Dom Guéranger, abbé de Solesmes, par Dom Delatte – Chapitre V

CHAPITRE V

 

UN ESSAI DE RÉVOLUTION MONASTIQUE A SOLESMES

 

(1836)

 

    L’échéance du ter janvier 1836 aurait pu amener un peu de terreur. Aux termes de l’accord conclu en 1833 avec les anciens propriétaires, le bail de trois ans qui allait expirer devait se convertir en une acquisition ferme du prieuré, moyennant une somme de trentesix mille francs, en trois versements. C’était donc douze mille francs à trouver, une fortune La confiance de dom Guéranger ne s’alarmait pas de ces trois menaçants zéros ; les amis de Solesmes s’employèrent pour aider la pauvreté du monastère. Parmi ces bienfaiteurs dont la générosité ou l’amitié courageuse prépara aux moines une retraite assurée, nous trouvons avec une filiale émotion le nom d’un grand vicaire du diocèse d’Angers, M. l’abbé Régnier, depuis évêque d’Angoulême, archevêque de Cambrai et cardinal. Néanmoins, ce ne fut qu’avec lenteur et une apparente parcimonie que Dieu mesura les ressources nécessaires pour assurer le lendemain. Si la richesse faisait défaut, les âmes du moins affluaient déjà comme à un centre de doctrine et de vie.

    Deux émigrés polonais, Jérôme Kassiewicz et Pierre Semenenko, qui devaient ensuite fonder la congrégation des résurrectionnistes toute dévouée au relèvement de la Pologne,* mûrissaient leur projet à Solesmes, lorsqu’ils s’y rencontrèrent en octobre 1835 avec le comte Charles de Montalembert, un ardent défenseur de ces deux causes qu’il regardait comme sacrées : la cause de la liberté et celle de la Pologne. La publication retentissante du livre Paroles d’un croyant, l’encyclique Singulari nos du 25 juin 1834, les conseils affectueux et pressants de Mme Swetchine avaient enfin dénoué les liens qui l’unissaient encore à Lamennais. Sur la fin de 1834, il avait adressé spontanément au cardinal Pacca une lettre de soumission. Il voulait être, il était catholique avant tout ; mais son âme demeurait navrée de la séparation et de l’éloignement auxquels il s’était condamné. Lamennais l’appelait à la Chênaie ; Montalembert se refusait à une démarche qui eût rendu suspecte la sincérité de sa soumission. Il se ressouvint de dom Guéranger ; peutêtre Mme Swetchine l’encourageatelle à demander à Solesmes avec un peu de solitude le repos si nécessaire à son âme meurtrie. Il cherchait alors une diversion intérieure et l’oubli dans un travail d’histoire religieuse. Avant de venir au prieuré, il fit parvenir à dom Guéranger quelques lignes où se lisent ensemble et son désir et sa discrétion un peu inquiète

    Monsieur l’abbé, il se pourrait que dans dix ou quinze jours, j’eusse devant moi la liberté de cinq ou six semaines que je désire consacrer au travail… Me seraitil possible d’aller jouir de cette liberté dans votre solitude ? Avezvous une chambre pour moi ? Me permettezvous de partager votre table frugale ? Enfin pourraije goûter chez vous, sans vous gêner, la solitude que je cherche 1  ?

    La réponse de dom Guéranger fut ce qu’on pense bien : il avait eu le loisir déjà de reconnaître au cœur de Montalembert tant d’ardeur généreuse et dévouée.

    Monsieur le comte, lui écrivaitil le 28 août, non seulement vous ne me gênerez en rien, mais vous m’arrangerez beaucoup en réalisant votre aimable projet de venir passer six semaines dans notre solitude. Je fais des vœux bien sincères pour que les obstacles… soient levés par la Providence et me borne à vous prier de m’écrire en deux mots, sitôt que vous le pourrez, le jour de votre arrivée. Croyez encore une fois que vous ne nous causerez aucun embarras et soyez le bienvenu à l’ombre de notre petit cloître sous lequel votre nom a été prononcé déjà plus d’une fois.

    Des chagrins de famille et la nécessité d’un voyage en Angleterre reculèrent jusqu’au commencement d’octobre la visite si désirée. Le pèlerin vint : on lui fit l’accueil le plus fraternel. Il entra à Solesmes, adopta pour sienne la vie des moines, se plia à leur règle, prit part à leurs récréations avec la cordialité la plus affectueuse et la plus aisée. Il écrivait à Rio :

    Voici le cinquième jour que je suis dans cette solitude ; et vraiment je m’en trouve à merveille. Je me lève à quatre heures (aie honte de ta paresse en lisant ceci) et vais aussitôt au chœur assister au chant de matines et de laudes, qui dure depuis quatre heures et demie jusqu’à six heures, puis je rentre chez moi et déjeune. A sept heures, prime, pendant une demiheure ; je n’y vais que rare ment ; puis lecture ou travail jusqu’à neuf heures. Alors tierce, la grand’messe et sexte jusqu’à dix heures ; deux heures de travail jusqu’au dîner, à midi. Ce dîner est plus que frugal : on fait maigre quatre fois la semaine, et on n’a jamais que juste ce qu’il faut pour calmer la faim. n’y a ni nappes, ni argenterie on mange avec des couverts de fer. Après dîner, on va au chœur chanter le Miserere pour demander pardon à Dieu d’avoir tant mangé, puis on a une heure de récréation. De deux à quatre, travail, lecture des journaux ou promenade si je voulais ; à quatre heures, vêpres, puis travail jusqu’au souper qui a lieu à sept heures. A huit heures et demie, complies et prière jusqu’à neuf heures un quart : alors chacun rentre chez soi jusqu’aux matines du lendemain. Tous les jours se ressemblent. Je n’aurais jamais cru m’habituer ainsi ; mais cella me réussit parfaitement ; et je compte rester ici le plus longtemps possible, jusqu’à Noël, si je ne vais pas en Angleterre 2

    Montalembert n’a point ajouté, dans cette description datée des premiers jours, qu’il s’entraîna à partager les travaux des moines et se conforma à tout ce qu’il pouvait adopter des éléments extérieurs de leur vie. On a conservé à Solesmes le souvenir de sa fidélité à suivre les mouvements du chœur, en particulier au Gloria Patri qui termine les psaumes. L’inclination profonde que prescrit à ce moment le cérémonial monastique était ponctuellement accomplie et amenait en avant sur son front les boucles de son abondante chevelure blonde, qu’un geste de ses deux mains, toujours le même, ramenait ensuite. C’est pour écrire la vie de sa chère sainte, sainte Elisabeth de Hongrie, qu’il avait recherché la solitude de Solesmes. Les entretiens du prieur le charmaient.

    C’est un homme très instruit, disaitil au premier abord, et dont la conversation apprend une foule de choses. Je vais devenir d’une force étonnante en théologie, liturgie, antiquités ecclésiastiques, etc. 3

    Il y puisa l’amour du travail suivi qui donna naissance plus tard aux études sur les moines d’Occident.

    Le séjour à Solesmes, qui selon les projets de Montalembert devait être de cinq ou six semaines, se prolongea durant les mois d’octobre, de novembre et de décembre 1835. Quelques jours seulement avant noël, des obligations impérieuses le ramenèrent à Paris ; mais les deux âmes avaient noué ensemble le lien d’une si étroite intimité que leur séparation fut douloureuse.

    C’est un dur réveil que celui qu’on fait après un si beau rêve, écrivait dom Guéranger à son ami. Trois mois presque entiers se sont écoulés durant ce rêve, et jamais aussi longue époque de ma vie n’a été remplie par une sympathie si entière et si vive du cœur, de l’esprit et même de la vie extérieure. J’en garde au fond de mon âme pour toujours le souvenir si doux et si profond, mais triste, encore qu’il soit tempéré par l’espérance de vous voir revenir… Je conserve comme un dépôt sacré les prémices que vous m’avez données d’une amitié que Dieu certainement a voulue. Allez et venez par ce monde, si vous le voulez ; mais sachez toujours que mon âme ne vous perdra jamais de vue un instant.

    Aux encouragements se mêlaient des avis relatifs à la vie de sainte Elisabeth et de souriantes allusions aux détails de la vie si jeune et si naïve qu’ils avaient menée ensemble.

    Je vous quitte, on sonne le dîner. Vos chats n’y paraissent plus depuis votre départ. Le gros Minet surtout est inconsolable, il rôde sans cesse autour de votre chambre ; la porte ouverte, il court s’étendre sur votre fauteuil auprès de la cheminée froide et déserte. Mouffetard paraît moins occupé de votre souvenir ; cependant, aussi bien que le gros Minet, il s’abstient de paraître au réfectoire… Ceci vous prouvera du moins que vous ne sauriez être plus universellement regretté. Adieu, je vous embrasse tendrement en Notre Seigneur 4

    Au milieu de ces entretiens et dans le charme de ces relations, dom Guéranger reçut d’un catholique de Mâcon des offres qui le firent tressaillir. Ce qui restait de la vénérable abbaye de Cluny allait être adjugé en vente publique. L’église du monastère avait été détruite ; la grande propriété monastique, saccagée ; mais l’abbaye ellemême un instant convertie en collège restait entière. Le collège n’avait pu se soutenir, et la maison de saint Hugues et de saint Odilon, cloître et jardins attenant à l’abbaye, tout cela était mis à prix. On en demandait deux cent mille francs. Le prieur de Solesmes prit dix jours pour réfléchir à cette proposition. Cluny, ce sanctuaire et cette gloire monastique, seraitil effacé de la terre ? N’y avaitil aucun moyen de soustraire cette sainte retraite à la dévastation ? Dom Guéranger répondait avec tristesse

    Nous ne pouvons songer à Cluny. Nous resterons à Solesmes dans notre petitesse. Nous avons tant de peine à recueillir les trentesix mille francs que coûte Solesmes ; comment trouver deux cent mille francs pour Cluny 5  ?

    Elle approchait en effet l’échéance trop prévue du ter janvier 1836. Acquérir à titre ferme la propriété du prieuré était pour dom Guéranger une condition de l’approbation apostolique, en même temps qu’une nécessité de situation. Le dilemme pratique s’imposait : acheter aux termes du contrat de 1833 en versant la somme convenue, ou s’en aller planter sa tente ailleurs et renoncer au bénéfice des coûteuses améliorations apportées à la maison. Mais aussi ou trouver les trentesix mille francs exigés pas les propriétaires ? On recourut aux emprunts. M. Verger, de Nantes, consentit un prêt de douze mille francs. Le P. Le Boucher s’en fut à Vaugirard négocier auprès de dom Groult d’Acy, l’exbénédictin à qui était échue une part de la fortune des mauristes, un emprunt de même importance. Il y eut bien des hésitations, des pourparlers, des demandes de garanties, bien des soupirs, avant de se dessaisir à titre de prêt d’une part de cette fortune qui après tout n’était qu’un dépôt. Finalement, le consentement fut donné ; bien plus, dans le cours de l’année, l’exmauriste ajouta au premier un nouveau prêt de six mille francs. Nous n’entrons dans le détail de ces négociations et de ces chiffres que pour constater une fois de plus que le prieuré fut réellement acquis et payé. A voir l’inconsciente tranquillité de la mainmise du pouvoir sur ces biens religieux, on pourrait songer qu’il n’y avait là qu’une propriété nominale. Il n’est pas sans intérêt peutêtre de constater qu’elle était réelle, acquise à titre onéreux, contre un versement régulièrement accompli, conformément aux lois françaises qui régissaient et qui régissent encore la matière de la vente et de l’achat.

    Néanmoins, toutes additions faites, il manquait six mille francs. Le prêt dernier fut consenti par M. de Montalembert. Le noble comte n’avait alors que peu de fortune personnelle, ce qui doublait la générosité de son acte. Il y mit le comble dans la suite en abandonnant à Solesmes la somme qu’il avait avancée, sans autre condition que deux messes à perpétuité pour le repos de son âme et de l’âme des siens. C’est par ce procédé que fut faite l’acquisition du prieuré. La difficulté financière était ainsi immédiatement levée par l’expédient de l’emprunt ; elle était reculée, non résolue.

    L’année nouvelle, qui réservait à dom Guéranger de dures épreuves, sembla tout d’abord sourire à ses efforts. Une lettre de M. de Montalembert vint le saluer dès les premiers jours de janvier.

    Je suis honteux, mon cher ami, disait la lettre, de ne pas vous avoir écrit plus tôt.

    La lettre fut interrompue, puis reprise :

    Mon excellent ami, bien m’en a pris de mon retard puisqu’il me fournit l’occasion de vous communiquer une conversation importante que j’ai eue avec M. Guizot, hier, sur votre compte. A peine étaisje entré dans son cabinet qu’il me dit : « Ah je sais que vous arrivez de Solesmes, et j’attendais votre retour pour vous communiquer un projet que j’ai conçu en faveur de cette maison. Voici : je suis décidé à faire continuer le Gallia Christiana ; j’aimerais mieux confier ce travail à des bénédictins qu’à d’autres ; vos amis voudrontils s’en charger ? »

    J’ai été, comme vous le pensez bien, assez embarrassé par cette interpellation. Je n’ai voulu répondre ni oui ni non ; j’ai dit que je consulterais, mais que je craignais bien qu’un travail qui exigerait des voyages nombreux ne fût pas d’accord avec votre vie sédentaire. J’ai vu que M. Guizot était assez surpris et presque peiné de ce que son plan ne me paraissait pas immédiatement exécutable par vous. Je lui ai dit que je vous en ferais part, et que, comme vous étiez avant tout un homme de conscience, si voue l’acceptiez, son exécution fidèle et exacte serait garantie 6

    M. Guizot s’était enquis avec bienveillance du personnel, des ressources du monastère, et Montalembert avait en matière si délicate répondu avec prudence. Le ministre parlait avec intérêt de Solesmes qu’il supposait beaucoup plus important qu’il n’était en réalité.

    Je n’ai pas besoin, mon cher ami, poursuivait Montalembert, de vous dire l’extrême importance de tout ceci pour votre avenir. Si vous êtes chargé pat le. Gouvernement d’un travail aussi considérable que la refonte du Gallia Christiane, il en résulte pour vous une sorte de reconnaissance officielle par L’État… Je conçois parfaitement les difficultés, à cause surtout du manque de sujets, qui m’a toujours paru, comme je vous l’ai dit souvent, la grande faiblesse de Solesmes. Vous êtes seul. Pourtant, il serait déplorable de laisser échapper une occasion si propice de prendre situation, gouvernementalement, politiquement, scientifiquement. Réfléchissez à tout cela, mon bon ami, et écrivezmoi ce que je dois dire à M. Guizot en attendant votre arrivée 7

    Dom Guéranger se proposait d’aller à Paris pour l’impression de son livre, les Origines catholiques, et le dessein de Montalembert était de présenter son ami à M. Guizot. Dans le but d’aider à Solesmes, Montalembert avait aussi sollicité de l’abbé Lacordaire un sermon de charité en faveur des bénédictins. Lacordaire n’accueillit pas ce projet. Sa situation était très contestée ; une cabale s’était élevée contre lui afin de lui interdire après 1835 la chaire de NotreDame. M. Foisset nous semble avoir décrit fort exactement l’état des esprits

    Le vieux clergé ne pouvait se faire à cette prédication sans exemple, à cette façon insolite et presque laïque de traiter de la religion dans la chaire sacerdotale… On accusait Lacordaire de parler des choses de la religion dans un esprit trop moderne… La jalousie, l’esprit de rivalité, mais surtout, surtout l’esprit de parti (je sais ce que je dis) eurent grandement part à ce concert de clameurs et de blâmes 8

    Quoi qu’il en soit, cette levée de boucliers contre l’abbé Lacordaire l’obligeait à une extrême prudence, et il ne crut pas pouvoir donner aux bénédictins l’appui de sa parole. Malheureux de ce côté, Montalembert éprouvait encore d’autres ennuis plus personnels. Le journal où il avait voulu faire paraître son introduction à la vie de sainte Elisabeth semblait se dérober. La pauvre chère sainte, disaitil avec tristesse, je n’ai guère le temps de lui donner une seule pensée au milieu de ce tourbillon. Du moins s’employaitil pour Solesmes Je remettrai au P. Le Boucher, aprèsdemain, les six mille francs, et il vous les fera parvenir avec les douze mille de dom Groult par la diligence 9

    Montalembert achevait ainsi :

    Je n’ai pas le temps de vous parler de mon intérieur qui est toujours fort triste et fort sombre. Votre bonne et tendre lettre m’a fait à la fois du bien et du plaisir. Croyez bien que je regarde votre amitié comme un bienfait d’en haut d’autant plus précieux que je pouvais moins y compter. Je me flatte toujours qu’elle ne sera pas stérile. Bien souvent je me reporte à Solesmes, et je me retrouve assis à vos côtés, au réfectoire et au chœur. Combien j’ai pensé à vous en lisant ces admirables offices de la semaine de Noël ! Non, jamais rien ne fut si beau. Cette communauté de prière et d’admiration pour la liturgie sera toujours entre nous un lien intime, sacré et spécial, à côté de tant d’autres (2).

    La réponse ne se fit pas attendre.

    Je me chargerais volontiers, écrivait le prieur de Solesmes, du travail nécessaire pour continuer le Gallia Christiana, avec espoir de terminer cet ouvrage en la manière qu’il peut l’être, aujourd’hui que tant d’archives ont péri, que tant d’évêchés ont été supprimés, que tant d’abbayes ont disparu. Je m’en chargerais d’autant plus volontiers que le volume par lequel il faudrait commencer est celui de la métropole de Tours qui est la nôtre, et par conséquent celle qu’il serait moins pénible de visiter, celle aussi que nous connaissons le mieux. Mais les conditions d’un pareil engagement seraient cellesci qu’on me donnât un certain temps, comme cinq ou six ans, pour livrer ce manuscrit prêt à l’impression ; et j’exigerais cette condition à cause de mes grandes occupations et des circonstances particulières qui feraient peser sur moi la presque totalité de cet immense travail. Je ne pourrais promettre davantage consciencieusement, puisque je serais certain de ne pas pouvoir tenir mes engagements ; 10 nous exigerions une subvention qui non seulement indemnisât des frais considérables d’un pareil travail, non seulement représentât le bénéfice raisonnable auquel tout auteur a droit, mais encore qui compensât, pour notre communauté qui est loin d’être dans l’aisance, les profits qu’elle pourrait faire par d’autres travaux littéraires sur lesquels elle compte pour subsister et qui seraient nécessairement sacrifiés à ce travail nouveau ( 11

    Par ailleurs, dom Guéranger demeurait soucieux de maintenir les traditions de la stabilité monastique, difficilement conciliable avec les exigences d’une publication entraînant de longs voyages et de longs séjours hors du monastère. De plus nous savons déjà qu’il redoutait toute attache officielle avec un gouvernement quel qu’il fût. C’était prudence. L’instabilité ministérielle sous le gouvernement de Juillet l’invitait peu à entrer dans les remous provoqués par les changements politiques. Que deviendrait la petite barque de Solesmes, signalée aux sévérités des uns par les faveurs mêmes qu’elle aurait reçues des autres ? Pourtant, il ne crut pas possible de se dérober à l’honneur qui lui était déféré et, vaincu par les instances de son ami, il promit un mémoire à M. Guizot sur la continuation du Gallia Christiane.

    Montalembert s’étonnait un peu que son ami n’accueillît la proposition qu’avec des réserves.

    Je suis affligé, mon excellent ami, du peu d’empressement que vous mettez à accepter l’offre de M. Guizot. Je crains que vous n’en appréciiez pas toute la portée, toute l’utilité morale et matérielle ; soyez sûr que quand vous serez reconnu par le Gouvernement de cette manière, vos adversaires, qui sont avant tout serviles, réfléchiront à deux fois avant de vous attaquer.

    Le ministre persévérait de son côté dans son bienveillant dessein. « Dressez votre mémoire, ajoutait Montalembert en voyant fléchir les oppositions de son ami ; soyez aussi modéré que possible dans vos demandes d’argent, et m’adressez le tout surlechamp 12 »

    Etablir la nomenclature et la succession chronologique des archevêques et des évêques de France, avec la liste des monastères et la série de leurs abbés, fut une œuvre qui tenta de bonne heure l’érudition française. Il y eut des essais de ce genre dès la fin du seizième siècle mais encore informes et bientôt oubliés. « Le premier ouvrage vraiment sérieux où l’on ait entrepris d’établir la succession chronologique des archevêques et des évêques de France est dû à Jean Chenu, avocat au Parlement de Paris 13 » Son livre parut en 1621 sous ce titre : Archiepiscoporum et episcoporum Gallice chronologica historia
14 Un contemporain de Jean Chenu, Claude Robert, archidiacre de ChalonsurSaône et ami de Baronius, reprit ce même travail et lui donna en l’améliorant le nom qui lui est demeuré Gallia Christiana. La condition de ces premières enquêtes est fatale : elles sont bientôt dépassées et vieillissent vite par la mise au jour de documents nouveaux qui ont échappé aux initiateurs. Claude Robert, qui ne se dissimulait pas les lacunes de son œuvre, la légua aux deux célèbres frères jumeaux Scévole et Louis de SainteMarthe, historiographes de France. L’Assemblée du clergé de 1645 invita ellemême les deux frères à la continuation du Gallia Christiana 15 Ils moururent ; mais les deux fils de Scévole, Pierre Abel et Nicolas de SainteMarthe, donnèrent en 1656 l’édition nouvelle en quatre volumes infolio. Puis s’écoula an demisiècle au cours duquel les bénédictins de SaintMaur ne cessèrent de recueillir les matériaux d’une refonte nouvelle. Elle leur fut demandée par l’Assemblée du clergé de France en 1710 16 Le supérieur général de la congrégation était alors dom Denis de SainteMarthe qui appartenait par une parenté éloignée à la famille des premiers auteurs. Afin de ne donner nulle atteinte aux droits ou prétentions du haut clergé, il fut résolu qu’on adopterait l’ordre alphabétique pour les provinces ou archevêchés, gomme aussi pour les évêchés suffragants de chaque province. Le tome premier parut en 1715 ; il comprend les provinces ecclésiastiques d’Albi, Aix, Arles, Avignon, Auch. En 1785 parut le tome treizième qui contient la province de Trèves. Tous les documents recueillis pour l’histoire des quatre dernières provinces (Tours, Besançon [Vesuntio], Vienne, Utrecht) se perdirent durant la Révolution. Il n’en survécut que des fragments ou des épreuves tellement informes que, dans la suite, M. Hauréau a déclaré n’avoir pu en faire usage.

    L’œuvre bénédictine devait se compléter par quatre volumes, un par province ; et, ayant bien conscience que ce travail dépassait les forces d’un particulier, M. Guizot y conviait les religieux de Solesmes. Il ignorait, en s’adressant à un monastère, que c’était quand même à un seul homme qu’il abandonnait l’enquête immense. On conçoit vraiment que dom Guéranger ait hésité. Le mémoire qu’il soumit à M. Guizot demandait toutes facilités pour visiter les bibliothèques et les archives : et un laps de cinq années pour la composition du quatorzième volume, premier de la continuation. Afin de sauvegarder la stabilité monastique « surtout en ces premières années de fondation durant lesquelles la communauté a un pressant besoin de la résidence de tous ses membres 17 », il sollicitait aussi du ministre de l’instruction publique la faculté de faire transporter à Solesmes tous livres et manuscrits indispensables à ses recherches.

    Le mémoire fut adressé à Montalembert. Sur ces entrefaites, le gouvernement dont faisait partie M. Guizot fut mis en minorité sur une question de conversion des rentes 5 pour 100. De là, démission en masse du ministère’ négociations rompues. Laissons parler M. de Montalembert

    Je croyais tout perdu pour ce pauvre projet qui m’a souri beaucoup plus qu’à vous. Hier soir (7 février) je vais chez M. Guizot pour lui faire mes adieux et mes compliments de condoléance. Je n’avais pas, je vous assure, l’intention de lui dire un mot de Solesmes ; mais lui, se détachant du cercle d’ambassadeurs et de doctrinaires qui l’entourait, vint à moi et me dit : « Estce que je ne pourrai

    pas faire quelque chose pour vos moines de Solesmes avant de m’en aller ? Je fus vraiment ému de cette sollicitude dans ; un pareil moment et lui parlai de votre mémoire. Il me dit de revenir ce matin. Je sors à l’instant de chez lui. Nous avons ensemble examiné votre mémoire, et, en ma présence, il a rédigé un arrêté qui prescrit : 1- la continuation du Gallia Christiane ; 2- qui confie ce travail à M. Guéranger, etc., à condition que le premier volume sera livré au 1er août 1841 : 3- qui vous accorde une allocation de quatre mille francs par an pendant les cinq années que durera ce travail. Je doute très fort que vos gens de SaintMaur aient jamais été mieux payés 18

    M. de Montalembert ignorait que l’Assemblée du clergé de France en 1710 avait précisément alloué à dom Denis de SainteMarthe une somme de quatre mille livres 19 Quoi qu’il en soit et encore que l’arrêté pris en dernière heure pût être révoqué par un autre ministre de l’instruction publique, ce qui advint en effet, il n’en restait pas moins, comme le remarquait M. de Montalembert, une prise de possession très importante et, de la part de M. Guizot, une preuve de bienveillance très marquée.

    Dom Guéranger avait maintenant pour se rendre à Paris, comme il l’avait projeté, un double motif : l’affaire du Gallia Christiana et l’impression de son livre sur les Origines de L’Église romaine. Il s’y rendit vers la fin de février et s’entendit cette fois directement avec M. Guizot au sujet du Gallia Christiane. L’entrevue fut des plus courtoises. L’arrêté pris par le ministre démissionnaire fut maintenu par son successeur ; ampliation en fut donnée au préfet de la Sarthe, M. de SaintAignan ; et le prieur de Solesmes se mit dès lors en quête des livres et documents premiers requis pour son travail : un exemplaire du Gallia Christiana des bénédictins, du Gallia Christiana des frères SainteMarthe, le Dictionnaire de Du Cange qu’il disputa à SainteBeuve et le De re diplomatica.

    Au moment où le travail abondait, la Providence sembla même lui faire espérer des ouvriers. Place de la Sorbonne, chez M. Bailly son imprimeur, il fit la rencontre de M. du Lac de Montvert et s’attacha à lui de la plus vive affection. Les lecteurs de l’Univers ont connu longtemps le caractère si digne et si grave de M. du Lac ; ils se rappellent aussi les lignes émues dont Louis Veuillot a salué la mort de son frère d’armes. On sait moins que le journaliste nourrit quelque temps la pensée d’entrer à Solesmes ; seules, d’impérieuses exigences de famille le contraignirent d’y renoncer. D’autres encore se montrèrent, puis disparurent : la vie monastique a des attraits et des austérités qui expliquent tout.

    Le prieur de Solesmes, à son départ, avait laissé le gouvernement de sa maison au sousprieur, dom Le Boucher, nature trop sensible, qu’une formation religieuse nécessairement incomplète et une élévation prématurée défendaient mal contre la bizarrerie et la susceptibilité de son tempérament. Reconnaître un tort lui était difficile ; il l’écrivait assez naïvement à son prieur quelques semaines avant les événements que nous devons raconter : « Cela me fait trop de peine, disaitil, de la part des personnes que j’aime de tout cœur et de toute âme, de penser qu’elles s’occupent de moi autrement que pour m’aimer, m’excuser et prier pour moi 20 » Il est incontestable néanmoins que ces trois devoirs, auxquels il réduisait l’action d’un supérieur, n’épuisent pas de façon absolue la part légitime d’intervention, dans une vie de religieux, de l’autorité régulière. Quoi qu’il en soit, le prieur absent trouvait au milieu du labeur ingrat qui réclamait son séjour à Paris le loisir d’écrire à son délégué ; il l’initiait à ses démarches et sollicitait par lui l’avis favorable de la communauté à l’acquisition de vêtements sacerdotaux. Il ne reçut pas de réponse. Rebuté de ce côté, dom Guéranger écrivit à dom Fonteinne, son premier compagnon, cellérier du petit monastère, à la date du 28 février. Sa lettre trahit l’inquiétude ; on ne l’avait pas jusqu’alors accoutumé à ce silence qui semblait l’exclure.

    Point de lettre de personne encore, mes chers et bienaimés frères, gémissait il : c’est tout de même trop long. Ma lettre se seraitelle égarée ? Auraisje mal conçu l’adresse ? La poste l’atelle rejetée ? Toutes ces hypothèses me tourmentent. Dom sousprieur seraitil plus souffrant ? Mais, dans ce cas, pourquoi ne pas m’écrire les uns ou les autres ?… Je ne sais que répondre quand on me demande de vos nouvelles ; et Dieu sait si ce n’est que pour les autres que j’ai si grande envie d’en recevoir.

    Non plus que la première cette lettre n’obtint de réponse. Quelques jours plus tard, dom Guéranger écrivait à un troisième, le P. Segrétain, et, voilant d’un ton joyeux et familier ses préoccupations secrètes, lui ;racontait ses allées et venues et les petites mésaventures d’un séjour à Paris en mauvaise saison. L’impression de ses Origines se poursuivait avec une lenteur extrême. Il ne se résignait pas pourtant à prolonger son absence et annonçait son retour à Solesmes pour la date antérieurement fixée. Au cours des détails sur les Origines et le Gallia Christiane se glissait la plainte accoutumée : « J’attendais de vos nouvelles. Les uns comme les autres’ vous en êtes bien avares pour moi 21 »Une seconde lettre au P. cellérier nous livre toute son anxiété

    Ce m’est une croix dure au delà de toute expression que d’être privé de tout rapport avec ceux que j’aime le plus su monde. Ecrivezmoi, vous. Que j’aie de vos nouvelles et de celles de mes frères Au reste, ne parlez de rien. il ne faut pas qu’une telle conduite soit connue. C’est une humiliation que Dieu m’envoie ; au dehors, ce serait un scandale. Gardezm’en le secret, écrivezmoi. Que j’entende enfin une voix amie 22  !

    Il ne fut pas davantage répondu à cette lettre qui était un cri de détresse ; et chacun peut pressentir l’angoisse que portait dom Guéranger dans les visites officielles qu’il faisait à Paris, par intérêt pour une maison qui semblait n’être plus la sienne et prononçait contre lui, par son attitude de silence obstiné, une sentence d’exclusion. Les avances aimables de M. Prosper Mérimée, qui avait obtenu pour le monastère un subside de deux mille francs, furent écartées par le prieur de Solesmes, désireux de ne laisser au pouvoir aucun droit à faire valoir sur une maison à qui il aurait consenti des avantages. Montalembert le railla beaucoup de ses susceptibilités ; mais les lèvres de dom Guéranger ne s’ouvraient guère au sourire, et le rapport du comte Beugnot et de Sylvestre de Sacy à l’Institut pour admettre à fraternité les bénédictins de Solesmes ne calmait pas la douleur que lui causait le silence inexplicable de tous les siens.

    Dans une lettre à son clergé d’Hippone, saint Augustin a marqué pour jamais l’avantage et le péril de la vie monastique : Je n’ai rien trouvé de meilleur, ditil, que ce qui y est bon ; je n’ai rien trouvé de pire que ce qui y est mauvais. Difficile sum. expertus meliores quant qui in monasteriis profecerunt ; ita non sum expertes pejores quam qui in monasteriis ceciderunt
23 » Tombant de plus haut, l’homme dans sa chute se brise tout entier ; sa déchéance se mesure à sa hauteur première. II est vrai tout à la fois que la vie religieuse est une garantie de salut et de perfection et que l’infidélité au devoir de la vie religieuse emporte aux derniers excès. Le monastère même le plus fervent n’abrite pas contre une chance de chute profonde l’homme qui ne lui appartient que par son corps et non par son esprit et sa docilité intérieure. Ces réflexions ont pour dessein d’écarter la surprise peutêtre même le scandale dont un lecteur superficiel pourrait prendre occasion au spectacle de chutes retentissantes et souvent hélas ! trop facilement prévues. Pourquoi n’irionsnous pas jusqu’au bout de notre pensée ? La conscience s’aveugle plus facilement peutêtre dans un milieu dont la loi est d’être plus surnaturel et d’appartenir tout entier à la perfection. Dieu châtie par la soustraction de la lumière commune ceux qui ont méprisé cette clarté plus haute à laquelle ils avaient voué d’appartenir. Chacun de nous est comptable de sa grâce. Puis si la vie monastique a ses grandeurs propres, elle a aussi ses périls spéciaux. D’autres ordres religieux possèdent dans leurs devoirs extérieurs, avec l’exercice de leur activité normale, une distraction utile et comme une réelle diversion ; la nature ellemême y trouve quelque relâche. Dans un monastère où la stabilité est la loi, la fermentation vitale est à vase clos ; elle n’a d’issue que vers Dieu. En outre de ces conditions communes à toute maison proprement monastique, s’il se trouve que le monastère commence avec des éléments de rencontre, sans souvenirs’ sans tradition vivante, sans le prestige d’une autorité ancienne, vénérable, incontestée, sans l’entrain que donnent à une communauté adulte ses travaux d’hier, les souffrances ensemble endurées, l’atmosphère qu’on respire, sans la cohésion surnaturelle, œuvre de la grâce et œuvre du temps, qui groupe les âmes en une réelle et étroite unité, de dures secousses sont à redouter. Il nous souvient que l’abbé de Melleray les avait pressenties et d’avance annoncées : elles entraient dans le dessein de Dieu. Peutêtre d’ailleurs , le travail des justes n’estil pleinement efficace et entièrement agréé de Dieu que le jour où l’épreuve comme la lime les a affranchis même de la joie naturelle et de l’entrain de leur activité.

    Pendant que le prieur de Solesmes recueillait à Paris des ressources et un honneur qu’il s’appliquait à faire rejaillir sur sa communauté, une vraie révolution éclatait dans le prieuré ! Le point de départ était insignifiant. Avant de quitter Solesmes, le prieur avait donné à un jeune religieux la charge de traduire Louis de Blois. Aujourd’hui, les novices bénédictins regarderaient, je crois, cette obédience comme un bienfait le novice d’alors, qui avait d’ailleurs en renonçant à son essai de vie monastique un procédé très sûr pour s’affranchir de ce que son obédience avait pour lui d’intolérable, se rendit auprès du P. Le Boucher qui cumulait avec l’office de sousprieur la charge de maître des novices, et se répandit en plaintes amères sur le triste sort de ceux qui appartiennent à la volonté d’autrui. Ce fut l’étincelle. Le sousprieur l’écouta le plaignit, applaudit même et finit par confier au novice mécontent combien il regrettait lui aussi de n’avoir que trop peu d’influence sur la marche de l’œuvre solesmienne.

    Le sousprieur, qui rêvait collèges et ne voyait que dans l’enseignement l’avenir de la petite communauté, avait été fortifié encore dans son sens propre par ses conversations avec dont Groult, l’exmauriste dont nous avons parlé.

    Une communauté un peu formée eût résisté par ses habitudes acquises, à cette direction nouvelle ; mais le sousprieur avait en luimême grande confiance : il se croyait mission divine pour tuer Solesmes de sa détresse financière. Dès lors dont Guéranger n’était plus que l’obstacle, la volonté aveugle et arbitraire qui engageait le monastère dans une voie sans issue. L’illusion, là où elle s’établit, crée une grossière bonne foi qui prend les formes de la conviction. Le chapitre de la communauté fut réuni afin de statuer sur la demande faite par dom Guéranger de distraire, pour acquérir des ornements sacerdotaux indispensables, une part des ressources qu’il avait recueillies à Paris. Le chapitre fut orageux, le prieur absent fort critiqué. Les esprits s’échauffèrent par la mise en commun de leurs griefs personnels ; le traducteur de Louis de Blois avait eu assez d’habileté pour faire le siège de chacun. Mais dom Fonteinne était absent : c’était l’homme du prieur, son compagnon des premiers jours ; c’était de lui surtout qu’il fallait s’assurer.

    Le P. Fonteinne se croyait une compétence supérieure dans les questions matérielles. II nous souvient encore de la disposition exorbitante, insérée aux constitutions, qui dans les questions matérielles inclinait même l’autorité du prieur devant la souveraineté du cellérier. Dom Fonteinne pourtant n’était point satisfait. Comme Alexandre, il étouffait dans l’étroite enceinte de sa charge même démesurément élargie et n’attribuait qu’aux limites apportées à l’exercice de ses aptitudes la gêne dont souffrait la communauté, la gêne dont il était souvent la cause par d’indiscrètes dépenses. A son retour, il fut circonvenu, entraîné par de longs plaidoyers auxquels se mêlèrent des calomnies basses dont l’auteur plus tard ne consentit plus à se souvenir. La communauté fut représentée comme gagnée tout entière au dessein suivant

    déposer dom Guéranger, le chasser du monastère, en s’armant contre lui de l’autorité de l’évêque du Mans de qui on se proposait de désarmer l’affection au moyen de charges précises et par l’unanimité de tous les membres du monastère réunis contre le prieur.

    Un instant l’intrigue faillit échouer. Épouvanté de son succès et harcelé par le remords, le sousprieur se déroba pour demander avis à un monastère voisin ! L’illusion se dissipa alors, la conscience reprit pied : il revint converti. Mais la main de ses complices le ressaisit aussitôt ; et bientôt, prisonnier des entraînements qu’il avait déchaînés luimême, il fut obligé sous peine de désertion de se remettre à la tête de ceux qu’il avait trop compromis, lui disaiton, pour avoir désormais le droit de les abandonner. C’est la cruelle logique de ces situations désordonnées. Le 21 mars, pour fêter le jour natal de saint Benoît, on décréta tous ensemble que dom Guéranger avait été infidèle comme Saül ; que, comme Saül, il avait mérité d’être rejeté, déposé, expulsé ; et, pour consacrer le caractère définitif de cette sentence qu’ils venaient de prononcer, les conjurés s’engagèrent en conscience à ne jamais livrer au prieur, à son retour, la connaissance des griefs qu’ils avaient articulés contre lui. L’engagement fut consenti par tous, profès et novices. Il fallait aussitôt saisir l’évêque. Le religieux qui avait refusé de traduire Louis de Blois accepta de rédiger le mémoire. Il y mit de l’ardeur. Le 24 mars après complies, sousprieur et cellérier furent députés vers l’évêque. Le sousprieur se dérobait encore ; il fut de nouveau ramené.

    Bientôt le mémoire, revêtu de l’unanimité des signatures fut porté à Mgr Bouvier. Les deux moines délégués à cet effet s’étaient en même temps chargés d’arrêter dom Guéranger au Mans dès son arrivée et de lui signifier l’arrêt pris contre lui.

    Dom Guéranger avait annoncé son retour pour le 25 mars. En l’abordant dès son passage au Mans, les deux moines voulaient s’épargner l’ennui de le revoir au monastère et d’avoir à s’expliquer avec lui. Ce projet fut déjoué par la piété de dom Guéranger, qui lui inspira la pensée de s’arrêter à Chartres le jour de l’Annonciation. C’était un jour de retard. Un des deux députés, fort désappointé de sa déconvenue, prétexta des affaires urgentes pour se dérober à une mission pénible ; l’autre qui avait déjà vacillé dans sa résolution, se tint renfermé au Mans durant toute la journée du 26, ne redoutant rien autant que l’apparition du prieur condamné par lui. Le drame tournait au vaudeville.

    Ayant ainsi échappé, à son insu, à la tentative de forclusion ourdie contre lui, dom Guéranger arriva à Solesmes le 26 mars, un jour plus tard qu’il ne s’était annoncé, à l’heure de la conférence spirituelle. Il se rendit au chapitre, reprenant dès le premier instant l’horaire régulier. La conférence était commencée ; elle s’acheva dans la stupeur et l’embarras de tous. Au moment où elle se terminait, un instant avant le repas du soir, dom Fonteinne, ému embarrassé comme on devine, prit la parole, en l’absence du sousprieur, pour signifier à dom Guéranger que l’évêque du Mans était saisi d’un mémoire par lequel la communauté, unanimement, réclamait la déposition du prieur.

    Saint Grégoire nous rapporte qu’après l’incident de la coupe empoisonnée que lui avaient offerte les moines de Vicovaro, saint Benoît se leva de table, vultu placido et mente tranquilla, l’âme et le regard tranquilles, et fit ses adieux à ses moines révoltés. Nous n’avons pas trouvé dans l’histoire d’exemple plus achevé de la paix invincible que Dieu met au cœur des siens. Dom Guéranger avait le même esprit. Sans trouver un mot de reproche ou d’amertume, il se leva de son siège de prieur se dirigea vers une table voisine, écrivit sa démission et la remit au P. cellérier. Alors seulement il se hasarda à demander les motifs d’une telle décision : on ne lui répondit qu’en alléguant l’engagement de conscience contracté par tous de ne lui rien dire.

    La situation devenait intenable. Connue au dehors’ elle eût excité un réel scandale. Dom Guéranger recourut à Mgr Bouvier nanti déjà de la plainte. Quelles que fussent l’estime et l’affection de l’évêque du Mans pour le prieur de Solesmes, il ne crut pas possible de le maintenir en charge contre l’avis unanime de toute la communauté ; et, sans même se demander ce que deviendrait en d’autres mains le monastère, de luimême il écrivit à dom Guéranger et sollicita de lui sa démission, tout en l’assurant de son estime personnelle. II résumait en quelques mots la plainte de tous : le prieur n’avait pas l’esprit religieux ; ses manières n’étaient point celles d’un supérieur de communauté. Sans doute Mgr Bouvier eût fort embarrassé les auteurs de la plainte, en leur demandant une définition précise de ce en quoi consiste l’esprit religieux. Peutêtre la vivacité spirituelle et l’humeur enjouée, les saillies et reparties rapides de dom Guéranger dans la conversation de chaque jour avaientelles semblé messéantes à ceux qui ne voient un supérieur de communauté que dans le nimbe d’une gravité voulue et d’une solennité hiératique.

    Quoi qu’il en soit, lorsque dom Guéranger se rendit à l’évêché dans la matinée du 28, Mgr Bouvier était revenu déjà sur son impression première ; il avait eu le loisir de reconnaître le peu de sérieux des griefs allégués par les moines et témoigna de son espoir de voir sous peu se calmer l’orage. Sans livrer au prieur de Solesmes le détail des plaintes élevées contre lui, il lui renouvela l’assurance de ses sentiments d’estime et d’affection. Dom Guéranger revint à Solesmes et rapporta à la communauté les dispositions où il avait trouvé Mgr Bouvier. Sans hésiter un instant, le sousprieur et le cellérier montent en voiture et s’en viennent au Mans pour tenter auprès de l’évêque un nouvel effort. Ils eurent sans doute la fortune d’obtenir une audience immédiate ; car, dès le lendemain vers midi, ils étaient de retour au monastère, porteurs des instructions épiscopales. La récréation finie, ils convoquèrent la communauté au chapitre, invitèrent le prieur à s’y rendre ; et là, devant tout le convent assemblé, le P. Le Boucher, sousprieur, déclara à dom Guéranger que l’évêque lui retirait la charge de prieur, le retranchait de la communauté et le dispensait de ses vœux. Après cela, les moines se retirèrent, laissant en tête à tête le prieur et le sousprieur. On n’avait rien à se dire de plus. Lorsque dom Guéranger, voulant enfin obtenir le mot de cette étrange énigme et marquer ce qu’il y avait dans la mesure prise contre lui d’exorbitante cruauté, se rendit auprès du P. Fonteinne, il trouva dans la cellule du cellérier la communauté réunie, consternée sans doute de ce qui venait de se passer et toutefois obstinément muet’, o sur les motifs de la déposition. L’engagement de conscience tenait toujours.

    Il est advenu souvent dans l’histoire des hommes que la punition la plus cuisante infligée à des âmes désordonnées est précisément de les laisser à ellesmêmes et, au lieu de les contredire, de les abandonner à leur volonté révoltée. Et pourtant il ne semble pas que dom Guéranger se soit arrêté même un instant à la résolution si naturelle de se retirer elle n’effleura pas son esprit. Il n’avait nul besoin de ces hommes qui le rejetaient ; ceux qui l’écartaient ne vivaient que par lui. Il ne parut en lui ni fierté, ni découragement, ni colère. Tout l’avenir de I’œuvre, monastique qu’il avait conçue fut sauvegardé par sa douceur paisible

    Ne pouvant s’imposer à ses frères, il leur demanda du moins de rester à Solesmes, à leur disposition ; et, dès ce moment, s’abstenant de tout acte d’autorité, hôte dans sa propre maison, il attendit que l’intervention épiscopale dénouât la situation.

    Il fut pourvu sur l’heure à la transmission de l’autorité. Dès l’après midi de ce 29 mars qui avait vu la déposition du prieur, il fut procédé à l’élection de son successeur. Toute la communauté répugnant à obéir à l’un quelconque de ses membres actuels, les suffrages sans aucun doute guidés par le P. Le Boucher se portèrent vers un homme qui assurait par sa fortune l’avenir matériel de la communauté et était connu pour favorable à tous projets de collège et d’enseignement. Là, du moins, dans un vieux moine on aurait la plénitude de l’esprit religieux et monastique. Dom Groult d’Acy, dont le nom a été prononcé plusieurs fois, n’avait rien conservé de la vie monastique, pas même l’habit. Il était presque impotent, ne disait plus la messe et ne voyageait jamais sans une gouvernante, du nom de Mlle Agathe, qui espérait bien elle aussi recueillir quelques miettes de la fortune dont l’exmauriste était le dépositaire. Mais cette édifiante élection, outre les avantages pressentis déjà, avait encore ce résultat précieux de convertir en un don ferme, on l’espérait du moins, le prêt de dixhuit mille francs consenti peu auparavant par le nouveau prieur. Cette considération avait été décisive.

    C’était au sousprieur comme grand électeur que revenait de droit l’honneur de notifier l’élection. Pour assurer de façon absolue le succès de sa mission, il fallait au préalable obtenir de dom Guéranger une lettre dans laquelle le prieur écarté insistât auprès du prieur élu pour le presser d’accepter le bénéfice de son élection. La lettre fut demandée ; la lettre fut écrite dans les termes que l’on demandait. Nous devons renoncer à faire l’histoire de la république monastique improvisée à Solesmes par la révolution d’avril 1836. Mgr Bouvier ne savait pas la gravité du désordre ; il était maintenu loin de là, captif d’un itinéraire antérieurement dessiné qui devait le conduire à Nantes pour la consécration épiscopale de Mgr de Hercé ; et d’ailleurs estimant qu’il n’y avait nul péril en la demeure, il se bornait à assurer dom Guéranger de sa très sincère affection, en lui maintenant pour le diocèse tous les pouvoirs dont il jouissait avant l’essai de vie monastique. De son côté, dom Groult, surpris plus qu’aucun autre de sa propre élection, prenait prudemment ses garanties contre les chances éventuelles de la charge dont on prétendait l’investir. Il la devinait délicate ; il la pressentait onéreuse. Et puis, il avait tant oublié ! Le seul lien qu’il eût conservé avec la vie monastique consistait dans ce lambeau de l’ancienne fortune des mauristes qu’il gardait comme un dépôt sans doute, mais qu’un trop long usage l’avait presque accoutumé à gérer comme sa fortune personnelle, et dont il lui eût été pénible de se dessaisir. A la nouvelle inattendue de son élection, il fit une réponse en deux parties : il accepta et en même temps se pourvut auprès de l’évêque du Mans, afin que son acceptation n’entraînât pour lui aucune obligation nouvelle de conscience et lui laissât comme auparavant la libre disposition de sa personne et de ses biens, sans engagement, sans résidence. Manifestement, le nouveau prieur comprenait tout autrement que dom Guéranger les devoirs de sa charge.

    Au milieu de la tourmente, deux sollicitudes préoccupèrent l’âme de dom Guéranger. Il fallait à tout prix conjurer le scandale et en même temps ne rien ébruiter des étranges événements dont Solesmes était le théâtre. Une lettre à Montalembert du 13 avril, moins gaie peutêtre que celles échangées d’ordinaire par les deux amis, ne porte nulle mention de la révolution domestique, alors pourtant que l’intimité et la discrétion de Montalembert eussent abondamment justifié une confidence ; alors surtout que dom Guéranger avait pris avec le gouvernement des engagements précis au sujet du Gallia Christiana. Déjà il avait reçu des subsides et le travail se trouvait engagé : comment demeurait possible dans les conditions nouvelles l’exécution de cet immense travail ? Qui s’en chargerait dorénavant ? L’incohérence régnait, l’embarras était extrême, compliqué encore par l’engagement pris par les moines révoltés de n’avoir avec le prieur aucune explication. En échange les séances du chapitre étaient d’une fréquence inouïe : l’absence de prieur et de sousprieur avait fait du monastère un parlement en permanence, légiférant à la majorité des voix sur les plus insignifiantes questions. Dom Guéranger demanda au chapitre que fussent réglées par la communauté réunie en conseil les conditions des travaux en cours de publication. Il y eut deux séances, le 28 et le 29 avril ; elles aboutirent au règlement draconien qui suit :

    La communauté a chargé son secrétaire de donner à dom Guéranger communication écrite des articles suivants, ainsi qu’il sera procédé désormais :

    ARTICLE PREMIER. Ainsi qu’il a été convenu, préalablement à toute autre condition, les quatre mille francs alloués par le ministère de l’Instruction publique seront répartis également entre dom Guéranger et la communauté. La communauté invite dom Guéranger à lui présenter par écrit ses conditions pour la coopération à laquelle elle s’est engagée pour cette affaire du Gallia Christiana.

    ART. II. L’ouvrage les Origines romaines sera publié au nom de la communauté et imprimé à frais et bénéfices communs entre dom Guéranger et la communauté.

    L’article III concernait un arrangement éventuel au sujet des livres dont la communauté se dessaisirait en faveur du travail du Gallia Christiana ; et le IVe était ainsi conçu :

    La communauté, tout en exprimant à dom Guéranger ses remerciements pour ses offres d’enseignement en qualité de professeur, a cru devoir le décharger entièrement de la part qu’il a bien voulu y prendre pour les conférences de droit canonique.

    L’acte ainsi libellé était signé du secrétaire du chapitre, le traducteur de Louis de Blois. C’était odieux jusqu’au cynisme ; mais la passion ne se voit ni ne se juge.

    Cette fois la rupture était consommée ; le bruit de la démission commençait à se répandre. Dom Guéranger s’efforça, par une note adressée au journal de M. Migne, l’Univers religieux 24 , de donner à l’événement dont le public était malheureusement saisi une couleur dont ses confrères n’eussent pas à souffrir. Après avoir rappelé que le monastère de Solesmes venait d’être chargé, par le ministère de l’Instruction publique, de la continuation du Gallia Christiana, la note ajoutait

    Cet accroissement de travail proposé à une maison qui avait déjà plusieurs opérations littéraires commencées a nécessité une mesure dont nous croyons devoir faire part à nos lecteurs qui s’intéressent à Solesmes. M. l’abbé Guéranger, qui remplissait depuis la fondation la charge de prieur et sur qui pesait une partie de la responsabilité littéraire de l’établissement, s’est senti de plus en plus dans l’impossibilité d’accorder les fonctions du supériorat avec cette multiplicité de travaux, surtout depuis les nouvelles obligations contractées à l’égard du public par l’acceptation du Gallia Christiana. Il a donc pris le parti d’offrir sa démission à Mgr l’évêque du Mans et à la communauté, afin de pouvoir s’occuper plus spécialement de la partie littéraire.

    Et la note s’achevait en présentant au public le nouveau prieur, dom Groult d’Acy.

    Lorsqu’elle parut le 7 mai, Mgr Bouvier était à Solesmes. Le sous prieur, à la nouvelle de son arrivée, s’était un peu précipitamment porté audevant de lui, à quelques lieues de distance du monastère. Le long entretien qui précéda n’empêcha point l’évêque dès son arrivée au prieuré de déclarer à la communauté réunie et muette de stupeur, qu’il n’avait donné ordre ni commission à personne de prononcer contre dom Guéranger ni la déposition, ni l’expulsion, ni la dispense des vœux religieux, notifiées dans la séance du 29 mars ; que c’était à faux qu’on avait fait intervenir l’autorité épiscopale et que cette mesure intrusive était nulle de plein droit. Dom Guéranger demandait qu’il lui fût donné connaissance des griefs élevés contre lui ; l’évêque préféra surseoir et commença l’enquête ; elle finit peu avant minuit. Dom Guéranger fut entendu comme les autres. Mgr Bouvier lui remit le fameux mémoire où la communauté avait réuni ses griefs ; il ne put retenir cette exclamation : « Ah ! mon pauvre père, de quelles cervelles êtesvous entouré !»

    C’était avec une nuance le mot de Montalembert : « Vous êtes bien seul ! »

    Le lendemain de l’enquête l’évêque réunit de nouveau la communauté, prescrivit l’oubli tout ce qui s’était passé, jeta au feu séance tenante l’odieux mémoire et se retira laissant le prieur de Solesmes à la tête d’une maison pacifiée par sa vigueur, mais néanmoins très secouée encore par la dure campagne qui venait de se terminer. Les hommes demeurent longtemps fatigués des coups qu’ils ont voulu porter ; et alors même que la conscience, si elle s’éveille enfin, s’applaudit d’avoir échoué, la nature souffre malgré tout de n’avoir pas réussi. Il est naturel, dit un ancien historien, de garder rancune à celui que nous avons blessé, naturale est odisse quem loeseris. L’homme ne pardonne que bien difficilement le mal qu’il a voulu faire. Ce fut pour toute la vie de dom Guéranger la matière d’une charité attentive, patiente, ,ingénieuse de persuader aux siens qu’il ne se souvenait pas ; eux se souvenaient toujours. Les irritations premières se réveillèrent souvent ; et ceux qui ont plus intimement connu l’abbé de Solesmes dans toute la période de sa vie qui va s’ouvrir maintenant, se sont demandé si, dans la circonspection un peu timide de son gouvernement, dans la prudence craintive qu’il mettait à n’intervenir que lorsqu’il n’était plus possible de se dérober, il n’y avait pas une secrète blessure et comme un ressouvenir lointain de cet épisode douloureux. Il ne témoigna que bonté et indulgence ; son âme néanmoins demeura durement atteinte. Malgré les industries aimantes qu’il déploya, il vit s’éloigner de lui, sans avoir réussi à les ramener à des idées plus saines, plusieurs de ceux qui avaient fomenté la révolte. On a dit que l’homme est de nature mobile ; on pourrait dire tout aussi justement qu’il est de trempe obstinée. Il n’entre pas chez certains l’idée qu’ils aient pu se tromper en une heure de passion ; et cette conviction absolue de Mur impeccable droiture rend leur vie entière victime d’un faux point de départ.

    Restait à régler la question du prieur intérimaire, dom Groult d’Acy. Un instant, Mgr Bouvier avait souri au plan qui eût laissé à l’ancien mauriste un priorat honoraire et investi dom Guéranger du titre de sousprieur et de maître des novices ; mais il ne tarda pas à reconnaître le caractère grotesque et injuste d’une combinaison qui eût donné gain de cause à la rébellion, diminué l’autorité réelle et soumis la vie à la mort. Dom Groult d’Acy, avec son âge, ses infirmités, ses habitudes et sa gouvernante, était hors d’état de gouverner un monastère. Mgr Bouvier lui offrit, en compensation du titre de prieur, le titre bien plus considérable de supérieur général de la congrégation ; mais cette élévation, sous laquelle l’exmauriste crut apercevoir un dessein voilé d’éviction, lui déplut ; et pour un temps, il s’enferma dans un silence irrité d’où les avances de l’évêque ne réussirent pas à le faire sortir.

    Toutes choses ainsi réglées par l’autorité épiscopale et les fauteurs de désordre s’étant écartés d’euxmêmes, il fut loisible à dom Guéranger d’aller à Paris, durant quelques jours seulement, afin de hâter l’impression des Origines de L’Église romaine et rassurer sur l’avenir de l’œuvre ceux de ses amis que l’écho de sa démission avait inquiétés. L’amitié de Mme Swetchine lui donnait un droit d’être initiée à tout ; Solesmes était un peu son œuvre, tant elle avait pour lui d’intérêt et de souci. Dès son retour, dom Guéranger lui écrivait

    Hier je n’ai pas eu une minute pour vous dire que, cette fois du moins, je n’ai pas trouvé la porte fermée. Toutes choses sont bien. Les deux révoltés ne sont pas rentrés ; en revanche, les deux partisans qu’ils s’étaient créés se sont rangés, et de bon cœur. S’il y a encore de la croix, ce n’est plus du moins la croix qui domine tout 25

    Le public catholique, que la note de l’Univers religieux avait inquiété et surpris, fut rassuré par une note de l’Ami de la religion où M. Picot se donnait le facile plaisir de rectifier de haut, au détriment de M. Migne, une information qui avait été exacte en son temps.

    On a dit que M. l’abbé Guéranger, qui avait depuis la fondation rempli la charge de prieur, avait offert sa démission à Mgr l’évêque du Mans, afin de pouvoir se livrer tout entier à la direction des travaux littéraires de la communauté. Cette nouvelle était prématurée. Nous savons de science certaine que Mgr l’évêque du Mans, après s’être transporté à Solesmes, a cru devoir maintenir M. l’abbé Guéranger dans ses fonctions, et que ce dernier continue de les exercer comme par le passé 26

    Cette note était d’autant plus opportune que l’on avait parlé de la dissolution de la communauté.

    Non, elle n’était pas dissoute, mais au milieu des épreuves elle s’acheminait pas à pas vers l’âge adulte. Après trois ans d’essai, au cours desquels les religieux avaient fait des vœux d’un an, dom Guéranger crut qu’il y avait lieu d’étendre à cinq ans l’obligation des vœux qui dorénavant seraient émis. On avançait ainsi vers la perpétuité, le terme régulier et normal des vœux de religion. Les vœux de cinq ans pouvaient sans autre modification être émis sous le régime des premiers statuts approuvés par Mgr Carron. Ces statuts suffisaient aussi longtemps que durait l’état provisoire. D’ailleurs la vie bénédictine consiste bien plutôt dans l’observance de la règle et dans un esprit déterminé que dans un système de dispositions administratives, calculées pour faire face à tout ce qui peut survenir. Que telle soit la pensé de saint Benoît luimême, aucun de ceux qui ont lu sa règle n’en saurait douter. Quant à la variété des cas et problèmes que nul artifice et nulle prévision ne sauraient résoudre d’avance, le législateur de a vie monastique y a pourvu par l’institution de l’autorité vivante, l’autorité paternelle et toujours présente de l’abbé.

    Cette conception du pouvoir monastique est devenue très étrangère à nos mœurs d’aujourd’hui, imprégnées qu’elles sont de parlementarisme et de défiance de l’autorité. Nous avons trop entendu la moralité du bon La Fontaine

    Notre ennemi, c’est notre maître :

    Je vous le dis en bon français.

    

    Sans entrer ici dans une étude comparée des formes de l’autorité, bornonsnous à noter que la conception bénédictine est calquée sur le mode même selon lequel s’exerce dans la famille l’autorité paternelle ; que ce régime a donné naissance à de grandes institutions et les a soutenues durant de longs siècles ; que ces mêmes institutions n’ont commencé à fléchir que le jour où a été atteint cet élément générateur de la famille monastique, la patria potestas de l’abbé. Et si, accoutumés que nous sommes aux systèmes modernes dans lesquels s’organise l’autorité, nous sommes tentés de trouver que ce pouvoir paternel et absolu met en péril et l’abbé luimême et ses sujets, l’abbé par l’étendue de son autorité, ses sujets par l’abus toujours possible de l’autorité, une réflexion plus attentive parviendra peutêtre à nous expliquer l’attitude déterminée qu’a sur ce point prise saint Benoît.

    Il a voulu créer une milice d’obéissance. Il y a dans cette obéissance plus de fierté que le monde n’en suppose : Ad te nunc meus sermo diritigur ; quisquis .abrenuntians propriis voluntatibus, Domino Christo vero regi militaturus, obedientioe fortissima atque proeclara arma assumis. Dans sa pensée de Romain, de Romain de haute et forte race, saint Benoît a prévu les périls de l’autorité paternelle ; ils n’ont pas été pour lui un motif de diminuer l’autorité. Ce n’est pas sur un pouvoir diminué que l’on fonde une société ; c’est moins encore sur un pouvoir entravé que l’on fonde une société d’obéissants. Il appartiendra d’ailleurs à cette société de choisir son chef ; elle ne pourra donc s’en prendre qu’à ellemême si elle l’a choisi de trop peu de science et de vertu. Et pour aider l’abbé luimême à se défendre contre l’orgueil de la vie ou l’arbitraire de ses décisions, saint Benoît s’est arrêté à un moyen d’une simplicité et d’une efficacité extrêmes : à plusieurs reprises, il lui rappelle le jugement de Dieu et l’exacte discussion que la justice éternelle instituera de tous les actes de sa vie et de son gouvernement. Nous avons la faiblesse de penser que l’âme de l’abbé, si elle est vraiment soucieuse de Dieu et de sa part d’éternité, trouvera dans la gravité de cette Perspective, contre les entraînements de la passion ou de l’humeur, un frein puissant et une garantie supérieure à tout. Une telle garantie vaut mieux à notre sens pour la dignité et l’efficacité de l’autorité, pour l’honneur et la fierté de l’obéissance, que toutes les divisions et les pondérations du pouvoir, que toutes les libertés de la discussion parlementaire et de la presse, que toutes les industries plus modernes dont nous n’avons pas le loisir de médire, mais dont le fruit premier est d’humilier le pouvoir devant ses subordonnés et dont le terme est trop souvent de remettre la solution de toute chose aux violents, aux brouillons, aux incompétents. Lorsque l’expérience aura suffisamment duré, l’histoire sans doute nous dira quelque jour si ces systèmes ingénieux d’équilibre et de balancements nous ont défendus contre les despotismes et s’ils ont réussi à donner à la société humaine plus d’ordre et de paix.

    Aussi bien ce n’est pas notre affaire de réformer le monde, mais de dire sur quel plan la vie monastique a été conçue. Saint Benoît a dit qu’elle milite sous la règle et sous un abbé, militans sub regula vel abbate :

     la règle qui assure la permanence et la continuité des grandes lignes de cette vie ; l’abbé qui l’applique et au besoin supplée à son discret silence. La règle écrite et l’autorité vivante s’appuient et se soutiennent mutuellement. Dom Guéranger avait de cette structure de la vie bénédictine une conscience très nette. Il avait appris de l’histoire que la multitude des lois est en raison du désordre de la société et qu’il est plus indispensable de créer des habitudes et des mœurs que de rédiger des textes législatifs. Souvent il disait : « Dans les institutions, l’époque où on promulgue beaucoup de lois écrites est celle où on les observe le moins. » Sans doute il aurait pu ajouter : « C’est l’heure où naissent’ des textes diversement interprétés et quelquefois peu conciliables, les conflits épineux et les problèmes sans fin. »

    Malheureusement sa pensée était tenue en échec autour de lui par une double opposition. Elle lui venait de sa communauté même, ombrageuse, inquiète de sa dépendance à l’égard d’un homme et désireuse de règles menues et précises ; elle’ lui venait aussi de l’esprit un peu formaliste de Mgr Bouvier, ému à la longue par les plaintes des brouillons et enclin par les habitudes de son esprit administratif à chercher dans des précisions de textes la solution de toutes les difficultés. Il demanda au prieur de Solesmes une rédaction nouvelle des statuts approuvés autrefois par Mgr Carron son prédécesseur et, selon lui, démontrés insuffisants. Le travail une fois terminé devait être déposé au chapitre, soumis aux observations de chacun ; puis, ainsi amendé et complété, serait revêtu de l’approbation épiscopal Don Guéranger se mit à l’œuvre. Avant même que ces nouveaux statuts ne fussent achevés arriva la date du 11 juillet, anniversaire de l’émission des premiers vœux. Il avait été préalablement entendu entre l’évêque et le prieur que cette fois les vœux seraient émis pour cinq ans. Un instant, l’évêque se laissa ébranler encore par les objections ; il avait accordé, puis retira ce qu’il avait accordé. Mais une fois encore, les motifs que fit valoir auprès de lui le prieur eurent raison de ses scrupules. Les dyscoles, effrayés à l’aspect d’un plus long engagement, s’écartèrent d’euxmêmes, et il ne resta pour émettre les vœux de cinq ans que dom Guéranger, dom Fonteinne, le P. Eugène Gourbeillon, le P. Charles Brandès. La maison ne s’était pas accrue en nombre ; elle était du moins allégée de ses non valeurs.

    Et voici que les vocations nouvelles, obtenues par les douleurs qui avaient précédé, s’en vinrent combler les vides créés par la défection de plusieurs : le P. Osouf fit profession le 6 août, le P. Segrétain le 10 août. Tous deux furent de diligents ouvriers de la première heure. La Providence ne tarda guère à leur associer un frère plus jeune. Il appartenait à une bonne famille d’Angers. Après avoir suivi à Rennes les cours de droit, il avait fait à SaintSulpice ses études théologiques. Un rare mérite et l’affection de M. Régnier vicaire général, l’avaient fait nommer vicaire à la cathédrale d’Angers. Dès l’année précédente, il avait noué avec le prieur de Solesmes des relations assez intimes pour donner un souci à M. Régnier qui désirait conserver au diocèse d’Angers un prêtre d’une si haute distinction. La vocation fut la plus forte ; et, durant une absence opportune du vicaire général, une lettre de Mgr Bouvier à son collègue d’Angers, Mgr Montault, fut si persuasive qu’il obtint le consentement désiré. Le jeune prêtre s’appelait Eugène Gardereau ; il était ami de Jules Morel. Sa vocation était généreuse, pleinement surnaturelle. Elle fut une bénédiction pour dom Guéranger dans la solitude intellectuelle où il avait été confiné jusquelà. Eugène Gardereau reçut l’habit en octobre 1836 et fournit une longue carrière monastique ; Dieu l’appela à lui en mai 1888, plein de jours, de travaux et de mérites, après une vie qui eût mérité plus que la brève mention que nous lui donnons ici. Peu d’hommes ont laissé sur terre au même degré ce souvenir délicieux dont nous parle L’Ecriture, le parfum exquis d’une âme douce et affectueuse, toute faite de bonté, d’indulgence attentive et d’urbanité. D’autres vocations encore compensèrent les douleurs de la veille et donnèrent au jeune prieuré ce qui lui avait manqué jusquelà, le nombre.

    Puis, à cette époquelà même, la Providence ménageait à Charles de Montalembert, très éprouvé par la mort de M. de la Ferronnays, une grande consolation. Il épousa MarieAnne de Mérode, la plus jeune fille du comte Félix de Mérode, ministre du roi des Belges. Il en donnait la joyeuse nouvelle à son ami.

    C’est à vous, lui écrivaitil, peutêtre plus qu’à personne su monde, qu’il m’appartient de dire mon bonheur ; en le faisant, je rends hommage à la miséricorde et à l’éternelle sagesse du Père céleste, sous les yeux de celui qui plus que personne au monde, l’année dernière à pareille époque, a sondé mon cœur.

    Et, après avoir vanté le charme et les vertus de cette véritable Elisabeth que Dieu lui a réservée, Montalembert poursuit

    Ne croyez pas, mon cher ami, qu’au sein de mon bonheur actuel j’oublie ce Solesmes où il a commencé. Bien souvent ce doux et studieux séjour me revient au cœur et à l’esprit. Oh ! qu’il m’a fait de bien ! Oh ! que je me félicite d’y avoir songé ! 27

    Dom Guéranger avait obtenu de son ami, la vie de sainte Elisabeth terminée, qu’il abordât la vie de saint Bernard. « Il faut de toute nécessité, cher René, lui écrivaitil, que vous choisissiez ce sujet et que sans retard vous vous mettiez au travail. » II voyait, dans les relations assidues de son ami avec la personne et la doctrine de l’abbé de Clairvaux, un achèvement de son esprit et de son cœur, le gage aussi d’une connaissance plus intime de l’esprit chrétien.

    Vous me l’avez promis, lui disaitil d’un ton pressant : saint Bernard sera votre héros. Il deviendra, lui aussi, le cher saint Bernard. Venez seulement à Solesmes, et tout austère qu’il vous paraît, vous lui trouverez bientôt des charmes 28 .

    Montalembert était acquis à ce projet. Les joies de son mariage ne lui semblaient pas faire obstacle à des études nouvelles.

    Je menace sans cesse ma femme de retourner à Solesmes, écrivaitil. Ce ne sera pas une simple menace. Je vous infligerai un et peutêtre plusieurs séjours, lorsque mon Saint Bernard sera en train. Je veux faire plus’ s’il est possible que pour sainte Elisabeth 29

    La vie de saint Bernard ne parut jamais. Montalembert n’en fit que le portique et s’arrêta au seuil même de son sujet. Avant de tracer l’histoire de l’abbé de Clairvaux, il crut de son devoir d’étudier tout d’abord dans ses essais’ dans ses tâtonnements premiers, dans sa constitution et dans sa législation définitive, cette vie monastique dont saint Bernard fut l’un des plus glorieux représentants. Au lieu d’une vie de saint Bernard, le monde catholique vit paraître beaucoup plus tard, au cours de dix ans, de 1867 à 1877, une collection de sept volumes intitulée : Les Moines d’Occident. Elle se termine à Calixte II.

    Entre le prieur de Solesmes et Montalembert qui se regardait comme l’avoué du monastère, il y avait assaut de questions intimes et de confidences affectueuses. De Venise, sur le chemin de Rome, Montalembert écrivait

    J’attends de vous une très longue lettre, pleine de détails sur Solesmes, le personnel, le matériel, des détails intimes, entendezvous ? Je me regarde toujours comme votre avoué. Me voilà en route vers cette Rome où j’allais, il y a juste cinq ans, muni de vos pleins pouvoirs. Que d’événements depuis lors Et surtout que de miséricordes Quelle bonne idée si vous veniez vousmême cet hiver à Rome 30

    C’était l’heure même où l’abbé de Lamennais portait devant le tribunal de l’opinion publique la cause de ses démêlés avec Grégoire XVI. Le pamphlet intitulé Affaires de Rome parut à la fin de 1836. Non content de livrer à une juridiction très incompétente, dans un récit passionné, les phases diverses des négociations qui avaient abouti à l’encyclique Mirari vos, l’abbé de Lamennais, faisant selon sa coutume office de voyant et de prophète, avait cousu à son pamphlet un opuscule enflammé où il déplorait la déchéance de L’Église dans tous les États européens. Cela avait pour titre : Des maux de L’Église et de la société, et des moyens d’y remédier. Et comme s’il n’avait pas suffi encore d’un double pamphlet pour épuiser le fiel amassé depuis deux ans, le tout se terminait dans un épilogue de facture violente et apocalyptique, où le prêtre dévoyé appelait la malédiction et la foudre sur des pontifes qui avaient chargé de chaînes le Christ luimême ». De longues lignes de points sur lesquelles se terminait l’épilogue laissaient encore supposer des sous entendus tellement effrayants que la plume s’était refusée à les préciser. Le pauvre grand génie, en proie tout entier à son humeur sombre et forcenée, roulait dans l’apostasie. Tous l’avaient abandonné. L’excès même de violence auquel il se laissait emporter avait rompu toute relation avec ses anciens collaborateurs de l’Avenir. Pourtant, au souvenir de son premier voyage de Rome accompli cinq ans auparavant dans la compagnie de l’abbé de Lamennais, Montalembert crut prudent de pressentir les dispositions de Rome par une lettre latine dont il demanda la teneur au prieur de Solesmes. La lettre fut écrite ; Rome fut clémente et le secrétaire des lettres latines assura Montalembert du gracieux accueil que lui méritaient son talent, sa soumission et ses services.

    « Quelle bonne idée si vous veniez vousmême à Rome ! » avait écrit Montalembert. Le mois suivant, dom Guéranger répondait à son ami. Il lui donnait sur la situation personnelle et matérielle du prieuré toutes les informations exigées. La lettre se terminait par ces mots : Je vous verrai à Rome dans deux mois : c’est chose décidée. Mais de ce que je vous dis, pour mille raisons gardezmoi inviolablement le secret 31 »Là où les pressantes instances de Mme Swetchine avaient échoué, l’invitation de Montalembert avait réussi. Que s’étaitil donc passé ? Qu’estce qui avait pu gagner l’esprit de dom Guéranger à cette demande d’une consécration pontificale qu’il regardait naguère comme prématurée ?

    Il n’est pas interdit de penser que la présence à Rome de Montalembert, l’appuyant de son amitié et de ses relations, lui ait été un trait de lumière. Les événements de cette année 1836 avaient sans doute aussi démontré la nécessité d’établir l’œuvre monastique sur des bases définitives qui ne fussent plus à la merci d’un incident. En même temps des vocations plus nombreuses lui en fournissaient le moyen, et il était à présumer que le gouvernement de Juillet, qui récemment avait assuré au prieuré de Solesmes au moins sous forme équivalente le bénéfice de la personnalité civile, loin d’entraver à Rome la reconnaissance apostolique, serait heureux de voir honorée par l’autorité pontificale une institution qu’il avait le premier jugée digne de ses faveurs.

    Néanmoins nous ne saurions ramener à de simples motifs d’opportunité les considérations qui guidèrent en tout ceci la conduite de dom Guéranger. Il s’inspira avant toute chose de l’histoire de la vie monastique et de l’expérience de ses besoins. Saint Benoît a pressenti dans le texte même de la règle que certaines de ses dispositions auraient éventuellement besoin d’être modifiées par les circonstances de lieux et de personnes. Tout en lui recommandant de garder la règle comme un dépôt sacré, le saint patriarche en plus d’un cas a laissé à l’abbé la fixation de maints détails de l’observance. L’Église intervint parfois elle aussi, après surtout que la vie monastique eut pris dans son sein une place officiellement reconnue par elle, pour modifier ou réformer certaines prescriptions de la règle bénédictine dont le motif n’existait Mus. A son tour, la coutume ellemême a réformé çà et là des dispositions particulières ; et, malgré le chapitre LVI, c’est avec ses moines, non avec les hôtes, que l’abbé prend ses repas.

    Enfin, la largeur de la règle et, sur certains points, son imprécision voulue ont permis quelquefois d’y insérer des dispositions empruntées à d’autres règles. De là sont nés les coutumiers ; de là aussi, lorsqu’on voulut donner une valeur obligatoire à des usages éprouvés, naquirent les constitutions ou déclarations, surajoutées à la règle dans le dessein tantôt de la préciser, tantôt de l’adapter à des habitudes nouvelles, quelquefois de la concilier avec des observances antérieures, quelquefois aussi d’en atténuer l’austérité. Il est facile de suivre dans l’histoire monastique, à partir de la Disciplina cassinensis de Paul Diacre et du Coutumier de Fulda, du Capitulaire monastique de saint Benoît d’Aniane et de la Concordia regularis de saint Dunstan, le développement de cette institution. Puis lorsque du grand tronc bénédictin surgirent successivement au dixième et au onzième siècle les formes monastiques très diverses qui portèrent les noms de Cluny, de Cîteaux, de Fontevrault, de Grandmont, de Camaldoli, auxquelles on pourrait rattacher même la grande famille carthusienne, les divergences d’interprétation et de pratique qui donnent à ces familles monastiques leur caractère propre et leur physionomie distincte durent être fixées par écrit. C’était la diversité même des groupements religieux et de leurs lois organiques qui à côté de la règle donna une place aux constitutions proprement dites. Plus tard encore, lorsque naquirent au début du quinzième siècle les premières réformes monastiques qui, pour se défendre plus efficacement contre le retour offensif du relâchement, groupèrent les monastères en congrégations, ces constitutions, nées autrefois d’une certaine tendance à la variété, trouvèrent alors leur raison d’être dans une recherche de l’unité, dans le désir d’une fédération des monastères. Le groupement en congrégation de plusieurs monastères ayant adopté la réforme ne pouvait avoir lieu en effet que moyennant l’adoption d’une forme de vie commune et une réelle parenté dans les usages ; et saint Benoît n’ayant point établi les monastères en forme de congrégation, les constitutions durent sur ce point suppléer au silence de la règle, définir la nature du lien fédératif qui unissait ensemble les monastères et le caractère du pouvoir hiérarchique qui devait gouverner cet être nouveau et surajouté, la congrégation.

    On conçoit sans peine qu’approuver ces constitutions ait été naturellement du ressort du souverain pontife. La dévolution était de droit, non pas seulement à cause de l’exemption et de l’appartenance immédiate au saintsiège, qui constitue la situation normale et le droit commun de l’ordre monastique, mais pour cette autre raison que les monastères qui au cours des siècles avaient épousé une même réforme appartenaient à des diocèses différents, quelquefois à des nationalités diverses. Leur imposer une loi commune ne pouvait être que le fait de l’autorité souveraine pour qui il n’existe dans L’Église de Dieu ni limitation ni frontières. Aussi l’acte solennel qui donnait aux constitutions force de loi étaitil une irrécusable affirmation du caractère universel et immédiat de la juridiction du pontife romain. Tout monastère était un témoin de cette autorité souveraine ; il était aussi, à raison de l’immunité qui le faisait relever plus étroitement du saintsiège, plus apte à lui fournir le point d’appui et quelquefois même la condition indispensable de l’exercice efficace de son autorité. On se souvient de telles époques, dans l’histoire de L’Église de Dieu, où la réforme des mœurs générales, la correction du clergé, la gravité des élections, la liberté de L’Église furent maintenues ou restituées grâce seulement à l’appui que trouva, dans le réseau des monastères exempts, un pouvoir qui par eux pouvait en tout temps se faire sentir partout. Le particularisme étroit des églises nationales était sans cesse conjuré par ces boulevards de l’autorité pontificale ; et peutêtre n’estil aucunement téméraire de voir dans cette situation d’avantgarde un des motifs de la haine de choix que les sectaires nourrissent contre des institutions politiquement inoffensives où l’on se borne à prier et à étudier.

    Restaurer l’ordre monastique ne pouvait donc s’achever que dans un appel à l’autorité pontificale ; et si durant les premières années la modestie des commencements avait détourné dom Guéranger de s’adresser si haut, la connaissance de l’histoire monastique et la conscience qu’il avait dès lors du rôle d’un monastère ou d’une congrégation devaient lui prescrire bientôt de donner à son œuvre cette indispensable consécration. Sans doute, pour obtenir l’approbation apostolique, il fallait se rendre à Rome, il fallait momentanément abandonner le prieuré tout secoué encore de sa crise, il fallait trouver tout ensemble et les frais d’un lointain voyage et la subsistance du monastère orphelin. Mais rien n’arrêta la résolution une fois prise, et la communauté ayant unanimement applaudi à la pensée de son prieur, il se mit à l’œuvre s’aidant des déclarations et constitutions de la congrégation de Saint Maur, il rédigea sur le plan du règlement provisoire déjà approuvé par l’évêque un corps de statuts qu’il pût offrir à l’approbation pontificale. Ces constitutions furent divisées en vingtdeux chapitres, subdivisés en quatrevingtsept articles. Elles furent insérées telles quelles ou à peu de chose près dans le bref de Grégoire XVI, Innumeras inter ; et encore aujourd’hui, après des remaniements de détail qui n’en altèrent pas la substance, elles constituent avec la règle de saint Benoît la loi organique de la congrégation bénédictine de France.

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