Dom Guéranger, abbé de Solesmes, par Dom Delatte – Chapitre IV

CHAPITRE IV

 

LES DÉBUTS D’UNE RESTAURATION BÉNÉDICTINE

 

(18331835)

 

    A l’aurore de ce premier jour de vie monastique, 11 juillet 1833, l’abbé Guéranger réunissait autour de lui trois compagnons, dont deux prêtres, l’abbé Fonteinne et l’abbé Daubrée, et un diacre, l’abbé Le Boucher *Le personnel des convers se composait de quatre postulants ; celui d’entre eux qui était à l’office de la cuisine, un jeune homme du nom de Garnier, ne persévéra que dans ses fréquents retours au bercail ; il y revenait régulièrement à la fête de Pâques et toutes les fois qu’il se trouvait sans emploi dans le monde : c’était le postulant à forme intermittente.

    La hiérarchie du petit monastère avait été constituée dès la veille l’abbé Guéranger élu prieur avait choisi comme sousprieur le P. Le Boucher, comme cellérier le P. Fonteinne. La première fonction liturgique du prieur avait été de bénir, avec la délégation du vicaire général, une petite cloche qui reçut les noms de Marie Pietre. Ses accents appelèrent les religieux aux premières vêpres et à complies, puis le lendemain aux matines et aux laudes de la Translation de saint Benoît. Depuis c’est elle qui, chaque année le 11 juillet, a gardé le privilège de sonner l’Angélus pour affirmer ainsi son droit d’aînesse devant les bourdons qui écoutent, silencieux, son humble voix. Les associés, à qui nous donnons par anticipation le titre de moines et de religieux, avaient adopté le rit romain, maintenu depuis à Solesmes jusqu’aux premières vêpres de Noël en 1846 où il céda au rit monastique. Le modeste prieuré, fondé en l’an 1010 par Geoffroy de Sablé pour la rédemption de son âme et de tous ses parents passés et à venir, reprenait vie après quarantetrois ans de solitude et de silence. Le dernier prieur du monastère, dom de Sageon, était mort en 1799 aux environs du Mans, après avoir refusé de prêter serment à la constitution civile du clergé ; ce qui lui avait valu les honneurs ordinaires des confesseurs de la foi, la prison et les mauvais traitements.

    Fidèle au rendezvous donné, M. le chanoine Ménochet était arrivé de la veille et avait été accueilli, dans le monastère improvisé, avec un empressement mêlé de respect et de joie. Une trentaine de prêtres étaient présents, témoins de la fondation nouvelle. Lorsque MariePierre eut annoncé l’heure de tierce, les religieux se réunirent à l’église paroissiale. M. Ménochet, précédé de la croix et de tout le clergé, s’y rendit à son tour ; et c’est au chant de l’In convertendo Dominus captivitatem Sion que la procession entra dans le prieuré. La messe fut chantée par le chanoine vicaire général ; MM. Morin et Boulangé étaient ministres, se consolant ainsi de n’être pas ou de n’être pas encore membres du petit monastère. A l’évangile, le vicaire général passant outre à de vieux préjugés célébra dans une touchante allocution la restauration inattendue de cette institution monastique si glorieuse, dont les troubles révolutionnaires n’avaient pu détruire le germe. Il trouva dans son âme généreuse des expressions bienveillantes pour saluer les membres de la nouvelle communauté ; et, comme si l’acte de charité qu’il venait d’accomplir eût effacé tout vestige des inquiétudes qu’il avait témoignées tout d’abord, il demeura désormais tendrement attaché à cette œuvre qu’il avait bénie dès son berceau.

    Au dîner où selon la règle régna le silence, on lut la vie de saint Benoît par saint Grégoire le Grand. Le service de la table se fit avec un peu d’embarras ; les surprises sont inévitables dans les premiers jours. L’indulgence et la bonté du vénérable chanoine sauvèrent les religieux servants d’une confusion trop grande. « C’est vraiment un bonheur pour moi, mon cher et révérend père prieur, écrivaitil dans la suite, de savoir que vous conservez quelque souvenir de l’intérêt que j’ai pris à votre pieux établissement ; croyez bien qu’il sera constant et invariable 1 » Et il tint parole. L’abbé de Solesmes ne parlait jamais de M. Ménochet qu’avec reconnaissance et vénération.

    A dater de ce 11 juillet 1833, l’office divin à l’église et l’ordre des exercices dans le monastère n’ont plus subi à Solesmes d’autres interruptions que celles que l’expulsion violente leur a imposées *Les lettres à Mme Swetchine nous traduisent les dispositions de ces premiers temps. Dom Guéranger avait promis à sa vénérable amie de lui écrire dès le jour même de l’installation. La promesse avait été imprudente ; il no put l’acquitter que le surlendemain.

    Madame, ce n’est qu’aujourd’hui 13, à l’issue de matines, que je trouve un instant pour m’entretenir avec vous, avec le même abandon et le même bonheur que si j’étais dans votre hôtel de la rue Saint Dominique… Notre cérémonie d’avanthier a été tout à la fois brillante et touchante… Monseigneur, toujours aux eaux de Vichy, s’était fait remplacer par celui des grands. vicaires qui devait mettre le plus de dignité et d’àpropos dans cette cérémonie. Je ne vous donne point de détails, parce que vous les verrez dans la Tribune catholique. Je vais écrire à M. Bailly de vous envoyer le numéro, dès qu’il aura paru.

    Notre maison va bien. Le meilleur esprit anime tout le monde. De la simplicité, de la joie, de l’amour pour la prière et pour l’étude : voilà les dispositions qui animent tous les membres de la nouvelle communauté. Il n’y a pas assez d’enthousiasme dans ces dispositions pour qu’on puisse croire qu’elles ne sont que passagères ; il y en a assez pour leur donner une vie et un élan qui les gravent de plus en plus dans les âmes…

    Je ne vous ai pas dit encore que mercredi, veille du jour de notre installation, ils m’ont élu prieur. Je ne pouvais guère me flatter qu’il en fût autrement ; toutefois, cette élection m’a accablé. Sentir peser sur soi la responsabilité d’une œuvre qui importe à Dieu et aux hommes, être en même temps chargé de tout créer et de tout diriger, en grand, en détail, au spirituel, au temporel, c’est vraiment atterrant quand on y réfléchit. J’ai bonne confiance en celui qui ne trompe point et qui a promis qu’il ne nous chargerait point au delà de nos forces, sans augmenter sa grâce en proportion de nos besoins…

    Quant au chapitre des finances, nous sommes pauvres et très pauvres… II nous est venu un peu d’argent deci delà, mais peu à la fois et au jour le jour. Le Seigneur pourrait nous dire comme à ses Apôtres :Quand je vous ai envoyés, dites, avezvous manqué de quelque chose ? Je ne m’attarde pas à vous recommander nos besoins ; je sais trop combien notre petite maison vous est chère… et vous savez aussi, je crois, avec quelle tendresse filiale et respectueuse j’ose me dire votre très humble et très obéissant serviteur 2

    Mme Swetchine répondait :

    Ce n’est pas seulement parce que j’ai tant fait Iire votre lettre que je la sais si bien, mais parce qu’elle continue nos bonnes causeries par son accent simple et sincère. Elle m’a fait un vrai plaisir : j’y ai retrouvé votre douce et pénétrante piété, votre confiance qui ne cesse d’être un bonheur que pour devenir un mérite, et tout ce que la jeunesse, quand elle a été soumise et fidèle, ajoute au charme des impressions. J’attendais cette lettre depuis longtemps, me fondant sur votre promesse d’écrire le jour de votre installation. Je calculai de ce jourlà, même après avoir espéré plus tôt ; mais tous ces calculs portés à faux ne m’ont pas donné un seul moment d’appréhension, aucun doute de votre bon souvenir. Quand Dieu est le principe d’un rapprochement ou qu’il en est le ciment, quand on est sûr de se retrouver en lui, aucune séparation réelle ne devient possible, et la défiance même peut la défier, On sait d’ailleurs que les saints, qu’ils écrivent ou n’écrivent pas, prient toujours ; et j’étais bien sûre pour ma part de ce souvenir utile, auquel ne nuirait pas même la brèche qu’a soufferte notre premier et mutuel engagement, vous de m’écrire le 11, moi d’avoir la sainte messe ce jourlà dans ma petite chapelle. J’ai bien compris vos raisons. Il faut que vous compreniez les miennes : c’est ‘le temps qui vous a manqué, et à moi un prêtre. Mais croyezmoi, vous n’avez point à vous en plaindre : les voûtes de Saint Thomas ont reçu mes vœux les plus ardents, les plus recueillis, et l’ange de l’Ecole n’est sûrement pas resté indifférent aux destinées des nouveaux bénédictins 3

     L’amie de Joseph de Maistre avait eu déjà le loisir de lire dans la Revue européenne l’article où Edmond de Cazalès faisait connaître au public l’œuvre de Solesmes, mais attendait encore sur la cérémonie d’installation les détails promis par la Tribune catholique et que nous connaissons. Après avoir constaté un peu de lenteur dans la souscription, malgré l’actif et généreux dévouement de plusieurs, sa lettre s’achevait sur une note un peu grave, mais que l’âme du jeune prieur était capable d’entendre sans se décourager.

    Il se rencontrera, lui disaitelle, il ne faut pas se le dissimuler, beaucoup d’obstacles, résistances sourdes, préventions latentes ou imaginaires, pour que rien n’y manque, pas même les fantômes. Chaque jour, il faut se battre, et sur un autre terrain. Les uns redoutent dans les nouveaux bénédictins le jansénisme de leurs prédécesseurs ; les membres de l’Institut tremblent de s’intéresser en vous à des ultramontains. M. de Montalembert me chargeait hier de vous dire que vos succès à Lyon étaient fort compromis par le soupçon de votre secrète attache à M. de la Mennais et à son système. Le juste milieu voit en vous des carlistes ; les carlistes sont choqués de votre désintéressement des choses de ce monde. Enfin un haut et grave personnage me disait en dernier lieu que ce qui manquait à votre établissement, c’était de n’être pas régulièrement fondé par des religieux du Mont Cassin, envoyés officiellement à cet effet. Rien n’est si aisé que d’avoir raison contre chacun d’eux ; mais qu’estce qu’avoir raison, lorsqu’on n’est pas assez heureux pour convaincre et pour dissiper entièrement de si étranges nébulosités ? Eh bien la prévention, dans ses confusions de temps, de choses, de vérités et de personnes, me paraît moins déplorable encore que cette profonde indifférence qu’on ne peut souvent réveiller, même pour lui faire donner cinq francs, et que ce terrible silence qui, en laissant deviner toutes les objections, ne donne même pas l’occasion de les combattre 4 .

    L’affection de Mme Swetchine lui donne souci de tout ce qui peut, de près ou de loin, atteindre une œuvre et aussi une personne à qui elle s’intéresse presque maternellement. Elle redoute un instant d’avoir été peu encourageante.

    Je vous ménage peu, ditelle, dans ce compte rendu ; et ma lettre, qui aurait tant aimé à vous donner la consolation d’apprendre de rapides progrès, ne fera qu’ajouter à vos inquiétudes. C’est cela de plus que la bonté de Dieu aura à guérir. Et c’est surtout parce que je m’abandonne à lui que je ne vous épargne aucune de mes appréhensions. Je veux vous faire connaître en même temps que ma confiance n’en est nullement ébranlée, et que j’attends une réponse à mon humble et silencieuse interrogation sur l’avenir que la Providence vous destine. Je ne vois pas qu’elle ait encore prononcé ; mais ce dont je suis certaine, c’est que les hommes et les éléments ne feront qu’exprimer sa volonté…

    Mon livret de souscription ne va pas mal. J’ai eu la très vive satisfaction d’y inscrire le nom de M. Desjardins qui prend, chaque jour plus d’intérêt à votre œuvre, comme chaque jour semble l’affranchir davantage pour le ciel. Je n’ai rien vu de comparable à l’équité, à la force, à l’indépendance de ses jugements, du moment où son attention y a répandu sa lumière ; c’est bien celuilà qui n’est ni à Apollo, ni à Céphas, mais à Dieu.

    Malgré tout mon respect pour les hauts devoirs, les occupations multipliées, et diverses qui vous sont imposées,… je voudrais bien conserver avec vous des relations régulières et habituelles, à des intervalles marqués par vousmême… Vous me parlerez de vos affaires, puisque toutes choses dans ce triste monde, même les choses divines, ont leur face aride et raboteuse ; mais aussi vous me parlerez de Dieu, de sa miséricorde, de son amour, de cette paix céleste que la mollesse mondaine ou simplement humaine voudrait prendre pour le repos. Dieu a promis la paix, parce qu’il a voulu nous donner l’onction ; mais ce n’est point aux dépens de cette activité de l’âme qui est une de ses vertus 5

    Nous nous sommes laissé entraîner à citer un peu longuement, n’ayant nul procédé plus sûr pour dessiner exactement le lien de dévouement, de respect et de confiance qui, dès la première heure, unit ensemble ces deux âmes si capables de se comprendre et de s’aimer saintement. Les lettres de Mme Swetchine à dom Guéranger ont été insérées dans le volume des Lettres inédites de Mme Swetchine, publiées par M. le comte de Falloux 6 Mais le noble comte, sur l’invitation de dom Guéranger luimême, y a pratiqué de larges coupures qui souvent nous ont paru supprimer de ces lettres l’élément le plus intime et le plus personnel.

    Par Mme de Meulan, belle sœur de M. Guizot, Mme Swetchine s’était efforcée d’incliner la faveur du ministre vers l’œuvre bénédictine. Le prieur de Solesmes en eut un peu d’inquiétude et comme un mouvement de recul.

    Vous avez grand tort, écrivaitil quelques jours plus tard à sa vénérable correspondante, vous avez grand tort de prendre la peine de nous recommander aux gens du gouvernement ; c’est imprudence véritable. Ma tactique a toujours été de me passer de préfet et de souspréfet et de maire. Nous nous passerons aussi de ministres. Nous sommes dans le droit commun ; il nous serait tout à fait maladroit de faire ou de faire faire des actes qui supposeraient qu’on s’y sentirait mal établi 7

    Ce désintéressement et cette fierté religieuse ne manquaient pas de mérite, alors que la petite communauté composée de huit personnes n’avait d’autre revenu régulier que l’honoraire des messes de deux prêtres, et que, les frais d’installation ayant tout dévoré, l’avoir complet, chargé de subvenir à la vie de ces huit personnes, se montait le 11 juillet au soir à la somme de cinq francs.* Et ce mois de juillet ne s’était même pas écoulé encore que la passion qui ne sommeille pas s’exerçait déjà sur Solesmes et accroissait encore la gêne de ses débuts.

    Nous connaissons déjà l’Ami de la religion et son directeur, M. Picot. M. Picot était laïque, mais ne se croyait pas moins investi par ce qui restait de gallicanisme d’un droit de vigilance, de censure, de direction générale dans les questions religieuses. Son journal était demeuré le moniteur presque officiel du clergé. Les mésaventures récentes de l’Avenir n’avaient fait que le confirmer dans sa ligne et accroître son autorité auprès de ses lecteurs. Il suivait avec une rare avidité toutes les étapes de la chute de M. de Lamennais, chute qu’il semblait savourer comme un triomphe, et donnait place à tous les désaveux mortifiants pour un journal dont il avait eu à se plaindre. Nombre d’anciens partisans de M. de Lamennais se hâtaient de diviser leur cause d’avec la sienne ; et alors même que ces désaveux émanaient de personnages entièrement ignorés du public, l’Ami de la religion leur donnait la célébrité d’un instant, accueillait leurs dires et insérait avec complaisance tous actes témoignant que le clergé se séparait de M. de Lamennais. Il tenait à jour le catalogue officiel de la désertion et considérait comme suspect quiconque, ayant appartenu de près ou de loin à l’école de l’Avenir, n’avait pas consenti depuis l’encyclique Mirari vos à se refaire une créance immaculée, en abjurant entre les mains de M. Picot. Chacun pressent que l’abbé Guéranger n’en avait éprouvé nul besoin. Après avoir cessé toutes relations avec M. de Lamennais révolté, sa lettre à Mgr Carron avait désavoué, dans une mesure de générosité que l’on peut taxer d’excessive, toute doctrine en désaccord avec l’enseignement pontifical. Selon lui, M. Picot n’avait pas qualité pour décerner un brevet d’orthodoxie, et M. Picot, qui comme gallican refusait au pape d’être le juge de la foi, avait à coup sûr mauvaise grâce à s’en considérer comme le gardien authentique. Mais un homme qui possède un journal religieux échappe difficilement, s’il a obtenu la faveur de son public, à la subtile tentation de se regarder comme le régulateur de la pensée religieuse et de n’estimer les personnes ,qu’en fonction de leur docilité à son enseignement quotidien. A cette tentation M. Picot avait succombé. Il avait d’ailleurs ses entrées dans les évêchés, les séminaires et les presbytères ; la faveur ecclésiastique aidant, il n’était pas loin de se croire l’oracle de l’église de France.

    A cette disposition acquise se mêlait une part de rancune. M. Picot n’avait pas su oublier encore certains articles du Mémorial où la liturgie parisienne avait été autrefois fort malmenée. La liturgie parisienne, c’eût été peu de chose ; mais M. Picot luimême avait été traité durement et, sans assez de mesure peutêtre, mis en face de ses multiples ignorances. Il ne manquait pas de fiel. Aussi lorsque parut la nouvelle des débuts de Solesmes, les journaux religieux ayant applaudi, le Constitutionnel et le Figaro ayant donné leur note maussade, M. Picot prit aussitôt son parti : il dénigra et dénonça aux catholiques comme suspecte l’œuvre approuvée pourtant par l’ordinaire du lieu, l’évêque du Mans. Un éloge pompeux de la congrégation de SaintMaur, des plaisanteries assez lourdes sur le titre de bénédictin honoraire que M. de Chateaubriand s’était décerné, une allusion au livre de l’élection des évêques, aux articles sur la liturgie et un rappel venimeux des relations avec M. de Lamennais n’étaient qu’un prélude. L’attaque ouverte se démasquait ainsi

    Nous nous étonnons, à dire le vrai, que des hommes qui veulent se faire bénédictins repoussent toute liaison avec les bénédictins qui restent en France. Ils avaient annoncé dans leur prospectus qu’ils aspiraient à faire sortir de ses ruines cette antique congrégation de SaintMaur, et puis ils la mettent entièrement à l’écart ; ils évitent tout rapport avec elle, ils s’isolent de ces grands noms des Mabillon et des Montfaucon, qu’ils avaient invoqués d’abord et qui les auraient protégés de leur renommée. A quoi se rattache donc la nouvelle association ? Qu’estce que des bénédictins qui ne passeront point par les épreuves accoutumées ? Qui les dirigera dans leur noviciat ? Y auratil même un noviciat ? On nous dit que le 11 juillet ils ont nommé un prieur ; mais des novices ontils jamais élu un prieur ? Ce prieur d’ailleurs est aussi novice que les autres. Quels que soient ses talents, son esprit, sa vertu, son instruction, il ne peut encore bien connaître l’esprit de la règle, et il est difficile qu’il y forme les autres.

    Telles sont les réflexions que nous suggère une entreprise que nous regrettons de ne pouvoir louer exclusivement. Les nouveaux associés ont des intentions droites, tout nous porte à le croire ; mais il est à craindre qu’ils n’aient pas parfaitement calculé la marche à suivre pour assurer le progrès de leur œuvre. Que seraitce si les novices de Solesmes, au lieu de se former dans la retraite et le silence aux vertus de leur état, allaient se lancer immédiatement dans la carrière des lettres, publier des ouvrages, se livrer à des recherches d’érudition, même publier un journal ?

    Et après l’expression d’un si louable souci de la dignité religieuse, M. Picot laissait tomber de sa plume cette hautaine réflexion :

    Là suite nous apprendra dans quel esprit la maison de Solesmes sera dirigée, et si ce sera une communauté édifiante, utile et inaccessible à l’amour des nouveautés. C’est l’amour des nouveautés qui, dans le siècle dernier, a perdu diverses congrégations ; et d’autres nouveautés seraient plus fatales encore à un corps naissant et qui n’offre pas tous les gages possibles de durée 8

    L’œuvre naissante était décriée dès sa première heure. Le P. Guéranger averti s’était efforcé de prévenir cette cauteleuse dénonciation qui signalait complaisamment les vices de l’œuvre entreprise, avec l’évident espoir de l’étouffer dès le berceau. A peu près à la même date que l’article, il avait adressé au rédacteur du journal une lettre qui parvenue trop tard ne put arrêter la dénonciation dont nous venons de donner des extraits et à qui M. Picot avait naturellement décerné les honneurs de la première page. La lettre ne fut insérée que tardivement, dans le numéro du 8 août, avec une contrainte visible, en petit texte, après les faits divers du journal. Elle était précédée d’une courte présentation

    Nous recevons la lettre suivante de Solesmes ; nous nous faisons un devoir de l’insérer au plus tôt. On remarquera que, lorsque l’auteur l’a écrite, il n’avait point encore eu connaissance de l’article qui a paru dans notre numéro de mardi 30 juillet. Les sentiments qu’il montre dans sa lettre nous font espérer qu’il voudra bien ne point se montrer blessé de ce qu’il pouvait y avoir de désagréable pour lui dans l’article. Nous le félicitons de sa déclaration sur l’encyclique et nous faisons des vœux pour qu’il dissipe de plus en plus, par la sagesse de sa conduite, les préventions qu’on pouvait avoir conçues sur lui par rapport à certaines opinions.

 

    La lettre du prieur était. ainsi conçue :

 

Du Prieuré de Solesmes, diocèse du Mans, ce 1er août 1833.

 

    Monsieur le rédacteur,

    Placé à la tête de l’établissement qui vient de se former à Solesmes, diocèse du Mans, sous la règle de saint Benoît et les statuts de la congrégation de SaintMaur, je viens vous prier de vouloir bien donner place dans votre journal, l’un des organes du clergé, aux réclamations suivantes que j’ai l’honneur de vous adresser tant en mon nom qu’en celui de mes frères.

    L’établissement de Solesmes ne s’est formé qu’avec l’autorisation et les encouragements de Mgr l’évêque du Mans. C’est de lui que nous tenons tout ce que nous sommes, et un seul acte de sa volonté pourrait dissoudre notre réunion, sans que pour cela il nous vînt en pensée d’opposer la plus légère résistance.

    Notre but principal en nous réunissant à Solesmes a été d’y établir une maison de retraite et de prière où pût refleurir quelque ombre des anciennes vertus du cloître, et d’offrir un asile aux âmes qui, appelées à la vie religieuse, ne trou. vent point en France les secours nécessaires pour suivre leur vocation.

    Notre but secondaire a été de nous livrer à l’étude de la science ecclésiastique, considérée tant en ellemême que sous ses rapports avec les autres branches des connaissances humaines. L’Ecriture sainte, l’antiquité chrétienne, le droit canonique, l’histoire enfin seront les principaux objets de nos travaux. Du reste, nous sommes loin de nourrir des prétentions incompatibles avec la faiblesse d’une institution qui ne fait que naître ; nous voulons seulement consacrer fidèlement au service de L’Église tous les instants que nous laisse libres la célébration des divins offices.

    Nous ne sommes point une école et n’entendons appartenir à aucune école. Avant d’admettre un homme dans notre société, nous ne nous enquérons point de sa façon de penser sur des questions que la souveraine autorité de L’Église a cru devoir laisser libres. Toutefois nous exigeons de tous nos frères une entière soumission à toutes les décisions et à tous les enseignements du siège apostolique, et en particulier à la lettre encyclique de N. S. P. le pape Grégoire XVI en date du 18 des calendes de septembre 1832, laquelle lettre encyclique est pleinement expliquée dans ses intentions par le bref apostolique récemment adressé à Mgr l’archevêque de Toulouse.

    Quant aux affaires du jour et aux questions politiques, nous ne saurions avoir la pensée d’y prendre part. Cette prétention nous semblerait ridicule dans des moines et coupable chez des hommes qui doivent tout leur temps à la prière et à l’étude.

    Nous déposons avec confiance cette protestation dans votre journal, monsieur le rédacteur, et nous espérons que, par ce moyen, elle pourra parvenir jusqu’à ces personnes qu’on nous dit avoir pris de notre réunion une occasion de scandale. Nous le leur pardonnons de grand cœur et les prions de croire que, pas plus qu’ellesmêmes, nous ne connaissons d’autre parti que celui de JésusChrist et de son Église, ni d’autre docteur infaillible que celui auquel seul la prière du Fils de Dieu a mérité une foi qui ne manquera jamais.

    Veuillez agréer, monsieur le rédacteur, les sentiments respectueux de votre très humble et très obéissant serviteur.

Fr. GUÉRANGER, prêtre 9

 

    De concert avec l’évêque du Mans, M. Bouvier, vicaire général, adressa à l’ Ami de la religion une série de rectifications fort précises qui ne laissaient rien subsister de l’article malencontreux. La lettre du vicaire général fut insérée, elle aussi, avec un commentaire embarrassé, dans l’Ami du 15 août 10 M. Picot jouait de malheur. Il n’était pas jusqu’à ce grief de s’être volontairement isolé des survivants de l’ancienne congrégation de SaintMaur qui ne fût démenti par les faits ; mais la passion n’y regarde jamais de si près.

    Il faut dire en effet à l’honneur des mauristes qui vivaient encore que la nouvelle de la restauration bénédictine ne les laissa pas insensibles. Au commencement de cette année même et quand la réunion de Solesmes n’était encore qu’en projet, un moine vénérable du diocèse de Nantes, dom Lecomte non content d’applaudir à ce réveil bénédictin, avait témoigné le désir de venir finir ses jours à Solesmes. Son projet avait ravi le cœur de l’abbé Guéranger qui parlait de dom Lecomte comme d’un saint. Mais dom Lecomte avait deux sueurs qui vivaient avec lui et qui lui représentèrent trop éloquemment les obstacles que son âge et ses infirmités élevaient contre une telle résolution. Dieu le rappela à lui peu de temps après le rétablissement de Solesmes. Nous avons vu déjà comment l’abbé Guéranger s’était ouvert de son projet à dom Groult, l’héritier de dom Verneuil. D’autres vétérans de l’ordre monastique avaient souri aux espérances nouvelles. Dom Chabbert devenu chanoine de Tours en se réjouissant de la restauration bénédictine, regrettait que son âge lui interdît d’apporter à cette œuvre un concours réel

    N’ayant que des années et des infirmités sans autre compensation à offrir à votre établissement, je ne peux que m’en tenir au plaisir que je ressens de le voir s’élever et de prier Dieu de le bénir en disant : Nunc dimittis, Domine.

    Et, dans un sentiment très humble et très juste, il ajoutait :

    Je crois que le bien petit nombre de religieux profès des différentes congrégations, qui composent en France l’ancien ordre bénédictin, vous sera absolument inutile et nul pour les mêmes raisons que je vous allègue. Nous ne sommes plus que trois mauristes dans le diocèse, et combien de diocèses où il n’y en a plus 11

    C’étaient les mêmes encouragements tempérés des mêmes réserves que le prieur de Solesmes recevait de toutes les régions voisines. Dans le Maine, dom Fréard, chanoine honoraire, en Normandie, dom Dubreuil, en Bretagne, dom de Broise, chanoine de l’église de Rennes, témoignaient de leur joie comme aussi de l’incapacité où ils se trouvaient de reprendre le joug de la vie monastique, après environ un demisiècle de désuétude. Ces éléments vieillis et d’une éducation d’ancien régime eussent sûrement alourdi de leurs habitudes et de leurs infirmités une communauté naissante. L’Evangile nous avertit du danger que l’on court à se composer un vêtement d’étoffe vieille et d’étoffe neuve, cousues ensemble. Dieu voulut que la dévolution s’accomplit par l’intervention du saintsiège et que la sève bénédictine fût à son heure empruntée à sa source première, l’abbaye du Mont Cassin.

    Mais des événements de détail, où se révélait la main de Dieu, montrèrent bien que la congrégation de SaintMaur s’inclinait vers son humble héritière. Son dernier supérieur général, dom Ambroise Augustin Chevreux, après avoir refusé de prêter le serment à la constitution civile du clergé, fut arrêté et emprisonné aux Carmes où il trouva la mort dans les journées de septembre 1792. Lorsqu’elle apprit la restauration à Solesmes de la vie bénédictine, la pieuse dame, qui avait abrité les derniers jours du vénérable religieux, remit à dom Guéranger, avec le portrait au pastel de dom Chevreux, le sceau de la congrégation de SaintMaur et le cachet ordinaire du général. Elle y joignit un antiphonaire du rit monastique, manuscrit sur vélin, à l’usage du célébrant au chœur de SaintGermaindesPrés. Les reliques de l’ancienne congrégation, les sceaux de la dernière administration, l’image vénérée et sans doute unique du dernier supérieur général qui avait effacé, par sa glorieuse confession de la foi et par l’effusion de son sang, les défaillances de plusieurs de ses fils, tout ce sacré dépôt faisait retour aux mains de la famille nouvelle. Pardessus la rupture violente d’un demisiècle, Dieu se plaisait à renouer le lien de vivante continuité qui unissait à l’arbre glorieux d’hier l’humble rejeton d’aujourd’hui.

    Les souhaits de bienvenue vinrent même d’au delà des frontières et, dès le premier jour, montrèrent aux associés de Solesmes que la sympathie de leurs frères les soutenait dans leurs débuts. Le jour de leur réunion 11 juillet, un moine français, dom Claude Perrot de l’abbaye de Notre Dame des Ermites d’Ensiedeln, saluait le monastère naissant dans les termes de la plus fraternelle dilection. Il semblait que ce fût tout à la fois et une bénédiction du saint patriarche et une caresse de NotreDame pour le prieuré. Les relations de sainte fraternité ainsi commencées ne cessèrent plus ; à dater de ce jour, joies et épreuves furent communes entre les deux monastères ; joies partagées sont plus douces, épreuves partagées sont plus tolérables.

    Ainsi commença la vie de Solesmes : des obstacles, des contradictions, des difficultés sans nombre et une part de sympathie réconfortante venant des amis de Dieu. L’âme de dom Guéranger puisait, dans la profondeur même de sa résolution et dans la conscience de la volonté divine, une confiance sans bornes et une disposition habituelle qui était le calme et l’assurance plutôt encore que la tension énergique. Jour par jour, il allait accomplissant son œuvre dans une sorte d’optimisme tranquille et résolu. Il transfigurait les conditions chétives du présent dans les radieux espoirs de son œuvre qu’il entrevoyait déjà adulte et développée. Toute sa vie il garda cette belle confiance ; elle résista jusqu’au bout, victorieuse, à tous les efforts qui s’employaient pour la réduire. Un sentiment de .reconnaissance affectueuse l’avait porté à écrire à l’abbé de Melleray dom Antoine de Beauregard, la nouvelle de son installation et le bonheur de ses premiers débuts. La réponse fut austère, mêlée de pressentiments. que l’expérience inspirait et que les événements s’appliquèrent à justifier.

    Mes réflexions d’autrefois, disait l’abbé, n’étaient que le résultat de l’expérience, le fruit de la connaissance que j’ai pu acquérir du cœur humain en gouvernant les hommes : elles n’ont rien perdu à mes yeux de leur gravité. Je désire très fort me tromper ; mais les heureux succès de vos commencements me causent beaucoup de joie sans me convaincre encore.

    Tous les établissements ont, comme disent les hommes du jour, leur lune de miel, initia fervent. Un petit nombre d’hommes pieux, sensés, instruits, ayant les mêmes vues et, pardessus toutes, celle de plaire à Dieu, sont ainsi armés d’un courage et d’une ferveur .de novices. Avec cette grande dose de bonne volonté, les premières difficultés s’aplanissent et tout semble aller pour le mieux. Mais le nombre s’accroît ; il se rencontre bientôt et nécessairement des hommes d’un caractère difficile et d’une vertu âpre, moroses, fâcheux : il y en a partout, et ce serait un miracle que vous en fussiez toujours exempts. Eh bien ! avec les bases frêles sur lesquelles vous commencez à édifier, il ne faudrait qu’un de ces esprits bizarres pour troubler votre paix. Dans une communauté nombreuse, dirigée par des règles constantes et depuis longtemps en vigueur, gouvernée pas des religieux d’une expérience blanchie, qui ont longtemps obéi avant de commander, la machine marche, en quelque sorte, toute seule, les esprits chagrins sont tout de suite réduits au silence. Mais ici, vous n’irez qu’en tâtonnant. Vous ne connaissez pas encore bien le terrain sur lequel vous marchez. Trop de tolérance, vous détruisez dès le commencement ce que vous vouliez établir ; trop de sévérité, vous irritez des hommes attachés à leur sens et peu dociles. Vous ne pouvez en appeler à des règles qui ne sont établies que d’une manière générale, qui partant ne peuvent fixer des points particuliers qu’il faut arrêter à chaque moment. Vous ne pouvez en appeler non plus à une expérience que vous n’avez pas. Les uns vous trouveront trop facile, les autres diront que vous êtes trop exigeant ; les robustes trouveront la nourriture trop bonne, les faibles ou délicats la trouveront trop grossière. Si les premiers enfants de saint Benoît n’étaient pas exempts de ces misères, quel sera le moyen de vous en garantir ?

    Ce que je vous dis n’est nullement pour vous décourager mais pour vous rappeler la difficulté presque insurmontable de faire pratiquer une règle qui n’est pas invariablement tracée, et alors surtout qu’on ne peut, par l’expérience et une longue pratique, prévenir les plaintes, conjurer les murmures ou avoir le droit de les comprimer 12

    Le vénérable abbé regrettait aussi l’abandon du silence rigoureux pour les pères de chœur et pour les frères convers. Nul doute que ces critiques ne lui fussent inspirées par l’air de nouveauté de l’œuvre entreprise et par la différence de ses observances comparées à la sévérité de l’ordre de Cîteaux. Un détail nous aidera à reconnaître la trempe antique de dom Antoine. Dans l’un de ses séjours à Melleray, l’abbé Guéranger avait appris de l’abbé luimême à quelle épreuve matérielle il soumettait ses postulants. Afin de s’assurer d’abord que le candidat à la vie monastique était de taille à supporter les usages de son abbaye, il lui faisait servir un plat entier de pommes de terre bouillies. C’était, renouvelée, l’épreuve de Procuste : ceuxlà étaient reconnus aptes à la vie monastique qui pouvaient absorber la montagne féculente ; les autres, non. A ce système, il était indispensable d’avoir toujours double vocation, l’une pour l’âme, l’autre pour l’estomac ; faute de cette dernière, la première échouait misérablement. Il n’est pas douteux que les habitudes sévères de Cîteaux et la lettre de la règle de saint Benoît, garanties desquelles dom Antoine jugeait imprudent de se départir, n’aient déterminé l’accent de sa lettre ; le dessein du jeune prieur et sa conception de la vie monastique différaient en effet de l’intransigeante austérité de Cîteaux. Il faut néanmoins reconnaître, et la suite nous le montrera surabondamment, que les difficultés de gouvernement pressenties par l’abbé de Melleray n’étaient que trop réelles et ne pouvaient être complètement conjurées. Elles ne se traduiront que trop dans les années qui suivront ; seulement à cette heure première, elles n’apparaissaient aux yeux de dom Guéranger qu’imprécises et voilées : ses amis, et entre autres le digne curé de NotreDame des Victoires, les apercevaient mieux que lui. Ce dernier lui écrivait :

    J’ai une confiance entière que Dieu vous bénira et que vous réussirez. C’est son œuvre, mon ami, elle est marquée à son coin, celui de la contradiction ; mais que rien n’ébranle votre courage, ni n’arrête vos efforts. Pressuram habebitis, il faut vous y attendre ; mais confidite, ego vici mundum
13

    Les lettres à Mme Swetchine révèlent les pensées intimes de dom Guéranger.

    Dieu est à Solesmes, écritil. Il y habite par sa présence réelle comme dans votre chère chapelle ; il y réside constamment aussi par sa Providence. Voilà tout à l’heure un mois passé, et notre Père qui est dans les cieux nous a donné notre pain quotidien, assaisonné de quelques contrariétés et de bien des consolations.

    Nos offices se font bien. Notre charmante église est toute fière de nous ; car depuis quarante ans elle n’avait vu que des amateurs et pas entendu une prière. A présent elle entend de la psalmodie depuis quatre heures et demie du matin jusqu’à neuf heures du soir ; et, chose merveilleuse, pas un de nous n’est fatigué. Moi qui étais exténué de courses, de veilles, de contradictions, je me relève de jour en jour ; je prends de l’embonpoint sur mon rocher…

    II y avait néanmoins un revers à cette médaille :

    Si vous saviez, madame, ajoutaitil, de quel déluge d’occupations et de tracas je suis submergé depuis quatre heures du matin jusqu’à neuf heures du soir ! Depuis trois semaines et plus que nous sommes ici, je n’ai pas appris la valeur de ce que j’apprenais autrefois dans un jour. Les offices m’appellent cinq fois le jour à l’église ; les visites et une incessante correspondance me dérobent les plus belles heures : donner l’instruction aux frères convers, faire la conférence aux pères de chœur, confesser presque tout ce mondelà, décider presque toutes les questions de cuisine et de réfectoire, dévorer les contrariétés physiques et ,morales dont est semé le commencement de toute œuvre, porter le soin et l’inquiétude de l’avenir, surveiller l’opinion publique, prévenir les calomnies, conjurer les préventions, calculer ses actes, ses mouvements, ses paroles, afin de ne choquer personne, être aimable, autant que possible, envers tous ! Enfin Dieu sait ce qui nous convient ; il est le Maître, et il est bon.

    Telle était, chez dom Guéranger, la plénitude de la joie et de la charité qu’elle ne lui laissait guère apercevoir les faiblesses de son entourage.

    Mes amis sont vraiment choisis par la Providence. Nous n’avons qu’un cœur et qu’une âme ; nous n’avons qu’un seul esprit, une seule pensée une seule volonté. Une vertu élevée, une grande droiture d’esprit et de cœur a produit ce phénomène chez ceux qui me sont associés. Je dis phénomène, car où sont les deux hommes qui se ressemblent au point de vivre unanimes en toutes choses durant une semaine ? 14

    Le phénomène, s’il exista, ne dura guère ; mais la main de Dieu voilait momentanément aux yeux de son fidèle serviteur la grande solitude où il était plongé. Au dehors, les dénonciations de M. Picot produisaient leur fruit : il est tel diocèse pour qui Solesmes était déjà un nouveau PortRoyal, la citadelle de l’hérésie. En échange, je ne sais quel comité royaliste de Paris dénonçait le pauvre prieuré comme un obstacle à une restauration légitimiste ! C’est de l’affection toujours attentive de M. Bailly que venaient ces échos. Celui qui les compare avec la réalité reconnaîtra à quels excès aveugles se porte d’ellemême la passion, à moins qu’il ne se demande quel est au fond le dessein et l’inspirateur de cette opposition.

    Nous voilà quelques hommes bien inoffensifs, bien silencieux sur notre rocher, disait une lettre à Mme Swetchine ; depuis un mois que nous y sommes, nous n’avons eu encore que le temps d’y faire nos offices et de nous former à nos règles, et déjà, dans la plaine, on nous travestit, on nous grossit, on nous représente comme hostiles et menaçants. Quelle pitié ! 15

    Et pourtant même en butte à ces contradictions, dom Guéranger dissuadait la noble dame de rechercher pour lui aucune faveur gouvernementale. Son sens religieux le portait à ne relever que de la liberté et de l’Église. L’évêque du Mans dès son retour de Vichy avait projeté de confirmer de sa visite l’essai de vie monastique qu’il avait plusieurs fois encouragé. Il se rendit en effet du Mans à Sablé ; à une demi lieue de Solesmes, ses forces le trahirent :.il fut obligé de rebrousser chemin. Quinze jours plus tard, 27 août 1833, il mourait presque subitement, emportant dans sa tombe la reconnaissance et les regrets de la petite communauté que cette mort soudaine laissait sans appui, sans défense, exposée à de tels assauts que M. Bouvier luimême crut devoir un instant dissimuler son intérêt et conseilla au prieur de s’effacer devant les clameurs, d’ailleurs fort discordantes, de la coalition formée contrelui.

    L’heure était venue où l’abbé de Lamennais, après avoir semblé s’incliner devant la parole pontificale, prenait à tâche de provoquer l’anxiété des catholiques et d’inspirer à Rome des doutes sur la sincérité de sa soumission première. Il avait dès lors en portefeuille les Paroles d’un croyant. Il n’en était que plus facile de créer au loin l’inquiétude, de représenter Solesmes comme une succursale de la Chênaie et de rendre suspect le renoncement de ses membres aux doctrines que Rome avait proscrites. Le bruit vint que les dénonciations avaient franchi même les Alpes, étaient parvenues jusqu’au souverain pontife et que des paroles de blâme avaient été prononcées contre Solesmes et I’œuvre qui y commençait.

    Rester silencieux sous le coup de ces odieuses pratiques était malaisé. Un fils de L’Église n’a pas le droit de laisser suspecter sa foi. Le prieur de Solesmes adressa le 14 novembre au cardinal Lambruschini une lettre qui devait être mise sous les yeux du pape et qui repoussait, avec des accents émus et dans les formes les plus explicites, des imputations déshonorantes pour lui et pour sa maison. La réponse de Rome ne se fit pas attendre. Le curé de NotreDame des Victoires, qui s’était porté garant des principes de dom Guéranger, reçut de l’internonce, Mgr Garibaldi, et fit parvenir à Solesmes l’assurance que l’esprit du souverain pontife n’était aucunement prévenu contre les bénédictins. Il n’est pas impossible que la caution de M, l’abbé Desgenettes ait été grandement utile en la circonstance à dom Guéranger. L’excellent curé de Notre Dame des Victoires ne songeait pas à s’en prévaloir ; mais, avec un sens très élevé des conditions où s’établissent et se maintiennent les œuvres de Dieu, il achevait sa lettre par ces mots

    Courage mon cher prieur, de la force ! Vous n’êtes pas au bout de vos épreuves, mon cher enfant ; vous en verrez d’autres. Votre entreprise est un chef-d’œuvre. Celui qui vous en a inspiré l’idée vous en fera payer la main d’œuvre. Confidite ! 16

    La vacance de l’église cathédrale du Mans dura plus de deux mois. On crut un instant que M. Desgenettes, désigné d’abord pour Ajaccio qu’il avait refusé, consentirait par affection pour Solesmes à accepter l’évêché du Mans. De son côté, l’Ami de la religion avait désigné pour ce siège un prêtre du diocèse d’Evreux qui fut nommé à l’évêché de Clermont. Les lenteurs du gouvernement firent croire quelques jours à un remaniement de la circonscription diocésaine, qui eût dès lors donné un évêque à Laval. M. Picot s’élevait, au nom du principe sacré de l’économie, contre la pensée d’un démembrement 17 Ses alarmes durèrent peu ; une ordonnance royale de nomination désigna pour l’église de Saint Julien M. JeanBaptiste Bouvier, vicaire général et supérieur du grand séminaire. Un mérite incontestable, un grand sens pratique, de longs services rendus au diocèse sous les trois derniers évêques, la faveur qu’il avait obtenue auprès du gouvernement par les décisions mesurées et habiles d’une administration dont il avait longtemps porté presque tout le poids, un ensemble de qualités faites de fermeté, de savoir et de prudence l’avaient signalé déjà : préconisé le 20 janvier, il reçut la consécration épiscopale le 21 mars 1834. Il devait occuper le siège du Mans pendant plus de vingt ans.

    Dom Guéranger applaudit à une disposition divine qui plaçait à la tête du diocèse un homme dont il avait reçu tant de marques d’intérêt. Le nouveau prélat lui écrivait :

    Je vous remercie du fond du cœur des sentiments que vous m’exprimez en votre nom et au nom de vos coassociés. Je fais et ferai toujours les vœux les plus sincères pour que votre œuvre prospère ; je la seconderai de mes efforts 18

    Et en vérité, l’appui paternel de l’évêque était indispensable au monastère naissant. Les critiques n’avaient pas désarmé ; et on ne sait qu’admirer davantage, ou la sérénité invincible et joyeuse de celui qui présidait aux commencements d’une œuvre si chétive, si délaissée, si menacée, ou l’extraordinaire acharnement dont elle était poursuivie. Le P. Le Boucher, qui avait titre de sousprieur, devait être promu au sacerdoce, et Mgr Bouvier, qui se rendait à Paris pour y recevoir la consécration épiscopale, avait, dans une pensée d’affection pour dom Guéranger, projeté de se faire accompagner par le jeune diacre et de le présenter à Mgr de Quélen pour le faire ordonner par lui. Une indisposition du P. Le Boucher à Paris même déconcerta ce projet ; néanmoins le séjour qu’il fit au Mans et le voyage à Paris dans la société de l’évêque ne furent pas sans fruit. Il écrivait à son prieur combien les dispositions du prélat étaient affectueuses, mais aussi de combien de dénonciations l’esprit de Mgr Bouvier était assailli. Sans même se calmer à cette pensée que l’évêque du Mans était à coup sur par sa situation même l’homme le mieux renseigné sur la question lettres de Toulouse, lettres de Lyon affluaient pour l’incliner à la défiance et le sommaient presque d’abattre ces fauteurs du mennaisianisme, sous peine de se ranger luimême à cette gent maudite. La fermeté de Mgr Bouvier résistait fort bien à ces odieuses tentatives ; elle ne fit que s’accentuer encore, lorsque Mgr de Quélen qui avait connu dom Guéranger désavoua hautement la polémique de M. Picot et témoigna de son désir d’accueillir à Paris la première colonie qui sortirait de Solesmes 19

    Mais il était infiniment prématuré de songer à fonder à l’extérieur, alors que Solesmes existait à peine et ne se soutenait que par miracle. L’affection éclairée de Mme Swetchine avouait ne s’expliquer pas comment la petite maison durait encore. Et pourtant, il était mille détails que la discrétion de dom Guéranger lui épargnait.

    Vous ne concevez pas, ditesvous, madame, comment nous existons depuis six mois que nous sommes installée ; je vous répondrai aussi franchement que je n’y conçois rien. Le jour succède au jour, et le pain quotidien nous arrive. II y a une Providence particulière pour les communautés que Dieu veut 20

    Et comme si Dieu eût voulu revendiquer pour lui seul le miracle de cette durée, il semblait prendre à tâche d’annuler les efforts humains. Le projet d’une édition des œuvres de saint Jean Chrysostome, qui avait été confiée à Solesmes et à qui on avait sacrifié d’autres offres, s’évanouit par le dédit du libraire. Une traduction des œuvres de saint Alphonse de Liguori, qui promettait vingt volumes, s’arrêta au premier, parce que l’éditeur exigeait un volume par mois. D’autres publications se préparaient : les Annales ecclésiastiques de l’église du Mans, la Via de saint Julien, une réédition du Liber pontificalis de l’église du Mans, donné par dom Mabillon au troisième volume de ses Analecta mais d’après un manuscrit assez inexact. Pour cette œuvre, disait le prieur de Solesmes, nous nous entr’aidons tous 21

    C’est là en effet le charme, la garantie et le secret de l’efficacité du travail monastique : l’appui mutuel, la coordination des efforts et des recherches, la mise en commun des richesses et des trouvailles de chacun. D’ailleurs, alors même que dom Guéranger s’efforçait de faire honneur à ses frères de leur part de collaboration, II était trop évident que le fardeau du travail ne reposait que sur ses épaules. Lui seul avait un nom, une autorité, une formation. Le plaindronsnous de n’avoir pas réussi à grouper autour de lui, dès la toute première heure, cette pléiade d’esprits distingués que le Seigneur donna à Lacordaire. ni ces vigueurs d’intelligence et de travail qui vinrent un peu plus tard se ranger près de lui ? Quelles sont les rouvres que n’aurait pu réaliser, dans le calme silence du cloître, avec le travail régulier, patient, coordonné, sous la direction d’un chef qui était un maître déjà, l’élite généreuse ainsi réunie ? Dieu qui est le vrai fondateur des familles religieuses en disposa autrement dans le secret conseil de sa sagesse et de sa bonté. Il voulut l’enseigne de la pauvreté sur ce berceau ; il exigea l’humilité absolue de ces commencements. L’âme même de dom Guéranger, à vingthuit ans, eûtelle résisté suffisamment à l’entraînement purement humain et à l’ivresse si naturelle du succès ? Le monastère qu’il voulait fonder eûtil acquis ses vraies traditions de doctrine, de prière, de vie surnaturelle, dans l’expérience périlleuse de ce trop facile et trop glorieux début ? II n’y a point, ce nous semble, de témérité à en douter. Telles âmes que la richesse eût corrompues ne se sauvent que dans la pauvreté. C’eût été grand détriment et grande méprise, si ce rejeton de vie bénédictine avait commencé comme la congrégation de SaintMaur avait fini, et si dom Guéranger, emporté avec ses premiers associés dans le mouvement des lettres, des recherches et des études, et oubliant en partie la formation religieuse des âmes à lui confiées, eût renouvelé à Solesmes la douloureuse expérience de la Chênaie.

    Dieu y pourvut. Il maintint longtemps autour de dom Guéranger une réelle solitude morale. Après l’enthousiasme et l’entente des premiers jours, les divergences de caractère se traduisirent nettement et justifièrent les appréhensions de l’abbé de Melleray. A la distance où nous sommes aujourd’hui de ces événements, nous ne croyons pas devoir taire, par une discrétion exagérée, les industries divines qui réduisirent et endiguèrent l’emportement d’activité que l’on aurait pu redouter. L’abbé Jules Morel, ancien condisciple de dom Guéranger au lycée d’Angers, avait voulu après son départ de la Chênaie visiter le nouveau prieuré. II y avait été accueilli comme un frère ; ses relations avec le prieur et M. Daubrée lui étaient un titre à la confiance et à la familiarité de tous. Il ne tarda pas à s’assurer que le souci du lendemain, la plaie nécessaire des maisons pauvres, inspirait à chacun des projets merveilleux au sens de chacun ,pour faire prospérer la maison naissante. Celuici rêvait d’un collège, celuilà d’une école de hautes études ; d’autres songeaient au ministère extérieur, à un établissement agricole, au voisinage d’une grande ville. Le monastère reproduisait un peu l’image de cette communauté chrétienne que l’apôtre a si finement raillée

    Cum convenitis, unusquisque vestrum psalmum habet, doctrinam habet, apocalypsim habet, linguam habet, interpretationem habet. « Mais vous, demandait Jules Morel au prieur, vous devez bien avoir une pensée vous aussi ? — « Oui, répondait dom Guéranger, je veux m’instruire par la tradition de ce que pense et de ce que veut L’Église ».

    Cette solitude morale s’accrut bientôt du départ de M. Daubrée’ dont les qualités de cœur et la délicatesse eussent été un appui. Dom Guéranger, sans se départir de sa sérénité habituelle, donnait à Mme Swetchine la nouvelle de cette défection : « Nous avons perdu, disaitil, un de nos confères que j’aimais beaucoup ; sa santé n’a pu se faire à notre genre de vie mais surtout à l’office divin 22 »

    Le confrère ainsi regretté se souvenait lui aussi du petit monastère et son cœur se serrait à la pensée de Solesmes : « Si quelques amis ne venaient me voir, écrivaitil après son départ, je serais bien isolé ici et je sentirais d’une manière poignante notre séparation. Personne ici ne s’occupe des choses qui sont notre vie. n Et au milieu de cette solitude dont il souffrait le premier, il trouvait dans son cœur de quoi compatir à la souffrance dont il était cause

    Je pense avec amertume aux peines qui sont les vôtres. Plus vous allez, plus le fardeau s’alourdit. Oh ! qu’il vous faut et qu’il vous faudra de générosité et de courage ! Que vous êtes seul, n’estce pas ?… Qu’il est pénible de marcher sans savoir précisément où Dieu nous conduirai 23

    Dieu lui avait préparé du moins dans l’affection dévouée de Mme Swetchine une première indemnité de toutes ces tristesses. La noble femme soumettait à dom Guéranger avec confiance divers écrits pieux qu’elle destinait à une publicité discrète, dans l’intérêt de « ses amis dispersés qui pourraient y prendre plaisir n. Au moment de les publier, la timidité toujours reprenait le dessus ; et les hésitations firent si bien que les essais ne virent enfin le jour que dans la collection qu’en a donnée le comte de Falloux sous ce titre : Madame Swetchine, Journal de sa conversion, Méditations et prières.

    Je viens de finir mes litanies ébauchées depuis longtemps, écrivaitelle au prieur de Solesmes. Pour ne plus les voir ni m’en occuper, je vous les envoie en vous priant de les revoir et de les supprimer tout entières, si vous le trouviez convenable. J’y joins, pour dorer la pilule, une lettre du comte de Maistre, dont vous désirez posséder l’écriture… Quant à mes litanies, je vous renouvelle les pouvoirs les plus étendus, je vous arme de tous les instruments de supplice que l’écriture peut craindre : Changez, effacez impitoyablement. Seulement, dans vos corrections, n’usez de votre esprit que pour retrancher, afin qu’il n’y ait pas trop de disparate.

    Puis elle s’étonnait ellemême de sa démission confiante.

    Dites pourquoi entourée d’amitiés, de talents, de complaisances chrétiennes, mondaines, et au moins deux fois spirituelles, pourquoi c’est à soixante lieues que je consulte ; pourquoi c’est à vous si jeune, dont l’amitié est si nouvelle, que je soumets ces très humbles essais. Vous ne me le diriez pas, et c’est à cause de cela que je vais vous le dire. Ma bien sincère confiance va vous chercher par cet instinct qui sait reconnaître la volonté et l’habitude de donner une attention consciencieuse aux choses les plus insignifiantes et les plus légères, dès que l’on s’en est chargé. Elle vient aussi de la conviction qu’il n’est pas de foi plus ardente que la vôtre, qu’il n’est pas de cœur plus touché de Dieu et qui, par cela même, puisse mieux reconnaître ce qui vient de lui. La retraite, le recueillement où vous vivez viennent encore ajouter à la force de ces motifs. Ne savezvous pas par vousmême combien s’aiment ceux qui aiment vraiment le bon Dieu ? 24

    Dom Guéranger ne trouvait pas le loisir de répondre sur l’heure ; Mme Swetchine reprenait la plume

    Je suis un peu inquiète de vous : l’exactitude habituelle a cet inconvénient de ne pouvoir se permettre un retard sans qu’on lui assigne une cause pénible. II y a eu dimanche dernier quinze jours que je vous ai écrit, sans recevoir un mot de réponse. Vous pensez bien que ce n’est pas un reproche que je vous en fais… Ce que je redoute, c’est que vous ne soyez nullement coupable d’oubli et que votre volonté ne soit entrée pour rien dans votre silence. Je vous envoyais dans ce paquet une lettre autographe du comte Joseph de Maistre ; et si cette lettre eût été mon seul envoi, depuis plusieurs jours je vous aurais interpellé sur son sort, mais j’y avais joint œuvre mienne, et je ne voulais pas que mon intérêt parût impatience d’auteur :..

    Je compte partir pour Vichy à la fin du mois prochain. Je tiendrais beaucoup à commencer par Solesmes ; et il est probable que si vous ne venez pas avant la fin du mois, j’irai vous faire une petite visite. Ce n’est pas que cela me soit facile ; mais de tous les voyages, c’est le seul qui me tente, et c’est bien le cas de céder à ce qui fait exception 25

    Le prieur s’excuse de son retard trop justifié : Mgr Bouvier était venu à Solesmes, et il avait fallu’ surseoir à tout autre souci.

    Non, ditil, je ne suis point malade, je vous l’aurais écrit ; encore moins en voyage, mais fort exactement résidant à Solesmes, et si exactement que je ne vois aucune possibilité de vous aller trouver à Paris, d’ici longtemps peut être 26

    Dom Guéranger applaudit au projet de Mme Swetchine, prétendant en dépit de Cassini que Solesmes est sur le chemin de Vichy et que les eaux en seront plus salutaires. Ce ne fut pourtant que vingt années plus tard et trois ans avant de mourir que Mme Swetchine accomplit son projet. A plusieurs reprises dans ses lettres, elle avait demandé qu’on priât pour qu’un calice s’éloignât de ses lèvres. Comme elle ne disait pas quel était ce calice, ni l’amer breuvage qu’il contenait, dom Guéranger retenu par la discrétion n’interrogeait pas ; il respectait le mystère de cette peine à laquelle il s’intéressait devant Dieu. Tout lui fut expliqué un peu plus tard. Après avoir permis au général Swetchine de séjourner en France, le tzar Nicolas se souvint en 1834 de cette autorisation pour la retirer en haine de la foi catholique que Mme Swetchine avait embrassée. Un ukase rappela le général en Russie, lui interdisant le séjour de Moscou et de SaintPétersbourg et le confinant sévèrement dans un coin obscur. La cruelle mesure exilait Mme Swetchine de son unique patrie, L’Église catholique, épreuve pour elle d’autant plus dure qu’elle ne pouvait se méprendre sur le dessein de Nicolas : le tzar se vengeait de la courageuse conversion de cette grande chrétienne, en frappant son mari infirme qui n’avait pas comme elle la consolation de souffrir pour la foi. On obtint à grand’peine un sursis à la sentence impériale : Dieu écarta ensuite la douleur acceptée déjà et épargna la généreuse convertie. Dom Guéranger insistait vivement auprès d’elle pour obtenir qu’elle écrivît les mémoires de sa vie et de sa conversion

    « Ce n’est qu’à la condition d’acquitter cette dette lui disaitil, et de raconter les miséricordes de Dieu sur votre âme que vous chanterez son amour dans l’éternité. La vie conventuelle s’écoulait sans autres événements que les fêtes liturgiques versant en ponctuer ta succession régulière. Dans ce rythme calme et doux, les moindres particularités forment saillie et donnent l’impression d’un incident. Le dimanche des Rameaux de l’année 1790 avait vu bénir des branches de laurier que l’ancienne communauté avait portées dans une dernière procession. La maison monastique avait été vendue plusieurs fois, visitée et pillée souvent ; les petites branches de laurier avaient, même flétries, conservé leur bénédiction et, à raison de leur peu de valeur, échappé aux mille déprédations d’une église abandonnée. La liturgie sainte avait prononcé sur elles de solennelles formules qui à distance semblaient avoir été prophétiques

    Deus qui dispersa congregas, et congregata conservas. Le mercredi des Cendres de l’année 1834, ces petites branches de laurier fournirent les cendres pour la cérémonie. A près d’un demisiècle de distance, elles réunirent le passé au présent et témoignèrent de la fidélité de celui qui est la résurrection et la vie.

    Le vendredi 2 mai vit une cérémonie plus solennelle et apporta un haut encouragement à la jeune communauté. Mgr Bouvier, après avoir fait dès le commencement de son épiscopat la part des occupations urgentes, vint à Solesmes pour conférer au P. Le Boucher l’ordination du sacerdoce. L’évêque fut reçu à la porte du monastère par le prieur et ses religieux. Dom Guéranger lui adressa la parole et, après avoir rappelé l’hospitalité donnée par le monastère six siècles auparavant à l’un de ses illustres prédécesseurs exilé de son siège, il dit à l’évêque combien sa présence était la bienvenue dans une maison qui ne faisait que naître et devait tant déjà à sa bienveillante affection. L’ordination eut lieu le lendemain. La cérémonie terminée, l’évêque prit la parole

     Les usages de L’Église veulent que les rites des ordinations s’accomplissent dans la ville épiscopale, disaitil, et s’il y a été dérogé aujourd’hui, c’est que j’ai voulu donner une preuve éclatante de mon estime pour la communauté de Solesmes et montrer d’une manière authentique toute la confiance que m’inspire cette œuvre naissante. Puissent mes efforts être secondés ; puissent mes vœux être entendus, et l’on verra se former ici, avec le temps, une société précieuse à L’Église, digne de recueillir l’héritage de ces hommes dont le savoir et la piété ont tant illustré l’ordre de SaintBenoît.*

    L’encouragement avait une grande opportunité ; les petites méfiances, les jalousies étroites et mesquines, ennemies habituelles de tout ce qui les dépasse, n’avaient aucunement désarmé. Les postulants paraissaient, se présentaient, étaient accueillis, puis disparaissaient bientôt sans grossir la communauté. La première année révolue, lorsque revint la fête de la Translation, des cinq novices de 1833, quatre seulement y compris dom Guéranger entrèrent en retraite ; bien plus le matin du 11 juillet 1834, l’un d’eux se retira. Trois firent des vœux d’un an. La petite communauté s’égrenait ; de ces trois qui sont indispensables selon l’axiome du droit pour faire un chapitre, un se détacha encore dans la suite ; finalement, des ouvriers de la première heure il ne resta auprès de dom Guéranger que le seul P. Fonteinne.

    Dans cette pénurie d’hommes, le cumul des charges était forcé : le P. Fonteinne fut institué sousprieur et cellérier. Malgré l’évident insuccès de cette première année que l’on avait commencée à cinq et que l’on finissait à trois, les lettres du prieur si délaissé ne laissent échapper ni un accent découragé, ni une velléité de renoncer à une œuvre mal née et non viable. Son invincible foi le soutint dans cette détresse.

    Mais combien il fallait rabattre sans cesse des projets littéraires si étendus que l’on avait nourris d’abord ! Dom Guéranger avait escompté d’avance des appuis qui lui faisaient défaut, une collaboration qui se dérobait. Assez imprudemment, mais la détresse d’argent est mauvaise conseillère, il s’était engagé, nous l’avons vu, à fournir à un éditeur parisien la traduction des œuvres de saint Alphonse de Liguori en vingt volumes, à raison d’un volume par mois. L’œuvre n’était pas audessus des forces d’une communauté ; elle dépassait absolument la capacité d’un homme seul, de santé fatiguée et de qui la vie était dévorée par le souci du spirituel et du temporel d’une maison à laquelle il devait suffire. On ne tarda pas à constater l’inégalité de l’œuvre et de l’ouvrier ; de là, invitations pressantes, reproches, contestations, échanges perpétuels de lettres qui retardaient encore le mouvement au lieu de l’accélérer ; les plaidoyers entravaient la traduction. Le premier volume parut néanmoins vers la fin de juillet 1834 ; il portait une préface dite des éditeurs qui était, de fait, de la main de dom Guéranger. Il ne s’y bornait pas à marquer le rôle et la mission de saint Alphonse de Liguori dans les termes mêmes que devait quarante ans plus tard reproduire le bref de Pie IX lui reconnaissant le titre de docteur de L’Église ; c’eût été déjà un mérite réel à l’heure où l’œuvre de réaction accomplie depuis dans la théologie morale n’était encore que fort timidement commencée ; mais il avait eu l’ambition de dessiner à grands traits l’histoire et le développement de la théologie morale dans l’Église. Préludant à une théorie de progrès continu et de développement qui, malgré la faveur qu’elle a rencontrée, recèle néanmoins des côtés inquiétants et mal définis ; ayant d’ailleurs sur le cœur ces thèses jansénistes qui de L’Église d’aujourd’hui en appellent sans cesse à L’Église d’autrefois, comme si au cours des âges il y avait eu en elle déchéance doctrinale, dom Guéranger, avec plus de résolution peutêtre que de mesure, s’établit dans une thèse tout opposée : il sacrifie L’Église du passé à L’Église du présent.

    Abondamment justifié lorsqu’il montre dans saint Alphonse de Liguori « l’homme marqué par la divine Providence pour exercer en son temps, sur toute L’Église de Dieu, une influence spéciale…, le docteur investi d’en haut d’un ministère dont le glorieux fruit sera la résurrection de beaucoup en Israël…, un anneau de plus à cette chaîne des Jean de la Croix, des Thérèse, des FrançoisXavier, des Philippe de Néri, chaîne merveilleuse au moyen de laquelle, depuis trois siècles, la terre s’est rapprochée du ciel 27 », il est beaucoup moins heureux, ajoutons qu’il est très contraire à la pensée qui a dominé toute sa vie, lorsqu’il dit de L’Église que dans ses premiers jours elle fut dure comme la Synagogue qu’elle ignora les tendresses de la piété. Nous devons citer

    Si les premiers siècles ont laissé de nombreux témoignages pour établir, inébranlable à jamais, la foi des âges suivants en la présence réelle du Sauveur dans le mystère d’amour, pas une parole ne nous est restée de ces temps qui nous fasse penser que ces premiers chrétiens, nés seulement pour les bûchers, les chevalets et l’amphithéâtre, connussent ces entretiens mystérieux dont les saints des derniers temps ont savouré toutes les douceurs, dans le secret de la face du Seigneur 28

    L’onction serait donc un fruit qui mûrit lentement et que la main de Dieu réserve aux derniers jours

    A mesure que s’écoulent les jours passagers de la vie présente, à mesure que s’éclaircit ce nuage qui s’appelle le temps, le Christ confie à son Église de nouveaux secrets, il l’initie de jour en jour aux mystères de son cœur : le Verbe fait chair apparaît de plus en plus à des yeux mortels plein de grâce comme de vérité. Moins de voiles, on le sent, séparent les promesses des réalités : ce n’est pas le ciel, mais ce n’est plus la terre d’autrefois ; et l’on peut dire de L’Église, mieux encore que de l’homme juste, que son sentier est semblable à la lumière sans cesse croissante jusqu’à ce qu’elle enfante le jour parfait 29

    Il n’est pas douteux que L’Église n’ait successivement adouci les sévérités de la pénitence primitive, ni qu’elle se soit maternellement adaptée aux conditions changeantes des sociétés. Mais il était peutêtre excessif de supposer que jusqu’à saint Raymond de Pennafort ou à saint Alphonse de Liguori, L’Église n’avait pas eu conscience faute de temps des proportions exactes du devoir moral et chrétien. Dom Guéranger eût certainement reculé devant de telles conséquences. Et ici nous touchons du doigt le péril que l’on court à dessiner l’histoire du haut d’un axiome préconçu et d’un point de vue à priori. Ni la vie des individus ni la vie des peuples ne se prêtent à de telles constructions. Ç’a été la prétention d’une philosophie de ne voir dans l’histoire que le développement d’un théorème ou l’évolution jusqu’à pleine conscience d’un germe donné. Un amour secret de l’unité se plaît en nous à voir les choses ainsi ramassées dans un puissant raccourci qui nous aide à négliger le détail ; mais ces audaces sont exposées à beaucoup de faillites. Les mouvements de l’histoire n’entrent pas dans des formules rigides et la réalité successive déborde de toutes parts les énoncés axiomatiques qui prétendent les contenir. Le fait, indocile, trahit la théorie, pendant que la théorie, jalouse, s’efforce de le ressaisir, le sollicite habilement et lui fait dire ce dont elle a le plus pressant besoin. Ainsi le préjugé doctrinal fausse et déforme tout ce qui le contredit ; et cette loi d’évolution, ce développement continu où l’on croit avoir retrouvé le rythme des choses, implique facilement, si l’on n’y prend garde, l’inconscience des premiers siècles, l’état troublé et confus de la source apostolique, l’ignorance chez les martyrs de ce pour quoi ils donnaient leur vie.

    Dom Guéranger était aussi éloigné que possible de ces dangereuses théories. C’était dans l’intelligence même de la tradition qu’il trouvait, lui, la raison du progrès, le moyen assuré de tout développement doctrinal. Mais il repoussait aussi de toute la vigueur de son baptême des thèses jansénistes aujourd’hui fort oubliées, très en faveur encore de son temps ; et peutêtre ne sutil pas résister, ayant à parler de saint Alphonse de Liguori dont la théologie était parfois qualifiée d’immorale, à la tentation de concevoir le développement de la doctrine pratique et de la piété sur un plan diamétralement opposé à la conception janséniste. L’histoire, selon l’hérésie, allait de la perfection à la déchéance ; la préface de la traduction exigea que l’histoire allât de l’imperfection à la perfection. C’était plus voisin de la vérité, ce n’était pas la vérité. Cette préface fut très applaudie par quelques lecteurs qui l’appelèrent même un chef-d’œuvre d’érudition, de goût et de style. Mais bientôt dom Guéranger se vit trop heureux d’avoir échappé au lourd fardeau de l’édition désormais confiée à trois prêtres du diocèse de Paris, pour donner beaucoup d’importance à des éloges certainement exagérés.

    Il commençait à respirer et sortait de l’extrême lassitude causée par le travail et les soucis, lorsque l’Ami de la religion trois mois plus tard signala avec une âpreté extrême les exagérations de la préface 30 « Et me voilà de nouveau commenté, réformé, tympanisé par l’intelligent M. Picot, écrivait dom Guéranger à Mme Swetchine. Chose charmante pour moi, si je n’étais père de famille 31 Il laissa passer le petit orage, ayant d’ailleurs trouvé, jusque dans les excès d’une critique amère, l’occasion de limiter plus sagement sa pensée ; et, trop satisfait de sa liberté reconquise, ne mit aucune passion à défendre une œuvre qui n’était plus sienne, une préface dont il ne parlait ensuite qu’avec un sourire de désintéressement.

    Après les défections que nous avons dites, la communauté monastique s’accrut bientôt de vocations nouvelles dont la plus précieuse comme la plus durable fut celle d’un curé du petit village de Tassé, M. Julien Segrétain, âme simple et humble, vertueuse et dévouée, qui devait être après une courte éclipse l’appui et le bras droit de son abbé. La réputation de dom Guéranger s’étendait ; ce .jeune prieur, moine Improvisé, sans formation antérieure, sans noviciat, ne laissait pas que d’intriguer un peu aux environs. Estil interdit de penser qu’il y avait tout à la fois un grand sentiment de fraternité affectueuse et une pointe légère de curiosité dans la requête qui lui fut adressée vers cette époque, en l’absence de l’abbé, par les religieux d’une abbaye voisine ? Les signataires de la lettre, après avoir offert leurs félicitations au prieur et au monastère nouveau, demandaient le sens pratique qu’il convenait de donner à divers passages de la règle de saint Benoît, relatifs soit à l’heure du lever de nuit, soit à la date où commence le carême monastique ; et, dans un sentiment de grande bienveillance, faisaient ensuite porter leur enquête sur l’observance adoptée à Solesmes. Le prieur répondit, et sa lettre fut grandement goûtée. Elle était empreinte de déférence et de mesure et donnait la pensée de la tradition monastique sur les points controversés. Les solutions parurent même si sages et si conformes à l’esprit de saint Benoît qu’elles furent recueillies dans l’archive du monastère.

    L’heure n’étaitelle pas venue pour la petite fondation de solliciter auprès du saintsiège une approbation solennelle qui la conduisît à l’état adulte ? Dom Guéranger ne s’y sentait pas porté ; il avait trop conscience de ce qui manquait encore à son œuvre pour demander si tôt au souverain pontife une si solennelle consécration. Mme Swetchine voyait la question sous un angle un peu différent ; elle se persuadait non sans motif que les catholiques ne commenceraient à s’intéresser un peu à l’œuvre de Solesmes qu’à dater du jour où la parole pontificale l’aurait encouragée et en quelque sorte absoute de ce reste de mennaisianisme dont, en certaine région, on la prétendait infectée. De Francfort où elle s’était arrêtée en chemin vers SaintPétersbourg, Mme Swetchine insistait encore :

    Ne croyez pas que mes tribulations m’aient fait oublier Solesmes. De toutes les phases de mes incertitudes et de mes craintes, de tous les points de mon voyage, je l’ai rappelé à l’intérêt de tout ce qui me conserve un bienveillant souvenir. Avant de quitter Francfort, j’en aurai parlé dix fois à des personnes pue j’espère y intéresser particulièrement. Je ne veux pas oublier de vous dire que la chose la plus importante pour le progrès de Solesmes serait de pouvoir se prévaloir de quelque approbation ou encouragement donné par le souverain pontife. On a répandu, même à Paris, que le pape voyait avec défiance cette renaissance des bénédictins en France, que vous n’êtes en rapport avec aucune des maisons de votre ordre, etc… Rien ne doit troubler dans cette malveillance et ces présomptions ; mais ce passé qui se mêle au nom de M. de la Mennais offre bien aussi sa part de difficultés. Il faut les vaincre toutes en un seul fait : un acte quelconque de Rome s’intéressant à ce que vous faites 32

    La sainte et noble femme avait puisé dans ses relations avec le comte de Maistre une grande fermeté de pensée ; mais elle ne perdit jamais de vue le dessein de grouper ensemble et d’associer intimement, malgré des divergences de caractère peutêtre inconciliables, des hommes qu’elle unissait sans peine dans sa large et presque maternelle affection. Dom Guéranger lui avait livré le secret du peu de sympathie qu’il éprouvait pour l’abbé Lacordaire. Mme Swetchine lui répondait

    Laissezmoi à présent vous demander une preuve d’amitié. J’ai une idée confuse que vous n’aimez pas M. Lacordaire ; je crois que vous me l’avez dit. Eh bien ! moi qui l’aime tendrement, je viens vous demander au nom de votre affection, au nom de celle que je vous ai vouée, au nom de ma profonde douleur et de cette cruelle séparation, de rendre bienveillantes vos dispositions pour lui. Etre à la fois les amis d’une même amie, c’est presque se trouver frères. Vous vous ressemblez peu ou point ; vous avez dû facilement vous choquer ou vous déplaire ; mais, croyezm’en, c’est parce que vous ne vous connaissez pas, et l’effort que vous aurez fait pour moi, plus tard, tous deux vous en recueillerez personnellement le fruit. Je ne vous demande pas d’autre démarche que de me dire qu’intérieurement vous avez modifié une impression qu’on est toujours aise d’avoir vaincue ; car l’indifférence même est trop loin de la charité pour ne pas oppresser un cœur chrétien 33

    Ah ! l’admirable femme ! comme elle entendait bien, avec les lois de la charité, les conditions du labeur chrétien qui ne s’accomplit heureusement que lorsque les ouvriers s’emploient dans l’union de leur âme et de leur effort, humero uno et anima una ! Comme elle pressentait tout le détriment qui naîtrait pour L’Église de ces divergences premières, qui peu à peu rongent l’entente et s’achèvent dans l’hostilité ! Qui pourrait dire ce qu’aurait été le dixneuvième siècle et quel héritage il eût légué au vingtième, si le mot d’ordre de la charité et de l’entente à tout prix, sauf les droits de la vérité, avait été entendu et accepté de tous ? Voici ce que répondit dom Guéranger :

    Je n’ai eu besoin que de lire les lignes si belles et si chrétiennes que vous m’adressez au sujet de M. Lacordaire pour me trouver dans les dispositions mêmes que vous désirez de moi. Cela m’a été d’autant plus facile qu’il, n’y avait dans mon cœur aucune antipathie, mais seulement cette sorte de répulsion que l’on éprouve en face d’un homme dont l’esprit, le cœur, l’organisation le font totalement différer de nous. Habitué à livrer nettement mon impression dans la causerie intime, j’aurai, ce qui m’arrive trop souvent, dit par abandon plus que je ne voulais ; et vous aurez pris cella pour de l’antipathie. Voici donc ma profession de foi avant votre lettre ; j’ajouterai celle depuis votre lettre. Je regardais M. Lacordaire comme un esprit brillant, une âme généreuse, un prêtre plein de l’esprit apostolique, et je l’admirais tel, malgré les ombres qui sont de nécessité dans toute forme humaine. Depuis, ayant songé à la source de ses convictions, à la noblesse de ses vues, à la parfaite dignité du prêtre en lui, aux couvres de salut que Dieu produira par son ministère, je l’aime, je l’aime intérieurement. Il ne sera jamais pour moi l’homme dans l’âme de qui je verserai mon âme ; mais désormais je prendrai une part de frère à tout ce qu’il fera, j’unirai en lui l’estime qu’on doit à un noble instrument de Dieu et l’admiration que mérite une très riche nature ; en un mot, je veux qu’il ne me soit plus étranger. Et cette évolution intérieure, je la sens assez réfléchie pour ne pas la croire une pure complaisance, et assez libre pour pouvoir vous l’offrir au nom de l’amitié. Demandezmoi toujours des choses de ce genre : il y a mérite et bonheur à les accorder.

    Au sujet des négociations auprès de Rome, dom Guéranger témoignait moins de déférence à son amie.

    Nous n’avons pas, disaitil, et nous ne pouvons avoir d’approbation de Rome sans l’avoir sollicitée, et nous ne pouvons canoniquement la solliciter qu’après plusieurs années d’expérience qui nous donneront des garanties de solidité. Jusquelà l’évêque diocésain nous suffit. Pour que Rome nous approuve, il faut qu’il y ait matière à approbation. On ne cueille pas un fruit quand il est vert encore, à plus forte raison quand il commence à peine à se montrer… Dans deux ans peutêtre seronsnous assez constitués pour nous diriger vers la chaire de saint Pierre.

    Et comme Mme Swetchine avait semblé se faire l’écho de critiques qui reprochaient avec amertume au jeune monastère de se tenir isolé des autres congrégations bénédictines, dom Guéranger n’a pas trop de peine à se justifier.

    Quant à notre isolement des bénédictins étrangers, ajoutetil, les savants observateurs de ce fait ignorent que les bénédictins de SaintMaur, auxquels nous voulons succéder et dont nous avons pris les règles, ont été toujours complètement étrangers aux bénédictins de Rome, du Mont Cassin, de Suisse, d’Allemagne, etc. L’ordre de SaintBenoît n’est pas, comme la compagnie de Jésus, une corporation unique sous un général. En Italie même, il n’y a pas moins de cinq congrégations bénédictines différentes sous cinq généraux différents. En France, SaintMaur n’était pas Saint Vanne, ni Cluny n’était Saint Waast d’Arras. II faudrait se donner la peine de savoir un peu d’histoire avant de faire de si hautes et si importantes remarques. Du reste nous avons et nous aurons, en grandissant, des rapports suivis avec différentes maisons de notre ordre 34

    Et dom Guéranger rappelait les affectueuses relations qui l’unissaient à Ensiedeln, au Mont Cassin, à SaintPaul de Rome, mais sans aucun lien fédératif dont l’idée, alors même qu’elle lui eût jamais souri, eût été pour sa maison naissante singulièrement prématurée.

    Pour le moment et à cette heure où les éléments personnels d’un vrai monastère se cherchaient encore, et qu’une réelle cohésion n’avait pas groupé les âmes en une communauté, le prieur de Solesmes ne consentait à réclamer que la bienveillance de son évêque. Elle ne lui fit pas défaut. Un auteur classique a parlé d’infirmités communes aux grandes cités et aux petites villes, vitium magnis parvisque civitalibus commune : c’est la méconnaissance du bien et l’envie, ignorantiam recti et invidiam. L’humanité ne s’est point depuis Tacite totalement transformée. Le petit moutier était très décrié au loin, jalousé de près. Le bien s’accomplirait avec trop de joie, s’il n’était traversé par les chétives passions qui s’efforcent de décourager l’ouvrier. L’opposition la plus fatigante n’est pas celle des méchants. Et pour défendre ce petit commencement de vie monastique et en favoriser l’éclosion, ce fut à l’origine de Solesmes un bienfait signalé que la protection résolue de Mgr Bouvier, les visites rendues au monastère, les actes épiscopaux qui témoignaient de son affection. Une lettre du 27 novembre eut pour dessein et pour effet d’imposer silence aux imputations tenaces de mennaisianisme et d’orthodoxie douteuse. Insérée dans plusieurs journaux religieux, la lettre de Mgr Bouvier fit faire un peu de silence ; l’Ami de la religion publia le 20 décembre 35 une notice presque affectueuse sur le prieuré de Solesmes : M. Picot déclarait poser les armes.

    Ce fut au cours de cette trêve que le jeune prieur, reconnaissant envers la sainte Vierge de la grâce de lumière qu’il en avait reçue onze ans auparavant, bénit solennellement aux premières vêpres de la Conception de NotreDame la statue de la Madone, située à l’extrémité de la grande charmille. Il y eut procession et consécration à Marie immaculée, prononcée par le prieur en son nom et au nom des siens. L’iniquité des hommes et l’inclémence des temps ont suspendu la procession ; la consécration se renouvelle chaque année à cette même date, telle qu’elle fut célébrée par dom Guéranger, vingt ans avant la proclamation du privilège de l’Immaculée. Les moines de Solesmes prirent dès lors la filiale coutume d’aller après les vêpres saluer la Madone en égrenant leur chapelet. Quand Dieu voudra, ils la reprendront.

    L’année 1835, malgré de douloureuses surprises’ vit se développer un peu les humbles commencements du prieuré. Mgr Bouvier accueillait avec faveur les vocations qui s’offraient pour Solesmes. Mais il est d’expérience que les désirs de vie religieuse même les plus ardents ne produisent sûrement leur fruit, s’ils ne rencontrent des conditions définies qu’il est malaisé de réaliser dans un monastère tout jeune une parfaite régularité de l’ensemble, une société novitiale antérieure, accueillante, fortifiante. Il était une de ces vocations que le prieur avait beaucoup convoitée. Nous connaissons déjà le nom de M. l’abbé Morin, vicaire de la cathédrale du Mans, ami intime de dom Guéranger. Il s’était attaché de cœur à I’œuvre naissante. Son intelligence, sa piété, le charme de son caractère et ses relations eussent été pour le prieur de Solesmes un appui et une consolation souvent bien opportune. En la fête de saint Maur le 15 janvier, M. Morin s’était résolu à entrer ; Mgr Bouvier avait donné son aveu, mais n’avait consenti à s’en dessaisir qu’avec une réserve. Durant quelques mois encore, M. Morin se devrait à un ministère où il ne pouvait sur l’heure être remplacé dignement. II commença néanmoins son noviciat dès le 12 février et retourna à son poste, avec l’espoir de lui dire un adieu définitif après l’époque habituelle des premières communions. Au cours de ce délai que lui avait imposé Mgr Bouvier, il se considérait comme novice et traitait en cette qualité avec son prieur. Il songeait au retour, lorsque Dieu l’appela soudainement à lui. Il mourut au Mans, victime de son zèle, le 18 mai 1835. Dom Guéranger garda un souvenir fidèle et attendri de cet ami, de ce frère d’armes qui lui avait été montré seulement.

    La Normandie lui avait amené M. Osouf, d’une famille patriarcale qui a donné à L’Église des prêtres, des religieux, des prélats. MM. Bossé et Hiron étaient venus dès 1834 ; ils se désistèrent tous deux après des péripéties diverses et retournèrent au clergé du Mans. Un jeune clerc du diocèse d’Angers, M. Jean Gourbeillon, était venu aussi frapper à la porte du monastère. A ‘peine accueilli, il fut retiré violemment par l’autorité de son père, retourna au séminaire d’Angers où il attendit sa majorité, puis revint. Un peu auparavant, la recommandation de M. Chartier, curé de la cathédrale de Clermont, avait accrédité à Solesmes un jeune homme qui veinait y achever l’œuvre de sa conversion et songeait dès lors à la vie monastique. Né à Brunswick, d’un ancien conservateur des forêts ducales, M. Charles Brandès s’était d’abord proposé d’abjurer à Rome même le luthéranisme ; il déféra à de sages conseils et vint à Solesmes, muni d’une lettre de Lacordaire. Il y fut accueilli avec bonté par dom Guéranger qui reçut son abjuration le 25 mars 1835. Le lendemain, il entrait au noviciat. Nous ne parlons pas de bien d’autres postulants qui ne firent au monastère qu’un très rapide séjour, étoiles filantes qui n’apparaissent un instant que pour disparaître aussitôt sans laisser de trace ni de souvenir.

    L’ukase qui l’avait menacée une fois rapporté, Mme Swetchine était rentrée en France, très souffrante. Au milieu même de sa réclusion et de ses douleurs, sa pensée se reportait sur Solesmes. Elle avait recueilli un juif converti, professeur d’hébreu, qui semblait avoir quelque velléité de vie religieuse. N’étaitce pas une indication ? Le protégé de Mme Swetchine n’étaitil pas tout désigné pour venir, comme le disait plaisamment dom Guéranger, semer un peu d’hébreu sur les guérets de Solesmes ? L’espoir de Mme Swetchine fut déçu ; quelques mois suffirent à montrer que cette vocation n’avait pas d’avenir. Il est rare que la conversion tardive, même parfaitement sincère, corrige la fougue naturelle et l’imagination désordonnée. Ce n’est qu’à la longue dans des trempes de cette nature que la foi devient souveraine ; et la noble convertie qui n’avait rien gardé, elle, de sa vie d’autrefois, était amenée à redire de son protégé le mot de Mme de Sévigné : « Rien n’est si aisé que d’être catholique : c’est être chrétien qui est difficile ».

    Un instant, on put espérer que les projets d’approbation romaine, caressés par Mme Swetchine, écartés par dom Guéranger, aboutiraient quand même. Mgr Bouvier avait pris en main la cause de Solesmes et voulait saisir Rome d’une demande en approbation de l’œuvre et de ses constitutions. En rapportant à sa vénérable amie ces négociations qu’elle avait ellemême conseillées autrefois, dom Guéranger ne dissimulait pas qu’il les trouvait prématurées

    Nous sommes encore bien nouveaux, disaitil, pour être pesés dans une telle balance ; mais une telle ouverture s’est trouvée que j’aurais craint de manquer à la Providence si je n’en eusse profité 36

    Voici ce qui s’était passé. Vers la fin de 1834, M. Desgenettes s’était trouvé en relations intimes avec le patriarche de Jérusalem, Mgr Foscolo, qui jouissait à Rome d’un grand crédit. Il fut parlé de Solesmes et de dom Guéranger. Le prélat indiqua une marche à suivre pour obtenir l’approbation ; avant toute chose, il convenait que l’évêque la sollicitât luimême. Mgr Bouvier hésita un instant devant la situation si précaire d’un monastère qui n’était pas assuré du pain de chaque jour ; mais l’opportunité était grande ; il se laissa déterminer et entra en relations avec le patriarche de Jérusalem. Nous ne saurions rapporter le détail d’une négociation qui n’eut point tout le succès qu’en avait espéré le curé de NotreDame des Victoires. La congrégation des évêques et réguliers que le souverain pontife avait saisie, fidèle aux usages consacrés, se borna à louer le dessein de la petite société monastique et à lui donner de précieux encouragements. Ce fut la matière d’une lettre que le cardinal Sala, préfet de la sacrée congrégation, adressa le 18 septembre 1835 à Mgr Bouvier. II ne semble pas que dom Guéranger ait été fort ému de cette réponse dilatoire à une question qu’il avait estimée inopportune. Son anxiété était sollicitée ailleurs.

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