Dom Guéranger, abbé de Solesmes, par Dom Delatte – Chapitre VI

CHAPITRE VI

ROME ET L’APPROBATION DES CONSTITUTIONS

(1837)

 

 

    De Rome, à la date du 11 février 1837, Charles de Montalembert écrivait à dom Guéranger :

    Mon très cher ami, je vous adresse cette lettre chez Mme Swetchine, ne sachant pas trop où vous êtes en ce moment et persuadé qu’elle vous la fera parvenir partout où vous serez. Je me suis beaucoup occupé de vous :

    1 J’ai obtenu pour vous un logement à San-Calisto, séjour d’été des bénédictins, auprès de l’admirable église de S- Maria in Trastevere et dans une des plus belles et des plus saines portions de Rome. C’est pour vous un point immense de gagné, à cause de l’attitude que cela vous donnera ici, puis à raison de l’économie : la pension vous y coûtera moins qu’ailleurs. Vous irez donc, dès votre arrivée, trouver le R. P. Bini, procureur général de la congrégation, à SaintPaulhorslesmurs ; il ne parle pas français, mais il faut espérer qu’en route vous aurez appris un peu d’italien. C’est de toute nécessité, surtout pour parler au pape. En arrivant, descendez à la maison où je suis avec l’abbé Lacordaire, via SanNicolo de’ Cesarini, 56.

    2 Je me suis fait introduire chez le cardinal Sala par la princesse Borghèse, qui a eu l’extrême bonté d’aller ellemême chez lui pour le disposer en ma faveur ; je l’ai trouvé très aimable et bienveillant, mais féru de l’idée que vous vouliez faire quelque chose de nouveau ; après mes explications, il m’a dit formellement que, s’il ne s’agissait que d’introduire quelques modifications dans l’ancienne règle, cela ne souffrirait aucune difficulté. Il m’a répété plusieurs fois qu’il vous recevrait avec le plus grand plaisir et ferait son possible pour vous.

    3 La princesse Borghèse, née La Rochefoucauld, dont je vous parlais tout à l’heure, est la première dame de Rome et y tient la plus grande maison. Elle vous sera très utile auprès du cardinal Sala, qui a pour elle une grande considération. Elle est pleine de bontés pour moi et vraiment éprise de sainte Élisabeth…

    4 Je vous ai beaucoup recommandé et vous recommanderai encore à Mgr Capaccini, qui remplace à la secrétairerie d’État le cardinal Lambruschini, malade, et qui est le prélat tout à la fois le plus influent sur l’esprit du pape et le plus éclairé, le plus intéressant et le plus aimable de la cour de Rome. Je vous donnerai une lettre pour lui ; il parle le français à merveille ; il faut que vous gagniez sa confiance, et vous serez alors sûr de réussir.

    5 Enfin je vous donnerai une lettre pour notre ambassadeur, le marquis de Latour-Maubourg… Je vous conseille de lui confier votre affaire et de lui demander de s’y intéresser :cela ne peut que vous être très utile. Lacordaire, qu’il aime beaucoup, vous présentera à lui.*

    On ne saurait rien ajouter à l’affectueux intérêt que mit le comte de Montalembert à préparer toutes les voies. En même temps qu’ il indiquait à dom Guéranger les avenues du succès, il lui rappelait dans quelle mesure l’influence de la compagnie de Jésus se pouvait employer en sa faveur. Lacordaire devait présenter le prieur de Solesmes au général des jésuites, « l’un des hommes les plus vénérables et les plus aimables que j’aie vus de ma vie n, disait Montalembert Il lui signalait aussi l’impression déplaisante produite à Rome par le sens d’ailleurs très peu fondé que l’on avait donné à l’affiliation de M. de Chateaubriand. A distance, on court fréquemment le risque de se méprendre ; et le titre de néobénédictin ou de bénédictin honoraire que Chateaubriand s’était décerné avait presque fait scandale. Ce qui pouvait être plus grave encore, c’est le bruit commun qui accusait les bénédictins d’être gallicans et jansénistes comme leurs prédécesseurs, les moines de SaintMaur, tandis qu’en France ils avaient été taxés d’être mennaisiens et partisans des doctrines de l’Avenir. Montalembert n’avait rien dissimulé des difficultés que rencontrerait la négociation :

    Avant tout, disaitil en terminant, il vous faudra ici de la patience. On ne fait rien, absolument rien ici quand on est pressé. Ainsi il faudra vous résigner à rester longtemps loin de Solesmes et abandonner à Dieu le soin de tout ce qui peut advenir en votre absence… Je pars de Rome dans huit jours… Que ne puisje vous dire au revoir, et à Rome ?

    Telles étaient les austères perspectives du voyage projeté. Une tentative de la dernière heure auprès de Mgr Bouvier faillit même en contrarier l’exécution. L’évêque était facile à se préoccuper au sujet du prieuré. Une lettre vint qui lui persuada que les religieux n’avaient eu, le jour où ils avaient consenti unanimement au voyage et au projet de dom Guéranger, ni réflexion ni liberté suffisante. La lettre n’était signée que d’un seul ; il fallut que la communauté tout entière, y compris le religieux opposant, rassurât l’évêque par l’affirmation de son unanimité et par l’exposé des motifs qui aux yeux de tous justifiaient le voyage à Rome.

    Tous préparatifs terminés, dom Guéranger célébra la fête de sainte Scholastique et partit de Solesmes le surlendemain 12 février. Le sous- prieur, dom Segrétain, et le cellérier, dom Fonteinne, l’accompagnèrent jusqu’à Sablé. Chemin faisant, on régla ensemble certains problèmes d’administration provoqués par l’absence du prieur ; puis, la séparation faite, commença le lent voyage. Les premières heures furent pleines d’anxiété. Dom Guéranger marchait vers l’inconnu. Les graves indications de Montalembert s’emparèrent de sa pensée et ne lui laissèrent pas de repos. Aussi longtemps que son âme avait été distraite par la présence des siens, par les préparatifs du voyage et les soucis matériels de chaque jour, elle avait partiellement échappé à l’étreinte ; dans la solitude et le silence, elle se trouva envahie par de sombres pressentiments. Quel serait le fruit de son effort d’aujourd’hui ? Quel pouvait être le bénéfice d’un voyage entrepris par un homme presque ignoré, dénué de ressources, représentant à Rome une maison qui quelques mois auparavant témoignait sans équivoque vouloir se séparer de lui ? Que réservait cette Rome inconnue au pèlerin d’outremonts ? Et que deviendrait durant les longs mois d’absence l’humble monastère qui avait coûté déjà tant de souffrances ? Ceuxlà comprendront l’angoisse de ces réflexions, de qui les lèvres ont goûté parfois à l’amer breuvage. Dieu inspira à son serviteur de s’abandonner à la protection des saints anges, à l’appui de ces esprits célestes députés, nous dit L’Église, à la garde des élus de Dieu. Au Mans, sainte Scholastique, qu’il vénéra du seuil de son église fermée, lui fut secourable : Mgr Bouvier fut bienveillant ; et, pour donner plus de poids à la supplique adressée au cardinal Sala et au pape en faveur de la restauration monastique de Solesmes, il voulut y intéresser aussi Mgr de Montblanc, archevêque de Tours, son métropolitain.

    Soutenu par cette bienveillance, muni de lettres qui l’accréditaient à Rome, fortifié surtout de la prière qu’il avait sollicitée auprès des pieuses communautés de la Visitation et du Carmel, dom Guéranger se rendit du Mans à Paris, où il voulait, afin de le déposer en hommage aux pieds du souverain pontife, hâter l’impression de son livre sur les Origines de L’Église romaine, livré à l’imprimeur depuis 1836 et encore inachevé. Montalembert aurait souhaité en voir retarder la publication.

    Il serait très imprudent, écrivaitil, de rien publier sur les « Origines de Rome s avant d’être venu ici, d’avoir vu les manuscrits de la Vaticane et les innombrables ouvrages d’érudition romaine à ce sujet. Vous ne pouvez de loin faire que de l’incomplet 1

    Dom Guéranger avait, lui, des motifs personnels de se hâter ; et on peut sans aucun doute en appeler du jugement de Montalembert sur un livre qu’il n’avait pas lu.

    Les Origines de L’Église romaine n’étaient dans la pensée de dom Guéranger que le premier volume d’un ensemble d’études sur les origines catholiques, destiné à mettre en lumière les titres historiques de l’Église. Il y avait songé dès 1830. Son attention s’était portée tout d’abord sur les origines de L’Église romaine. Il avait pris pour base de son travail le Liber pontificalis, aujourd’hui si intelligemment restitué par les travaux de Mgr Duchesne, mais qui en 1836 n’était connu que par une seule édition française ; en effet, c’était en vain que Benoît XIV avait signalé aux savants la source la plus féconde de documents authentiques et intéressants sur les huit premiers siècles de L’Église romaine : la vogue portait alors vers les études du moyen âge, et les travaux d’Holstenius et de Schelestrate, de Bianchini et de Muratori, demeuraient en France presque complètement ignorés.

    Le dessein général des Origines était celuici : déterminer la succession historique des pontifes romains d’après la collection de catalogues la plus riche sans contredit qui eût paru jusquelà ; puis assigner à chaque pontife sa notice puisée dans le Liber pontificalis, restituée selon les meilleurs manuscrits ; concilier les difficultés ; au besoin rectifier les erreurs ; grouper enfin autour de cette notice constituant le noyau de l’histoire de chacun des pontifes romains tous les documents conservés par la tradition écrite ou monumentale. Avec les seuls moyens que mettait à sa disposition la science critique de son époque, dom Guéranger s’était imposé la tâche d’expliquer l’origine du Liber pontificalis, de reconnaître les textes sur lesquels il avait été composé et de montrer comment se rattachait à la plus haute antiquité ecclésiastique une chronique des papes poursuivie jusqu’au neuvième siècle. C’était réellement devancer son siècle et orienter les études de l’avenir. L’ouvrage, un in- 4 de près de 600 pages, était dédié à Mgr Bouvier qui fut flatté de cet hommage ; il ne portait comme nom d’auteur qu’une attribution collective : « Par les membres de la communauté de Solesmes ». Dom Guéranger avait voulu reporter sur Solesmes tout entier l’honneur d’un livre gui réellement ne venait que de, lui seul.

    Il n’est pas douteux que les travaux accomplis, depuis sur le Liber pontifacalis ont renouvelé toute la question par une enquête critique plus étendue et dépassé un travail qui remonte aujourd’hui à trois quarts de siècle en arrière. C’est la condition commune des initiateurs d’être promptement effacés par les œuvres mêmes qu’ils ont provoquées ; c’est aussi un peu leur gloire de former l’assise première, l’assise ignorée sur laquelle s’élèvera après eux l’édifice de la science achevée et définitive. S’il se trouve çà et là, dans les Origines de L’Église romaine, des parties qui ont vieilli, nous n’avons point à les défendre. Les fils de dom Guéranger ont mieux à faire. Du moins, leur seratil facile de recueillir, dans des pages qui ont conservé leur jeunesse et toute leur saveur de foi profonde, avec l’amour de L’Église romaine et une filiale curiosité des titres qui fondent sa noblesse, l’expression dès lors très arrêtée chez dom Guéranger de ce que doit être la vie bénédictine. Le restaurateur de l’ordre monastique en France écarte avec une grande netteté les conceptions utilitaires ou naïves qui ont çà et là méconnu le caractère de cette forme de la vie religieuse.

    Le seul défaut de réflexion, ditil, pourrait porter les gens du monde à confondra un monastère de bénédictins, avec une académie en permanence, au sein de laquelle chacun ne vit et ne respire que pour apprendre et écrire sans cesse. Telle n’est point la réalité de la vie claustrale… Le bénédictin peut être savant, mais il est moine avant tout ; il est homme de prière et d’exercices religieux Le chant des divins offices… absorbe une partie considérable de ses loisirs, et la science n’obtient de lui que l’excédent des heures que Dieu et l’obéissance ne réclament pas… Mabillon, Martène, Montfaucon et cent autres remplirent plus que qui que ce soit au monde la signification du nom de savants ; mais rarement les viton laisser vacante au chœur cette stalle dont la désertion eût montré qu’ils auraient préféré l’isolement de l’esprit de l’homme à la société de Dieu 2

    On ne saurait non plus méconnaître que l’auteur des Origines de l’Église romaine ne se fût fermement établi dans le centre d’observation où il faut être pour comprendre l’histoire ecclésiastique. De Maistre avait parlé déjà de la présence réelle du souverain pontife sur tous les points du monde chrétien. Des protestants, comme Pearson et Dodwel, ont été amenés par l’évidence historique à reconnaître cette prééminence du pontificat romain : quel autre centre d’observation pourrait se proposer l’historien catholique que celui où se dénouent les problèmes et d’où partent, pour se répandre dans le grand corps de L’Église, l’influence vivante, la doctrine qui éclaire, la discipline qui régit, l’action qui sanctifie ? Usurpée ou non, empruntée à la conception politique de l’empire romain ou fondée sur l’expresse volonté du Sauveur des hommes, cette autorité du siège de Rome, disait dom Guéranger en préludant aux doctrines de la Monarchie pontificale, est de tous les temps et de

    tous les lieux. L’empire pacifique de l’amour et de la foi qu’elle a fondé n’a cessé, au cours des vingt siècles de son histoire, de sanctifier et de donner à Dieu ses élus, sans que d’avoir si longtemps duré lui ait rien enlevé de sa vigueur et de sa jeunesse et sans que les espérances et les prédictions de ses ennemis, mille fois trahies par l’événement, obtiennent d’elle autre chose qu’un sourire et une prière : Dimitte illis ; nesciunt quid faciunt. Au milieu « des institutions humaines dont le propre est de vieillir en si peu de jours, n’estce pas le lieu de faire remarquer que la papauté est une chose merveilleuse en cela aussi que, lorsque tout tombe autour d’elle, elle seule ne s’en va point. Et certes, c’est là un étrange point de comparaison que cette institution désarmée, mais plus forte que les siècles et parcourant avec calme et vigueur mille révolutions qui devaient la tuer », auprès de nos créations éphémères, appliquées, ce semble, à nous montrer « que, si l’humanité demeure, les formes sociales ne font que passer… » Même en ce siècle de révolutions et de révoltes « il existe une autorité encore et pour toujours sacrée. Ce n’est pas dans quelque coin imperceptible de ce monde » qu’elle exerce son pouvoir : c’est sous nos propres yeux. « Elle a des sujets qui lui appartiennent de cœur, sans aucune limite de nations ou d’intérêts. Rome… est le point central où viennent chaque jour se confondre et l’obéissance des vieux États monarchiques de l’Europe, et la soumission des jeunes républiques du nouveau monde 3 ».

    Ces pages écrites dès avant 1837 n’avaient qu’un dessein historique et non la couleur d’un plaidoyer. On conçoit néanmoins qu’elles aient plu à Rome ; toute saveur janséniste ou gallicane en était absente. On s’explique mieux encore qu’elles aient déplu aux gens du National qui par la plume d’un M. Z…* crut avoir fait suffisant honneur à messieurs de Solesmes et au livre en écrivant : « C’est un ramas de documents apocryphes publiés par des bénédictins non moins apocryphes ». Telles sont les aménités ordinaires de la polémique. On peut croire que le critique innommé qui prononçait de si haut eût été fort embarrassé de contester l’authenticité d’une seule de ces pièces qu’il écartait sommairement, comme jugées depuis longtemps par la science française et la science étrangère. Toute la presse ne porta point sur le livre des Origines le jugement sévère de l’écrivain du National ; l’Univers, L’Echo du monde savant, la France littéraire eussent consolé dom Guéranger, s’il en avait eu besoin et s’il avait eu le loisir à Rome, où nous devons maintenant le suivre, de recueillir l’écho de ce qu’on disait de lui.

    L’impression de ce grand in- 4 fut lente et coûta à son auteur mille délais et mille fatigues. Il voyait à chaque heure diminuer les chances du projet si longuement caressé d’arriver à temps à Rome pour y jouir de toutes les splendeurs liturgiques de la semaine sainte. Et ce trop long séjour à Paris, s’il lui permettait de revoir sa vénérable amie, Mme Swetchine, faisait courir de grands risques à la petite escarcelle qu’on lui avait créée pour le voyage. Les livres, les livres des saints surtout, exerçaient sur le prieur de Solesmes une toutepuissante fascination. Le 7 mars, après avoir célébré la messe de saint Thomas d’Aquin dans la chapelle de Mme Swetchine, la protection du docteur angélique lui fit rencontrer chez Méquignon les œuvres complètes du docteur séraphique saint Bonaventure. Et le dilemme accoutumé se posa : « Je n’ai déjà que trop peu de ressources pour mon voyage ; comment y faire un périlleux emprunt ? » « II est vrai ; mais notre bibliothèque ne possède point saint Bonaventure ; et à mon retour le retrouveraije ? » Et le petit plaidoyer finit comme finissent ces plaidoyers : les œuvres de saint Bonaventure furent expédiées à Solesmes. Le docteur séraphique reconnut en maintes circonstances la dévotion de son client. Puis l’imprimeur se hâta ; épreuves et corrections se succédèrent avec régularité. Dom Guéranger prit congé de Mme Swetchine et du bon M. Desgenettes un peu vivement : les adieux furent brusqués ; et, muni d’un saufconduit où Mgr Garibaldi le recommandait à tous les officiers des douanes apostoliques, le prieur de Solesmes partit de Paris dans la journée du 10 mars accompagné du P. Charles Brandès. Un mois presque entier s’était écoulé depuis ses adieux à Solesmes.

    Auxerre et ChalonsurSaône ne furent que des relais rapides. De concert, les deux voyageurs renoncèrent à la voiture publique pour descendre la Saône jusqu’à Lyon. Sur le bateau se trouvait un jeune bénédictin anglais allant à Rome, lui aussi, et devant, lui aussi, loger à Saint- Calixte. On fit connaissance. Le nouveau compagnon de voyage s’appelait Bernard Ullathorne ; il était dès lors grand vicaire de Mgr Polding, vicaire apostolique de la Nouvelle- Hollande, et devait ensuite illustrer le siège de Birmingham. On atteignit Lyon. La cathédrale et NotreDame de Fourvière eurent les attentions de dom Guéranger.

    Là il revit Frédéric Ozanam, l’un des jeunes ouvriers que M. Bailly avait dès la première heure associés à sa grande œuvre d’apostolat.* Avignon et Marseille furent les dernières étapes : on prit place à bord du vapeur toscan le Léopold II, en partance pour Civita- Vecchia, non sans avoir d’abord visité NotreDame de la Garde et remis en ses mains les intérêts de toute la communauté : Mater, serva eos in. nomine tuo.

    La nuit et un commencement de mal de mer ne laissèrent pas saluer Toulon, les îles d’Hyères, Nice ; mais l’équilibre physique était rétabli lorsque Gênes se montra. La mer était silencieuse et calme ; les deux digues de là rade s’avançaient comme deux grands bras étendus pour accueillir les vaisseaux ; un monde de villas, de dômes, de tours s’éveillait à la lumière du matin, parsemant de notes claires l’immense amphithéâtre de verdure qui, des massifs réunis des Alpes et de l’Apennin, s’abaisse lentement vers le golfe où se mire Gênes la superbe : C’était la veille du dimanche des Rameaux, 18 mars. Les pèlerins voulaient dire la messe le lendemain. L’hôtel où ils étaient descendus avoisinait l’église de l’Annunziata. Le sacristain fit d’abord peu d’accueil à leur demande. « Heureusement, dit dom Guéranger, nous fûmes tirés d’affaire par un grand gaillard d’observantin qui, après avoir vécu dix ans de sa vie dans les Échelles du Levant, en était revenu pour devenir à l’Annunziata chapelain de la nation française. » Plus avenant que le sacristain aussitôt écarté ,par lui, il fit visiter aux pèlerins l’église à cette heurelà fermée au public, leur assura un autel pour le lendemain ; puis, le lendemain venu, alors que la ville entière, s’associant à la solennité liturgique du jour, était transformée en un vaste marché de palmes, dom Guéranger, le P. Brandès, le P. Ullathorne prirent vers le soir le bateau pour Livourne.

    La mer était mauvaise, l’escale à Livourne se prolongea durant quelques jours. Dom Guéranger eut le loisir d’aller à Pise et d’y dire la messe au Duomo, le 21 mars. De retour à Livourne, la mer n’était point calmée encore. Le P. Brandès attendit pour se rendre à Rome par mer avec les bagages ; dom Guéranger, accompagné du D, Ullathorne, gagna Florence par la voie de terre. Il espérait y rencontrer le comte de Montalembert ; mais à l’heure même où il y arrivait le jeudi saint 23 mars, Montalembert en était reparti, n’ayant passé à Florence qu’une nuit. Faute d’avoir pu se concerter au cours des incidents d’un voyage si traversé, les deux amis eurent le chagrin de s’être rencontrés sans pouvoir se joindre.

    Il y a vraiment une fatalité qui nous poursuit, écrivait dom Guéranger. Voyez ce qui est arrivé à Florence. J’y étais arrivé le jeudi. Je cours chez M. Kalesky, et là j’apprends avec une véritable désolation que vous veniez de partir à la même heure que j’arrivais, sept heures du matin ou environ. Cela m’a été fort dur et m’a fait prendre en grippe Florence, ville des désappointements les plus cruels 4

    Dom Guéranger en repartit dès le soir pour arriver à Rome le samedi saint à cinq heures du matin. Le P. Brandès l’y avait devancé de quelques heures.

    Avant de se reposer sous aucun toit, dom Guéranger voulut réparer à l’instant un oubli. Dans l’émotion des adieux, au sortir de Solesmes, il n’avait pas, en prenant congé de son église, baisé le pied de la statue de saint Pierre. A Rome, ses premiers pas le portèrent vers la confession ; il y déposa sur les marches, avec les clefs de son monastère, le dossier complet de toutes les pièces et lettres relatives à l’approbation. Sa prière se prolongea. La confession de saint Pierre est vraiment le centre de Rome et du monde ; il n’est aucun lieu où la foi soit plus à l’aise et où l’émotion de l’âme chrétienne s’épanche plus librement devant Dieu. L’âme de dom Guéranger était faite pour goûter cette saveur de triomphe que les fidèles recueillent à SaintPierre de Rome.

    0 sainte Église romaine …. écrivaitil un peu plus tard, les puissances de l’enfer ne prévaudront jamais contre toi. Dilate tes portes, afin que tous les peuples se pressent dans ton enceinte : car tu es la maîtresse de la sainteté, la gardienne de la vérité… Dieu a humilié devant toi les hauteurs superbes, les cités d’orgueil. Où sont aujourd’hui les Césars qui crurent t’avoir noyée dans ton propre sang ? Où sont les empereurs qui voulurent forcer l’inviolable virginité de ta foi ? Où sont les sectaires que chaque siècle, pour ainsi dire, a vus s’attaquer successivement à tous les articles de ta doctrine ? Où sont les princes ingrats qui tentèrent de t’asservir, toi qui les avais faits ce qu’ils étaient ? Où est cet empire du Croissant qui tant de fois rugit contre toi, lorsque, désarmée, tu refoulais si loin l’orgueil de ses conquêtes ? Où sont les réformateurs qui prétendirent constituer un christianisme sans toi ? Où sont ces sophistes modernes, aux yeux de qui tu n’étais plus qu’un fantôme impuissant et vermoulu ? Où seront, dans un siècle, ces rois tyrans de L’Église, ces peuples qui cherchent la liberté en dehors de la vérité 5  ?

    De SaintPierre, la dévotion de dom Guéranger le porta à Saint Jean de Latran. La fonction liturgique du samedi saint y était présidée par le cardinal vicaire Charles Odescalchi. Il y rencontra le P. Brandès qu’une même dévotion avait amené à la basilique mère de toutes les églises. Une des premières visites fut pour Lacordaire descendu à Saint Louis des Français. Lacordaire en écrivait à Mme Swetchine :

    J’ai vu M. Guéranger, chère amie, et sa présence a été pour moi un grand secours et une grande consolation 6

    De son côté, dom Guéranger écrivait à Solesmes :

    J’ai grand espoir dans le succès de nos affaires ; mais… la mer était belle et calme aussi en sortant du port de Gênes. Vendredi je dois voir le cardinal Sala ; la princesse Borghèse s’est chargée de m’y conduire. Cette dame a une grande influence ; elle a mille bontés pour moi qui lui ai été recommandé par M. de Montalembert de la manière la plus pressante 7 .

    L’amitié de Montalembert s’était employée pour Solesmes avec une singulière habileté. Sans échapper aux lenteurs nécessaires qu’entraînent à Rome la discussion et l’examen de toutes causes graves, dom Guéranger, grâce à l’affectueux dévouement de son ami, pouvait rencontrer encore des difficultés ; il ne devait du moins se heurter à aucun obstacle invincible. Bientôt commença pour lui le cours assidu des visites, des explications, des discussions, des mémoires ; il serait fastidieux d’en relever ici le détail. Dom Guéranger luimême ne se prêta à cet émiettement de sa vie qu’en y voyant la condition nécessaire et la rançon du succès final. Ses lettres se firent plus rares

    Pourriez-vous, écrivait Mme Swetchine à Lacordaire, m’expliquer l’inconcevable silence de M. Guéranger ? Il devait m’écrire de la route, m’envoyer un écrit de Marseille ; et jusqu’ici je n’ai pas eu un mot de lui, pas plus de Rome que de Florence. Dites-lui, je vous prie, qu’il abuse étrangement de ma confiance et de mon amitié, et qu’il faudrait que je valusse plus ou moins que je ne vaux, pour prendre de si mauvais procédés en patience 8

    Lacordaire, qui avait été gagné par l’âme de dom Guéranger, répondait :

    M. Guéranger vous avait écrit avant la réception de votre lettre du 18 avril. Ses affaires vont à souhait. Les jésuites… se sont montrés de très chauds amis et poussent au succès avec vigueur. J’en suis charmé pour les bénédictins et aussi pour eux… C’est sagesse que se faire des amis de ceux qui doivent un jour participer à l’influence que donnent la vertu et le dévouement. Tout va donc au mieux. La présence de l’abbé Guéranger a été aussi pour moi une véritable consolation ; nous nous entendons à merveille sur toutes choses, théologie, philosophie, politique, présent et avenir. Il est si rare aujourd’hui de trouver un chrétien où la foi domine le reste 9

    Ces informations ne suffisaient pas ; Mme Swetchine devenait exigeante.

    Ditesmoi donc, écrivaitelle deux mois plus tard, ditesmoi ce que devient l’abbé Guéranger ; je le perds une demidouzaine de fois l’an’ et ce n’est jamais sans le désir de le retrouver 10

    Avant de se rendre au palais de Saint- Calixte, dom Guéranger fut présenter ses devoirs à l’abbé de SaintPaul, dom Vincent Bini. Il fut accueilli avec une rare bienveillance, à peine tempérée de curiosité, peutêtre avivée de l’espoir secret que caressa bientôt l’abbé Bini d’infuser dans la congrégation du Mont Cassin un peu de sang nouveau, en y faisant entrer l’élément français. Le danger était d’être absorbé avant même de naître. Une profession eut lieu à SaintPaul le 28 mars ; on y avait réservé des places d’honneur aux deux bénédictins français. De là, visite au palais Borghèse selon les pressantes invitations de Montalembert. La princesse voulut accompagner dom Guéranger chez le cardinal Sala, préfet des évêques et réguliers. L’entrevue ainsi préparée fut assez cordiale. Les termes de ce premier entretien, auquel la présence d’une grande dame ne permettait pas de devenir une audience d’affaires, furent promptement assez faciles pour que l’éminence en vint à féliciter la France de l’extraordinaire fécondité religieuse qui y régnait :II n’est jour, disait le cardinal, où il ne nous arrive d’au delà des monts pétitions d’approbation pour des règles et des congrégations nouvelles ; ce ne sont que fondateurs, ce ne sont que fondatrices. » Et montrant sur sa table de travail un formidable entassement de dossiers :On y pensera peutêtre après ma mort » ditil en souriant.

    L’ironie, fort peu dissimulée, n’était pas pour déplaire ; elle flattait les idées de dom Guéranger luimême et pouvait lui laisser entendre que sa demande du moins n’était pas de celles que l’on ajournait si résolument. Il remit aux mains du cardinal la lettre de Mgr Bouvier avec le projet de constitutions : la congrégation était saisie. Le cardinal Sala avait la réputation, méritée à ce qu’il semble, d’être d’un abord difficile ; à la troisième audience, il était presque gracieux.

    Malgré ces belles apparences, dom Guéranger ne se faisait nulle illusion.

    Le procès sera long, écrivaitil à Solesmes. Heureux seronsnous si le jugement est rendu avant la SaintPierre… J’ai vu le père Rozaven (un des consulteurs de la congrégation). II m’a parlé avec franchise et m’a montré notre approbation comme devant souffrir de très graves difficultés 11

    Le P. Rozaven ajoutait néanmoins que le succès dépendrait en grande partie du consulteur choisi. Et poussant la franchise jusqu’à l’extrême il apprit à dom Guéranger que, lorsque l’affaire de Solesmes avait été portée en 1835 devant la congrégation, nommé consulteur, il l’avait fait échouer à raison des anciennes relations du prieur avec l’école mennaisienne. On sait d’ailleurs quelle part avait prise le P. Rozaven à la controverse sur les opinions philosophiques de l’abbé de Lamennais et de l’abbé Gerbet. C’était vraiment jouer de malheur que passer alternativement pour mennaisien auprès du P. Rozaven, pour gallican auprès des Romains. Un ancien regrettait que les hommes n’eussent pas sur le cœur une toute petite fenêtre par laquelle chacun pût s’assurer de leurs pensées.

    Je vous le donne en cent et en mille, écrivait dom Guéranger : on a peur que nous n’ayons intention de relever le gallicanisme et le jansénisme en France, et je suis obligé de donner des preuves que je ne suis pas gallican et janséniste. Il me fallait venir ici pour être réduit à cette nécessité. Heureusement notre livre (les Origines de L’Église romaine) vient à propos pour témoigner de notre orthodoxie 12

    Restait un autre souci : de quel œil le gouvernement français verraitil l’approbation pontificale donnée à un ordre religieux ? Mais là encore l’habileté aimante de Montalembert avait fait son œuvre et Lacordaire aussi avait aidé. La protection de l’ambassadeur de France était acquise à dom Guéranger, qui avait luimême fourni les éléments d’une note destinée à rassurer sur les dispositions du gouvernement français Mgr Capaccini, chargé à la secrétairerie d’État de l’intérim du cardinal Lambruschini.

    Le désir d’un succès rapide n’entraînait pas néanmoins dom Guéranger à accueillir les avances de l’abbé de SaintPaul, dom Vincent Bini. En sa qualité de procureur général de la congrégation du Mont Cassin près la cour de Rome, dom Bini jouissait dans les questions bénédictines, auprès des évêques et réguliers, d’une grande influence. Or, il nourrissait le dessein d’attirer à lui la cause de Solesmes pour s’attribuer ensuite le monastère relevé par ses soins. Dom Guéranger n’y pouvait consentir. A ce moment précis, il lui eût répugné de renoncer à porter le nom de cette congrégation de SaintMaur qu’il songeait devoir être le sien. « Et puis, ajoutaitil, nous ne pouvons être des moines italiens 13 ». La variété des congrégations ou des provinces religieuses a été créée pour atténuer les rivalités et jalousies qui naissent presque inévitablement du frottement des nationalités diverses. L’ancien abbé de SaintPaul, dom Zelli, encourageait le moine français dans sa résistance.

    Il est naturel, pensait dom Guéranger, que nous fassions profession dans leurs mains ; qu’il existe de plus un lien d’affiliation avec le Mont Cassin, à raison même de l’isolement nécessaire de notre premier monastère, rien de mieux ; mais rien au delà. Nous ne ferons rien sans notre indépendance monastique 14

    A l’heure même où dom Guéranger écrivait ces lignes à Solesmes, il avait reçu son billet pour l’audience pontificale. Avant de s’y rendre, il voulut revoir le cardinal Sala pour apprendre de lui si l’affaire avait fait un pas et si le consulteur avait été désigné. Sans répondre, l’éminence glissa dans une grande enveloppe toutes les pièces du dossier et, sous les yeux de dom Guéranger, écrivit cette suscription : « Au R. P. Rozaven, consulteur de la sacrée congrégation ». Tout était bien, pourvu que le consulteur de 1835 redevenu le consulteur de 1837 fût pleinement édifié et que la conversation et les écrits de dom Guéranger lui eussent démontré que Solesmes n’était pas un foyer nouveau de mennaisianisme.

    C’est le 11 avril de cette année 1837 que dom Guéranger fut admis à l’audience pontificale. Le P. Rozaven l’y précédait ; dom Guéranger avait assez devancé son heure d’audience pour trouver le loisir avec le P. Rozaven d’une sérieuse conversation sur les doctrines de Lamennais. Le consulteur fut introduit ; son audience dura trois quarts d’heure. De quoi il fut question pendant ces trois quarts d’heure, dom Guéranger ne pouvait se le dissimuler après l’indiscrétion calculée du cardinal Sala ; mais il reconnut bientôt à l’affabilité paternelle de Grégoire XVI que le P. Rozaven avait été aimable. Dom Guéranger déposa aux pieds du souverain pontife le livre des Origines de l’Église Romaine. Le nom de M. de Lamennais ne fut pas prononcé. Le souverain pontife fit une rapide allusion aux intérêts qui avaient amené dom Guéranger à Rome, ajoutant que la congrégation étant régulièrement saisie, il n’y avait pas lieu de préjuger la question. Une réserve de Grégoire XVI, dont le prieur de Solesmes ne saisit pas aussitôt l’importance, fut relative au nom de Congrégation de SaintMaur sous lequel la nouvelle famille monastique se présentait dans L’Église de Dieu. Sans rien pressentir de plus grave, dom Guéranger se borna à répondre que le titre était fort honoré en France et que l’obscurité même du nouveau monastère lui faisait un devoir de s’abriter de cette glorieuse protection. Doucement, le souverain pontife rappela comment la congrégation de Saint Maur s’était laissé envahir à la dernière heure par les doctrines jansénistes, gallicanes et philosophiques, ce qui diminuait de beaucoup le renom de cette congrégation dont Solesmes voulait devenir l’héritier. Dom Guéranger ne comprit pas la portée du conseil enveloppé dans cette remarque, se bornant à répondre que Solesmes n’était héritier que sous bénéfice d’inventaire et n’avait rien de commun avec les fausses doctrines du siècle passé. Le souverain pontife, ne se sentant pas compris, n’insista point sur ce sujet et témoigna seulement de son désir de n’avoir point à s’occuper à nouveau de la solennité des vœux, contrariée en France par certaines dispositions législatives. Dom Guéranger répondit que pour lui la solennité des vœux n’appartenait pas à l’essence de la vie religieuse ; il venait donc simplement demander au saintsiège que les moines de Solesmes fussent reconnus comme bénédictins et faisant les vœux des bénédictins. Et l’audience se termina par l’affectueuse bénédiction du souverain pontife.

    Dom Guéranger ne tarda pas à apprendre de personnes très sûres qu’il y avait pour lui péril à vouloir garder le titre de Congrégation de SaintMaur. La volonté du souverain pontife, encore qu’elle eût été au cours de l’entretien voilée dans son expression, était absolue de n’autoriser pas le rétablissement d’une congrégation monastique qui « avant de finir, ce sont les paroles mêmes de Grégoire XVI, avait perdu tout ensemble et la science et la foi ». Dom Guéranger s’inclina aussitôt, dans une docilité sans réserve, devant la pensée du souverain pontife, plus haute et plus éclairée que la sienne propre ; et au cours de sa vie il ne cessa de rendre hommage à cette disposition divine qui, pour relever la vie monastique en France, l’invitait à remonter plus haut, vers la source même, vers l’antiquité.

    Laissés à leurs inspirations premières, a dit excellemment Mgr Pie les nouveaux fils de saint Benoît auraient naturellement greffé la tige nouvelle sur le tronc de la congrégation de SaintMaur, sauf à en modifier la sève par quelques correctifs. N’étaitce pas l’arbre qui ombrageait, naguère encore, de son feuillage, cette église et ce prieuré de Solesmes dans lesquels on venait de s’établir ? Mais audessus des conceptions de l’homme il y a la sagesse de L’Église, exprimant par l’oracle du siège apostolique. Fils luimême de saint Benoît, le pape Grégoire XVI voulut que cette famille renaissante cherchât plus loin et plus haut le principe de sa reconstitution 15

    Après avoir emprunté aux déclarations de SaintMaur la plus grande partie de ses règles, la congrégation nouvelle n’irait pas plus loin et serait connue sous le nom de Congregatio gallica. La décision fut portée à la connaissance du P. Rozaven. Dès lors la question avait fait un pas de plus.

    Pendant que dom Guéranger prenait langue dans ce monde de Rome si nouveau pour lui, Mme Swetchine avait songé à intéresser de nouveau à Solesmes le public français. Elle avait demandé au prieur de Solesmes une notice sur son œuvre ; la notice devait être écrite entre Lyon et Marseille, ou bien entre Marseille et Civite Vecchia, pour tromper l’ennui d’une longue route. Ecrite, elle ne le fut jamais ; et, répondant à Mme Swetchine, dom Guéranger bénissait les obstacles qui avaient retenu sa plume.

    Naturellement, disaitil à sa sainte amie, j’aurais recommandé au publie l’œuvre du rétablissement en France de la congrégation de SaintMaur. Or sachez que tout a failli rompre ici précisément à cause de ce nom… Il a fallu renoncer à ce titre de SaintMaur, si cher à la France et au monde savant, courir un instant le risque d’être incorporés à la congrégation du Mont Cassin… Nous allons former une branche de l’ordre bénédictin sous le nom de congrégation de France ; mais, je vous en prie, silence sur tout cela jusqu’à mon arrivée.

    Je vois intimement Lacordaire et le connais de mieux en mieux. Il me semble l’avoir ignoré jusqu’ici : je suis persuadé qu’il a une mission à remplir et qu’il s’y prépare sans s’en douter… Il est devenu très doux, très simple, très humble. En un mot, Rome l’a transformé à ce point que j’ai pour lui de la vénération plus encore que de l’amitié. Je ne le connaissais pas tel. Il vous est attaché du fond de l’âme et avec une simplicité qui est de Dieu ; mais de grâce, entre nous, n’en faites pas un chanoine de Paris !

    Mme Swetchine s’efforçait alors de maintenir Lacordaire dans les bonnes grâces de Mgr de Quélen, qui venait d’opposer le plus inexplicable veto à la publication de la Lettre sur le SaintSiège écrite par Lacordaire en réponse aux Affaires de Rome. Dom Guéranger appréciait sévèrement l’attitude de l’archevêque.

    II aura à répondre devant Dieu d’avoir empêché le bien qu’eût produit cette lettre si belle, si juste et, dans la circonstance, si décisive. Je l’ai lue et admirée sans restriction 16

    Les jours s’écoulaient en visites. Dom Guéranger croyait encore que l’examen de son affaire serait porté à la congrégation générale ; il y avait dès lors obligation majeure d’aborder tous les cardinaux de la congrégation des évêques et réguliers, sous peine de s’assurer l’hostilité de celui qui eût été négligé. Dans la conversation, tous semblèrent favorables, sauf peutêtre le cardinal de Gregorio que des ennuis personnels avaient mal disposé envers toutes maisons religieuses établies dans un pays où elles n’avaient pas de situation légale, et quelques autres éminences qui témoignèrent ne prendre aucun intérêt à la question. En même temps il fallait décourager, mais dans les formes les plus aimables, les prétentions de l’abbé de SaintPaul à s’adjuger la congrégation de France. Le prieur de Solesmes avait l’appui de l’abbé Zelli, ancien abbé de Saint Paul ; mais l’abbé Bini avait réussi de son côté à s’emparer de Charles Brandès, le compagnon de dom Guéranger. Les arguments de l’abbé Bini n’étaient pourtant pas sans réplique ; il croyait que la congrégation de Saint-Maur avait été fondée par saint Maur lui-même, que les moines français étaient non des bénédictins mais des maurini, que toute la vie monastique en France ne s’était jamais rattachée que médiatement à saint Benoît et que Cluny même était sorti de saint Maur. Plus au fait de l’histoire monastique réelle, il eût moins insisté sans doute pour rattacher à saint Benoît une branche de l’ordre qui n’avait jamais cessé de lui appartenir. L’habileté de dom Guéranger parvint à ménager sans céder, à décourager sans déplaire ; peu à peu, lorsqu’il devint évident que le prieur de Solesmes pouvait se suffire et que l’intervention d’influences extérieures ne lui était pas indispensable, à l’idée d’union succéda l’idée beaucoup moins périlleuse de l’affiliation.

    Le secrétaire de la congrégation, Mgr Soglia, patriarche de Constantinople, avait donné à dom Guéranger les meilleures espérances. On était arrivé au milieu du mois de mai, et le prieur de Solesmes ressentait parfois de façon très vive l’ennui de l’absence ; mais cet ennui était un peu atténué par les nouvelles qui lui venaient du prieuré. Tout était calme sous la sage direction du P. Segrétain : la gravité des circonstances portait les âmes à la prière et tous avaient confiance que le succès final couronnerait une campagne si bien conduite. Le P. cellérier luimême en était si assuré qu’il poursuivait avec la tranquillité d’Archimède la recherche des secrets de la peinture sur verre, qui d’ailleurs n’avaient jamais été perdus. Le souci, le travail, les démarches, les remaniements de textes, les écritures sans fin, les corrections d’épreuves sans trêve étaient le lot de l’absent. Alors même qu’on pouvait espérer le succès, on ne s’acheminait vers lui qu’avec une lenteur romaine qui pour le tempérament français est à elle seule une grande épreuve. Si la question de Solesmes était portée à la congrégation générale, au congresso de tous les cardinaux, la certitude d’y rencontrer des oppositions qui s’étaient déclarées déjà accentuerait encore cette lenteur. Il faudrait reprendre une à une et réduire l’une après l’autre chacune des objections qu’il est toujours facile d’élever contre un projet déplaisant : on s’exposait ainsi à une négociation de six mois.

    Six mois de négociations ! c’était l’été donné à Rome et, après l’été, l’hiver. Il ne restait pour échapper tout à la fois à la congrégation générale et à la dure perspective qu’elle laissait entrevoir qu’un seul procédé. Dans des précédents analogues, le souverain pontife, sur la demande du cardinal préfet, avait dessaisi l’ensemble de la congrégation pour remettre l’examen de la cause à une commission composée de quelques cardinaux seulement. Dom Guéranger sollicita cette remise et, par l’intermédiaire du P. Rozaven, crut pouvoir demander que ses intérêts fussent confiés au cardinal Sala, préfet, au cardinal Odescalchi, qui dès la première heure avaient été favorables, et au cardinal Castracane, d’abord redouté mais dont la pensée était aujourd’hui nettement acquise. A ces trois membres, le cardinal préfet en ajouta trois autres. La commission cardinalice, qui fut ainsi agréée par le pape, comprenait les éminentissimes Sala, préfet de la congrégation, Odescalchi, Lambruschini, Giustiniani, Polidori, Franzoni, Castracane. La solution avançait encore. Guidé qu’il était par l’estime singulière que son général, le vénéré P. Roothaan, professait pour dom Guéranger, le P. Rozaven, dont l’affectueux dévouement ne se démentit jamais, se mit aussitôt à l’œuvre. Il donna un votum favorable au corps de constitutions qui avait été offert à la congrégation et y inséra les douze articles relatifs au régime de la congrégation nouvelle, tels que dom Guéranger les avait rédigés d’après les conseils du P. Zelli. La part faite à la congrégation du Mont Cassin demeura considérable ; mais le jeune monastère avait besoin d’un appui, et ce lui fut une délicate pensée d’honorer, par ce lien d’affiliation première, le foyer de la vie bénédictine,

    Avec une habileté affectueuse et infiniment prévoyante, le P. Rozaven, après avoir résumé les éléments de la cause, répondait par la teneur même de son votum aux objections qu’il pressentait sur deux points, l’érection de Solesmes en abbaye et la perpétuité des supérieurs. Il pouvait sembler prématuré de donner le titre d’abbaye à un monastère récent, alors surtout qu’il était le seul monastère de la congrégation naissante. Mais aussi, répondait le consulteur, la maison de Solesmes devant être la source et la mère des autres maisons de la congrégation, n’estil pas légitime de lui reconnaître dès la première heure l’autorité et la dignité maternelle ? Ses enfants ne pourront que l’en honorer davantage.

    Chose étonnante et qui serait inexplicable aujourd’hui à moins de se reporter à un état d’esprit qui a disparu, la question de la perpétuité des supérieurs était, dans les articles relatifs au régime, le point contesté. Le P. Rozaven ne craignait pas d’affirmer en 1837 que la perpétuité des abbés était la pensée de saint Benoît et un élément de sa règle. II y avait du courage à le dire : L’oubli presque complet où était tombée avec la règle primitive la conception du monastère bénédictin, la condition précaire des supérieurs dans presque tous les ordres religieux, et enfin le système de la triennalité adopté par une grande partie de l’ordre monastique comme le seul moyen de se défendre contre la plaie de la commende et de soustraire à l’avidité des puissances séculières quelque chose de la richesse et de la vie des monastères, toutes ces causes réunies avaient insensiblement laissé croire que la précarité des supérieurs était la condition universelle. Trente ans après l’époque où nous sommes parvenus, un moine allemand était à Rome, sollicitant pour les supérieurs de la congrégation qu’il voulait restaurer la perpétuité, d’après une coutume que l’Allemagne avait conservée immémorialement. Il se heurta à des difficultés inattendues, à des objections bien plus inattendues encore. Sa requête était fortement motivée pourtant ; mais le personnage très considérable qui l’accueillait avec une nuance un peu impatientée croyait évincer victorieusement le solliciteur en lui disant :« Mon cher abbé, tout cela est fort bien. J’estime pourtant qu’il ne faut pas prétendre mieux faire que les fondateurs qui ont eu des grâces spéciales. Saint Benoît vous a donné la triennalité : pourquoi ne pas s’y tenir ? » Grand ébahissement du solliciteur ! et le personnage qui répondait avec cette’ connaissance de la règle bénédictine était, auprès du saintsiège, le protecteur de l’ordre de SaintBenoît !*

    Le P. Rozaven avait paré habilement à cet état d’esprit et à l’assaut trop redouté, en témoignant tout d’abord n’ignorer pas les objections qui d’ellesmêmes devaient s’élever contre la perpétuité des supérieurs dans les maisons surtout encore réduites en nombre. Mais, ajoutaitil, on, ne saurait méconnaître non plus que c’est de vie bénédictine qu’il s’agit. La pensée de saint Benoît et la teneur de sa règle supposent la perpétuité ; certaines dispositions additionnelles, au moyen desquelles on avait voulu composer avec l’esprit du jour, enlevaient d’ailleurs à la perpétuité tout ce qu’elle semblait conserver d’inquiétant aux yeux de plusieurs. On avait sacrifié quelque chose à la triennalité ; tous les trois ans en effet la communauté devait être provoquée à porter son jugement sur le gouvernement de son supérieur et l’avantage qu’elle en recueillait ; ce n’était qu’après avoir subi victorieusement cet examen au cours de neuf ans de régime que le supérieur ayant fait ses preuves était reconnu définitivement comme perpétuel. L’expérience loyale de ces procédés, jointe à une intelligence plus étendue de la règle bénédictine, du caractère paternel de l’autorité et de la tradition historique de l’ordre de SaintBenoît, a corrigé dans la suite ce que ces premières dispositions contenaient encore d’étranger aux mœurs monastiques.

    Chacun des membres de la commission cardinalice reçut un exemplaire des constitutions avec le votum imprimé du consulteur. Tout ce qui pouvait faire difficulté avait été écarté, expliqué dans des entretiens ou dans des notes spéciales ; et l’accueil que reçut dom Guéranger des membres de la commission lui semblait de bon augure. Seul l’abbé de SaintPaul prétendait que l’affaire engagée contre son gré ne pouvait réussir ; il avait même eu l’habileté d’amener le P. Brandès à son avis. Nous l’avons dit déjà, le compagnon de dom Guéranger ne se défendait pas assez contre les avantages personnels qu’on faisait miroiter à ses yeux ; et si ces petites oppositions, dont un amourpropre inconscient faisait tout le motif, ne pouvaient ni compliquer ni retarder la marche de l’affaire désormais assurée, elles ne constituaient pas moins pour le prieur de Solesmes une souffrance : en effet, un dissentiment entre les deux moines venus ensemble à Rome pour obtenir l’approbation, s’il était tombé dans le domaine public, eût sans doute porté les cardinaux à se désintéresser d’une œuvre peu viable et dont les premiers éléments ne s’entendaient pas entre eux. Dans ces circonstances épineuses, le cardinal Odescalchi fut pour dom Guéranger un appui et un conseil.

    Sans doute les soucis de la négociation en cours lui prenaient le plus clair de son temps et de sa pensée, mais dom Guéranger vivait quand même à Rome en pèlerin, l’âme attentive à la liturgie et à l’histoire, avivant chaque jour sa confiance et sa dévotion par la visite des sanctuaires vénérés : SaintePraxède et SaintPaulhorslesmurs, Sainte Marie Majeure et SainteMarie du Trastevere, Sainte Cécile et la petite église de Saint Benoît in Piscinula, bâtie sur l’emplacement de la maison qu’avait occupée le saint patriarche. Puis avec Lacordaire il faisait le pèlerinage des sept grandes basiliques. La commission était maintenant en possession de tous les documents qui pouvaient l’éclairer ; une seule chose restait à faire : prier et attendre dans la paix l’issue finale.

    Jusqu’alors le climat de Rome et les menaces de choléra avaient respecté sa santé.

    Je me porte à merveille, écrivaitil au frère Gardereau, malgré la mauvaise température de ce pays ; je cours tant que je puis sans me fatiguer trop :je nage enfin dans cette chère Rome comme dans une mer d’admirables merveilles 17

    Parfois aussi les pèlerinages étaient momentanément suspendus pour aller aux nouvelles ; les hommes, surtout les hommes très occupés, ne se souviennent que de ce qu’on leur rappelle souvent. Dom Guéranger connut les délais, les déceptions, les surprises.

    Le cardinal Sala est toujours excellent, plein d’intérêt, ce qui ne l’a pas empêché, il y a huit jours, de me recevoir comme un chien importun. Il y a des épines au milieu des roses de Rome 18

    Les lenteurs nécessaires de la solution lui étaient surtout pénibles, parce qu’elles menaçaient le bon gouvernement de sa maison. Les travaux littéraires dont il était l’âme demeuraient suspendus. Les ressources d’un monastère qui vivait au jour le jour diminuaient sensiblement par le fait de l’absence prolongée de celui qui en était le pourvoyeur régulier. Chaque jour suggérait au cellérier des réparations nouvelles, des aménagements nécessaires ; l’autorité si discrète du P. Segrétain était insuffisante pour tempérer cette fièvre de planter et de bâtir qui avait élu domicile chez le P. Fonteinne et ne s’apaisait un peu que sous l’influence de la maladie. Puis l’absence prolongée du prieur laissa supposer à quelquesuns qu’il avait quitté définitivement Solesmes et que, lui s’étant retiré, on allait tout licencier, tout liquider. Ce fut une panique. La nuée des créanciers grands et petits s’abattit sur la maison

    les prêteurs exigèrent sur l’heure avec l’âpreté ordinaire en ces cas le montant de leurs créances. Ces nouvelles parvenaient à Rome avec les lenteurs postales du temps, faisant endurer à l’absent la terrible anxiété d’une crise dans laquelle son œuvre courait le risque de sombrer, avant même qu’il pût être avisé. Les lettres étaient si lentes ! Huit jours de Solesmes à Rome, huit jours de Rome à Solesmes. Les indications, lorsqu’elles arrivaient enfin, étaientelles encore l’expression exacte de ce qu’il convenait de tenter pour amortir la crise ? Elle était parvenue à une acuité extrême par le dédit soudain d’un homme qui s’était engagé et se déroba. Une fois encore Dieu vint la dénouer ; mais elle avait laissé dans le public des impressions fâcheuses qui ne s’effacèrent plus.

    A côté de cette épreuve, dom Guéranger comptait pour fort peu de chose l’inepte interpellation d’un obscur député à la date du 8 juin 1837 Les récriminations que le National avait accueillies contre le livre des Origines de L’Église romaine furent portées, le croiraiton, à la tribune de la Chambre des députés. On discutait le budget de l’instruction publique. M. Isamberl s’éleva avec indignation contre la subvention de quatre mille francs accordée par M. Guizot, en vue de la continuation du Gallia Christiane, à des hommes inconnus en qui l’interpellateur ne pouvait reconnaître le caractère de bénédictins et qui venaient de fournir un spécimen de leur critique. M. Isambert avait lu le livre des Origines de L’Église romaine et reconnu tout aussitôt qu’il n’était qu’une compilation indigeste, inspirée tout entière par le dessein de ressusciter de vieilles légendes apocryphes et par là de donner un peu de crédit aux prétentions ultramontaines. Sans prendre à son compte les opinions des moines de Solesmes, comme sans relever ce qu’il y avait d’un peu subit et improvisé dans la science de M. Isambert, M. Guizot se borne à répondre assez négligemment qu’ayant trouvé, dans les personnes visées par l’honorable préopinant, de la science, du zèle, du loisir, des moyens qu’il n’aurait pas trouvés ailleurs, il n’avait pas hésité à leur confier la continuation du Gallia Christiane. Le ministre avait assez de fierté et d’esprit de gouvernement pour revendiquer sans ambages tout l’honneur de la décision prise : il le fit. M. Isambert se le tint pour dit et pour un temps garda le silence 19

    D’ailleurs, à si grande distance, ce ne fut que par des lettres privées que dom Guéranger prit connaissance de cette alerte. De Vichy où l’avait ramenée sa santé, Mme Swetchine lui écrivait ces pages d’une inspiration si chrétienne

    Vous savoir arrivé d’abord, ensuite l’heureux cours qu’avaient pris vos affaires, les protecteurs que vous avez gagnés, m’ont été une vraie joie. La congrégation de France, présentant des souvenirs moins arrêtés que la congrégation de SaintMaur, préparera les esprits à ne pas faire à la science une part trop aux dépens de la prière et de la foi, dans votre communauté nouvelle. J’ai toujours pensé que c’était un écueil à éviter. Si les bénédictins de Saint Maur ont démérité devant L’Église, il est très juste et très simple qu’elle ne consente pas à les rétablir. Il y a des noms qui restent entachés et qu’il ne faut plus rappeler… Dans mon ignorance, j’ai été plus d’une fois prévenue contre la congrégation de SaintMaur par le respect pour elle d’une foule de gens qui croient à peine en Dieu. Cette prévention était raisonnable : car enfin rien ne révèle autant l’essence d’une chose que la direction de ceux qui lui portent haine ou amour.

    Mme Swetchine n’abordait que d’un mot la motion Isambert ; mais elle s’étendait sur les rapports d’affection qu’elle jouissait de voir s’établir entre le prieur de Solesmes et le futur restaurateur en France de l’ordre de Saint Dominique.

    L’impression que vous produit M. Lacordaire et que je recueille moimême de chacune de ses lettres me dit combien je dois être heureuse de votre mutuelle amitié et combien je dois désirer que vous la conserviez intacte au cours de vos deux vies. Qu’elle vous soit une douceur et un appui !

    Et parce que dans les derniers mots de sa lettre dom Guéranger avait détourné Mme Swetchine, qui avait de l’influence auprès de Mgr de Quélen, de faire de Lacordaire un chanoine de Paris, la vénérée correspondante s’élève contre cette insinuation.

    II est permis à M. Lacordaire, ditelle gravement, de ne pas me comprendre. Désirant le ramener, sans cesse j’ai été obligée de tronquer ma pensée, de la défigurer, de ne lui livrer aucun de mes jugements, aucune de mes craintes… Dans les choses qui nous touchent personnellement, nous sommes plus sujets à nous tromper ; le temps et la distance trompent sur les impressions, sur la nature des rapports. A lui donc il était permis de par la nature humaine d’être sévère, voire même injuste pour moi ! Mais vous, qui veniez de me quitter, avec qui j’ai tant causé à l’aise, qui me savez si en dehors de tout parti…, qui savez surtout que je n’ai pas plus d’ambition pour ceux que j’aime que pour moimême, qui n’ignorez pas que je donnerais toutes les dignités même cléricales pour un degré de plus d’influence sur une seule âme humaine ; que vous veniez, vous, me dire que je vais faire de Lacordaire un chanoine de Paris… vraiment cela n’est pas supportable ; et gronder ici, ce n’est pas assez. Venez donc bientôt pour que nous vidions la querelle et que vous me retrouviez, grâce à Dieu, ayant assez marché dans cette voie de détachement et de séparation, assez du moins pour que la lumière en moi ne se soit pas obscurcie.

    Je compte être retournée à Paris vers le 22 juillet. Si vous deviez revenir plus tôt, mandezlemoi. J’abrégerais ici sans inconvénient : je veux absolument vous voir. Car quoique nous soyons du nombre des personnes qui pour s’entendre n’ont pas besoin de parler, j’ai grand soif de causer avec vous… Ne m’oubliez pas dans .aucun de vos saints pèlerinages de Rome… Adieu. Vous serez aise de savoir que les eaux me font grand bien, et il me semble que tant que j’aurai des forces, je voudrais commencer par Vichy et finir par Solesmes 20

    Cependant, à Rome, la commission cardinalice poursuivait son examen dom Guéranger espérait une solution prochaine et s’employait de son mieux à rectifier les questions, à fournir les explications décisives, à dissiper les préventions et les doutes, à écarter les surprises de la dernière heure. A la date du 8 juillet, il écrivait à Solesmes :

    C’est demain soir, après l’Ave Maria, que se tient au Quirinal chez le cardinal Lambruschini, notre bon et zélé protecteur, la congrégation de cardinaux qui va décider de notre sort. Je vous écrirai la décision mardi 11.Grâce à la Madone…, grâce au P. Roothaan et au P. Rozaven, tout porte à espérer qu’elle sera conforme à nos désirs… Tout ne sera pas fini encore : il faut le rapport au saint père, il faut son approbation, et cela durera huit jours. Le saint père a témoigné le désir d’avoir un entretien avec moi avant de conclure. Demandez au Seigneur qu’il inspire en ce moment son vicaire et qu’il mette luimême en ma bouche les paroles que je dois répondre… Priez bien pour moi qui ne vous oublie jamais… C’est demain la fête des Prodiges de la très sainte Vierge. Espérons 21

    En 1796, sous le pontificat de Pie VI, des statues et peintures de j’a sainte Vierge avaient à Rome miraculeusement ouvert et fermé les yeux, et versé des larmes sur les épreuves de L’Église et de son chef. Les prodiges avaient été si constants qu’on avait institué une fête annuelle du rit double majeur pour en rappeler le souvenir. Elle sel célébrait le 9 juillet. Précisément, dans le quartier du Quirinal, à l’angle de la via delle Botteghe oscure, se trouvait une de ces madones miraculeuses pour laquelle dom Guéranger s’était pris de dévotion, sans rien savoir d’ailleurs du prodige qui l’avait signalée, sans rien savoir surtout du jour où se réunirait la congrégation pour porter sur les constitutions un jugement décisif. Il était agenouillé aux pieds de la chère madone et remettait en ses mains maternelles tous ses intérêts, lorsque passèrent auprès de lui les carrosses des cardinaux se rendant au Quirinal. La présidence fut dévolue au cardinal Odescalchi, le cardinal Sala n’exerçant ses fonctions de préfet que dans le cas d’une congrégation générale. Le cardinal Odescalchi n’avait cessé de témoigner une grande faveur au prieur de Solesmes et s’était engagé à lui faire parvenir dès le soir même la réponse de la commission.

    Dom Guéranger rentra à Saint Calixte. Le message du cardinal Odescalchi lui fut remis à onze heures et demie du soir. A la réserve de la perpétuité qui n’était accordée qu’au seul supérieur de Solesmes et non aux autres supérieurs de la congrégation, toutes les demandes formulées avaient été accueillies. Rome y avait ajouté, dans sa considération personnelle pour le prieur, des distinctions que dom Guéranger n’avait pas songé à solliciter. Selon la promesse qu’il en avait faite, le 11 juillet fête de la Translation de saint Benoît, au jour anniversaire de la restauration de Solesmes quatre ans auparavant, dom Guéranger écrivait aux siens :

    

    Mes très chers Pères et Frères,

    

    J’ai enfin la consolation de vous faire connaître la décision de la sacrée congrégation des évêques et réguliers sur notre cause. Elle est favorable et dans un degré inespéré.

    1 Nos constitutions sont approuvées comme répondant au but que nous nous proposons, le rétablissement en France de l’ordre de SaintBenoît.

    2 Ce que nous avons fait jusqu’ici est confirmé, le saintsiège imputant à tous les religieux profès leur temps passé dans le monastère comme un vrai noviciat et accordant la même grâce aux novices.

    3 Nous sommes dès maintenant érigés en congrégation, sans avoir besoin d’une déclaration nouvelle quand nous aurons plusieurs maisons.

    4° Le prieuré de Solesmes est érigé en abbaye.

    5 Enfin, malgré mon indignité, je me trouve, par un acte spécial de l’autorité apostolique, élevé à la dignité d’abbé.

    Je ne puis vous donner que les points principaux et remets à un autre jour le détail moins important. Toute cette affaire semble avoir été conduite à son dénouement par une influence spéciale de la divine Providence. Nous avons passé la journée d’hier en visites de remerciements. Les cardinaux paraissent convaincus d’avoir travaillé à l’œuvre de Dieu et s’en félicitent d’une manière qui nous touche au fond du cœur. Rendez grâces à Dieu et à NotreDame qui nous ont visiblement protégés.*

    La confirmation apostolique fut sollicitée et obtenue le jour de saint Bonaventure, 14 juillet, par le secrétaire de la congrégation, Mgr Soglia.

    Dom Guéranger, afin d’atténuer pour dom Vincent Bini l’ennui d’une négociation où il avait eu trop peu de part, avait déterminé Mgr Soglia à solliciter du souverain pontife la faveur, pour lui, d’émettre sa profession entre les mains de l’abbé de SaintPaul. Le pape y consentit. Désormais la congrégation bénédictine de France avait son être et Solesmes sa place dans L’Église de Dieu.

    Quelques jours plus tard, dom Guéranger écrivait à Solesmes :

    J’entre demain en retraite pour me préparer à la profession qui aura lieu le 26 juillet, jour de sainte Anne. Priez pour moi. Demandez à Dieu la plénitude des grâces qui me feront remplir le dessein de Dieu sur moi et me rendront utile à votre salut, à votre perfection et au service de la sainte Église. Il me manque bien des choses et plus même que je ne le puis sentir. Que Dieu daigne, dans l’intérêt de cette œuvre qu’il chérit et qu’il a sauvée tant de fois déjà, multiplier ses miséricordes et agréer le sacrifice absolu que je vais lui faire de ma personne et de toute ma vie…

    Quant à vous, mes très chers pères et frères, voici comment le saint père a décidé que vous irez au Seigneur. Ceux d’entre vous qui sont profès pourront émettre, sitôt mon retour, leur profession solennelle après dix jours d’exercices spirituels ; ceux qui sont novices pourront jouir de la même grâce, après avoir passé dixhuit mois au noviciat… J’espère pouvoir partir de Rome le 7 ou le 8 du mois d’août 22

    Le P. Charles Brandès avait espéré recevoir à Rome le sousdiaconat, le diaconat, la prêtrise, et faire profession entre les mains de l’abbé de SaintPaul, dom Vincent Bini, le même jour que dom Guéranger. A la réflexion il parut plus sage de réserver les droits de ses frères de Solesmes plus anciens que lui dans la religion et dont il fût devenu l’aîné un peu par surprise, s’il avait émis ses vœux à Rome en même temps que dom Guéranger et devant l’abbé de SaintPaul. C’eût été contrevenir à une disposition très prudente de la règle de saint Benoît et suggérer au P. Brandès qu’ayant fait profession le même jour que son abbé et devant le même prélat, il devenait supérieur à ses frères, entrait dans la maison sans avoir été accueilli par elle et pouvait dans une mesure se croire l’égal de son abbé. Tout désordre dans les actes donne naissance à un désordre de pensées, et l’orgueil humain n’a nul besoin qu’on lui fournisse matière. Il fut décidé que le P. Brandès ne recevrait à Rome que le sousdiaconat et le diaconat ; mais il parut plus convenable de surseoir, chez un sujet récemment converti, à la collation du sacerdoce et de déterminer aussi que sa profession, au lieu d’être émise à Saint Paul, le serait à Subiaco le 30 juillet entre les mains de dom Guéranger de qui ce serait le premier acte pontifical.

    Dès le 15 de ce même mois, dom Guéranger s’était constitué pour toute la durée de la retraite novice de SaintPaul. Au cours des longues négociations maintenant couronnées de succès, il avait, par déférence pour le saintsiège dont il ne voulait pas préjuger la décision, adopté l’habit du clergé séculier ; il reprit pour entrer en retraite les vêtements monastiques et se mit sous la direction de l’abbé de SaintPaul. Ce furent des heures de repos, de recueillement, et pendant dix jours une trêve à tout autre souci que celui de son âme et de Dieu. Il ne nous est rien resté qui puisse nous aider à dire quelles furent les dispositions de dom Guéranger à cette heure solennelle. Ceux qui savent sa vie jusqu’à l’heure où nous sommes parvenus, ceux qui connaissent les Oeuvres auxquelles elle fut dévouée dans la suite, n’auront point de peine à pressentir la plénitude de docilité surnaturelle dans laquelle il se donna à Dieu non plus que l’effusion de grâce qu’il y mérita.

    Cette profession monastique, germe de tant d’autres, eut lieu le 26 juillet 1837. Ce fut sainte Anne, la mère de la sainte Vierge, l’aïeule bénie de Notre Seigneur JésusChrist, qui offrit à Dieu de ses mains le premier profès, le premier abbé de la congrégation bénédictine de France. Durant la période des grandes chaleurs où les fièvres romaines rendent malsain le séjour au monastère de SaintPaul, un certain nombre de moines se rendait quotidiennement à la basilique du grand apôtre pour y célébrer l’office divin. Nul n’y fit défaut ce jourlà. La colonie française y fut tout entière. Lacordaire accompagnait son ami dont le triomphe était le sien, dont la vocation religieuse préparait la sienne. La basilique de SaintPaul, détruite par l’incendie de 1823, ne s’ouvrit pas pour la cérémonie. La sacristie avait été depuis le sinistre aménagée en église ; sur l’autel était placée l’insigne relique du bras de sainte Anne, conservée dans le trésor de SaintPaul. Il semblait que la petite congrégation naissante en ce jour fût remise à cette même tendresse maternelle qui avait gardé la mère de Dieu. L’abbé de Saint. Paul commenta en langue italienne, avec une élégance qui fut très goûtée, la parole qu’adressait le prophète Ezéchiel aux ossements qui devaient revivre à la voix du Seigneur : Ossa arida, audite verbum Domini.

     Ce n’est point le lieu de redire ici le charme et la gravité de la fonction liturgique au centre de laquelle s’accomplit la profession religieuse ; il faut l’avoir vue, et l’avoir vue souvent, pour la bien comprendre. Elle ressemble à la création d’un chevalier du Christ : Domino Christo, vero regi militaturus, dit la sainte règle. Les paroles sacrées avaient ce jourlà pour les anges de Dieu des significations joyeuses, un sens d’une plénitude inaccoutumée. Le Suscipe du nouveau moine monta vers le Seigneur comme un nuage d’encens, et dans sa joie éternelle saint Benoît sourit. à ce rejeton en qui il devait revivre. Les pompes liturgiques même dans un cadre réduit ravirent l’assistance. Lacordaire était dans la joie. Il écrivait à Mme Swetchine :

    M. Guéranger est abbé perpétuel de Solesmes, ayant anneau, crosse et mitre, et chef de la congrégation des bénédictins de France, affiliée au Mont Cassin. C’est un résultat merveilleux et qui doit nous porter à aimer de plus en plus L’Église romaine, si divinement habile à démêler ses vrais enfants. Je vais quitter Rome bientôt, après un voyage et un séjour qui ont été véritablement fructueux : car Montalembert et moi nous avons certainement préparé les voies à l’abbé de Solesmes 23

    Ce n’était pas le dernier bienfait que l’abbé de Solesmes eut à recueillir de cette amitié ; nous le verrons sans retard.

    Dès le lendemain de sa profession, l’abbé de Solesmes partit pour recevoir la profession du fr. Brandès. Il salua Tivoli, Vicovaro. Mandela, s’engagea dans l’austère vallée de la Sabine et arriva à la petite ville de Subiaco, dominant le cours de l’Anio qu’elle écoute murmurer et parfois gronder à ses pieds. Un peu plus loin, campée sur une hauteur, c’est l’abbaye de Sainte Scholastique : elle semble, vigie attentive, observer, au sortir des montagnes amoncelées, la vallée toute ravinée où l’Anio a réussi à se frayer un étroit chemin. Les pèlerins firent une courte visite à l’abbaye et à son abbé octogénaire * et, avant de faire l’ascension du sagro speco, se reposèrent un instant dans cette demeure hospitalière où les successeurs de dom Guéranger devaient dans la suite chacun à son tour recevoir un accueil si fraternel et si réconfortant ; de là ils gravirent le dur chemin jusqu’à la grotte sainte, pleine des souvenirs du patriarche de la vie monastique en Occident. Le P. Brandès fit profession à Santa Scolastica le dimanche 30 juillet, entre les mains de son abbé, moine luimême depuis quatre jours. Le cardinal Mattei était présent. L’abbé de Solesmes repartit dès le soir. Il avait promis au général des jésuites d’être rentré à Rome pour prendre sa part de la fête de saint Ignace. Parti de Subiaco à sept heures du soir, il arriva à Tivoli à minuit. L’officier qui avait la charge depuis les bruits de choléra de viser les cartes de santé refusa de donner audience avant huit heures du matin ; on n’arriva à Rome qu’à midi ; dom Guéranger s’excusa auprès du P. Roothaan de l’incident malencontreux qui l’avait tenu exilé de la fête.

    Mais une fois rentré à Rome, l’abbé de Solesmes se trouva deux fois dans l’impossibilité d’en sortir. Le choléra avait commencé à sévir et fermait à ce point toutes communications avec le dehors que les villes sortaient en armes pour se défendre contre les voyageurs qui auraient pu leur apporter le fléau. En outre, le souverain pontife ayant voulu incorporer au bref d’approbation, Innumeras inter, tout le texte des constitutions, dom Guéranger était maintenu à Rome par la nécessité de surveiller de ses yeux et souvent d’activer le lent travail de l’impression. Puis il fallait unir aux constitutions les articles relatifs au régime, tels qu’ils avaient été proposés par le consulteur et approuvés par la sacrée congrégation. Il fallait surtout éviter, dans le texte qui dorénavant ferait loi, toute suppression ou toute insertion fâcheuse qui eût soit vicié le bref, soit créé pour l’avenir de dangereuses complications. Le séjour de Rome devenait donc absolument nécessaire, alors qu’il avait cessé d’être sûr. L’abbé de Solesmes livrait, à ses moines les motifs de son retard forcé. On sent un peu d’inquiétude jusque dans les assurances qu’il donne aux siens.

    J’espère bien, leur disaitil, ne pas laisser mes os dans cette ville sainte ; mais pourtant j’ai compris la haute sagesse qui a voulu que Solesmes produisît au plus tôt une seconde profession. Un simple moine, sans être ni prêtre, ni supérieur, peut être délégué pour recevoir une ou plusieurs professions ; et le flambeau rallumé ne s’éteindrait pas 24

    Cette stipulation éventuelle qui désignait le P. Brandès était presque une menace : dom Guéranger n’avait poussé jusquelà les prévisions que parce qu’il avait conscience d’être atteint ou menacé par le mal. Sa constitution était saine plutôt que robuste ; et les travaux et fatigues des derniers mois, qui avaient durement éprouvé ses forces, le livraient sans défense aux attaques du fléau. Encore s’il avait pu fuir un milieu empesté.

    Malheureusement, disaitil, la mer sur laquelle je comptais est fermée à cause du choléra de Naples, Palerme, Livourne et Gênes. Reste le chemin par terre ; mais en supposant qu’on nous laisse sortir de Rome, nous nous heurterons au cordon sanitaire et aux quarantaines. Je partirais quand même dès demain si le malheureux bref était expédié 25

    Lacordaire écrivait de son côté à Mme Swetchine :

    Nous voilà, chère amie, en plein choléra. Après trois semaines d’incertitude, il s’est manifestement déclaré au commencement de la semaine dernière. Il y a eu hier un assez grand nombre de cas foudroyants : la princesse Massimo est morte. M. Sigalon, peintre français fort distingué, a été enlevé les jours précédents… L’abbé de Solesmes a eu un peu de fièvre qui est passée. Il attend toujours son bref… et il a envoyé devant lui le P. Brandès, son compagnon de voyage… Si le mal diminuait notablement d’ici à quinze jours, il est probable que je partirais avec l’abbé de Solesmes 26

    Une première atteinte du mal fut en effet sans conséquence, et il en restait si peu de trace que dom Guéranger put se rendre le 12 août à l’audience de congé qu’il avait sollicitée du souverain pontife. Grégoire XVI lui témoigna une affectueuse bonté, le félicita, du succès de la négociation et de la cérémonie pontificale de Subiaco. La minute du bref fut signée par le pape le 22 août ; mais dès le lendemain les progrès du fléau épouvantèrent Rome. Modène, la Toscane, la Méditerranée se fermèrent à tous ceux qui venaient des régions contaminées. L’abbé de SaintPaul, dans l’intérêt de sa communauté, déclara que tout religieux atteint du mal serait aussitôt séparé de ses frères et livré à des soins mercenaires. Dom Guéranger à qui souriait peu cette perspective prit congé de Saint Calixte et se retira dans un hôtel habité par des Français de sa connaissance.* L’installation était meilleure et si le malaise revint, il ne réussit pas à le confiner dans sa chambre. Aux meilleurs moments du jour, il visitait avec Lacordaire les catacombes romaines. Les lettres qu’il adresse à Solesmes portent la trace visible de la fatigue et d’une préoccupation qui le poursuit, sans néanmoins nuire à sa confiance habituelle.

    Ne vous inquiétez pas, écritil à ses fils à la date du 28 août, jusqu’ici il ne m’est rien arrivé ; j’espère que, grâce à vos bonnes prières, il ne m’arrivera rien non plus ensuite. J’aurai le bref le 31… ; je pourrais donc partir à la fin de cette semaine, mais hélas ! à cause de cette malencontreuse maladie, les routes sont fermées, les diligences ne vont plus, toutes les villes de L’État romain sont armées contre ceux qui viennent de Rome, et le gouvernement n’a ni argent ni hommes pour mettre ordre à tout cela. Je prends toutes les précautions possibles ; je suis même sorti de Saint Calixte dont on a fait un lazaret, et suis venu demeurer en ville… Le principal préservatif est, comme vous le savez, de ne point se tourmenter et d’être sobre ; je tâche, avec la grâce de Dieu, de faire l’un et l’autre… Quand bien même il me faudrait mourir et être enterré ici, l’œuvre de Solesmes n’en irait pas moins son train ; car l’oracle du siège apostolique ne parie point en vain… Mais je le répète, il est fort à espérer qu’il ne m’arrivera rien ; et si je suis atteint, la maladie soignée à temps et avec intelligence cédera ,et j’ai pris toutes mes mesures.

    Le 1er septembre, le bref fut délivré et l’abbé de Solesmes vivement atteint par le choléra. Lacordaire qui devait sortir avec lui vint à l’hôtel, le trouva souffrant et lui procura à dix heures du soir la visite du Dr Nicotera, médecin de l’ambassade française. Dom Guéranger dormait, on l’éveilla ; il refusa de voir le médecin. Lacordaire revint le lendemain de très bonne heure. Son ami fut pris de vomissements. Sur-le-champ, Lacordaire retourna chez le Dr Nicotera qu’il ramena avec lui. Justement alarmé, le docteur prescrivit des remèdes énergiques et revint cinq fois dans la journée. Lacordaire fit très naturellement ce que sa bravoure de nature et son amitié lui inspirèrent. Dans sa lettre à Mme Swetchine, il avoue seulement le péril de son ami sans dire un mot de lui même : « L’abbé de Solesmes a été sérieusement frappé et en danger pendant vingtquatre heures ; grâce à Dieu il est sain et sauf aujourd’hui 27 . » C’était un des charmes de cette admirable nature que la simplicité tranquille de son dévouement. Il s’était mis à la disposition du cardinal vicaire dans l’intérêt des victimes et semblait confus des louanges que Mme Swetchine lui donnait. Dom Guéranger n’avait pas les mêmes raisons de garder le silence et se reconnaissait redevable de la vie, après Dieu, à la présence d’esprit et à la promptitude des soins qu’il reçut de Lacordaire. Lorsque M. de Falloux et le P. Roothaan avertis du danger vinrent rendre visite à l’abbé de Solesmes, il était presque convalescent déjà et des le 5 septembre capable d’adresser à ses fils les lignes suivantes :

    Je vous écris, assis à ma table, levé depuis une heure. J’ai été saisi vendredi de la maladie dont je portais le germe depuis quelque temps. Si je fusse resté à Saint Calixte, il me paraît certain que je ne serais plus de ce monde. Ici, aucun soin ne m’a manqué ; Dieu m’a retiré de la mort : que son saint nom soit béni et que sa volonté soit faite Je vous quitte ne pouvant plus tenir la plume ; il y a six jours que je n’ai mangé.

    La faiblesse persévéra quelque temps ; la secousse avait été très dure. Une autre lettre datée du 9 septembre, qui confirmait la nouvelle de son rétablissement, fut interrompue par la fatigue et ne se termina que trois jours plus tard ; les forces mettaient grande lenteur à revenir. Même avec cette santé délabrée, il s’impatientait des délais apportés au retour. Le gouvernement avait sans doute fait publier que les routes étaient libres, mais il n’avait nul moyen de contrainte pour procurer qu’elles le fussent ; en réalité, aucune voiture publique ne s’était ébranlée depuis un mois.

    Toutes les routes sont fermées, écrivait Lacordaire, rien ne passe sinon la correspondance portée par des courriers à cheval. Toutes les villes et jusqu’aux bourgs et villages sont armés ; on vous menace du fusil aux portes et on ne vous jette même pas un morceau de pain, fûtce pour dix piastres. L’idée de la contagion a tourné la tête à ce pays, et je ne sais pas encore, malgré la diminution considérable du choléra et sa cessation prochaine, quand il nous sera permis de monter dans une voiture 28

    A distance et sans connaître l’état des choses, Montalembert écrivait à l’abbé de Solesmes :

    Vous avez de grandes et importantes destinées attachées à votre personne ; ce serait offenser Dieu… que braver le fléau dès qu’il y aura possibilité de partir. Par mer, cette possibilité doit exister déjà… Emmenez l’abbé Lacordaire avec vous ; il n’a plus rien à faire à Rome. Combien je bénis Dieu de l’union et de l’amitié qui s’est établie entre vous ! Quelle consolation pour moi votre ami à tous deux 29

    Ne pourrionsnous employer le délai forcé du retour à définir l’intimité des liens qui unirent dom Guéranger à l’abbé Lacordaire- *et à reconnaître l’influence exercée sur le restaurateur de l’ordre de Saint Dominique par l’œuvre qui venait, sous ses yeux et avec son concours, d’être à Rome couronnée d’un plein succès ? Le lecteur nous pardonnera les détails un peu menus dans lesquels nous serons peutêtre entraînés ; nous ne voyons pas d’autre procédé efficace pour résoudre une question de priorité, ici soulevée, et pour reprendre un petit problème qui nous semble avoir été résolu parfois après enquête insuffisante. Il s’agit de la part qu’aurait eue dom Guéranger dans la décision de Lacordaire relativement au rétablissement des frères prêcheurs : avoir contribué pour une part d’influence à un projet si intéressant pour L’Église catholique est assez glorieux pour que nous désirions en revendiquer l’honneur.

    Un homme qui a été le compagnon, l’ami de Lacordaire et le confident de sa pensée intime a apporté sur ce point un témoignage décisif. Nous n’avons pas à présenter M. Cartier à nos lecteurs ; le R. P. Chocarne l’a fait en des termes que nous ne pouvons que reproduire

    Le nom de M. Cartier était pour le P. Lacordaire synonyme de dévouement aussi profond que sûr. M. Cartier avait accompagné le père dans presque tous ses voyages pour le rétablissement de l’ordre en France. Il était pour lui quelque chose de plus qu’un ami, c’était un familier ; aussi l’aimaitil d’une affection toute de famille. Quelques semaines avant sa mort, on lui rappelait cette affection si tendre, si modeste, si semblable à ellemême jusqu’à la fin ; il leva les bras en disant : « Ah ! Cartier ! Cartier ! 30  »

    M. Etienne Cartier a écrit dans l’avantpropos des Institutions de Cassien traduites par lui :

    Qu’il me soit permis d’acquitter une dette de gratitude envers l’ordre de SaintBenoît au nom de tous ceux qui sont attachés à l’ordre de Saint Dominique. Il est un fait peu connu et cependant bien constaté par l’historien Iii P. Lacordaire 31  ; c’est par l’exemple et les conseils de dom Guéranger que Dieu donna au grand orateur la pensée et le courage de rétablir l’ordre des frère prêcheurs. Ce fut en 1837 que l’abbé de Solesmes déposa dans le cœur de son ami le premier germe de sa vocation religieuse : il lui proposa de ressusciter l’ordre de Saint Dominique, il lui en fit étudier les constitutions. La retraite faite par le P. Lacordaire à Saint Eusèbe n’eut pour résultat qu’un projet vague que rendit encore plus incertain le succès des prédications de Metz et de Lyon.

    A la fin d’avril 1838 cependant, le P. Lacordaire parla de son projet à M. le comte de Montalembert qui le combattit, tandis que dom Guéranger au contraire le pressait de le réaliser et de partir pour Rome. Au mois de juin, le P. Lacordaire vint faire une retraite sous la direction de l’abbé de Solesmes, et ce fut dans une cellule de l’abbaye que fut décidé le rétablissement de l’ordre des frères prêcheurs, pour le salut de tant d’âmes.

    Je suis heureux d’en rendre un reconnaissant témoignage 32

    Le témoignage de l’illustre tertiaire de Saint Dominique concorde, de tout point avec les documents qui sont en nos mains. Nous avons prononcé déjà le nom de M. de Valette qui en 1830 avait été avec dom Guéranger administrateur à la paroisse des Missions étrangères. L’abbé de Valette était en 1837 aumônier au collège Henri IV. Très adonné à l’apostolat, nourrissant quelque idée de vie religieuse, il avait songé au rétablissement des frères prêcheurs. Au cours d’un entretien en mars 1837, il s’en ouvrit à dom Guéranger qui avait éprouvé toujours une vive sympathie pour la famille de saint Dominique et qui applaudit à ce projet. L’idée était, comme on dit, dans l’air, mais elle devait prendre corps dans une autre voie.

    On sait assez les contradictions auxquelles se heurta la prédication de Lacordaire à NotreDame, sa retraite volontaire et les difficultés que rencontra auprès de Mgr de Quélen la publication de sa Lettre sur le ,SaintSiège. Son âme droite et fière avait souffert de ces blessures.

    II recherchait la solitude et le silence comme une diversion. La retraite à Saint Eusèbe, on peut le voir dans les lettres à Mme Swetchine et M. Cartier l’a exactement noté, n’avait aucunement le caractère de l’élection d’un état nouveau. Les paroles quelquefois citées comme l’indice résolu d’une vocation dominicaine ne trahissent qu’une vague estime de la solitude, de la vie commune, de la vie religieuse en général avec un regret qu’elle soit devenue si rare dans L’Église de Dieu.

    Au cours du mois d’août 1837, dans la chambre occupée par Lacordaire à Saint Louis des Français, il arriva à dom Guéranger de dire que, les bénédictins rétablis en lance, il manquait une restauration religieuse, celle des frères prêcheurs. Lacordaire demanda ce qu’étaient les frères prêcheurs. L’abbé de Solesmes dit en peu de mots ce que sa grande connaissance de l’histoire de L’Église lui rappela de l’ordre de Saint Dominique, de sa mission, de sa haute doctrine et de ses saints. Lacordaire en fut frappé. La conversation se poursuivit : « Vous m’avez donné bien à penser l’autre jour, dit Lacordaire, pendant que j’assistais à votre profession. Vous avez fait là une grande chose. Moi, je suis exilé, immobilisé ; mes ennemis sont puissants. Je ne sais ce que je vais devenir. » Et de fait, durant ce séjour à Rome, sa vie était en désarroi, livrée aux projets et aux tâtonnements. Un moment interrompu par la visite du supérieur du collège anglais à Rome, le Dr Wiseman, la causerie des deux amis reprit. Lacordaire était. tout préparé à reconnaître l’importance des ordres religieux fondés pour l’action et de l’ordre de Saint Dominique en particulier. Dom Guéranger lui parla des anciennes propositions de l’abbé de Valette. Lacordaire l’interrompit pour déclarer qu’il serait volontiers, lui, l’homme de cette œuvre-là et demanda qu’il lui fût permis d’étudier les constitutions de l’ordre.

    Les constitutions d’un ordre appartiennent à sa vie intime et privée. Pourtant, quelques jours après cette conversation, au cours d’une visite qu’il fit à la Minerve, dom Guéranger recevait les félicitations du prieur, le P. La Marche, qui lui demanda :

     Et quand viendra notre tour, à nous aussi, de rentrer en France ?

     Plus tôt peutêtre que vous ne pensez, mon père ; je viens précisément vous demander vos constitutions pour un ; jeune prêtre de mes amis qui voudrait faire connaissance avec l’ordre de Saint Dominique.

     Volontiers ! fit le prieur ; puis se ravisant aussitôt : « Pourvu que ce ne soit pas pour l’abbé Lacordaire ! »

    Comment l’abbé de Solesmes se tira de ce pas, comment il interpréta cette réserve qui n’avait sans doute que le ton et la valeur d’une interjection, nous n’avons pas à le rechercher. Il reçut l’exemplaire des constitutions qui fut aux mains de Lacordaire durant quelques jours. Lorsqu’il rendit au P. La Marche l’exemplaire emprunté, dom Guéranger avoua sans détour qu’il l’avait prêté à Lacordaire et s’appliqua à effacer de l’esprit de l’obligeant prieur les préventions que lui avait inspirées un caractère trop spécial, trop spontané peutêtre, pour pouvoir être sympathique à tous et à première vue.

    Lacordaire et dom Guéranger revinrent de Rome ensemble : il ne fut plus parlé des frères prêcheurs jusqu’à l’été suivant. Les lettres à Mme Swetchine ne portent aucune trace d’une décision prise par Lacordaire au sortir de la retraite de Saint Eusèbe. Il écarte la chapellenie de SaintLouis qui lui était offerte ; mais c’est afin de se maintenir toute liberté de porter des conférences suivies à Metz et dans les grandes villes de province, puisque Paris lui demeure fermé. Aucune résolution n’est prise encore, et Lacordaire se sent assez libre pour songer à répondre à l’invitation du cardinal vicaire qui lui a demandé des conférences pour les étrangers présents à Rome durant l’hiver de 18371838 33 Nous retrouvons le même accent, les mêmes projets et tout un programme de vie libre, dans ses lettres à Montalembert :

    Je prêcherais de l’Avent à Pâques. Le reste de l’année serait employé à l’étude dans la ville où j’aurais prêché, puis à cultiver les âmes qui se seraient plus ou moins ralliées à la foi. Tous les hivers, j’irais dans une autre grande ville. J’éviterais ainsi les journaux de Paris, les sténographes absurdes ; j’éviterais les coteries de la capitale et je pourrais faire un bien considérable 34

    Lacordaire hésitait entre le séjour à Rome pour dix ans et cette vie de prédicateur itinérant que les invitations pressantes de plusieurs prélats lui ménageaient ; son hésitation n’était nullement compliquée alors d’un projet de vie religieuse inconciliable avec les deux premiers. Même à ses confidents les plus intimes, il n’est pas prononcé un mot qui suppose une pensée arrêtée de restauration dominicaine. Lacordaire l’a reconnu dans son testament, tel qu’il a été publié par le comte de Montalembert.

    En rentrant en France, ditil, vers la fin de 1837, je n’étais point décidé. Après avoir prêché à Metz, pendant l’hiver de 1838, une station qui fut très suivie, je revins à Paris. Là, je m’ouvris plus ou moins à ceux qui m’aimaient. Nulle part je ne rencontrai d’adhésion. Mme Swetchine me laissait faire plus qu’elle ne me soutenait. Les autres ne voyaient dans mon projet qu’une chimère 35

    Nous n’avons pas à rechercher ici les motifs qui ont déterminé Lacordaire, la veille de sa mort, à taire le nom de l’abbé de Solesmes. Il suffit de demander aux hommes raison de ce qu’ils disent ; les questions historiques seraient infinies, s’il fallait leur demander compte en plus de ce qu’ils ne disent pas. Prétérition n’est pas crime, et Lacordaire a assez parlé, assez écrit pour que nous ne trouvions pas sujet à nous plaindre qu’il n’ait pas parlé une fois de plus. Une lettre à Théophile Foisset datée de Rome le 31 juillet 1837, après avoir raconté l’issue heureuse de la question de Solesmes et résumé les événements que nous connaissons déjà, ajoute

    Vous voyez là le résultat du triple voyage de Montalembert, de l’abbé Guéranger et de moi, et aussi une manifestation de cet instinct de Rome, qui a toujours été si admirable dans le discernement de ses véritables enfants 36

    Lacordaire songe sérieusement au retour en France.

    Mais, ditil à son ami, tout ce que je vais vous dire est entre nous… Désormais Paris m’est fermé… ; je n’y remettrai les pieds qu’autant qu’on m’y emportera. La France est grande… Dans mon plan, j’irais à Metz pour l’Avent :

    j’y donnerais des conférences dans la cathédrale jusqu’à Pâques et un peu au delà… et j’irais passer les six mois d’été à Solesmes, dans une maison pieuse, ornée déjà d’une bonne bibliothèque, avec un homme fort instruit et fort aimable qu’est l’abbé Guéranger ; et, là, m’étant retrempé et fortifié, j’irais passer l’hiver suivant dans quelque autre grande ville. Je mènerais cette vie apostolique tant que je le pourrais ; et si, avant la fin, aucun autre ministère ne se présentait, j’achèverais mes jours à Solesmes, tâchant de résumer mes idées et le fruit de mon travail dans quelque bon livre… L’abbé Guéranger approuve fort ce plan ; Montalembert voudrait que je donnasse cet hiver, à Rome, des conférences 37

    En mars 1838, ce projet tient encore. Lacordaire écrit de Metz

    Après Pâques, je dois me rendre à Liège pour y voir mon frère, puis à Bruxelles et à Paris, et enfin à l’abbaye de Solesmes où je resterai cloîtré et caché cinq à six mois 38

    En tout ceci, la plus rare perspicacité ne saurait trouver un indice de l’appel divin qui, d’après un historien du P. Lacordaire, se serait fait entendre dès la retraite de Saint Eusèbe avec un accent si arrêté

    C’est en ces jours d’un recueillement solennel que Lacordaire se sentit distinctement appelé à la vie monastique et qu’il conçut le dessein formel de faire revivre en France l’ordre de Saint Dominique, comme l’abbé Guéranger voulait y restaurer celui de Saint Benoît 39

    Cette affirmation, démentie déjà par le témoignage de M. Cartier, ne se concilie pas avec le faisceau de témoignages que nous avons empruntés aux lettres et aux projets avoués de Lacordaire ; il faut en appeler du récit de M. Foisset à un plus exact informé.

    Le choléra était entré dans la période de décroissance, mais les communications régulières n’étaient point rétablies encore. On était vraiment prisonnier à Rome, et rien n’était aussi fatigant que le mirage des procédés chaque jour nouveaux mais toujours déçus, qui promettaient la. fin de cette bizarre captivité. Aujourd’hui, la voie de terre était ouverte. Demain, il n’y avait d’autre ressource qu’un bateau marchand en partance au port de Ripa Grande, sur le libre : par là, on évitait les quarantaines de CivitaVecchia ; mais voici que la méchante goélette nous conduisait qu’à Livourne en huit ou dix jours au milieu des vents du l’équinoxe et exposait par conséquent les passagers à tous les ennui, : combinés de la mer et du choléra. Le bateau marchand disparu ,un steamer se promettait ; il était fort bien conditionné, mais il ne parut pas. Durant cette longue attente, on tenait toutes malles prêtes afin de pouvoir partir sans retard. Dom Guéranger et Lacordaire, lassé ; tous deux de l’attente, entrèrent en négociations avec un voiturier qui leur promit de les conduire de Rome à Milan en treize jours ! On partir. le 25 septembre à cinq heures du matin et après quinze jours de voiture, à travers des fumigations innombrables, durement escortés tantôt par des dragons d’une grossièreté achevée, tantôt par des carabiniers qui ne valaient pas mieux que les dragons, les deux voyageurs parvinrent à Milan et s’y reposèrent trois jours. L’itinéraire du retour était fixé :

    Lausanne par le Simplon, Besançon, Villersexel où Montalembert se trouvait depuis quelques mois chez le marquis de Grammont, grand père de sa femme. L’abbé de Solesmes avait été impérieusement sommé de s’y rendre.

    Je vous déclare, lui écrivait Montalembert, qu’il faut absolument que vous veniez, j’ai mille choses à vous demander sur tous sujets, et pas pour quelques heures, pour deux ou trois jours au moins… Cela est tellement indispensable que si vous ne pouviez pas absolument venir, j’irais vous rejoindre à Chalon ou à Dijon ; mais ce ne serait là qu’un pis aller. Venez vite. Ma femme et ma fille se portent bien. Estce que vous n’avez pas l’envie de connaître cette fille de sainte Elisabeth 40  ?

    L’abbé de Solesmes obéit. La réunion avait, en dehors de la joie commune de se revoir, un objet très grave. S’il ne fut pas dit un mot de la restauration de l’ordre de Saint Dominique en France, on y discuta l’avenir de Montalembert luimême. La question pour lui se posait ainsi : devaitil poursuivre la carrière parlementaire où ses débuts lui avaient déjà conquis de l’autorité, ou bien entrer dans la diplomatie avec espoir d’arriver à l’ambassade de Rome et de servir fructueusement les intérêts de L’Église ? L’avis de Lacordaire fut très résolu, et il semblera aujourd’hui étonnant, tant les événements se sont appliqués à le démentir. Lacordaire opinait pour la carrière diplomatique

    Tu n’as rien, disaitil à Montalembert, de ce qu’il faut pour faire un orateur. Je sais bien :ton discours à la Chambre des pairs sur la cause de l’école fibre. Mais tu avais dixneuf ans alors ; ce fut un succès de curiosité. Je t’ai relu de sangfroid ; il n’y a rien en toi de ce qui convient à la tribune. Fais comme ton père :sois diplomate.

    Dom Guéranger fut d’un avis opposé. Selon lui, de grands succès avaient déjà marqué sa place et lui assuraient l’oreille de la Chambre des pairs. La carrière diplomatique est fort dépendante des ministères qui se suivent et ne se ressemblent pas ; et, quand bien même l’ambassade de Rome lui fût assurée, ce qui n’était pas, y seraitil libre d’agir à son gré ? Sa pensée personnelle ne seraitelle pas réduite à toute heure par les instructions de son gouvernement ? Montalembert suivit ce dernier avis et fit bien, ce nous semble.

    Il v eut, le dimanche 22 octobre à l’église de Villersexel, une messe paroissiale qui fut chantée par dom Guéranger, où Lacordaire fit le prône. Le lendemain, l’abbé de Solesmes prit le chemin de Paris, pendant que Lacordaire dans le silence de la grande demeure préparait la station d’Avent qu’il devait prêcher à Metz. Lacordaire et Montalembert avaient tous deux vivement insisté auprès de l’abbé de Solesmes pour qu’il fît à son retour une visite au roi ; mais ils ne triomphèrent pas de la répugnance qu’éprouvait dom Guéranger à se chercher un appui en dehors du droit commun. Il ne pouvait se dérober pourtant à la nécessité de remettre aux mains du ministre des affaires étrangères, comte Molé, les commissions que lui avait confiées l’ambassade de Rome. L’entrevue fut des plus courtoises ; une allusion effleura très rapidement la situation canonique donnée à Solesmes par l’approbation du souverain pontife. Naturellement il ne fut pas question d’une reconnaissance civile que dom Guéranger ne sollicitait pas et que le ministre sans doute n’était ni en mesure ni même en disposition de lui procurer.*

    Depuis de longs mois, Lacordaire gardait en portefeuille sa Lettre sur le SaintSiège dont le veto puis les lenteurs calculées de l’archevêque de Paris avaient retardé la publication. Connue déjà de dom Guéranger qui en avait autrefois donné son sentiment à Mme Swetchine, la lettre avait été relue à Villersexel. L’impression en avait été résolue. Par délicatesse, Lacordaire attendait mais ne voulait pas attendre indéfiniment une réponse que l’archevêque ne lui adressa qu’après deux mois.

    Lassé de ces lenteurs, il confia à dom Guéranger la mission délicate de pressentir les dispositions de Mgr de Quélen.

    Si M. l’archevêque de Paris n’a pas répondu amicalement à ma lettre du 22 août dernier et qu’il ne soit pas dans la disposition d’y répondre prochainement d’une manière favorable, je vous prie de donner immédiatement l’ordre d’imprimer, à moins que l’état des choses bien connu de vous n’y mette un obstacle sérieux dont je vous laisse le juge absolu. Le silence de l’archevêque me dégage envers lui… Je vous laisse le maître de tout et dans tous les cas vous demande le secret le plus entier…

    Adieu, mon cher ami, je n’ai que le temps de vous renouveler l’expression de mon sincère attachement à votre personne et à votre œuvre 41

    Dom Guéranger ne tarda pas à s’assurer que Mgr de Quélen avait répondu et qu’il pouvait par conséquent surseoir à l’exécution du mandat conditionnel à lui confié. A la fin de novembre seulement, les démêlés de l’archevêque de Cologne* avec le roi de Prusse FrédéricGuillaume IV, l’internement du prélat septuagénaire dans la forteresse de Minden, l’énergique protestation de Grégoire XVI contre les violences prussiennes firent une loi à Lacordaire de publier cette Lettre sur le SaintSiège dont les événements marquaient l’opportunité. Il écrivait à l’abbé de Solesmes :

    Mon bien cher ami, vous saurez déjà que ma Lettre sur le SaintSiège est publiée grâce à l’affaire de Cologne et sans que la bonne harmonie soit rompue avec M. l’archevêque de Paris… Que la Providence de Dieu est grande ! Et ne sembletil pas que Dieu ait réservé ma Lettre pour un moment où les faits mêmes devaient en prouver la justesse ? Tout cela m’a bien réjoui le cœur, et aussi le succès inespéré de mes conférences de Metz. J’arriverai à Solesmes vers la mimai. J’ai retranché dans ma Lettre les trois ou quatre pages relatives à M. de la Mennais, comme vous me l’aviez conseillé 42

    Dom Guéranger, comme bien l’on pense, ne séjourna à Paris que le temps strictement nécessaire. Son cœur le portait vers Solesmes. La plus longue étape, de Paris au Mans, fut fournie en un jour. Mgr Bouvier accueillit cordialement le nouvel abbé dont l’élévation était son œuvre ; c’était à lui d’ailleurs que le souverain pontife confiait le soin, en le nommant pour la circonstance son délégué apostolique, d’ériger le monastère de Solesmes en abbaye et d’en donner possession à dom Guéranger, antérieurement reconnu comme abbé par le souverain pontife luimême. Le lendemain 31 octobre, l’abbé de Solesmes revoyait son monastère après une absence de près de neuf mois. Si la joie fut grande au cœur des moines, au cœur de l’abbé, nous n’avons pas besoin de le dire ; aussi bien, ces choses intimes, ces joies de famille et les ingénieuses habiletés dont usa la pauvreté monastique pour mettre un peu de magnificence autour de ce prélat aimé, n’appartiennent pas à l’histoire : elle n’enregistre que les événements un peu considérables et abandonne aux annales du monastère le détail menu qui fait revivre et qui fait sourire. Un moine donna lecture du bref Innumeras inter auquel étaient annexées les constitutions, puis de l’acte d’érection et d’institution confié à Mgr l’évêque du Mans comme délégué apostolique. Dom Guéranger reçut en obédience les moines de l’abbaye nouvelle. Les premières vêpres de la Toussaint commencèrent aussitôt après. Solesmes était fondé et la vie bénédictine avait repris naissance sous la bénédiction apostolique.

    Mais quelle année, très cher Révérendissime, écrivait Montalembert, que cette année 1837 qui aura vu fonder sur le rocher de Pierre notre cher Solesmes et qui aura enfin secoué le joug de l’absolutisme. Comme ce pape est grand, fort, généreux, en même temps que calme et modéré, dans sa sublime allocution Quelle magnifique position il vient de prendre Et pour nous tous quelle consolation, quel encouragement, quel bonheur !… Quel bonheur aussi que notre petite réunion de Villersexel et l’union complète qu’elle a scellée ! Mon ange de femme vous aime beaucoup et vous dit mille choses gracieuses. Vous ne sauriez imaginer l’effet favorable que vous avez produit sur tout le cercle de Villersexel, bons et mauvais. Vous y êtes regardé comme le type de l’esprit, de l’agréable et de l’adroit, enfin un vrai séducteur. Donnezmoi force nouvelles sur l’intérieur de Solesmes 43

    Que vous me faites de bien, répondait l’abbé de Solesmes, de parler de notre petit concile de Villersexel Dieu nous avait ménagé là de grandes et douces consolations en cette année si féconde. Permettez que par l’autorité de ma crosse j’en convoque un second à Solesmes, pour 1838. J’en laisse l’époque précise à votre choix. Saint Bernard joindra sa lettre de convocation à la mienne 44

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