bénédictine le P. Ventura, très au fait de l’état des esprits à Rome. La pensée du P. Ventura fut qu’il n’y avait rien à espérer, que les embarras politiques où se trouvait alors la cour romaine ne permettraient l’expédition d’aucun bref ni encouragement direct. Deux mois plus tard le 30 avril, écrivant du Mont Cassin, Montalembert faisait « l’historique de tout ce qui s’est passé relativement à notre pauvre cher projet » de relever en France l’ordre bénédictin. Il avait intéressé à l’effort de l’abbé Guéranger les moines de l’abbaye de Saint Paul hors les murs. L’abbé était alors le R. P. Bini qui jouissait à Rome d’une grande considération. « Au dire de tout le monde, ajoute Montalembert, il est au nombre des cardinaux nommés in petto par le pape et sera proclamé prochainement. »

    L’abbé Bini avait d’abord accueilli l’ouverture avec assez de réserve, craignant qu’il n’y eût là un effort pour obtenir subrepticement l’approbation pour une œuvre mennaisienne ; puis, rassuré par l’accent de Montalembert, il avait paru s’intéresser à l’affaire. Admis au réfectoire monastique, Montalembert avait eu le loisir de parler à la communauté réunie des espérances qu’on avait conçues pour le rétablissement en France de l’ordre de SaintBenoît. Les vieux moines soulevèrent des objections inspirées surtout par la mésaventure toute récente des trappistes de Melleray ; les moines plus jeunes applaudirent à la tentative. Ce qui valait mieux encore, c’était l’assurance donnée ensuite par la P. Bini de présenter l’affaire au pape et de la traiter avec la congrégation, pourvu que tel fût l’avis du cardinal Lambruschini. Cette réserve ruinait à elle seule tout le bénéfice de la promesse du P. Bini. Le cardinal Lambruschini avait reçu la pourpre des mains de Grégoire XVI. Nonce en France où il n’avait guère eu le loisir de connaître la nouvelle royauté, persuadé d’ailleurs que le saintsiège, menacé par le contre coup de toutes les révolutions, devait se ménager l’appui des gouvernements européens, il possédait en toutes questions concernant la France toute la confiance du souverain pontife. On ne pouvait rien sans lui, rien contre lui, alors même qu’il n’était pas encore en possession de la secrétairerie d’État. Aussi l’abbé Bini et le cardinal Pacca luimême ne voulaientils rien tenter qui ne fût approuvé par Lambruschini.

    Le pape, qui dès 1831 pour s’éviter des querelles avait reconnu tous les gouvernements de fait sans toutefois préjuger leur légitimité, ne consentit pas malgré les instances du cardinal Pacca à lire le traité sur l’élection des évêques, pour n’y point rencontrer une contradiction de la mesure qu’il avait prise de préconiser les évêques nommés par le régime de Juillet. Le vent était donc à l’insuccès ; et, pour que rien n’y manquât, le cardinal Lambruschini interrogé par l’abbé de SaintPaul avait repoussé très nettement toute idée de faire intervenir le saint père, même par la voie la plus détournée et la plus discrète, dans les affaires de la restauration bénédictine. « Le moindre signe d’encouragement, avaitil dit au pape à ce sujet, suffirait pour compromettre Rome aux yeux du gouvernement. »

    L’échec était aussi complet que possible. Montalembert terminait ainsi cette lettre désolée

    M. de la Mennais, que j’ai laissé à Frascati où j’irai le rejoindre sous peu, m’a chargé de mille amitiés pour vous. Vous êtes absolument dans la même position que lui. Il s’y résigne admirablement, le cœur plein de foi et d’une invincible espérance. J’espère qu’en automne nous nous réunirons tous en France 16 .

    Au milieu de ces surprises douloureuses, l’abbé Guéranger ne semble jamais avoir perdu même un instant ni sa belle confiance ni sa liberté d’esprit. Il poursuit ses études sur la décadence et la restauration de la science ecclésiastique. Le sujet s’élargissait devant lui. C’est un traité de la foi qu’il avait tout d’abord voulu écrire ; la question avait été mise à l’ordre du jour par les controverses sur la certitude. II y avait entre l’abbé Gerbet et l’abbé Guéranger un échange si confiant et si affectueux que nous retrouvons dans une lettre d’avril 1832 les grandes ,lignes de ce traité

    J’y voudrais établir, disait l’abbé Guéranger, que la foi est un acte de la volonté qui fait adhérer l’intelligence aux vérités révélées de Dieu, que la vraie théorie de la foi catholique est celle qui réunit la plus grande certitude sur le fait de la révélation à la plus entière liberté d’adhésion à cette révélation. Pour prouver et expliquer tout cela, mon livre se divise en deux parties : la première traite de la foi naturelle, c’estàdire de la certitude, des rapports de l’homme avec la vérité connue par les moyens ordinaires ; la seconde renferme la jonction de la foi naturelle à la foi surnaturelle, lorsque l’âme élevée veut entrer dans les voies surnaturelles. Cette théorie, parfaitement théologique, complète dans toutes ses parties, explique les erreurs de l’école dans ces derniers temps, montre ce qu’il y a d’invariable dans l’enseignement de tous les âges et ce que le défaut d’une bonne théorie de la certitude devait produire d’inconvénients… Elle s’accorde merveilleusement avec la doctrine de l’Église sur la grâce 17

    Mais à la réflexion, ce traité ne lui semblait plus que la préface d’un grand travail de rénovation théologique destiné à relever l’enseignement des formes chétives auxquelles on l’avait malheureusement réduit.

    On voit que l’âme est libre et que ses recherches ne sont pas d’ordre vulgaire. Qu’il y ait un souci persévérant de la vie bénédictine et, dès cette heurelà même, une idée exacte de ce qu’elle doit être, on ne saurait non plus le méconnaître.

    Je n’ai rien reçu de Rome qui me permette d’aller en avant. J’attends et ne me décourage pas. La maison est toujours en vente ; la Providence semble la garder. En ma qualité de bénédictin futur, je vous dois des remerciements pour ce que vous avez dit de nous dans votre troisième conférence (il s’agit des conférences de philosophie catholique qui eurent en 1832 tant de succès). Seulement je ne voudrais pas que vous regardiez les anciennes congrégations comme propres seulement à l’érudition. II est vrai que pour ce genre de travail, elles ont laissé des titres magnifiques à la reconnaissance de la postérité. Mais, ajoutetil, et c’est ici que nous touchons du doigt la maturité de la conception bénédictine chez ce prêtre de vingtsix ans, il faut reconnaître que la plupart des auteurs et écrivains du moyen âge étaient des moines et que le cloître bénédictin donnait à l’Europe, en ce tempslà, des hommes d’un génie vaste, original, approprié à la société contemporaine. Papes, docteurs, hommes d’État, tout était moine à cette époque… Ce fut seulement à l’heure où ils ne pouvaient plus être que des érudits, qu’on vit les moines concentrer toute leur action dans l’étude des manuscrits 18

    La Tribune catholique avait comme journal religieux succédé à l’Avenir. M. Bailly de Surcy en ouvrit les colonnes à l’infatigable écrivain qui y donna plusieurs articles sur l’état de l’enseignement théologique 19 et ne cessa, à dater de cette heure, d’entretenir avec le premier président des conférences de SaintVincentdePaul les plus courtoises relations.

    En juin 1832, une échauffourée légitimiste qui éclata subitement dans la Sarthe fournit au gouvernement le prétexte d’une répression vigoureuse. * II sommeillait dans les provinces de l’Ouest un reste de chouannerie qui se réveilla. Quelques poignées d’insurgés se montrèrent çà et là, puis se dissipèrent d’ellesmêmes sans entrer en conflit avec la force publique. On feignit de croire à un complot ; et parce que, parmi le clergé, quelquesuns étaient suspects d’attachement à la légitimité et d’autres prenaient une attitude frondeuse, l’autorité s’arma d’une sévérité extrême. Ce fut ou peu s’en fallait l’état de siège. Mgr Carron fut invité à ne pas sortir de Laval où il s’était trouvé au commencement de l’insurrection. Les prisons du Mans et de la Flèche s’ouvrirent pour les curés d’Epineu le Chevreuil, d’Auvers le Hamon, et d’autres prêtres qu’on soupçonnait de « carlisme ». Il y eut des visites domiciliaires et des perquisitions. L’abbé Fonteinne fut dénoncé comme ayant des idées avancées. L’Avenir dont il était lecteur assidu fut regardé comme journal légitimiste ; ses papiers et sa correspondance furent saisis par le juge de paix de Sablé, M. Pillerault. Les lettres de l’abbé Guéranger semblèrent à l’honorable magistrat remplies de beaucoup de mystère. Il y était question d’un M. Machin que personne ne connaissait à Sablé, et d’une bicoque également ignorée de tous. C’étaient les termes convenus pour désigner le prieuré et son propriétaire, M. Salmon. Le digne juge de paix qui n’avait pas la clef crut tenir en mains les fils d’une conspiration. M. Fonteinne fut sommé dans les formes officielles de déclarer ce qu’était la bicoque et qui était M. Machin. Il s’y refusa nettement ; un ami qui lui écrivait, réponditil, pouvait lui écrire dans les termes qu’il jugeait à propos. D’où procèsverbal de mutisme ; la correspondance déclarée suspecte ; une des lettres où les termes employés semblaient envelopper plus de mystère fut envoyée au parquet de la Flèche d’où elle revint quelques jours après, saine, sauve et inexpliquée.

    Ceci n’était que grotesque, tandis qu’au petit, séminaire de Précigné les événements avaient une couleur tragique. Là, les imprudences avaient été réelles. Les ardeurs politiques du supérieur et des régents avaient passionné les élèves des cours supérieurs ; c’était à qui s’enrôlerait le premier sous les ordres de la duchesse de Berry. On faisait l’exercice avec des bâtons en attendant le mousquet. Une même chaleur de sentiment royaliste avait éclaté aux deux séminaires du Mans. En l’absence même de Mgr Carron que le gouvernement avait confiné à Laval, il avait suffi à M. Bouvier, pour tout faire rentrer dans l’ordre, de signifier aux deux maisons qu’il réprouvait toutes ces ardeurs et qu’il n’hésiterait pas à dénoncer à l’autorité civile toute velléité légitimiste. Mgr Carron n’eût pas sans doute avoué toute la conduite de son vicaire général ; toutefois l’urgence de la situation et l’absence de l’évêque créaient à M. Bouvier une sorte de dictature, et on le savait en bons termes avec le préfet. Son influence ne réussit cependant pas à sauver la maison de Précigné.

    Le dimanche 3 juin, le président du tribunal de la Flèche, faisant fonctions de procureur du roi et de juge d’instruction, se transporta au petit séminaire de Précigné. Il était accompagné de la force armée. Les plus minutieuses perquisitions ne purent rien découvrir de suspect. Mandat d’amener fut néanmoins décerné contre tous les maîtres. Seuls, le supérieur et trois régents furent maintenus dans la maison pour régler les comptes et remettre le séminaire aux mains de l’autorité ecclésiastique ; ils étaient prisonniers sur parole et devaient huit jours après rejoindre aux prisons de la Flèche les sept professeurs qui les y avaient devancés. A cette nouvelle, M. Bouvier mande chez lui M. Heurtebize et M. Guéranger, les prie de partir dès le lendemain matin pour Précigné avec pleins pouvoirs pour agir au mieux des circonstances et licencier sur l’heure les deux cents élèves, s’ils sont trop échauffés pour terminer leur année d’études, ou les maintenir jusqu’à l’époque des vacances régulières. En cette dernière hypothèse qui avait toutes les préférences de M. Bouvier, il avait été pourvu par lui à la création d’une direction nouvelle succédant à la direction incarcérée tout entière. M. Heurtebize était nommé supérieur ; M. Guéranger, soussupérieur. Le vicaire général ignorait sûrement que cette dernière nomination sitôt connue donnerait corps aux inquiétudes conçues nommément par le nouveau curé de Sablé et le supérieur prisonnier. Tous deux s’étaient appliqués souvent à démêler la nature des visées sans aucun doute ambitieuses qui ramenaient si souvent, du Mans à Sablé, le jeune et actif chanoine. Après y avoir mûrement réfléchi, ils avaient conclu que certainement il convoitait la direction du petit séminaire de Précigné. Ces Guéranger avaient tous la vocation et l’ambition de l’enseignement.

    Loin d’être le couronnement de velléités qui d’ailleurs n’eussent pas été excessivement ambitieuses, les nominations éventuelles données par le vicaire général étaient bien plutôt la ruine de tous les projets de l’abbé Guéranger. On se mit en route dès le lendemain à cinq heures du matin. Ce voyage de deux prêtres, à travers un pays ému par l’insurrection et semé de détachements de gardes nationaux, manqua d’intérêt. Les baïonnettes se croisaient à l’improviste sur le poitrail du cheval. Les voyageurs étaient arrêtés et conduits au poste. Aux relais ils avaient à comparaître devant des officiers municipaux avinés. Malgré le sauf conduit qui leur avait été donné par la préfecture, l’accueil était souvent farouche et ordre leur fut signifié à plusieurs reprises, d’un ton de menace croissante, d’avoir à déguerpir au plus tôt. Chemiré, _Fercé, Noyen, Sablé furent les étapes forcées de cette triste expédition, assaisonnée encore d’insolences et de huées. On arriva à Précigné. Le supérieur, M. Bellenfant, et le maire de Précigné, M. Rigault, étaient avertis.

    Dans nombre de conflits humains, le drame voisine avec le vaudeville. Chose étrange ! les amis du séminaire de Précigné plaidaient pour sa suppression ; ses adversaires réclamaient son maintien. Le bon supérieur étaitil convaincu que nul ne pouvait réussir là où il venait d’échouer ? Voulaitil évincer, par une manœuvre de la dernière heure, un rival dont il avait redouté l’ambition ? Ou bien les passions légitimistes étaient elles vraiment parvenues à un tel degré que les comprimer ne fût plus chose possible et qu’elles dussent faire explosion au cours des deux derniers mois d’études ? La trame des pensées de l’homme est chose si complexe que la sagesse infinie, plus sûre que la conscience ellemême, peut seule la débrouiller. Quoi qu’il en soit, le digne supérieur fit valoir à ses successeurs désignés l’état violent des esprits, les alarmes des familles, l’impossibilité absolue de rétablir l’ordre, et conclut au licenciement comme indispensable. Au contraire, chez M. Rigault, maire de Précigné, orléaniste décidé, et dont les dénonciations avaient provoqué la visite judiciaire d’une institution qu’il n’aimait pas, on n’hésita pas à affirmer que la sagesse et la distinction des nouveaux supérieurs ne tarderaient pas à apaiser cette jeunesse plutôt encore déçue que coupable. Mme Rigault enchérit. Elle ne dit pas, son mari non plus, mais c’était sans doute dans le désir de maintenir la question dans sa sphère haute et désintéressée, elle ne dit pas que des vacances anticipées de deux mois frustreraient la population de Précigné d’une part des profits annuels que lui valait le séminaire et partant exciteraient des murmures contre ceux qui en auraient provoqué le licenciement.

    Il y avait matière à perplexité. Les deux envoyés ne laissèrent rien entrevoir de leur pensée secrète. Aux instances et interrogations du supérieur, ils se bornèrent à répondre que la nuit porte conseil et qu’ils avaient besoin de se consulter. On prit congé. D’un avis commun, l’abbé Heurtebize et l’abbé Guéranger reconnurent que le licenciement était nécessaire. Ils le dirent le lendemain au supérieur qui parut en éprouver du soulagement et, comme Regulus, prit d’un cœur vaillant et presque léger le chemin de sa prison. La décision fut bien accueillie, on le pense, de tout le personnel des élèves ; ils furent aussitôt restitués à leurs familles. Les deux députés rentrèrent au Mans, tandis que M. Bellenfant se rendait à la Flèche ; sa captivité y fut douce et la liberté lui fut rendue au bout de quinze jours. M. Bouvier parut d’abord étonné de la décision prise ; puis il en reconnut le bien fondé. D’ailleurs les arrêts de Mgr Carron étaient levés ; il rentrait dans sa ville épiscopale. Son premier acte fut de pourvoir aux postes vacants dans le diocèse ; et, comme si Dieu eût voulu que l’œuvre de Solesmes parût deux fois déconcertée même avant de naître, l’abbé Fonteinne, de vicaire de Sablé, devint le 22 juin curé d’Asnières.

    Or d’Asnières il ne pouvait plus aussi facilement que de Sablé suivre les affaires, recueillir les bruits, négocier avec M. Salmon. Et de plus, l’évêque consentiraitil l’heure venue à se dessaisir en faveur de Solesmes d’un de ses curés, au lendemain surtout de son installation dans une paroisse nouvelle ? Après avoir tremblé pour lui, l’abbé Guéranger gémissait maintenant sur son associé qu’une vague venait de rejeter loin de Solesmes ; et, voici pour comble d’infortune ou mieux pour l’épreuve de sa confiance surnaturelle que M. Bouvier voulait le fixer luimême au Mans, auprès de lui, auprès des siens, à titre d’aumônier de la Visitation. Le vicaire général eût été bien plus pressant encore, s’il avait su l’échec qu’avaient essuyé à Rome les efforts de Montalembert. Sans doute entrer dans les vues de M. Bouvier, c’était renoncer à l’œuvre projetée ; mais aussi n’étaitce pas lâcher la proie pour l’ombre qu’écarter une offre si pleinement conforme à l’ensemble de ses goûts, sous l’espoir frivole d’une restauration bénédictine qui n’avait rien d’assuré, ni hommes, ni ressources, ni abri, ni lendemain, ni même congé d’exister aujourd’hui ? Dieu trancha luimême la question. Dans un sentiment de courtoisie affectueuse pour le monastère de la Visitation, l’évêque invita la communauté à se prononcer entre deux candidats à l’aumônerie. L’abbé Guéranger fut écarté comme d’apparence trop jeune ; son concurrent heureux avait un an de moins que lui ; mais il était de taie plus haute et d’aspect plus mûr. * Il était écrit que l’abbé Guéranger ne serait ni supérieur de Précigné ni aumônier de la Visitation. La décision intervenue le fixa pour jamais. L’intérêt constant que M. Bouvier prenait à l’œuvre si traversée de la restauration porta même l’abbé Guéranger à rédiger, pour vaincre les timidités de l’évêque, un exposé de motifs que le vicaire général aurait présenté et appuyé comme avocat officieux la marche des événements, plus rapide, écarta ce projet.

    L’abbé Guéranger se trouvait chez l’abbé Jules Morel à Angers, lorsque les journaux français leur apportèrent le texte de l’encyclique Mirari vos de Grégoire XVI. Sans doute, les longs services de l’abbé de Lamennais eussent incliné le souverain pontife à la longanimité. Malgré la coalition redoutable qui s’était formée contre l’Avenir, malgré les instances des gouvernements, il eût peutêtre été possible, au prix de prudentes lenteurs, d’indications affectueuses, de corrections de détail, en réformant sur plus d’un point l’exagération des doctrines, de Conserver à l’Église romaine cette plume qui valait une épée. Il n’est pas douteux que la pensée du souverain pontife se refusa dès l’abord à une condamnation. Mais l’âme altière et un peu farouche de l’abbé de Lamennais était fort incapable de s’accommoder des lenteurs romaines ; elle avait des impatiences et des ressauts soudains qui faisaient la terreur de ses amis. Rome ne se hâtait pas de répondre au mémoire présenté à Grégoire XVI, dès les premiers jours de février, par les rédacteurs de l’Avenir. « Puisqu’on ne veut pas me juger, disait Lamennais à l’internonce de Florence, je me considère comme acquitté. n Et il prenait avec Gerbet les mesures nécessaires au relèvement de l’Avenir. Lacordaire, retourné à Paris dès l’invitation qu’il en avait reçue du cardinal Pacca, écrivait sous le coup d’une vive terreur à Montalembert demeuré près de l’abbé de Lamennais

    Charles écoute bien ce que je vais te dire. Quand M de la Mennais créa L’Avenir, il perdit une grande partie de ses anciens amis, des plus ardents de ses collaborateurs ; s’il exécute son nouveau plan, souvienstoi qu’un plus grand nombre d’amis et de collaborateurs l’abandonneront, et que, trompé par les libéraux dans une action sans possibilité de succès, il n’y a rien d’assez triste dans le langage pour dire ce qui arrivera 20

    Lacordaire, on le voit, était loin des ravissements qui lui avaient fait saluer comme une aurore providentielle, à la fin de 1830 ; l’adhésion de M. de Lamennais à la politique libérale. Mais Rome, provoquée, défiée même par l’attitude de l’abbé de Lamennais, ne pouvait plus garder le silence. Elle se devait à ellemême de dire hautement cette vérité que réclamait d’elle le monde troublé et indécis. Comme conscience de l’humanité baptisée, elle ne pouvait se refuser à la parole qui guide l’action commune ; elle le pouvait d’autant moins que les rédacteurs de l’Avenir s’autorisaient de son nom. Il y avait équité à retenir la société et le clergé catholique sur la pente de tendances périlleuses, en même temps qu’une part de tendresse à épargner à M. de Lamennais et à ses amis les dangers d’une plus longue déviation.

    L’encyclique, datée du 15 août 1832, réprouva, avec une netteté vigoureuse qui n’a rien perdu aujourd’hui encore de sa forte saveur, les nouveautés doctrinales qui inquiétaient alors l’Église.

    II serait absurde et injurieux pour l’Église, disaitelle après le concile de Trente, qu’ayant recueilli la doctrine du Seigneur et des apôtres, recevant chaque jour l’influence de l’Esprit de Dieu qui lui enseigne toute vérité, elle eût besoin de je ne sais quelle rénovation ou régénération nouvelle, comme condition de son influence actuelle et de son accroissement.

    Liberté de conscience, liberté de pensée, liberté de la presse étaient signalées et proscrites ; et afin que nul ne pût se méprendre sur l’intention pontificale, l’encyclique rappelait aux peuples, au milieu des excitations publiques à la révolte, l’éternel devoir de la fidélité et de la soumission aux pouvoirs établis. C’est à Munich, le 30 août, sur la fin d’un banquet donné aux pèlerins par les catholiques de la grande cité, que Lamennais reçut, de la main d’un envoyé de la nonciature, avec une lettre du cardinal Pacca, le texte de l’encyclique. Il lut rapidement et dit à voix basse à ses deux collaborateurs : « Je viens de recevoir une encyclique du pape contre nous ; nous ne devons pas hésiter à nous soumettre. »

    Ces événements ont été racontés dix fois. On n’en abrège le récit que le cœur serré. L’histoire du catholicisme au dixneuvième siècle eût été si différente de ce qu’elle fut, si l’abbé de Lamennais eût persévéré dans cet acte de soumission. C’est dans la région profonde d’une âme que se noue ou se dénoue parfois la destinée d’une société. Un autre que l’abbé de Lamennais eût éprouvé une violente tentation de révolte, explicable après tout par l’arrêt brusque de la vie lancée tout entière en avant. Puis les réflexions calmes seraient venues ; doucement la foi aurait fait son œuvre, apaisé la souffrance, versé son baume sur la blessure, endormi avec de douces paroles l’âme si grande et le cœur si meurtri. Il serait sorti plus fort de l’épreuve, trempé comme l’acier, et sacré ainsi que l’apôtre, pour des œuvres nouvelles. Pauvre grand génie ! la soumission fut la première, mais elle ne fut qu’un sursaut ; elle n’atteignit pas assez profondément. L’âme se ressaisit avec des sentiments de courroux et de révolte. Ses lettres d’alors portent les traces des sentiments tumultueux qui l’agitaient. Avant même d’être écrits, les pamphlets qui s’intitulèrent : Paroles d’un croyant, Affaires de Rome, sont en germe dans sa pensée. Il a renoncé à sa vie d’apôtre. SainteBeuve le lui dira plus tard : il a abdiqué brusquement sans nul souci des âmes qu’il avait provoquées à la foi et qu’il délaissait à l’improviste. Car, c’est à l’abbé de Lamennais qu’il s’adresse, le critique sceptique et sensuel qui ne nous a pas accoutumés à ces accents, lorsqu’il dit :

    Combien j’ai su d’âmes espérantes que vous teniez et portiez avec vous dans votre besace de pèlerin, et qui, le sac jeté à terre, sont demeurées gisantes le long des fossés ! L’opinion et le bruit flatteur et de nouvelles âmes plus fraîches, comme il s’en prend toujours au génie, font beaucoup oublier sans doute et consolent ; mais je vous dénonce cet oubli, dût mon cri paraître une plainte 21

    Toutefois on n’aperçut pas dès le premier moment toute la profondeur de cette ruine. Le monde ne savait que la déclaration des anciens rédacteurs de l’Avenir, telle que l’avait publiée la Tribune catholique en date du 11 septembre 1832. L’abbé de Lamennais était rentré à la Chênaie ; ses anciens disciples s’étaient de nouveau groupés autour de lui. L’abbé Guéranger lui rappelait l’œuvre bénédictine à qui l’approbation épiscopale était assurée désormais et sollicitait de l’abbé Jean de Lamennais quelques frères convers. Ayant cru devoir féliciter le maître de sa belle soumission et le questionner sur ses travaux, il en reçut cette réponse où se termine toute relation entre eux.

    Je suis charmé, monsieur et bon ami, que les obstacles qu’avait rencontrés l’exécution de votre projet soient levés enfin, quoique j’aie un peu changé d’avis sur le fond, depuis que je vous ai vu. Les choses vont si vite de nos jours qu’on ne peut que camper dans une opinion quelle qu’elle soit. Ce sont des tentes qu’on plante le soir et qu’on enlève le matin… Quant aux frères comme il vous en faudrait, c’est une sorte de gens difficiles à trouver. Toutefois j’en parlerai à mon frère ; ne doutez pas que, s’il s’en présente de convenables, nous ne nous fassions un vrai plaisir de vous les adresser.

    Nous n’avons jamais considéré l’encyclique que comme un acte de diplomatie, sollicité par les souverains pour arrêter l’action catholique qui les inquiétait. Nous connaissions trop bien les faits pour nous y tromper un seul instant, et nous n’en devions pas moins obéir comme catholiques. C’est ce que nous avons fait, et notre déclaration n’implique rien de plus. Le pape m’en a fait témoigner sa pleine satisfaction…

    Je m’occupe, en effet, de l’ouvrage dont vous me parlez, mais sans aucun projet de publication au moins prochaine. S’il me prenait envie de faire réimprimer en ce moment le symbole des apôtres, il se trouverait renfermer dix ou douze hérésies pour le moins. Or je ne voudrais pas causer cette mortification aux apôtres 22

    Grandes furent la surprise et la déception de l’abbé Guéranger à la lecture de cette lettre dont le persiflage dissimulait mal la profonde irritation. Quant à lui, dès que l’encyclique eut paru, il en avait aussitôt mesuré la portée doctrinale et y avait reconnu sans peine la réprobation des principes libéraux de l’Avenir. S’il avait eu grand souci de luimême, il lui eût été facile peutêtre de montrer que l’abbé de Lamennais, pour lui, n’avait jamais été que le chef de l’école ultramontaine, non le théoricien du sens commun, ni l’écrivain ultralibéral de l’Avenir ; mais il avait depuis presque dix ans la réputation de mennaisien. Au Mans comme partout, les appréciations communes étaient simplistes. L’esprit humain aime à généraliser, et l’on fait assez couramment honneur à chacun de tout ce que contient l’étiquette du groupe où il s’est rangé. Avec sa nature généreuse et droite, l’abbé Guéranger regardait comme peu séant d’entrer dans des distinctions même fondées et, ayant accepté le nom de mennaisien avant l’encyclique, de se dérober par une apparente subtilité au devoir d’y renoncer le lendemain de sa publication. II était de ceux qui ne se croient pas déshonorés par un acte d’obéissance et qui pour l’accomplir feraient bon marché d’une part de leur renom. Dès le 20 septembre, il avait adressé à l’évêque du Mans une lettre d’entière adhésion à l’encyclique pontificale.

    Avec pleine sincérité et, ajoutaitil, sans effort, j’adhère à la désapprobation des principes condamnés dans la bulle… et vénère dans la chaire de saint Pierre l’oracle et le guide de tous les chrétiens.

    Et si je m’empresse, Monseigneur, de vous adresser ainsi l’expression de mes sentiments, ce n’est pas que je veuille me donner une importance que je n’ai pas et ne puis avoir ; ce n’est pas non plus que je croie cette protestation nécessaire auprès de Votre Grandeur après toutes les marques de bienveillance dont vous n’avez cessé de m’honorer. J’ai seulement voulu éclairer votre juste sollicitude que j’avais éveillée l’année dernière, lorsque j’eus l’honneur de vous entretenir du projet de congrégation pour lequel je sollicite l’agrément de Votre Grandeur.

    La réponse de Mgr Carron était empreinte de la plus grande bienveillance

    Je ne suis point surpris, disaitil, de vos sentiments au sujet de l’encyclique de Grégoire XVI ; je n’attendais pas moins de votre piété, de votre docilité à la voix du prince des pasteurs ; mais j’ai du plaisir à vous dire qu’on ne peut être plus touché que je le suis de la manière dont vous m’avez exprimé ces sentiments * Rien n’était plus propre à augmenter encore la bonne opinion que j’avais conçue de votre caractère et de votre cœur. A mon retour au Mans (la lettre de l’évêque était datée du Bourgneuf, près Laval), je serai charmé, monsieur, de causer de nouveau avec vous de vos projets et de vous renouveler l’expression de mon sincère attachement 23

    C’était un premier pas ; il fut décisif. Dorénavant l’œuvre sera encore diversement contrariée ; elle ne s’arrêtera plus. Toutefois la faveur épiscopale arrivait presque trop tard. L’abbé Fonteinne se rendait d’Asnières à Sablé un jour d’octobre 1832. En passant à côté du monastère, il jeta les yeux sur la chère demeure et reconnut avec terreur que le travail de démolition dont il savait la menace, avait réellement commencé. Fatigués de détenir une maison qui ne leur rapportait rien, désolés que la publicité donnée dans les journaux ne leur eût encore amené aucun acquéreur sérieux, espérant d’ailleurs que la vente des matériaux les aiderait à rentrer dans leur mise de fonds, les trois propriétaires avaient donné congé de détruire. Un côté du cloître était attaqué déjà, l’église priorale aurait ensuite son tour. Le monument tout entier n’aurait donc échappé au vandalisme de la Révolution que pour disparaître plus sûrement, victime des calculs étroits de ses pacifiques propriétaires.

    Arrêter le marteau démolisseur n’était possible qu’en se portant acquéreur, et comment s’engager avant que l’évêque eût donné sa parole ? Tout retard était préjudice ; chaque jour passé élargissait l’œuvre néfaste. Aussi futce avec une joie mêlée encore d’anxiété que l’abbé Guéranger se rendit à l’audience de son évêque, le 8 novembre, après avoir recommandé ses intérêts à saint Benoît et à sainte Scholastique. Dès qu’il apprit que le travail de destruction avait commencé, Mgr Carron s’empressa de laisser l’abbé Guéranger libre de traiter avec les propriétaires et d’arrêter le marteau des démolisseurs. Il demanda quels étaient les associés sur lesquels on pouvait compter pour relever à Solesmes la vie bénédictine. L’abbé Guéranger lui nomma ses premiers compagnons, M. l’abbé Boulangé, l’aumônier de la Visitation du Mans, celuilà même que le suffrage des religieuses lui avait préféré ; l’abbé Fonteinne, que nous connaissons déjà ; l’abbé Daubrée, un des disciples de l’école de la Chênaie ; l’abbé Bouchereau ; l’abbé Le Boucher. Il y eut de la part de l’évêque des surprises, des objections, pas de difficultés sérieuses. Saint Benoît et sainte Scholastique avaient entendu la prière de leur dévot client. Mgr Carron fut aimable, l’abbé Guéranger exprima sa vive reconnaissance et sortit, l’âme joyeuse, de l’audience, après s’être engagé à présenter à l’approbation épiscopale, dès le surlendemain, le règlement de la petite société qui allait enfin bien, que timidement prendre naissance ; car elle ne pouvait être encore qu’un essai de vie monastique.

    Il n’existe peutêtre pas dans l’histoire de la vie bénédictine un semblable précédent. L’abbé Guéranger n’était pas moine, non plus que ceux qu’il réunissait autour de lui. Un noviciat à SaintPaul de Rome ou au Mont Cassin n’était point chose possible : que serait alors devenu le prieuré ? Par ailleurs, on ne s’improvise pas une filiation, on n’entre dans une lignée existante que par la voie régulière de l’adoption. Nul ne peut de luimême se créer fils de saint Benoît, même en prenant sa règle, son habit, et en occupant une maison ou une terre autrefois bénédictine. Il est de droit naturel, pour appartenir à une race, d’en avoir reçu la sève vivante, l’investiture, la filiation. Aussi, là où la transmission régulière de la vie a subi par la force des événements une réelle rupture, c’est à une vie monastique antérieure, à un monastère vivant, ou bien c’est à la paternité souveraine du pontife romain qu’il faut demander de renouer la continuité interrompue. On n’usurpe pas un noria, une race, une noblesse ; et la lignée vraie ignore ceux qui n’ont pas été greffés sur elle : Omne vivum ex vivo.

    Ces conditions étant essentielles en tout ordre, la réunion projetée à Solesmes n’avait le caractère ni d’un monastère proprement dit ni même d’un noviciat canonique : ce ne pouvait être qu’un postulat lointain, un essai, une préparation à la vie monastique, une sorte de coagulum auquel, en son temps, l’autorité apostolique donnerait la vie et l’être régulier définitif. Au moins, n’y avaitil dans l’esprit du

    restaurateur aucune indécision sur le caractère de cette société. Elle se réclamait de saint Benoît, sinon encore comme père du moins comme patron. Elle prenait sa règle, sinon comme forme actuelle du moins comme idéal de sa vie intérieure et extérieure. La maturité achevée, la pleine conscience de ce qu’on est et de ce qu’on veut être sont nettement visibles dès le début :

    Les membres de (Association régulière établie dans le diocèse du Mans, sous la protection et bienveillance de Mgr .l’évêque, se sont réunis dans le dessein de se vouer à l’observation de la règle de saint Benoît, dès que la demande qu’ils en adresseront au saintsiège, en temps et lieu, aura été accueillie. Mais ils doivent dès maintenant e’exercer aux vertus religieuses et aux pratiques régulières que le saint patriarche a prescrites aux membres de sa glorieuse famille.

    Et la première parole inscrite à la première ligne de cette règle, comme l’axiome pratique de la vie qu’elle relève, est la pensée de saint Benoît

    « On ne préférera rien à l’office divin Operi divino nihil proeponatur. Le premier devoir monastique est la prière ; vient ensuite l’étude, puis le détail de l’observance. Les vœux étaient simples et limités à un an. Les attributions de chaque office dans le monastère étaient déterminées avec précision. Il est à remarquer seulement que, par une déférence exagérée pour la compétence personnelle de celui qui était désigné comme cellérier, c’estàdire économe de la maison, par reconnaissance aussi pour les services déjà rendus, la règle stipulait en faveur du cellérier une situation de privilège à notre sens dangereuse. Il se trouvait en effet, dans son département des choses matérielles, affranchi de tous, et le prieur luimême devait s’incliner devant lui. Cette condescendance était de trop. L’humilité fut ici mauvaise conseillère ; et il n’y avait certes pas lieu de faire exception à la loi bénédictine qui met dans la main de l’abbé la souveraineté sur tous les offices du monastère.

    A cette réserve près, et nous devons reconnaître le sentiment de démission personnelle auquel obéissait l’abbé Guéranger, on ne peut qu’admirer la sagesse et la discrétion vraiment bénédictine qui ont inspiré ces pages. Elles n’ont eu besoin cinq ans plus tard que d’être complétées pour mériter dans leurs grandes lignes l’approbation pontificale. Elles s’étaient calquées sur la règle, mais avec un sentiment de discrétion et de mesure qui les adaptait au présent. Mitiger les exigences, c’était les proportionner aux conditions réelles. Il est deux points sur lesquels ce règlement s’écarte des prescriptions de la règle : l’abstinence perpétuelle et l’office de nuit.

    Il me sembla, écrivait ensuite l’abbé de Solesmes, que le recrutement de notre petite société serait impossible sans cette modification. La suite a démontré que la plupart des sujets que l’Esprit de Dieu a conduits à Solesmes n’auraient pu persévérer dans leur vocation sans l’adoucissement de l’abstinence, et s’il eût fallu interrompre le sommeil de nuit par la célébration de matines. Je sens toutefois, ajoutaitil, la responsabilité que j’ai contractée devant la Majesté divine en décidant ces graves questions, et je la supplie de pardonner à ma témérité, d’avoir égard à ma faiblesse et à mon peu de vertu.

    C’est à Dieu, à qui l’abbé de Solesmes s’en remettait humblement, qu’il appartient de juger les âmes et de peser leurs décisions. Mais l’histoire de notre congrégation, l’histoire aussi d’autres sociétés qui ont commencé par des austérités indiscrètes et se sont vues ramener, à travers une série d’atténuations tardives, à une plus sage mesure, montre bien où était la discrétion. Il est facile d’ériger en règle des audaces. Nous semblons nous grandir dans ces tensions tout idéales et dans un déploiement d’énergies qui ne sont que sur le papier. L’ardeur naturelle et humaine des commencements se complaît dans ces exagérations, où ni l’homme, ni les institutions ne peuvent longtemps se maintenir. Lorsque le patriarche des moines d’Occident, qui avait commencé par les rigueurs de la vie érémitique, se créa une famille de cénobites et leur donna cette règle dont a parlé saint Grégoire, scripsit regulam discretione proecipuam, il n’est pas improbable que nombre de ses contemporains l’aient regardée comme fort audessous de son renom d’austérité. Comment, durentils se demander, la mortification effrayante de ses commencements atelle abouti à de telles condescendances ? Quelle distance il y a des pères d’Orient aux moines d’Occident Quelle distance même entre Benoît anachorète et Benoît abbé Une telle mitigation ne ressembletelle pas au relâchement ?

    Et cependant, partout où a manqué cette conscience exacte de la nature humaine, de ses conditions actuelles et du fardeau moyen qu’elle devra porter dans un effort continu, les sociétés religieuses n’ont jamais échappé à la dure alternative, ou de réduire leur règle par un régime d’exceptions qui en dément toute la sévérité verbale, ou de distribuer l’observance pas une sorte de répartition du travail entre les religieux, les uns voués à la prière, d’autres au travail, d’autres à la mortification

    le monastère dans son ensemble réalisant toute la règle, mais aucun des religieux ne l’observant dans son intégrité. L’esprit de saint Benoît est autre ; il l’a porté à stipuler qu’il n’y aurait dans la règle rien de trop ardu ni de trop difficile : in qua institutione nihil asperum nihilque grave nos constituturos speramus. Par un calcul de haute et noble sagesse, le saint patriarche a organisé la vie monastique de façon à n’effrayer pas les faibles et à laisser aux vaillants une large zone où se pourrait déployer leur énergie, ut sit quod et fortes cupiant, et in firmi non refugiant.

    Cet adoucissement des observances régulières, qui laisse encore une large place à la mortification, nous semblerait plutôt une effusion de l’esprit de saint Benoît ; mais puisque enfin c’est à Dieu que l’abbé Guéranger en appelle, nous voulons laisser la question à ce tribunal même auquel elle fut portée par lui. Nous espérons pourtant que, devant celui qui juge les justices ellesmêmes, le nombre des âmes à qui cette affectueuse condescendance a ouvert l’accès de la vie religieuse plaidera efficacement et obtiendra un verdict d’indulgence. Ce fut la pensée de l’évêque du Mans qui, après avoir lu attentivement cet essai de constitutions bénédictines, en approuva volontiers les cent quaranteneuf articles à la date du 19 décembre 1832.

    Cette approbation une fois obtenue, l’abbé Guéranger pouvait aborder activement son œuvre. Il y manquait toutefois une chose, mais aussi indispensable que les hommes et la maison : les premières ressources d’argent nécessaires pour acheter l’une et faire vivre les autres durant les premiers jours. C’est à recueillir quelques milliers de francs, première mise de fonds indispensable, que furent employés les derniers mois de 1832 avec les premiers mois de 1833. Les deux jeunes prêtres furent bien des fois rebutés ; on ne s’intéresse guère à ce qui n’est encore qu’un projet ; les largesses ne vont d’ellesmêmes qu’à une œuvre existante, non à celle qui n’existe pas encore. C’est un cercle ; il faut bien que toute chose soit d’abord en projet, et pour commencer elle a besoin d’aide ; si l’aide ne vient pas, il n’y aura jamais d’œuvre réelle à qui les générosités pourront parvenir. Mais c’est le cercle où tournent et se tourmentent et meurent parfois les espérances qui ne reposent que sur la charité publique. Quelquefois même les refus étaient assaisonnés d’un peu de moquerie. Des moines ! A quoi bon ? Il y avait tant de paroisses délaissées et tant de bien à faire par le monde ! Encore une originalité, se disaiton, plus inoffensive, il est vrai, des anciens lecteurs et tenants de l’Avenir

    Vers cette même année 1832, où la vie bénédictine se relevait péniblement, parurent les Etudes historiques de Chateaubriand. Le grand écrivain avait assez vécu pour assister à la ruine de tout ce qu’il avait aimé ; et, parvenu au déclin de la vie et de sa gloire, il jetait sur les choses politiques un dernier regard triste et désabusé. Une pensée le consolait

    J’ai commencé, disaitil, ma carrière littéraire par un ouvrage où j’envisageais le christianisme sous les rapports poétiques et moraux ; je la finis par un ouvrage où je considère la même religion sous ses rapports philosophiques et historiques 24

    Dans la préface de cet ouvrage qu’il regardait comme son testament littéraire, ayant eu l’occasion de signaler les documents à consulter pour l’histoire de France, il avait voulu rendre a un éclatant hommage à cette école des bénédictins que rien ne remplacera jamais u. Et il ajoutait

    Si je n’étais maintenant un étranger sur le sol qui m’a vu naître ; si j’avais le droit de proposer quelque chose, j’oserais solliciter le rétablissement d’un ordre qui a si bien mérité des lettres. Je voudrais voir revivre la congrégation de SaintMaur et de Saint Vanne dans l’abbatiale de Saint Denys, à l’ombre de l’église de Dagobert, auprès de ces tombeaux dont les cendres ont été jetées au vent au moment où l’on dispersait la poussière du trésor des chartes. Il ne fallait, aux enfants d’une liberté sans loi et par conséquent sans mère, que des bibliothèques et des sépulcres vides 25

    L’abbé Guéranger écrivit au vicomte de Chateaubriand que son vœu allait peutêtre se réaliser, à la réserve toutefois de ce qui concernait l’abbaye royale de Saint Denys. Sans rien solliciter directement d’une fortune que le grand écrivain reconnaissait avoir épuisée dans un but politique, il lui demandait s’il ne consentirait pas, au moyen d’une brochure écrite de sa main, à subvenir à l’œuvre naissante. Le grand homme fatigué, harcelé par d’autres publications promises, n’osa s’engager et répondit en ces termes au solliciteur

    

    Paris, ce 11 décembre 1832.

    

    Votre lettre, monsieur l’abbé, adressée à Genève, m’est revenue à Paris et m’a trouvé malade. Ne pouvant encore écrire moimême, je dicte au hasard quelques mots pour vous prouver à la fois ma reconnaissance de la confiance que vous me témoignez, et ma bonne volonté pour votre œuvre en espérance. Mais, monsieur, je n’ai pas un sou vaillant, et si j’ai des amis riches et pauvres, les premiers ne me donneraient rien et les autres n’ont rien à me donner. J’ai rêvé aussi le rétablissement des bénédictins ; et je voulais placer la congrégation renaissante à Saint Denys, auprès des tombeaux vides et de la bibliothèque vide ; le temps n’aurait pas manqué de remplir ceuxlà, et j’aurais compté pour remplir celleci sur le travail de mes nouveaux Mabillon. Mais l’homme propose et Dieu dispose ; mes songes s’en vont comme le reste de ma vie qui va bientôt passer. Puisque vous êtes jeune, monsieur, rêvez mieux que moi ; et comme nous sommes tous deux chrétiens, nous irons trouver, quand il plaira à Dieu, l’éternité si savante et la seule réalité qui ne s’altère point. Là, monsieur, nous trouverons nos vieux bénédictins bien plus instruits encore qu’ils ne l’étaient sur la terre ; car ils étaient hommes de vertu comme de science ; et maintenant ils voient de leurs yeux l’origine des choses et les antiquités de l’univers.

    Comptezmoi, monsieur, je vous prie, au nombre des bénédictins honoraires de Solesmes : je trouverai vingt francs à votre service, et si vous me les demandez, je vous les enverrai aussitôt, voire quarante francs, en y pensant bien et en calculant toutes mes ressources.

Addictissimus et humillimus servus,

 

F. DE CHATEAUBRIAND,

e neocongregatione S. Mauri.

 

    Malgré son peu d’aptitude au rôle de quêteur, l’abbé Guéranger tendit la main auprès de M. Desgenettes, son ancien curé, qui, depuis son retour à Paris, avait passé des Missions étrangères à NotreDame des Victoires, de M. de Cazalès, de M. Bailly, de M. de Régnon, un courageux défenseur de l’Église qui s’était illustré dans la défense des trappistes de Melleray. Un voyage à Nantes sembla tout d’abord s’annoncer sous d’heureux auspices et se termina infructueusement. En échange, il est d’autres. générosités qui s’offrirent d’ellesmêmes. La reconnaissance nous fait une loi de rappeler ici le nom du marquis Anatole de Juigné et du vicaire général M. Bouvier. Les premières ressources ainsi recueillies devaient être épuisées promptement, il était aisé de le prévoir, par les réparations qu’exigerait une maison inhabitée depuis plus de quarante ans, par l’achat du modeste mobilier, par les frais premiers de la sacristie et de la bibliothèque. Et quelles seraient de plus les exigences des propriétaires ? *_

    On le sut bientôt. L’abbé Fonteinne avait réussi, en renouant les négociations, à arrêter le travail de destruction commencé. Du Mans où il suivait les pourparlers avec inquiétude, l’abbé Guéranger pressait son cellérier de conclure ; il pouvait redouter à toute heure de voir le prieuré lui échapper. Voici quelles furent les conditions de l’accord verbal conclu le 12 décembre 1832 entre l’abbé Fonteinne, agissant au nom de l’abbé Guéranger, et le propriétaire, M. Salmon : un bail de trois ans, à raison de mille francs par an ; versement immédiat des trois termes, soit trois mille francs ; et, à l’expiration des trois ans, faculté aux locataires d’acheter moyennant la somme de trentesix mille francs. Ces humbles détails ont leur intérêt, ne fûtce que pour démontrer que les religieux ont à l’origine réellement acquis de leurs deniers une propriété qui dès lors devenait leur bien, leur abri, et dont ne pouvait les dessaisir, eux, citoyens paisibles, aucune disposition équitable d’un peuple vraiment civilisé.

    Sitôt obtenues, les conditions furent portées à la connaissance de l’abbé Guéranger, avec invitation pressante de venir confirmer de sa signature l’accord verbal intervenu. Jusquelà en effet rien n’était définitif. Or le service régulier de la voiture du Mans à Sablé était interrompu par le mauvais état des routes encombrées alors par une neige épaisse. Il n’y avait d’autre ressource que de faire seller un cheval et de fournir à franc étrier la distance qui sépare le Mans et Sablé, en compagnie du garçon porteur des dépêches. Pourquoi pas ? L’apôtre saint Paul s’est bien fait descendre par une corbeille le long de la muraille de Damas. Tous procédés sont bons pour arriver à temps, et il y avait urgence. On irait donc à cheval à ce pressant rendezvous. La chevauchée fut vraiment épique ; l’abbé de Solesmes l’a racontée avec sa franche gaieté

    Ma bête était un vétéran de la cavalerie de l’Empire, mis depuis à la réforme, qui avait dû, en son temps, être monté par quelque puissant cuirassier. Il avait la peau déchirée en plus d’un endroit, ce qui était peu de chose ; mais sa hauteur était telle qu’à grand’peine mon pied pouvait parvenir à l’étrier, et sa grosseur ne permettait guère à un homme de ma taille de l’enfourcher sérieusement. Je ne tardai pas à reconnaître tout à la fois qu’il était, l’âge aidant, de naturel très calme, mais que son trot devait absolument manquer de douceur. Le moment de partir venu, je me hissai sur mon coursier et traversai les rues du Mans, en compagnie du garçon de la poste qui portait ses dépêches dans un sac de cuir suspendu en bandoulière.

    L’équipage fit naturellement grande sensation ; la lenteur même de l’allure laissait à la curiosité publique tout le loisir d’observer en détail et de s’égayer longuement. Les brocards ne manquèrent pas. La conversation, par le grand froid qu’il faisait, était peu animée. La marche des deux cavaliers n’était guère ponctuée que par la recommandation périodique du garçon de poste :Tapez, monsieur Guéranger, sans cela nous n’arriverons pas. »

    On arriva pourtant à Noyen, à quatre lieues de Sablé. Le relai donna à l’abbé Guéranger un cheval qui ne différait du premier que par la couleur. Le cavalier improvisé commençait à se fatiguer. Il n’avait pas l’habitude du cheval. Puis, au moment de prendre la première décision pratique qui engageait l’avenir, il eut vivement conscience de tout ce que pouvait recéler d’inconnu cette direction nouvelle où il allait entrer, sans appui, sans ressources, sans hommes, sans expérience. Le bel entrain avec lequel il avait jusquelà mené son projet s’effaça soudain pour le laisser en face de la parole évangélique : « Quel est celui d’entre vous qui, avant de bâtir une tour, ne prend un instant de loisir pour s’assurer d’abord qu’il a tout ce qu’il faut pour la bâtir ? Autrement, après qu’il aura placé les assises premières, tous s’en viendront et se moqueront de lui : « Voyez cet homme qui a commencé à bâtir et n’a « pu donner à son œuvre la dernière main ! »

    L’abbé Guéranger en était là de ses désolantes réflexions, lorsqu’il arriva, brisé, au bac de Parcé. Il descendit de cheval, cette fois pour n’y plus remonter, et préféra achever à pied le reste de la route. Il était enfin à Sablé à huit heures du soir, harassé, rompu, épuisé de fatigue. Pour l’achever, on lui apprit que l’abbé Fonteinne n’était plus à Sablé ; il n’avait pas espéré une telle diligence et s’en était retourné à Asnières ; il reviendrait le lendemain 14 décembre. M. Salmon fut convoqué seul, car il se portait garant pour ses copropriétaires. Par les soins de M. Cosnard, un sousseing fut dressé ; et, moyennant versement anticipé de trois mille francs, montant des trois termes du loyer, le prieuré de Solesmes entra aux mains de l’abbé Guéranger.

    Son histoire recommençait après une interruption de quarantetrois ans. Cette histoire fut souvent tourmentée ; les événements ne lui manquèrent pas. C’est à cette même date du 14 décembre que soixante quatre ans .plus tard, en 1896, la force publique, après avoir remplacé les moines à l’intérieur de l’abbaye durant quinze ans d’occupation continue, rougissant enfin de son rôle, se retira sans bruit pour y revenir quatre ans après. Nous le rappelons sans colère, n’attendant rien du monde et seulement pour que nos arrièreneveux apprennent, le jour où le bon sens et la liberté auront triomphé en France, à quel despotisme notre patrie a définitivement échappé.*

    L’affaire qui venait de se conclure ne tarda pas à s’ébruiter, provoquant des sentiments divers. On se souvenait peu des anciens moines ; et, au lieu d’attendre à l’œuvre les deux jeunes prêtres, chacun apprécia à son gré leur tentative. Les dispositions étaient fort diverses ; les jugements le furent aussi. Le curé de Sablé redoutait que les religieux ne se livrassent au ministère et que l’influence de l’abbé Fonteinne en particulier ne continuât à s’exercer encore dans une paroisse qui avait gardé de lui bon souvenir. Au conseil de l’évêque, il se trouva un vieux chanoine` qui tira l’horoscope de la maison en murmurant : « Ils feront là du mennaisianisme ». Mgr Carron ne retira pourtant rien de sa bienveillance première. Il affranchit sur l’heure l’abbé Fonteinne du souci d’une paroisse qui déjà s’était grandement attachée à lui et insistait pour le conserver. Libres tous deux, les deux associés s’appliquèrent à préparer le nid. Les rôles se distribuaient d’euxmêmes : l’abbé Fonteinne se dévoua surtout à l’œuvre des réparations matérielles qui étaient considérables ; l’abbé Guéranger s’occupa de l’église, de la sacristie et de la bibliothèque. Il avait de plus et surtout le souci de recueillir un peu d’argent ; l’abbé Fonteinne garda pendant toute sa vie le soin de le dépenser.

    Dans une maison bénédictine, on ne saurait se passer de livres. La bibliothèque commencée s’enrichit, moyennant un millier de francs, des exemplaires doubles de la bibliothèque du grand séminaire : un lot de six cents volumes dont faisait partie la collection des conciles de Labbe. Un exemplaire complet des Acta sanctorum des bollandistes était en vente chez un libraire de Paris, au prix de douze cents francs. Il y eut conflit entre la tête et le cœur de l’abbé Guéranger : il s’agissait des Acta sanctorum et il fallait douze cents francs ! Le cœur disait

    « Achetez ; demain un acquéreur empressé et riche vous ravira ce trésor. » La tête répondait : « Mais vous n’avez en mains que le pain de quelques jours » Ce fut comme toujours le cœur qui l’emporta.. La veille de Noël, les bollandistes furent retenus. 0 joie il était temps encore. Les cinquantetrois volumes vinrent de Paris au Mans, furent visités, chargés sur un tombereau et expédiés à Sablé. Autre aubaine un curé de la Ferté Bernard, l’abbé Grenesche, faisait l’envoi généreux de plusieurs centaines de volumes et l’accompagnait de ces lignes aimables : « Le peu que je fais pour vous ne me donnerait pas le droit d’aller dans les commencements surcharger de mon inutilité septuagénaire votre petite communauté. Les petits voyages sont finis pour moi. »

    Une joie franche et cordiale anima ces premiers travaux d’installation, accrue encore, lorsque la société des deux prêtres s’augmentait de quelques nouveaux venus, candidats eux aussi de la vie nouvelle et qui venaient s’y essayer. Comme on n’avait pas encore recruté de frères convers, chacun s’improvisait dans leurs fonctions, qui en cuisinier, qui en marmiton.

    Je vous écris, dit une lettre de l’abbé Guéranger à son frère Edouard, de la procure de notre chère abbaye, du coin du feu. Dom Gilbert est à côté de moi, occupé autour d’une volaille qui rôtit et d’une soupe aux choux qui va bientôt bouillir. Dom Morin, le tablier à la ceinture, met le couvert, tandis que dom Fonteinne lave la vaisselle, veille au sel, au beurre et à mille autres choses admirables.  »

    On se réjouissait ainsi un jour ; le lendemain, les moines improvisés retournaient à leurs devoirs, et le souci d’argent revenait, sans altérer néanmoins la joyeuse liberté d’âme qui régnait en souveraine.

    Jamais d’ailleurs, cette sérénité ne fut plus nécessaire. Les éléments euxmêmes semblèrent un instant conjurés contre le prieuré. Comme si les quarantetrois années d’abandon n’eussent pas suffi à démanteler la vieille demeure monastique, la foudre était venue frapper le campanile et, pénétrant dans le monastère, avait dévasté l’escalier en spirale, dit escalier de matines, qui donne accès rapide du monastère à l’église. Les anciens propriétaires, soucieux de leurs intérêts, avaient maintenu en assez bon état de conservation l’ancienne demeure des moines qui pouvait se vendre, mais avaient complètement négligé les réparations, même les plus urgentes, exigées par la toiture de l’église. Au mois de janvier 1833, un violent ouragan survint ; le vent entra dans la tour de l’église par les baies inférieures et s’engouffra dans la toiture qu’il fit éclater par plus de vingt pieds carrés. Les madriers, chevrons et matériaux descendirent comme une trombe sur la toiture du cloître à l’intérieur. Les ruines ellesmêmes s’appliquaient à détruire ; il fallut presque trois ans pour réparer ce désastre.

    L’abbé Guéranger, durant les six premiers mois de 1833, prit le bâton du pèlerin et l’aumônière du quêteur et s’en alla avec sa naïve confiance solliciter l’obole de la charité chrétienne. Ses étapes furent Laval, Nantes, Paris. Laval se recommandait à lui par un grand renom de foi et de générosité ; malheureusement sa réputation de mennaisien l’y avait précédé. Solesmes n’existait pas encore ; les deux jeunes prêtres, qui s’étaient dévoués à le faire revivre et ne songeaient qu’a Dieu et à l’Église, se débattaient péniblement dans l’étreinte de la misère ; et déjà avait été prononcée contre eux, par un religieux de réputation, la parole qui décourage la charité : « Ce sont des sectaires. » Une personne riche de Lyon, que les recommandations de l’abbé Gerbet, croyonsnous, avaient vivement intéressée à l’œuvre bénédictine, se vit aussi sur les entrefaites déconcerte dans son généreux dessein par la même formule : « C’est un foyer de mennaisianisme. »

    De Laval, les pressantes invitations de M. de Régnon amenèrent à Nantes l’intrépide quêteur. Mais là encore, le patronage de M. de Régnon rappelait le souvenir inquiétant du journal l’Avenir et des polémiques de l’année précédente. Les membres de la haute société nantaise étaient d’ailleurs distraits de toute autre pensée par le mouvement dynastique qui s’était prononcé, nous l’avons vu déjà, dans les départements de l’Ouest. C’était à un soulèvement politique éventuel et à l’entretien des bandes qui se préparaient à le soutenir, qu’allaient toutes les ressources de l’aristocratie. Peutêtre un sermon de charité eûtil contribué à gonfler un peu l’escarcelle. L’évêque de Nantes avait été incliné à la bienveillance par l’affectueuse recommandation de Mgr Carron ; mais soit que le moment fût jugé trop inopportun et qu’au lendemain de l’affaire de Melleray on redoutât d’appeler de nouveau, pour un motif religieux et sur une région mal notée déjà, les sévérités du gouvernement, soit que les petites passions et rivalités humaines partout présentes eussent desservi l’abbé Guéranger dans son projet, le sermon ne fut pas donné. La collecte fut modeste et le plus clair bénéfice de ce voyage fut pour l’abbé Guéranger de passer quelques jours à la trappe de Melleray, auprès de dom Antoine de Beauregard, en contact avec la haute expérience d’un vétéran de la vie monastique.

    Au milieu des anxiétés qui l’assiégeaient, en face d’un présent précaire et d’un avenir incertain, ce fut une heureuse fortune, pour le restaurateur en France de l’ordre bénédictin, de pouvoir puiser à cette sérénité et à cette expérience qui le préparait à tout, en lui répétant

    « Je ne me plaindrai jamais du bon Dieu quand il est question de malheur. Il m’y a souvent plongé jusqu’au menton, jamais pardessus la tête.» » Dom Antoine avait recueilli autour de lui, après la violente expulsion dont son monastère avait été victime, une trentaine de religieux. Il fut affectueux pour l’abbé Guéranger qu’il avait connu, nous l’avons dit déjà, qu’il avait même convoité. Il lui promit et lui donna un père de chœur et un convers qui ne parvinrent ni l’un ni l’autre à s’acclimater ; ils disparurent de Solesmes au bout de quelques jours. Le vénérable abbé de Melleray témoigna le regret que Solesmes renonçât à l’abstinence perpétuelle et à l’office de nuit, tout en reconnaissant que l’adoucissement était exigé par la santé moyenne de nos jours. Il applaudit au règlement d’études dressé pour Solesmes et déplora le sort des monastères que les idées de M. de Rancé obligeaient à se donner, en dépit de la règle et à leur détriment, des supérieurs sans doctrine.

    Toutefois certaines réflexions de l’abbé de Melleray eussent été de nature à troubler même la plus intrépide confiance. Il regardait comme mal assurée une fondation dont tous les membres se formaient en même temps et commençaient à la même heure. Cette égalité primitive, cette absence originelle d’une autorité indiscutée et d’une expérience antérieurement acquise présageait, selon dom Antoine, de graves périls pour l’avenir. L’obéissance monastique ne pouvait sans danger être mise à pareille épreuve. II faut reconnaître que ces inquiétudes étaient trop justifiées, et l’événement leur donna pleine raison. L’abbé Guéranger devait apprendre à ses dépens que l’éminence des services rendus, la supériorité de la vertu et de l’intelligence ne sont pas des titres devant lesquels les hommes consentent à s’incliner longtemps ; mais il était trop tard pour regarder en arrière ; après tout, il n’avait fait que se prêter docilement au fil des circonstances, telles que la Providence les avait ménagées. Cette réflexion le rassurait sans doute et le défendait contre l’abattement ; car les chances de succès facile et rapide s’effaçaient l’une après l’autre : les quêtes étaient peu fructueuses, les prévisions, menaçantes, et les premières vocations sur lesquelles il avait cru pouvoir compter s’évanouissaient comme le mirage d’un instant. De six postulants qui avaient donné leur nom à l’œuvre naissante, cinq furent empêchés ou reculèrent ; le sixième n’entra à Solesmes que trente ans plus tard. Ce n’est pas qu’au premier bruit de restauration bénédictine, les demandes d’admission n’eussent afflué aux mains de l’abbé Guéranger ; mais étaientce vraiment des moines en espérance ceux qui ne voyaient dans le monastère que le loisir aristocratique, otium cum dignitate, et qui commentaient, sous forme de remerciement, le vers bien connu :

 

O Meliboee, Deus nobis haec otia fecit ;

 

    ceux encore qui pour être accueillis étalaient tantôt leurs parchemins et leurs licences, tantôt leur système de philosophie ou leurs articles historiques ; celuici, le dégoût du monde où il n’a plus rien à faire depuis qu’il y a perdu toute sa fortune ; celuilà, des idées très arrêtées en fait d’architecture, auxquelles il soumet d’avance la restauration du monastère qui n’est pas encore le sien ?

    Aussi la fête de saint Benoît futelle célébrée le 21 mars dans une intimité qui ressemblait beaucoup à la solitude. L’église priorale était encore livrée aux ouvriers. Avec la permission et en présence du curé de Solesmes, l’abbé Guéranger chanta la messe dans l’église de la paroisse. M. Fonteinne était au lutrin devant un vieux graduel romain infolio, venu de l’ancien couvent des élisabéthines de Sablé. C’est sous cette forme bien discrète que la liturgie romaine, exilée depuis quatre vingts ans, réapparaissait, timide, au jour de saint Benoît. L’assistance se composait de l’abbé Le Boucher mandé pour la fête, de deux vieilles femmes du bourg de Solesmes et, en plus, d’un hôte qui était venu sans rien savoir, sans être attendu. Il s’appelait Edmond de Cazalès et avait des velléités bénédictines. Dès lors il se préparait à traduire la vie de Catherine Emmerich, que Brentano venait de donner à l’Allemagne. Une grande intimité s’établit presque aussitôt entre l’abbé Guéranger et M. de Cazalès. Tout en étudiant les sculptures de l’église dont il voulait parler dans la Remue européenne 26 , M. de Cazalès apprit que, Laval et Nantes ayant trop peu donné, c’était à Paris que l’abbé Guéranger voulait s’adresser maintenant. « A Paris, dit Cazalès, il n’y a qu’une personne qui puisse prendre intérêt à l’œuvre de Solesmes Il nomma Mme Swetchine. Les rapports de M. de Cazalès avec Mme Swetchine lui permettaient de donner à l’abbé Guéranger une lettre d’introduction auprès de l’illustre convertie.

    Une fois encore, il fallut donc laisser l’abbé Fonteinne à l’œuvre matérielle, lui promettre le journal exact de tout ce qu’on se proposait de faire ou de tenter et partir pour Paris. Le 16 avril de cette année 1833, l’abbé Guéranger entra pour la première fois dans le salon de Mme Swetchine, muni de la lettre de M. de Cazalès. C’est à lui qu’il faut demander le récit de cette première entrevue de deux âmes que rien ne séparera plus.

    Je me trouvai, disaitil plus tard, en face d’une femme de cinquante ans, d’une taille courte, avec assez d’embonpoint, d’un visage étranger, louche du regard, aux mouvements un peu brusques, le tout tempéré d’une distinction rare, avec une expression de douceur et de bonté que l’on rencontre rarement au même degré. Elle lut la lettre de M. de Cazalès, puis se tourna vers moi avec un intérêt marqué, désirant m’entendre parler de l’œuvre projetée à Solesmes. Quand elle eut appris que cette œuvre avait la prière et la louange divine comme but principal, elle versa des larmes de joie, et il me fut facile de reconnaître en elle la femme sainte et généreuse qui avait sacrifié à Dieu tous les biens de ce monde. Elle écouta ensuite avec transport ce que je lui dis des travaux d’étude religieuse auxquels on se livrait dans l’ordre de Saint Benoît, et bientôt elle me promit son concours pour aider l’œuvre dans tout ce qui serait à sa portée. Dès ce momentlà même, nous nous sentîmes étroitement liés. Je lui promis de venir la voir le plus souvent qu’il me serait possible, et elle m’indiqua une heure où je serais toujours reçu. Je n’étais donc plus isolé. Solesmes avait rencontré tout d’abord une vive sympathie dans une âme si noble et si sainte. Mme Swetchine, l’amie intime de Joseph de Maistre, était la plus belle conquête que l’Église eût faite de nos temps sur le schisme grec, et mes rapports suivis avec elle me firent mieux connaître personnes et choses.

    Le séjour à Paris dura près de trois mois, du commencement d’avril à la fin de juin. Là encore, comme à Nantes, l’abbé Guéranger s’adressa tout d’abord à l’archevêque, Mgr de Quélen, qui, depuis le pillage de l’archevêché, habitait la maison du Sacré Cœur. A Paris comme à Nantes, il songeait à un sermon de charité qui eût fait connaître l’œuvre naissante ; à Paris comme à Nantes, il se heurta à un refus et finit par voir qu’il y avait un malentendu entre ses interlocuteurs et lui. Hommes d’ancien régime, accoutumés à l’union étroite des deux pouvoirs, abrités par l’attache politique qui leur donnait leur place de droit dans le pays, toute tentative de créer une institution religieuse qui ne dût rien à la tutelle de l’État et ne se réclamât que de la liberté et du droit commun, en face surtout d’un gouvernement hostile, leur semblait constituer un péril. Agir de la sorte, c’était, croyaientils, appeler une intervention de l’État et exposer l’oeuvre ellemême à périr de mort violente. L’intérêt premier de ces nouvelles institutions les obligeait à n’appeler pas l’attention sur elles. Si elles s’établissaient, que ce fût sans bruit, car le bruit était une provocation, sans que le public fût saisi de leur naissance ; faute de ce silence prudent, elles risquaient de périr dans leur berceau.

    La pensée de l’abbé Guéranger était tout autre ; il ne voulait d’autre égide que celle de la liberté. Demander l’autorisation lui semblait humilier l’Église. Il avait prévu sans doute l’hypothèse de vexations qu’il eût été trop naïf de ne pas pressentir ; mais, homme d’Église avant tout et conscient de ses droits, puis, comme fils de l’Église, résolu à la soumission et à la docilité envers le pouvoir, ne lui demandant aucune faveur et ne lui mesurant pas son obéissance, il croyait que le sens de la liberté était en France assez éveillé et la magistrature, assez équitable, pour reconnaître à des citoyens sans reproche le droit de respirer et de vivre dans leur pays. L’article premier du concordat stipulait que la religion catholique, apostolique et romaine sera librement exercée en France. Or, pensaitil, cet article est menteur et la religion catholique n’est pas librement exercée en France, s’il est telle institution appartenant soit à l’essence, soit à l’intégrité de la religion ellemême, qui ne peut s’établir ni se développer. Je ne serais pas libre comme catholique, si l’État m’interdisait d’aller à la grand’messe et m’imposait une messe basse ; je ne serais pas libre davantage dans l’exercice de ma religion, si une contrainte politique me maintenait dans l’exercice des préceptes, sans me permettre de pratiquer les conseils de religion selon les règles qui ont été approuvées par l’Église. L’article cinquième de la charte de 1814, reproduit par la charte de 1830, me garantit à son tour l’exercice de ma religion : mon droit d’être religieux se confond avec mon droit d’être chrétien.

    Telle était la pensée de l’abbé Guéranger. Il faut reconnaître que les évêques, plus au fait que lui des susceptibilités politiques du moment, ne le détournaient de tout acte un peu bruyant que dans le souci de sa propre sécurité.

    Le fait est, atil rapporté luimême, que le côté politique de la fondation de Solesmes ne m’avait en rien préoccupé jusqu’alors. J’avais profité de mon séjour à Paris pour y rédiger et faire imprimer un prospectus de l’œuvre, sans songer que j’y attaquais une légalité à peine endormie ; il ne m’était pas venu à la pensée qu’un sermon dans une église de Paris, pour aider au rétablissement d’une institution supprimée par la loi, fût autre chose qu’un usage légitime de la liberté conquise en juillet 1830. Malgré toute sa bienveillance, Mgr de Quélen écarta l’idée d’un sermon, insista sur l’illégalité des ordres religieux, tout en déplorant le fait, et me fit sentir qu’il n’y aurait aucun recours, si le gouvernement venait à demander des explications ou même former opposition.

    Cependant le prospectus de l’œuvre 27 , non content de circuler dans Paris, était reproduit par les Annales de philosophie chrétienne 28 et la Revue européenne 29 où M : de Cazalès raconta son voyage à Solesmes. La Tribune catholique et la Gazette du clergé publièrent le 7 août 1833 une lettre sur le rétablissement des bénédictins en France. L’appui de M. Bailly, de l’abbé Desgenettes, de Mme Swetchine donna un peu d’élan à la souscription ouverte en faveur des bénédictins. Un instant même, on put espérer qu’une parcelle de la richesse monastique, échappée à la Révolution, aiderait la vie bénédictine à se relever. Dom Verneuil en mourant avait laissé en dépôt à l’un de ses frères en religion, dom Groult, avec la maison de SaintVincent de Senlis, une somme considérable affectée d’avance à l’œuvre d’une restauration monastique. Grâce au curé de NotreDame des Victoires, des relations furent nouées entre l’abbé Guéranger et dom Groult. Même en ne prélevant qu’une part de ce riche dépôt, dom Groult aurait facilement assuré à la nouvelle fondation bénédictine la sécurité et le pain de chaque jour. Il accueillit l’abbé Guéranger avec bienveillance, lui ouvrit très grande sa maison mais non son escarcelle, le détourna de mêler aucune moinerie à son institution nouvelle et l’invita à porter son activité vers l’enseignement. Il fut bientôt manifeste qu’on ne parlait pas la même langue.

    L’abbé Guéranger eut alors le loisir de revoir le comte de Montalembert et Lacordaire. Son ancien condisciple Victor Pavie le présenta à Sainte Beuve. La seule reconnaissance le mena chez Chateaubriand. Une disposition providentielle avait arrêté sans aucun doute que la pauvreté, et à certaines heures la pauvreté compliquée de détresse, serait durant toute sa vie la compagne assidue de l’abbé de Solesmes. Même appuyé par d’admirables dévouements, il ne retira pas de ses efforts tout le fruit qu’il en pouvait attendre. Lorsqu’il en fit le total, sa collecte ne .dépassait pas deux mille cinq cents francs, et l’œuvre de la réparation les avait presque dévorés d’avance. La cotisation organisée par Mme Swetchine monta à six cents francs la première année, s’éleva peu audessus de ce chiffre et s’éteignit en 1838.

    Mais le plus clair bénéfice de ce séjour de plusieurs mois, après le dévouement de Mme Swetchine,*fut pour l’abbé Guéranger de nouer ou de renouer des relations avec des hommes tels que les abbés Gerbet, de Scorbiac, de Salinis qu’il vit à Juilly, l’abbé Dupanloup, l’abbé Combalot, l’abbé Gillis depuis vicaire apostolique d’Edimbourg, Dugas Montbel, le traducteur d’Homère, Pouqueville, de l’Institut, qui lui témoignèrent un vif intérêt. M. l’abbé Maret, le futur évêque de Sura, vint aux Missions étrangères pour se renseigner sur l’œuvre bénédictine ; mais cette visite n’établit pas de rapports suivis ; on ne devait se retrouver en conversation que beaucoup plus tard. Des postulants aussi se firent connaître, parurent, disparurent : le seul qui persévéra fut M. l’abbé Daubrée, ancien élève de la Chênaie, retiré à Juilly où il attendait le signal du rendezvous à Solesmes.

    En somme, disait dom Guéranger, l’œuvre ne marchait pas à pas de géant : mais Dieu me maintenait au cœur une confiance dont rien ne rebutait la simplicité. Je priais beaucoup et avec ardeur ; et ma prière n’était jamais troublée par l’inquiétude. Je reconnais maintenant avec évidence que j’étais soutenu ; car pour peu que j’eusse réfléchi humainement, il était trop clair que je n’avais pas à ma disposition les éléments par lesquels une pareille œuvre pouvait réussir. J’avais grande confiance à visiter la Vierge noire, qui est conservée dans la chapelle des sueurs de SaintThomas de Villeneuve. C’est la Madone qui était autrefois dans l’église, aujourd’hui détruite, de Saint Etienne des Grès, et aux pieds de laquelle saint François de Sales obtint la délivrance d’une tentation contre la confiance en Dieu. Devant cette image vénérée, je recommandais mes labeurs à la Reine du ciel, je la priais de les bénir ; après quoi, je me retirais sans jamais ressentir la moindre anxiété.

    Lorsque l’abbé Guéranger prit congé de Mme Swetchine et revint au Mans vers la fin de juin, ce fut pour y trouver de nouvelles surprises. Mgr Carron avait été contraint par l’aggravation de son état de santé à se retirer à Vichy. L’évêque n’avait cessé de témoigner sa bienveillance à l’œuvre naissante. Son absence, à l’heure même de ses premiers commencements, était pour l’abbé Guéranger plus qu’un contre temps. L’évêque ne pouvait présider à l’installation, comme il l’avait promis, comme l’abbé Guéranger l’avait publiquement annoncé. Par ailleurs, il était impossible de reculer davantage une date qui était si bien choisie test celle où tous les calendriers de l’Occident placent la translation

    en France des reliques de saint Benoît, et il y avait une sorte d’engagement public à commencer ce jourlà. L’évêque interrogé répondit qu’il serait à la cérémonie d’installation mais d’esprit et de cœur seulement ; il déléguait pour présider en son nom celui des vicaires généraux qui se trouverait libre le 11 juillet 30 Or, le 11 juillet, M. Bouvier devait honorer de sa présence la soutenance des thèses de théologie au grand séminaire ; il ne pouvait donc présider la cérémonie. Le second vicaire général ; lecteur assidu de l’Ami de la religion, voyait de mauvais œil l’œuvre commencée à Solesmes et se récusa. Un instant, on put croire plu, selon la prévision éclairée de l’évêque, a M. Guéranger s’installerait tout seul Néanmoins, pour s’éviter cet ennui, l’abbé Guéranger proposa à M. Bouvier une démarche auprès d’un vénérable chanoine, M. Ménochet, vicaire général honoraire, qui goûtait peu lui aussi les idées ultramontaines mais se recommandait par l’honneur de sa vie sacerdotale. Au cours de la Révolution, il avait vaillamment refusé de prêter serment à la constitution civile du clergé, ce qui lui avait mérité de passer plusieurs mois sur les pontons à Rochefort. Il était donc ultramontain de cœur, sans l’être encore d’esprit. Malgré ses préventions, il accepta l’offre qui lui était faite de présider, au nom de l’évêque absent, l’humble renaissance de la vie bénédictine. L’abbé Guéranger l’en remercia sur l’heure ; chaque année Solesmes en rappelle le souvenir. On prit jour, on fixa l’ordre de la cérémonie, on attendit que vînt la date du 11 juillet 1833 où saint Benoît devait reprendre possession.

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