Dom Guéranger, abbé de Solesmes, par Dom Delatte – Chapitre VII

CHAPITRE VII

LA QUERELLE DES « PONTIFICALIA »

(18371840)

    Après de longs mois de négociations et d’absence, l’abbé de Solesmes espérait sans doute un peu de loisir. Le monastère était érigé en abbaye ; restait à justifier par un grand effort de tous la bienveillance pontificale qui lui accordait cet honneur prématuré. La préparation de ses premiers compagnons qu’un indult apostolique admettait à la profession solennelle, la direction religieuse des hôtes qu’amenait au monastère la faveur romaine, les travaux littéraires annoncés et promis depuis longtemps, il n’était rien qui ne réclamât impérieusement son attention, avec en plus cette part de désarroi matériel et financier que le voyage avait entraînée après lui. Ce fut précisément l’heure où vint fondre un orage inattendu.

    Il n’y a pas lieu ici de refaire, au sujet de la vie monastique, un plaidoyer que personne ne lira. Les hommes se déterminent rarement par des raisons : ils aiment ou haïssent pour des causes plus profondes. De leur côté les moines ne s’étonnent de rien. Néanmoins, pour un observateur impartial, à côté de l’attrait obstiné qui renouvelle et grossit sans cesse les rangs de cette milice, n’estce pas un curieux problème que la haine et la défiance invétérées qui se sont élevées contre elle et n’ont jamais désarmé ? Voici des hommes qui n’ont nul souci de la politique, ne demandent rien au monde et ne fomentent point de révolutions. Leurs amis parfois leur reprochent de se désintéresser outre mesure des choses d’icibas. En cette époque d’effrénée concurrence’ au sein de cette ardente rivalité pour qui la langue a trouvé un nom, la lutte pour la vie, ils se retirent volontairement d’un combat pour lequel ils n’étaient pas plus mal armés que bien d’autres et laissent vacante, ouverte à l’ambition de tous, la place qu’ils auraient pu briguer. Toutes les avenues des charges et emplois sont encombrées de candidats, et voici que la retraite volontaire de chacun de ces hommes diminue d’un degré l’âpreté de la concurrence, augmente d’un point les chances de leurs rivaux, prépare le succès de ceux à qui il ne leur plaît pas de rien disputer. Au sortir du monde, ces hommes se réunissent pour prier, pour étudier, pour écrire, pour se sanctifier, pour obéir. La condition essentielle de leur retraite et les œuvres auxquelles ils sont voués, leur silence et leur prière ne sont pour personne un danger ; ils ne sauraient entrer en conflit ni avec les particuliers, ni avec l’État. Pourtant L’État arme contre eux comme contre un danger public et le despotisme des monarchies et des républiques considère comme son premier intérêt les mettre à néant. Sans doute cette hostilité s’explique souvent par la cupidité : on est si enclin à souhaiter la mort de qui on veut hériter. II est bien rare cependant, et plusieurs fois la France l’a éprouvé, que les biens monastiques enrichissent le spoliateur. De ces biens sacrés, il ne reste rien aux sacrilèges.

    Chez plusieurs, cette défiance armée ne s’explique bien que par un éloignement secret pour la réalité invisible et le pouvoir divin dont l’ordre monastique est une vivante et irrécusable affirmation ; mais dans l’histoire l’ordre monastique est encore l’indice d’un autre pouvoir et d’une autre majesté.

    Nous ne saurions faire ici un traité de l’exemption monastique, ni recueillir au cours des siècles les monuments de la discipline ecclésiastique qui l’a consacrée. L’exemption est un des phénomènes historiques les plus surprenants. Née de conditions originelles presque insignifiantes, elle a porté ensuite des fruits et produit des résultats inattendus. On devenait moine, à l’origine, par une décision toute personnelle et privée : le pouvoir épiscopal ou sacerdotal n’avait pas à intervenir et saint Benoît luimême n’eut besoin que de saint Romain. Le moine d’ailleurs continuait à appartenir à l’ordre laïque et n’était par conséquent lié envers l’évêque par aucune promesse spéciale dérivant de la cléricature. Alors même que le développement de la vie monastique lui donna dans L’Église une place qu’elle ne pouvait plus ignorer, l’évêque voisin n’avait encore sur le monastère, aucun droit spécial, parce que les personnes qu’une même vocation et l’amour d’une même règle avaient réunies appartenaient souvent à divers diocèses ; elles venaient de régions diverses, e diversis provinciis, comme disent les anciennes formules de profession ; par ailleurs les délimitations diocésaines n’avaient encore rien du caractère précis et rigoureux qu’elles ont connu depuis. Pour être affranchi de la juridiction épiscopale, il suffisait donc au nouveau monastère de s’établir sur une propriété qui ne fût pas le bien de L’Église ; et la volonté des fondateurs était alors souveraine pour déterminer la condition, juridique de la maison qui leur devait naissance. Parfois il était stipulé que ni archevêque, ni évêque, ni empereur, ni roi n’avait aucun droit sur un monastère déterminé ; c’est ce que portent en particulier les chartes de fondation de l’abbaye de Cluny et de l’abbaye royale de Saint Denys. Les moines vivaient sous l’autorité du supérieur qu’ils avaient choisi et quelquefois sous la haute juridiction d’un évêque lointain qui leur avait été assigné dans la charte de fondation.

    La protection de l’évêque de Rome était un honneur pour les grandes abbayes ; elle fut recherchée par les rois fondateurs. Et de cette discipline de fait naquit une affirmation du pouvoir spirituel du pape sur toute la chrétienté. Le successeur de Pierre étant l’évêque de toute L’Église, son pouvoir est universel et immédiat : les pasteurs de L’Église sont brebis devant lui. Or, dans la trame continue de l’histoire, L’universalité de ce pouvoir avait son indice dans l’exemption régulière ; car, sauf les cas prévus par le droit, les moines n’étaient soustraits à l’autorité épiscopale que pour appartenir directement au souverain pontife : ils étaient par essence les témoins de la monarchie de L’Église, une constante revendication de ses droits. Les grandes abbayes devenaient ainsi les boulevards de l’autorité pontificale, les abbés étaient les hommes liges du pape ils recevaient de lui la juridiction. Afin d’honorer dans leur personne une autorité qui émanait de la sienne, dans le dessein quelquefois de récompenser de longs dévouements, comme aussi pour signaler à la vénération des peuples des hommes qu’avait honorés déjà le suffrage de leurs frères, le siège apostolique leur accorda de temps immémorial l’usage de certaines distinctions extérieures dites prélatices ou pontificales, l’anneau, la croix pectorale, la crosse, la mitre, comme indice de leur dignité et de leur exemption. Ces concessions pontificales n’assurent à l’abbé aucun rang supérieur dans la hiérarchie d’ordre, mais seulement dans la hiérarchie de juridiction : il demeure diacre ou prêtre, selon ce que l’a fait son ordination ; et audessus de ces distinctions de détail, la dignité épiscopale garde toute son intégrité, la plénitude de son droit divin, en un mot tout son éclat.

    Pourtant, on conçoit que là où la pensée doctrinale que traduisent les pontificalia est peu comprise, l’indice extérieur devient facilement importun. Et si de mesquines rivalités s’en viennent compliquer et envenimer des conflits que la conversation d’une demiheure aurait pu résoudre, les polémiques s’élèvent, les discussions s’égarent, les points de contestation se multiplient ; les hommes cessent de pouvoir s’entendre, éloignés qu’ils sont les uns des autres par d’incurables défiances. Nous ne parlerons de ces tristes démêlés qu’avec mesure ; à la distance de trois quarts de siècle, et les questions étant aujourd’hui surabondamment définies, nul ne saurait prendre un bien vif intérêt à une contestation qui, avec des alternatives diverses, dura plus de quinze ans. Les esprits faibles ou chagrins se demanderont peutêtre avec scandale comment de tels démêlés, si longs et si âpres, sont possibles entre gens d’Église ; ils rappelleront l’exclamation familière du poète s’étonnant que tant de fiel entre dans l’âme des dévots. Il nous suffira peutêtre, auprès d’eux, d’avoir rappelé à quelles raisons de doctrine et de discipline historique se rattachait le débat qui finalement se termina à l’avantage de l’abbé de Solesmes. Dom Guéranger était très élevé audessus de toute recherche personnelle, très enclin à faire litière de tout ce qui n’est que hochet, vanité ou réputation. Nul n’a été plus simple que lui ; mais il était incapable, dans la conscience éclairée qu’il possédait du sens historique des choses, de transiger maladroitement sous l’influence d’une sotte humilité. Libre en effet de renoncer à des privilèges personnels, il ne l’était pas de renoncer aux privilèges de son abbaye et aux droits que lui conférait L’Église ; et les motifs pour lesquels Fébronius et Van Espen ont poursuivi dans les privilèges des réguliers l’expression du pouvoir immédiat du souverain pontife étaient de nature à affermir sa conviction, si elle en avait eu besoin.

    Au commencement de novembre, Mgr Bouvier voulut entourer d’une grande solennité la cérémonie qui réunissait dans la crypte de la cathédrale du Mans les cendres de ses trois prédécesseurs. Il exprima le dessein d’y inviter le nouvel abbé de Solesmes, mais se heurta au sein de son conseil à une mauvaise volonté évidente. On n’accueillait pas ce jeune abbé de trentedeux ans parvenu si promptement à de tels honneurs. Les semeurs de zizanie ne font défaut nulle part ; ils firent remarquer à Mgr Bouvier qu’il y aurait dorénavant deux évêques dans le diocèse, puisque l’abbé était crossé et mitré. L’évêque ne parut pas s’en émouvoir. Les journaux religieux avaient gardé le silence ; dûment avertis, ils ne donnèrent qu’à voix basse la nouvelle de la restauration bénédictine avec le bref pontifical accordé au livre des Origines de L’Église romaine. Dieu accorda une trêve de quelques jours. Elle fut remplie par la retraite, puis marquée le 20 novembre, après les premières vêpres de la Présentation de NotreDame, par la vêture de trois religieux de chœur et de quatre convers ; enfin, le lendemain, par la profession solennelle des quatre religieux profès des vœux de cinq ans qui pouvaient bénéficier de l’indult apostolique, les PP. Julien Segrétain, Augustin Fonteinne, Eugène Gourbeillon, JeanBaptiste Osouf. La restauration bénédictine s’achevait dans cette quadruple profession à laquelle venait se rejoindre, malgré l’anticipation dont nous avons parlé autrefois, la profession du P. Charles Brandès.

    Mais la trêve fut rompue bientôt et sous le plus insignifiant prétexte, comme si l’occasion eût été avidement cherchée. L’abbé de Solesmes avait été invité à présider une vêture de postulante par la prieure du Carmel qui s’était munie’ avaitelle assuré, de la permission de l’évêque. Après avoir voyagé une partie de la nuit, dom Guéranger se rendit directement au Carmel, célébra la messe, présida la cérémonie, fit l’exhortation et, sitôt libre, s’empressa de rendre à Mgr Bouvier la visite que l’heure matinale ne lui avait pas permis de faire avant la vêture* L’évêque sembla embarrassé

     Avezvous fait la cérémonie ?

     Oui, monseigneur.

     Mais je ne l’ai pas autorisée.

    Très surpris dom Guéranger rappelle qu’il n’est venu que sur invitation de la prieure et sur l’assurance que monseigneur était avisé et consentant ; rentré à Solesmes depuis si peu de jours, il lui eût été certes plus doux et plus simple de demeurer au milieu des siens.

     Avezvous officié pontificalement ? lui demande soudain l’évêque.

     Je ne le pouvais pas, monseigneur, puisque je n’ai là aucune juridiction. Crosse et mitre sont d’ailleurs demeurées à Solesmes : je n’ai usé à la messe que des distinctions prélatices ordinaires, la croix et l’anneau.

    La conversation n’alla pas plus loin. Dom Guéranger portait la croix pectorale, insigne d’une dignité que l’évêque lui avait obtenue et dont il lui faisait hommage, croyaitil, en la portant devant lui. Cela déplut. Un ennui ne vient jamais seul L’abbé de Solesmes, à peine sorti de l’évêché, reçut chez son frère Edouard une invitation courtoise du préfet de la Sarthe 1 à passer chez lui pour recevoir une communication de M. Barthe, ministre de la justice et des cultes. Mis en mouvement par M. Isambert que nous connaissons déjà, ému par la note des journaux religieux, discrète pourtant, annonçant au public la restauration de Solesmes, le ministre avait conçu de l’inquiétude et priait dom Guéranger de se rendre à Paris pour s’expliquer sur le bref pontifical qui faisait de lui un abbé, et de Solesmes une abbaye. Il y avait coïncidence dans l’effort des deux juridictions.

    Dom Guéranger fut moins ému de cette tentative qu’il n’avait été troublé de la conversation avec l’évêque ; il répondit qu’il n’avait sur l’heure ni le temps ni le désir de se rendre à Paris et qu’il était aisé de donner satisfaction par lettre. Le préfet en convint ; mais peu de jours après le ministre ayant insisté , 2 dom Guéranger comprit qu’il y avait urgence et, dans une réponse d’une courtoise et habile fermeté, fit observer qu’il eût considéré comme un honneur d’avoir avec M. Barthe un entretien ; il eût certainement pu fournir toutes explications satisfaisantes. Cette restauration bénédictine dont semblait se préoccuper le gouvernement n’avait rien qui fût une menace pour la chose publique. Elle avait été obtenue du saintsiège’ grâce à l’intervention de l’ambassadeur français à Rome, le marquis de Latour Maubourg, et les négociations auprès du saintsiège avaient été singulièrement aidées par l’intérêt que le gouvernement français avait témoigné aux bénédictins en leur confiant officiellement la continuation du Gallia Christiana. L’abbé de Solesmes poursuivait :

    Le souverain pontife n’a pas eu l’intention, en nous reconnaissant pour bénédictins, de nous placer dans une situation d’exception auprès de la loi française. De même que les chartreux et les trappistes qui vivent sur notre sol national, nous n’entendons nous écarter en rien du droit commun ; nous sommes bénédictins pour notre conscience, comme ils sont pour leur conscience chartreux ou trappistes, comme d’autres sont, suivant ou contre leur conscience, saint simoniens ou chatelistes.

    Voilà, monsieur le ministre, tout le fond de l’affaire. C’est une application du principe de la liberté religieuse, une à coup sûr des plus pacifiques et des plus innocentes. Nous autres catholiques, nous croyons n’avoir rien fait dans l’ordre des choses religieuses aussi longtemps que le souverain pontife, qui tient pour nous la place de Dieu, ne nous a pas dit : « Vous êtes dans la bonne voie. »

    J’espère, monsieur le ministre, que l’état de ma santé, assez mauvaise dans ce moment, me permettra de faire au printemps le voyage de Paris. J’aurai l’honneur alors de me présenter à votre audience et de compléter, autant que vous le jugerez nécessaire, les informations que je vous fais parvenir aujourd’hui 3

    Nous n’avons pas de preuves que ce supplément d’information ait été jamais réclamé ni fourni. Sans doute, au reçu de cette lettre, le ministre se tint pour satisfait. Le danger d’ailleurs n’était point de ce côté. La coterie jalouse qui entourait l’évêque exploitait contre dom Guéranger les qualités mêmes de Mgr Bouvier. L’évêque du Mans était homme de devoir très soucieux des détails de l’administration, très désireux du bon ordre ; dans le monde de la politique et du clergé, on louait la sage fermeté de son gouvernement. On parvint à lui faire comprendre qu’une situation nouvelle exigeait des règlements nouveaux, que gouverner c’est prévoir, et qu’il était sage de conjurer par des définitions précises les empiétements possibles de cette dignité nouvelle qui venait de se dresser devant lui. C’est dès la première heure, disaiton, et avant tout précédent qu’il est opportun que les attributions respectives soient clairement déterminées ; la dignité épiscopale est aujourd’hui encore intacte, la situation de l’abbé encore mal assurée ; dom Guéranger est à beaucoup de titres l’obligé de l’évêque : sa reconnaissance et son impuissance lui feront une loi de céder et l’évêque aura ainsi assuré pour un avenir indéfini la paix de son église. Devant cet exposé de situation, Mgr Bouvier n’hésita plus ; il vit l’ordre et la paix de son diocèse, l’intégrité de la prérogative épiscopale et fit ce qu’il croyait être son devoir. L’abbé de Solesmes se sentait très faible contre une telle coalition de passions et d’influences ; mais, gardien de privilèges assurés à l’ordre religieux par des dispositions apostoliques, il ne crut pas qu’il fût en droit ni de transiger ni de reculer. Dans cette lutte fort inégale et en face de procédés d’offensive dont il n’avait certainement pas pressenti la portée meurtrière, on ne lui ménagea pas les conseils, les conseils d’humilité surtout ; plusieurs ne consentirent à voir dans le conflit qu’une question de vanité personnelle ; dom Guéranger laissa dire. Un instant, lorsque l’on fut au plus fort de la querelle, des amis influents songèrent même qu’elle se pourrait apaiser en lui conférant la dignité épiscopale ; la réponse de l’abbé de Solesmes fut péremptoire : « Non, ditil, j’aurais alors les droits de l’évêque et trahirais la cause monastique. »

    Avant de quitter le Mans, dom Guéranger voulut du moins établir les bases d’une entente. Invité à dîner par l’évêque, il devança l’heure, assuré qu’il était de voir la conversation revenir sur le terrain qu’il souhaitait : il ne se trompait pas. Mgr Bouvier lui parla de l’exaspération de plusieurs, de la vêture présidée sans autorisation, de la messe « pontificale ». Ce n’était qu’une entrée en matière afin de rappeler les fameux décrets d’Alexandre VII qui avaient réduit pour les abbés l’usage des pontificalia et les distinctions prélatices. L’abbé de Solesmes allégua le concile de Trente, la coutume, les privilèges des congrégations dont il était l’héritier. Bref, une discussion canonique s’engagea. Elle ne pouvait aboutir. Mgr Bouvier, étonné de la résistance qu’il rencontrait soudain chez un prêtre dont il avait guidé les premiers débuts, y mit de l’ardeur et se laissa entraîner à dire à. l’abbé de Solesmes que, quelles que fussent ses raisons, l’évêque serait toujours le plus fort. Dom Guéranger en convint : « II est néanmoins de mon devoir, ajoutatil, de défendre mon droit. »

    II rentra à Solesmes le 27 novembre et ne fit pas mystère à sa communauté des dispositions nouvelles de l’évêque. A plus d’un indice on put remarquer qu’elles ne s’apaisaient pas. La prieure du Carmel désolée d’être la cause première de l’incident, écrivait à l’abbé de Solesmes qu’elle avait vainement attendu qu’on vînt lui demander compte de sa conduite et l’avertir que la vêture était nulle faute d’autorisation ; il devenait trop manifeste que l’affaire de la vêture n’était qu’un prétexte et qu’il se tramait quelque chose.

    En effet, Mgr Bouvier frappa un grand coup. Le 25 décembre, avant même d’avoir pu s’assurer, .pour y conformer ses règlements, de la teneur exacte du bref apostolique qui relevait en France l’ordre bénédictin, il régla d’autorité la question de Solesmes. Sa théologie enseignait encore que les bulles des papes n’obligent dans les diocèses qu’à dater de la libre promulgation des évêques ; pourtant il se déclarait obligé en conscience de faire observer dans toute sa rigueur un décret de la congrégation des rites, sana vouloir y admettre aucune dérogation même légitime. était bien plus étrange encore que, sans avoir été provoqué d’aucune sorte, il crût devoir sur un ton âpre et qui sentait l’hostilité rappeler à l’abbé de Solesmes des devoirs auxquels . celuici n’avait jamais contrevenu, des obligations auxquelles il n’avait jamais songé à se dérober. Car l’ordonnance embrassait le règlement de beaucoup plus de questions que n’en avait abordé l’orageuse conversation du 24 novembre : elle rappelait que la dignité abbatiale n’a pas été créée pour le faste extérieur, ce qui est vrai de toute dignité ecclésiastique, quelle qu’elle soit, et ne pouvait entraîner de conséquence personnelle à l’abbé de Solesmes ; mais elle ajoutait que cette dignité n’a pas d’existence légale, ce qui sous la plume d’un évêque semblait ou méconnaître l’autorité apostolique ou en appeler à l’autorité. séculière.

    Ce qui dépassait déjà la mesure, c’était l’inquiétude que l’évêque déclarait éprouver à la pensée que des sujets indignes accueillis dans le monastère n’y fussent témérairement ordonnés et ne s’en retournassent, ensuite semer le scandale dans leurs diocèses d’origine. Nous éprouvons aujourd’hui quelque peine à en croire nos yeux, lorsque nous lisons de tels documents. Hélas le comble n’était pas atteint encore : l’ordonnance était datée du 25 décembre ; dès le lendemain, une lettre signée du secrétaire de l’évêché du Mans et adressée à tous les évêchés de France la rendit publique. Il s’agissait de sceller entre les chancelleries épiscopales un pacte d’union. Afin que chaque évêque dans son diocèse fût moins isolé du reste de l’épiscopat français ; n’étaitil pas souhaitable que les évêques échangeassent entre eux leurs lettres pastorales, mandements et ordonnances ? « Si dans votre prudence et votre sagesse, disait le secrétaire au secrétaire, vous pensez que votre digne prélat soit disposé à permettre l’échange dont je vous parle, je vous prie de lui en faire la demande et de lui faire en même temps hommage, au nom de Mgr l’évêque du Mans, de l’ordonnance cijointe que Sa Grandeur a cru de son devoir de publier au sujet du nouvel abbé de Solesmes. »

    Rien n’y manquait cette fois ; et, à l’insu de l’abbé de Solesmes, la cause était portée devant ce tribunal de l’épiscopat français où le prévenu ne pouvait se défendre. Il n’y avait pas deux mois encore que dom Guéranger était rentré dans son monastère, honoré des faveurs apostoliques ; et déjà il était, par le fait de cette inexplicable divulgation, dénoncé aux évêques comme un péril public.

    L’ordonnance arriva à Solesmes le 29 décembre en la fête de saint Thomas de Cantorbéry. Elle était accompagnée d’une lettre où l’évêque disait .

    En lisant Benoît XIV et la bulle de Pie VII, je me suis cru obligé en conscience d’arrêter tout au commencement ce que je ne pouvais m’empocher de qualifier d’abus, et de régler, sans qu’il y ait rien d’injurieux pour vous personnellement, les attributions des abbés de Solesmes, non sur de prétendues coutumes que je ne puis admettre, mais sur des pièces authentiques émanées de l’autorité pontificale. J’ai fait joindre ces pièces à une ordonnance que j’ai dressée, et je vous envoie le tout par la voiture de Sablé, ne pouvant vous l’adresser par la poste et ne voulant pas me servir d’un intermédiaire quelconque.

    Le mystère dont l’évêque entourait cet envoi n’empêchait pas l’ordonnance de parvenir en ce moment même aux chancelleries épiscopales.

    L’abbé Doney, qui fut plus tard évêque de Montauban, avait dès les derniers jours de décembre témoigné à Montalembert son inquiétude affectueuse : « A quels propos Mgr l’évêque du Mans vientil de publier les règlements qu’il a cru devoir faire sur l’usage des privilèges du Rme abbé de Solesmes ? » Et s’adressant à dom Guéranger luimême

    « Cette discussion est fâcheuse, disaitil, et peut devenir funeste. Si vous pouvez, en traitant à l’amiable avec l’évêque en personne, vous conserver en l’état où vous a placé votre institution canonique, ce sera le mieux assurément. Mais il faut prendre garde que l’épiscopat français n’intervienne ; si l’on fait peur au pape de ce côté, il y a tout à craindre qu’il ne vous sacrifice, en sacrifiant ses propres actes. »

    Lorsque l’ordonnance fut connue au monastère, elle provoqua autant d’indignation que de surprise. Un novice, le frère Gardereau, qui devait à l’intervention de Mgr Bouvier, nous le savons, d’être entré au monastère, se fit spontanément auprès de l’évêque l’interprète de tous dans une lettre courtoise autant qu’habile et que nous voudrions pouvoir rapporter tout entière. En termes mesurés et fermes, il lui demandait comment Solesmes avait à la fois mérité et le témoignage autrefois donné à cette institution « à lui si chère qu’il ne refuserait aucun sacrifice à son succès », et les injurieuses dispositions de l’ordonnance que l’évêque était supplié de retirer alors qu’il était temps encore 4 . Hélas ! nous savons qu’il n’était plus temps et que par une précipitation calculée l’évêque s’était interdit de revenir en arrière. Dès lors la réponse de Mgr Bouvier au novice de Solesmes ne pouvait que maintenir une ordonnance dont le retrait était devenu impossible par la publicité qu’on lui avait prématurément donnée 5 .

    En vain l’abbé de Solesmes ignorant encore cette divulgation se réclamait auprès de Mgr Bouvier,* pour obtenir annulation de l’ordonnance, de l’affection dont il avait reçu les preuves les plus signalées.

    C’est au nom de cette affection, disait dom Guéranger, que je viens aujourd’hui vous supplier de révoquer une ordonnance dont les effets ne seraient propres qu’à renverser, su premier moment de sa publicité, tout un passé de bienveillance de votre part, de confiance et de tendresse filiale de la nôtre. Je croyais que toute contestation entre vous et moi avait pris fin, Monseigneur, dès que je vous avais offert de n’user dans vos églises d’aucune distinction même prélatice, et pour cela de ne jamais accepter d’invitation d’y célébrer une messe ou un office public. J’étais loin de penser que vous dussiez chercher à restreindre mes droits en deçà même des murs de notre monastère. Si j’eusse prévu la moindre difficulté à ce sujet, je l’aurais abordée hanchement ; j’aurai essayé, je l’espère encore, avec succès de vous convaincre de la bonté de ma cause. Nous eussions examiné ensemble les terrines de notre bref de fondation et en même temps ce qui a été statué sur ces matières, et je me flatte que nous nous fussions entendus. Quel n’a pas été mon étonnement et ma douleur quand j’ai vu l’ordonnance lancée avant cette indispensable précaution et qualifiant d’abusif tout ce que je pouvais avoir à alléguer sans qu’il eût été discuté !

    Dom Guéranger s’appliquait ensuite à montrer le discrédit jeté sur lui par la couleur très personnelle de l’ordonnance ; elle visait Solesmes, elle portait en tête le nom de son abbé et n’avait d’autre motif extérieur que l’incident de la vêture du Carmel.

    C’est moi, disait l’abbé de Solesmes, sans pouvoir être contredit, c’est moi qu’atteignent les insinuations de faste, de prétentions vaines, d’ingratitude envers un prélat qui m’a aimé comme un père ; c’est l’abbaye ellemême qui est flétrie. Elle est désignée comme pouvant recéler des sujets indignes, comme s’il ne suffisait pas, au cas où l’abbé s’oublierait luimême au point d’offrir à l’ordination des indignes, d’attendre l’ordination même pour leur appliquer les dispositions canoniques.

    La lettre se terminait par une prière :

    Les rapports que j’ai eus avec Votre Grandeur depuis quinze ans forment la plus honorable comme la plus douce partie de mes souvenirs. Laissezmoi vous supplier, Monseigneur, de ne souffrir pas qu’un de vos actes devienne pour moi la source d’un chagrin mortel. Par un acte de votre autorité comme de votre bonté paternelle, retirez, révoquez cette ordonnance qui m’est si amère et si triste pour vos enfants. Et s’il est besoin de statuer sur les relations de l’abbé de Solesmes avec Votre Grandeur, daignez permettre que ce soit la matière d’un entretien ; et, dans cet accord qui a toujours existé, qui jusqu’ici a été pour Solesmes le premier des biens, qu’il soit arrêté un règlement qui, en proclamant les droits imprescriptibles que réserve à l’ordinaire le concile de Trente, laisse intacts l’honneur et les prérogatives de cette abbaye dont vous êtes le tuteur, de qui la vie est votre vie, et l’honneur votre honneur 6

    Mgr Bouvier répondit aussitôt par une fin de nonrecevoir courroucée : l’ordonnance avait été rendue nécessaire par l’obstination de l’abbé de Solesmes. L’évêque ajoutait : «J’ai formellement défendu aux membres de mon conseil de la communiquer au dehors, et je ne veux pas qu’elle soit rendue publique à moins que par hasard, ce que je ne puis croire, vous m’y forciez 7 . »

    Nous savons déjà comment cette volonté de Mgr Bouvier avait été obéie. Dès la première quinzaine de janvier, il n’était bruit dans tout le diocèse que de l’ordonnance. Réunions ecclésiastiques et salons la commentaient avec une surprise ironique. Les gens bien informés y ajoutaient encore le détail des paroles irritées que l’on prêtait à l’évêque. Étant données la compétence et la malignité qui s’étalent en pareille occurrence, il est facile de pressentir ce que devenait la petite question de droit régulier dans le charivari des conversations mondaines. Là non plus, dom Guéranger ne pouvait espérer avoir le dessus ; mais il n’avait nul souci de se justifier devant ce tribunal. Comment d’ailleurs auraitil pu le faire, lorsque les moindres imputations le disaient coupable, ici d’avoir reçu une profession de carmélite sans permission de l’évêque, là d’avoir célébré un mariage sans son autorisation. Les griefs grossirent jusqu’à devenir démesurés : une version très autorisée l’accusait d’avoir fait son entrée au Mans dans une voiture traînée par quatre chevaux blancs, d’avoir pris place sous le dais aux portes de la ville et d’avoir officié pontificalement à la cathédrale, malgré l’évêque.

    Nul plaidoyer n’était possible. Aussi, après avoir signalé à Mgr Bouvier la malencontreuse publicité qui donnait naissance à tout ce bruit et comprenant trop bien le caractère nouveau que prenait la question, dom Guéranger se bornaitil à promettre à l’évêque tous éclaircissements qu’il ne lui était plus possible dorénavant de fournir de vive voix, l’évêque se refusant à l’entretien : « Je prépare, monseigneur, suivant votre désir, un exposé écrit des droits de notre congrégation ; j’aurai l’honneur de vous l’adresser sitôt qu’il sera rédigé 8 . » On pressent bien que l’auteur de l’ordonnance était fort peu préparé à accueillir un exposé qui en contredirait les dispositions. Les meilleurs arguments courent grand risque quand ils se heurtent au parti pris. La cause n’est plus intacte, lorsqu’un fait accompli a témoigné de la décision sur laquelle on ne veut pas revenir ; et il y avait une part de contradiction dans l’engagement que prenait l’évêque en écrivant à l’abbé de Solesmes : « Si vous avez des privilèges particuliers fondés sur votre bref ou sur des indults spéciaux, je pourrai les reconnaître sans aller contre les dispositions de mon ordonnance 9 » On le voit, la condescendance n’allait pas loin et l’ordonnance demeurait intangible. L’évêque était même encouragé dans cette voie par des auxiliaires inattendus. Dans une visite le préfet offrit à Mgr Bouvier, et ce devant témoins, de faire arrêter l’abbé de Solesmes, s’il osait paraître en public avec la croix pectorale. Dom Guéranger en fut averti.

    De tout cela néanmoins, il parlait avec tranquillité dans ses lettres. Son âme ne semblait pas émue. Le sentiment du devoir accompli apaise et affermit.

    Les consolations ne me manquent pas, écritil à Mme Swetchine. J’ai trouvé ici, à mon retour, une famille remplie de l’esprit de Dieu, de dévouement lé de reconnaissance pour lui, d’estime, d’attachement et de confiance pour moi, et cela dans un degré tt. que je pouvais à peine l’espérer.

    Ce n’est pas dans l’histoire de Solesmes le dernier exemple d’une communauté où la persécution, à son insu, fait l’union étroite de toutes les âmes. Toujours préoccupé, même au milieu de la tourmente, de ne s’abriter que de Dieu et de la liberté religieuse, il ajoutait :

    De grâce, si on parle devant vous de notre illégalité, gardezvous de nous défendre avec chaleur… Dites tout simplement que la liberté religieuse oblige à tolérer même Chatel, malgré le républicanisme de sa secte, et à plus forte raison nous, qui sommes de la religion de la majorité et professons la soumission au Gouvernement. Nous ne pouvons donc pas être en cause : propriétaires chez nous, nous faisons, dans notre domicile, ce que nous voulons, ne réclamant, il est vrai, aucune sanction de la loi pour notre genre de vie…

    Depuis que cette lettre est commencée, c’estàdire depuis moins de quinze jours, je suis en guerre ouverte avec Mgr l’évêque du Mans sur nos privilèges. II est triste que la paix ait si peu duré 10

    Et Mme Swetchine ne lui ayant pas celé qu’elle redoutait tout dissentiment avec l’évêque beaucoup plus qu’une interpellation à la Chambre :

    Soyez tranquille, bonne et excellente amie, lui disait l’abbé de Solesmes, je ne ferai pas d’imprudence, parce que j’ai assez de droiture pour ne pas exagérer mes droits ; mais je suis le tuteur de l’abbaye, dont les privilèges sont confiés à ma garde… Vous redoutez, ditesvous, ce qu’il y a de Hildebrand en moi : ceux qui connaissent ce saint et glorieux nom savent qu’il signifie longanimité, désintéressement dans la force et la fidélité. Ayez confiance, comtesse Mathilde 11

    Cependant, l’abbé de Solesmes adressait à Mgr Bouvier, sur sa demande, une copie du bref d’institution que la fameuse ordonnance n’avait donc pas consulté. Il s’étonnait en même temps de la communication faite à tous les évêques de France d’une pièce que l’évêque avait protesté vouloir garder secrète. Déjà il ne pouvait plus ignorer que l’acte épiscopal avait été porté plus loin encore ; un exemplaire en avait été adressé au cardinal Sala, préfet de la congrégation des évêques et réguliers. Sans défense devant l’épiscopat de France, dom Guéranger pouvait du moins suivre Mgr Bouvier devant cette juridiction éminente. En travaillant à éclairer l’évêque, il recueillait par là même les éléments de sa défense auprès de la sacrée congrégation. De ce côté, sa situation était des plus simples : montrer qu’il n’avait provoqué l’ordonnance épiscopale par aucune usurpation de privilèges, distinguer dans les décrets dont s’autorisait Mgr Bouvier, à côté des dispositions devant lesquelles il s’inclinait, celles à qui il avait été dérogé par le bref apostolique et enfin solliciter de Rome le maintien dans son intégrité de l’acte pontifical qui trois mois auparavant venait de relever en Lance l’ordre bénédictin.

    Poser ainsi la question, c’était simplement demander à Rome de ne pas se déjuger ellemême ; et Mgr Bouvier dut être peu satisfait de recevoir du cardinal Sala, en réponse à l’ordonnance, un accusé de réception rappelant que les litiges et questions de cette nature avaient été prévus par les constitutions apostoliques. On ne saurait supposer, ajoutait la lettre, qu’un esprit bienveillant pour la vie religieuse, cette portion choisie du bercail du Seigneur, puisse attenter jamais en quoi que ce soit aux dispositions pontificales qui concernent l’état religieux. C’était sous forme voilée et discrète témoigner que Rome avait été surprise du caractère agressif de l’ordonnance. N’étaitil pas plus sage de l’annuler ? Que pouvait retirer Dieu de cette lutte obscure et sans gloire ? Mgr Bouvier songeatil jamais à ce parti ? Un sentiment d’affection et de justice futil réveillé en lui par la voix bien connue qui lui disait :

    Votre Grandeur ne peut se dissimuler que la seule idée d’un débat entre elle et nous fait peser sur nous les préjugés les plus défavorables auprès du clergé et de l’épiscopat. Le bruit qui s’en est répandu à Paris dès le mois de janvier nous prive de l’argument de défense que nous ménageait, contre les menaces du Gouvernement, la bonne intelligence qui régnait entre notre maison et votre personne. Tout le fruit de cinq ans d’épreuves et de travail est compromis par l’ordonnance. Aux environs comme au loin, tous ceux qui ont pu la lire y ont vu non une mesure préventive contre des abus possibles, mais, comme elle le trahit évidemment, un système de répression contre des attentats réels à la discipline ecclésiastique. On a dû croire, et on croit en effet, que vous n’avez pu prendre un si grand parti, vous, monseigneur, qu’après avoir épuisé tous les moyens de douceur à notre égard. Et c’est au début même de notre congrégation, à notre retour de Rome, aux premiers jours de notre existence que ce même prélat qui nous avait été un père a tourné contre nous tous ses efforts, comme pour défendre la discipline ébranlée par nos entreprises 12

    Si dès la première heure Mgr Bouvier ne s’était pas interdit de revenir en arrière par le caractère décisif de ses prescriptions et la publicité donnée à son ordonnance, il aurait sans doute reculé devant des dispositions dont l’abbé de Solesmes, en son mémoire, démontrait la précipitation et l’illégalité. L’évêque ne pouvait en effet nourrir la prétention de refuser à l’abbaye de Solesmes des privilèges que le pape venait de lui concéder gracieusement, ni de la soumettre à des conditions que Rome lui avait formellement épargnées. II y avait intrusion à vouloir définir les conditions intérieures d’une abbaye exempte, usurpation à lui disputer les avantages que le souverain pontife avait stipulés pour elle ; n’y avaitil pas un peu de cruauté à déployer contre un monastère sans défense une énergie si inusitée ?

    Reprendre tout le détail de la discussion canonique serait bien fastidieux aujourd’hui ; il n’est point d’artifice qui suffise à donner de l’intérêt aux décisions juridiques dont s’appuie le plaidoyer de dom Guéranger. Une seule fois l’accent s’élève un peu, comme si la discussion canonique faisait place à l’expression d’un sentiment de surprise. L’évêque avait, pour obliger la dignité abbatiale à ne point paraître extérieurement, allégué ce motif que cette dignité n’a point d’existence légale aujourd’hui. Sous la plume d’un évêque catholique, le considérant était inattendu. :

    Cela suppose que l’abbé craint les gendarmes, monseigneur ; il en est autrement, s’il croit à la validité de ses pouvoirs même dépourvus du contrôle civil. L’épiscopat n’a en Angleterre, en Irlande, en Belgique aucune existence légale ; un jour viendra peutêtre où il n’en aura plus en France : l’épiscopat en sera t il moins sacré pour cela ? Les vicaires généraux que se donnent nos évêques au delà de ceux qui ont été agréés par le Gouvernement, n’ontils pas droit, au même titre, au respect des peuples et à l’obéissance du clergé ? Que dirait l’évêque qui les a choisis, si quelque curé trouvait mauvais qu’ils fussent honorés comme tels, à raison de la reconnaissance légale qui leur fait défaut 13  ?

    Telle était la seule riposte que se permit le mémoire de dom Guéranger au milieu de l’amoncellement des textes canoniques. Auprès de l’évêque qui s’était trop avancé pour reculer et qui dorénavant n’acceptait plus la discussion, tout était devenu stérile. Non content d’avoir saisi l’épiscopat par les voies que nous savons, il avait porté sa cause à Rome où son autorité personnelle, où l’appui d’autres évêques qui avaient uni leurs voix à la sienne, où un exposé tendancieux des faits de la cause lui donnaient mille avantages et rendaient trop facile la tâche, désormais arrêtée pour lui, d’accabler l’abbé de Solesmes.

    La discipline de l’exemption était pourtant chère à l’Église de Rome Avant d’être élevé sur le trône de saint Pierre, le moine camaldule Maur Capellari, devenu Grégoire XVI, avait vécu sous la règle de saint Benoît.

    Comme moine et comme pape, son cœur l’inclinait vers les réguliers. Quelques années auparavant, lorsque la vie régulière avait refleuri en Belgique, l’archevêque de Malines, cardinal Sterckx, avait consulté le souverain pontife pour savoir de lui quelle était la situation de droit où se trouvaient les maisons religieuses renaissantes. La réponse de Grégoire XVI avait été décisive : les ordres religieux à leur retour se replaçaient sous la condition qui forme pour eux le droit commun : l’exemption. Le souverain pontife avait jugé à propos de motiver sa réponse : « L’exemption, avaitil ajouté, a pour elle les dispositions ecclésiastiques, l’expérience des siècles, la haine que lui ont témoignée. incrédules et hérétiques 14 ». La pensée de Rome n’était donc pas douteuse. Mais la question de droit se présentait ici mêlée à des éléments de fait qui à longue distance peuvent être facilement méconnus ou facilement travestis. La bienveillance dont jusquelà Mgr Bouvier n’avait cessé d’entourer le monastère naissant et qui s’était hautement témoignée à l’origine de ces longues négociations hier terminées, n’avait pu, croyaiton, faire place à une hostilité si nettement déclarée, sans laisser planer sur l’abbé de Solesmes une grande présomption d’iniquité ou d’ingratitude. De plus, il ne manque jamais, même dans les milieux les plus recommandables d’ailleurs, de ces hommes que des motifs inavoués portent à noircir les intentions, à travestir les actes, à faire de tout un grief ; et la société même distinguée n’est aucunement à l’abri de cette disposition aisément mais imprudemment confiante qui donne circulation libre à tous les bruits inventés par la malignité. Il n’y a de fausse monnaie que parce qu’il y a de faux monnayeurs, mais aussi parce qu’il existe une honnêteté inattentive qui l’accepte sans y regarder.

    L’amitié de Montalembert était voisine de l’audace. Un article qu’il avait donné dans l’Univers sur l’art religieux avait plu au ministre de l’instruction publique, M. de Salvandy, qui avait répondu en le nommant membre du comité des arts et monuments historiques, dont le ministre était président. Montalembert ne se crut pleinement entré dans la maison que lorsque dom Guéranger y fut entré avec lui ; et, sur le ton d’un écolier qui vient de jouer un bon tour, il écrivait à son ami :

    Je viens de vous faire nommer membre correspondant dudit comité ; vous allez être couché dans le Moniteur et l’Almanach royal en toutes lettres : Dom Guéranger, abbé de Solesmes. Estce bien, cela 15  ?

    Dom Guéranger eût préféré que le jeune pair de France laissât Solesmes grandir dans l’ombre, au lieu de lui ménager ainsi mille petits équivalents d’une reconnaissance civile. Mais c’était fait : il eût été peu gracieux de se dérober. Dom Guéranger ne se révolta qu’un peu plus tard : il fut consulté cette fois.

    Nous avons reçu, lui écrivait Montalembert, à notre séance d’aujourd’hui, invitation du ministre de lui désigner parmi nos correspondants un petit nombre de candidats à la croix d’honneur pour le 1er mai. Le ministre m’a fait savoir confidentiellement qu’il ne serait pas fâché de comprendre parmi les candidats un de nos correspondants ecclésiastiques. Mérimée vous a désigné comme le seul faisable. Moi, j’ai demandé l’ajournement, afin d’avoir le temps de vous consulter 16 .

    Dom Guéranger refusa. Sa proposition pour la croix d’honneur, lorsqu’on lui en reparlait, ne manquait jamais de provoquer chez lui un accès de franche gaieté. Mais alors même qu’il devait en tempérer les excès, l’affection de Montalembert lui était un appui et une grande force. A la nouvelle des démêlés dont nous venons de parler, Montalembert lui écrivait :

    L’orage gronde contre vous, mon pauvre ami, de tous côtés ; je ne vois nulle part l’apparence de cette paix que vous proclamez en tête de toutes vos lettres. Votre lutte avec l’évêque du Mans est grave, mais il fallait s’y attendre tôt ou tard… L’important pour vous est d’empêcher que ces discussions ne deviennent publiques ; car elles réagiraient d’une manière fâcheuse sur votre position politique.

    Car ce qui est bien plus grave, c’est l’orage politique qui s’amoncelle contre vous à la Chambre des députés. On a inséré dans je ne sais quel journal une espèce de proclamation officielle de votre reconnaissance ou création par Rome :

    le sot paragraphe a fait le tour de tous les journaux, les esprits se sont échauffés, et votre nomination comme correspondant du comité historique y a mis le comble. Plus de cent députés, m’a dit M. de Salvandy, sont venus se plaindre et demander ce que cela signifiait. Le ministre a pris peur et tremble de la lutte qu’il lui faudra subir devant la Chambre des députés… Vous feriez bien de lui adresser une lettre bien tournée, prudente et énergique à la fois, où vous exposeriez votre position française et légale, la liberté du domicile et de l’individu, etc… Mais la Chambre est d’humeur si mesquine que je ne serais nullement étonné que votre subside ne fût rejeté. Il faut vous y préparer… Mon très cher prélat crossé et mitré (malgré les Manceaux), vous êtes dans la pleine mer de l’adversité 17

    Il n’y avait que raillerie affectueuse dans la lettre de Montalembert ; mais les lignes de Mme Swetchine à qui dom Guéranger, fidèle à la discrétion, n’avait parlé que sommairement, trahissaient plus d’inquiétude :

    J’en suis encore à ce que vous m’avez dit de vos difficultés, à quelques articles de journaux qui ont produit une vague rumeur, à l’inquiétude et aux interrogations de vos amis à qui je ne sais que répondre. M. Lacordaire m’écrivait, il y a quelque temps, pour me demander ce qu’étaient ces démêlés. Personne n’en sait rien quant au fond ; mais comme c’est précisément une raison pour que tout le monde en parle, je voudrais bien que vous me disiez sur tout ce que je dois en dire… J’attends que vous me fassiez mon thème.

    Comment se faitil qu’au milieu de tant d’hostilités extérieures, l’esprit de famille n’étende pas sa sollicitude même sur les branches latérales ? Il me semble qu’en marchant de concert, ce qui est indépendant de nous est, par là même, dans une condition meilleure pour nous servir. L’épiscopat, qui n’a rien à redouter pour luimême, n’ajouteraitil pas aux droits de sa propre liberté en la reconnaissant ailleurs de son plein gré 18  ?

    Dom Guéranger était sobre de détails.

    Que voulezvous, chère amie, que je vous dise de mon débat avec l’évêque ? IL s’agit de droits, de prérogatives, de libertés qui n’ôtent rien ou presque rien à l’évêque et qui sont pour nous du plus haut intérêt, parce qu’ils forment notre héritage… Je crois que 1838 sera une année de combats, comme 1837 a été une année de succès 19

    La conversation continue.

    Je vois, répond Mme Swetchine, que je suis condamnée à ignorer longtemps encore les détails de vos démêlés. Ce que je voudrais savoir, c’est à quel point les cœurs de part et d’autre sont aliénés. On m’a parlé d’une protestation envoyée à Rome et signée par quatorze évêques, M. l’évêque du Mans en tête. Je ne serais ni étonnée, ni effrayée des difficultés qu’amène toute situation nouvelle qui se fait nécessairement un peu aux dépens de ce qui existait… Les morts, s’ils revenaient, viendraient ôter un peu de place aux vivants… Ce qui fait ma peur, ce sont les petites passions, les intérêts d’amourpropre qui se mêlent souvent aux plus saintes causes, les torts qui surviennent, l’amertume qu’ils laissent après eux. Combien pour votre part je demande à Dieu que vous évitiez tout cela et vous sentiez disposé à faire tous les sacrifices qui vous paraîtront compatibles avec votre devoir 20  !

    On le voit, le conseil de Mme Swetchine était à l’abnégation plutôt qu’à la résistance. Lacordaire allait plus loin et, s’autorisant d’une amitié qui lui donnait tous droits, s’appliquait à modérer l’intransigeance de l’abbé de Solesmes. Au sortir de ses prédications à Metz qui avaient été pour lui un réel triomphe, il écrivait de Paris

    Vous ne doutez pas, mon cher ami, du déplaisir que m’ont causé vos débats avec l’évêque du Mans. On m’écrit de Rome qu’on n’a pas été content de la raideur que vous avez mise dans tout cela. Je vous le dis simplement comme on me l’a écrit, et puisque vous me faites l’amitié d’avoir quelque confiance en moi, je vous ouvrirai mon cœur jusqu’au bout. Avant votre voyage de Rome, je ne vous connaissais que par quelques écrits ; et l’impression qu’ils me laissaient au fond de l’âme, en un certain nombre d’endroits, était une sorte de répulsion pour le caractère absolu de votre pensée. En vous voyant de près, j’ai souvent saisi chez vous le même trait : je vous trouvais trop absolu en une foule de choses, acceptant trop dans leur rigueur des doctrines susceptibles de plus de modération. Ainsi par exemple, l’autorité politique des papes au moyen âge, la répression des hérétiques, les rapports de l’autorité spirituelle et temporelle : toutes choses, à mon sens, où la pratique de L’Église a été diverse selon les temps, et où ce qui est certain, catholique, nécessaire, est moins étendu qu’il ne le paraît au premier coup d’œil. Je ne vous cite cela que comme exemple. Enfin l’écueil qui me paraissait à craindre pour vous devant le pays et devant l’église de France était l’absolutisme de vos doctrines et de votre conduite. C’est là ce qui m’a souvent préoccupé… Il m’est revenu d’ailleurs que d’autres personnes se plaignaient de vous sous le même rapport. On ne vous le dira que bien peu. Mon amour pour votre œuvre, mon amitié pour votre personne m’ont engagé à vous parler à cœur ouvert 21

    Nous n’avons pas la réponse que fit dom Guéranger à cette ouverture de l’amitié. On ne saurait le méconnaître, Lacordaire avait touché juste. Nous ne contesterons pas, dom Guéranger ne l’eût pas fait non plus, l’exactitude de ce jugement. Les exemples mêmes qui viennent sous la plume de Lacordaire pour montrer les points où se trahit l’absolutisme doctrinal de l’abbé de Solesmes nous paraissent avoir une valeur décisive et topique. A distance et après l’expérience d’un demisiècle, on serait tenté presque de trouver que cet absolutisme avait de bonnes parties et que la théorie des concessions et des accommodements a décidément peu réussi. Si l’hypothèse a ses nécessités, la thèse a ses droits, ne fûtce qu’à titre d’idéal dont les efforts pratiques doivent s’inspirer, alors même qu’ils ne pourraient le réaliser pleinement. Quoi qu’il en soit, telle devait être la lettre écrite par Lacordaire, par Lacordaire jugeant dom Guéranger ; et, quelle que fût la divergence originelle et profonde des deux tempéraments, l’amitié ne fut pas atteinte : Lacordaire pouvait tout dire, dom Guéranger savait tout entendre.

    A la première heure, Montalembert n’avait songé qu’aux conséquences politiques du conflit ; ému ensuite par une lettre qu’il avait reçue de Rome, de son beaufrère Werner de Mérode 22 , il écrivait à son tour à l’abbé de Solesmes une lettre très effrayée 23 Les démêlés avec l’évêque du Mans avaient fort impatienté Rome ; le bruit courait dans les milieux romains que l’abbé de Solesmes s’était présenté en crosse et en mitre à la porte de l’abbaye pour y recevoir l’ordinaire. Un tel manque de déférence et le conflit qui en était né présageaient une belle et bonne décision de Rome contre des prétentions représentées comme exorbitantes, Rome n’aimant rien autant que ceux qui grandissent sans bruit. La princesse Borghèse, le P. Roothaan, le P. Rozaven, tous ceux qui s’étaient six mois auparavant intéressés à la restauration bénédictine, étaient, selon Werner de Mérode*, peinés, outrés, presque scandalisés d’une attitude qui tournait à leur propre confusion.

    Dom Guéranger fit face au plus pressé, écrivit là où il y avait urgence, dissipa les faux bruits, sema des informations utiles, puis laissa dire et attendit. Propos de salon ressemblent aux fougères qui naissent et meurent vite. Néanmoins, il fallait une dose de fermeté peu commune pour n’être pas ébranlé par l’effort d’une telle coalition à laquelle venaient s’adjoindre, comme il arrive toujours, les mesquines rivalités et jalousies qui se croyaient tout permis contre un homme, dès qu’il avait cessé de plaire, et s’assouvissaient en sécurité, certaines de l’impunité et même de la faveur silencieuse qu’elles trouveraient en haut lieu. 0 la triste nature humaine !

    L’attention à Rome se portait tout entière sur l’affaire de l’archevêque de Cologne, qui n’avait pas cessé depuis plusieurs mois de défrayer les journaux et de provoquer mémoires et répliques des chancelleries ; l’affaire de Solesmes était au second ou troisième plan. Quelques informations firent un peu de lumière, le bruit s’apaisa, et Montalembert, toujours attentif du côté de Rome et informé par son beaufrère, résumait en ces termes son impression :

    Mon pauvre cher ami, je vous plains de toute mon âme, et avant tout je vous engage à vous tranquilliser : on ne peut rien faire de grave contre vous, quelque mécontent que l’on puisse être. Je vous remercie infiniment de m’avoir fourni le moyen de répondre, selon la mesure de mes forces, aux calomnies dont vous êtes victime. Vous ne m’aviez jamais parlé que très vaguement de cette affaire, et je n’avais aucune idée de la justice de votre cause 24

    Pourtant les hostilités se poursuivaient sans trêve : tous les incidents recueillis par l’espionnage, grossis par la malignité, fournissaient matière à de nouvelles réclamations. Les lettres de l’évêque se succédaient, menaçantes, réclamant impérieusement des explications et des soumissions auxquelles il manquait toujours quelque chose : les heures d’un homme d’ailleurs inoccupé auraient pu à peine y suffire, et l’abbé de Solesmes, durement éprouvé et parfois jusqu’au danger de mort par le retour de la fièvre gagnée à Rome, n’était point dispensé, au milieu de ces écritures sans fin, de pourvoir à la vie matérielle de sa maison, à son gouvernement, à sa formation monastique. On pressent ce qui lui restait de loisir pour la continuation du Gallia Christiana, pour le deuxième volume des Origines de L’Église romaine, et pour ces Institutions liturgiques dont la pensée lui était venue à Rome et dont la dédicace avait été gracieusement accueillie par le cardinal Lambruschini.

    Sur ces entrefaites, il reçut du cardinal Sala, préfet de la congrégation des évêques et réguliers, sous la date du 25 avril 1838, une réponse à son mémoire. Elle dirimait ainsi la question portée devant le tribunal romain : le cardinal invitait l’abbé de Solesmes à renoncer à l’usage des pontificalia hors de son église, il n’y avait jamais prétendu, comme à l’usage de la croix pectorale hors du monastère ; mais elle maintenait dans son intégrité le décret de Clément VIII concernant les ordinations des réguliers. Dom Guéranger était satisfait, il dit aussitôt sa reconnaissance. L’évêque du Mans averti le même jour goûta moins la réponse romaine. il se souvint que d’après sa théologie les décrets des congrégations romaines n’obligeaient pas en France, ne donna nulle publicité à la lettre du cardinal préfet, s’efforça seulement de savoir ce que contenait celle que l’on avait adressée à l’abbé de Solesmes et ne désarma pas. L’année 1838 se dépensa en un échange fastidieux de lettres qui récriminent et qui justifient. Evincé et mécontent de n’avoir pu obtenir gain de cause complet, l’évêque se rejeta sur de menus incidents qui devenaient chaque jour la matière de reproches nouveaux. Il n’y avait d’autre interruption à cette pluie continue que celle nécessitée par une requête intéressée

    M. Méquignon me demande la permission de commencer une troisième édition de ma théologie. Si vous aviez la complaisance de me faire part un peu de vos observations, je vous en aurais une grande obligation 25

    Durant quinze ans de luttes sans trêve, dom Guéranger ne cessa de faire droit à cette invitation qui revenait périodiquement à chaque édition nouvelle.

    Nous avons été entraîné à exposer avec étendue cette épreuve qui a durement pesé sur l’abbé de Solesmes. Elle a tenu une grande place dans les souffrances de sa vie et n’a pris fin que par la mort de Mgr Bouvier. Si le lecteur trouvait que c’est vraiment s’arrêter outre mesure à ce qu’on appelle volontiers des querelles de sacristie, il reconnaîtra aussi que nous ne pouvions nous en taire sous peine d’inexactitude. Dorénavant du moins et grâce aux détails qui précèdent, nous aurons le droit de n’y toucher plus que par voie d’allusion. Montalembert exultait :

    Oh ! Rome, disaitil, que tu es admirable ! Je trouve cette décision merveilleuse comme tout ce qu’elle a fait jusqu’ici, en ce qu’elle vous donne gain de cause quant au droit, en vous ménageant l’occasion de faire un sacrifice délicat et volontaire quant au fait. C’est pour vous une double victoire, mon cœur en tressaille de joie. Seulement, maintenant que vous êtes sorti de cette épreuve, il faut vous préparer à une autre 26

    Lorsque dom Denys de SainteMarthe en 1710 avait, sur la demande du clergé de France, commencé la refonte du Gallia Christiana, il n’était seul ni pour recueillir les documents ni pour les classer et les mettre en œuvre. Il sollicita, non seulement de tous les monastères de sa congrégation mais de tous les savants de France, communication des bulles et diplômes, des chartes et inscriptions qui devaient servir à restituer les annales ecclésiastiques de notre pays. Vingt religieux, ses confrères, y dépensèrent leur vie ; les treize volumes ne parurent qu’avec lenteur dans l’intervalle de soixantedix ans ; et c’est moins un problème de l’histoire littéraire, c’est bien plutôt un inexplicable prodige que M. Hauréau que rien n’avait préparé à cette œuvre gigantesque ait pu à lui seul, sans collaborateurs et sans l’aide d’aucuns documents connus, recueillir, classer, rédiger des faits sans nombre et terminer en moins de quinze ans les quatre volumes infolio qui manquaient à l’œuvre des moines de SaintMaur. Des travaux de cette nature ne s’improvisent pas, et si, comme on l’a dit, le temps se venge cruellement des œuvres auxquelles il n’a pas mis la main, c’est surtout sur le terrain de l’érudition. Les documents ne sont qu’aux mains de ceux qui les ont cherchés, trouvés, critiqués, comparés. M. Guizot avait pleine conscience de cette nécessité, lorsqu’il avait laissé à dom Guéranger le loisir de quatre ans avant de livrer à l’impression quelque chose du premier volume ; mais au cours de deux ans les personnes avaient changé, les dispositions s’étaient modifiées, l’opposition de la Chambre avait fini par inquiéter le ministre, et la controverse avec Mgr Bouvier, très en faveur comme l’on sait auprès de la monarchie de Juillet, avait à ce point irrité le haut personnel gouvernemental que le ministre des cultes, M. Barthe, offrit à Mgr Bouvier de prononcer la dissolution de la communauté de Solesmes. L’évêque du Mans, nous le verrons plus loin, eut assez de modération pour écarter une offre si compromettante. C’était beaucoup trop déjà pour l’honneur épiscopal que le gouvernement eût osé faire cette proposition.

    Or, l’épreuve que Montalembert voyait fondre sur son ami, c’était le retrait du subside accordé pour la continuation du Gallia Christiana. M. de Salvandy croyait devoir cette menue satisfaction aux exigences d’un parti qui s’indignait de voir les faveurs du gouvernement s’égarer si loin. « Vous recevrez sous peu, disait Montalembert, l’avis officiel du retrait. Que cela ne vous trouble pas. Répondez solidement, longuement et froidement. J’irai de mon côté travailler solidement le ministre et je crois que je réussirai. Soyez sûr du moins que votre avoué ne négligera rien 27 . » On devinera le poids de cette communication et le prix de l’assurance que donnait Montalembert de son dévouement, si l’on se rappelle la détresse matérielle du monastère.

    Des éclairs de bonheur venaient parfois traverser le ciel assombri En accomplissant à la lettre le devoir de l’hospitalité rappelé par saint Benoît et en accueillant comme s’ils étaient le Seigneur luimême les pèlerins que lui amenait la piété, la souffrance ou même simplement la curiosité, la jeune abbaye avait exercé dès sa première heure le ministère de charité et de lumière dont elle n’a jamais interrompu le bienfait. Les touristes ne manquaient pas, on le pense bien. L’affection chrétienne, qui à elle seule est un apostolat, ne connaît pas les exclusions ; les indifférents avaient leurs entrées. Mérimée y vint, Taine y viendra. Tous recueillaient de leur séjour une impression salutaire. La solitude et le silence sont bons conseillers et l’air des monastères est assainissant. Les vocations y venaient pour s’y reconnaître et y mûrir, les préjugés pour s’y tempérer et se dissiper, la souffrance pour y puiser à la source des immortelles consolations. L’abbé se donnait largement aux âmes qui réclamaient ses conseils et son appui. Notre récit ne rappellera, parmi les hôtes innombrables qui affluèrent à l’abbaye, que les noms les plus connus. On ne saurait dénombrer les foules, et dom Guéranger aimait sur la fin de sa vie à reconnaître que, selon l’aimable prophétie de saint Benoît, les hôtes n’avaient jamais manqué au monastère.

    Il y eut même à l’époque où nous sommes parvenus un visiteur extraordinaire. Il venait presque de l’éternité et ressemblait à un consolateur, alors même qu’il apportait un surcroît de douleur. Dom Guéranger avait fait à Rome la connaissance du pieux chanoine Filippo Ludovici custode des saintes reliques, à qui l’on doit la découverte, dans la catacombe de Priscille sur la voie Salaria, du corps de sainte Philomène que la dévotion du curé d’Ars a rendue parmi nous si populaire. Une des fouilles qu’autorisait parfois le souverain pontife avait mis au jour le 28 novembre 1831, dans la catacombe de Cyriaque près de la voie Tiburtine, les ossements d’un jeune martyr ; le petit tombeau était fermé de trois briques maintenues par une légère couche de ciment où l’on voyait une palme avec l’inscription :LEONTIVS DEP. KAL. MAI. A l’intérieur, une petite fiole avec les traces encore visibles du sang qu’elle avait contenu. Depuis combien de temps les restes du martyr reposaientils dans leur étroit tombeau, on ne pouvait le définir avec une entière exactitude. Ouverte sous la persécution de Valérien en 257, la catacombe de Cyriaque avait accueilli encore les martyrs de la persécution d’Aurélien et de celle de Dioclétien ; c’est donc entre 257 et 303 que l’adolescent avait donné à Dieu le témoignage du sang versé.

    Le souverain pontife Grégoire XVI, en témoignage de son intérêt et de son estime, avait donné le saint corps à l’abbaye de Solesmes ; et la statue de cire, où étaient incrustés les ossements échappés au lent travail de destruction de quinze siècles, était enfin parvenue à Solesmes à travers mille péripéties et après avoir un instant réjoui la piété de. Mme Swetechine. La bénédiction toute privée donnée à l’humble châsse où devait reposer le corps du martyr, les manifestations de la vénération populaire, les cierges allumés, tout, jusqu’à l’appareil respectueux mais infiniment discret qui avait accueilli les saintes reliques, devint dans la suite grief et matière à conflit. Mais nous avons promis de n’en plus rien dire. Ce fut le 31 mai au jour octave de l’Ascension que vint se joindre à la joie de la triple profession émise le matin,,* la translation du corps de saint Léonce qui fut la joie du soir. Dom Guéranger avait fait préparer dans la crypte située sous le maîtreautel de l’église abbatiale un arcosolium décoré de marbres et de peintures, à l’imitation des chapelles des catacombes, comme pour restituer à l’hôte aimé qui venait prendre possession de la crypte quelque chose de cette paix et de ce silence où il avait depuis son martyre doucement reposé.

    Une autre joie se préparait pour dom Guéranger. Mme Swetchine la lui apprenait le 16 juin : « J’ai une bonne nouvelle à vous annoncer aujourd’hui. Avant la fin de la semaine prochaine, vous posséderez M. Lacordaire dans vos murs. » Le projet, nous le savons déjà, était formé de longue date. Les démêlés avec Mgr Bouvier semblèrent un instant à Lacordaire un motif d’en ajourner l’exécution ; puis il se ravisa : il arriva à Solesmes le 20 juin. Avant la station de Metz, la pensée de la vocation dominicaine demeurait encore très voilée sinon absente.

    Toute mon ambition, écrivaitil à Mme Swetchine, est de créer en France un enseignement qui y manque. Toute église cathédrale devrait avoir une chaire comme celle que j’indique. C’est un besoin d’une époque où la jeunesse n’apprend nulle part sa religion et a néanmoins un désir immense de la connaître. Je m’estimerai heureux si je consume ma vie à cette création que j’ai déjà bien avancée, puisque, après dix ans de sacerdoce, il n’y a presque pas de ville épiscopale où il ne dépende de moi d’être appelé à un enseignement que M. Frayssinous avait borné à Paris et dont même il ne possédait pas la véritable idée 28

    Il est tout entier à cette idée qui le passionne :

    J’ai reçu des demandes de Liège, de Grenoble, d’Aix. J’ai refusé Liège, Lyon, Marseille. Bref, je ne suis engagé qu’à Aix et Bordeaux. Vous voyez par là, chère amie, que je suis déterminé à continuer ma vie de province 29

    Mais lorsque Lacordaire arriva à Solesmes le 20 juin 1838, l’idée de la vie dominicaine prit le dessus. Malgré l’opposition qu’avaient rencontrée un peu partout ses premières ouvertures, il témoigna de son dessein d’examiner dans une retraite sérieuse la réalité de sa vocation. Le 25 juin, de l’abbaye de Solesmes il écrivait à Mme Swetchine :

    C’est grand dommage, chère et bonne amie, que vous ne puissiez venir nous voir ici, car c’est un bien bel endroit où il ne manque que vous. Je m’y trouve parfaitement heureux et content. J’ai déjà dévoré en huit jours je ne sais combien de gros livres sur notre affaire, et j’y suis toujours plus confirmé… La seule considération qui m’effraie quelquefois, c’est de me trouver trop imparfait… Je me rassure néanmoins parce que je n’ai jamais rien fait avec plus de calme et de maturité… Le temps ne me presse pas, ce qui n’est pas l’ordinaire chez moi. L’abbé de Solesmes me croit tout à fait propre à cette bonne œuvre, il m’y encourage beaucoup.

    A mots couverts, comme il avait coutume, Lacordaire avertissait son amie que la controverse avec l’évêque n’avait pas pris fin

    L’affaire de l’abbé de Solesmes n’est pas encore terminée 30

    Il écrivait aussi à Mme de la Tour du Pin :

    Solesmes m’offre un asile très agréable, du loisir, des livres, des gens pieux et instruits, enfin une grande économie 31

    Malgré ce que nous en dit Lacordaire, la bibliothèque de la jeune abbaye était loin d’être bien fournie : le rayon dominicain n’y était représenté que par le bréviaire et les Hommes illustres de l’ordre de Saint Dominique du P. Touron. Les constitutions dominicaines n’y étaient pas encore. Les entretiens vivants de l’abbé, le recueillement et là prière y suppléèrent ; et lorsque, vingt jours après son entrée le 12 juillet, Lacordaire partit de Solesmes, il se rendait à Rome pour demander l’habit au général des frères prêcheurs. On le pense bien, il avait été question du conflit avec l’évêque. Dom Guéranger avait certainement réussi à corriger l’impression première que Lacordaire en avait conçue. Voici en quels termes il raconte à l’abbé de Solesmes son entrevue avec Mgr Bouvier :

    Mon cher ami, je suis arrivé au Mans jeudi à onze heures et demie, et presque aussitôt je suis allé rendre ma visite à l’évêque… Il a engagé la conversation sur votre affaire. II ne m’a rien appris de nouveau et m’a confirmé dans la pensée qu’aucun accommodement ne pouvait venir de ce côté… Je n’ai donc rien de nouveau à vous dire, si ce n’est de vous engager à une grande modération dans les formes, à éviter la publicité et à écrire à vos amis de Rome avec le plus de détails possible…

    Je n’ai pas besoin de vous remercier de votre bon et cordial accueil et de tous vos bons conseils. Je vous prie de me garder le secret jusqu’à ce que vous ayez de mes nouvelles de Rome, à moins que le bruit ne devienne public… Adieu, mon cher ami, vous ne doutez pas de mon zèle à vous servir dans toutes les occasions et particulièrement dans celleci. Rappelezmoi su souvenir de vos pères et croyezmoi bien à vous et à Solesmes 32

    Six jours plus tard, il écrivait encore de Paris :

    L’internonce est venu me voir : je lui ai parlé de vous. Il m’a paru inquiet. Voici sa réflexion principale : « II vaut mieux sacrifier des accessoires qu’exposer le fond.» Ce sont ses propres termes. 33

    Par ailleurs, Montalembert recevait de son beaufrère les meilleures assurances. L’affaire de l’abbé de Solesmes était arrangée, disait Werner de Mérode 34 Elle l’était réellement moins qu’il ne pensait, et nous verrons dans la suite ce que l’affection de Lacordaire, entièrement gagné à la pensée de dom Guéranger, obtint à Rome par sa dévouée et très opportune intervention. Montalembert était renseigné par l’ami Commun : « L’abbé Lacordaire, écrivaitil, m’a raconté de bien tristes choses sur l’obstination de Mgr Bouvier. Je vous recommande toujours la plus grande modération… Je ne sais encore si mon Saint Bernard sera assez avancé pour me permettre d’aller travailler avec vous cette année ; mais je ferai mon possible 35 »

    A cette heurelà même, l’évêque du Mans, outré de la résistance qu’il trouvait en face de lui, se laissa entraîner à une mesure vraiment extrême et contraire au droit, qui jetait le monastère dans une sorte d’interdit. Une lettre du 29 juillet disait à l’abbé de Solesmes :

    Nous discutons à pure perte depuis trop longtemps. Je ne peux plus y tenir, et ne veux plus le faire. Puisque malgré toutes mes observations, vous avez tant de privilèges, faites donc ce que vous voudrez. Mais je veux et entends que toutes les facultés ou permissions accordées à vous, à vos religieux ou à votre église, par mon prédécesseur ou par moi, avant l’érection de votre maison en abbaye ou depuis, cessent de plein droit le jeudi 9 du mois d’août prochain… Je ne puis rien ajouter aux protestations de sincère dévouement que je vous ai souvent faites.

    Si, d’après l’enseignement catholique, les religieux exempts confessent dans leurs églises et enseignent en vertu de la juridiction et de l’autorité qui leur viennent du souverain pontife, L’Église a réglé néanmoins que l’approbation épiscopale est requise pour entendre les confessions, et la bénédiction ou licence épiscopale pour exercer le ministère de la prédication. Retirer l’approbation et la bénédiction, c’était réellement jeter l’interdit sur l’église du monastère. Les dispositions canoniques ont établi, depuis la bulle Superna de Clément X, que les facultés de prêcher et de confesser ne peuvent être retirées à un religieux qu’à raison d’un délit commis dans l’exercice même de ce ministère, et à tout un monastère qu’après avoir préalablement consulté le saintsiège. Il n’était pas au pouvoir de l’évêque de déroger à ces dispositions pontificales dont le dessein était précisément d’abriter les réguliers contre un accès de mauvaise humeur. En les rappelant respectueusement à l’évêque et en protestant de son obéissance, dom Guéranger résolut néanmoins pour éviter le scandale de ne pas s’en prévaloir ; et, renonçant volontairement au bénéfice des concessions épiscopales, il s’abstint et ses religieux avec lui de donner des absolutions dont l’évêque était résolu à soutenir la nullité.

    De nouveau, la congrégation des évêques et réguliers fut saisie. Les termes de la plainte épiscopale étaient habilement, nous allions dire perfidement calculés : le refus par les bénédictins de s’incliner devant les décisions du saintsiège avait contraint l’évêque à leur retirer le pouvoir de prêcher et de confesser ; ils persistaient néanmoins dans l’intention de passer outre, et le gouvernement outré de leurs prétentions songeait sérieusement à disperser par la force la communauté rebelle. A part cette dernière menace qui n’était que trop réelle et dé nature à inquiéter Rome, l’exposé épiscopal était en désaccord avec la protestation de l’abbé de Solesmes ainsi conçue

    Pour éviter tout scandale et donner une preuve de l’esprit de paix qui nous anime, nous avons résolu en chapitre, à l’unanimité, de suspendre l’exercice de la prédication et de la confession des séculiers, jusqu’à ce que le saintsiège consulté par nous ait répondu à nos demandes ou jusqu’à ce que Votre Grandeur témoigne qu’elle consent que nous usions de ces facultés… Par cette résolution, nous n’entendons nullement préjudicier à la validité des pouvoirs qui nous appartiennent en vertu de la bulle de Clément X ; mais nous :obéissons à

    les motifs de nature supérieure. Puisse, Monseigneur, le souvenir de ces mesures cruelles et infamantes exercées sur des hommes inoffensifs ne vous être jamais amer ! Nous le demandons à Dieu, au souvenir du bien que vous avez fait à cette maison qui souffre grandement aujourd’hui, et de vous 36  !

    Mais le cœur de l’évêque était fermé et nulle réponse ne vint à cette adjuration filiale. Pendant ce temps, Lacordaire arrivait à Rome. Son amitié s’employa aussitôt auprès des cardinaux. Les explications qu’il donna éclairèrent le cardinal Lambruschini qui lui dit :

    « Allez tout de suite chez le cardinal Sala, qui m’a parlé de tout cela l’autre jour avec inquiétude, et diteslui ce que vous venez de me dire ». Le cardinal Sala était à table, poursuit Lacordaire ; il me reçut néanmoins, m’écouta, me répondit avec calme, mais avec un accent de tristesse et de mécontentement : « L’abbé, m’atil dit, a eu tort dans tous les procédés ; il a agi avec faste, sans égard pour l’évêque qui était de plus son visiteur apostolique. En France les ordres religieux ne peuvent se soutenir que par la plus grande harmonie avec les évêques : du reste, présentezmoi un mémoire. » Le lendemain je lui envoyai un mémoire divisé par points de droit et de fait qui, je crois, ne sera pas sans modifier un peu son opinion. Aujourd’hui j’ai vu le pape. Il était prévenu sans doute par le cardinal Lambruschini : car lorsque je lui ai rendu compte de votre abbaye, en ajoutant qu’il y avait une petite discussion de droit avec l’évêque, il m’a répondu : « Ah ! les évêques français n’aiment pas l’exemption ; et pourtant il n’y a pas d’ordre religieux sans exemption » En somme, mon cher ami, j’ai fait tout ce que j’ai pu. Je crois aujourd’hui le cardinal Lambruschini et le saint père bien disposés, mais le reste de la congrégation des évêques et réguliers vous est opposé. A moins que mon mémoire ne produise quelque fruit ! Ayez soin de ne pas donner lieu à une seule réclamation nouvelle 37

    Le mémoire de Lacordaire eut un grand succès. Quelques jours plus tard, il s’en félicitait auprès de Mme Swetchine.

    J’ai eu le bonheur encore de rendre à l’abbaye de Solesmes un service signalé qui a changé sa position, par un entretien avec le cardinal Lambruschini et par un mémoire que j’ai présenté au cardinal Sala, sur son invitation. Ce mémoire a réussi, comme je l’ai su hier par le général des jésuites qui m’a répété plusieurs fois : « Vous êtes venu bien à point pour cette affaire 38  »

    Dom Guéranger n’attendit même pas l’effet de ces dispositions nouvelles et, par un acte de déférence auquel il associa sa communauté, s’engagea librement à ne rien faire contre les dispositions de la fameuse ordonnance,* tout en réservant pour l’avenir le jugement définitif du saintsiège sur l’existence des droits, prérogatives et privilèges auxquels il n’avait pas de titre à renoncer 39 En même temps que cet acte de soumission laissait entière la question de droit, il montrait au saint siège quel était chez l’abbé de Solesmes le désir sincère de la paix, il calmait un peu le courroux de l’évêque qui révoqua les rigueurs de son récent interdit. Lorsque l’abbé de Solesmes et l’évêque du Mans, le 8 octobre suivant, reçurent l’un et l’autre du cardinal préfet de la congrégation une lettre qui les invitait à une entente commune et, sans approuver l’ordonnance, réglait néanmoins à l’avantage de l’évêque les problèmes pratiques que les dispositions de l’ordonnance avaient soulevés, il se trouva que l’entente était partiellement rétablie : l’abbé de Solesmes pouvait en donner à Rome l’assurance. Ce ne fut qu’une trêve rapide dans ce long et épineux débat ; pourtant les quelques jours de repos qu’elle valut à dom Guéranger lui laissèrent du moins le loisir d’une grande joie. Une lueur douce vint éclairer le déclin de cette année si pénible.

    Dès son retour de Rome, l’abbé de Solesmes avait désiré que saint Benoît prît possession du nouveau monastère. Il s’était adressé dans ce dessein à l’évêque d’Orléans, Mgr de Beauregard, afin d’obtenir de lui un fragment des reliques de saint Benoît, gardées dans le trésor de l’église de Fleury. Sur l’heure, l’évêque d’Orléans, obligé de compter avec la vénération un peu jalouse des habitants de Fleury, s’excusa et ajourna toute promesse. Un an presque entier s’écoula et l’abbé de Solesmes pouvait regarder sa demande comme tacitement écartée, lorsqu’il reçut de Mgr de Beauregard l’assurance que ses pieux désirs allaient être comblés : l’évêque avait obtenu que fût distraite en faveur de l’abbaye de Solesmes une notable portion du crâne de saint Benoît. Mgr de Beauregard ne connaissait pas Solesmes et naturellement s’était adressé à Mgr Bouvier afin de savoir de lui ce qu’était l’abbaye nouvelle et par quelle voie la précieuse relique pouvait lui parvenir sûrement. C’était au plus fort des débats dont nous avons parlé. L’évêque d’Orléans ne reçut point de réponse 40 Sans doute il déplaisait à Mgr Bouvier que le patriarche des moines d’Occident s’en vînt, sous forme extérieure, reconnaître comme sienne la nouvelle abbaye. Il se ravisa pourtant, comme le témoigna peu après une lettre nouvelle adressée d’Orléans à dom Guéranger.

    Comme en toutes choses, disait Mgr de Beauregard, je tâche d’accomplir toute justice, j’avais cru devoir prévenir Mgr l’évêque du Mans de mon dessein. Le prélat a été près d’un mois sans pouvoir me répondre ; mais il me parvient à l’heure même une lettre de Sa Grandeur où il me demande de le rendre dépositaire du saint trésor que je devais vous envoyer : il vous le remettra, m’assuretil, quand il aura terminé avec vous une affaire dans laquelle vous êtes, vous et lui, en dissentiment d’opinion. II ne m’est pas donné, ajoutait l’évêque d’Orléans avec une nuance marquée de regret, de demander à ce prélat des explications sur une affaire qui m’est inconnue ; mais j’ai l’honneur de vous prévenir que j’ai regardé comme inévitable, pour moi, de déférer à la demande de ce vénérable évêque. Je suis donc décidé à lui transmettre, comme il me le demande, la portion de reliques qui vous est destinée, et j’ai l’honneur de vous en prévenir. Je demande à Dieu d’être assuré sous peu que toutes choses sont terminées paisiblement 41

    On le voit, Mgr Bouvier faisait entrer le ciel et la terre dans ce blocus d’un genre tout nouveau : l’embargo était jeté même sur les reliques. Mme Swetchine soutenait dom Guéranger de sa vaillante parole.

    Les forts, dit I’Ecriture, seront puissamment tourmentés ; quelle douceur, quelle onction, quelle paix céleste se montrent à travers ces affreuses tempêtes dont la foi seule peut triompher !… Ce que vous souffrez, ce qui s’élève contre vous me donne plus de confiance pour les destinées de Solesmes que tous ses premiers succès : vous et les vôtres auriez succombé déjà, si Dieu n’était pas votre pilote 42

    Le rapprochement des dates nous permet de supposer que le séquestre prononcé contre la relique de saint Benoît fut un des motifs qui déterminèrent dom Guéranger à l’acte de soumission conditionnelle dont nous avons parlé déjà, au prix duquel il pacifiait le présent et réservait l’avenir. Rien ne s’opposait plus désormais à la remise de la relique interceptée. Sur la fin de novembre, l’abbé de Solesmes se rendit au Mans et entra en possession de son trésor. Le monastère de la Visitation lui donna un reliquaire. Le 4 décembre, jour où le calendrier monastique a placé la fête de l’lllation de saint Benoît, la sainte relique, déposée d’abord sur l’autel de l’église paroissiale, fut portée solennellement, au son de toutes les cloches, au milieu d’un cortège vraiment triomphal, dans l’intérieur de l’abbaye dont elle bénit le cloître, le chapitre et les cellules. Tous les honneurs abbatiaux lui furent réservés : les chapelains portaient devant elle la mitre et la crosse. Durant huit jours entiers, le saint patriarche sembla gouverner à lui seul le monastère. L’octave de l’Illation fut fêtée encore par une procession qui rappelait la première. Chaque année à la même époque, l’exposition de la sainte relique rappelle et rappellera aux enfants de Solesmes ce qu’ils doivent de reconnaissance à Dieu et à saint Benoît pour la possession d’un tel trésor. Le reliquaire provisoire n’est plus. Il a fait place à un reliquaire d’argent massif, don d’une main généreuse et aimante, qui représente saint Benoît en buste, avec la relique enchâssée dans la poitrine. Depuis son entrée au monastère de Solesmes, elle a présidé, comme un témoin auguste et aimé, à chaque profession monastique : toutes ont été réellement émises devant saint Benoît ; puissentelles, toutes, être gardées par lui ! N’estce pas devant la relique sainte que l’abbé de Solesmes a médité la prière qu’adresse à saint Benoît son Année liturgique

    0 patriarche des serviteurs de Dieu, Benoît, considérez du haut du ciel la vigne que vos mains ont plantée et voyez à quel état de dépérissement elle est déchue. Jadis, en ce jour, votre nom était loué comme celui d’un père dans trente mille monastères, des côtes de la Baltique aux rivages de la Syrie, de la verte Erin aux steppes de la Pologne… Le vent brûlant de l’hérésie a consumé une partie de vos moissons, la cupidité a convoité le reste, et la spoliation, depuis des siècles, ne s’est jamais arrêtée dans son cours… Vous avez été dépossédé, ô Benoît, de ces milliers de sanctuaires qui furent si longtemps pour les peuples le principal foyer de vie et de lumière, et la race de vos enfants s’est presque éteinte… Relevezla, multipliezla, sanctifiezla ; faites fleurir chez elle l’esprit que vous avez déposé dans votre règle sainte, et montrez par vos couvres que vous êtes toujours le béni du Seigneur 43  !

    La joyeuse octave finie, travaux et sollicitudes ressaisirent l’abbé de Solesmes. Sans renoncer à poursuivre les Origines de L’Église romaine, nous voyons par ses lettres qu’il se tourna davantage du côté de ses Institutions liturgiques, sa « liturgique », comme il disait à Mme Swetchine. Le premier volume était sous presse. Pour tous ceux qui n’ignorent pas quelles sont les conditions de calme et de continuité impérieusement réclamées par le labeur de l’intelligence, ce sera à jamais le sujet d’un vif étonnement que la vie toute dévorée de l’abbé de Solesmes ait pu suffire encore à un travail étendu et suivi. On se rappelle que M. Guizot avait consenti au cours de 1835, et pour une période de cinq ans indispensable à la préparation du premier volume de continuation du Gallia Christiana, à la maigre allocation de quatre mille francs par an. M. de Salvandy était moins que M. Guizot au fait des exigences d’un travail d’érudition. Au commencement de 1838, il signifia à l’abbé de Solesmes que, si l’impression n’était commencée le ter juillet de la même année, le ministre rencontrerait auprès de la Chambre des objections invincibles. La Chambre, dont l’attention était alors distraite par d’autres soins, n’eut guère d’écho pour les déclamations périodiques et trop entendues de M. Lambert ; les objections invincibles s’évanouirent d’ellesmêmes, ce qui n’arrêta point la menace de M. de Salvandy. La subvention de quatre mille francs fut retirée dès le mois de mars 1838. Ainsi disparaissait d’un trait de plume la moitié et plus du revenu annuel sur lequel vivaient les trente personnes qui composaient alors le monastère. On ne pouvait demander à l’abbé de Solesmes de ne pas réclamer. Il sollicita des explications qui ne vinrent jamais. M. de Salvandy fit la sourde oreille.

    Tout entier à son projet d’obtenir pour Solesmes une situation politique reconnue, Montalembert apprit avec ennui la nouvelle de cette suppression. Il en était plus vexé que dom Guéranger luimême, toujours peu soucieux de l’attache gouvernementale et qui, tout en regrettant une subvention très opportune, attendait son pain quotidien de Dieu plutôt que du ministère. Il se proposait d’ailleurs de poursuivre pour son compte, avec une sage lenteur, un travail que le gouvernement ne lui confiait plus mais auquel il était libre de s’intéresser toujours. Le désintéressement de l’abbé de Solesmes excitait l’amicale colère de Montalembert. En apprenant à son ami que l’évêque du Mans n’avait pas consenti à se servir contre Solesmes du bras séculier qui s’offrait à lui, dom Guéranger avait ajouté : « C’est bien tant pis 44 .» En lui rapportant que le préfet avait proposé à l’évêque de faire arrêter l’abbé :

    « Malheureusement, ajoutait encore dom Guéranger, l’évêque a paré le coup 45 .»Il faut faire dans de telles réflexions la part de l’humeur très prime sautière de celui qui écrit. Mais Montalembert ne pouvait comprendre le malin plaisir de l’abbé de Solesmes à pousser ainsi sa barque contre les écueils. Il lui écrivait de Trélon (Nord)

    Mon très cher ami, je ne puis vous dissimuler que votre lettre m’a plongé dans une vive affliction. La suppression des quatre mille francs par Salvandy est déplorable. Comment ne m’en avezvous pas informé dès le premier moment ? Je serais intervenu avec fureur… Mais ce qui me parait bien plus déplorable encore, c’est votre position devant Barthe et Mgr Bouvier. Ainsi donc les choses en sont venues là que c’est l’évêque qui vous protège contre le bras temporel ! Et vous avez trouvé moyen de réunir sur le même terrain, par le même motif ou plutôt sous le même prétexte, les deux ennemis de l’ordre monastique que votre tactique devait tendre à désunir et à maintenir séparés !

    De plus vous poussez l’aveuglement au point de regretter qu’on n’en soit pas venu à la violence ! Mais, mon cher ami, savezvous ce qui serait résulté de la violence ? Ni plus ni moins que ce qui est advenu pour Melleray, alors qu’il y avait encore un Avenir et un La Mennais au monde. Personne ne vous tendrait la main… On verrait en vous un holocauste à la dignité épiscopale ; le ministère se ferait de sa persécution un titre à la bienveillance des libérâtes ; la presse libérale sans exception applaudirait à votre expulsion ; et, pour comble de malheur, vous seriez défendu par de pâles journalistes et oublié au bout de huit jours.

    Loin de moi, cher ami, la pensée de vous affliger : vous savez combien je vous aime, avec quelle tendre sympathie j’ai pris part à toutes vos épreuves. Mais vous me désespérez par la facilité avec laquelle vous me semblez compromettre les fruits de la victoire si complète de l’année dernière. Jamais vous ne me ferez croire qu’en cédant à la force pour conserver la vie, vous compromettez le droit… Encore une fois, vivez : vivre, pour vous, c’est avoir vaincu 46

    Lacordaire écrivait sur le même ton : « Vivez, c’est l’essentiel. »

    Dom Guéranger avait bien l’intention de vivre, mais, plus exactement que ses amis, prenait conscience de tout ce qu’impliquait le débat. On aurait pu le supposer abattu ou fatigué d’une lutte très inégale où tout semblait ligué contre lui, il gardait néanmoins la fermeté d’esprit qui lui faisait écrire à Montalembert :

    Je veux vous tranquilliser, mon très cher ami. Au lieu de regretter mon opposition à des actes arbitraires, je m’en félicite de plus en plus. Nous achevons une année de résistance canonique : voilà tout… Depuis des siècles, on n’avait vu un évêque gallican réduit à implorer Rome pour réduire des moines… Ne croyez pas que tous les évêques de France prennent fait et cause pour l’évêque du Mans ; je sais le sentiment de plusieurs qui le blâment. Je reviens d’Angers, où j’ai passé une quinzaine de jours à l’évêché ; et là, par ordre de l’évêque, j’ai usé de tous les privilèges que me conteste l’évêque du Mans. J’ai par devers moi, signée, contresignée et scellée, l’ordonnance qui accueille une colonie de Solesmes dans le diocèse d’Angers ; mais gardez le secret de ceci, sauf pour Lacordaire. Et une autre fois ne me croyez pas si peu avisé. Six ans d’existence au temps où nous sommes, dans mon propre diocèse, malgré tous les préjugés de mennaisianisme, devraient vous interdire de désespérer si tôt de moi.

    Quant au gouvernement, dans tout ceci nous ne l’avons pas craint. Heureux qui souffre persécution pour la justice ! Si j’eusse fléchi, c’en était fait de l’existence des réguliers pour cinquante ans encore. Le gouvernement, au mépris du droit de propriété, de la liberté du domicile, de la liberté de conscience, aurait pu prononcer l’expulsion ; on ne saurait nous dissoudre ; nos vœux sont là :

    unis ou séparés, en France ou ailleurs, nous sommes moines bénédictins, prêts à rentrer, dès l’heure de la paix, comme les jésuites, et ennemis du gallicanisme d’autant plus résolus que nous serions plus meurtris de ses coups. Les terreurs pouvaient être avant notre constitution définitive et canonique par le saint siège ; mais depuis lors nous ne craignons rien ; nous ne craignons qu’une chose, c’est que le principe de la liberté monastique vînt à périr : nous le confesserons devant tous les proconsuls du gallicanisme. Vae mihi si non evangelizavero 47 .

    Il est impossible de méconnaître en tout ceci l’esprit de prudence et l’affection dévouée qui inspiraient les conseils de Montalembert ; on ne saurait contester non plus la fierté et la résolution de l’abbé de Solesmes. L’historien n’a aucunement le devoir de choisir entre les deux points de vue auxquels se plaçaient les deux amis : il est naturel d’ailleurs de préjuger en faveur de celui qui est le plus intéressé dans la cause, qui en a étudié les aspects divers et qui y va de sa vie. Aussi bien, les hommes agissent comme ils sont ; et il est telle structure d’âme qui d’avance fixe dans une large mesure la qualité des décisions qui seront prises. On rapporte que dans une des soirées de la Chênaie l’abbé de Lamennais, que le fil de la conversation commune avait entraîné à parler de la conviction religieuse, se tourna vers l’humble pendule qui marquait l’heure : « Voyez cette pendule, disait il au groupe de ses jeunes amis, défendez lui de sonner son heure, menacezla de la décapiter et de la briser si elle désobéit :le moment venu, elle sonnera son heure quand même. Faisons comme elle, messieurs, et quoi qu’il puisse arriver, sonnons notre heure. » Retirons à l’anecdote tout ce qu’elle peut impliquer d’orgueil secret, d’attachement obstiné à une idée préconçue ; laissons-lui le seul caractère d’une résolution consciente et fière que les difficultés et les hommes ne sauraient faire fléchir, parce qu’elle a conscience de ses motifs, parce qu’elle a pris ses racines dans la foi, nous aurons un côté de l’âme de dom Guéranger. À marquer ainsi son heure, on peut endurer dans le présent, mais on dessine et prépare l’avenir.

    L’évêque d’Angers dont parle dom Guéranger dans sa lettre à Montalembert était Mgr Montault de qui il avait en 1827 reçu le diaconat. II y avait eu en effet entente ferme avec l’évêque en vue d’un établissement des moines en Anjou. Les circonstances traversèrent ensuite ce projet qui aurait eu l’avantage de soustraire le monastère de Solesmes à l’oppression épiscopale. Ce n’est qu’après un long demisiècle que l’Anjou devait voir enfin refleurir, au monastère de Glanfeuil, la vie bénédictine que saint Maur y apporta. De cette tentative de fondation angevine promptement avortée, il ne resta que l’opuscule intitulé :

    Explications sur les corps des saints martyrs extraits des catacombes de Rome, et sur le culte qu’on leur rend. La petite brochure avait été sollicitée par Mgr d’Angers comme réponse à des protestations jansénistes qui s’étaient élevées lors de la translation du corps de sainte Agape martyre, donné par Grégoire XVI à l’église du Bon Pasteur d’Angers. Dom Guéranger se prêta d’autant plus volontiers au désir du prélat que la cause de sainte Agape était aussi la cause de saint Léonce. L’opuscule de vingtcinq, pages fut imprimé à Angers. Aucun honneur ne lui manqua : les épreuves furent corrigées et le bon à tirer fut donné par l’abbé Jules Morel.

    Montalembert apprit avec joie l’accueil que préparait aux bénédictins l’évêque d’Angers.

    Votre affaire d’Angers est excellente, lui écrivaitil dès les premiers jours de 1839. Votre lettre dernière a été une véritable consolation pour moi ainsi que pour Lacordaire.

    Et tout aussitôt il se reprend à redouter l’intransigeance de son ami :

    Dieu veuille que le bien que vous annoncez dure ; mais, au nom du ciel, n’allez pas le compromettre par votre propre faute. Je ne puis que le répéter Vivez, n’importe à quelle condition ; vivez, tout votre avenir est là 48

    Il est important pour vous, ajoutaitil un peu plus tard, d’avoir une correspondance régulière avec nous. Lacordaire se plaint de ce que vous ne lui avez pas écrit un mot depuis son retour de Rome… Il fait de nombreux prosélytes ; il partira avec deux ou trois pour Sainte Sabine, à Pâques. II publiera son admirable mémoire sur le droit d’être moine, à son retour en 1840 49

    L’œuvre de Lacordaire à laquelle Montalembert faisait allusion s’appelait de son vrai nom : Mémoire pour le rétablissement en France de l’ordre des frères prêcheurs. Il parut, plus tôt que Lacordaire ne l’avait promis, dès le printemps de 1839 avant son départ pour Rome où il allait recevoir des mains du général l’habit dominicain. La cause de la liberté des ordres religieux était par lui portée au tribunal de l’opinion ou, si l’on veut, de l’équité publique. Négligeant toute autre juridiction, il s’adressait à son pays et venait avec la courtoise fierté de sa nature réclamer sa part des libertés conquises par tous, acquises pour lui. Il ne saurait entrer dans notre sujet de résumer l’éloquent plaidoyer de Lacordaire. Nulle part peutêtre dans la variété de ses œuvres, on ne saurait trouver une expression plus complète de l’ensemble de qualités et d’habitudes qui forme sa physionomie intellectuelle. Nul aussi plus que dom Guéranger ne rendait hommage à la nature si élevée de Lacordaire ; en réponse au reproche de silence que lui adressait Montalembert, leur ami commun, il lui disait : « J’écris à Lacordaire longuement ; j’ai honte d’être en retard avec un homme dont je parle tous les jours, à qui je pense sans cesse, que j’aime comme un frère 50 » Nous ne serons pas surpris pourtant que le Mémoire n’ait point obtenu de dom Guéranger l’applaudissement sans réserve qu’il avait donné quelque temps auparavant à la Lettre sur le SaintSiège. Il y avait plus d’un point de contact entre l’attitude de Lacordaire et celle de dom Guéranger dans la question des ordres religieux. Tous deux ne voulaient se réclamer que du droit commun, sans rien demander au gouvernement que ce qu’il ne pouvait refuser à personne ; tous deux en appelaient à ce programme de liberté dont la charte de 1830 avait enregistré la promesse. Ils ne différaient ensemble que par un sousentendu : la liberté pour Lacordaire était un idéal abstrait et universel dont il cherchait partout la réalisation ; le vieux continent lui ayant semblé fermé à son idée, il avait été un instant sur le point d’aller en poursuivre jusqu’en Amérique le fuyant mirage. Pour dom Guéranger, la liberté était une condition de fait que le pays et le monde politique ne pouvaient, sous peine

    de forfaire à la parole de la charte, refuser à l’ordre religieux ; mais elle était aussi la condition et la situation de droit d’une institution religieuse fondée et reconnue par l’Église.

    Simple sousentendu, dira le lecteur, réticence pure qui ne se traduit aucunement, puisqu’elle est réticence. Il y aurait erreur à le penser. Des attitudes extérieurement identiques, dont l’unité apparente est le fruit des circonstances ou du hasard mais qui se ramènent à des conceptions différentes, ne tardent pas, lorsqu’elles sont mises en demeure de se motiver, à trahir sous leur ressemblance fortuite et momentanée les divergences originelles d’où elles sont sorties. Les pensées, les opinions, les actes des hommes prennent souvent leur source dans une région lointaine, retraite de leur caractère personnel.

    Sans méconnaître le talent et l’habileté accoutumée de son ami, l’abbé de Solesmes faisait donc quelques réserves. Il ne pouvait admettre que la situation des religieux fût illégale et ne reconnaissait pas comme loi les dispositions qui les proscrivaient. Aussi longtemps néanmoins que Lacordaire plaidait la cause générale ou que, pour justifier l’opportunité de sa restauration, il rappelait à un monde oublieux le glorieux apostolat, la doctrine, la floraison de sainteté qui avaient tant illustré l’ordre de Saint Dominique, dom Guéranger applaudissait encore. Il n’en était plus de même au chapitre sixième intitulé : de l’Inquisition. « Fils d’un siècle dont il avait tout aimé » selon sa propre expression, Lacordaire s’était efforcé de retrouver jusque dans le glorieux passé de l’ordre qu’il voulait rendre à la France la conception de liberté qui lui était familière. L’Inquisition ou saintoffice, ce tribunal établi dans la chrétienté par le concours de l’autorité ecclésiastique et de l’autorité civile, dans le but de rechercher et de réprimer les actes qui tendaient au renversement de la religion, avait naturellement trouvé peu de faveur auprès de lui ; et, au lieu de se demander quel était historiquement le droit public de la société chrétienne au moyen âge, quelle était la légitimité des garanties que prenait alors L’Église de concert avec la société civile pour garder le peuple chrétien contre la peste hérétique, manichéenne ou judaïque, Lacordaire s’appliquait à voiler la face un peu austère de ce tribunal redouté. Les sévérités du saint office ne venaient selon lui que de l’autorité civile et du bras séculier. Saint Dominique et les dominicains n’en avaient été ni les inventeurs, ni les promoteurs, ni les principaux instruments ; en un mot, l’ordre des frères prêcheurs se désintéressait de l’Inquisition qui n’avait été dans l’histoire dominicaine qu’un accident, une fonction de ces tempslà, acceptée par les dominicains comme par tous, sans leur avoir été officiellement confiée.

    Dans quelle mesure s’allièrent en l’esprit de Lacordaire, alors qu’il rédigeait ce chapitre sixième de son Mémoire, sa conception personnelle de la liberté religieuse, une connaissance trop peu approfondie de l’histoire de L’Église et de l’ordre de Saint Dominique, le désir d’accréditer sa personne et son œuvre auprès d’un public que des thèses austères eussent certainement rebuté, nous n’avons pas à le rechercher ici. Il nous suffit de constater avec M. Foisset le succès qu’obtint le Mémoire.

    Lacordaire put s’applaudir d’avoir eu foi dans son pays, ditil :ni à la tribune, ni dans la presse, nulle voix ne s’éleva pour contredire la sienne. Et pourtant il s’était résolument attaqué à des préjugés séculaires : il avait soutenu la légitimité des couvents et défendu l’Inquisition. Mais il l’avait fait en homme qui connaît son temps et qui ne demande point au courant de remonter vers sa source… Son point d’appui, c’était le principe de liberté, hautement proclamé, sinon observé par la Révolution française, hautement reconnu par la charte de 1830 : la liberté, c’estàdire le droit de faire ce qui ne nuit pas à autrui. Sur ce terrain, il était invincible 51

    Ecrivant à dom Guéranger, Mme Swetchine constate avec un peu d’inquiétude le même succès :

    Si j’avais quelque influence, disaitelle, je pousserais à un plus long travail, à des consultations plus sérieuses… ; mais c’est là ce que des gens bien autrement influents sur M. Lacordaire n’en auraient pas obtenu davantage. Le chapitre auquel vous trouveriez le plus à reprendre est celui précisément qui a paru le plus merveilleux : le chapitre de l’Inquisition, sur lequel du reste il est assez simple que votre jugement pieux et savant ne coïncide pas avec celui du monde, qui est précisément le contraire. Le système de M. Lacordaire une fois admis, il est vrai qu’il l’a étayé d’aperçus ingénieux et de vues assez philosophiques, lorsqu’il a montré que l’Inquisition religieuse ne s’est trouvée, en général, sombre et violente que par l’immixtion du pouvoir politique. L’essai qu’il croit y voir également du système pénitentiaire est assez adroit, surtout s’il importe encore davantage de se concilier les hommes que de les éclairer 52

    Mieux informé de l’histoire ecclésiastique et de l’histoire des frères prêcheurs, homme de L’Église avant tout, peu enclin à méconnaître la part des papes ou de l’ordre de Saint Dominique dans une institution défensive dont le christianisme n’a aucunement à rougir, dom Guéranger, sans prendre à son crédit chacune des sentences qui furent prononcées au cours de cinq siècles et plus, ne pouvait consentir à un exposé dont il contestait hautement l’exactitude, ni à un plaidoyer qui lui semblait une diminution. « Un gentilhomme ne renie pas son écusson 53 », écrivaitil à Montalembert. Il fit part à Lacordaire de ses expresses réserves. Elles furent peu accueillies ; nous le voyons par une lettre de Lacordaire à Mme Swetchine, datée de la Quercia le 10 août 1839 54 Nous n’éprouvons en effet aucun embarras à reconnaître que le personnage qui dans le texte donné par M. de Falloux est désigné d’abord par l’indice M*** et ensuite par la périphrase « ce bon monsieur,» n’est autre que dom Guéranger luimême. Lacordaire répondit ; sa lettre s’appliqua à démontrer que saint Dominique était le plus doux des hommes et que les constitutions de l’ordre ne recommandent d’autres moyens d’apostolat que la pauvreté et la prière, la prédication et la science divine, Cela est vrai et demeure toutefois compatible, il le faut reconnaître et les fils de saint Dominique l’ont reconnu 55 , avec l’exercice de la charge qui leur fut confiée par les papes ; mais la lettre de celui qui signe maintenant « frère Henri Dominique Lacordaire » montre que sa conviction ne changera pas : « J’ai tenu, mon cher ami, à vous dire tout cela, afin que vous ne vous trompiez pas sur la direction de mes idées. Votre appréciation de l’esprit dominicain me paraît radicalement fausse ; et dans tous les cas, j’en suis une autre que je crois la seule vraie, la seule utile, la seule chrétienne 56 .» Lacordaire ne changea rien à son sentiment ; dom Guéranger garda le sien, salva amicitia : on en trouve l’expression dans l’article que l’année liturgique a consacré à saint Pierre martyr 57 Sans entrer dans les recherches de l’érudition proprement dite, le lecteur avisé pourra demander à un Espagnol, Jacques Balmès :

    Du protestantisme comparé au catholicisme 58 , des développements que notre cadre nous interdit de lui donner ici. .

    Quelques mois auparavant, un double deuil avait coup sur coup frappé Montalembert : il avait perdu sa seconde fille Hildegarde encore au berceau, après trois jours de maladie, le 12 février ; puis, le 4 mars, sa mère était morte à Londres.

    Je remercie Dieu, écrivaitil, Dieu toujours si plein de miséricorde envers moi, de m’avoir permis d’arriver à temps auprès d’elle, pour lui rendre les devoirs d’un bon fils et recueillir de sa bouche l’expression très cordiale de sa reconnaissance.

    Ce qui suit révèle toute l’amitié de Montalembert.

    La mort de ma mère ajoute naturellement à ma fortune et me tire en partie de la gêne considérable où je vivais depuis mon mariage, devant pourvoir aux dépenses d’un ménage avec la même fortune, à peu près, que celle qui suffisait à mes besoins de garçon. Le premier usage que je compte faire de cette augmentation sera de payer les six mille francs que j’ai empruntés ici pour vous les prêter en 1835. Ainsi, mon cher ami, vous pouvez regarder ce prêt comme transformé en donation pure et simple, capital et intérêt. J’y mets une condition, c’est que Solesmes s’obligera à célébrer deux grand’messes par an à l’intention de tous les membres de la maison de Montalembert : l’une, le 3 octobre, anniversaire de ma sœur, pour les membres défunts, l’autre, le 19 novembre, pour les membres vivants… Ditesmoi s’il n’y a rien d’irrégulier ou de trop exigeant dans ces conditions.

    Quand pourraije aller vous voir ? Dieu le sait. Dans un mois il me faudra retourner en Angleterre, et puis je compte mener mon Elisabeth au tombeau de son aïeule et passer peutêtre l’hiver en Allemagne. Je sens bien cependant que « Saint Bernard » ne se fera bien que sous votre coule. Adieu, mon très cher ami, priez toujours pour moi. Je suis très préoccupé du devoir de soutenir d’Univers… Écrivezy donc. Adieu 59

    Les conditions proposées furent acceptées le 5 mai par le chapitre aussi longtemps que vivra Solesmes, on y priera pour Montalembert et pour les siens.

    La conversation avec Montalembert demeura quelques mois interrompue. En octobre, le noble comte en eut du regret et s’efforça de calmer le courroux de son ami par les superlatifs affectueux et souriants qu’il multipliait pour obtenir grâce.

    Reverendissimo Padre, eccellentissimo amico, padrone colendissimo… me voilà casé pour l’automne et la moitié de l’hiver dans ce beau et doux séjour de Villersexel, que vous connaissez et où j’aime à retrouver votre souvenir… Je consacre tout le temps que me laissent une correspondance fatigante et mes devoirs de famille à mon « Saint Bernard 60 ».

    Dom Guéranger pressait son ami, dans l’intérêt même de son livre, de se rendre près de lui.

    Je suis désolé, lui disaitil, de tous ces voyages dont aucun n’aboutit à Solesmes. Vous ne ferez pas ailleurs votre « Saint Bernard ,» vous ne le comprendrez qu’ici. Venez passer avec nous octobre et novembre, vous y aurez l’inauguration des deux messes 61

    Montalembert ne se défendait pas

    Oui, certes, mon très cher ami, je sens bien que j’ai besoin de Solesmes pour donner à mon travail l’allure qui lui convient. Aussi bien, sans vous en demander même la permission, je compte vous tomber un jour à l’improviste, m’installer dans la meilleure chambre de la maison et n’en sortir que quand cela me conviendra. Je veux commencer « Saint Bernard » (je parle de la rédaction) là où j’ai fini « Sainte Élisabeth »… Mon Elisabeth y a déjà consenti..

    J’espère que vous recevez l’Univers, que vous le lisez avec attention, que vous en suivez le progrès… Qui nous eût dit que les scurrilités de Migne, qui excitaient nos rires homériques sous les cloîtres de Solesmes, auraient abouti à ce relèvement ? Tout cela résulte, je crois pouvoir le dire, de mon intervention. Au mois de mai dernier le journal périssait. Je me suis longuement interrogé pour savoir ce que j’avais à faire dans cette circonstance… J’ai cru voir dans l’augmentation imprévue de ma fortune un motif de venir d’une manière décisive au secours du seul organe pur et quotidien du catholicisme : je me suis donc saigné à blanc de manière à assurer l’existence du journal, au moins pendant deux ans… Si vous pouviez, par vousmême ou par quelquesuns de vos pères, envoyer quelques travaux d’histoire ecclésiastique ou de liturgie, vous nous rendriez un service immense…

    Écrivezmoi longuement, mon cher ami, et dans le plus grand détail sur tout ce qui vous intéresse : ditesmoi tout sur Solesmes. Parlezmoi surtout de votre situation pécuniaire ; enfin traitezmoi en ami, avoué et dévot serviteur du saint monastère. Adieu, mon très cher… Mon Elisabeth vous salue avec un tendre respect. Tout le monde ici se souvient de vous avec affection. Adieu encore 62 .

    Les dispositions de Mgr Bouvier semblaient définitivement apaisées ; elles sommeillaient seulement. La paix chez lui était armée et toujours menaçante. En cette situation d’esprit, le motif le plus léger suffit pour de nouvelles hostilités. Le 26 juin 1839, les élèves du collège de Château Gontier visitaient dans l’aprèsmidi l’abbaye de Solesmes. C’était l’heure des vêpres. L’abbé de Solesmes se rendait au chœur, suivi de sa communauté. Un des professeurs du collège, qui était en relations avec l’abbaye, demanda à dom Guéranger de bénir la jeune assistance. L’abbé refusa tout d’abord, pressentant le danger. Le professeur insista : principal, professeurs, élèves étaient à genoux. L’abbé pouvaitil se dérober sans causer quelque surprise et un peu de scandale ? Il donna la bénédiction. Par malheur, le vicaire d’une paroisse voisine était présent ; il en parla à son curé : delà, dénonciation, grossissements perfides, courroux de l’évêque, reprise des hostilités. Le professeur, qui avait si malencontreusement sollicité et presque extorqué la bénédiction, s’efforça mais en vain d’attirer sur lui seul l’orage qu’il avait étourdiment provoqué. Les explications les plus décisives ne réussirent pas à calmer l’irritation de l’évêque. II s’était auparavant proposé de visiter l’abbaye ; après ce puéril incident, il signifia aigrement qu’il ne voulait point y paraître, de peur que sa présence ne semblât autoriser de si graves abus 63 .

    Cette facilité au déplaisir s’attisait chez l’évêque de tout l’ennui de ses démêlés domestiques. Peu auparavant, il avait prétendu soumettre son chapitre cathédral à des statuts qu’il avait proposés, pour leur conférer toute autorité, non au pape mais au roi en son conseil d’État. Le chapitre du Mans s’émut, protesta contre un procédé si peu canonique et porta l’affaire à Rome. Le discrédit dont y avait souffert l’abbé de Solesmes s’atténua dans une mesure, lorsqu’on vit l’arbitraire de l’évêque susciter de vives protestations jusque dans son entourage immédiat. Mgr Bouvier comprit la nécessité de se rendre à Rome en personne, afin d’obtenir que fussent enregistrés par l’autorité compétente des statuts qui n’avaient jusqu’alors été homologués que par le roi. Son séjour fut de courte durée ; il ne traita officiellement avec le cardinal secrétaire d’État et avec le souverain pontife que la seule question des statuts de son chapitre. L’ordonnance dressée par lui, insérée déjà au Bulletin des lois, demeura abrogée de fait ; l’effort anticanonique qui avait demandé au pouvoir civil l’approbation de règlements ecclésiastiques fut déjoué ; mais Mgr Bouvier eut l’habileté de dissimuler son insuccès derrière un artifice de rédaction : il fit revivre une ancienne ordonnance de Mgr de Pidoll, autrefois confirmée par Portalis et qui comprenait en grande partie les dispositions de l’ordonnance de 1839 reconnue caduque. Les droits du chapitre furent ainsi maintenus, en même temps que les vouloirs de l’évêque reçurent une part de satisfaction.

    S’il n’eut pas assez de loisir pour suivre officiellement deux négociations qui auraient pu se nuire l’une à l’autre, en laissant supposer qu’il y avait dans son humeur habituelle certaines nuances autoritaires, l’évêque du Mans n’était pas homme à ménager celui en qui il croyait trouver un adversaire. Il n’avait guère de scrupules en fait de courtoisie, et dom Guéranger avait fait œuvre de prudence en écrivant au secrétaire d’État, cardinal Lambruschini, afin de prémunir par lui le souverain pontife et la congrégation des évêques et réguliers, où le cardinal Patrizi avait succédé au cardinal Sala, contre les plaintes et préventions qu’il avait trop dé raisons de redouter. Le cardinal Lambruschini rassura dom Guéranger.

    Je n’ai pas eu lieu de profiter de ce que vous me mandez dans votre lettre, disaitil. L’objet du voyage de Mgr du Mans n’a été autre que son affaire à lui. Il ne s’est occupé d’autre chose durant le peu de temps de son séjour ici et n’a dit mot que de cela dans ses entretiens soit avec Sa Sainteté, soit avec moi. Cela doit vous tranquilliser entièrement 64

    Pourtant Mgr Bouvier, dans une visite à SaintPaul, avait eu le loisir de confier à l’abbé Vincent Bini, trop préparé peutêtre à les écouter avec faveur, ses plaintes contre l’abbé de Solesmes ; de son côté, l’abbé de SaintPaul s’était laissé entraîner jusqu’à dire à l’évêque que le pouvoir épiscopal n’était pas désarmé, qu’il était possible après tout de déposer un abbé, de le mander à Rome et de l’interner dans un couvent. Ces mesures lointaines ne pouvaient produire aucun effet, surtout dès que dom Bini, au lieu du chapeau de cardinal qu’il rêvait depuis longtemps, eût réussi par l’étourderie de ses propos à s’aliéner la confiance de Grégoire XVI qui le retira de SaintPaul pour l’envoyer à Pérouse. Comme compensation, l’abbé de Solesmes recevait alors du général des jésuites, le vénéré P. Roothaan, de l’abbé du Mont Cassin et des moines de l’abbaye de SaintPaul les marques les moins équivoques d’affectueuse fraternité. Mais ce n’était pas trop de la prudence de l’esprit le plus avisé pour déjouer une trame subtile qui fut ourdie à Rome à ce momentlà même et dont on serait tenté de contester le récit, si on ne savait par ailleurs à quelles extrémités se laisse parfois entraîner l’habileté poussée aux abois.

    Des lettres venues de Rome au commencement de l’année 1840 représentèrent sous les plus noires couleurs à dom Guéranger la situation qui lui était créée et que la présence de Mgr Bouvier à Rome n’avait fait qu’aggraver encore. Ces lettres étaient d’un homme visiblement très bien informé : elles étaient signées d’un nom qui devait inspirer. confiance, le nom d’un ancien postulant de Solesmes,* originaire du diocèse du Mans, que l’abbé de Solesmes avait accueilli, hébergé, puis accrédité à Rome auprès de ses connaissances, après l’avoir reconnu impropre à la vie monastique. A en croire l’ancien postulant, Rome entière était fort irritée contre dom Guéranger ; les jésuites Pavaient desservi en feignant de le soutenir ; les bénédictins le regardaient comme un transfuge ; il n’y avait qu’une voix contre son ingratitude et l’orgueil de ses prétentions. Et ce qui montrait bien la profondeur du discrédit où il était tombé, c’est que les rares amis demeurés quand même fidèles à l’abbé de Solesmes ne trouvaient d’autre excuse à offrir que celle de son âge et de son inexpérience ; c’est aussi, et ici la preuve eût été vraiment décisive, que l’évêque du Mans, effrayé des conséquences que pouvait entraîner pour l’abbaye de Solesmes l’effort hostile de cette coalition, avait été contraint de prendre sa défense. Le plaidoyer de l’évêque avait réussi à grand’peine. Seule cette généreuse détermination de Mgr Bouvier était parvenue à suspendre au moins pour un temps la sévérité des mesures préparées contre l’abbé. Le signataire protestait de son dévouement ; il disait son regret de n’avoir à transmettre que des nouvelles si affligeantes, mais il avait cru de son devoir d’en aviser aussitôt un bienfaiteur aimé et vénéré. Pour terminer, il dissuadait dom Guéranger d’envoyer à Rome un mémoire qui ne serait pas lu, qui n’aurait d’autre fruit que de consommer sa ruine, et lui suggérait l’unique parti à prendre en un tel péril : la soumission à l’évêque.

    S’en remettre à la discrétion de Mgr Bouvier, là était le salut 65 Le correspondant semblait bien informé : il fournissait des détails précis, il s’autorisait de son affection et de sa reconnaissance ; dom Guéranger ne pouvait refuser son attention à de tels avis ni échapper aux craintes qu’ils provoquaient en lui. Heureusement, le lendemain lui parvenait la lettre du cardinal Lambruschini, plus rassurante. Il ne tarda pas à reconnaître une part d’invraisemblance et d’étrangeté dans le rapport effrayant de la veille. Alors que le général de la compagnie de Jésus, au nom de tous les siens, entrait avec lui dans une sainte fraternité de prière et lui en adressait l’assurance solennelle 66 , étaitil croyable qu’au même moment le P. Janssen, le P. Rozaven, qui l’avaient si efficacement aidé, se fussent soudain tournés contre lui ? L’étaitil davantage que Mgr Bouvier eût subitement dessiné l’évolution inverse et qu’il fût devenu, lui, dans un élan de générosité inattendue, le défenseur de Solesmes en face de la coalition universelle qui s’élevait contre dom Guéranger ? L’abbé de Solesmes ne retrouvait pas son évêque dans cette attitude de preux chevalier : il attendit que vînt le mot de l’énigme.

    Vers le milieu de février, il reçut un billet très court de Mgr Bouvier qui lui témoignait le désir, lorsque l’occasion l’amènerait au Mans, de s’entretenir avec lui des intérêts de l’abbaye 67 Piqué d’une vive curiosité, l’abbé de Solesmes fit naître l’occasion et se rendit au Mans. Accueilli aussitôt au palais épiscopal, il apprit une fois de plus qu’à Rome tout était perdu pour lui et qu’il ne lui restait qu’une seule ressource, celle de se remettre aux mains et à la discrétion de l’évêque qui tenait dans les plis de son manteau la vie ou la mort de l’abbaye. Mgr Bouvier escomptait sans nul doute la terreur qu’avaient inspirée à l’abbé les effrayants rapports arrivés de Rome quinze jours auparavant : il attendait dom Guéranger à résipiscence et s’apprêtait à faire à l’enfant prodigue un accueil tempéré de gravité paternelle et de satisfaction contenue. Sa surprise fut grande, lorsque l’abbé de Solesmes se borna à lui offrir pour en prendre connaissance la lettre où le cardinal secrétaire d’État l’assurait de ses propres dispositions et de celles du saint père. Comprenant bien que le coup était éventé, Mgr Bouvier n’insista pas. L’entrevue devenait fort embarrassante ; dom Guéranger l’abrégea en prenant respectueusement congé. Il se rendit de là chez le vicaire général qui avait accompagné l’évêque à Rome, et a qui sans doute, avait dit Mgr Bouvier au commencement de l’entretien, aura mille choses intéressantes à vous communiquer n. Chez le vicaire général, nouvel assaut, nouvel exposé de la situation

    désespérée de Solesmes à Rome, nouvelle déconvenue à la lecture de la lettre du cardinal secrétaire d’État.

    Les choses humaines ont de ces retours inattendus, et les trop grandes habiletés ont souvent connu ces sortes de surprises : comment se peutil faire que les ennuis mêmes auxquels s’expose cette obscure et louche diplomatie n’arrivent pas à inspirer à notre pauvre humanité sinon l’amour du moins la résolution de la droiture absolue ? Conçues et accomplies dans les ténèbres, ces manœuvres sont souvent traînées à la lumière du jour par l’indiscrétion ou par le remords de ceuxlà mêmes qui y ont trempé. Six mois ne s’étaient pas écoulés depuis les faits que nous venons de dire ; à la veille d’une heure décisive de sa vie, pris d’ennui et de dégoût au souvenir de l’œuvre à laquelle il s’était prêté, l’auteur du rapport effrayant reçu de Rome s’exécuta luimême : il écrivit à dom Guéranger pour lui révéler toute la trame, lui nommer ceux qui avaient dicté et revu son rapport et lui demander pardon de la souplesse étourdie qui l’avait fait se prêter à cette odieuse complicité 68 Dom Guéranger n’avait pas besoin pour pardonner d’être vengé à ce point ; il s’attrista seulement d’une guerre où les armes étaient empoisonnées.

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