Dom Guéranger, abbé de Solesmes, par Dom Delatte – Chapitre premier

CHAPITRE PREMIER

 

PREMIÈRES ANNÉES DE PROSPER LOUIS PASCAL GUÉRANGER

 

(1805-1829)

 

    Sur leur déclin, les siècles parfois deviennent maussades, et c’est volontiers sur l’Église que s’exerce leur méchante humeur. Avant d’arriver à la tourmente de violence et de sang qui marqua ses dernières années, le dix-huitième siècle y avait préludé par la destruction et le sacrilège. Les premiers efforts de l’impiété furent dirigés contre la vie religieuse dans son expression la plus entreprenante et la plus active : la compagnie de Jésus. Une vaste conjuration s’ourdit contre elle ; les rois y entrèrent. Le Portugal, l’Espagne, Naples, la France, avant même d’avoir arraché à la faiblesse de Clément XIV ce que leur avait obstinément refusé la fermeté de Clément XIII, procédèrent contre les jésuites par les mesures ordinaires de la sécularisation, de la Suppression violente, de la spoliation la moins déguisée. Le signal une fois donné, on ne s’arrêta plus. Semblables dans leur vertige à l’homme inconscient qui sape son point d’appui, gouvernements et ministres, ivres de joséphisme, aveuglés par les doctrines nouvelles, en vinrent à se persuader qu’il n’y avait pour eux de sécurité qu’à la condition de se liguer contre l’Église et de se défendre contre la liberté de ses institutions. Un pressentiment secret leur disait que la société européenne était menacée ; ils se persuadèrent que le péril venait surtout de l’ordre religieux.

    En France le branle fut donné par quelques évêques, et sous le spécieux prétexte de ramener les religieux à leur ferveur première. Sans doute, parmi les six cent quatre-vingt-onze monastères bénédictins qui existaient alors sur le sol français, quelques-uns se ressentaient de l’affadissement trop naturel aux institutions qui ont beaucoup duré et de qui la fatigue trahit la vieillesse. C’est le sort commun de tout ce qui est créé. L’historien antique nous a parlé des empires qui, à la longue, semblent ne pouvoir plus soutenir leur grandeur, eo creverunt ut magnitudine laborent sua. Cet affaissement, s’il n’est sans cesse conjuré par la fermeté de ceux qui gouvernent et la vigilance de ceux qui obéissent, est plus rapide et plus voisin là où la condition est plus haute et la vocation plus élevée au-dessus de la nature. Encore faut-il observer que les faiblesses étaient rares et, dans la plupart des provinces bénédictines, tenues en échec par la fidélité de l’ensemble ; nous en trouvons le témoignage jusque dans les papiers de cette célèbre commission des réguliers, dont le but avéré était bien moins de réformer que de détruire ; elle est peu suspecte dans l’hommage qu’elle rend à des vertus dont elle ne voulait plus. Aussi bien, les monastères que la commission des réguliers a taxés sévèrement n’ont-ils jamais été entendus dans leur cause ; leur état intérieur ne nous est connu que par ceux-là mêmes qui s’apprêtaient à partager leurs dépouilles. Et s’il faut enfin tout dire, les premiers coupables de la déchéance dont souffrait en France l’état religieux étaient pour la plupart ceux qui, après l’avoir provoquée, la dénonçaient aujourd’hui et se préparaient à en recueillir le misérable bénéfice.

    Nous n’avançons rien ici qui ne puisse être démontré avec surabondance. La vie monastique, à la fin du dix-huitième siècle, fut considérée comme coupable, non de ses propres fautes mais de ses malheurs, et châtiée par ceux qui l’avaient d’avance diminuée, frappée, réduite à la détresse. Le rapport du Bureau de la juridiction sur le relâchement des ordres religieux, déposé par l’archevêque de Toulouse, Loménie de Brienne, dans l’Assemblée du clergé de France (septembre 1765), signale, il est vrai en gémissant, l’affaiblissement de la vie religieuse dans les diverses provinces du royaume ; il énumère complaisamment les appels comme d’abus que l’humeur processive de certaines congrégations portait trop souvent devant les tribunaux séculiers ; il déplore avec les paroles de Trithème l’inobservance qui envahit les monastères. Là se borne son enquête. Une réticence prudente lui interdit de remonter plus haut, de rechercher les causes et de mettre à nu la plaie profonde qui rongeait alors l’ordre monastique presque tout entier 1 Lorsque saint Grégoire, dans une pensée d’affection et de pitié, confiait à un évêque un évêché vacant in commendam, afin de remédier par là au veuvage de l’église privée de son pasteur, il ne pressentait assurément pas la triste fortune qui s’attacherait à cette mesure et au nom qu’elle porte : « la commende .

    Il n’est que trop vrai : le jansénisme, l’esprit de l’Encyclopédie avaient pénétré dans certains milieux monastiques. Çà et là, l’inobservance, l’esprit de révolte, d’interminables procès avaient contribué à diviser en deux camps les fils d’une même règle et les frères d’une même profession. II est vrai aussi que, chez quelques-uns plus accessibles aux influences mondaines, le sens même de la vie monastique s’était perdu. On vit, en cette même année 1765 où se tenait l’Assemblée du clergé de France, vingt-huit religieux de l’abbaye de Saint-Germain-des-prés, c’est-à-dire la presque unanimité des religieux prêtres de l’abbaye, présenter au roi une requête où ils sollicitaient, dans l’intérêt de leurs études, la triste faveur de renoncer à leur habit, de n’avoir plus que le seul nom de cénobites, d’être affranchis de presque tous leurs devoirs monastiques. Tout cela est vrai. Le monde avait pénétré dans les cloîtres ; mais qui donc lui avait donné licence d’y pénétrer ? Qui avait appauvri et dépeuplé les monastères ? Les prélats commissaires ne pouvaient l’ignorer ; moins ils en parlent, plus on songe à la plaie de la commende dont ils bénéficiaient trop pour la dénoncer.

    L’ordre bénédictin avait jeté en France de profondes racines. Contemporain des origines de la monarchie, il avait grandi près d’elle et faisait corps avec la nation. Ni les dévastations des Normands, ni l’avidité et l’esprit de pillage des grands seigneurs, ni même les guerres de religion n’avaient découragé la vigueur patiente qui, au cours des siècles, avait créé, maille par maille, le réseau de maisons monastiques étendu sur la France et l’Europe occidentale. La société d’alors n’avait pas encore aperçu le péril dont la menaçaient ces milliers de monastères ; elle n’y voyait que des asiles de prière, des écoles de sainteté, des foyers d’édification et de doctrine, des centres toujours rayonnants de bienfaisance et de charité. La naissance de familles religieuses nouvelles n’avait pas dépossédé l’institution monastique de la situation privilégiée que lui avaient constituée à la fois son antiquité et ses longs services. Honoré de la faveur des princes et des rois, l’ordre bénédictin avait ajouté durant’le cours des siècles, aux terres conquises par son travail, les possessions territoriales dont l’avaient doté la reconnaissance des grands et la libéralité des hauts seigneurs qui s’étaient voués à Dieu sous la règle de saint Benoît. Les grandes abbayes étaient par leur étendue de vrais fiefs ; dès Charles Martel, elles avaient commencé à récompenser la fidélité de ses leudes ; mais à l’époque dont nous parlons, la commende avait tout envahi. Là où le saint-siège l’avait interdite, le roi se faisait attribuer, par arrêt du conseil, la nomination des supérieurs réguliers, et, en échange de cette faveur royale, imposait ‘au monastère en règle. un tribut qui équivalait à la commende elle-même. Ailleurs l’abbé commendataire, évêque ou grand seigneur, s’adjugeait les deux tiers des revenus ; c’est avec le dernier tiers, s’il n’était pas convoité et réclamé par le tout-puissant suzerain de l’abbaye, que l’on devait faire face à toutes les charges de la conventualité.

    Un monastère pouvait même être affranchi de la commende sans en être beaucoup plus heureux. Je ne cite qu’un exemple emprunté à l’une de ces grandes abbayes des « anciens bénédictins n qui ont tant illustré le Nord de la France et la province ecclésiastique de Cambrai. L’abbaye de Saint Bertin, à Saint-Omer, avait conservé son privilège ; elle était en règle, comme on disait alors. Mais elle devait payer soixante-dix mille livres de pension au cardinal de Choiseul, vingt mille livres à divers parasites, cinquante mille livres environ pour les charges de l’abbaye ; ces prélèvements une fois accomplis, les moines vivaient sur le reste, et c’était fatalement aux maigres ressources fournies par ce reste que leur nombre devait se proportionner et se réduire.

    La vassalité de l’état monastique ne se traduisait pas seulement par des diminutions matérielles : la dignité et le recueillement des religieux en recevaient aussi de fâcheuses atteintes ; l’exactitude de l’observance et l’esprit de pauvreté étaient chaque jour menacés davantage dans des monastères affermés par d’insatiables exigences et envahis par la vie séculière. Les plus prospères d’entre eux, désignés par leur richesse même à l’avidité de la noblesse ecclésiastique ou laîque, furent les premiers à réduire le nombre de leurs moines ; puis, lorsque ce nombre était devenu insuffisant et même dérisoire, lorsque les rares survivants étaient visiblement hors d’état de suffire aux devoirs de leur vie conventuelle, on les reléguait dans un autre monastère, et l’abbé commendataire entrait en pleine possession de l’enclos délaissé.

    Pour l’honneur de la vie monastique, une voix s’éleva afin de dénoncer aux prélats français la source du mal et la nature du remède. Il faudrait lire en son entier, dans sa gravité douce et fière, la. lettre du prieur de Saint Amand, telle que M. Charles Gérin l’a insérée dans son opuscule, les Bénédictins avant 1789. On avait interrogé ce digne prieur sur l’état de sa maison, le nombre de ses religieux, les abus qui menaçaient l’observance :

    Le nombre des religieux qui était autrefois plus considérable, dit-il, et que (es commendes successives ont fait diminuer, n’est présentement que de quarante-quatre religieux profès et deux candidats… Pour ce qui est des abus, je n’en connais point d’autres que ceux qui, à l’occasion de la commende, se sont introduits particulièrement dans l’administration du temporel,… sur lesquels abus je n’oserai m’expliquer davantage sans ordre exprès, de crainte de déplaire en faisant trop connaître la vérité. Si l’on en demande le remède, je dirai, ce qui est reconnu de tout le monde, qu’il n’y en a point d’autre que de remettre et laisser les abbayes de nos provinces en règle 2

    Mais les prélats, grands seigneurs, avaient de bons motifs pour faire la sourde oreille et n’inviter pas le prieur de Saint Amand à s’expliquer davantage. Etienne Charles de Loménie de Brienne, archevêque de Toulouse, était abbé commendataire de l’abbaye des prémontrés de Bassefontaine, au diocèse de Troyes. Il avait fait supprimer l’abbaye et des possessions du monastère avait arrondi les dépendances de son château. Il était, au diocèse de Montauban, abbé de Moissac ; au diocèse de la Rochelle, abbé de Moreilles ; au diocèse de Rouen, abbé de Saint Wandrille et abbé de Saint-Ouen ; au diocèse d’Amiens, abbé de Corbie. Transféré à l’archevêché de Sens, il s’attribua en propriété l’abbaye de Saint Pierre le Vif dont il fit abattre l’église. Son revenu annuel montait à près de sept cent mille livres. Le futur rapporteur de la commission des réguliers devait trop à la commende pour en penser du mal ; il avait trop puisé aux richesses monastiques pour consentir à y renoncer. Le dessein auquel il se voua avec une rare persévérance et une incontestable habileté n’était pas la réforme, mais la destruction de l’ordre religieux en France ; et, grâce à l’énergie qu’il y déploya’, après les ruines entraînées par la commende, la commission des réguliers, qu’il résuma tout entière et anima de son esprit, eut le loisir, de 1768 à 1789, de pratiquer des coupes sombres dans la forêt touffue des monastères de France.

    Sur sa proposition, l’Assemblée du clergé de France avait adopté en 1765, pour rétablir dans les monastères l’ordre et la régularité, le projet de recourir à Rome et d’implorer l’appui du pape. Le pape s’appelait alors Clément XIII. Il avait donné la mesure de son énergie en luttant pour les jésuites contre la coalition des souverains. On pouvait pressentir qu’il ne se prêterait pas sans répugnance à un complot trop peu déguisé. Aussi le nom du pape ne fut-il prononcé dans l’Assemblée du clergé de France que pour fournir à Loménie de Brienne l’occasion d’insinuer qu’il y avait une procédure plus sommaire que le recours à Rome, c’était le recours au roi 3 . Le parlement abonda dans le même sens. Consulté, il répondit qu’interroger Rome, c’était attenter au pouvoir du roi et à l’autorité des évêques, et que, d’ailleurs, l’intervention du saint-siège n’était pas nécessaire pour opérer la réforme désirée. Aussi par un arrêt de son conseil, à la date du 23 mai 1766, le roi signifia-t-il tout d’abord au clergé de France que la réforme des religieux ne regardait que lui seul. Le pape n’obtenait dans l’arrêt du conseil que l’honneur d’une prétermission ; il y était fort nettement déclaré que le pouvoir royal s’exercerait en l’espèce, nonobstant tous privilèges et exemptions de quelque genre qu’ils pussent être. Et afin que personne n’eût le loisir de se méprendre sur le caractère résolument schismatique d’une mesure royale qui frayait la voie à la constitution civile du clergé, un autre arrêt du conseil d’État, pris le lendemain du premier (24 mai 1766) et en présence de Sa Majesté le roi très chrétien, réclamait pour la puissance séculière toute autorité dans les causes ecclésiastiques, lui attribuait le pouvoir exorbitant d’admettre ou d’exclure à son gré les ordres religieux et de frapper de nullité les vœux qui ne seraient pas émis dans les formes déterminées par le pouvoir civil. Le conseil d’État pressentit que ce régalisme était excessif, partant sujet à critique ; et, pour se mettre à l’abri de toute contradiction, fit défense que rien fût entrepris, écrit ou publié contrairement aux principes énoncés dans le décret royal. Déjà on bâillonnait les victimes.

    C’est alors et sous ces influences que prit naissance, pour accomplir la réforme des ordres religieux, la célèbre commission dite des réguliers. Elle se composa de dix membres, cinq empruntés à l’épiscopat français

    M. de la Roche Aymon, archevêque de Reims, président ; M. de Brienne, archevêque de Toulouse, rapporteur ; M. de Jumillhac, archevêque d’Arles ; M. Phélipeaux d’Herbault, archevêque de Bourges ; M. de la Marthonie, évêque de Meaux. Les cinq autres commissaires avaient été pris au sein du conseil d’État ; ils s’appelaient : Daguesseau, d’Ormesson, Joly de Fleury, Feydeau de Marville, de Boynes. Le secrétaire désigné fut l’avocat Thiériot. L’arrêt du 23 mai permettait à la commission de s’adjoindre des religieux, naturellement qualifiés pour aider de leurs lumières un effort qui se proposait de les réformer ; la commission se garda d’user de ce droit. L’Assemblée du clergé de France avait voulu s’adresser au pape ; même, ayant pleinement conscience de cette loi canonique en vertu de laquelle ce qui tient l’être du saint siège ne peut être modifié ou cesser d’exister que par lui, les évêques, nous le savons par l’aveu de Brienne lui-même, avaient écrit, pour le saisir de la question, à Clément XIII une lettre qui ne fut jamais remise 4 . De la sorte dans cette commission instituée pour la réforme des réguliers, les seuls dont l’avis fut négligé furent le pape de qui dépendaient les réguliers, et les réguliers eux-mêmes que la plus élémentaire équité prescrivait d’entendre dans leur cause.

    Nous n’éprouvons ici aucun embarras à reconnaître que l’ordre monastique, l’ordre de Saint-Benoît, au cours de sa longue vie de quatorze siècles, a ressenti plusieurs fois le besoin d’une réforme. Ceux-là seulement se pourront étonner de cet aveu qui oublient que la vocation religieuse est angélique et que la nature des hommes ne l’est pas. Ceux-là seulement seront tentés de se scandaliser qui n’auraient jamais lu que l’Église, cette institution expressément divine, réclama parfois aussi pour elle-même le bénéfice d’une réforme. Qu’on se rappelle l’époque du concile de Trente. Mais, comme l’Église, l’ordre monastique, lorsqu’il dut se réformer et remonter à sa ferveur première, n’eut besoin que de lui-même et trouva dans ses ressources propres le principe assuré de sa rénovation. Dieu suscita en sa faveur des hommes de sa droite, et la réforme s’accomplit par le simple retour à la règle, à l’esprit, à la sève première.

    êtres vivants et complets, les sociétés religieuses ne se relèvent pas au prix de secousses mécaniques ni d’impulsions extérieures. La commission des réguliers en eut-elle conscience ? Son dessein avoué était de réformer. Mais encore, pour réformer, il faut un titre, une compétence, une juridiction. L’autorité ne se présume pas. Les moines, réunis en congrégations, ne relevaient que du souverain pontife. N’était-ce pas la plus osée de toutes lés témérités, la plus audacieuse des usurpations que cette commission des réguliers, établie par le seul pouvoir civil, composée de cinq évêques sans mandat et de cinq conseillers d’État, investie par Louis XV du pouvoir exorbitant de réformer toutes les communautés du royaume, poursuivant son œuvre durant les huit dernières années du règne, supprimée par Louis XVI le 19 mars 1780 et renaissant le même jour, acharnée à son œuvre maudite jusqu’aux premières heures de la Révolution, et ne s’effaçant enfin devant un tribunal plus hardi et plus odieux encore qu’après avoir d’avance justifié et préparé sa barbarie. Les faits ont leur logique, et la méconnaissance du droit porte ses fruits de mort. Sans doute, dans la composition, l’esprit et peut-être les intentions, il y eut quelque différence entre la commission des réguliers de 1766 et le comité ecclésiastique institué ensuite par l’Assemblée nationale. Mais tous deux étaient voués à. la même œuvre qui s’accomplit à deux degrés : les premières ruines appelèrent les secondes ; la commission dite des réguliers fut initiatrice et, coupable de ses propres méfaits, fraya encore le sentier aux destructions définitives.

    Elle trahit d’ailleurs ouvertement son dessein dès le premier moment. Alors même qu’elle eût consenti, aux termes de l’arrêt royal et comme l’équité élémentaire aurait dû l’y incliner, à accueillir en son sein quelques religieux éprouvés et à s’éclairer de leurs lumières, la cause de l’ordre monastique n’en eût pas moins couru un grand péril. Mais, nous l’avons vu, elle se jugea compétente et suffisamment éclairée. Elle crut que ses délibérations seraient plus simples, ses décisions plus fermes, si elle jugeait à huis clos. L’ordre monastique n’eut même pas un avocat d’office. Le gallicanisme et les doctrines parlementaires se donnèrent la main. La commission se fit concile pour fixer d’autorité, au mépris des lois de l’Église et contrairement aux prescriptions du concile de Trente, l’âge où dorénavant à peine de nullité pourrait être émise la profession religieuse. Elle se fit chapitre général pour prescrire la rédaction de constitutions claires et uniformes, et interdire ou permettre de recevoir des novices. Elle usurpa l’autorité apostolique afin de supprimer celles des maisons religieuses qui lui parurent faire double emploi, celles aussi dont les religieux semblèrent en nombre insuffisant. Au mépris des solennelles malédictions contenues dans les chartes antiques contre les spoliateurs des monastères, elle promena la destruction à travers ces institutions de prière et de charité. Elle sema l’anxiété jusque dans les monastères à qui elle laissa le droit de vivre. Les ferments de désordre s’accrurent, activés par les mesures violentes. Ce qui faisait la terreur des vrais religieux devenait. l’encouragement des mauvais. Il y eut des protestations ; mais les temps étaient sombres, Clément XIV était faible. Les cris des victimes se perdirent dans le bruit confus des destructions elles-mêmes et dans le vertige d’une société tout entière emportée aux abîmes. Et lorsque fut accompli ce premier travail de destruction, à l’aurore de la Révolution, à l’heure où la commission des réguliers était sur le point de léguer au comité ecclésiastique de l’Assemblée nationale l’héritage de son œuvre néfaste, quatre congrégations bénédictines avaient entièrement disparu. Des gulielmites, des célestins, des camaldules, des exempts, il ne restait plus qu’un nom. Les biens de leurs trente-huit monastères avaient, selon la formule usitée, fait retour à la nation. De soixante-dix monastères qui formaient en 1765 la congrégation dite « des anciens bénédictins », .vingt et un avaient succombé sous les coups de la commission instituée, croyait-on, pour les réformer. Dans son ensemble, la seule famille’ bénédictine perdit ainsi plus de soixante monastères ; le nombre de ses religieux, qui était en 1770 de six mille, n’était plus en 1790 que de quatre mille environ. Sans doute, les congrégations plus puissantes tenaient encore devant l’orage, mais non sans avoir reçu, elles aussi, de cruelles blessures, ni sans être violemment ébranlées ; elles demeuraient debout, mais atteintes au cœur et vouées à périr.

    A la dernière heure de son existence, quelques mois à peine avant d’être remplacée par le comité ecclésiastique, la commission des réguliers laissait d’ailleurs échapper, dans un mémoire anonyme mais inspiré par elle, le secret des motifs qui avaient déterminé les prétendus réformateurs. Le mémoire contenait le plan complet de la réforme de l’ordre de Saint-Benoît, avec, en marge, cette simple réflexion qui trahit son dessein et en constitue toute la moralité : « Sept millions de revenu annuel rendus au public 5 ». Hélas ! le public ne devait pas jouir de l’aubaine espérée. La richesse monastique est tout entière subordonnée à son usage et s’évanouit dans les mains du spoliateur.

    Encore n’était-ce là que le premier acte. Le 20 août 1789, l’Assemblée nationale confia à un comité de quinze membres, qui prit le nom de a comité ecclésiastique de l’Assemblée nationale », l’examen des questions religieuses pendantes et la recherche des solutions. Deux évêques Feulement y prirent place et disparurent bientôt sous le nombre. L’attention de l’Assemblée fut quelque temps divertie par des soucis plus urgents ; mais dès le 28 octobre de la même année, sur la proposition de son comité, elle s’empressa du moins, par le décret suivant, de préciser son dessein

    L’Assemblée nationale ajourne la question sur les vœux monastiques ; cependant, et par provision, décrète que l’émission des vœux sera suspendue dans tous les monastères de l’un et de l’autre sexe, et que le présent décret sera porté de suite à la sanction royale et envoyé à tous les tribunaux et à tous les monastères 6

    L’entrée de jeu ne présageait rien de favorable, et, jusque dans le sursis, il y avait une menace. Mais lorsque l’Assemblée nationale eut enfin trouvé le loisir d’aborder la question des religieux, aux quinze membres du comité ecclésiastique, elle adjoignit quinze autres députés, choisis dans les rangs de la gauche et qui fortifièrent d’autant la majorité acquise déjà : « Avec ce renfort, dit Durand de Maillane, le comité se mit en état d’aller et d’opérer. » Il opéra comme il suit. Le jeudi, 11 février 1790, en sa séance du matin, le comité ecclésiastique, par l’organe de l’avocat Treilhard, proposa aux délibérations de l’Assemblée la réforme des ordres religieux. L’urgence de cette réforme lui venait surtout d’un décret antérieur de l’Assemblée nationale, affectant au paiement des dettes de l’État une somme de quatre cent millions à prélever sur les biens ecclésiastiques. Supprimer les monastères, c’était aider l’État à couvrir son déficit.

    Pourtant le rapport présenté à l’Assemblée nationale parut empreint d’un reste de modération et comme de pitié. N’y avait-il pas lieu de laisser subsister quelque chose pie la vie religieuse ? Les religieux avaient-ils mérité de disparaître jusqu’au dernier ? Ne pouvait-on les conserver, au moins dans les campagnes et les petites villes ? Le soulagement des malades, l’éducation publique, le progrès des sciences ne plaidaient-ils pas contre une suppression totale ? Quoi qu’il en soit, le rapport, en déterminant le sort des religieux,. avait eu un mot de compassion pour les religieuses.

    Vous croirez sans peine, disait-il, qu’en nous occupant du sort des religieux, nous n’avons pas oublié d’autres victimes que la faiblesse de leur sexe rend encore plus intéressantes. Elles sont dignes, en effet, de toute votre protection ; et votre cœur, qui jusqu’à ce jour a répondu à toutes les plaintes qu’on vous a adressées, ne sera pas froid et insensible pour elles seules 7

    C’était attendrissant. Les larmes versées sur les religieuses se séchèrent vite ; et, si l’on avait pu se méprendre un instant sur le dessein que poursuivait la Révolution, toute incertitude fut dissipée par la précision menaçante des trois questions auxquelles aboutit le rapport de l’avocat Treilhard

    1 Abolira-t-on les ordres religieux ?

    2 Quel sort fera-t-on aux religieux qui ne voudront pas rester dans les maisons et dans l’habit de l’ordre ?

    3) Quel sort fera-t-on à ceux qui voudront rester dans les maisons et dans l’habit de l’ordre 8  ?

    C’était net et froid comme l’acier du couperet. II y eut d’éloquentes protestations ; elles ne changèrent rien aux dispositions de l’Assemblée. Le duc de La Rochefoucauld, – c’était un précurseur, – déclara que les ordres religieux avaient pu être utiles dans le passé, mais qu’aujourd’hui ils ne l’étaient plus et n’avaient plus de titres à vivre 9 . Le protestant Barnave soutint que les ordres religieux sont incompatibles avec l’ordre social et le bonheur public 10 . Garat enchérit encore et s’appliqua à démontrer que la religion, l’éducation nationale, les indigents, les finances’ les familles, les droits de l’homme enfin gagneraient à la suppression des ordres religieux.

    Voici, s’écria-t-il en terminant, ma profession de foi. Je jure que je n’ai jamais pu concevoir comment l’homme peut aliéner ce qu’il tient de la nature, comment il pourrait attenter à la vie civile plutôt qu’à la vie naturelle. Je jure que jamais je n’ai conçu comment Dieu pourrait reprendre à l’homme les biens et la liberté qu’il lui a donnés 11

    Du moment que Garat ne pouvait concevoir les ordres religieux, les ordres religieux étaient perdus. Ils devaient fatalement succomber sous les coups de cette logique. Telle était la stupeur générale que ces déclamations n’étonnaient presque plus. La nation muette semblait se demander comment tout cela finirait. Recueils et journaux de l’époque nous ont livré le détail anecdotique des procédés mis en œuvre pour ameuter le peuple contre des institutions que l’on décriait comme barbares et surannées et dont la perte était d’avance résolue. Nous n’y empruntons rien. Telle était la misère des temps que parfois les victimes elles-mêmes se firent les complices de leurs persécuteurs. Il y eut telle séance où l’Assemblée nationale entendit la lecture d’une adresse, rédigée par les religieux et les supérieurs de Saint Martin des Champs, qui offraient à la nation toute leur fortune évaluée àun million huit cent mille livres de revenus et dévorée d’ailleurs par les abbés commendataires. N’ayant plus de quoi vivre au milieu de richesses qui n’étaient plus à eux, ils demandaient qu’il leur fût assuré à chacun quinze cents livres de pension : « On les rendra ainsi à la patrie et à la liberté qu’ils partageront avec les autres ; ils serviront les autels et instruiront la jeunesse 12 »

    L’Assemblée nationale n’avait pas besoin de ces invitations. La discussion des conclusions de Treilhard fut des plus sommaires. Déposé et lu le 11 février, le rapport fut discuté le 12. L’Assemblée nationale, dès le 13, se trouva très suffisamment éclairée ; la séance finit à huit heures. Les députés s’en allèrent goûter un repos mérité. Ils avaient rendu les décrets qui suivent

    ARTICLE PREMIER. L’Assemblée nationale décrète, comme articles constitutionnels, que la loi ne reconnaîtra plus les vœux monastiques solennels des personnes de l’un et de l’autre sexe ; déclare en conséquence que les ordres et congrégations de l’un et de l’autre sexe sont et demeurent supprimés en France, sans qu’on puisse, à l’avenir, en établir d’autres.

    ART. II. Les individus de l’un et de l’autre sexe, existant dans les monastères, pourront en sortir, en faisant leur déclaration à la municipalité du lieu. Il sera indiqué des maisons pour ceux ou celles qui préféreront ne pas profiter des dispositions du présent décret.

    ART. III. Les religieuses pourront rester dans les maisons où elles sont aujourd’hui, l’Assemblée les exceptant expressément des dispositions sur les ordres monastiques, dont elle ordonne la réunion en un petit nombre de maisons 13 .

    On reconnaît la saveur de cette prose législative. Un siècle la lègue à un autre siècle, et les procédés ne changent pas. L’impiété, le fanatisme sectaire, la haine de l’Église et de Dieu, l’avidité, la jalousie basse et forcenée se liguent ensemble contre le bien. Ce sont les accès réguliers de l’apostasie qui est faite de haine et de peur. Avant même d’avoir reçu un commencement d’exécution, les dispositions de la première heure qu’un reste d’équité ou de pitié avait obtenues de l’Assemblée furent mises en oubli ; la violence et l’échafaud bientôt ne distinguèrent plus. L’ignoble et sinistre curée commença. Ensemble, commission des réguliers et Assemblée nationale avaient supprimé près de trois mille couvents et monastères et livré à tous les vents du siècle, comme une poussière vivante, plus de vingt-six mille religieux.

    Peut-être est-il des hommes, à ce point fascinés par l’idole du « légisme », que toute mesure, une fois inscrite dans un décret ou dans le texte d’une loi, leur paraît équitable et justifiée. Ceux qui échappent à cette fascination n’ont pas de peine à reconnaître que, dépouillée de ses artifices juridiques, la mainmise de l’État sur les biens des religieux constituait, – et le concordat l’a reconnu, – un attentat contre la richesse la plus sacrée par son origine, par son but et par son usage. Ce n’était que le brigandage à main armée et au profit de l’État. Celles des abbayes qui, au cours de l’effroyable tourmente, ne furent ni incendiées, ni détruites, ne survécurent que pour être affectées à tous usages. Heureuses encore celles qui devinrent des palais épiscopaux ou des séminaires ! D’autres furent converties en préfectures, musées, bibliothèques, maisons pénitentiaires, bâtiments de fermes, casernes, haras. Tous les offices de l’administration nouvelle se mirent à l’aise dans les édifices dépeuplés. Comme tout cela se faisait en vertu d’un décret, tout cela parut naturel et juste. L’œuvre de dix siècles disparut en dix ans. Le nom et jusqu’au souvenir des moines s’effaça rapidement de la mémoire même de ces contrées qu’ils avaient créées de leur travail et de leurs bienfaits, comme les abeilles font leur ruche. Des trésors artistiques et littéraires que les siècles avaient réunis dans l’archive et la bibliothèque des monastères, des livres, des chartes, des manuscrits, il se fit durant plusieurs années une telle dilapidation que l’on créa pour elle un mot nouveau :le vandalisme ». A diverses reprises, la Convention s’émut et arrêta des mesures pour réprimer le gaspillage. Ce qui survécut fut porté aux bibliothèques publiques, dont souvent il constitue aujourd’hui encore le fonds le plus considérable et le plus sérieux.

    Puis vint pour la France la grande diversion créée par la gloire militaire ; le concordat pacifia la France et lui rendit une hiérarchie, des prêtres, des autels. C’était beaucoup, au sortir d’une des plus effrayantes crises qui aient secoué notre pays.

    Toutefois, dit Mgr l’évêque de Poitiers, on pouvait se demander si, dans cette restauration du sanctuaire, dans cette recomposition de la tribu sacrée, un élément essentiel n’avait pas été oublié. Tandis que les frontières des provinces ecclésiastiques et des juridictions diocésaines étaient décrétées par le chef de l’Église sur un plan nouveau, que la carte géographique des paroisses se refaisait par le concert des évêques et du gouvernement, que les cadres du clergé et du ministère pastoral se regarnissaient ; on put croire que c’en était fait de cette grande institution, qui a occupé, dès le commencement, une place si considérable dans le christianisme ; de cet ordre monastique dont Bossuet a dit qu’il trouvait dans ses annales ce qu’il y a de plus beau dans l’histoire de l’Église universelle et dans celle de nos églises particulières. Or, il n’est guère possible d’en douter, la nouvelle Église de France, privée de ce complément, n’aurait jamais su remonter à la hauteur de ses destinées, et les pensées de miséricorde, que le pontife invisible nourrissait sur elle à l’heure où il la faisait passer par la grande tribulation, auraient été frustrées de leur effet.

    Tandis que cette question se posait dans l’esprit d’un petit nombre de sages, sans qu’aucune chance de solution favorable vînt s’offrir à eux, une humble cité des bords de la Sarthe possédait déjà la réponse, éclose dans un modeste berceau. Aa sein d’une famille chrétienne et digne de l’honneur que le ciel allait lui départir, le quatrième jour du mois d’avril mil huit cent cinq avait vu naître un enfant prédestiné ; et, ce jour-là même, le baptistère de Notre-Dame de Sablé avait placé sous le triple patronage d’un saint docteur, d’un saint roi et d’un saint pape, en lui donnant les noms de Prosper Louis Pascal, celui qui serait connu du monde entier sous le nom de dom Guéranger 14

    Son père, Pierre Guéranger, chrétien de mœurs austères et graves, appartenait à cette bourgeoisie de province que ni l’incrédulité ni l’esprit révolutionnaire n’avaient entamée. Originaire de la ville du Mans où il revint dans la suite, il avait d’abord embrassé l’état militaire auquel il renonça bientôt pour n’avoir pas à porter les armes contre la Vendée. Esprit cultivé, il avait cru faire œuvre utile à la religion et à son pays en ouvrant à Sablé, dans un ancien couvent de religieuses du tiers ordre de Saint-François, une école où il recueillit les enfants de la petite ville, alors fort délaissés ; car le personnel de l’ancien collège avait été dispersé par la force publique, du jour où son dernier supérieur, M. l’abbé Cosnard, avait refusé de prêter serment à la constitution civile du clergé ; le local du collège était depuis 1795 affecté à la gendarmerie.

    C’est en 1799 que Pierre Guéranger occupa, à Sablé, l’ancienne maison des élisabéthines, convertie par lui en école. Il s’était marié très jeune. Sa femme, Françoise Jarry, lui donna six fils, deux desquels moururent en bas âge. Les autres s’appelaient : Frédéric, l’aîné ; Edouard, qui fournit une longue carrière et laissa au Mans une mémoire pleine de vénération 15  ; Prosper, dont nous retraçons la vie ; Constantin, le plus jeune, qui fui comme son frère honoré du sacerdoce et mourut en 1862, le 30 décembre, curé de la Chapelle Saint Aubin.

    A la date du 3 août 1806, un arrêté du préfet du Mans restitua à la ville de Sablé les bâtiments de l’ancien collège ; puis, un décret impérial du 3 novembre 1807 y créa une école d’enseignement secondaire. L’Empire s’essayait à relever les ruines de la Révolution. L’estime publique appela Pierre Guéranger à la direction du nouvel établissement. On touchait à cette année 1808 où Napoléon confiait l’enseignement public à l’Université impériale, à titre exclusif. M. Pierre Guéranger était âgé d’environ trente ans ; il obtint le grade de bachelier ès lettres ; car, aux termes de l’article 3 du décret organique de l’Université, « nul ne pouvait ouvrir d’école, ni enseigner publiquement, sans être membre de l’Université et gradué par une de ses facultés ». Deux professeurs lui furent adjoints. Toute la famille Guéranger quitta alors l’ancien couvent des élisabéthines où était né le petit Prosper, pour le collège de Sablé, établi dans l’ancienne maison de ville des moines de Solesmes. Prosper Guéranger avait trois ans ; une disposition secrète le mettait déjà en rapport avec ce passé monastique que Dieu l’appelait à relever.

    Le prieuré alors désert de Saint-Pierre de Solesmes n’est distant de Sablé que d’une demi lieue. Les pas de l’enfant y furent guidés de bonne heure, et la trame de ses pensées n’était pas débrouillée encore que déjà lui étaient devenus familiers les groupes de statues qui ornent le transept de l’église priorale et qu’on appelait dès lors du nom qui leur est demeuré : « Les Saints de Solesmes ».

    Le moine et le moine de Solesmes n’était-il pas déjà, se demande M. Cartier, dans cet enfant qui dès l’âge de trois ans désignait à sa bonne le vieux prieuré comme but de ses promenades ? II s’extasiait devant ces arcades, ces boiseries, ces tables, ces bassins qui avaient servi aux moines. Tout lui semblait d’une grandeur merveilleuse, et il ne se lassait pas de voir et de toucher. Ses impressions étaient plus vives encore, lorsqu’il pouvait se glisser dans l’église déserte et contempler ce monde de statues, ces apôtres, ces anges, ces femmes, ce dragon aux sept têtes. Il questionnait alors, et son imagination recueillait avec avidité tout ce qu’on lui racontait des religieux qui avaient fait faire ces statues 16

    La vie de l’enfance n’a guère d’événements. Elle est comme repliée et en bouton, indifférente à ce qui se passe autour d’elle ; les changements extérieurs ne l’affectent pas. De tout, elle ne recueille que des impressions. Sans doute, dans ce silence des bruits du monde, Dieu forme et façonne l’âme prédestinée. Il la garde aussi ; ses anges veillent. L’abbé de Solesmes a raconté souvent qu’un beau dimanche, alors que ses parents s’étaient rendus à la grand’messe, il faillit être victime de son imprudence. Dans le cabinet de son père, il avait soigneusement observé une petite fiole d’encre verte qu’il pressentait être de saveur délicieuse. En l’absence de ses parents et grâce à l’inattention de la personne à qui on l’avait confié, il se mit en devoir de goûter à ce nectar. Monter sur une chaise, saisir la fiole, avaler son contenu, fut l’affaire d’un instant. Il n’alla pas jusqu’au bout ; l’âcreté malfaisante de ce breuvage sans nom l’arrêta, à demi empoisonné. Pris de malaise subit puis de convulsions, il avoua tout, protestant d’ailleurs qu’il n’eût rien laissé dans la fiole si elle n’eût été si mauvaise. Quelques jours de régime lacté le rétablirent ; mais il garda longtemps le souvenir très présent et très désagréable de l’affreuse encre verte.

    C’est de sa mère que Prosper Guéranger reçut ses premières leçons de lecture. Sa vivacité d’esprit était extrême. Il réussit promptement aux études de l’enfance. Physiquement et par les traits du visage, c’est à son père qu’il ressemblait. Il avait aussi, de lui, l’amour des choses de la religion, le goût inné des pompes et des fonctions liturgiques ; c’est à sa mère qu’il devait la repartie rapide, l’humeur enjouée. Enfant, il songeait à devenir évêque.

    La maison paternelle, au lendemain de la Révolution, réunissait assez régulièrement des prêtres et d’anciens religieux qui avaient confessé la foi, au péril de leur vie, durant la période qui venait de s’achever. Ce fut un air d’héroïsme et d’énergie que l’enfant respira dès la première heure ; ce furent des récits de vaillance qui éveillèrent sa curiosité. Sa pétulance naturelle s’apaisait le soir, au foyer, lorsque son père lisait, dans le recueil de Mésenguy, l’histoire du saint. Ces premières lectures l’initièrent aux actes des martyrs et à la vie des solitaires de l’Orient. Ses naïves songeries l’invitaient à reproduire les hauts faits des Hilarion et des Antoine. Justement, tout auprès du prieuré de Solesmes, en un endroit appelé « la Poulie », il y a des coins solitaires ; de l’autre côté, au delà de la Sarthe, des rochers nus forment une rampe escarpée où l’on aperçoit, à demi perdues dans des touffes de verdure, des excavations qui serviraient facilement de retraite et d’abri. La rêverie de l’enfant se berçait de vie solitaire. De vie cénobitique dans le prieuré voisin, il n’était pas question encore ; l’enfant propose et Dieu dispose.

    Un goût très vif pour la lecture s’alliait en lui à une ardeur extrême pour le jeu. Les Aventures de Télémaque avec celles de Robinson, l’épopée de Don Quichotte et les Erreurs de Vert-Vert eurent ses premières attentions. Il était âgé de huit ou neuf ans, lorsque le Génie du christianisme et un volume dépareillé de la Bible de Sacy éveillèrent en lui des idées plus graves. De bonne heure, il commença l’étude du latin qui bientôt lui devint familier ; mais lectures et jeux ne perdirent jamais leurs droits ; peut-être même empiétèrent-ils quelquefois.

    Les jeux se ressentaient de l’époque et lui empruntaient leur caractère ils étaient belliqueux. Partout, il n’était question que de guerres, de victoires de la grande Armée, de Napoléon. Sablé avait parfois à héberger des troupes françaises ; parfois aussi on y voyait des prisonniers de guerre’ espagnols, autrichiens. Dans les églises elles-mêmes, les chaires parlaient de triomphes et les mandements des évêques prescrivaient des Te Deum ; un souffle de guerre et de gloire militaire passait sur toute la France. Prosper Guéranger prit parti. Il se déclara bonapartiste dans un pays demeuré très attaché à l’ancien régime, et malgré les querelles de son confesseur. Dans les terrains vagues qui avoisinent Sablé, les petites compagnies de chouans et de napoléoniens se rencontraient, armés de marrons d’Inde et d’autres projectiles aussi redoutables, et luttaient avec acharnement. Parfois c’était Austerlitz et quelquefois Waterloo.

    Le lendemain, on courait à la revanche. Les deux armées rivales se retrouvaient en ligne ; ce sont toujours les mêmes qui se font tuer. Prosper Guéranger était des plus intrépides. Il se battait pour son empereur ». Il ne savait pas qu’entre deux marches de la grande Armée« son empereur » avait pris, du camp de Wilna, un arrêté impérial défendant, contre les déprédations organisées par la « bande noire », l’église du prieuré et les « Saints de Solesmes ». Aussi bien, cette nouvelle, même connue de lui, n’aurait pu rien ajouter à sa bravoure.

    Il fit sa première communion en 1816, âgé de onze ans, et reçut la confirmation l’année suivante, des mains de Mgr Montault Des, évêque d’Angers. Sablé est par sa position aussi voisin d’Angers que du Mans ; et les infirmités de Mgr de Pidoll ne lui permettaient pas de faire la visite de son diocèse. Bientôt après, Prosper Guéranger commença son éducation historique avec l’Histoire ecclésiastique de Fleury qui devint son livre d e chevet et son oracle. Il fut gallican et un peu janséniste par le hasard de ses premières lectures. C’est un spectacle peu banal de voir ainsi se grouper autour de cet enfant, comme pour le circonvenir, les influences et les doctrines contre lesquelles s’emploiera toute sa vie.

    Le jour où M. Pierre Guéranger voulut assurer à son jeune fils le bénéfice d’une culture plus étendue, en l’absence de toute institution ecclésiastique que le décret de 1808 n’eût pas tolérée, il songea naturellement au lycée d’Angers. Edouard, l’aîné de Prosper, l’y avait précédé. Le lycée d’Angers n’était alors ni meilleur ni pire que les autres lycées de France. Il avait pour proviseur un ecclésiastique d’un âge avancé, l’abbé Tardy ; l’aumônier, qui s’appelait Jacques Pasquier, était un jeune prêtre, zélé, de cœur très droit, intelligent, très dévoué à l’œuvre souvent ingrate qu’il avait à accomplir. Dès la première heure, il fut le conseil et l’ami de Prosper Guéranger, et, de 1818 à 1822, l’instrument choisi de Dieu pour cultiver les dons exquis de cette jeune âme et en préparer la maturité.

    Il ne semble pas que Prosper ait été, à Angers, l’élève prodige. Il ne témoigna aucun goût ni aucune disposition pour les sciences dites exactes. Comme Augustin enfant, il n’éprouvait qu’ennui à s’entendre dire que deux et deux font quatre : Duo et duo sont quatuor, odiosa mihi cantio erat. Peut-être mettait-il un peu d’exagération à prétendre qu’il devait reculer devant une division, dès que le diviseur se composait de plusieurs chiffres ; mais il demeure à peu près certain que les sciences demeurèrent pour lui un livre fermé. Même dans l’ordre des études littéraires, son esprit, d’une promptitude et d’une pénétration extrêmes, se pliait difficilement aux lenteurs méthodiques de l’enseignement reçu. Son application était simplement ordinaire. Il dut le succès de ses études à une facilité innée beaucoup plus qu’à l’assiduité de son travail.

    D’après son propre témoignage, il avait plus de foi que de piété. A cette époque où régnait encore le préjugé janséniste, les meilleurs esprits estimaient que c’était beaucoup de communier cinq ou six fois l’an. Et pourtant ce fut au cours de son année de quatrième, la première passée au lycée d’Angers, que prit en lui une forme précise cette vocation sacerdotale qu’avaient entrevue ses plus jeunes ans. Le Génie du christianisme, effleuré déjà, les Martyrs de Chateaubriand furent ses lectures préférées. Les imitations bibliques rencontrées dans les Méditations de Lamartine lui inspirèrent le goût de lire l’Écriture ; l’abbé Pasquier seconda son attrait et lui donna la traduction de Genoude qui ne le quitta plus.

    Si le hasard de ses lectures l’avait déterminé à être gallican avec Fleury, le bonheur de ces mêmes lectures le fit douter des assertions de Fleury. Prosper Guéranger avait dix-sept ans ; il était en classe de seconde, lorsque le Pape de Joseph de Maistre lui fit concevoir le moyen âge et le rôle de la papauté plus exactement que l’historien gallican ne le lui avait montré. En même temps, la Législation primitive de M. de Bonald l’initiait aux lois générales de la société.

    L’adolescence qui paraît inattentive est souvent douée d’une singulière perspicacité. Dans cette jeune société du lycée, Prosper Guéranger n’avait pas tardé à se faire distinguer par une nuance de gravité qui tempérait son enjouement, et surtout par le sérieux qu’il apportait à l’accomplissement de ses devoirs religieux. Un de ses condisciples, plus âgé que lui d’un an, d’une humeur enjouée, de figure spirituelle, de mimique expressive, lui donna le surnom de « moine » qui fit aussitôt fortune et le suivit jusqu’à sa sortie du lycée. Cette désignation prophétique n’avait d’ailleurs aucune intention méchante. Pourquoi le condisciple qui la mit en cours avait-il, lui, reçu le nom de « Bobêche » ? Quel rapport pouvait exister entre ce nom et celui à qui la petite société lycéenne le décerna ? II faudrait, pour le découvrir, analyser dans ses plus secrètes finesses le vocabulaire imagé des écoliers 17 . Quoi qu’il en soit, de son vrai nom, Bobêche s’appelait Edmond Geffroy ; il entra depuis à la Comédie Française, devint sociétaire en 1836 et se fit applaudir jusqu’en 1877 dans l’Hetman de Déroulède, sur la scène de l’Odéon. Mais en 1821, Geffroy ressemblait à beaucoup d’écoliers de son temps et de tous les temps. Dire de lui qu’il était paresseux serait injuste ; seulement, il était occupé ailleurs.

    Combien de fois, écrit Léon Boré, dans notre salle d’études, où il était placé près de Prosper Guéranger, n’ai-je pas entendu le futur acteur du Théâtre Français dire, au dernier quart d’heure, à son obligeant voisin, avec la sereine confiance qu’inspire une bonté mille fois éprouvée : «Moine, il est temps de me passer ta copie. » Geffroy, dessinateur habile et passionné, exerçait ses crayons soit dans le style classique, soit dans le genre grotesque, durant les doux loisirs qu’il devait au rigide observateur de la règle. L’indulgence gracieuse de celui-ci savait du reste qu’elle ne faisait aucun tort à l’érudition grecque ou latine, en favorisant cette autre vocation déjà si prononcée 18

    D’autres camarades de Prosper Guéranger se firent un nom : Charles Louvet, maire de Saumur et qui fut, à la dernière heure de l’Empire, ministre de l’agriculture et du commerce ; Victor Pavie ; Léon Boré, l’orientaliste ; Auguste Barbier, l’auteur des Jambes ; et celui qui fut ensuite l’abbé Jules Morel.

    En 1821, M. Pierre Guéranger renonça à la direction du collège de Sablé, pour occuper une chaire de professeur au lycée du Mans. La cité de Saint Julien, qui avait au sixième siècle sollicité la vie bénédictine, accueillait au dix-neuvième le jeune homme prédestiné que Dieu avait désigné pour sa restauration. En dépit de l’horoscope de Geffroy, Prosper Guéranger ne songeait pas alors à la vie monastique ; mais les dispositions de Dieu l’acheminaient, à son insu, vers le but ignoré de sa vie. Il rêvait d’un poème épique. Les bibliothèques l’attiraient aussi et tentaient sa curiosité toujours avide. Les lectures les plus variées le charmaient également ; et en cette même année de rhétorique où un professeur distingué l’initiait à l’art d’écrire, les Soirées de Saint-Pétersbourg et les Considérations sur la France, la Monarchie selon la charte et l’Essai sur l’indifférence, même le Système théologique de Leibniz que M. Émery venait de publier, donnèrent à ses pensées une ample matière et un commencement de direction.

    Dès l’enfance, nous l’avons vu, et sans interruption, la vocation sacerdotale avait sollicité les attraits de Prosper Guéranger. Au lendemain de sa rhétorique se posa pour lui la question suivante : Où se fera le cours de philosophie ? Au lycée d’Anges sous M. Damiron ? Au séminaire du Mans ? » L’hésitation dura peu. Les adieux furent faits au lycée. Le Mans l’emportait sur Angers, et le séminaire sur M. Damiron. On était en novembre 1822.

    Après un siècle de recherches et de tâtonnements, l’accord semble fait aujourd’hui, du moins dans les écoles catholiques, sur la définition de la philosophie et le caractère propre de son objet. On est assez généralement d’avis que la philosophie ne saurait être un roman de la pensée, créé de toutes pièces, sans aucun contact avec la réalité et le sens commun. On a fini par s’apercevoir aussi qu’elle ne peut se borner à devenir une simple nomenclature, le catalogue historique des diverses solutions données aux problèmes de la pensée, de la réalité, de l’action. Ainsi l’idée a fini par se dégager peu à peu que la philosophie comprend le système ordonné et cohérent des lois générales de la pensée, de la réalité, de l’action morale : elle est le fruit de la raison réfléchie prenant conscience de ses procédés ; la culture et l’expression systématique des premières données de la raison, comme la théologie est la culture et l’expression systématique des données de la foi surnaturelle.

    Aujourd’hui, ces réflexions ne sont plus neuves : elles l’eussent été au commencement du dix-neuvième siècle. Le dédain où était tenue la vieille scolastique, le discrédit du cartésianisme, l’indécision d’une pensée philosophique sollicitée à la fois par les audaces d’un sensualisme grossier, par les objections du scepticisme, par la rêverie allemande, par la variété des théories contradictoires, laissaient la raison sans appui, sans direction, sans stabilité. L’enseignement philosophique se ressentait de cette nuit noire au milieu de laquelle l’esprit humain se débattait entre les systèmes. Un cours de philosophie n’était trop souvent qu’un recueil incohérent de thèses sans lien, d’exposés flottants, d’objections sans vie, de réfutations sans portée, où les jeunes esprits n’embrassaient que des ombres. Cette pénurie philosophique était vivement ressentie.

    Je ne pouvais revenir de mon étonnement, a dit Jouffroy dans une page célèbre, qu’on s’occupât de l’origine des idées avec une ardeur si grande qu’on eût dit que toute la philosophie était là, et qu’on laissât de côté l’homme, Dieu, le monde, et les rapports qui les unissent à l’énigme du passé, et les mystères de l’avenir, et tant de problèmes gigantesques, sur lesquels on ne se dissimulait pas qu’on fût sceptique. Toute la philosophie était dans un trou où l’on manquait d’air et où mon âme, récemment exilée du christianisme, étouffait 19

    L’enseignement philosophique des séminaires n’échappait pas complètement à cette faiblesse. Aux soixante-sept élèves groupés autour de sa chaire, le professeur de philosophie du Mans avait donné comme texte les Institutiones philosophicae de Lyon, un manuel en trois petits volumes, de latin suffisant mais de saveur très cartésienne, et dont l’auteur avait en 1792 encouru la censure de l’Index, à raison du jansénisme impliqué dans ses Institutiones theologioe. II est vrai que trois théologiens éminents, tres doctissimi theologi, disait la préface, assuraient avoir éliminé des Institutions philosophiques toute réflexion dont aurait pu s’inquiéter la plus sévère orthodoxie. C’était trop peu encore pour accréditer le livre ; et le professeur ne rachetait pas entièrement l’insuffisance du manuel. Il est dès lors facile de pressentir ce qu’était un enseignement philosophique, où de jeunes élèves, au sortir d’études littéraires souvent très rapides, discutaient en latin, selon les formes austères de l’argumentation syllogistique, pour ou contre des questions auxquelles nul exposé historique ou doctrinal ne les avait initiés. Ni connaissance réelle, ni discipline de l’esprit ne s’obtiennent par de tels procédés.

    Il y avait à cette pénurie une diversion ; mais cette diversion elle-même était un danger. La controverse mennaisienne sur la certitude, ouverte en 1820 par la publication du deuxième volume de l’Essai sur l’indifférence, passionnait alors tous les esprits. On y voyait une légitime réaction contre l’égoïsme cartésien. La mêlée confuse où depuis deux siècles s’entre choquaient les systèmes avait fini par décourager la pensée. L’excès même de la négation ramenait violemment en arrière une génération qu’effrayait, avec la disparition de la vérité, le spectacle des ruines amoncelées par la philosophie séparée. Au commencement du dix-neuvième siècle, cette disposition générale, ce regret de la vérité perdue fit un instant la fortune de toutes les théories qui humiliaient la raison et ne lui laissaient d’autre alternative que de croire ou de périr. Traditionalisme, doctrine du sens commun, fidéisme, durent à ce découragement de la pensée leur jour de faveur. Imprudents ou emportés, beaucoup de jeunes esprits s’applaudirent de voir cette raison humaine, si fière hier encore de son émancipation prétendue, ne trouver enfin d’appui et de certitude que dans sa déférence aveugle à la foi, à la tradition, à l’autorité du genre humain.

    Quand la vérité se donne, disait audacieusement Lamennais, l’homme la reçoit : voilà tout ce qu’il peut ; encore faut-il qu’il la reçoive de confiance et sans exiger qu’elle montre ses titres ; car il n’est même pas en état de les vérifier 20 .

    On n’aperçut pas universellement, dès la première heure, les périlleuses conséquences auxquelles se heurtait la doctrine nouvelle. D’ailleurs la réputation de M. de Lamennais, son allure de chef de parti, le succès du premier volume de l’Essai sur l’indifférence, entraînèrent même les hésitants. Au séminaire du Mans, le professeur de philosophie M. Arcanger, le répétiteur M. Nourry, étaient mennaisiens. Prosper Guéranger fit comme eux ; il prit parti contre les cartésiens et pour le « sens commun ». « Le sens commun, disait plus tard l’abbé de Solesmes, nous ne l’avions vraiment ni les uns ni les autres ; mais je crois que nos camarades cartésiens étaient encore plus absurdes que nous. » Et il ajoutait : « Je n’ai d’ailleurs compris ces questions comme bien d’autres, qu’après être sorti du séminaire. »

    Le cours de philosophie, qui eut peu de charmes, s’acheva le 10 août 1823. Prosper Guéranger reçut la tonsure des mains de Mgr de la Myre Mory, évêque du Mans, dans la chapelle de la Visitation Sainte-Marie. Malgré les aridités rebutantes de l’étude, malgré l’ardeur des discussions, l’année avait été bénie de Dieu. Les impressions un peu jansénistes de la première enfance s’effaçaient graduellement dans une dévotion plus affectueuse et plus tendre ; l’âme s’ouvrait, nous le savons par les lettres du temps,*,aux joies de l’Incarnation, aux tendresses du Cœur sacré de Notre Seigneur Jésus-Christ. Peut-être certains privilèges, que la doctrine et la piété reconnaissaient de concert à Notre-Dame, n’avaient-ils pas encore trouvé grâce devant lui ; mais il compensera si bien dans la suite ce léger retard ! La tonsure donnait alors accès au grand séminaire. Le prêtre qui en avait la direction portait un nom que la France, après le diocèse du Mans, a beaucoup connu et qui reviendra souvent au cours de cette histoire. II s’appelait Jean-Baptiste Bouvier. Il fit bon accueil à Prosper Guéranger et lui ouvrit la bibliothèque du grand séminaire durant la période de trois mois qui précéda l’ouverture du cours de théologie. Ce fut pour le jeune séminariste une occasion, la première, de feuilleter les hagiographes, les bollandistes et ces grandes éditions des Pères de l’Église qu’il n’avait connus jusque-là que par les analyses de Fleury.

    Quand Prosper Guéranger entra au grand séminaire du Mans, au mois de novembre 1823, le personnel enseignant, outre le supérieur M. Bouvier, dès lors appliqué à la préparation de son manuel de philosophie et de son cours complet de théologie, se composait de MM. Heurtebize, Hamon et Lottin. Les doctrines mennaisiennes étaient en faveur auprès du professeur de théologie dogmatique, M. Heurtebize, et du professeur d’Écriture sainte, M. Lottin. Le professeur de théologie morale, M. Hamon, était d’un gallicanisme étroit et rigide. Quant à M. Bouvier, il était, en principe, gallican, peu favorable aux idées mennaisiennes, pourtant avec une petite porte ouverte de leur côté. Ce courant nouveau de la pensée catholique, dont il ne pressentait pas tout l’avenir, lui inspirait un sentiment complexe, formé d’inquiétude, de curiosité et quelquefois même d’intérêt. Au grand séminaire, à cette époque, l’histoire ecclésiastique et la liturgie, le droit canon et la théologie pastorale ou ascétique n’avaient pas de titulaires. On connaissait de nom saint Thomas et Suarez, La discipline et la piété laissaient un peu à désirer. Prosper Guéranger s’appliqua avec conscience à l’étude de la théologie. Elle lui sembla austère, presque revêche. Les procédés d’enseignement en faisaient une science de pure mémoire, sans vue d’ensemble, sans unité systématique, partant sans grande jouissance de l’esprit. Aux heures de liberté, il revint à l’Histoire ecclésiastique de Fleury, mais tempérée cette fois par la critique de Marchetti et avec une déférence moins complète aux assertions de l’historien gallican. A cette époque de sa jeunesse cléricale se rapporte une grâce insigne que l’abbé de Solesmes a rappelée souvent

    Le huit décembre mil huit cent vingt-trois, dit-il, je faisais ma méditation, le matin, avec tout le séminaire ; et j’avais abordé mon sujet, le mystère du jour, avec mes vues rationalistes. Et voici qu’insensiblement je me sens entraîné à croire Marie immaculée dans sa conception. La réflexion et le sentiment s’unissent chez moi sans effort dans la contemplation de ce mystère ; j’éprouve une joie très douce dans mon acquiescement : aucun transport, la paix seulement dans une conviction sincère. Marie avait daigné me transformer de ses mains bénies. Je n’en dis rien à personne, d’autant que j’étais loin alois de sentir la portée qu’avait pour moi cette révolution intérieure.

    Trente ans plus tard cette grâce reçue et gardée dans le secret s’épanouira dans le Mémoire sur l’Immaculée Conception.

    En même temps que la main de Notre-Dame le préparait ainsi aux œuvres futures, l’idée de la vie monastique, comme condition de l’étude assidue de l’antiquité, s’offrait à lui. Les grandes éditions des mauristes lui révélaient ce que pouvait produire le patient travail du cloître bénédictin. Des efforts louables avaient été d’ailleurs tentés en France, pour recueillir dans les monastères qui existaient encore les survivants, de jour en jour plus rares, des sécularisations violentes accomplies par la Révolution ; et sans doute l’écho de ces tentatives qui toutes avortèrent parvint à l’oreille de Prosper Guéranger. Ceux qui n’ignorent pas quelles industries divines s’emploient à la formation des âmes et à la longue préparation des desseins providentiels aimeront à reconnaître, dans ces obscurs pressentiments, un appel d’en haut, l’indication lointaine encore de la vocation définitive. Il n’était pas question pour lui à ce moment de relever en France l’ordre de Saint-Benoît, mais seulement de se retirer au Mont Cassin, pour s’y livrer aux études ecclésiastiques avec plus de loisir qu’on n’en pouvait espérer dans la vie de prêtre séculier. Le professeur de théologie dogmatique, confident de ces pensées, les encourageait et y .inclinait un peu pour lui-même.

    Le 10 août 1824 se termina la première année de théologie. Prosper Guéranger reçut les ordres mineurs. Les trois mois de vacances commencèrent. Affranchi des cours réguliers et des exercices qui morcellent la journée au grand séminaire, voulant préluder à la vie bénédictine telle qu’il la concevait alors, ayant d’ailleurs sous la main les trésors de la bibliothèque, il poursuivit avec une admirable assiduité le cours de ses lectures. Elles n’avaient rien de superficiel ; le fruit en était consigné dans des notes manuscrites. Lire n’était jamais pour lui ce qu’il est pour le grand nombre, une forme un peu adoucie du désœuvrement intellectuel ; c’était étude réelle, application constante et suivie. Tout alla bien dans les premiers temps : œuvres de théologie, de philosophie, d’histoire, de politique générale, rien n’était de trop pour cette immense avidité.

    Après ces vacances studieuses, la rentrée au grand séminaire se fit en novembre 1824. Prosper Guéranger ne tarda pas à expier la faute commise. On ne méconnaît pas impunément, même à cet âge de la vigueur première, les lois de la modération. La nature, surmenée, se venge. Quinze jours ne s’étaient pas écoulés depuis la rentrée que les symptômes les plus alarmants se déclarèrent. L’estomac se refusait à toute nourriture, les douleurs d’entrailles étaient très vives et continues ; travail, lecture, conversation, tout était au-dessus de ses forces. L’insomnie l’éprouvait cruellement. Les médecins constatèrent une gastro-entérite aiguë, et le malade fut rendu à sa famille. La thérapeutique de la région et de l’époque lui imposa une diète rigoureuse et, dans le dessein de relever cette constitution anémiée, la soumit au régime des sangsues et de l’eau de gomme. Grâce à ces soins, l’état du malade ne tarda pas à être désespéré.

    Ce fut l’excès du mal qui amena le remède. Reconnaissant que tout leur art était impuissant à le guérir, les médecins abandonnèrent le jeune séminariste à la grâce de Dieu et opinèrent que, dans son état, on pouvait le laisser courir le risque de ses fantaisies. Il avait dix-neuf ans. Le traitement subi durant plusieurs semaines l’avait réduit à une maigreur extrême. Ii ressentit un peu de faim ; du laitage, quelques bouchées de viande le soutinrent d’abord, et peu à peu, l’estomac consentit à reprendre ses fonctions. De cette maladie de sa jeunesse, l’abbé de Solesmes garda néanmoins, durant toute sa vie, des douleurs d’entrailles qui tourmentaient ses matinées et l’obligeaient au repos absolu.

    Encore ne fut-ce qu’après six longs mois de patience et d’efforts gradués que le travail redevint possible. Et quel travail Seules, les lectures les plus simples, n’exigeant qu’un minimum d’application, furent possibles et permises, – une page d’abord, puis deux, tant la fatigue cérébrale était grande, – avec de longs intervalles de repos pour reconquérir peu à peu le droit à l’attention. A la longue, ce devint un triomphe pour lui qu’une lecture facile, soutenue pendant une demi-heure. La longue épreuve qu’il venait de traverser et la crainte d’une rechute furent pour lui le commencement de la sagesse, et l’année s’écoula tout entière dans les lenteurs de la convalescence. Lorsqu’il se retrouva sur pied, en juillet, et capable ou à peu près de reprendre le cours de ses études, il était trop tard pour regagner l’année perdue ; la santé n’était revenue qu’à l’heure même où l’année allait finir, les élèves du grand séminaire être licenciés et les vacances de 1825 commencer. Donc le temps des études régulières était perdu ; du moins, les trois mois de liberté ne le furent pas pour les lectures. Reprises avec plus de modération qu’autrefois, elles furent aussi sérieuses. De juillet à novembre, il lut les Pères apostoliques et s’appliqua aux origines de la tradition surnaturelle ; il avait abordé la lecture de saint Irénée, lorsque recommencèrent les cours du grand séminaire en novembre 1825.

    M. Bouvier, qui s’était attaché à M. Guéranger et applaudissait à ses goûts studieux, crut qu’il y avait lieu de ménager des forces encore chancelantes. La deuxième année de grand séminaire avait appartenu à la maladie et à la convalescence ; il usa d’un procédé bienveillant pour que la troisième année assurât le plein rétablissement de cette chère santé. L’usage voulait qu’un séminariste de troisième année fût régulièrement député au séminaire de philosophie avec rang de directeur. Chargé des fonctions de maître des cérémonies à la cathédrale, avec une heure de classe aux enfants de la maîtrise, il prenait place au conseil du supérieur pour l’admission, à la tonsure, des élèves de philosophie. En échange, le jeune titulaire était presque complètement dispensé de l’assiduité aux cours du grand séminaire ; car son travail de troisième année se bornait à assister, l’après-midi, au cours de morale. M. Bouvier choisit Prosper Guéranger pour cette situation de professeur surnuméraire et de séminariste libre. En même temps que la confiance du supérieur était pleinement justifiée, cette disposition bienveillante fut pour l’élu un grand bienfait. Elle lui imposait quelques charges, mais lui assurait aussi une large part de liberté. Il revint donc à saint Irénée, puis aborda Clément d’Alexandrie. L’amour de l’antiquité ecclésiastique le prenait tout entier. Témoin de cette maturité et de cette gravité studieuse, M. Bouvier ne crut point déroger aux lois de la sagesse par d’autres dispositions de faveur. La deuxième année fut réputée complète, encore qu’elle n’eût été représentée que par l’assiduité de quelques jours seulement ; et la troisième année, celle en cours, adoucie déjà par privilège, fut néanmoins considérée comme devant être la dernière. Cette année une fois écoulée, Prosper Guéranger ne rentrerait plus au grand séminaire que pour y recevoir les ordinations.

    Alors commençait à se dessiner, dans le clergé de France, un travail salutaire et profond qui se poursuivit jusqu’au concile du Vatican où il a trouvé son terme et son fruit. Nous voulons parler de la réaction contre le gallicanisme. Il est bien prouvé aujourd’hui que, parmi les défections dont l’Église avait eu à gémir à l’époque de la Révolution, beaucoup avaient pris naissance dans un secret richérisme et dans l’attachement du clergé de France aux principes et libertés de l’église gallicane. Un évêque constitutionnel avait dit autrefois à la tribune de l’Assemblée nationale

    Au moment où vous décrétiez la constitution civile du clergé, ce chef d’œuvre de votre sagesse et de votre zèle pour le maintien de la pureté primitive de la religion, je faisais voir aussi, dans mes leçons théologiques, que les principes en étaient déjà consignés dans les quatre articles de la déclaration du clergé de 1682 21

    Sur de telles lèvres, l’assertion peut sembler suspecte ; la flatterie est toujours voisine du mensonge. Sans aucun doute, Bossuet eût nettement désavoué la parenté de la déclaration avec la constitution civile ; et ce n’est pas dès la première heure qu’on aperçut clairement la saveur schismatique des quatre articles. Elle eut besoin du temps pour se traduire. Mais enfin la logique est plus forte que la volonté des hommes ; elle se joue de leurs timides réserves ; en vain, nous protestons contre ses lois ; nos actes une fois posés portent, en dépit de nos étonnements, leurs fruits naturels. Que gallicanisme et constitution civile fussent liés ensemble comme cause à effet, c’est ce que reconnaissait ouvertement un autre évêque intrus, venu à résipiscence : « J’ai été trompé,. disait à M. Emery l’évêque de Viviers, M. de Savines, par les libertés de l’Église gallicane. C’est en les suivant, en les poussant à leurs dernières conséquences, que j’ai été mené si loin. Je médite, à ce sujet, une déclaration qui étonnera bien du monde. Seuls, les théologiens que l’on nomme en France ultramontains me paraissent conséquents 22 »

    Nous l’avons dit déjà, il s’en faut bien que le clergé de France, au milieu des troubles, ait pris conscience exacte du péril que lui faisaient courir ces prétendues libertés. Chez un grand nombre d’ailleurs, malgré les erreurs de l’éducation cléricale qu’ils avaient reçue, une heureuse inconséquence fit de ces hommes dont la dogmatique était inexacte de généreux confesseurs de la foi. Aux heures solennelles, la fierté du baptême et du sacerdoce, un sens invincible de l’orthodoxie triomphèrent du préjugé. Néanmoins, c’était beaucoup trop déjà que les prêtres assermentés eussent pour eux la logique. Aussi, au lendemain de la Révolution et de l’Empire, après Pacte souverain du concordat qui, en témoignant hautement de la souveraineté pontificale, déchirait la déclaration de 1682, lorsque se leva dans l’Église une génération sacerdotale nouvelle, elle reconnut, en faisant l’inventaire de ces doctrines gallicanes qui avaient porté des fruits si amers, que son devoir était d’y renoncer ; et Dieu, pour le lui rappeler avec une rare vigueur, suscita un homme de génie : l’abbé de Lamennais.

    Au moment où nous a conduits notre récit, le nom de M. de Lamennais est sur toutes les lèvres. Son autorité est grande dans le clergé de France. Décrié avec énergie par plusieurs, il est aussi défendu par d’autres avec courage. On répète partout le mot de l’évêque d’Hermopolis, après lecture du premier volume de l’Essai sur l’indifférence : « Cet ouvrage réveillerait un mort. » Lorsqu’on. lui cherche des égaux dans le passé, les noms de Bossuet et de Pascal se présentent d’eux-mêmes. L’abbé de Lamennais est pour tous le défenseur de la religion et du cathollicisme. Il ne s’est pas laissé entraîner encore, sous le coup des contradictions et des désaveux, à ces thèses courroucées de politique générale, dont le but avoué est de refaire le monde sur un plan nouveau. Pourtant le deuxième volume de l’Essai, paru en 1820 et suivi rapidement de deux autres, constitue déjà une digression philosophique ; plusieurs disent une déviation. La contradiction, un instant éblouie, reprend ses droits. L’abbé de Lamennais la supportait mal. La colère est mauvaise conseillère ; et la théorie du sens commun n prêtait à la critique. Le bon sens du comte de Maistre l’avait pressenti dès l’apparition du volume incriminé : J’ai bien compris, disait-il à l’ombrageux écrivain, la raison par laquelle vous échappez aux attaques qu’on vous porte, celle de la raison universelle. Le temps me manque, monsieur l’abbé, pour me jeter dans cet océan. Je vois bien quelques véritables difficultés ; mais je ne cesserai de vous dire : « Courage !… Ne répondez rien ; allez votre chemin sans faire attention aux cigales : l’hiver viendra bien après l’automne. ) Si j’avais un conseil à vous donner, ce serait celui-ci, avec votre permission : Ne laissez pas dissiper votre talent. Vous avez reçu de la nature un boulet ; n’en faites pas de la dragée, qui ne pourrait tuer que des moineaux, tandis que nous avons des tigres en tête 23

     Donnez-nous quelque chose de grand», avait dit le comte de Maistre à la même page. Ce « quelque chose de grand n fut un nouvel ouvrage de Lamennais : la Religion considérée dans ses rapports avec l’ordre politique et civil. L’ouvrage dut plaire à l’auteur du Pape. Il parut en deux parties, l’une en 1825, l’autre en 1826. La même logique ardente qui, dans l’Essai sur l’indifférence, avait rappelé à la société humaine les droits de la religion, revendiquait cette fois, en face de l’athéisme politique qui s’essayait en France, la liberté de l’Église et son affranchissement du pouvoir civil. Les quatre articles de la déclaration en sortirent fort malmenés. Les libertés de l’église gallicane furent surprises à fournir complaisamment des armes contre l’Église catholique à tous ses ennemis, parlementaires, jansénistes, constitutionnels, libéraux. Malheureusement le gallicanisme faisait corps avec la Restauration ; l’attaquer, c’était violer l’arche sainte. Quatorze évêques suivis ensuite par quelques-uns de leurs collègues protestèrent, dans une déclaration adressée au roi, contre l’ultramontanisme. Un procès fut intenté à M. de Lamennais qui confia à Berryer sa défense. Le tribunal de police correctionnelle de la Seine était ainsi appelé à prononcer sur une question dogmatique. Lorsque l’avocat défenseur eut terminé, le président du tribunal ayant demandé à M. de Lamennais s’il avait quelque chose à ajouter, le terrible prévenu répondit en ces termes

    Non, messieurs, je n’ai rien à ajouter su discours que vous venez d’entendre. Seulement je dirai deux mots touchant les questions dogmatiques traitées dans mon écrit. Bien que la cour n’en soit pas juge, comme elles ont néanmoins servi de prétexte au procès qui m’est intenté, je dois à ma conscience et au caractère sacré dont je suis revêtu de déclarer devant le tribunal que je demeure inébranlablement attaché à tous les principes que j’ai soutenus, c’est-à-dire à l’enseignement invariable du chef de l’Église, que sa foi est ma foi, sa doctrine ma doctrine, et que jusqu’à mon dernier soupir je continuerai de la professer et de la défendre.

    Lamennais fut condamné à trente francs d’amende et aux dépens ; les exemplaires de l’ouvrage furent saisis et détruits. La déroute du gallicanisme commençait. La sentence du tribunal de police correctionnelle n’eut pas de succès auprès du clergé de France ; et si M. Bouvier réclama en faveur du premier article de la déclaration que M. de Lamennais avait trop méconnu selon lui, on pressent de quel côté inclinaient désormais toutes les préférences doctrinales de Prosper Guéranger. Son gallicanisme de déférence, très ébranlé déjà, dut mourir dé jour-là.

    Au mois de juin de cette même année 1826, quelques mois avant l’époque de l’ordination et du sous-diaconat, Mgr de la Myre-Mory, évêque du Mans, fut frappé d’une attaque d’apoplexie et reçut les derniers sacrements. Prosper Guéranger, comme maître des cérémonies, devait accompagner le chapitre ; il le fit et fut témoin des déclarations de l’évêque à ce moment suprême. Avant de recevoir la sainte communion en viatique, Mgr de la Myre Mory protesta devant tous qu’il voulait mourir dans la foi de l’Église catholique. Cette profession de foi lui eût semblé insuffisante, s’il n’avait ajouté aussi qu’il voulait mourir dans l’adhésion parfaite aux doctrines de l’ancienne Sorbonne, et en conformité de pensée avec la déclaration que les quatorze évêques venaient d’adresser au roi pour défendre les quatre articles contre la critique de l’abbé de Lamennais. Et, de tout cela, il exprima le désir qu’on fit parvenir l’attestation écrite à Mgr l’évêque d’Hermopolis, ministre des cultes. On le voit, le gallicanisme n’était pas chassé de partout. Tel était même l’esprit de l’ancienne génération sacerdotale que nul ne parut s’étonner d’une profession de foi d’ordre si composite.

    L’évêque du Mans survécut à cette dure secousse, mais demeura paralysé du côté droit. L’ordination de fin d’année fut donnée par Mgr Duperrier, évêque de Bayeux. C’est le 16 juillet 1826 que Prosper Guéranger reçut le sous-diaconat

    Je commençai à réciter le bréviaire, dit-il. J’en étais heureux et fier ; j’y trouvais tout superbe. Je dois dire cependant que, dans ce bréviaire de l’église du Mans, certaines antiennes conservées de la liturgie romaine, celles par exemple de la Circoncision, du très saint Sacrement, de la Nativité de la sainte Vierge, me causaient une impression particulière ; j’y sentais une autre saveur qui m’intéressait.

    Déjà le sens de la liturgie catholique était éveillé dans son âme ; d’instinct surnaturel, il discernait la prière de l’Église d’avec les formules sans onction et sans autorité que des mains imprudentes’ lorsqu’elles n’étaient pas coupables, y avaient substituées.

    Au lendemain du sous-diaconat, le séjour au grand séminaire achevé, une question se posait d’elle-même : quel sera l’emploi des années qui doivent s’écouler maintenant jusqu’à l’époque du sacerdoce ? Avant la spoliation révolutionnaire, cette question eût été facilement résolue par la collation d’un bénéfice qui eût permis au jeune sous-diacre de poursuivre ses études, pour le plus grand honneur de Dieu et de l’Église ; mais depuis le concordat et l’ère nouvelle ouverte par lui, une sinécure studieuse n’était plus possible. Il n’existait plus de bénéfice ; et la Révolution avait créé dans les rangs du clergé des vides que les plus ingénieuses combinaisons étaient impuissantes à combler. Selon un usage qui a persévéré longtemps dans certains diocèses de France, les clercs, parvenus au terme de leurs études théologiques avant l’âge du sacerdoce, étaient employés au professorat. Une chaire de cinquième était vacante au collège de Château-Gontier ; Prosper Guéranger devait en être pourvu à la fin des vacances. Adieu les chères études, les longues lectures, la familiarité des Pères et des historiens ! Demain commence le professorat, la longue série des cours, des surveillances, des corrections de devoirs ; puis, le professorat terminé, la condition très noble mais aussi très assujettie du prêtre séculier dans le ministère de vicaire et de curé : telle était la perspective qui s’ouvrait dès lors aux yeux attristés du jeune sous-diacre, lorsque la main de Dieu disposa toutes choses sur un autre plan.

    Le curé de la cathédrale du Mans était alors M. Bureau, curé de Notre Dame du Pré avant la Révolution. Il avait eu le loisir de voir à l’œuvre le jeune maître des cérémonies que M. Bouvier avait accrédité auprès de lui ; il en estimait la gravité et l’esprit. Le secrétaire particulier de Mgr de la Myre venait d’être nommé à la cure de Fresnay ; aussitôt le curé de la cathédrale songea à Prosper Guéranger pour lui succéder auprès de l’évêque du Mans. Il avait grande autorité ; son ouverture fut accueillie avec faveur. Sans plaider trop longuement, il lui fut aisé de démontrer à son jeune protégé que devenir le secrétaire d’un évêque infirme lui assurait plus de loisir que devenir professeur de cinquième à Château-Gontier. Les études pourraient continuer encore ; les bibliothèques demeureraient à sa portée. La proposition était inespérée. L’abbé Guéranger fut présenté à l’évêque et agréé par lui. Quinze jours après, le secrétaire improvisé avait son appartement au palais épiscopal et entrait en fonctions. C’était une vraie bénédiction de Dieu.

    Claude Madeleine de la Myre-Mory appartenait par sa naissance à l’une des plus anciennes familles de la noblesse de Guyenne. Malgré son titre d’aîné, il avait embrassé la carrière ecclésiastique et pris sa licence au collège de Navarre ; puis, à Saint-Sulpice, était devenu le condisciple de Talleyrand, le futur évêque d’Autun. Dès son sacerdoce, il avait été adopté comme grand vicaire par Mgr de Puységur, évêque de Carcassonne, et l’avait suivi à l’archevêché de Bourges. La protection de Mgr de

    Puységur et la faveur de la cour avaient valu au grand vicaire la mense de l’abbaye de Preuilly, au diocèse de Tours, et un prieuré situé dans le diocèse du Mans, Saint Martin d’Oizé. La bienveillance du cardinal de Bernis, ambassadeur de France auprès de Pie VI, lui promettait un brillant avenir, lorsque survint la Révolution. L’abbé de la Myre Mory émigra et se retira en Piémont. Lorsque les armes françaises pénétrèrent en Italie, il demanda un asile au prince évêque de Brûnn, en Moravie, et y séjourna jusqu’à son retour en France en 1800, où il fut nommé chanoine de la métropole de Paris par le cardinal archevêque de Belloy. Lorsque le cardinal Maury vint occuper le siège de Paris,

    le chapitre métropolitain, invité à donner des pouvoirs à l’intrus, s’était exécuté d’abord et avait prêté les mains à l’œuvre schismatique ; seul, le grand vicaire, M. d’Astros, rappelé à son devoir par un bref de Pie VII, avait résisté à Napoléon qui le fit enfermer à Vincennes, en guise d’étrennes ; le 1er janvier 1811. Le cardinal Maury passa outre à l’opposition pontificale, prit possession de l’archevêché de Paris, grâce à la délégation qu’il tenait du chapitre, et offrit à M. de la Myre le poste de vicaire

    général, devenu vacant par la disgrâce de M. d’Astros. L’abbé de la Myre eut peur de Vincennes : il accepta. Il n’avait pas l’âme héroique.

    La Restauration d’ailleurs fut indulgente, et, par la faveur du grand aumônier, il fut quand même nommé par Louis XVIII au siège de Troyes, puis au siège du Mans en 1820. Il avait alors plus de soixante ans. Même après la Révolution, il fut évêque d’ancien régime : nombreux domestique, table ouverte, salon très fréquenté par l’aristocratie du pays ; avec cela, de belles manières, une parole affectueuse, une réelle distinction, des habitudes de grand seigneur et de vie large qui épuisaient tout son traitement et tout son revenu : tel était le prélat auprès de qui allait vivre Prosper Guéranger. Très éprouvé par son attaque récente d’apoplexie, l’évêque ne pouvait plus dire la messe ; les médecins lui avaient de plus interdit la récitation du bréviaire et toute application aux affaires. C’est dire que toute l’influence dans le gouvernement et l’administration d’un vaste diocèse, qui ne fut démembré que plus tard par la création de l’évêché de Laval, revenait au premier vicaire général, M. Bouvier, déjà supérieur du grand séminaire et évêque de fait.

    Il y avait à côté de l’évêque une autre puissance, Mlle de Cassini, sa nièce. Depuis son retour de l’émigration, l’évêque lui avait confié le soin de sa maison. Elle tenait le sceptre domestique d’une main ferme, un peu impérieuse même, sauf les interruptions amenées par la série très variée de ses vocations. Successivement elle avait tenté d’être carmélite à Poitiers, puis trappistine à la Val Sainte sous la direction de l’abbé de Lestrange. Deux fois déjà elle était revenue, après des tentatives infructueuses, reprendre sa place auprès de son oncle et avait dépassé la cinquantaine, lorsqu’elle sentit renaître son désir de la vie religieuse. Cette fois elle projetait d’entrer chez les dames du Sacré Cœur et n’attendait pour cela que l’accomplissement d’un devoir de conscience. Avant de s’ensevelir dans le silence, elle voulait obtenir de son oncle qu’il renonçât à une charge que désormais elle reconnaissait être au-dessus de ses forces. C’était sur les conseils de sa nièce que l’évêque, en 1821, avait autorisé la création d’une communauté de dames du Sacré-Cœur dans l’ancienne abbaye de bénédictines de Notre Dame du Pré. Mlle de Cassini entra chez les dames du Sacré Cœur, y prit le voile, y fit ses vœux, en sortit, appartint ensuite à la secte de Michel Vintras où elle eut le bon sens de ne pas demeurer trop longtemps, et termina enfin par une mort chrétienne une vie tourmentée et aventureuse. Prosper Guéranger, en homme avisé, se tint à distance de ce caractère difficile.

    L’usage voulait que l’évêque, lorsqu’il venait au chœur, fût assisté à son siège par deux chanoines honoraires, dont l’un était toujours le secrétaire particulier. Or, n’étant pas prêtre, l’abbé Guéranger ne pouvait être chanoine honoraire. L’évêque puisa dans ses souvenirs d’ancien régime des motifs et des exemples pour donner le costume de chanoine à qui n’en pouvait encore porter le titre. Les honneurs du rochet, de l’aumusse et de la mosette décernés à un sous-diacre de vingt et un ans ne firent un peu de sensation que dans le jeune clergé ; les vieux chanoines ne s’en émurent pas, non plus que de l’office de la prédication que l’évêque confia dès lors à son secrétaire.

    Six mois après, au printemps de l’année 1827, Mgr de la Myre-Mory, sur l’ordre des médecins, dut prendre les eaux de Bourbonne. Mlle de Cassini l’accompagna. Avant son départ, il voulut donner à son jeune secrétaire un témoignage d’affection. N’espérant pas être rentré en sa ville épiscopale avant le jour où Prosper Guéranger recevrait la prêtrise, il lui remit sous un pli son titre de chanoine honoraire, en exprimant le désir que, une fois prêtre, il prît aussitôt possession, nonobstant l’absence de l’évêque. Lui-même signa les lettres que le secrétaire garda par devers lui. L’évêque absent, Prosper Guéranger rentra dans sa famille et poursuivit à loisir, avec une santé maintenant raffermie, ses études sur l’antiquité ecclésiastique. Les controverses mennaisiennes, les problèmes de gouvernement ecclésiastique soulevés par le gallicanisme, les cas de conscience qu’entraînait parfois pour les chancelleries diocésaines l’oubli des réserves pontificales, le déterminèrent à porter son attention sur les droits et l’autorité du souverain pontife. Il n’interrompit ces recherches que pour aller le samedi saint, 14 avril 1827, recevoir, le diaconat des mains de Mgr Charles Montault, évêque d’Angers ; puis, l’évêché du Mans ayant sollicité et obtenu de Rome une dispense d’âge, il se rendit à Tours auprès de Mgr de Montblanc, afin de recevoir de lui l’onction sacerdotale. Elle lui fut donnée dans la chapelle de l’archevêché. La cérémonie fut marquée d’un incident ; l’archevêque de Tours était assisté de M. Dufêtre, son vicaire général, depuis évêque de Nevers, et de M. David, supérieur du grand séminaire, tous deux ayant un pontifical à la main.

    L’ordination était commencée, racontait l’abbé de Solesmes ; j’en suivais avec recueillement les formules qui m’étaient familières. Après les litanies, je m’aperçus que l’évêque ne m’imposait pas les mains, non plus que les prêtres assistants, mais qu’il avait passé immédiatement à l’allocution : Oremus, fratres charissimi, Deum Patrem omnipotentem, etc., et que ni lui ni les prêtres ne tenaient la main droite sur moi. Inquiet au plus haut point de cette omission qui allait rendre douteuse mon ordination, je crus devoir réclamer

    – Monseigneur, dis-je à l’archevêque, vous omettez l’imposition des mains.

    Surpris, le prélat me répond

    – Monsieur l’abbé, on pense à tout, occupez-vous de vous-même ; puis il continua de lire la formule, toujours sans imposition des mains. J’insiste de nouveau ; et enfin les deux prêtres, lisant plus attentivement la rubrique qui précède l’allocution, avertissent l’archevêque qui me dit Vous avez raison, je vous demande pardon. Et il s’avance vers moi, m’impose les mains, et les deux prêtres après lui.

    Tout cela se passait le 7 octobre, en la fête du Saint Rosaire, qui coïncidait cette année-là avec le propre anniversaire de la victoire de Lépante. L’ordre bénédictin célèbre à cette date la fête de sainte Justine de Padoue dont les auspices présidèrent au quinzième siècle à la réforme monastique d’où est sortie la congrégation du Mont Cassin. Mais, sur l’heure, ces coïncidences échappèrent à la pensée du nouveau prêtre. Notre-Dame et saint Benoît n’en avaient pas moins accueilli les prémices de son sacerdoce. Il n’était pas jusqu’à, la présence de l’abbé de Melleray, dom Antoine Saulnier de Beauregard, qui n’en fût un témoignage. S’il n’imposa pas les mains au futur abbé de Solesmes, c’est qu’il était en habit court, selon ses habitudes hors de son monastère. Il convoitait l’abbé Guéranger pour son abbaye et s’en ouvrit même à Mgr de la Myre qui avertit son secrétaire de se tenir sur ses gardes. L’avis était superflu ; le nouveau prêtre, qui jusqu’alors avait entrevu la vie monastique surtout comme une solitude studieuse, n’avait nul souci de renoncer à ses chers livres pour se livrer exclusivement au travail manuel.

    Avant de regagner la ville du Mans dans la spirituelle et bienveillante société de dom Antoine de Beauregard, l’abbé Guéranger voulut aller faire ses dévotions à saint Martin. Il se rendit seul à Marmoutiers. De l’antique abbaye il ne restait alors que ruines et décombres sur un emplacement désolé. Son émotion fut vive dans cette enceinte sacrée

    Je suppliai à genoux le grand évêque, nous dit-il, de prendre sous sa protection le pauvre nouveau prêtre que sa dévotion avait amené sur ces ruines. Et me souvenant ensuite des pensées qui m’avaient occupé plus d’une fois dans le passé au sujet de la vie monastique, ému jusqu’au fond de l’âme par le spectacle que j’avais sous les yeux, je me mis à réciter le Rorate. Je trouvai l’expression de ce que je ressentais dans les paroles d’Isale : Ecce civitas sancti facta est deserta… Jerusalem desolata est, domus sanctificationis nostroe et glorice tuoe,ubi laudaverunt te patres nostri. Je demandai à Dieu qu’il suscitât des hommes de zèle pour relever tant de ruines, pour alléger la sainte Église du joug de captivité qui pesait sur elle, depuis qu’on l’avait privée des saintes institutions qui faisaient sa gloire et sa liberté.

    Dieu exauça cette prière sans doute inspirée par lui. Et l’apôtre des Gaules si dévotement invoqué obtint de Dieu que son jeune client eût un jour la joie de faire refleurir la vie monastique dans un sanctuaire qu’il avait aimé autant que Marmoutiers lui-même, Ligugé.

    L’abbé Guéranger prit congé de Mgr de Montblanc, qui fut très gracieux et ne sembla aucunement se souvenir du petit incident de l’ordination. L’abbé de Melleray et son jeune compagnon arrivèrent au Mans dans l’après-midi du 8 octobre. La première messe fut dite le lendemain, 9 octobre, fête de saint Denys l’Aréopagite, à la cathédrale, à l’autel de Notre Dame du Chevet ; le nouveau prêtre fut assisté par M. le chanoine Bureau, curé de la cathédrale, dont l’affection s’était témoignée déjà. Et comme Mgr de la Myre, avant son départ pour les eaux de Bourbonne, avait témoigné de son désir de conférer la dignité de chanoine à son secrétaire particulier dès après son ordination sacerdotale, les lettres qui en faisaient foi furent remises au chapitre assemblé. De menues oppositions, provoquées sans doute par l’ennui qu’inspira une élévation si rapide, déterminèrent M. Guéranger à retirer ses lettres et à porter toute la cause devant l’évêque, à son retour. M. Bouvier ne se montra pas autrement étonné de ce contre temps. Lorsque Mgr de la Myre rentra dans sa ville épiscopale, en novembre 1827, et fit cesser d’autorité les lenteurs de l’installation, on eut l’explication et le motif du retard dont avait souffert le nouveau canonicat : l’abbé Guéranger prit possession de sa stalle, mais en compagnie de trois autres chanoines, ses aînés, à qui M. Bouvier voulait assurer, par bénéfice d’âge, la préséance.

    Avant le retour de Mgr de la Myre était survenu un événement beaucoup plus considérable. L’abbé Guéranger avait été plusieurs fois invité à dire la messe dans la communauté des dames du Sacré Cœur, dont nous avons parlé déjà. Or, cette communauté se servait du missel romain.

    Pour ne pas déroger à ses usages, dit l’abbé de Solesmes, je me conformai aux habitudes de l’aumônier. Malgré mon peu de penchant pour la liturgie romaine, que d’ailleurs je n’avais pas étudiée sérieusement, je me sentis bientôt pénétré par la grandeur et la majesté du style employé dans ce missel. L’emploi de l’Ecriture sainte, si grave, si plein d’autorité, le parfum d’antiquité qui émane de ce livre, tout m’entraîna à comprendre que je venais de découvrir dans ce missel l’œuvre encore vivante de cette antiquité ecclésiastique pour laquelle je m’étais passionné. Le ton des missels modernes me parut alors dépourvu d’autorité et d’onction, sentant l’œuvre d’un siècle et d’un pays, en même temps que le travail personnel… Ces impressions ne se présentèrent pas à moi dès le premier jour d’une manière très précise ; mais elles se firent sentir assez vivement tout d’abord pour que la pensée d’adopter le bréviaire romain, que je pressentais devoir être le complément du missel, ne tardât pas à naître dans mon esprit. J’en vins même bientôt à ne plus vouloir célébrer la messe ailleurs qu’au Sacré Cœur, parce que je ne retrouvais en aucun autre lieu ce cher missel qui parlait comme les Pères, tandis que l’autre parlait comme le premier venu.

    Sur ces entrefaites, il eut à reprendre domicile à l’évêché. Mgr de la Myre était revenu des eaux de Bourbonne, et sa nièce avec lui. Une seconde saison avait été d’avance prescrite par les médecins. Mllle de Cassini, admise au noviciat des dames du Sacré Cœur, signifia à l’abbé Guéranger qu’il lui reviendrait dorénavant d’accompagner l’évêque dans les sorties exigées par sa santé. L’année 1828 s’ouvrit. La pensée d’adopter le bréviaire romain suivait son cours ; elle devenait constante. La veille de la fête de saint Julien, premier évêque et patron de l’église du Mans, l’abbé Guéranger aborda Mgr de la Myre

    – Monseigneur, lui dit-il, je songe à vous demander la permission de réciter le bréviaire romain ?

    – La permission ? reprit l’évêque, mais ce serait bien plutôt à nous qu’il la faudrait pour ne pas le dire.

    – Mais puisque vous consentez, Monseigneur, je voudrais commencer dès aujourd’hui.

    – Très bien, l’abbé ; mais je vous avertis qu’il est plus long que le nôtre. Je le connais pour l’avoir récité durant l’émigration.

    – Mais n’est-il pas vrai, Monseigneur, que le bréviaire entraîne le missel ? Ayant l’honneur de vous dire la messe tous les jours, vous conviendra-t-il que je la célèbre dans le missel romain ?

    – Pourquoi pas, l’abbé ? le missel romain ne vaut-il pas bien le nôtre ?

    Tout était donc pour le mieux. Le bréviaire et le missel romains, depuis cette entente avec l’évêque, furent adoptés pour l’usage personnel de l’abbé Guéranger. Sa voix ne cessera plus d’être unie à la voix de toute l’Église ; sa prière, à la prière catholique. Commencée le 27 janvier 1828 en la fête de saint Julien, cette communauté de prière avec l’Église romaine ne sera plus interrompue par lui jusqu’au 27 janvier 1875. L’office de saint Julien fut le dernier que récita dom Guéranger, avant d’être appelé à mêler sa voix à la voix de la Jérusalem céleste.

    Les fonctions de secrétaire particulier laissaient à l’abbé Guéranger de nombreux loisirs ; il poursuivit ses études. Avril vint, amenant un nouveau départ pour les eaux de Bourbonne. Malgré ses prédictions et ses velléités de noviciat, Mille de Cassini durant les premiers jours accompagna son oncle. Le secrétaire fut aussi du voyage. Ce lui fut une occasion de voir Chartres et de visiter, avec une curiosité émerveillée, la cathédrale de la « Virgo paritura ». On fut à Paris vers la Pentecôte. Mgr de la Myre ne pouvait, à raison de son infirmité, solliciter une audience du roi ; mais il voulut, en évêque grand seigneur, rendre visite aux membres du haut clergé de Paris. En accompagnant son évêque infirme et en le soutenant de son bras, l’abbé Guéranger vit Mgr de Quélen archevêque de Paris, le cardinal d’Isoard archevêque d’Auch et ,Mgr l’évêque d’Hermopolis qui venait de céder à l’évêque de Beauvais le portefeuille de l’instruction publique.

    L’arrêt à Paris dura dix jours. L’abbé Guéranger eut le désir et prit le temps d’assister aux séances de la Chambre des députés. Il y alla deux fois. Nous ne résistons pas à la tentation de demander aux lettres échangées avec son frère Edouard l’impression qu’il en recueillit. Ceux qui connaissent les milieux parlementaires nous diront si les mœurs d’alors sont demeurées les mœurs d’aujourd’hui. Le lecteur n’aura pas de peine à s’expliquer, par la liberté même de la correspondance privée, l’audace de l’expression.

    Je suis allé deux fois à la Chambre des députés. C’est un spectacle qu’il faut voir pour se faire une idée de notre république. C’est là que j’ai vu les Benjamin Constant, les Lafayette, les Keratry, les Dupin, etc., etc., tous gens qui, à commencer par le président Royer-Collard, ont des figures de réprouvés. Le premier coup d’œil sur l’assemblée nous apprend tout de suite à quelle heure nous sommes en politique. La gauche, remplie ; à droite, quelques individus épars ; le centre droit, bien garni : c’est une si belle chose que les milieux ! Et si quelque royaliste hasarde à la tribune, dans un discours courageux, l’une de ces maximes monarchiques qui semblent aujourd’hui surannées et gothiques, il faut entendre les murmures, les cris, quelquefois les vociférations de la gauche, la voix des huissiers, le bruit de la sonnette présidentielle, les appels polis du président au calme et à la paix… On dirait que les ministres sont sur la sellette. On tire sur eux de toutes parts ; ils font la meilleure mine qu’ils peuvent. Après tout, que leur veut-on ? Ils sont pourtant des modèles de docilité ! Ils font des projets de loi libéraux, ils prennent des mesures de police libérales ; ils sont de leur temps. Ils font toutes les concessions possibles, et ils sont méprisés. Il faut avouer que le monde est bien difficile 24

    Mlle de Cassini demeura à Paris où elle attendit au Sacré Cœur le retour de son oncle. En se rendant à Bourbonne, Mgr de la Myre et son secrétaire s’arrêtèrent à Marolles (Seine-et-Oise) et y séjournèrent quelques semaines chez un gentilhomme bourguignon, M. de Broin, qui avait épousé une nièce de l’évêque. La population de Marolles vivait dans un oubli complet de ses devoirs religieux ; l’abbé Guéranger, aidé par les hôtes chrétiens qui l’avaient accueilli, s’employa avec zèle à rendre à l’église abandonnée sa décence et sa propreté ; il évangélisa, organisa une procession du très saint Sacrement avec reposoir et détonations ; de mémoire d’homme, Marolles n’avait vu spectacle pareil. On voulait garder l’abbé Guéranger comme curé. Il promit simplement de revenir, et vers le milieu de juin évêque et secrétaire partirent pour les eaux de Bourbonne. Ils étaient arrivés à Troyes, lorsque leur parvint le numéro du Moniteur qui contenait les ordonnances du 16 juin. Le séjour de Bourbonne-les-Bains dura jusqu’au 10 août. L’évêque du Mans n’y retrouva pas la santé ; le secrétaire n’y trouva guère d’intérêt ; et ce fut avec un soupir de soulagement qu’il partit de Bourbonne pour se rendre chez une autre nièce de Mgr de la Myre, Mme la comtesse de Laurencin. Durant son séjour, l’abbé Guéranger eut le loisir de voir de près le clergé bisontin, signalé à toute l’Église de France par son attachement aux doctrines romaines. Telle était la vigueur de cet admirable clergé qu’il avait déterminé son archevêque, Mgr de Villefrancon, à désavouer la signature imprudemment donnée par lui à la déclaration gallicane de 1826. C’est parmi ces vaillants que l’abbé Guéranger rencontra pour la première fois l’abbé Doney, depuis évêque de Montauban et mennaisien déterminé, l’abbé Gousset, qui fut archevêque de Reims et cardinal, l’abbé Mabile, plus tard évêque de Saint-Claude puis de Versailles.

    L’anxiété ;était grande à cette heure-là même parmi les catholiques de France. Les tristes ordonnances du 16 juin, contresignées l’une par Portalis, l’autre hélas ! par l’évêque de Beauvais, Mgr Feutrier, avaient déchaîné toutes les ardeurs de la polémique religieuse et provoqué les protestations de presque tout l’épiscopat. Six prélats seulement n’avaient pas jugé à propos, et ce pour des raisons variées, de donner leur adhésion à la protestation de leurs collègues ; mais enfin, le mémoire remis au roi le ter août 1828 portait soixante-treize signatures. Cette presque unanimité d’un épiscopat non suspect dans son attachement à la royauté montrait à tout esprit non prévenu la flagrante iniquité des ordonnances. Pour pallier le caractère odieux des mesures prises contre les jésuites qu’on n’avait pas osé nommer et contre les écoles secondaires ecclésiastiques dont on limitait le nombre et les élèves, c’était bien vainement que le roi attribuait aux séminaires de France une subvention annuelle d’un million deux cent mille francs, qui semblait être la rançon de leur servitude : la conscience générale ne fut pas dupe. La faiblesse de la royauté laissait s’ouvrir une ère de persécution religieuse et entrait en lutte avec l’épiscopat. Cependant, la police ministérielle interceptait les lettres adressées au souverain pontife Léon XII par les prélats signataires du mémoire de protestation et en même temps, pour déconcerter les résistances épiscopales, faisait circuler le bruit d’une note secrète du cardinal Bernetti’ conseillant aux évêques de « se confier en la haute piété et la sagesse du roi pour l’exécution des ordonnances et de marcher d’accord avec le trône ». Sans examiner davantage l’authenticité de la note, les évêques se crurent désavoués par Rome. II y eut un moment d’indécision.

    Il est affligeant, écrivait M. Vuarin, de voir comme tout va à la débandade parmi ceux qui paraissaient si décidés et si unis dans les représentations faites au roi. Je ne comprends rien à la mystification opérée par le message Bernetti. Le temps éclaircira ce mystère.

    Le temps l’a éclairci en effet, et la publication de la note montra plus tard qu’on en avait intentionnellement falsifié le contenu. Mais le ministère n’en recueillait pas moins le bénéfice immédiat de sa perfide manœuvre et le prestige de la royauté, déjà si durement atteint, s’amoindrissait de jour en jour. Les ordonnances contre les jésuites contristent tous les hommes d’ordre et de sens, écrivait M. de Villèle, par la violence qu’on a faite au roi qui les a longtemps refusées. » Les paroles de M. de Lamennais étaient amères ; il avait conscience qu’on allait à l’anarchie par l’impiété : « On se préoccupe des Bourbons, on a raison, disait-il ; je crois qu’ils auront le sort des Stuarts. »

    L’abbé Guéranger qui suivait avec attention la marche des événements écrivait à son frère Edouard

    L’épiscopat s’est couvert de gloire par, les apostoliques réclamations qu’il a présentées au roi. On sait que cette démarche n’a pas obtenu l’approbation du gouvernement ; mais rien n’empêchera ces dignes pasteurs des peuples de dire qu’il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes… Prions beaucoup pour l’Église et pour ces pauvres Bourbons à qui il faut bien pardonner un peu de ne pas ménager nos intérêts, quand ils n’aperçoivent même pas les leurs 25

    De Besançon, l’évêque revint à Marolles et son secrétaire reprit son apostolat auprès de la population si délaissée ! L’évêché de Versailles lui donna des pouvoirs ; durant six semaines, avec un admirable dévouement, il fit fonction de curé, réhabilitant les mariages, conférant le baptême, préparant à la première communion des adultes de vingt-cinq ou trente ans, réveillant ce pauvre peuple de la longue désuétude religieuse où il s’était endormi depuis l’époque de la Révolution. Il exerça le même ministère dans le diocèse de Meaux où il demeura jusqu’à la Toussaint dans la famille de M. le comte de la Myre, neveu de son évêque*Germigny était tout proche avec les souvenirs de Bossuet. L’église paroissiale lui montra encore la vieille chaire vermoulue où l’évêque de Meaux faisait le prône et, à l’entrée du chœur, le banc où il s’appuyait, lorsqu’il catéchisait les enfants. De Meaux on revint à Paris, et Mlllle de Cassini reprit auprès de son oncle sa place accoutumée. Elle l’accompagna au Mans ; mais ce fut pour le déterminer enfin, de concert avec M Bouvier, à résigner une charge que ses infirmités ne lui permettaient plus de soutenir. Au printemps de 1829, sans faire d’adieux, sans attendre même que Rome eût accepté une démission trop motivée, Mgr de la Myre quitta le Mans de nuit pour se retirer à Paris. Mlle de Cassini était libre. Sur les instances de l’évêque démissionnaire et de sa famille, l’abbé Guéranger consentit à accompagner dans sa retraite ce pauvre prélat infirme dont les jours étaient désormais comptés.

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