Dom Guéranger, abbé de Solesmes, par Dom Delatte – Chapitre IX

CHAPITRE IX

LA GUERRE AUX INSTITUTIONS LITURGIQUES

(1842-1844)

    Le monastère de Paris demeura d’abord sous la direction de dom Piolin comme sous-prieur ; l’abbé de Solesmes se dessaisit ensuite de son prieur et maître des novices, dom Gardereau, et le prêta à la communauté nouvelle avec les mêmes titres.

    Nous sommes arrivés hier au soir de fort bonne heure, écrit dom Gardereau à son abbé, sous les auspices de la Madone de Chartres et de l’univers, qui a écarté de nous toute espèce de contrariétés pendant cet heureux voyage. Chez elle, nous avons trouvé le piissimus abbé Pie, qui est bien le prêtre le meilleur et le plus aimable qu’on puisse rencontrer. Nous avons été hébergés et pilotés par lui avec toutes les attentions que nos pères sont accoutumés à rencontrer chez lui 1

    Suivent des détails sur la maison de Paris. Le nouveau prieur n’a qu’éloges à décerner à tous ; seul le P. Goussard lui cause, dit-il, quelque inquiétude à raison de son irrégularité : « Je lui ai fait quelques observations qu’il a prises d’un air docile mais sans se corriger 2 »

    Le P. Goussard caressait de grands projets. Son thème de cellérier était celui-ci. : découvrir un prêteur, riche naturellement, qui lui fournit la forte somme. Nanti de la sorte, il achèterait un gros immeuble, en revendrait une part avec bénéfice et de l’argent ainsi obtenu désintéresserait le prêteur bienveillant ; il en resterait assez pour s’établir à l’aise dans la portion de l’immeuble distraite et réservée à la communauté. Le rêve de Perrette ! De là à s’aboucher avec d’anciens amis manieurs d’argent, à suivre la piste de tous renseignements financiers, à fréquenter la Bourse, il y avait peu de distance. L’entreprenant cellérier l’eut franchie en un instant. La maison qu’il songeait à acquérir n’était rien moins que l’abbaye des Carmes, célèbre par le massacre des religieux qui y avaient été détenus en 1792. Mgr l’archevêque de Paris l’avait rachetée su commencement de 1842 ; et, soit que réellement il eût laissé entrevoir le dessein de la céder à une institution religieuse, soit que le P. Goussard en fût arrivé à ce degré d’ivresse financière où l’on ne distingue plus ses espoirs d’avec les réalités, l’acquisition de la maison des Carmes ne faisait plus de doute pour lui et formait déjà l’aliment quotidien des conversations. Le thème dont nous avons parlé plus haut était fort simple ; deux conditions néanmoins faisaient défaut à ce brillant projet : on n’avait pas le prêteur et l’archevêque ne semblait pas du tout vouloir se dessaisir. A part cela, rien ne manquait au succès.

    De loin, l’abbé de Solesmes s’efforçait sans toujours réussir de calmer ces audaces, lorsqu’il reçut au commencement du mois d’août 1842 un court billet du comte de Montalembert. Le séjour de la Roche en Breny n’avait pas été heureux ; la santé de Mme de Montalembert s’était trouvée assez gravement compromise pour que les médecins eussent conseillé un séjour prolongé à l’île de Madère. Avant de s’imposer cet exil, Montalembert avait voulu prendre congé de Solesmes : « Mon bon ami, je suis homme de parole comme vous voyez. Je m’arrache aux douceurs d’un charmant voyage que j’aurais pu prolonger avec ma femme…, et je m’élance vers Solesmes. Je pars ce soir (4 août) ; mais comme je compte m’arrêter au Mans…, je vous envoie ce mot d’avance 3 . » Le surlendemain Montalembert était à Solesmes ; il y demeura près de quinze jours. Les entretiens reprirent sur la défense de L’Église, sur la vie des anciens moines et les œuvres de saint Bernard. Lorsque Montalembert fit ses adieux, il emportait avec lui une abondante collection de notes et de livres qui devaient tromper les longues journées de solitude dans une île lointaine où sans doute les bibliothèques n’étaient ni nombreuses ni bien fournies.

    A l’heure même de cette entrevue se tenait non loin de Solesmes une autre réunion qui a sa place dans notre histoire. Le siège épiscopal d’Angers n’avait échappé à l’abbé de Salinis que pour échoir à M. l’abbé Angebault vicaire général de Nantes. La cérémonie de la consécration épiscopale eut lieu dans la cathédrale d’Angers. Le prélat consécrateur était Mgr de Hercé évêque de Nantes, assisté de Mgr Bouvier évêque du Mans et de Mgr Soyer évêque de Luçon. Les quatre évêques se réunirent ensuite afin de s’entendre sur cette question des réguliers qui n’avait jamais cessé de tenir une grande place dans les soucis de l’évêque du Mans, véritable président de la réunion. Il s’agissait pour lui, non plus seulement de maintenir intactes par une entente épiscopale plus étendue les dispositions de l’ordonnance de 1837, mais de répondre par un effort pratique et concerté à certaines pages du dernier volume des Institutions liturgiques, qui étaient en désaccord avec sa théologie et lui semblaient constituer un péril pour l’église de Fiance. Au chapitre dix-septième de son histoire de la liturgie, dom Guéranger avait cru bon de rappeler la prescription introduite au pontifical romain par Urbain VIII, relative à la promesse d’obéissance qu’émet tout prêtre séculier ou régulier dans la cérémonie de l’ordination. Mais tandis que le prêtre séculier promet obéissance à son évêque, le prêtre régulier promet comme il est naturel obéissance au prélat régulier de qui il dépend ; et la formule en ce cas devient : Promittis proelato ordinario tuo, pro tempore existenti, reverentiam et obedientiam ? Le but de la promesse d’obéissance exigée des prêtres dans leur ordination est de les lier à un centre ecclésiastique. Or, disait dora Guéranger, ce centre naturel est l’évêque pour ceux qui doivent exercer le sacerdoce dans le diocèse ; mais les prêtres réguliers doivent se transporter souvent d’un diocèse à l’autre, changer de royaume et même de continent, auquel cas la promesse d’obéissance émise par le prêtre régulier à l’évêque qui l’ordonne deviendrait illusoire ; la véritable dépendance à constater au moment de l’ordination est celle qu’il doit avoir envers son supérieur de droit et de fait 4 .

    Une disposition de cette nature si fondée qu’elle fût n’avait rien qui pût plaire aux évêques gallicans ; on l’avait constaté un siècle et demi auparavant. En même temps qu’elle appelait sans succès d’ailleurs l’attention du souverain pontife sur la formule dangereuse qui s’était glissée au pontifical romain, l’Assemblée du clergé de France en 1650 donnait avis aux évêques du royaume de ne pas se servir du pontifical qui contenait cette dangereuse formule 5 Innocent X n’avait pas cru devoir céder à de telles injonctions ; mais l’Assemblée de 1660 6 puis celle de 1670 7 avaient passé outre et s’autorisant des libertés gallicanes avaient proscrit l’usage d’un pontifical qu’elles regardaient comme attentatoire à l’autorité des évêques. Il eût été osé en 1842 de faire revivre des dispositions si résolument schismatiques ; mais les premières éditions de la théologie de Mgr Bouvier étaient toutes pénétrées encore des principes qui avaient guidé les anciennes Assemblées du clergé de France. Pour l’évêque du Mans et l’évêque d’Angers, l’autorité épiscopale n’était rien si elle n’était tout. Le petit concile réuni à Angers leur fournit l’occasion de se concerter contre les usurpations des réguliers. Mgr de Nantes se désintéressait ; l’évêque d’Angers voyait surtout le péril dans la liberté laissée aux clercs d’entrer sans le consentement de leur évêque dans un ordre religieux. Cette liberté est garantie par le droit canonique ; mais Mgr Angebault n’avait pas accoutumé de lire*** et n’exceptait que la vénérable société de Saint-Sulpice de cette loi du consentement épiscopal. Il se trouva dans la réunion un prêtre qui fit remarquer timidement qu’aux termes du droit la société de Saint-Sulpice, n’étant pas une congrégation régulière, ne pouvait se soustraire en l’espèce à la loi dont l’exemptait Mgr d’Angers et que les communautés régulières qu’il y soumettait en étaient très précisément exemptes. L’évêque d’Angers parut surpris et comme ébloui d’une lumière trop vive, mais n’en demeura pas moins fidèle à sa pensée.

    La question qui préoccupait Mgr Bouvier était tout autre ; elle concernait l’ordination des réguliers après la profession émise. On aperçoit le lien de cette question avec la formule du pontifical rappelée il y a un instant. L’ordonnance de 1837 prétendait obliger les religieux profès offerts à l’ordination à présenter des lettres de leur évêque d’origine, comme si leur profession ne les avait pas fait appartenir à un centre ecclésiastique déterminé et à un prélat régulier de qui ils dépendaient, à qui ils devaient obéissance et qui répondait de leur personne. L’évêque du Mans s’attacha à créer une inquiétude dans l’esprit des évêques présents, en leur faisant observer que le régulier ordonné par eux retomberait fatalement à leur charge du jour où il viendrait à quitter l’ordre ; il y avait donc prudence élémentaire à n’ordonner un régulier profès que si l’évêque d’origine donnait son consentement à l’ordination. Le prélat régulier était ainsi évincé du droit de porter témoignage sur la personne d’un religieux qui lui appartenait. L’abbé de Solesmes était pris dans l’étau de ces deux forces épiscopales toutes deux voisines de lui ; car les deux évêques, s’ils n’avaient ni l’un ni l’autre rallié à leur pensée leurs collègues présents n’en avaient pas moins exposé les principes qui les devaient guider tous deux, l’un pour tarir le recrutement des religieux, l’autre pour déconsidérer dans son exercice le plus légitime l’autorité monastique.

    C’est aussi durant le séjour de Montalembert que se firent entendre les premiers grondements de l’orage provoqué par le deuxième volume des Institutions. De Paris dom Gardereau écrivait à son abbé : « J’entends dire par ici que l’archevêque de Paris n’est pas si content de votre deuxième volume que du premier ; mais je ne sais point les détails 8 . » L’Univers dans quatre lettres de l’abbé Pascal fit l’éloge du livre 9  ; mais l’Ami de la religion qui n’avait pas désarmé encore, en insérant le 13 août 1842 un article du P. Cahier élogieux aussi, lui fit subir d’autorité de fortes coupures et y joignit cette note menaçante : « On nous a adressé quelques réclamations graves au sujet des Institutions liturgiques de dom Guéranger… Nous ne demandons pas mieux que de voir la discussion s’établir dans l’Ami de la religion sur un point qui intéresse à un si haut degré la liturgie et le respect pour l’autorité 10 . » C’était, tout en insérant les pages d’ailleurs frauduleusement diminuées de l’excellent père Cahier, témoigner ouvertement que le journal ne souscrivait pas aux éloges décernés par le jésuite à la doctrine’ à la modération de l’abbé de Solesmes ; c’était aussi inviter la contradiction à se produire. Elle se produisit dès le 20 août. Un chanoine de Paris, vicaire général de Montpellier, professeur d’Écriture sainte à la faculté de théologie de Paris, entra en lice. Plus versé dans la littérature que dans les sciences liturgiques, M. l’abbé Dassance se proposait « moins encore de réfuter l’abbé de Solesmes et son apologiste le P. Cahier, que de rappeler, disait-il, des notions qu’on parait trop oublier dans cette ardente controverse, suscitée parmi nous depuis quelques années sans grand profit pour la religion. » L’érudition ne suffit pas en ces matières ; pour les traiter, dit l’écrivain que nous résumons à grands traits, il faut de plus un sens exquis, une critique judicieuse et une appréciation équitable de la part de vérité et de raison sur quoi se fonde l’opinion opposée ; puis quelques mots sur les libertés de nos églises, sur la beauté des hymnes parisiennes’ un éloge de Santeul par Bourdaloue, un gémissement sur l’ignorance des anciennes hymnes oie les moines avaient souverainement présidé, la promesse enfin d’un article sur la légitimité des bréviaires de Lance c’est toute la lettre de l’abbé Dassance 11 . Le ton hautain et cavalier qu’il avait affecté masquait mal le peu de préparation qu’il y apportait. Coup sur coup dans le seul numéro du 10 septembre, l’Ami de la religion 12 insérait trois dures répliques. Le P. Cahier, pris à partie comme tenant des Institutions, était justement en verve ce jour-là. Il releva avec esprit les méprises de l’abbé Dassance, lui infligea une forte leçon d’histoire liturgique et de tous les hors-d’œuvre où il s’était jeté le ramena à ces deux questions précises : 1 Avait on le droit de changer la liturgie ? 2° L’exercice de ce droit art-il été entaché de quelque irrégularité ? La question en effet était là tout entière ; mais M. Dassance n’insista pas. L’article sur la légitimité des bréviaires nouveaux, qui devait être incessamment adressé au journal, fut retardé par le départ de M. Dassance pour Rome où il allait passer ses vacances. L’empressement que mit Mgr l’archevêque de Paris à le consoler en le faisant membre de son conseil put faire soupçonner que c’était par une suggestion venue de plus haut que l’abbé Dassance avait ouvert cette polémique, dont il sortait meurtri par les lanières du P. Cahier et jurant mais un peu tard qu’on ne l’y prendrait plus.

    Les derniers mois de 1842 ne furent guère marqués par d’autres événements qu’un nouveau voyage à Paris imposé par les besoins du monastère naissant. L’abbé Pie de son côté, et il s’excusait de cette coïncidence, venait à Solesmes en l’absence de dom Guéranger : « J’ai été bien enchanté de Solesmes, disait-il ; qu’eût-ce été si je vous y eusse trouvé 13  ? » A tous les soucis des deux maisons qui maintenant reposaient sur lui, l’abbé de Solesmes voyait s’ajouter encore des difficultés nouvelles sinon inattendues. Les dispositions qu’avait témoignés l’évêque d’Angers, Mgr Angebault, se traduisirent nettement, lorsqu’un jeune clerc de son diocèse, M. Camille Leduc, se présenta à l’abbaye pour y recevoir l’habit monastique. Sa vocation avait été longuement éprouvée et mûrie. Dieu lui-même lui a donné sa consécration la plus solennelle en l’appelant à la fondation d’une famille religieuse nouvelle qui, régie par la règle de saint Benoît et des constitutions approuvées à Rome, se dévoue sous ce nom bien connu « les servantes des pauvres »aux œuvres de la charité la plus héroïque.

    Mais en 1842, cette vocation qui devait être si fructueuse se heurta à mille obstacles. Tout se coalisa contre elle ; et lorsque dans la première quinzaine de septembre M. Camille Leduc vint revêtir l’habit monastique, ce fut contre lui et le monastère qui lui avait donné asile une vraie levée de boucliers. La famille où le jeune moine exerçait les fonctions de précepteur s’indigna ; les parents protestèrent ; l’évêque de qui toutes ces colères servaient le dessein se livra à des menaces. Rien n’y fit. La vocation de M. Leduc subit victorieusement tous les assauts. Bien plus le diocèse d’Angers ne cessa d’être une pépinière de vocations nouvelles ; et l’évêque, demeuré sans défense contre cette éclosion persévérante à laquelle il ne comprenait rien, se désolait tout haut en écrivant à la marquise de la Bourdonnaye cette phrase légendaire : « Madame, une épidémie monastique s’est abattue sur mon diocèse. » Ce n’est pas qu’il ne s’efforçât de rentrer en possession de ce qu’il croyait être son bien ; ses lettres à l’abbé de Solesmes exigent le retour de M. Leduc ; son intention est de placer le fugitif dans un de ses petits séminaires ; « plus tard, si les besoins du diocèse le permettent, il lui accordera peut-être de suivre son attrait. »

    L’incident aurait eu peu de gravité et n’eût mérité qu’une brève allusion dans une vie où les épreuves abondèrent, si l’évêque d’Angers n’y eût trouvé le thème de plaintes contre Solesmes et s’il n’eût invité ses collègues de l’épiscopat à se concerter avec lui contre d’intolérables tentatives. Il s’adressa tout d’abord à l’archevêque de Paris, car c’était à Paris même que dom Guéranger avait dirigé le F. Leduc pour le soustraire aux importunités de tous. Mgr Affre n’hésita pas à faire cause commune avec son collègue d’Angers et Mgr Angebault dut tressaillir d’aise, lorsqu’il reçut cette réponse : « Non seulement je refuserai d’ordonner ce jeune homme (le F. Leduc), mais encore du jour où les moines l’auront fait ordonner soit à Rome, soit partout ailleurs, sans votre autorisation, j’interdirai la maison de Paris et la fermerai sans retour. »On le voit, les idées de Mgr Bouvier prenaient consistance. Il est permis de supposer que Mgr Affre eût réfléchi avant d’en venir à l’exécution de sa menace ; mais on ne pouvait désormais se méprendre sur ses dispositions. Même il députa un de ses vicaires généraux auprès du jeune postulant pour faire une enquête dont le but avoué était de le faire renoncer à sa vocation. Encore qu’elle eût été habilement menée, l’enquête échoua contre une conscience résolue. M. l’abbé Jacquemet qui avait été pour la conduire à ses fins honoré, disait-il, de la confiance de Mgr l’évêque d’Angers, après avoir brandi la menace du mécontentement qu’éprouverait tout l’épiscopat français si les religieux bénédictins ne modifiaient leur ligne de conduite, autorisa le jeune postulant à consulter ses supérieurs sur la réponse définitive qu’il devait faire et lui demanda qu’elle lui fût remise par écrit : « Je crois que l’ordre de Saint-Benoît, daigna poursuivre le vicaire général, est destiné à faire beaucoup de bien ; mais ce ne sera qu’autant qu’il sera soutenu par l’épiscopat français et qu’il aura son concours. Or, pour avoir ce concours si nécessaire, il faut que tout se passe dans l’ordre ; autrement… »M. Jacquemet sembla envelopper mille sous-entendus terribles dans cette réticence. Le F. Leduc lui promit que sa réponse définitive lui parviendrait sous peu, soit par écrit, soit verbalement ; on se sépara. La question n’était pas résolue ; elle n’était qu’ajournée.

    Pendant ce temps, Montalembert arrivait à l’île de Madère à travers mille péripéties dont il envoyait le détail à Mme Swetchine, en la priant d’en faire part à Solesmes. II avait été assailli d’un orage affreux à l’heure de son arrivée ; on avait débarqué à une lieue de la terre, et c’était en chaloupe, sans abri, en proie à une mer furieuse, que Montalembert et sa femme malade avaient été conduits à terre. Là, nouveaux dangers : les vagues se brisaient avec violence contre le rocher même où l’on devait aborder. Mme de Montalembert en ressentit grande fatigue, grand effroi ; heureusement, sa santé n’en fut pas atteinte. Le lendemain, l’orage redoubla, brisa sur les rochers de la côte tous les bateaux qui étaient dans la rade et détermina une véritable inondation. La maison où Montalembert avait provisoirement rangé ses bagages fut envahie ; les chers livres qu’il avait réunis avec amour pour charmer les ennuis de son exil furent cruellement endommagés.

    Cent trente volumes, formant l’élite de ma bibliothèque, et en outre plusieurs très rares et précieux, empruntés à la Chambre des pairs et à Solesmes, ont été abîmés par une eau terreuse dont les taches sont ineffaçables. Un ennemi personnel n’aurait pas mieux choisi que cette funeste inondation les livres dont la perte devait m’être le plus sensible, tous ceux auxquels je tenais le plus, les compagnons de ma jeunesse, de mes premiers voyages, mon Dante, ma Bible, mon bréviaire, tout chargés d’annotations et de dates ; tout cela a été abîmé d’une façon désolante, en même temps que mes beaux in-folio des historiens de France, de Baronius, etc. Et pour rendre ce malheur d’autant plus piquant, ma provision de papier blanc, les almanachs, les contrefaçons achetées à Bruxelles, etc., ont été soigneusement épargnés. Je vous parle avec détails de cette mésaventure, car il n’y a guère que vous et l’abbé de Solesmes parmi tous ceux que j’aime, qui puissiez apprécier cette douleur. Vous et lui savez que des livres sont des amis, et quelquefois les plus doux et les plus fidèles de tous.

    Montalembert s’étendait ensuite sur l’absolue solitude où le laissaient l’absence de toute relation possible avec la société portugaise ou même anglaise de l’île, la nullité des journaux, l’irrégularité des paquebots apportant la correspondance d’Europe.

    Nous sommes morts ici à tous les bruits du monde, disait-il. Je ne sais toutefois de quel œil j’envisagerais un second hiver dont nous parle quelquefois le médecin anglais que nous voyons. A chaque jour suffit son maL Toujours est-il qu’il me semble qu’avec un cercle très restreint d’amis en plus, vous, les Thayer, Alexandrine et deux ou trois la Ferronnays, plus le prélat de Solesmes pour pontifier et nous sanctifier un peu, il ne nous manquerait rien pour être tout à fait heureux ici 14 .

    Il écrivait à l’abbé de Solesmes :

    Reverendissime, doctissime, carissime, ma lettre à Mme Swetchine que je lui demande de vous communiquer vous mettra au courant de notre arrivée et de l’épouvantable scurrilité avec laquelle les torrents de Madère ont envahi mes trois caisses de livres… Nul ne peut mieux que vous se figurer ma douleur. J’ai souffert d’ailleurs pour vous comme pour moi, puisque la plus grande partie de ces chers livres doit vous revenir. Des trois volumes de Mabillon que vous m’aviez confiés, deux sont restés intacts ; le troisième est imbibé mais encore présentable… L’Avent liturgique est sorti du déluge en assez bon état 15

    De Funchal la capitale de Madère, il écrivait le 8 et le 17 décembre, obligé par le retard du bateau de joindre ensemble deux courriers :

    Mon très cher ami, je vous écris en ce saint jour de l’Immaculée Conception, fêtée avec vous et chez vous il y a sept grandes années… Ici, pas la moindre ressource sociale, intellectuelle, littéraire ou même religieuse quelconque…

    Le climat est vraiment magnifique et mérite sa réputation ; toujours de quinze à dix-huit degrés Réaumur. Nous nous sommes baignés hier dans la mer elle était tiède. Cette chaleur peut être favorable aux végétaux, mais elle tend à transformer l’homme en légume. Nous cherchons à neutraliser cette tendance par la lecture assidue de l’Avent liturgique ; nous en jouissons à trois (le troisième était un beau-frère de Montalembert) avec une intensité qui vous flatterait. Quelles belles choses vous avez tirées des ténèbres, surtout de l’anthologie des Grecs… Chaque jour j’admire davantage vos réflexions et vos prières : c’est avec sincérité que je vous en fais mon compliment très chaleureux. II y a des pages admirables et beaucoup ; en priant pour les gens, vous leur faites parfaitement la leçon… Ma femme en est ravie et s’écrie sans cesse : « Je ne croyais pas qu’un homme aussi spirituel et aussi malin pût être aussi intérieur »

    Ce furent pour Montalembert des heures de travail assidu et fructueux. Il lisait les annales de Mabillon avec ravissement.

    Vous ne me les aviez pas assez vantées, dit-il à son ami. Je regrette amèrement de ne pas avoir lu les deux premiers volumes. Sachez que, grâce à cette lecture, je suis tout à fait arrivé au point où vous voulez me voir, c’est-à-dire à me prosterner de tout mon long devant les noirs comme devant la vraie grande souche monastique 16

    N’avez-vous rien reçu ni pour ni contre les Institutions, de la part d’aucun évêque depuis mon départ ?… Je crois, d’après ce que me disent ma femme et mon beau-frère de l’attitude de Fornari en Belgique, que vous en serez content. Peut-être vous servira-t-il dans votre projet d’abbaye parisienne ; mais vous savez combien ce projet me fait peur et combien je vous préférerais concentré avec toutes vos ressources morales et matérielles à Solesmes, comme de vrais moines chez eux.

    On ne peut se dissimuler que l’affection de Montalembert n’eût reconnu avec sûreté le point faible d’un monastère de fondation contrainte, et situé à Paris.

    Il y a dix jours que j’ai commencé à écrire mon chapitre préliminaire sur l’histoire monastique depuis Benoît jusqu’à Bernard : il sera immense. Je puis dire sans phrase que pendant ce travail c’est vous qui formez mon public et que j’ai sans cesse devant les yeux de l’esprit la crainte de votre critique, le désir de votre approbation et le souvenir des données si précieuses que je vous dois. Depuis que vous m’avez dit que vous comptiez sur mon livre pour augmenter le nombre des vocations monastiques, vous avez extraordinairement accru mon ardeur… Adieu, mon très cher et secourable ami. Que Dieu vous bénisse et vous conduise, surtout si vous allez à Rome. Ma femme vous aime et vous respecte infiniment comme un véritable abbé de Reinhartsbrünn 17 .

    L’abbé de Solesmes, en même temps qu’il apprenait à Montalembert que de la nonciature de Bruxelles où il fut remplacé par Joachim Pecci, Mgr Fornari passait à celle de Paris, lui avait aussi livré le secret du voyage qu’il projetait à Rome, afin d’obtenir l’érection en abbaye du petit monastère de Paris. C’était peut-être presser un peu le mouvement ; mais le nombre des moines était presque suffisant et, à la nécessité da tromper par un second monastère la gênante tutelle de l’évêque du Mans’ se joignait le motif de prévenir les actes violents qui, nous l’avons vu, menaçaient l’œuvre monastique de Paris dès son berceau. La Lettre à l’archevêque de Reims sur le droit de la liturgie était presque terminée ; encore quelques mois et elle pourrait être livrée au public. La situation matérielle de l’une et de l’autre maison monastique était sinon assurée du moins affranchie de tout souci immédiat. Dom Guéranger avait l’assurance de recueillir au cours de l’hiver les ressources nécessaires au monastère nouveau. Sans doute, l’ex-mauriste dom Groult, irrité depuis 1837 que Rome eût refusé de renouveler le titre de congrégation de Saint-Maur, avait tourné son humeur contre Solesmes, s’était peu à peu désintéressé et, au lieu d’affecter à des besoins trop réels les biens dont il n’était après tout que le dépositaire, les avait portés à une congrégation n’ayant nulle relation avec l’ordre de Saint-Benoît ; mais dom Gardereau avait pris le bâton de pèlerin et s’était rendu en Bretagne, humble frère quêteur pour les besoins de la communauté. La collecte avait été modique mais suffisait à faire face aux nécessités les plus urgentes. L’abbé de Solesmes espérait quelques mois de trêve et la controverse contre les Institutions liturgiques, dont les éclats l’eussent peut-être retenu en France, n’avait pas encore commencé.

    Il pouvait en effet négliger comme atteintes d’un grave anachronisme les protestations élevées par la Revue ecclésiastique au nom des « saints conciles œcuméniques de Constance et de Bâle» contre les Institutions liturgiques et les modernes ultramontains. Que répondre d’ailleurs à des adversaires qui lui reprochaient précisément ce dont il se faisait gloire ?

    La France, disait plaintivement la Revue, la Fiance fléchit dans la lutte qu’elle soutenait glorieusement depuis longues années contre la doctrine de l’omnipotence papale. Depuis lors, à l’exemple de plusieurs autres contrées, cédant peu à peu à la séduction qui, sous prétexte d’une union plus parfaite avec le centre de la catholicité, entraîne les églises vers les idées de dépendance absolue et leur fait oublier leurs droits comme leurs devoirs, elle semble chaque jour renier quelque chose de son passé et abandonner quelques-unes de ses maximes. Nous sommes inondés aujourd’hui de productions où l’on adopte ouvertement les prétentions romaines. On ne discute même plus, on ne fait pas un doute de leur légitimité ; mais, marchant fièrement sous de nouvelles bannières, certains écrivains ne s’attachent qu’à flétrir la doctrine de nos pères, à cet égard, de la note de schisme et d’hérésie. En présence de ce scandale, nos évêques restent muets ou applaudissent.

    La Revue avait-elle quelque pressentiment, lorsqu’elle ajoutait « Espérons toutefois que ce mouvement de désertion n’a pas encore gagné partout en France 18 »

    Entendre constater ainsi le progrès de la pensée catholique n’avait rien qui pût déplaire à l’abbé de Solesmes ; et, aussi longtemps qu’il ne s’élevait pour le quereller que des voix qui glorifiaient Saint-Cyran en décriant les Institutions, loin de se plaindre, il se tenait pour satisfait. Son livre avait porté juste, puisque gallicans et jansénistes se sentaient atteints et s’armaient contre lui. Nous n’avons point réussi à découvrir l’anonyme qui tint la plume dans la Revue. Il ne nous semble pas que ce soit une plume laïque ; elle se trahit par un ton d’autorité qui va jusqu’à la hauteur : elle ne discute pas, elle rend des arrêts.

    L’année 1842 se termina sous d’heureux auspices. La France qui, depuis dix-sept ans écoulés et après le départ de Mgr Lambruschini, n’avait eu qu’un internonce dans la personne de Mgr Garibaldi, vit accréditer auprès de son gouvernement un nouveau représentant du saint-siège, Mgr Fornari qui venait de Bruxelles. Durant sa courte nonciature, 1841-1842, il s’était concilié l’estime de tous : le roi Léopold avait fait son éloge à son beau père, le roi de France, qui négocia et obtint le transfert à Paris d’un prélat dont il espérait beaucoup de bien. La nomination de Mgr Fornari parut à l’Officiel du 10 décembre 1842. Diverses circonstances retardèrent la prise de possession jusqu’au 22 avril 1843 ; il n’eut même le titre de nonce qu’à dater du 7 juillet 1846. Or il s’était trouvé qu’en 1837, dans l’antichambre du cardinal Giustiniani dont il était alors le théologien, Mgr Fornari avait rencontré dom Guéranger. Une commune attente leur avait fait lier conversation ; le jeune abbé de trente-deux ans avait laissé à son interlocuteur une vive impression. Nommé à Paris, il reçut dom Guéranger sur le pied de la plus confiante amitié.

    Il y eut un autre sourire de Dieu sur le commencement de l’année 1843 : le F. Jean-Baptiste Pitra voyait se terminer l’épreuve de son noviciat. Il est très naturel de penser que l’abbé de Solesmes guettait avec impatience cette profession bénie. Dès le commencement de janvier, de Paris où il était retenu encore, dom Guéranger écrivait à celui qu’il appelait son cher grand fils, par allusion à sa haute taille et en songeant aussi à tous les espoirs qui reposaient sur lui :

    Adieu, au revoir, cher grand fils. Vous le dites bien, je vous traite quelquefois en disciple bien-aimé ; je ne doute ni de votre cœur ni de votre zèle, et j’aime à me reposer sur mon grand Bourguignon. Priez pour moi qui ai plus d’un souci. Que sainte Scholastique vous garde et vous donne mœurs de colombe. L’Église est menacée de grandes misères en France ; je prévois des temps mauvais : préparons nos âmes, mais surtout aimons celui qui nous a aimés le premier, qui veut que nous aimions sa noble Epouse qui n’a ni taches ni rides, quoi que fassent les hommes. Adieu encore. Pax et gaudium in Spiritu Sancto 19

    La date de la profession était marquée au ciel pour le jour de sainte Scholastique, 10 février 1843 ; ce fut aux premières vêpres de cette même fête, quarante-six ans plus tard, que la chère et bien-aimée sainte appela à Dieu son client, son fidèle chevalier.

    L’avenir du prieuré de Paris semblait assuré par cette profession :la vertu, la maturité de dom Pitra, les garanties qu’il avait données au cours de sa vie novitiale lui valaient de nombreuses années de vie monastique, et dom Guéranger le désignait dès lors dans sa pensée comme prieur du monastère nouveau. La présence de Mgr Fornaxi lui était un encouragement de plus à aller chercher à Rome la reconnaissance canonique de sa récente fondation et y donner des informations utiles : n’avait-il pas le droit d’espérer que l’effort de sa campagne liturgique, en portant la France vers Rome, disposerait en sa faveur des esprits jusqu’alors inquiets ou indécis ? Il recueillait à cette heure-là même, du vicaire de Notre-Dame de Chartres, des indices assurés de ces bonnes dispositions.

    Je voulais depuis quelques jours, écrivait l’abbé Pie, vous faire une petite confidence fort amusante. Notre excellent évêque, tout en désavouant et en refoulant l’humeur guerrière que certains de ses confrères lui avaient manifestée à votre égard, avait bien gardé néanmoins quelque ressentiment de vos reproches contre son bréviaire (que du reste il ne connaît que par ouï-dire). Sans en rien dire à personne, il a exposé confidentiellement à un Romain dont il a l’oreille tous ses griefs contre vous qu’il connaît peu, et contre votre ouvrage qu’il ignore tout à fait. Son but unique était de savoir jusqu’à quel point on serait disposé à Rome, sur les réclamations secrètes de quelques évêques, à vous faire prier d’éluder des questions qu’il jugeait irritantes. Il m’a fait venir il y a quelques jours pour me dire très gaiement qu’il était enfoncé et que mon amitié pour vous avait gain de cause. Son correspondant l’avait prié de garder soigneusement le silence sur cette question, attendu, lui dit-il, que nonobstant la gloire et la bonne renommée qu’il s’est acquise à Rome, toute sa popularité échouerait complètement dans une semblable réclamation. Il y avait en particulier ces mots à peu près textuels : « II n’y a pas moyen de toucher à l’abbé de Solesmes : les Romains espèrent beaucoup de cette réaction liturgique. » En somme, ajoutait l’abbé Pie, le bon évêque n’est nullement gallican si ce n’est de nom ; et à part la mauvaise réputation que vous faites à la gravure de son missel, il est redevenu tout à fait ami envers vous 20

    L’heure était donc favorable, Rome bien disposée, quelques évêques mécontents, mais il fallait s’y attendre ; çà et là, de menues polémiques qu’il était facile de négliger. Quand l’abbé Dassance revenu enfin de ses vacances de Rome reprenait la plume au commencement de février non pour démontrer, comme il l’avait promis, la légitimité des bréviaires gallicans, mais pour dissimuler une retraite définitive et pour ajourner ses critiques jusqu’à l’apparition du troisième volume des Institutions, il reconnaissait virtuellement en faisant ainsi défaut qu’un style rapide et léger et une certaine dose de littérature sont trop peu pour remuer une thèse de droit liturgique appuyée sur des documents historiques abondants 21 Il en était de même d’un autre défenseur des liturgies françaises, M. L. T. A. V. G. (les cinq initiales désignaient M. L. Tresvaux, ancien vicaire général), qui releva avec amertume l’ardeur déployée par les Institutions contre les bréviaires gallicans 22 « L’honnête M. Tresvaux, disait l’abbé Pie, mais de quoi se mêle-t-il ? »Il me disait un jour naïvement : « M. de Montalembert a écrit la vie de sainte Elisabeth, mais c’est un ouvrage où il n’y a pas bien de la critique. Moi, poursuivait le bon chanoine, j’ai écrit la vie des saints de Bretagne « mais j’ai de la critique, moi 23 » Il était attaché de cœur à tous les usages gallicans comme tels ; qu’ils fussent gallicans, cela seul à ses yeux constituait leur légitimité, leur titre, leur beauté. Lorsque Mgr Affre décida la suppression du fameux bonnet pointu qui donnait un air d’astrologue aux chanoines de Paris, il eut à soutenir une lutte acharnée contre M. Tresvaux, qui ne céda que. poussé dans ses derniers retranchements et devant la menace des foudres épiscopales.

    Dom Guéranger ne dédaigna pas dans une lettre souriante 24 de relever les nombreuses bévues de M. Tresvaux, qui d’ailleurs reprit la parole trois mois plus tard mais pour s’enferrer un peu davantage. Il ne saurait entrer dans notre dessein de poursuivre en détail toutes ces contestations, aujourd’hui de peu d’intérêt et qui en leur temps ont trouvé leur historien dans un prêtre du diocèse de Besançon, M. l’abbé François Bergier : Histoire de la controverse et de la réforme liturgiques en France au dix-neuvième siècle 25 Nous nous bornerons seulement à recueillir dans la critique de M. Tresvaux la plainte que l’on enverra sous peu à tous les échos, à défaut de tout argument topique et de toute contestation sur le fond même de la question : « N’est-ce pas une chose très affligeante, disait en gémissant l’honnête chanoine, devoir un religieux français… se poser seul en agresseur de l’église de France 26  ? » Pour les gallicans les droits de l’église de France devaient faire taire l’histoire même et la tradition de la catholicité. Le parti pris obstiné qui s’affranchit des principes ou l’indécision qui les ignore peuvent atteindre un tel degré que, jusqu’à l’heure tardive où la vérité qui parfois chemine lentement a enfin reconquis ses droits, les groupements se font sans loi, malédictions et applaudissements éclatent au hasard. Des journaux catholiques, comme la Gazette de France, le Journal des villes et campagnes, attaquaient vivement le livre de dom Guéranger ; le Globe, journal saint-simonien, et le British Critie en disaient du bien.

    Moins d’un mois après sa profession, dom Pitra fut désigné comme prieur de Saint-Germain de Paris, le nouveau monastère, 9 mars 1843. Rien n’était plus justifié que ce choix en dépit de la jeunesse monastique de l’élu. Son autorité fut aussitôt reconnue, aussitôt accueillie. Sous sa main, le prieuré prit une vie nouvelle ; l’intelligence, la charité, l’activité, l’exemple du nouveau prieur donnaient l’élan au travail de tous. Dom Guéranger s’était imposé de présider à ces commencements dont il se promettait de grands fruits. Durant ce séjour à Paris, il fit connaissance plus intime dans le salon de Mme Swetchine avec un ami de Lacordaire qui devait se faire un nom dans la vie politique : il s’appelait Alfred de Falloux. Ce dernier témoigna affection et confiance à l’abbé de Solesmes, à tel degré qu’il lui demanda d’entendre lecture du manuscrit de la vie de saint Pie V qu’il venait de terminer. En entendant saint Pie V, l’abbé de Solesmes se récria presque et demanda au jeune auteur s’il ne redoutait pas que l’impopularité d’un tel sujet et d’un tel héros ne fit obstacle à son avenir politique et n’indisposât la société contre lui. M. de Falloux répondit sans hésiter que L’Église est au-dessus de tout, qu’il ne serait pas d’un catholique de rougir des saints et d’ailleurs qu’avant d’aborder son sujet il avait mesuré les chances que lui faisait courir la physionomie de saint Pie V. Dom Guéranger donna son attention à M. de Falloux jusqu’à la fin de la lecture. L’âge, les exigences de la vie politique, les influences de milieu, la fascination d’une société sur laquelle on se persuade ne pouvoir exercer d’action réelle qu’à la condition d’user des arguments qui sont accueillis et de voiler la vérité qui a cessé de plaire, tous ces éléments réunis ont dans la suite donné à M. de Falloux une nuance plus adoucie. Il n’est pas indifférent à l’histoire de marquer quels furent les commencements d’une vie qui ne se soutint pas à la hauteur de cette ferveur première.

    La fête de saint Benoît trouva encore dom Guéranger au prieuré de Paris. Il écrivait à dom Gardereau pour se justifier de sa lenteur :

    Très cher père prieur, vous trouvez sans doute mon silence bien long. Cependant vous n’aurez pas encore aujourd’hui une longue lettre. Sachez pourtant que mardi prochain, jour de saint Benoît à quatre heures de l’après-midi, en présence de tous ses amis dont l’affluence sera nombreuse et brillante, votre ami tant désiré, M. du Lac, prend l’habit de postulant. Tout le Paris catholique en est remué, l’archevêque abasourdi et notre pauvre petit prieuré relevé à cent pieds. C’est presque passer du non-être à l’être. C’est un coup du ciel et les félicitations nous pleuvent de toutes parts 27

    La vêture eut lieu en effet devant une assistance où l’on remarquait Louis Veillot, frère d’armes de M. du Lac, l’abbé de Guerry depuis curé de la Madeleine, l’abbé Cœur le futur évêque de Troyes, tous deux amis du nouveau postulant. Les difficultés de famille qui jusqu’alors s’étaient liguées contre la vocation de M. du Lac le ressaisirent ensuite et ne lui permirent pas d’arriver à la profession ; mais de son contact avec dom Guéranger et avec dom Pitra qu’il édifia l’un et l’autre par sa docilité, il lui demeura même au milieu du monde et du journalisme un accent de gravité douce, un singulier amour de la doctrine, un grand esprit de sagesse et de mesure, l’estime et l’intelligence de la liturgie sacrée, en un mot la trace de son passage sous l’habit de saint Benoît.

    Lorsque dom Guéranger, cette grande conquête achevée, rentra à Solesmes pour mettre la dernière main à la Lettre sur le droit de la liturgie, il laissait en bonnes mains le prieuré de Paris. Dom Pitra ne manquait pas de fermeté ; il savait exiger l’obéissance à une règle qu’il observait scrupuleusement tout le premier. Cette fermeté n’était pas de trop pour réprimer les audacieuses équipées du cellérier, non plus que la finesse très avisée du jeune prieur ne lui était inutile devant les habiletés de Mgr Affre, très expert à sonder les projets d’autrui en feignant vouloir confier les siens propres. L’archevêque de Paris avait ou semblait avoir son projet de réforme liturgique. Chant et cérémonies lui paraissaient exiger des corrections et il témoignait vouloir s’appuyer pour les réaliser dignement sur la compétence de l’abbé de Solesmes et le travail de ses fils. Par ailleurs, il était peu favorable à l’accroissement de la maison monastique de Saint-Germain ; il avait épousé, comme nous l’avons vu, avec une chaleur extrême les jalousies conçues par l’évêque d’Angers contre toute vocation monastique qui n’aurait pas au préalable obtenu son agrément ; même il s’était montré résolu à invoquer pour avoir gain de cause l’intervention du bras séculier

    « Les moines ne devront pas être surpris » disait-il ouvertement dans une lettre à l’évêque d’Angers, s’il advient que les évêques dans leurs conversations avec les chefs de l’administration civile articulent quelque jour leurs griefs contre les bénédictins en disant : «Nous avons dans nos diocèses des congrégations mutines qui nous gênent dans notre administration ; veuillez donc nous en défaire. »

    Sous des formes extérieures demeurées courtoises, la tension des rapports allait croissant. Le public y était parfois initié. Comme il arrive toujours, de mesquines rivalités exploitaient l’irritation des évêques et la portaient à un éclat. On ne tarda guère à voir se traduire dans les faits le concert qui s’était établi lors de la consécration épiscopale de Mgr l’évêque d’Angers. Lorsque l’abbé de Solesmes offrit à Mgr Bouvier, pour l’ordination de juin 1843, le R. P. Eugène Gourbeillon, l’un de ses premiers compagnons, originaire du diocèse d’Angers, l’évêque du Mans l’écarta nettement, parce qu’il n’était pas muni au consentement de l’évêque d’Angers. De cette mesure administrative qui équivalait à méconnaître l’existence canonique du monastère et le gouvernement de l’abbé, Mgr Bouvier donnait le motif. « Vous connaissez, écrivait-il, la raison de cette mesure. Vous n’avez point de moyen d’empêcher un religieux de quitter son monastère et de rentrer dans le monde. Un évêque aurait lieu d’être mécontent de voir dans le clergé de son diocèse un ecclésiastique à l’ordination duquel il n’a pas consenti. Nous sommes convenus de la nécessité de cette précaution à l’époque du sacre du nouvel évêque d’Angers 28 »

    C’est devant l’effort de cette coalition que l’abbé de Solesmes prit définitivement son parti. Il ne lui restait plus d’autre ressource que de porter sa cause à Rome et d’aller la défendre en personne. Il dit adieu à Solesmes le 11 juin, revit à Paris le comte de Montalembert qui avait pu s’échapper de l’île de Madère et termina avec l’abbé Migne les négociations relatives à la patrologie. Une première fois elles avaient échoué devant le chapitre de Solesmes par suite de futiles oppositions. La présence à Paris de dom Pitra permit de les renouer. Le prieur de Saint-Germain de Paris, de concert avec l’abbé de Solesmes, consentit à fournir le dessin de l’ouvrage entier et à prendre ainsi la responsabilité de cette œuvre vraiment gigantesque dont l’abbé Migne avait conçu l’idée et promettait l’exécution. Il est facile aujourd’hui de reconnaître les lacunes et de signaler les imperfections de cette collection immense ; telle qu’elle est pourtant, elle demeure et sera longtemps encore l’instrument préféré des hommes studieux. Depuis qu’elle a paru, des œuvres inédites nombreuses ont été découvertes qui n’ont pu y trouver place ; elle conserve néanmoins l’honneur d’avoir recueilli en un corps unique toutes les voix de la tradition de L’Église catholique et tous les documents de son histoire, depuis les origines jusqu’à Innocent III et à Bessarion.

    Le séjour de l’abbé de Solesmes à Paris se prolongea durant près d’un mois et demi, si vif était son désir de ne partir pour Rome qu’après avoir hâté l’impression de sa Lettre à l’archevêque de Reims sur le droit de la liturgie. Les exemplaires de cette lettre qui forme un opuscule de 137 pages in- 8 devaient en effet lui être utiles à Rome. Les deux premiers volumes des Institutions avaient rappelé l’histoire de la liturgie ; la Lettre à l’archevêque de Reims fixait le droit et définissait l’autorité de qui relèvent dans L’Église de Dieu les livres et les formes liturgiques. Si la liturgie est en même temps que la forme de la prière la voix de la tradition, si elle forme, selon la parole du pape saint Célestin dans sa lettre aux évêques des Gaules contre les pélagiens, l’organe de la foi de L’Église, legem credendi statuat lex supplicandi, la liturgie est par là même chose L’Église, elle relève de son autorité, et la fonction qu’elle remplit nous fait pressentir d’avance que L’Église ne saurait abandonner aux témérités humaines une cause où il s’agit de sa prière et de sa doctrine. Aussi, dès le cinquième siècle et depuis, les conciles ramènent-ils à des lois précises la forme authentique de la prière que les églises particulières reçoivent des églises patriarcales, comme la foi, comme L’Écriture, comme tous les biens de l’ordre surnaturel qui descendent par la voie et la pente hiérarchiques. La lettre de l’abbé de Solesmes se ramène à une série de propositions qui déterminent la doctrine canonique sur le droit de la liturgie et donnent la solution aux problèmes qu’avait proposés l’archevêque de Reims. Un évêque particulier n’a en matière de liturgie, dans un diocèse où la liturgie romaine est en usage, aucun droit ni d’adopter une autre liturgie existante, l’ambrosienne par exemple, ni d’en créer de toutes pièces une nouvelle. Là où la liturgie romaine n’est pas en usage, l’autorité d’un évêque particulier ne s’exerce légitimement que dans les portions purement diocésaines du bréviaire ou du missel, qu’elle peut modifier pour des raisons graves ; elle ne s’étend pas sur l’ensemble de la liturgie qui, sans être la liturgie romaine, bénéficie pourtant de la prescription bicentenaire établie par saint Pie V et se trouve ainsi placée en dehors des atteintes privées. Mais si un diocèse, et c’était là la condition de presque tous les diocèses de France, avait renoncé à la liturgie romaine postérieurement à la bulle de saint Pie V, de deux choses l’une : ou la liturgie substituée demeurait romaine dans sa substance et pouvait alors, si la prescription était suffisante, demeurer en possession ; ou bien c’était une liturgie remaniée profondément, de création récente, et la conscience de l’évêque devait alors l’incliner à revenir à la liturgie romaine.

    Or il se trouva que l’archevêque de Reims’ à l’heure même où il consultait l’abbé de Solesmes, s’était aussi tourné du côté de Rome afin d’interroger la pensée pontificale. Rome, nous le savons, avait longtemps gardé le silence. Benoît XIV avait semblé très condescendant :

    la situation liturgique de la France paraissait à ce point désespérée que l’autorité religieuse souveraine craignait d’intervenir : Mais enfin, interrogée, elle n’avait pu se dérober. L’abbé de Solesmes n’ignorait pas la teneur de sa réponse ; et discrètement il demandait à Mgr de Reims qu’il lui fût loisible d’insérer à la fin de sa. lettre le bref par lequel Rome avait répondu ; la parole pontificale. garantirait ainsi de son autorité souveraine ces mêmes conclusions pratiques auxquelles avait abouti l’enquête canonique. Ce n’était pas la dernière fois que sa parole de docteur privé se confondrait avec la parole de L’Église même dans une glorieuse unité. Mais, comme s’il avait eu le pressentiment exact de l’orage qui s’amoncelait contre lui et des colères qui étaient à la veille de se déchaîner, les dernières pages de sa Lettre à l’archevêque de Reins s’appliquaient à écarter le reproche d’avoir diminué l’honneur de l’épiscopat français.

    Depuis quand, demandait-il, ne pourrait-on plus invoquer les prérogatives du siège apostolique, sans faire injure à l’épiscopat ?… Si l’autorité du pontife romain se développe sans obstacle dans les églises, n’est-elle pas la meilleure sauvegarde du pouvoir des évêques dont la juridiction, menacée en tant de manières par des rivaux puissants, ne sera jamais plus inviolable que lorsque sa source divine se montrera plus à découvert 29  ?…

    Après cela, disait-il plus loin, me fera-t-on un crime de discuter certains points de droit, de la solution desquels il résulte que, dans le gouvernement de son diocèse, un évêque est borné par des lois générales contre lesquelles il ne peut agir, sans que ses actes soient frappés d’irrégularité ou même de nullité ? Mais ou voudrait-on en venir par cette voie ? Il ne s’agirait plus seulement d’interdire l’étude de la science liturgique ; il faudrait encore empêcher tout enseignement du droit canonique et placer par conséquent l’église de France dans une situation où jamais aucune église ne s’est trouvée… Or, qu’est-ce autre chose que le droit canonique dans sa plus grande partie, sinon l’ensemble des règlements par lesquels le pouvoir, aux divers degrés de la puissance hiérarchique, se trouve circonscrit dans certaines limites, afin que l’harmonie se conserve et se développe dans l’ensemble ? La puissance épiscopale, si auguste, si sacrée, n’est-elle pas déjà restreinte en cent manières par les réserves apostoliques, et… l’histoire du droit ne nous montre-t-elle pas les conciles généraux et particuliers occupés sans cesse, pour le bien du corps ecclésiastique tout entier, à régler par des canons, pour la rendre plus efficace, cette autorité épiscopale par laquelle L’Esprit Saint régit L’Église dé Dieu 30  ?

    Réflexions toujours opportunes, puisqu’il n’y a point de pouvoir arbitraire dans L’Église de Dieu ; mais réflexions inutiles, car elles ne devaient pas conjurer la tempête. Le pilote la pressentait. Il en avait conféré longuement avec Mgr Fornari ; seulement la trop récente nomination du représentant pontifical à Paris ne pouvait lui assurer dès la première heure toute l’autorité qu’il devait conquérir dans la suite. Le 25 juillet 1843, l’abbé de Solesmes quitta Paris. Il emmenait avec lui dom Paul Piolin, que l’atmosphère de Paris avait fatigué et dont il voulait user pour la formation bénédictine d’un monastère situé dans le diocèse de Valence, à Andancette. Ce monastère se composait d’une dizaine de religieuses. Un petit pensionnat y était annexé. Muni des pouvoirs très étendus qu’il avait reçus de l’évêque diocésain, dom Guéranger dressa un règlement pour les sœurs, bénit leur oratoire, leur donna un commencement de forme monastique et leur laissa dom Piolin comme aumônier. L’entrevue avec l’évêque de Valence, Mgr Chatrousse, fut des plus courtoises. On parla liturgie. L’évêque inclinait vers la thèse des Institutions en témoignant le regret que des personnes graves y eussent trouvé matière à dissentiments. La réflexion prêtait à l’ambiguïté. L’abbé de Solesmes interrogea ; l’évêque lui apprit que Mgr d’Astros, archevêque de Toulouse, venait de s’élever contre lui. De bonne foi, l’évêque de Valence croyait même que si l’abbé de Solesmes se rendait à Rome, c’était dans le dessein de se pourvoir et d’en appeler. Dom Guéranger le détrompa. Ce que contenait au juste la brochure de Mgr d’Astros, l’évêque de Valence ne le pouvait. dire ; il en avait seulement entendu parler. On devine quelles durent être, depuis Valence jusqu’à Marseille, les réflexions de celui qui, forcé de s’éloigner du champ de bataille, recevait sans pouvoir le parer un coup aussi rude et, au cours d’une absence qui pouvait se prolonger, laissait à la pensée hostile tout le loisir de cheminer sans obstacle et de recueillir des adhésions.

    Il se trouva heureusement que la Lettre à L’archevêque de Reims sur le droit de la liturgie et le bref de Grégoire XVI sur la même question parurent dans l’Univers quelques jours avant que fût annoncée la brochure de Mgr de Toulouse 31 . A son arrivée à Marseille, l’abbé de Solesmes put apprendre que le factum dirigé contre lui portait ce titre L’Église de France injustement flétrie dans un ouvrage ayant pour titre Institutions liturgiques par le B,. P. dom Prosper Guéranger, abbé de Solesmes, par M. l’archevêque de Toulouse. Le titre n’est pas entièrement exact : Mgr d’Astros n’avait fait que prêter l’autorité de son nom à, un pamphlet écrit. par un de ses vicaires généraux, M. Baillès, alors d’humeur très gallicane. Elevé ensuite sur le siège de Luçon, M. Baillès devint de gallican, très ultramontain ; d’orléaniste, très légitimiste ; et, en quelques années d’épiscopat, parvint à fatiguer tellement le diocèse à lui confié que le pape qu’il soutenait trop, et le pouvoir qu’il attaquait outre mesure, s’unirent pour l’inviter à résigner sa charge. Il se retira à Rome, fut nommé consulteur de l’Index et mourut oublié.

    Mais dans le public le nom de Mgr d’Astros, archevêque de Toulouse, produisit un grand émoi C’est respectueusement et avec le salut de l’épée que l’Univers 32 insérait la nouvelle en s’excusant courtoisement de garder, avec la plus grande partie de l’épiscopat de France, une pensée dont il ne pouvait faire le sacrifice, même aux talents, aux vertus, au noble caractère, aux éclatants services d’un prélat vénéré par toute l’église de France. De son côté l’Ami de la religion 33 , un instant embarrassé du conflit trop visible qu’il y avait entre le bref de Grégoire XVI à l’archevêque de Reims et la brochure de l’archevêque de Toulouse, mit hors de cause le fond même de la question liturgique, afin d’établir que le dessein de Mgr d’Astros était simplement d’improuver la manière dont le révérend père abbé a manié l’arme de la critique dans ses Institutions.

    Imprudence, témérité, injustice, inconvenance, indignité, hauteur et mépris, telles sont les dispositions que découvrait au cœur de l’abbé de Solesmes l’auteur de la brochure. Il affectait de travestir en un pamphlet contre l’épiscopat de l’époque présente tout l’ensemble de documents historiques qui concernaient les deux derniers siècles, comme si l’épiscopat de 1840 eût été nécessairement solidaire de l’épiscopat de 1682, comme s’il eût été possible de se défaire des faits historiques avec de simples malédictions contre celui qui les amène au grand jour. La brochure n’abordait qu’avec assez de réserve la discussion historique ; elle plaidait doucement pour la beauté des nouveaux bréviaires, touchait parfois aux faits avec cette mesure légère, rapide et comme distante, trop naturelle à ceux qui craignent de s’aventurer en pays peu connu ; mais elle rachetait tout par un ton de hauteur extrême et à la fin par un accent de menace prophétique :

    Cet auteur (l’auteur des Institutions) réussira probablement à éblouir quelques esprits par le zèle qu’il affecte pour l’autorité du saint-siège. Il est si naturel à des cœurs catholiques d’écouter avec confiance un homme qui se présente comme le vengeur des droits du vicaire du Christ ! Mais nous laisserons-nous encore séduire par ces belles apparences, après la triste expérience que nous avons faite il n’y a pas bien longtemps ? Avons-nous oublié cet homme qui défendait la religion catholique avec tant de zèle et d’éloquence, qui exaltait si haut la puissance du successeur de Pierre dans le même temps qu’il soulevait le jeune clergé contre les évêques ? Après avoir brillé du plus grand éclat, il est tombé dans un épouvantable abîme. Voulons-nous éviter une semblable illusion ? Posons ce principe, il ne nous trompera pas : que quiconque insulte les évêques, établis par l’Esprit Saint pour gouverner L’Église, ne peut pas avoir un zèle sincère pour le chef suprême de l’épiscopat 34

    Et comme si l’auteur avait pris soudain conscience que l’insinuation et l’assimilation cette fois dépassaient toute mesure, il reprenait :

    Dom Guéranger s’offensera peut-être du principe que nous posons et plus encore du rapprochement que nous nous permettons entre lui et un homme tristement fameux. Il sera blessé, nous n’en doutons pas, de tout ce que nous avons dit pour montrer combien son ouvrage mérite de blâme. Et nous, nous le disons en toute vérité, ce n’est qu’avec douleur que nous avons rempli une tâche aussi triste 35

    Ce long, factum de 180 pages, jeté dans le public à un tel moment avec l’autorité d’un nom vénéré en France, fit-il hésiter dom Guéranger ? Eut-il la pensée de rebrousser chemin ? II n’en existe nulle trace. Le texte de la brochure ne lui était point parvenu d’ailleurs ; mais dom Pitra dès le commencement d’août, avec une vigilance et une affection qui ne se lassaient pas, prenait sur chacune de ses nuits pour adresser au pèlerin de Rome le récit de tous les faits du jour. Le mois d’août fut témoin d’une lutte presque tragique où sous prétexte de liturgie laïques et clergé, revues et journaux, catholiques et incroyants, religieux et séculiers, nonce et archevêques se heurtaient, s’observaient, se menaçaient dans une mêlée confuse. Elle revit tout entière dans les lettres du prieur de Saint-Germain, tempérée par l’expression d’un dévouement filial que l’on sent à toute épreuve. En l’absence du général qui était loin, les officiers firent de leur mieux ; on ne pouvait interdire à dom Pitra ni au F. du Lac de prendre parti, dans une cause qui d’ailleurs était celle de L’Église, pour le champion absent dont ils étaient les vrais fils. Il est telles répliques d’une précision presque foudroyante qui trahissaient la plume experte de du Lac, alors même que son nom ne paraissait pas. On dit que dans les rencontres armées certains coups accusent, par leur netteté et leur allure, la maîtrise de la main qui les a portés ; mais il faut bien reconnaître qu’en l’absence d’Achille, les Achéens, s’ils ne pliaient pas, étaient écrasés par le nombre ; le nom de Mgr d’Astros et l’auréole de confesseur de la foi qui lui était demeurée depuis son glorieux séjour à Vincennes entraînaient tout ce public confus et inattentif, qui trouve simple de se grouper autour d’une personne de grand renom plutôt que de s’obliger à l’étude des faits et des arguments de la cause. « Pour le clergé, disait le prieur de Paris, Mgr d’Astros ayant parlé, la cause est jugée 36 »

    Ce n’était pas Mgr d’Astros, ce n’en était que l’ombre ; mais le pseudonyme n’était point percé alors, et le respect d’un nom vénéré ne laissait pas le loisir de reconnaître les faiblesses sans nombre qui émaillaient la discussion de M. Baillès.

    Une fois en campagne, disait irrévérencieusement dom Pitra, l’auteur s’en va chevauchant d’ornière en ornière, battant les broussailles, ruinant lui même sa pauvre cause. Il fourmille d’assertions incomplètes, hasardées ; la chronologie, l’histoire, la liturgie, tout y trébuche à qui mieux mieux. Entre mille autres gentillesses, figurez-vous que l’auteur du Salve sancta Parens, Sédulius, se trouve un contemporain de Ronsard : il est né en 1537 et mort en 1631. C’est textuel.

    Ailleurs le prieur de Paris qui ne manquait pas de lecture disait que « sur près de deux cent cinquante assertions de faits ou de doctrine liturgique, il y en avait assez précisément deux ou trois qui se tinssent debout ; tout le reste devait s’écrouler au premier choc. Autant la brochure est violente, passionnée, illogique, autant votre Lettre est calme, digne et raisonnée. Vous vaincrez ou plutôt la vérité triomphera. Seulement, il y avait urgence que vous fussiez à Rome avant qu’on ne vous eût prévenu 37 »

    Lorsque dom Pitra traçait ces lignes, dom Guéranger quittait Marseille et mesurait avec une grande exactitude de coup d’œil toute la difficulté de la situation.

    Il est bien entendu que je répondrai, écrivait-il au prieur de Saint-Germain avant de prendre le bateau ; mais quand et comment ? Voici que je tourne le dos à la France dans le moment où je devrais y rester. Les uns vont dire que je suis mandé à Rome, les autres que je vais m’y réfugier ; et les Romains vont prendre peur, et le gouvernement finira par ouvrir les oreilles et par trouver, comme on le lui dit, que nous sommes peu nationaux, peu organiques ; il n’arrivera pourtant que ce que Dieu voudra. Je vois d’ici l’archevêque de Paris et son entourage jubiler du tapage qui va se faire, jubiler de mon absence. C’est bien là un des plus jolis gâchis que le diable ait jamais faits 38

    La traversée fut heureuse ; le bateau fit escale à Livourne pour aborder le 4 août à Civita-Vecchia. Le même jour dom Guéranger était à Rome et s’y réveillait en la fête de Notre Dame des Neiges. Il y reprit aussitôt, malgré les accès de fièvre qui vinrent le ressaisir et au milieu des soucis d’affaires épineuses et lentes, la vie de pieux pèlerin et de studieux archéologue qu’il y avait menée en 1837. Saint-Pierre, Sainte Marie Majeure, Saint Jean de Latran, toutes les basiliques romaines le revirent ; il prit après quelques jours domicile au palais Saint Calixte, près de Sainte-Marie du Transtévère, non loin de la basilique de Sainte Cécile qui semble en 1843 avoir ravi pour jamais le cœur de son pieux client.

    Cette dévotion portera un jour ses fruits. L’abbé de Solesmes retrouva à Rome les amis et les appuis d’autrefois ; et des premiers, le P. Roothaan, général des jésuites, « mon conseil le plus éclairé et le plus dévoué 39 », disait-il à dom Pitra. S’adresser à la congrégation des évêques et réguliers, c’était, selon le P. Roothaan, s’exposer à des lenteurs et peut-être courir à un échec, la congrégation procédant selon la stricte rigueur du droit, sans tenir compte des circonstances de fait. La marche à adopter était de rédiger un mémoire et d’en saisir le cardinal secrétaire d’État, qui remettrait la discussion à une commission cardinalice dort la pensée serait ensuite soumise à l’approbation pontificale. Il fallait se hâter. La presse française faisait chorus avec la brochure de Toulouse : le Journal des Débats qui recevait les inspirations de l’archevêché tonnait contre les démolisseurs ultramontains. Au lendemain des âpres discussions qui, pour obtenir la liberté de l’enseignement, avaient livré au jour les doctrines et les mœurs de l’Université, cette controverse ménageait au ministère une revanche inespérée ; elle lui permettait de diviser le clergé, de s’unir aux évêques dans une même passion nationale et de poursuivre avec le renfort inattendu des crosses épiscopales l’engeance de ces ordres religieux en qui l’Université trouvait de si redoutables concurrents.

    Ce n’était plus, on le voit, une question liturgique, mais à son occasion une vraie crise politique et religieuse soulevée par la passion gallicane. Il se rencontra des journaux catholiques pour maudire « cette petite église d’hommes antifrançais qui eussent détruit toutes nos libertés sous les débris de notre patrie. Remercions, ajoutaient-ils, la Providence d’avoir suscité la parole d’un grand évêque pour faire justice enfin de tant de folie ». Mgr Fornari, pour ses débuts, contemplait avec un peu de surprise et de désenchantement cette tempête soudaine. On lui avait tant parlé de ce beau et saint clergé de France, de ce clergé de Paris à qui rien au monde n’était comparable ! Il était fort surpris de l’intervention de Mgr de Toulouse et voulait qu’il lui fût répondu, mais, ajoutait-il, avec égard et mesure. Inquiet d’abord, lorsqu’il apprit que l’archevêque de Paris préparait lui aussi une brochure contre les Institutions liturgiques, Mgr Fornari prit ensuite plus exactement conscience du sens et de la portée des événements : il arriva même à se féliciter d’une crise heureuse, plus bénigne somme toute que le sourd malaise qui avait précédé, crise où s’agitaient confusément toutes les vigueurs vitales et tous les germes de mort, mais crise profonde d’où la religion sortirait plus forte et la France rajeunie.

    Un observateur attentif aurait pu en effet démêler depuis plusieurs années déjà les grandes lignes d’un plan d’investissement dirigé contre L’Église ; il avait été dessiné par un noyau de parlementaires et de jansénistes, cantonné au conseil d’État. La formule se trouvait tout entière dans le Manuel du droit public ecclésiastique français de M. Dupin aîné, ayant à sa base et comme principes les libertés gallicanes garanties par les articles organiques. Hélas aux divers degrés de la hiérarchie les flatteurs et les ambitieux ne manquaient pas qui invitaient le gouvernement à mettre la haute main sur les affaires ecclésiastiques et, dans leurs mémoires écrits, recueillaient avec une avidité servile ces mêmes documents qui avaient autrefois préparé la constitution civile du clergé. Les gouvernements, quelle que soit leur étiquette, n’ont pas besoin de ces invitations. L’autorité religieuse leur est une rivale importune. Ruse et violence, séparation ou concordats, caresse ou persécution, tout leur est procédé pour aboutir à la constitution de l’église nationale ou, ce qui est tout un, à l’asservissement de L’Église. Les ordres religieux faisaient naturellement les frais de cette organisation nouvelle où ils n’avaient point de place ; on les reconduisait aux frontières comme des poètes désormais inutiles, et la distribution éventuelle des situations dans cette Salente religieuse était allée assez loin pour que le nom du patriarche des Gaules eût été prononcé déjà.

    Dom Pitra fut avisé par un vicaire général de Paris *que le même jour où paraîtrait la lettre pastorale condamnant les Institutions liturgiques, la chapelle des bénédictins serait frappée d’interdit. Très déterminé à couvrir de sa personne les religieux menacés, Mgr Fornari fit porter à l’archevêque ses plus vives représentations : « Il y avait, disait-il, injustice et déloyauté tout à la fois à frapper une communauté pour son chef, aussi innocents d’ailleurs l’un que l’autre, et en l’absence de ce chef 40 » Les bénédictins n’étaient point les seuls que visât l’antipathie de l’archevêque de Paris ; tout ce qui relevait de Rome lui était devenu importun. Il feignait de regarder l’exemption comme une dérogation injurieuse à son autorité. Le chapitre de Saint-Denis, composé alors de quelques évêques âgés ou infirmes, libres d’ailleurs de tout devoir de résidence, n’avait dû qu’à l’intervention du roi le bénéfice de l’exemption vivement disputé par l’archevêque. Une ordonnance archiépiscopale avait interdit aux jésuites de confesser rue de Sèvres et avait prétendu les répartir entre les diverses églises de Paris, sous couleur de les obliger de porter l’édification partout. L’historien de Mme Barat nous a révélé que les dames du Sacré Cœur, confondues avec les jésuites dans une même défaveur, s’étaient pourvues à Rome et n’avaient dû qu’à une intervention du pape lui-même la cessation d’une tutelle jalouse. Les bénédictins n’étaient donc pas exception. La conduite de Mgr Affre provenait d’un système. Le livre des Institutions et sa condamnation par Mgr de Toulouse n’étaient que l’incident heureux qui en motivait l’application.

    Le 18 août Mgr Fornari remit à dom Pitra un exemplaire de la lettre de Mgr Affre ; le lendemain elle parut dans l’Ami de la religion sous ce titre : Circulaire adressée par M. l’archevêque de Paris à MM. les curés de son diocèse, relativement aux Institutions liturgiques du R. P. abbé de Solesmes. Adressée aux curés, oui ; mais l’insertion au journal faisait parvenir à tout un public très excité déjà le désaveu qu’il infligeait aux témérités des Institutions liturgiques. Le Journal des Débats avait eu la primeur de la nouvelle ; l’Ami de la religion inséra sans une réflexion 41  ; l’Univers s’excusa :

    Nous ne croyons pas nécessaire de rapporter la circulaire en son entier. Ce qu’elle contient de personnel au R. P. abbé de Solesmes ne nous regarde pas. Ainsi frappé à l’improviste et pendant son absence, pour un livre publié il y a deux ans, le savant auteur des Institutions liturgiques se justifiera à son retour, comme il le jugera convenable 42 .

    Cette brève réplique adressée d’une main très sûre, après avoir signalé le désaccord gênant de la circulaire avec le bref de Grégoire XVI à l’archevêque de Reims, ajoutait :

    On comprend que dans une affaire aussi grave nous devons, nous laïques, nous borner au rôle de rapporteurs et nous contenter de prier pour que Dieu fortifie l’unité de son Église et nous préserve des embûches que de tous côtés nous tendent ses ennemis 43

    II était aisé de reconnaître l’esprit qui animait toute cette campagne. L’antichambre épiscopale retentissait non seulement des éclats de la circulaire, mais des assertions qui en étaient le commentaire naturel : « Le pape règne, disait-on ouvertement, il ne gouverne pas ! Ce sont les évêques qui gouvernent ! En France, le pape n’a le droit de rien faire, si ce n’est par l’intermédiaire des évêques. Pas d’exemptions 44  ! »Dans un tel état d’esprit, la réplique de l’Univers provoqua un courroux extrême. Dom Pitra fut sur-le-champ mandé à l’archevêché ; on le somma de nommer l’auteur de l’article. Sur son refus de répondre, on exigea de lui un désaveu immédiat, formel, public, écrit et signé séance tenante ; le prieur de Paris répondit qu’il n’avait pas mission pour consentir à un acte si grave. L’interrogatoire ayant été infructueux, il fut signifié à dom Pitra que si l’article de (Univers n’était pas désavoué au 15 septembre, le monastère serait fermé, l’archevêque ayant le droit de frapper sur une simple présomption. Bien plus, si dorénavant l’Univers publiait un seul article sur la question liturgique, cette même mesure de rigueur serait appliquée sains aucun délai, les bénédictins devenant de la sorte et de par Mgr l’archevêque gérants et garants responsables du journal.

    Le 15 septembre vint. Dom Pitra se rendit à Saint-Germain auprès de l’archevêque pour lui communiquer sa résolution : c’était un refus de désavouer l’article incriminé. La réponse de l’archevêque fut de la dernière violence ; son premier mot, son dernier aussi furent : « Sortez de mon diocèse. » Tout pouvoir de confesser était retiré et dès le 22 la messe ne devait plus être célébrée au prieuré. Mgr Fornari porta. au roi Louis-Philippe la nouvelle de ce despotisme ecclésiastique qui s’insurgeait contre le bref du pape et chassait de Paris jésuites et bénédictins.

    – Qu’il est sot ! qu’il est sot ! répondit le roi.

    – Votre Majesté verrait-elle de mauvais œil que le saint-siège prît des mesures pour mettre un terme à de tels excès ?

    – Non, dit le roi, que le pape agisse ; je l’appuierai au besoin.

    Le 22 septembre les choses se passèrent au prieuré comme de coutume : le représentant du saint-siège avait dans l’intervalle signifié à Mgr Affre que les bénédictins n’avaient pas à tenir compte d’un interdit prononcé ab irato.

    Sur ces entrefaites l’archevêque de Paris essuya un nouvel échec. Mgr Clausel de Montals, évêque de Chartres, qui s’était vaillamment dépensé dans la question de la liberté d’enseignement, ne crut pas pouvoir acquiescer au désaveu que venait de prononcer Mgr Affre contre le livre de M. des Garets : Le monopole universitaire, destructeur de la religion et des lois. Selon Mgr Affre 45 , le livre manquait totalement de modération, et les modérés seuls avaient raison. Cette attitude avait de quoi déplaire à l’ardent évêque de Chartres. Son mécontentement s’accrut encore, lorsqu’il sut quelque chose du plan d’église nationale qui se poursuivait dans l’ombre. Le prélat octogénaire reprit aussitôt la plume pour ramener à sa portée et à ses limites le jugement prononcé par l’archevêque de Paris contre le livre incriminé.

    Les défenseurs ardents du monopole ont fait grand bruit, disait-il, de ce jugement du pieux et savant archevêque et ils s’en sont hautement prévalus comme d’une décision presque souveraine et sans appel. Mais rien de plus vain que ce triomphe. Ils ignorent les lois de notre institution divine. Une prééminence honorifique n’y entraîne point. une supériorité quant à l’enseignement. L’église de France ne connaît point de dictateur ni de patriarche, et l’autorité doctrinale de tous les premiers pasteurs y est absolument la même 46

    Le coup était porté droit : Mgr Affre le ressentit.

    De Rome, l’abbé de Solesmes suivait ces épisodes. Sa foi, son calme, ;on courage ne s’émurent pas un instant. « Dieu soit loué, écrivait-il i dom Pitra, les combats du Seigneur ont commencé ; l’arène s’agrandit. Prions, soyons humbles, forts, prudents ; et nous vaincrons 47 . » C’est en quelques mots toute la trempe de dom Guéranger. Sa foi affermie en Dieu ni ne mesurait le péril ni ne doutait de l’issue finale. Son mémoire était terminé, revu avec le P. Roothaan, et se ramenait aux points qui suivent :

    1 Maintenir à l’abbé de Solesmes le droit qui lui est injustement. contesté par l’évêque du Mans de donner la tonsure et de conférer les ordres mineurs à ses religieux profès, puis de les offrir aux ordres majeurs lors des ordinations régulières. Ces religieux ne sauraient être considérés comme indignes pour ce fait. seul qu’ils ont reçu de leur prélat régulier les ordres inférieurs ; l’iniquité flagrante qui les écarterait des ordres majeurs les jette d’ailleurs à la merci de la loi militaire qui n’excepte de ses exigences, à partir de l’âge de vingt-cinq ans, que les seuls clercs engagés dans les ordres majeurs.

    2 Déclarer les religieux profès de vœux solennels dispensés de présenter des lettres dimissoriales de leur évêque d’origine, puisque les vœux solennels émis par eux les délient de toute attache à leur diocèse et les font appartenir à une famille religieuse déterminée, à leur monastère et à la pleine juridiction du prélat régulier.

    3 Reconnaître comme canonique et sans qu’il soit besoin d’érection nouvelle la maison monastique de Saint-Germain à Paris. Elle est située sur le territoire autrefois occupé par la grande abbaye bénédictine ; ne pourrait-on pas la considérer comme l’héritière au spirituel seulement de l’ancienne abbaye dont elle est un rejeton, dont elle recueillerait les droits, sans qu’il fût procédé pour elle à la formalité de l’érection canonique ?

    Le mémoire qui sollicitait de l’autorité apostolique ces trois dispositions demandait aussi que l’examen en fût remis à une congrégation particulière dont les membres seraient choisis par Sa Sainteté.

    Le cardinal secrétaire d’État promit son appui. Le 17 août Rome ne s’était point émue encore et, dans la brochure toulousaine contre les Institutions liturgiques, ne voyait que le dernier soupir du gallicanisme expirant. L’abbé de Solesmes ne semblait pas devoir rencontrer d’obstacles, sauf peut-être quant à la reconnaissance de la maison de Paris, tant sa cause était fondée en droit ; il ne redoutait. que la lenteur romaine qu’il trompait de son mieux pas de pieux pèlerinages et des promenades archéologiques en compagnie du P. Marchi. Un envoi de France contenait des exemplaires de la Lettre à Mgr l’archevêque de Reims sur le droit de la liturgie ; il s’empressa d’en faire hommage là où il était opportun ; il parcourut aussi la brochure de Toulouse qui ne lui sembla point redoutable ni très digne de réplique, n’étaient les accusations de témérité et de calomnies qu’il se devait de relever : « Le nombre des bévues, des quiproquos, des falsifications, des traits d’ignorance théologique est immense ; malheureusement, ajoutait-il, je n’ai pas ici tous les livres qui me seraient nécessaires. »En somme, le public pouvait attendre et, comme le disait en ces premiers jours le cardinal Lambruschini, « la lettre à l’archevêque de Reims était la réponse anticipée à la. brochure de l’archevêque de Toulouse. » L’abbé de Solesmes n’en prenait pas moins l’engagement de répondre :

    Mon devoir, disait-il dans une lettre qu’insérèrent non sans quelques retranchements l’Univers 48 et l’Ami de la religion 49 , mon devoir est de justifier ma personne et mon livre des imputations dont l’un et l’autre sont l’objet dans l’opuscule du savant prélat. Le public jugera : c’est son droit. Je saurai conserver tous les égards qui sont dus à la personne et au caractère de Mgr l’archevêque de Toulouse. Il serait injuste de lui imputer directement les nombreuses méprises que la brochure renferme. Les grandes occupations de Mgr de Toulouse l’auront contraint d’emprunter le secours de quelque secrétaire ; c’est ainsi que s’expliquent bien des passages erronés. Les matières liturgiques étant du genre positif, l’erreur y est d’autant plus facile que l’on n’en a pas fait une étude spéciale.

    En mettant ainsi hors de cause, autant qu’il le pouvait, son vénérable adversaire, l’abbé de Solesmes ne savait peut-être pas si bien dire.

    Cependant à Rome même les négociations avançaient peu et avec le temps prenaient fâcheuse tournure. Les mouvements révolutionnaires qui éclatèrent alors à Bologne détournaient-ils l’attention ? A côté des informations données par Mgr .Fornari, l’épiscopat gallican n’exerça-t-il pas une pression active sur les dispositions romaines ? L’esprit du souverain pontife semblait prévenu ; il témoignait ouvertement de son dessein de ne réveiller pas par des mesures d’autorité le vieux levain de gallicanisme qu’il eût été dangereux d’irriter davantage. Quels que fussent le dévouement et l’autorité du P. Roothaan, dom Guéranger eut bientôt conscience de se heurter à un parti pris de ménagements et de transactions, dont les privilèges des réguliers devaient faire tous les frais. Rien ne resterait donc de l’acte pontifical qui en 1837 avait restitué en France l’ordre bénédictin ; au delà de Solesmes et de la vie bénédictine, les conditions de la vie religieuse seraient durement atteintes

    par une décision d’ordre général plaçant des congrégations jusque-là exemptes sous une mainmise redoutable pour elles.

    L’abbé de Solesmes vit clairement le danger. L’audience pontificale, le 26 août, lui permit d’en mesurer toute l’étendue. Il ne pouvait se le dissimuler, les rumeurs venues de France avaient réussi à persuader au souverain pontife que la thèse toute romaine des Institutions liturgiques avait été discréditée par le peu de modération de celui qui s’en était fait l’avocat. Par crainte d’un mal plus grand et pour défendre les maisons religieuses contre une suppression violente dont on ne cessait d’agiter la menace, la décision pontificale inclinait visiblement à déférer aux exigences de la portion gallicane de l’épiscopat. Dom Guéranger, durant sa courte audience, eut le chagrin d’entendre Grégoire XVI lui redire les arguments de Mgr Bouvier : « Votre situation en France est extrêmement difficile, parce que le gouvernement ne reconnaît ni les vœux solennels ni l’exemption. » Il n’eût pas été respectueux de discuter avec le souverain pontife. Dom Guéranger sollicita la permission de soumettre au cardinal Lambruschini les observations qui lui semblaient de nature à éclairer la petite commission cardinalice dont le pape voulait, avant de prononcer définitivement, interroger la pensée. Le pape accorda ; mais il demeurait visible que le désir de la paix avec les évêques l’emporterait auprès de lui. Le cardinal secrétaire d’État accueillit le nouveau mémoire ; mais sur ces entrefaites il reçut aussi la pastorale de Mgr Affre contre les Institutions liturgiques : « Cela, fait deux archevêques contre vous », disait-il avec un peu d’embarras ; puis, faisant allusion à la part qu’avait prise dom Guéranger à l’élection de Mgr Affre, il ajoutait un peu ironiquement : « Vous êtes bien récompensé d’en avoir voulu faire un archevêque de Paris ! » En apprenant à l’abbé de Solesmes que la commission cardinalice était élue, le secrétaire d’État ne crut pouvoir révéler ni les noms des cardinaux qui la composaient ni les jours où ils tiendraient séance. Ainsi à Rome sa cause se discutait dans l’ombre et le secret, sans qu’il lui fût laissé aucun moyen d’intervenir auprès de ceux qui allaient le juger. II n’en eut pas moins la fierté d’interdire à dom Pitra d’accorder le désaveu, si durement exigé par l’archevêque, de l’article incriminé.

    Tout l’accablait à la fois : Rome et Paris étaient coalisés et pour surcroît les lettres des siens si impatiemment attendues ne lui parvenaient pas. Ceux qui ont connu les tortures aiguës de ces attentes en savent la douloureuse anxiété ; elles arrachent aux âmes des cris qui ressemblent à des plaintes, comme le gémissement d’une créature à bout de forces et désespérée. Et l’abbé de Solesmes devait reconnaître encore qui les pages de son mémoire étaient lues avec assez d’inattention pour que l’on confondît l’abbaye de Saint-Germain avec l’abbaye de Saint-Denis et qu’il semblât ainsi revendiquer, et au nom de quel droit ? la succession non ouverte d’un chapitre reconnu par le gouvernement. Au commencement de septembre, les dispositions d’abord favorables du cardinal secrétaire d’État avaient définitivement cédé à la crainte de voir l’épiscopat tout entier se rallier autour de Mgr l’archevêque de Toulouse ; on parlait .d’une soixantaine d’adhésions épiscopales à la brochure. Le cardinal, inquiet de tout ce bruit, outré de voir la cause de Rome exposée à un échec, oubliait le service rendu par la controverse liturgique et n’accueillait dom Guéranger que par cette dure exclamation : « Il était bien nécessaire de nous soulever cette question-là ! »

    La cause semblait désespérée : le salut vint d’où nul ne le pouvait attendre. A ce moment-là même arrivait à Rome, et de la nonciature et du provincial des jésuites, la nouvelle de l’ordonnance prise par l’archevêque de Paris contre les pères de la compagnie de Jésus. L’ordonnance datée du 9 septembre interdisait aux pères de la compagnie de confesser dans leur chapelle et leur enjoignait de se disperser, pour entendre les confessions des fidèles, dans les diverses paroisses de Paris. Une telle mesure causa autant de scandale que de surprise ; et pourtant telle était la terreur produite par ce tumultes gallicus qu’un prélat romain* déclarait qu’il n’était pas aisé de réprimer les actes violents dont souffraient bénédictins et jésuites, puisque, après tout, c’était dans l’exercice de ses fonctions que l’archevêque se les permettait. Il y a pourtant, croyons-nous, une légère différence entre l’acte d’un évêque et un acte épiscopal régulier ; nulle autorité ne s’exerce à l’arbitraire. On en prit lentement conscience. L’excès même des mesures qu’avait osées l’archevêque de Paris de concert avec quelques-uns de ses collègues fit voir qu’on ne pouvait livrer les réguliers à de telles audaces. Le revirement s’accomplissait à Rome à l’heure même où le P. Roothaan recevait de Paris cette plainte : « Le saint-siège va abandonner les bénédictins aux violences de l’archevêque de Paris. » Pareille à la lance d’Achille, l’hostilité de Mgr Affre, en prenant un caractère si violent, si étendu, si évidemment systématique, élargit la cause et sauva ceux qu’elle menaçait.

    Malgré le silence mystérieux dont la commission cardinalice demeurait environnée, dom Guéranger ne tarda pas à reconnaître qu’il y avait quelque chose de changé. Le cardinal secrétaire d’État se radoucissait ; même il félicitait l’abbé de Solesmes d’avoir un vrai ami dans la personne de Mgr Fornari. Les lenteurs duraient encore ; mais il était permis maintenant, grâce à ce revirement inattendu, d’espérer que la solution serait favorable. Dom Guéranger respira. Il entrevit enfin l’heure de rentrer en France, le loisir de reconnaître ce que valaient et les soixante adhésions de l’épiscopat à la brochure de Toulouse et l’effort de l’archevêque de Paris pour faire condamner les Institutions liturgiques par un concile national. Enfin le 18 octobre il reçut des mains du cardinal Acton un bref signé la veille par le souverain pontife, qui reconnaissait aux abbés de la congrégation, dès le jour même de leur institution, la jouissance de tous les privilèges des abbés du Mont Cassin, et nommément d’être dès lors réputés bénits par le souverain pontife et de conférer licitement les ordres mineurs à leurs sujets profès. Un autre bref relatif aux lettres dimissoriales était adressé à l’évêque du Mans : il maintenait les droits du monastère et de l’abbé. Ordre était donné au représentant du saint-siège à Paris de le faire parvenir à l’intéressé, après l’avoir fait lire à l’abbé de Solesmes. La question de Saint-Germain et de sa reconnaissance canonique était écartée. Ce n’était pas tout ce qu’on avait espéré ; ce n’était pas, il s’en fallait de beaucoup, tout ce qu’on avait pu craindre : il y avait largement de quoi. bénir Dieu.

    Mais lorsque dom Guéranger se rendit auprès du prélat consulteur qui avait devant la commission cardinalice donné son votum ou avis motivé sur l’affaire de Solesmes, il rencontra une proposition très inattendue. Il fallait redouter, disait le prélat en témoignant parler au nom de personnages plus élevés que lui, il fallait redouter une grande irritation de l’épiscopat gallican. Le bref à l’abbé de Solesmes, le bref à l’évêque du Mans, un autre bref à l’archevêque de Paris dont nous dirons un mot plus tard, donnaient pleine satisfaction au droit des réguliers, mais par cela même provoqueraient le mécontentement de plusieurs. Mgr d’Astros était un prélat âgé, un confesseur de la foi, honoré de la vénération publique, entouré d’estime et d’adhésions ; il n’était pas éloigné d’entrer en pourparlers avec l’abbé de Solesmes et, si les explications fournies étaient suffisantes, de retirer sa brochure. N’était-il pas opportun et même décent de renoncer à l’engagement public pris dès la première heure de défendre les Institutions liturgiques et, après avoir reçu les satisfactions essentielles, d’épargner aux catholiques le spectacle d’une lutte pénible ? II ne fut pas difficile de pressentir que dans l’audience d’adieu le souverain pontife demanderait aussi qu’il ne fût pas répondu à l’archevêque de Toulouse.

    L’abbé de Solesmes mesura le péril ; des accusations graves demeurant sans réplique, la cause de l’unité liturgique ramenée de vingt ans en arrière, le gallicanisme triomphant, la cause romaine déconcertée, découragée : il prit sur l’heure son parti de ne s’exposer pas à un conseil dont il n’aurait pu décliner l’autorité souveraine. Ses affaires de Rome étaient maintenant terminées ; il fit à la hâte ses dernières visites au P. Roothaan et au P. Janssen. Le cardinal Lambruschini l’accueillit debout à la porte de son cabinet, le temps nécessaire pour lui signifier par trois fois de ne rien livrer au public sur les affaires dont il était venu à Rome chercher la solution. La recommandation fut encore renouvelée

    ailleurs. L’avenir nous révélera bientôt le motif de cette discrétion. Un dîner chez le baron de Bussières permit à l’abbé de Solesmes de faire ses adieux à Gerbet et à son ami Falcinelli. Le 21 octobre il quittait Rome, après un séjour de près de trois mois coupés de mille anxiétés et souffrances. Civita-Vecchia, Livourne avec un écart sur Pise, Gênes, Marseille enfin le 25 octobre ; puis, dans l’impatience de revoir un visage ami, Valence, Andancette où il arriva exténué de ce long voyage accompli tout d’un trait. Après quelques heures données au repos, dom Guéranger fit connaître aux membres de sa communauté, en leur imposant le secret, les solutions données par l’autorité pontificale aux problèmes qui lui avaient été soumis. La lettre était de forme officielle et solennelle, contresignée par le R. P. Piolin : elle disait les mesures adoptées par Rome pour assurer le triomphe de cette liberté monastique sans laquelle l’institution régulière ne saurait se maintenir ni fructifier dans L’Église de Dieu ; elle disait aussi les encouragements apostoliques donnés à l’œuvre de Solesmes avec les faveurs liturgiques obtenues. Il nous plaît d’en signaler une seule où nous reconnaissons la piété filiale de l’abbé de Solesmes : aux litanies de la sainte Vierge, après l’invocation finale, Regina sanctorum omnium, les monastères de la congrégation de France devançant la définition solennelle pouvaient ajouter cette autre invocation : Regina sine labe concepta.

    Le séjour à Andancette fut de courte durée. Dom Guéranger avait hâte de revoir Mgr Fornari et de prendre auprès de lui connaissance du bref adressé le 12 octobre à l’évêque du Mans. « C’est moins un bref ordinaire, lui disait Fornari, qu’une véritable constitution apostolique »Les droits des supérieurs réguliers y étaient maintenus avec force, l’application en était faite de façon expresse à l’abbaye de Solesmes ; le souverain pontife n’avait même pas dédaigné de répondre aux plaintes élevées par les évêques contre la liberté des vocations monastiques et le droit des prélats réguliers concernant les ordinations et les lettres dimissoriales. Si grave que lui parût le document adressé à Mgr .Bouvier, l’abbé de Solesmes prit aussi -grand intérêt à un autre bref du même 12 octobre, arrivé au nonce par le même courrier et destiné à l’archevêque de Paris. L’avertissement du pape y prenait des formes d’une grande sévérité. Au nom du salut des âmes, Grégoire XVI blâmait les entraves apportées à la liberté des confessions, l’appui donné aux ennemis de L’Église par des mesures qu’il taxait d’imprudence et de légèreté, inconsultissima proescriptio : tel est le nom que la vigueur apostolique donnait à l’ordonnance qui d’autorité avait prétendu disperser les jésuites dans les diverses paroisses de Paris. En livrant à dom Guéranger communication de ces précieux documents ; le nonce ne put dissimuler qu’il avait encore une autre mission à remplir auprès de lui : il avait été chargé par la secrétairerie d’État de lui faire parvenir une pressante invitation. « Mais il me semble, dit finement Mgr Fornari, qu’au lieu de vous traduire cette invitation, je ne puis mieux faire que vous donner à lire la note qui vous concerne ; ce que j’y ajouterais serait de moindre valeur. » Dom Guéranger lut la dépêche italienne qui d’office chargeait le nonce de conjurer toute réponse à l’archevêque de Toulouse. Lecture achevée, l’abbé de Solesmes remit au nonce la note, la remercia, l’assura que sa mission était remplie ; puis on parla d’autre chose. Les deux hommes s’étaient compris : se taire n’était pas possible ; Mgr Parisis pensait de même. De contester publiquement avec Mgr Affre, jamais il ne fut question.

    De Madère d’où il suivait avec une affection anxieuse tous ces événements, Montalembert écrivait à Mme Swetchine « Quel triomphe pour dom Guéranger que ce bref du pape à l’archevêque de Reims ! Cet ingrat ne m’a même pas envoyé sa lettre imprimée ; mais je ne m’en associe pas moins à ses joies et à ses succès. En aura-t-il autant à Rome ? C’est ce dont je doute beaucoup. Que Dieu lui soit en aide 50  ! » Puis, lorsque le paquebot lui apporta la lettre de l’archevêque de Paris, il redouta une réplique.

    11 est déplorable de voir un tel excès d’ingratitude et d’absurdité, écrivait-il à sa noble amie. Mais ce qui me fait trembler maintenant, c’est la pensée que l’abbé ne lui réponde. J’espère que vous ferez tout ce que vous pourrez pour le maintenir dans le silence. Il y a tant de force et de dignité dans le silence après la victoire. Et je regarde le bref du pape à l’archevêque de Reims comme l’une des plus étonnantes victoires que l’on ait pu remporter dans ce temps-ci. Que l’abbé continue son livre ; ce sera la meilleure réponse. Sa cause est évidemment gagnée, et je défie aujourd’hui un évêque quelconque de faire une nouvelle liturgie 51 *.

    Même après avoir invoqué l’autorité de Mme Swetchine pour retenir la plume ardente de l’abbé de Solesmes, Montalembert intervenait en son nom. Tout lui était enfin parvenu ; seul le factum de Toulouse lui manquait encore.

    J’ai été longtemps sans autre nouvelle de vous que la brutale circulaire de votre archevêque Affreux. Le bon P.’ Desgenettes nous écrit aujourd’hui que le dit Affreux a voulu convoquer un concile provincial pour vous condamner, mais qu’aucun des suffragants n’a voulu répondre à l’appel du métropolitain… Je vous souhaite de la prudence. Vous êtes très fin, comme disait cet admirateur de Voltaire qui vous trouvait de la ressemblance avec son idole :» mais êtes vous toujours assez prudent ? Je ne le sais trop. Je vous conjure surtout, quand vous répondrez à l’archevêque de Toulouse, d’être extrêmement modéré… Votre lettre à l’archevêque de Reims est excellente ; je l’ai lue avec le plus grand plaisir. Quant à l’Affreux, ne lui répondez pas un seul mot… Si je vous recommande une extrême prudence dans la suite de la discussion, c’est que je ne vous regarde pas comme tout à fait libre de votre personne. Vous n’avez pas le droit comme moi de vous casser la tête. Vous n’appartenez pas seulement à la question liturgique mais encore et surtout à l’avenir des ordres religieux en France. C’est de vous seul, en ce moment, que dépend cet avenir. Vous avez, je le crois, vraiment assez fait pour l’affaire liturgique ; elle ira maintenant d’elle-même. Vous aurez l’immense gloire d’avoir seul commencé le combat et rendu possible une victoire qui eût semblé, il y a vingt ans, la dernière des chimères.- A propos, que je vous dise donc que dans le British Critic, juillet 1843, il y a une note des plus aimables sur votre second volume :

    il est dit que c’est uniquement grâce à vous qu’on en viendra sur le continent à fréquenter et à comprendre les offices de L’Église 52

    

    Le séjour à Madère était studieux.

    

    Je travaille beaucoup et avec beaucoup d’attrait, ajoutait Montalembert. Après avoir fini et expédié ma brochure sur la liberté d’enseignement (dont vous ne manquerez pas, j’espère, de me dire votre avis critique), je me suis replongé jusqu’au cou dans mon Bernard. Mais je suis de plus en plus effrayé des proportions que prend mon travail… J’ai rencontré sur mon chemin saint Anselme : comment ne pas parler et en détail de ce moine sublime et si peu connu ?… Mon premier volume sera, je crains, ridicule il y aura cinq ou six cents pages avant de prononcer le nom de Bernard. Cependant je cherche en vain un autre titre que celui d’Histoire de saint Bernard pour un travail qui sera à vrai dire un résumé de l’histoire monastique jusqu’en 1125 et la guerre des investitures… Qu’en pensez-vous, mon cher ami ? Dois-je écrire cette histoire de 1085 à 1125 en détail ou en gros ? Quand votre réponse m’arrivera, je serai peut-être à la veille de ce magnifique concile de Reims en 1119, où il y avait deux cent douze abbés auxquels Calixte Il fit donner à chacun un cierge avant de procéder à l’excommunication de l’empereur Henri V. Ah ! comme ils y allaient, ces bons papes, ces vrais grands papes, Français mais non gallicans ! Ah ! qu’ils entendaient bien la valeur du mot acriter que nous aimons tant ! Ma femme et la petite Elisabeth vous demandent votre bénédiction monacale. Le ménage Thayer vous salue respectueusement et affectueusement. Quant à moi, je vous demande de prier toujours pour moi, votre avoué, et de m’aimer toujours comme par le passé. Vous n’aurez jamais de plus dévoué fidèle que moi 53

    Dom Guéranger était encore à Paris, lorsque parut la deuxième édition de la brochure de l’archevêque de Toulouse contre les Institutions liturgiques. Il était assez naturel de profiter de cette réimpression pour atténuer le désaccord trop visible entre la thèse toulousaine et le bref de Grégoire XVI à l’archevêque de Reims, pour constater le succès de la brochure, pour traduire en adhésions formelles les lettres épiscopales dont plusieurs ne contenaient qu’un accusé de réception poli. On sentait poindre néanmoins un peu d’inquiétude au sujet de la réponse promise.

    L’auteur des Institutions liturgiques annonce l’intention de justifier son livre, disait Mgr d’Astros. Je le plains. Que ne prend-il un chemin plus court et plus honorable : celui d’avouer qu’il s’est laissé emporter trop loin par son zèle et de condamner tout ce qu’il a avancé d’excessif et d’injurieux pour l’église de France ? Pour moi, je me repose sur la vérité de ce que j’ai dit :

    le public, les évêques sont nos juges ; ils auront les pièces sous les yeux. Le soin de mon diocèse et les circonstances où nous nous trouvons ne me permettent pas d’employer mon temps à soutenir une pareille polémique. J’aime d’ailleurs beaucoup cet oracle de saint Paul : Si quis videtur contentiosus esse, nos talent consuetudinem non habemus, neque Ecclesia Dei 54

    Le vicaire général de Mgr d’Astros avait-il conscience plus exacte de l’infirmité de sa thèse ? Voulait-il prendre congé d’une discussion plus lourde qu’il n’avait cru d’abord ? Nous verrons plus tard qu’il trouva quand même le loisir d’essayer une réplique : peut-être fit-il mieux valu pour son honneur faire ‘simplement .défaut. Mais ce n’est pas l’heure encore d’en parler.

    Le 28 novembre, don Guéranger quittait Paris. A son passage au Mans il trouva Mgr Bouvier en possession du bref relatif aux lettres dimissoriales et lui fit part de la pensée de Rome concernant les ordres mineurs. Tout en reconnaissant que Rome s’était prononcée avec autorité et en s’inclinant devant les prescriptions pontificales, Mgr Bouvier, de concert avec l’évêque d’Angers, s’efforça de plaider auprès de Mgr Fornari contre le règlement qu’il ne subissait qu’à grand’peine. Le nonce était très armé ; l’évêque du Mans reçut une forte leçon de droit canonique. Des évêques furent pressentis par lui et firent la sourde oreille. Ce n’est qu’un peu plus tard et par une autre voie qu’il parvint pour une heure à reconquérir tous ses avantages. En attendant il avisa l’abbé de Solesmes de son dessein de se présenter au cours de l’année suivante, vers Pâques, pour présider le scrutin triennal où la communauté avait de nouveau à se prononcer sur le gouvernement de son abbé.

    L’abbaye était tranquille ; mais une petite révolution avait éclaté autour d’elle, révolution municipale provoquée par le curé lui-même. L’abbé Jousse et la paroisse de Solesmes n’avaient jusque-là témoigné à l’humble abbaye que de la bienveillance. Lorsque M. Léon Landeau, maire de Solesmes, avait en 1842 choisi son domicile près de l’abbaye, son arrivée avait été saluée avec joie ; l’industrie marbrière qu’il établissait sur les bords de la Sarthe assurait le travail et une part de bien être à nombre d’ouvriers. Mais, converti par le père abbé de Solesmes, marié par lui, il avait élu l’église abbatiale comme son église les jours de dimanches et fêtes. Sans avoir lu Van Espen, M. Jousse était convaincu que l’on ne saurait être bon paroissien sans se confesser à son curé, sans assister à la messe de son curé, sans écouter le prône de son curé ; être absent trois dimanches de suite constituait selon lui la matière suffisante d’un péché mortel. Son mécontentement ne s’était traduit d’abord que par un refus maussade d’entrer dans l’église abbatiale avec sa procession, selon l’usage. Des enfants étaient nés à M. Landeau ; il avait à plusieurs reprises écarté la demande des parents, lorsqu’ils avaient sollicité que leurs enfants reçussent le baptême des mains de l’abbé de Solesmes, et son refus avait été assaisonné de cette réflexion qu’il était heureux d’avoir une occasion de montrer qu’il était le curé. Mgr Bouvier avait été mécontent de cette discourtoisie et l’en avait publiquement blâmé. Comme les grandes cités, les plus humbles bourgades ont leurs influences rivales, leurs divisions, leurs intrigues en petit. L’été de 1843 ramena les élections communales ; et au cours de la période électorale on vit ce spectacle d’un genre assez nouveau : le curé ameutant contre les moines sa douce population, rappelant à chacun les souvenirs de la dîme et des droits seigneuriaux, faisant alliance avec des gens sans aveu contre la Grande Maison qui prétendait tout mener, etc. Le fruit de cette belle campagne fut d’éliminer du conseil municipal, avec M. Landeau, le cellérier du monastère qui jusqu’alors en avait fait partie. Chétif résultat, si on le mesure aux proportions minuscules du théâtre où il se produisit ; mais la paix une fois rompue se retrouve à grand’peine, et de longues années de services furent requises pour effacer les mesquines suspicions que laissent après elles ces luttes obscures.

    L’horizon était gros de bien d’autres orages. Depuis les lauriers gallicans recueillis à Toulouse et à Paris, l’évêque d’Orléans ne pouvait plus dormir. Mgr Fayet ne jouissait pas de l’autorité et de la considération qui entouraient Mgr d’Astros. L’évêque d’Hermopolis avait pu faire de M. Fayet un inspecteur général de l’Université ; Mgr de Croy, archevêque de Rouen, avait pu le créer son vicaire général ; puis la faveur de Louis-Philippe l’appeler d’abord à la cure de Saint-Roch, de là à l’évêché d’Orléans, sans réussir pourtant à lui conférer dans le monde ecclésiastique cette estime assurée aux vrais caractères et que le talent seul, si brillant qu’il soit, ne suffit pas à conquérir. On prétendit que le rappel à Rome de l’internonce Garibaldi et la disgrâce où il demeura relégué de longues années expiaient la négligence qui avait laissé porter le curé de Saint-Roch au siège de saint Aignan. Mgr Fayet ne manquait pas d’esprit ; il avait une plume alerte et rachetait son peu de compétence dans la question spéciale de la liturgie par le désir de se signaler lui-même, par le dessein non pas seulement de relever certaines erreurs de détail qu’il croyait reconnaître dans les Institutions de don Guéranger, mais surtout de repousser l’imputation, selon lui calomnieuse pour l’église de France, d’avoir reçu de mains sectaires la formule de sa prière publique. Il croyait d’ailleurs que même après la bulle de saint Pie V les évêques avaient conservé le droit de s’écarter de la forme prescrite par elle et de créer de nouveaux bréviaires ; ce n’était là, disait-il, qu’affaire de discipline.

    Des amis s’efforcèrent de le détourner de son dessein ; mais Mgr Fayet se croyait une mission, et toute la vigueur que d’anciennes fonctions unis à d’anciens préjugés ne lui avaient pas permis de dépenser dans la cause de la liberté de l’enseignement, il crut la devoir épuiser pour la liberté de la liturgie. Résolument il écarta tous ceux qui le dissuadaient : c’était question de conscience. Une première lecture des Institutions liturgiques lui avait laissé entrevoir déjà, ce que nul n’avait aperçu encore, que sous prétexte de liturgie l’abbé de Solesmes sapait l’un après l’autre tous les fondements de la foi catholique pour lui donner une base nouvelle et ;connue de tous les théologiens. Il avait voulu relire avec plus de soin ; ses craintes premières s’étaient changées en certitude. Il avait fait part de ses observations à de graves théologiens ; ils avaient reconnu que le système des Institutions liturgiques n’était autre chose que la transformation d’un système déjà condamné par L’Église, le mennaisianisme sans aucun doute. Et pour l’évêque d’Orléans, cela faisait si peu de doute qu’il annonçait d’avance la condamnation des Institutions liturgiques par Grégoire XVI ou ses successeurs et se promettait à lui-même de fermer la bouche à don Guéranger, tant ses preuves seraient écrasantes. Son livre devait paraître d’ailleurs avec l’approbation de plusieurs de ses vénérables confrères.

    Ces bruits de guerre et de combats n’avaient rien qui pût surprendre don Guéranger ; il y était attentif sans en être bien effrayé. Le moment était-il venu de répliquer à l’archevêque de Toulouse ? N’était-il pas plus sage d’attendre et de répondre d’un seul coup à la critique de Toulouse et à celle d’Orléans ? On s’épargnerait ainsi des redites. Et puis la réponse ne courrait-elle pas le risque de passer bien inaperçue au milieu du débat qui à cette heure-là même passionnait le public français, la question

    de la liberté d’enseignement ? Enfin n’était-ce pas diviser les forces catholiques que soulever, à côté d’une question qui réunissait dans un élan presque unanime l’épiscopat français tout entier, une autre question toute latérale où l’on savait trop que l’épiscopat serait divisé ? Diviser ce faisceau épiscopal, n’était-ce point faire le jeu du despotisme universitaire et retarder l’avènement d’une liberté précieuse ? Les avis étaient partagés. Au dernier jour de l’année, du Lac, que des affaires de famille avaient momentanément fait sortir du monastère, en avait pris occasion pour se renseigner sur les opportunités : l’évêque de Chartres, très ardent comme on sait et toujours sur la brèche, avait promis dès l’apparition du livre de Mgr Fayet d’écrire une de ces lettres retentissantes qui lui sortaient de la plume spontanément : il aurait protesté contre la diversion de l’évêque d’Orléans et déclaré qu’il fallait renvoyer à un autre temps toute autre querelle et grouper toutes les forces contre l’Université. « Plus j’y pense, ajoutait du Lac, plus je suis tenté de croire que le mieux serait d’ajourner votre réponse le plus possible 55 »L’abbé Pie était impatient. « Quand paraîtra votre lettre ? demandait-il à dom Guéranger. Je voudrais bien qu’elle précédât la brochure, orléanaise dont la publication ne saurait se faire longtemps attendre 56 »L’évêque de Chartres, l’évêque de Langres, Montalembert, Louis Veuillot menaient campagne pour la liberté d’enseignement : le P. de Ravignan défendait la même cause en plaidant pour la compagnie de Jésus. Louis-Philippe était tellement ému de ce grand mouvement qu’il s’était efforcé, mais en vain, de faire revenir Mgr Affre sur l’invitation faite à Lacordaire de reparaître à Notre-Dame de Paris. Au milieu de cette mêlée, il y avait peu de chance d’être entendu.

    Cependant, le. mouvement produit par les Institutions s’étendait de proche en proche. L’évêque de Blois,* qui n’avait pas réussi encore à se former la conscience au sujet de la question liturgique, ayant demandé si le saint-siège improuvait formellement la création pouf son diocèse d’un nouveau bréviaire, reçut de Mgr Fornari à la fin de 1843 une lettre qui découragea la publication du bréviaire imprimé déjà. L’impulsion était donnée : Rennes, Strasbourg reprirent le bréviaire romain. Dans un synode présidé par Mgr Dufêtre, il s’en fallut d’une voix que le diocèse de Nevers se rangeât au même parti. Le cardinal Lambruschini, malgré l’humeur qu’il avait témoignée à l’abbé de Solesmes, s’applaudissait d’un ébranlement qui chaque jour rapprochait de Rome les églises particulières. L’abbé de Solesmes pouvait donc attendre et travailler. « Ma lettre à Mgr de Toulouse avance à grands pas 57 », disait-il à du Lac sans témoigner qu’il se ralliait à son sentiment, car du Lac, nous l’avons dit, plaidait pour le délai : il lui semblait que la paix pouvait se faire ; Mgr d’Astros lui-même était intervenu auprès de Mgr Fayet pour le détourner d’écrire 58  ; et la publication devait être si inopportune 59  !

    Au milieu de la querelle actuelle, disait du Lac, la polémique liturgique aura peu de retentissement, et ce peu vous attirera, je crois, beaucoup d’ennuis.

    Nos amis les plus dévoués ne s’en occuperont qu’avec répugnance ; les tièdes et les indifférents crieront que vous venez jeter une pomme de discorde au milieu du clergé, quand il est battu en brèche de tous les côtés ; les ennemis ne manqueront pas d’exploiter tout cela avec leur acharnement habituel 60 .

    Ces filiales représentations étaient pleinement autorisées chez le F. du Lac et par sa condition de religieux, car il était de la famille, et par le choix que dom Guéranger avait fait de lui pour surveiller sa. prochaine publication. Du Lac invitait d’ailleurs l’abbé de Solesmes à venir à Paris au bureau de l’Univers pour juger exactement la situation. Or, le journal l’Univers à ce moment précis, c’était Louis Veuillot et Montalembert, très étroitement, très affectueusement unis.

    De Madère une fois encore, Montalembert en forme très aimable s’efforçait de modérer l’humeur combative de son ami.

    Oh ! que je voudrais vous prêcher, lui écrivait-il, et surtout vous instiller dans le cœur le sentiment de votre dignité, dignité si pure et si sainte, si unique de nos jours… Je tremble, poursuivait-il, que cette lettre n’arrive trop tard pour empêcher quelque brochure de vous en réplique à Mgr de Toulouse ou à Mgr Affre. Ah ! comme voua les déconcerteriez davantage par votre silence 61

    Cependant la discussion à la Chambre des pairs sur la liberté d’enseignement amena Montalembert à Paris ; il était attaché tout entier à cette cause qu’il défendit avec une vigueur superbe. « J’ai lu avec une bien vive joie les deux discours de Montalembert, écrivait le P. Lacordaire à Mme Swetchine ; quelque difficile que vous soyez, il me semble que vous avez dû être contente. Il y avait foi, courage, talent, succès, quatre petites choses assez rares qui m’ont ravi 62 . » Montalembert n’en était que plus résolu à écarter la controverse liturgique, et les lettres sont assez voisines comme date pour qu’il soit permis de conclure que la pensée de du Lac puisait un peu à l’ardente conviction de Montalembert.

    Dès son arrivée à Paris. Montalembert écrit à Solesmes

    Mon très cher ami ; me voici ;… et ma pensée se reporte de suite sur vous. J’apprends avec désespoir que vous êtes occupé à terminer votre réponse à l’archevêque de Toulouse. Ainsi donc, vous n’écoutez personne, vous contristez tous vos amis. Au lieu de remercier Dieu de la victoire si considérable et si inattendue que vous avez remportée par la seule apparition de votre livre, au lieu de laisser cette bonne cause faire son chemin toute seule comme elle le fait tous les jours, vous allez de nouveau aigrir et exaspérer contre vous des hommes qu’il importe de concilier. Vous allez invectiver contre cet archevêque de Toulouse qui, le premier il y a six ans (en 1839), a parlé haut et ferme au duc d’Orléans en faveur de la liberté d’enseignement… Vous allez vous mettre à dos tous les évêques dans un moment où il est du devoir strict de tous les catholiques de les appuyer, de les encourager, de les maintenir dans la bonne voie où ils sont entrés. Ah ! cher ami, c’est très mal et c’est très imprudent… Comment donc ne sentez-vous pas le prix du silence, de la réserve dans des circonstances comme celles-ci 63  ?

    Et les adjurations enflammées se poursuivaient longtemps sur ce ton. Montalembert chef de parti avait sa tactique. Nous ne contesterons pas avec elle : celui qui écrit l’histoire n’a personne à défendre, personne à attaquer.

    Il y eut sur ce terrain de la liberté d’enseignement une de ces rencontres affectueuses dans lesquelles s’effacent pour un instant toutes les divisions. Lacordaire l’a écrit sur l’heure même, mettant en lumière à son insu peut-être tout ce qu’il y avait d’instable dans ce concert momentané des catholiques.

    Il n’y a pas quinze années encore, écrivait-il à Mme Swetchine, il y avait des ultramontains et des gallicans, des cartésiens et des mennaisiens, des jésuites et des gens qui ne l’étaient pas, des royalistes et des libéraux, des coteries, des nuances, des rivalités, des misères sans fond ni rive ; aujourd’hui tout le monde s’embrasse, les évêques parlent de liberté et de droit commun, on accepte la presse, la charte, le temps présent. M. de Montalembert est serré dans les bras des jésuites, les jésuites dînent chez les dominicains. Il n’y a plus de cartésiens, de mennaisiens, de gallicans, d’ultramontains ; tout est fondu et mêlé ensemble… Je ne crois pas que l’histoire ecclésiastique présente nulle part une aussi surprenante péripétie 64

    Sans doute, mais cette entente n’avait pas et ne pouvait avoir de lendemain. Il n’y avait ni lieu ni motif d’espérer permanence pour cette fusion des contraires. La politique comme la chimie a ses amalgames ; ils sont de nature instable ; et le désir d’assurer leur durée ne saurait suspendre indéfiniment les opérations nécessaires. La lettre à l’archevêque de Toulouse n’était pas encore terminée, et les partis devaient se ressaisir avant même qu’elle parût.

    Trop soucieux de poursuivre l’effort de leur tactique, Montalembert et du Lac en demandant le silence à dom Guéranger oubliaient un peu que l’abbé de Solesmes, accusé devant le public catholique d’avoir faussé les textes, menti à l’histoire, calomnié L’Église, ne pouvait, alors surtout qu’il s’était engagé publiquement à répondre, dévorer silencieusement une flétrissure qui auprès de plusieurs semblait avoir déjà force de chose jugée. La question de la liberté d’enseignement n’était pas mûre, ce n’est pas la royauté de Juillet qui devait lui donner sa solution ; l’honneur de l’abbé de Solesmes et la vérité n’avaient-ils donc qu’à attendre ? Et après tout, que pouvait-on espérer de cette majorité de rencontre que les circonstances avaient recrutée mais que toutes les habiletés ne parviendraient pas à maintenir ? La fragilité de ces ensembles est extrême ; ils ressemblent aux éléments de la statue de Daniel qui manquent d’adhérence solide : commiscebuntur sed non adhoerebunt, sicuti ferrum miscerz non potest testoe ; une petite pierre suffit à les renverser.

    En dehors de toute considération personnelle, ces combinaisons politiques ne ravissaient pas dom Guéranger ; la coalition confuse, anonyme, faisant taire tous dissentiments même légitimes, même nécessaires, l’inquiétait dans sa droiture et son sens surnaturel. C’était de la politique ; et s’il était heureux, lui qui n’avait réclamé que le bénéfice du droit commun pour vivre, de voir les catholiques s’engager dans la voie de la défense légale, il ne pouvait se persuader ni que cette entente fût durable, ni qu’elle pût être efficace, ni qu’elle dût faire surseoir à l’exercice de tous droits, ni que les affaires de L’Église dussent être menées humainement au gré du siècle et de la politique « Le grand mal chez nous, écrivait-il à du Lac, n’est point dans ce que la législation nous accorde ou nous refuse, mais bien dans ce que nous sommes 65 »Peut-être l’enivrement de la lutte empêchait-il beaucoup d’esprits de s’établir à ce centre d’observation où l’abbé de Solesmes se tenait obstinément ; même en retardant sa réplique pour laisser passer la discussion à la Chambre des pairs, il déclara du moins que pour lui il n’y avait point de trêve avec les abus de la situation intérieure. Après tout, c’était question d’église et il s’y croyait compétent. Puis, revenant au côté personnel de la discussion :

    J’admire, écrivait-il à du Lac, comment on peut trouver mauvais qu’un catholique, un prêtre, un moine, un prélat régulier cherche à se défendre, quand on l’a solennellement accusé de mensonges, de falsifications, de calomnies, d’attentats contre l’épiscopat, d’outrages à l’église de France.. Je demeure depuis six mois sous le coup de ces accusations qui ont jeté sur moi une véritable déconsidération. Beaucoup d’ecclésiastiques, même bien disposés pour nos doctrines, se plaignent que je n’aie pu soutenir la bonne cause sans recourir à l’imposture ; on me l’a écrit, on me l’a dit en face ; et quand le moment est venu de me justifier enfin, quand mon plaidoyer, péniblement élaboré à travers mes fatigues, mes soucis, ma mauvaise santé, est au moment de venir rassurer mes amis, l’Univers par M. Taconet me fait savoir qu’il ne pourra m’avouer… Il est vraiment triste de n’avoir qu’une idée à la fois 66  !

    Du Lac avait conservé assez de liberté d’esprit pour comprendre les raisons de dom Guéranger et s’y rallier. Montalembert, tout à l’enivrement de sa campagne parlementaire, placé à la tête d’un épiscopat qu’il croyait guider à l’assaut de la liberté, sentant l’Univers devenir une force dans sa main, était moins disposé à se rendre et eût sacrifié aux exigences de la cause de la liberté d’enseignement toutes les questions catholiques du dedans. L’accord à maintenir dans le groupe lui semblait primer tout le reste. Il répondit à l’abbé de Solesmes une lettre grondeuse. Il avait vu l’archevêque de Paris ; Mgr Affre avait avoué n’avoir jamais eu le temps de lire les Institutions liturgiques ; il les avait condamnées par simple déférence à l’autorité de Mgr d’Astros La conversation de l’archevêque de Paris avec le noble pair se termina sur ces mots : « Je n’ai pas de fiel, et si vous voulez m’amener le père Guéranger, je serai charmé de le voir. » C’était beaucoup de bonté.

    Maintenant, poursuivait Montalembert avec une liberté entière qu’excusait l’amitié, je vous dirai que votre lettre m’a excessivement déplu et que je suis stupéfait de voir un moine, le moine du dix-neuvième siècle, juger les choses à un point de vue si étroit et si personnel. Vous semblez tout à fait oublier la crise miraculeuse où l’église de France est entrée, et la lutte si inattendue et si grandiose où elle s’engage de plus en plus contre le pouvoir civil, contre ce despotisme de l’État qui a dévoré les ordres monastiques avec tout le reste. Ce qui m’a surtout blessé dans votre lettre, c’est la disposition individuelle que j’y vois : ou toutes mes idées sur les vrais moines sont fausses, ou bien rien n’est moins monastique que cela. Quoi ! vous voudriez vraiment être en dehors de la lutte ? Vous consentiriez à voir étrangler à jamais la liberté d’enseignement, chasser les jésuites, enchaîner et déshonorer L’Église tout entière, pourvu qu’on vous laissât tranquilles dans votre coin ? Ah ! mon ami, ce sentiment est indigne de vous et de votre ordre. Vous êtes quant à présent en dehors de la lutte en fait ; mais pour Dieu, ne vous en isolez pas par le cœur, par la sympathie ; soyez un avec nous qui combattons pour vous, qui livrons, quoi que vous en disiez, vos batailles… Je ne veux pas endurer la pensée que vous alliez élever votre voix contre des évêques qui, comme Toulouse et Paris, ont pris si noblement position dans la lutte actuelle. Cela dérouterait tout le monde, et les bons catholiques plus que personne. Ce serait un crime de lèse Église. Assurément, si jamais l’oubli des injures a été une vertu, c’est dans les circonstances présentes et à l’égard d’évêques qui sont sous le feu de l’ennemi… Il s’agit seulement de vous taire pendant un temps 67

    

    Et l’abbé de Solesmes rassure son ami :

    

    J’ai ri d’un grand éclat de rire quand j’ai lu les phrases où vous me conjurez si gravement de ne pas refuser mes sympathies à la cause de la liberté d’enseignement, comme si j’eusse écrit un mot qui pût donner à entendre que mes sentiments sur ce point fussent autres que les vôtres et ceux de tous les catholiques… Vous m’accusez de voir les choses d’un point de vue tout personnel ! Rien n’est pourtant moins personnel que ma politique qui n’a d’autre résultat pour le présent que de me placer continuellement entre l’enclume et le marteau. Et pourtant l’avenir de l’église de France est à ce prix. Elle ne sera sauvée ni par des pétitions ni par des mémoires au roi, mais par la réforme des doctrines et le rétablissement de la discipline romaine 68

    D’ailleurs, l’abbé de Solesmes prenait son temps et son heure. Sa réponse, lorsqu’elle verrait le jour, n’aurait rien de cette acerbe polémique que l’on feignait de redouter. Cependant, Montalembert avait le loisir, aux séances du 17 et du 26 avril puis du 8 mai *de remporter ses plus beaux succès. Dom Guéranger ne lui ménageait pas ses applaudissements : « C’est pour gagner des batailles que vous êtes revenu de Madère 69 » Il lui montrait une autre victoire ; Louis Veuillot était traduit en jugement pour avoir publié le compte rendu du procès Combalot.

    Vous devriez défendre Veuillot devant le jury, lui écrivait-il… Il nous faut rendre témoignage devant les tribunaux pour nos frères accusés aussi bien que devant la Chambre des pairs, comme saint Paul dans le Sanhédrin… Je suspens ma défense ; mais au premier moment libre, elle tombera sur le camp du gallicanisme. Je me flatte, quand vous m’aurez lu, que vous comprendrez que je n’aie pu reculer, après avoir écrit de Rome dans les journaux il y a sept mois que je répondrais et à tout. L’archevêque de Reims et l’admirable évêque de Langres ont toujours été de cet avis. Je crois vous avoir dit déjà qu’il n’y a pas un mot direct contre M. de Paris 70

    Montalembert n’eut pas assez de loisir pour prêter à Louis Veuillot l’appui de sa parole ; un instant même il laissa sans. réponse plusieurs lettres de Solesmes. On put croire qu’il gardait un peu d’ennui de cette petite contestation sur laquelle nous nous sommes à dessein étendu, parce qu’elle aide à faire comprendre les deux âmes séparées par le conflit d’un instant, et aussi hélas ! parce qu’elle dessine discrètement encore la ligne sur laquelle se fera la séparation. Tous deux aiment L’Église ; tous deux veulent servir ses intérêts, l’un avec l’unique souci de ses droits et de sa vérité, l’antre avec une préoccupation des circonstances du moment, des exigences de la politique, des conditions de la société. L’abbé de Solesmes revenait souvent à la charge : il voulait la réforme intérieure de L’Église, la ruine du gallicanisme. Là était selon lui la condition première d’un parti vraiment catholique, d’un groupement puissant de tous les évêques, succédant à la coalition confuse dont Montalembert se promettait selon lui trop de bien ; là était aussi la condition de toute vraie liberté chrétienne et en particulier d’une loi fructueuse sur la liberté de l’enseignement. Amener Montalembert à cette conception eût été un triomphe ; mais l’antagonisme est fatal entre l’esprit surnaturel et l’esprit politique. Les lettres sont lentes, elles sont saccadées et incomplètes. Montalembert ne se rendait pas. Même après la séance du 8 mai où il avait vengé victorieusement les religieux de ces ineptes calomnies qu’il faut tuer à chaque quart de siècle, il écrivait à Solesmes, adouci par le succès même de sa parole ; mais il n’avait pas renoncé encore à son désir de maintenir à tout prix cette entente épiscopale qui ne durait en effet que grâce à la réticence. « Mon bon cher ami, disait-il, si vous ne me pardonnez pas mon silence en considération de mon discours sur les jésuites et les bénédictins, alors je ne vous connais plus et vous renie. » Il reconnaissait d’ailleurs que les évêques, s’ils le suivaient encore, avaient cessé de l’applaudir « Ils sont excessivement froids pour moi depuis mes discours, ajoutait-il c’est tout au plus si quatre ou cinq évêques m’ont félicité et cependant si j’ai défendu la cause de quelqu’un, c’est assurément la leur 71 . »Il demeurait néanmoins convaincu encore que cette armée réellement divisée irait à l’assaut ; si grande était sa générosité qu’il n’était pas éloigné de faire à, la multitude confuse qu’il traînait après lui l’honneur d’un succès tout entier remporté par sa parole. Succès, disons-nous quand même, car la majorité qui accueillit la loi Villemain était bien réduite : le gouvernement et la commission n’obtinrent qu’une majorité de dix-huit voix. « Nous avons été battus, disait Louis Veuillot ; mais pour combien de temps ? » Montalembert achevait sa lettre par ces mots où se retrouvent toute son amitié et sa foi : « Adieu, mon très cher ami, je vous aime plus que jamais. Je vous remercie et vous bénis de votre sollicitude pour mon âme. Je vous l’ai déjà dit, je me répète sans cesse : Dieu ne me demande pas de sauver son Église mais de sauver mon âme. Encore adieu : je vous embrasse de tout cœur 72 »

    Sur les entrefaites, Mgr Bouvier vint à Solesmes faire la visite canonique et présider au scrutin secret sur le régime ; à une seule voix près il fut unanimement favorable à dom Guéranger. Il n’est peut-être pas beaucoup de pouvoirs au monde qui, soumis périodiquement au verdict de leurs subordonnés, se tireraient si facilement d’affaire. Ce fut l’avis de Mgr Bouvier qui parut apaisé et presque confiant. Les litiges qui avaient été précédemment réglés à Rome ne semblaient pas avoir laissé en son esprit de traces fâcheuses ; il se borna à demander à l’abbé de Solesmes que tout candidat aux ordres majeurs lui fût offert assez tôt pour qu’il eût le loisir de consulter l’évêque d’origine. Dom Guéranger le promit.* Toute menace semblait conjurée : c’est à cette heure-là même que s’amoncelait sur l’œuvre de Solesmes l’orage effrayant où elle faillit sombrer tout entière.

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