Dom Guéranger, abbé de Solesmes, par Dom Delatte – Chapitre VIII

CHAPITRE VIII

LES INSTITUTIONS LITURGIQUES ET L’ANNÉE LITURGIQUE

(18401842)

 

    

    En .définissant, au premier article des constitutions de la congrégation de Lance, le but que se propose la famille monastique dont il fut le père et le chef, dom Guéranger a tracé le programme de sa propre vie. « Renouveler la science de l’antiquité ecclésiastique, relever de l’oubli où elles sont tombées les saines traditions du droit canon et de la sainte liturgie, défendre contre tous assauts de la nouveauté les droits et prescriptions du saintsiège, employer au salut des âmes et consacrer à L’Église tout ce qu’il a de force » c’est, d’après l’autorité apostolique, le devoir de tout moine de la famille de Solesmes : ce fut tout d’abord la vie de l’abbé de Solesmes ; il fit le premier ce qu’il inculqua aux siens. Dans cet accord de sa vie avec son enseignement, il marcha sur les traces de saint Benoît dont saint Grégoire nous dit : Non potuit aliter docere quam vixit. Et comme l’œuvre d’un homme s’inspire des besoins et des nécessités de son temps, cet amour de L’Église qui est l’âme même du travail monastique se traduisit chez l’abbé de Solesmes en une réaction vigoureuse contre un triple ennemi : le gallicanisme, le jansénisme, le naturalisme. A cette tâche fut consacrée toute sa vie.

    Le lecteur n’a pas oublié les articles du Mémorial catholique où dix ans auparavant dom Guéranger avait indiqué les caractères essentiels de la liturgie catholique. Son âme ne s’était plus détournée de ce point de vue ; il pouvait dire dans la préface de ses Institutions liturgiques que son livre était le fruit de douze années d’études 1 Dès 1837, le cardinal Lambruschini en avait accueilli la dédicace. Seuls les esprits inattentifs pouvaient se dire que l’abbé de Solesmes, s’il nourrissait vraiment le dessein d’exercer une action sur son époque, aurait dû faire choix d’un autre sujet. N’étaitil pas plus urgent de défendre la foi, de réfuter les erreurs philosophiques du temps que d’aller, au mépris de toutes les préoccupations du moment, prendre pied en une région si étrangère à la pensée générale ? Or, il se trouva que, pour agir efficacement sur l’économie religieuse de son pays, l’abbé de Solesmes avait très précisément porté son effort sur le point central qui devait faire rayonner partout son action et déterminer une révolution dont lui même n’avait sans doute pressenti ni toute l’étendue ni tous les fruits.

    A la question naïve de la Samaritaine qui lui demandait comme à un prophète si c’était sur le mont Garizim ou sur la montagne de Sion qu’il fallait rendre à Dieu le culte qui lui est dû, le Seigneur avait autrefois répondu que le temps de ces mesquines rivalités était fini et que venait l’heure où les vrais adorateurs du Père céleste lui rendraient leur culte en esprit et en vérité ; car c’est là ce que désire Dieu, ajoutaitil

    des adorateurs en esprit et en vérité. Autrefois divisée, l’humanité revenait dans L’Église à son unité religieuse primitive. L’Église catholique n’est autre chose en effet que l’humanité nouvelle, régénérée en Notre Seigneur JésusChrist et organisée en une société universelle. Elle n’a d’autre dessein sur terre que de glorifier Dieu et de sanctifier les hommes. Encore l’œuvre de sanctification et d’éducation surnaturelle qu’elle accomplit au cours du temps dans les âmes qui se confient à ses mains, se rapportetelle comme à son terme à l’œuvre de glorification et d’adoration qu’elle remplit envers Dieu. Les âmes se sanctifient afin d’entrer plus profondément dans les conditions de cet esprit et de cette vérité où elles doivent adorer Dieu ; les âmes s’élèvent pour que le culte qu’elles rendent à Dieu soit moins indigne de lui ; leur éducation surnaturelle se poursuit dans le temps pour ,qu’elles puissent sans fin glorifier et louer Dieu durant l’éternité. C’est à Dieu comme terme et à sa gloire, qu’aboutit finalement tout l’ordre des choses.

    Cette finalité chrétienne se traduit au centre même du culte religieux, en l’eucharistie, qui est sacrifice pour glorifier Dieu et sacrement pour sanctifier les hommes ; elle se traduit aussi dans la liturgie catholique. « Cet ensemble de symboles, de chants, d’actes, de cérémonies au moyen desquels L’Église », l’humanité renouvelée dans le Christ, « exprime et manifeste sa religion envers Dieu 2 », est tout à la fois la forme extérieure et visible du culte qu’elle rend à Dieu et aussi un enseignement vivant, une prédication souverainement efficace, parlant aux sens, à l’intelligence et au cœur de tous les chrétiens, en même temps qu’il forme le lien social de tout le peuple fidèle. Nulle fraternité, nulle fusion des âmes n’est comparable à celle qui se crée au sein de L’Église entre des hommes qui se groupent pour prier ensemble, pour communier ensemble, pour s’unir dans l’expression commune de leur foi, de leur espérance, de leur charité. Ainsi cette même liturgie qui rend gloire à Dieu et élève l’âme vers lui, fait encore les sociétés chrétiennes et prospères ; même, malgré les frontières et les rivalités nationales, elle groupe et réunit dans le faisceau de la charité, dans la communion d’une même pensée, des âmes qui n’ont où qu’elles soient qu’un même Seigneur, un même baptême, une même foi.

    Que l’on consente un instant à se placer à ce point de vue, peu familier peutêtre aux intelligences modernes et pourtant élémentaire en soi, on apercevra aussitôt le rôle considérable de la liturgie dans l’économie chrétienne, la fonction qui lui revient dans l’éducation surnaturelle de l’homme et dans la formation de la société, comme aussi l’inévitable détriment qu’amène après lui tout délaissement, tout abandon même partiel de ce procédé divin. L’Église a les paroles de la vie éternelle ; elle a seule les trésors de la vérité et de la grâce ; elle a reçu de son Epoux dont elle transmet la vie et prolonge la mission le mode sacré de la prière, le secret des industries surnaturelles qui attachent les âmes à Dieu. Si le chrétien se dérobe à ce courant vivifiant, la foi perd aussitôt quelque chose de sa vigueur et de sa simplicité, la charité s’attiédit, la dévotion devient personnelle, étroite, mesquine, toute confinée dans des sentiments d’ordre factice et privé, dans des pratiques sans portée, dans de petits livres sans autorité. A porter témérairement la main dans la région de ses œuvres vives, on a déconcerté l’esprit chrétien. On ne gagne rien à se soustraire à l’éducation surnaturelle donnée par L’Église, et il y a toujours grand dommage dans une dévotion livrée à ellemême, sans contact assidu avec la pensée commune, sans conscience au moins habituelle de ce grand corps de L’Église où elle puise la vie. L’apôtre redoutait comme un commencement d’apostasie ce particularisme qui s’isole de la famille religieuse. « Songeons les uns aux autres, disait il aux Hébreux, pour nous porter mutuellement à la charité et aux bonnes œuvres ; et ne nous séparons pas de nos assemblées religieuses selon la fâcheuse coutume de plusieurs.»

    Si l’on reconnaît qu’il y a péril pour l’individu à s’isoler de ce grand ensemble et de son mouvement, on pressentira facilement aussi quel est le danger qui menace les églises particulières, lorsqu’elles renoncent délibérément à la forme authentique de la prière, telle que l’ont consacrée et les siècles, et les saints, et l’usage de L’Église mère et maîtresse. Nul ne songe à critiquer la large part de liberté laissée aux premiers siècles chrétiens dans les formules de la prière liturgique : c’est la condition ordinaire des époques de formation. L’absence de formulaire était alors compensée, dans des réunions d’ailleurs souvent peu nombreuses, par les dons charismatiques et l’action directrice de l’Esprit de Dieu. Bientôt la liberté originelle se précisa dans L’Église d’Occident en quelques types liturgiques à contours déterminés : liturgie romaine, liturgie ambrosienne, liturgie gallicane, liturgie mozarabe, sans parler de certaines formes secondaires, relevant des premières et demeurant l’apanage exclusif d’une institution, d’une église particulière, d’une région de peu d’étendue. C’est ainsi que l’ordre monastique avait sa liturgie et que plusieurs églises, comme celles de Lyon, de Ravenne, d’Aquilée, avaient gardé aussi dans certaines particularités de leurs usages un vestige de l’antiquité vénérable à laquelle se rattachait leur berceau. Dans la suite des temps et en vertu de cette loi de statique sociale qui oblige un ensemble vivant à affirmer son unité centrale en proportion même de ses accroissements en étendue, comme l’arbre enfonce plus profondément ses ,racines en prévision de l’étendue de sa ramure, Rome, provoquée d’ailleurs par un mouvement spontané qui portait les peuples vers elle, témoigna très ouvertement de son dessein de ramener la catholicité à l’unité liturgique. On sait quel fut sur ce point l’effort de saint Grégoire VII. L’idéal romain était de rendre à la terre ses conditions antiques. alors qu’elle n’avait qu’une seule langue : Eratque terra unius labii et sermonum eorumdem. Ce fut le lent travail. de huit siècles. On ne saurait dire qu’il fut définitivement achevé par le concile de Trente ; à l’heure où se tint la vingtcinquième session, l’œuvre de la commission liturgique était encore incomplète ; mais du moins, avant de se séparer, les pères du concile furent d’avis de confier au souverain pontife la correction du catéchisme, du bréviaire et du missel. Saint Pie V eut la gloire de donner au monde catholique le bréviaire et le missel réformés ; il avait ainsi assuré l’essentiel de l’unité liturgique. Toutefois les usages légitimes des diocèses n’étaient pas supprimés ; à défaut d’un titre immémorial, le souverain pontife réclamait seulement une possession de deux siècles en faveur des usages dont les évêques ne consentaient pas à se dessaisir.

    Malheureusement, en France moins de soixantedix ans après, l’unité fut rompue de nouveau ; les préjugés gallicans, les luttes jansénistes, les longues dissidences qui se terminèrent à la déclaration de 1682 permirent à l’arbitraire des évêques de s’exercer encore dans le domaine de la liturgie pratique. II n’y eut bientôt plus de limites à cet arbitraire effréné : chaque diocèse voulut avoir sa liturgie, chaque évêque voulut modifier, ajouter, retrancher ; les auteurs parfois les moins recommandables furent invités à composer des bréviaires et des missels où il leur était facile de glisser leurs préjugés ou simplement de faire montre de leur esprit. On devine aisément les risques auxquels étaient livrés dans ces jeux redoutables l’unité de doctrine, la gravité de la liturgie, le sens de la prière. Les chrétiens d’un diocèse ne pouvaient sortir de leurs frontières, sans se trouver en face de variétés liturgiques et d’usages inconnus qui effaçaient à leurs yeux le témoignage visible de l’unité chrétienne. Puis vint la Révolution et avec elle les tentatives schismatiques que favorisait outre mesure l’esprit séparatiste dont nous avons parlé. Le concordat nivela les anciennes circonscriptions diocésaines et procéda à une distribution ecclésiastique nouvelle. On aurait pu croire qu’il ne resterait rien des désordres qui avaient précédé.

    Ce fut alors que se trahirent sous des aspects variés les lamentables conséquences qu’entraînait dans l’église de France renaissant de ses ruines la défection liturgique consentie par les évêques de l’ancien régime. Rome en était venue à regarder la plaie comme incurable et, désespérant d’apporter remède à un désordre si étendu et si invétéré, avait fini par lui abandonner le triste bénéfice d’une possession de fait contre laquelle elle ne réclamait plus que timidement. Au quatrième livre de son grand ouvrage sur la canonisation des saints, qui parut le lendemain même des audaces liturgiques de M. de Vintimille, Benoît XIV n’osait pas réclamer hautement en faveur des dispositions de saint Pie V que rien n’avait abrogées. Même après la bulle Quod a nobis, un trop grand nombre d’évêques se croyaient de bonne foi en possession du droit d’ajouter, de retrancher au bréviaire romain, et du droit plus exorbitant encore de publier un bréviaire tout nouveau. Aussi Benoît XIV se bornaitil à leur recommander comme plus sûr de demander l’avis préalable du souverain pontife, avant d’entrer dans l’exercice de ce droit qu’il n’était pas, on le voit, très éloigné de leur abandonner. Grâce à cette apparente connivence née du découragement, le malentendu arriva à un tel degré que les meilleurs parmi les évêques se demandaient si réellement Rome tendait à l’unité liturgique et si vraiment elle désirait que l’on fît retour aux dispositions de saint Pie V.

    Tout est possible au sein du chaos. N’estce pas un signe des temps que cette unité liturgique à qui Rome découragée semblait avoir renoncé ait été un instant sur le point d’être restituée de façon inattendue, en exécution du trenteneuvième des articles organiques ainsi conçu :

    « Il n’y aura qu’une liturgie et un catéchisme pour toutes les églises catholiques de France » Seules les préoccupations de la guerre lointaine où il succomba divertirent Napoléon de son dessein d’imposer à toute l’église de France, avec le catéchisme dont il l’avait dotée déjà, la liturgie de l’ancienne église d’Auxerre qu’on avait quelquefois vantée devant lui. On ne saurait méconnaître qu’il y avait urgence ; depuis le nouvel état de choses, depuis le remaniement des circonscriptions, diocésaines, alors surtout que les frontières des diocèses nouveaux créés à la suite du concordat ne coïncidaient nullement avec celles des diocèses anciens, un seul évêque, en vertu des hasards qui avaient groupé sous sa juridiction les lambeaux de plusieurs diocèses démembrés, se trouvait parfois en possession de deux ou trois liturgies différentes.

    Nous nous écarterions de notre dessein, si nous voulions décrire davantage le caractère incohérent et bigarré de cette variété liturgique. Les évêques souffraient du mai causé et sans cesse grossi par l’incurie de leurs prédécesseurs. Lorsqu’il monta sur le siège de Langres en 1835, Mgr Parisis eut d’abord un peu de peine à se reconnaître dans le dédale des usages liturgiques de son diocèse.

    Elevé, nous ditil de luimême, par des prêtres vénérables, tous confesseurs de la foi, dans l’usage exclusif des liturgies modernes, je soupçonnais à peine qu’il pût y avoir des doutes sur leur légitimité non plus que sur leur orthodoxie. Or voici ce que je trouvai dans le diocèse de Langres. D’abord cinq liturgies respectivement suivies par les fragments des cinq diocèses dont se composait le nouveau diocèse de Langres ; ensuite des usages divers à ne plus s’y reconnaît, implantés dans les paroisses par tous les curés qui s’y étaient succédé depuis quarante ans, ou simplement par les maîtres d’école ; enfin, à la cathédrale, la messe dite et l’office chanté selon le rit romain, mais le bréviaire récité selon une édition semiparisienne qui ne datait pas de dix ans.

    Ce bréviaire « façonné » sur « une des dernières » éditions du bréviaire de Paris n’était naturellement en harmonie avec aucun des cinq missels en usage dans le diocèse nouveau.

    Je me demandais avec un douloureux étonnement, poursuit Mgr Parisis, comment il se pouvait faire que dans L’Église catholique, dont le plus frappant caractère est l’unité, il pouvait se trouver des diversités si étranges, si incommodes et si scandaleuses. Je ne tardai pas à savoir que ce n’était pas du tout l’œuvre de L’Église, mais bien plutôt l’œuvre de l’homme ennemi qui avait jeté l’ivraie dans le champ et avait eu pour coopérateur dans cette œuvre de division les chefs mêmes des diocèses, égarés sans y réfléchir par les préjugés du protestantisme que d’ailleurs ils combattaient avec sincérité et réprouvaient avec énergie 3

    Aussi dès avant l’apparition des Institutions liturgiques, par une ordonnance du 15 octobre 1839 4 , l’évêque de Langres avait restitué son diocèse au rit romain. Cet acte sembla audacieux et les meilleurs parmi les collègues de Mgr Parisis, plus timides, se demandaient avec inquiétude de quel œil Rome verrait la conduite particulière d’un évêque ramenant son diocèse à la liturgie de saint Pie V.

    Le résultat le plus naturel et le plus déplorable de cette situation avait. été par toute la France le discrédit absolu dans lequel était tombée l’étude de la liturgie.

    Dans toutes les écoles catholiques des différents pays de l’Europe, disait dora Guéranger dans sa préface des Institutions, la liturgie fait partie de l’enseignement ; elle a ses cours et ses professeurs spéciaux. Pourquoi en France partagetelle l’oubli dans lequel est tombée momentanément la science du droit canonique ? Il faut bien en convenir, c’est que l’objet d’une science a besoin avant tout d’être fixé et déterminé et que, tandis que les diverses églises de l’Europe sont en possession d’une liturgie immuable et antique, nos églises ne sont pas encore arrêtées sur leur bréviaire et leur missel. Comment bâtir sur ce sable ? Quelle harmonie faire ressortir dans ces règles qui n’étaient pas hier et seront demain modifiées ou peutêtre remplacées par des règles toutes contraires ? Comment montrer la tradition, cette nécessité première de toutes les institutions catholiques, dans des formules et des usages tout nouveaux 5  ?

    Réagir contre un tel amoindrissement était le dessein précis de l’abbé de Solesmes, et sans nul doute son ardente pensée se félicita de pouvoir tout à la fois, en pesant sur un seul point, rappeler la tradition antique, aider à L’Église romaine, aborder de front le gallicanisme et parler de liturgie. Une seule de ces intentions diverses eût suffi : elles se trouvaient par un singulier bonheur toutes réunies dans le sujet qu’il avait choisi, disons mieux, dans le sujet que Dieu avait choisi pour lui.

    Dom Guéranger ne se défendait que mollement du dessein de pousser par son livre à une révolution liturgique.

    On nous demandera peutêtre, disaitil, si venant aujourd’hui soulever des questions délicates, notre intention est de produire un mouvement en sens inverse et de troubler les consciences qui jusqu’ici sont demeurées dans la paix. A cella nous répondrons d’abord que nous ne pensons pas que notre faible parole puisse avoir un tel retentissement… Mais après tout, quand notre livre, appelant l’attention de ceux qui ont la mission de veiller sur les églises, contribuerait pour la plus légère part à arrêter de grands abus, à préparer en quelque chose un retour aux principes de tous les siècles sur les matières liturgiques, notre crime seraitil si grand 6  ?… N’estce pas chose louable que de faire l’apologie de l’unité dans les choses de la religion ? Estil donc des points sur lesquels elle deviendrait dangereuse ? N’atelle pas existé, n’existaitelle pas encore, cette unité liturgique, en France, au cours du dixseptième siècle ? Depuis que nous l’avons rompue, notre église atelle éprouvé tant de prospérités 7  ?

    Le titre de l’ouvrage était tout pacifique et modeste : Institutions liturgiques, lisaiton en première page. Il ouvrait une série de cinq volumes destinés à initier les jeunes clercs aux mystères du culte divin et de la prière. Un simple coup d’œil jeté sur la table des matières avertissait que ce premier volume contenait l’histoire de la liturgie catholique jusqu’au concile de Trente et à la réforme de saint Pie V. Raconter les origines de la prière sociale de L’Église ; puis, au sortir de la période de formation première, libre et spontanée, noter les efforts communs des peuples et des pontifes romains pour obtenir le règne de l’unité ; dire le rôle de saint Grégoire le Grand ; interrompre le récit par une brève description des liturgies orientales et l’énumération de ces liturgies particulières qui coexistèrent avec la liturgie romaine dans le patriarcat d’Occident ; rappeler les altérations introduites dans les formes de la prière catholique au cours de l’époque si troublée qui, à travers l’exil d’Avignon et le grand schisme, va de Boniface VIII au concile de Bâle ; enfin, au sortir de cette période d’anarchie religieuse, montrer la réaction puissante du concile de Trente, l’œuvre d’unité accomplie par saint Pie V et ramenant l’Occident tout entier à s’adresser à Dieu avec une seule voix et un même accent : il n’y avait, semblaitil, dans ce drame tout historique qui se déroulait devant le lecteur rien de polémique, rien d’agressif. On ne pouvait qu’y louer la solidité des principes, une grande aisance d’exposé, une très large information. Tout au plus un court chapitre, le quatorzième, avaitil signalé le venin d’une hérésie antiliturgique, non contenue dans les catalogues ordinaires et qui n’était somme toute que l’hérésie ellemême dans le contre coup que la liturgie recevait parfois des erreurs doctrinales. Il est vrai que depuis la réforme cette hérésie antiliturgique prenait des contours plus arrêtés et semblait obéir à un mot d’ordre précis, à une formule née du protestantisme et que l’abbé de Solesmes s’efforçait de dégager nettement. Mais encore digression n’est pas agression ; et de cette esquisse donnée à l’hérésie antiliturgique, le protestantisme seul avait lieu de se plaindre.

    Je me trompe : avec le protestantisme, le gallicanisme pouvait se sentir atteint. Les parlements en effet avaient autrefois témoigné une évidente mauvaise humeur de l’adoption en France des livres romains ; et quelques docteurs de Sorbonne l’avaient aussi repoussée par des considérants d’une saveur gallicane très prononcée. Ce serait ruiner l’autorité des évêques et des diocèses, disaientils, que donner entrée aux livres de Rome. Aussi bien les évêques ont pouvoir de police et de règlement intérieur dans leurs diocèses, tout autant que l’évêque de Rome dans le sien. Qu’adviendratil de la liberté de l’église gallicane, si dans une question si considérable elle se soumet à L’Église de Rome ? L’accessoire suit le principal, et cette première concession nous engagera à une soumission sans réserve. Et ne voyonsnous pas qu’en tout ceci ce n’est point de religion qu’il s’agit, mais seulement d’ambition ? Pourquoi le coq gaulois s’inclineraitil devant la superbe romaine ? Non cedat crista gallica romano supercilio 8 Dom Guéranger rappelait ces souvenirs ; mais à ces réserves près, soin livre était d’allure historique et paisible. Seuls les hommes attentifs qui forment toujours le petit nombre,

    et ceux aussi que l’affinité des doctrines ou de communes espérances ralliaient d’avance à la pensée de l’auteur, se disaient entre eux que ce traité si pacifique dans son ensemble n’en formait pas moins la majeure d’un argument d’ordre pratique, dont il faudrait bien quelque jour tirer la conclusion.

    L’impression produite par un livre est rarement mesurée sur sa valeur absolue ; chacun la ressent selon ses dispositions propres.

    L’abbé de Solesmes, écrivait Mgr Bouvier, vient de publier un livre intitulé :

    Institutions liturgiques, et dédié au cardinal Lambruschini. On ne peut le nier, cet ouvrage révèle chez son auteur des talents plus qu’ordinaires. Mais ce sont toujours les mêmes prétentions, la même suffisance, et cet esprit de présomption qui caractérise le mennaisien. Il attaque nos usages, s’élève contre le mode d’instruction de nos séminaires, altère, falsifie, exagère les faits pour en venir à son but : déconsidérer l’épiscopat français 9

    On peut douter que telles fussent les dispositions et tel le dessein de dom Guéranger. Dans un autre camp, l’évêque de la Rochelle, Mgr Villecourt, ne dépensait pas moins de trois lettres pour féliciter l’auteur de son admirable ouvrage et discuter doucement avec lui.

    J’en suis, disaitil au cours de l’une d’elles, à la 77e page des Institutions. L’érudition dont elles abondent m’a aisément frappé, je dirais presque effrayé. Je m’attends que, nous autres Français, nous allons être terriblement battus. J’en prends mon parti d’avance ; il faut être flagellé quand on le mérite 10

    Néanmoins il se croyait assez bien informé pour avertir dom Guéranger que celuilà même à qui étaient dédiées les Institutions, le cardinal Lambruschini, goûtait peu les résolutions précipitées des évêques qui suivraient l’exemple de Mgr de Langres et feraient retour au romain 11 Mme Swetchine donnait sa note personnelle

    Que j’en vienne donc à votre livre, mon cher ami, à ce magnifique livre dont j’ai parlé à tout le monde, je crois, excepté à vous. Il m’a fait tous les bonheurs à la fois… II suffirait de ce livre pour conduire à la vérité intégrale un esprit droit ; et quand vous ne traitez que de la liturgie, c’est toute la vérité catholique qui apparaît… C’est vraiment lumineux, et jamais l’érudition ne s’est montrée moine sèche. On sent sous votre robe de bénédictin un cœur tout brûlant d’amour pour Dieu… Vous savez que vous me ramenez toujours à votre sens ; mais dans cette circonstance vous auriez ri de me voir abjurer une à une les belles phrases que me suggérait la thèse de la variété dans l’unité… Grâce à vous, je pense aujourd’hui et même je sens que l’unité liturgique est le plus ferme rempart de l’unité de la foi. Il n’y a pas de nationalités pour L’Église elle ne voit qu’une seule famille dans le genre humain 12

    Plus tard Lacordaire livrait aussi son impression qui est toute différente. Il a été rebuté par l’idée de l’hérésie antiliturgique qui selon lui n’a jamais existé, parce qu’on ne saurait démontrer historiquement qu’un cénacle d’esprits se soit jamais réuni ni concerté dans le dessein premier et principal de corrompre la liturgie catholique 13 Je crois que dom Guéranger n’eût pas contesté sur ce point ; mais n’y atil donc hérésie que moyennant cette entente formelle de plusieurs dans un but déterminé ? Le concert préétabli, l’intention directe, la conscience précise et totale du but poursuivi, rien de tout cela n’est indispensablement requis pour constituer l’hérésie. Ce qui fait l’hérésie, c’est le désaccord formel avec l’Église. Alors même que, dans la pensée des agents humains qui s’éloignent ou se tournent contre elle, il n’y aurait pas la pleine conscience des résultats de leur indocilité, l’infiltration hérétique n’en existe pas moins ; et si l’homme ne sait pas toujours tout le mal qu’il fait, il est un invisible ennemi qui réclame volontiers pour lui la pleine responsabilité des conséquences qu’il a prévues, voulues et procurées, plus encore par l’entraînement irréfléchi de ceux qui le servent que par une malice résolue et concertée. Nul mieux que Lacordaire luimême n’a reconnu la collaboration donnée au mal par des agents non avertis.

    Ce n’est pas que tous les rationalistes le soient de la même façon, ditil dans sa Lettre sur le SaintSiège, et aient une conscience claire de leurs vœux ni du but où tend de soimême la puissance dont ils font partie. La plupart des hommes ignorent leur route ; ils croient que l’univers s’arrête à l’endroit où ils sont fatigués et que les principes sont inconséquents comme les personnes ou n’ont pas plus de portée qu’elles n’en ont. Mais, poursuitil admirablement, loin que cette portion aveugle et paresseuse diminue la force du pouvoir qui lui donne l’impulsion, elle le sert merveilleusement, parce qu’elle forme des échelons où s’arrêtent les âmes et les instruments qui ne pourraient pas aller plus loin. S’il n’existait aucune nuance entre l’erreur et la vérité, peu d’hommes seraient assez forts pour tomber dans l’erreur ; ils ont besoin d’y descendre lentement et de se familiariser avec les ténèbres. C’est pourquoi, pour juger une puissance, il faut en poser le principe, déduire des conséquences accomplies celles qui en sortiront inévitablement et, laissant de côté la foule qui ne sait jamais ce qu’elle fait, voir l’action d’où elle part 14

    Assurément il est impossible de mieux dire et de réprouver en meilleurs termes tout amoindrissement du dépôt surnaturel confié à L’Église ; mais aussi, qui pouvait interdire à dom Guéranger de parler de l’hérésie comme Lacordaire faisait du rationalisme, et de reconnaître que, sans cesser d’être ellemême, l’une tout comme l’autre a ses degrés et, chez ceux qui en sont les victimes, ses inconsciences ?

    « En lisant votre livre, écrivait Mme Swetchine, j’ai respiré un air de vérité pur et sans mélange. Donneznous bien vite votre second volume 15 . » Dom Guéranger était tout gagné à ce dessein. C’est dans cette pensée qu’il se rendit à Paris. La bibliothèque royale s’était enrichie à la section des manuscrits des dépouilles de l’abbaye Saint Germain des Prés. A côté des renseignements liturgiques qu’il cherchait, il y découvrit, selon le bonheur ordinaire de ceux qui travaillent, des documents qu’il ne cherchait pas et en particulier la chronique intitulée :

    Sancti Petri Solesmensis cella. Elle faisait partie d’un ensemble de matériaux préparés en vue de la publication du Monasticon gallicanum et fournit à dom Guéranger la base de la chronique donnée plus tard sous ce nom : Essai historique sur l’abbaye de Solesmes. La bibliothèque des jésuites, rue du Regard, lui fut aimablement ouverte. C’est là qu’il se rencontrait presque chaque jour avec un jeune diacre, très versé déjà dans la science ecclésiastique et dont la plume dévouée se prêta avec empressement aux nombreuses transcriptions des procèsverbaux des Assemblées du clergé. Ce collaborateur aimable s’appelait Charles Fillion ; il terminait ses études au séminaire de SaintSulpice et voua dès lors à l’abbé de Solesmes un attachement qui ne s’es’ jamais démenti. La Providence voulut, pour la joie de l’un et de l’autre, que le jeune diacre rencontré à Paris fût élevé ensuite aux honneurs de l’épiscopat et qu’après un court passage à l’évêché de SaintClaude, il fût transféré au siège du Mans afin d’y prêter à l’abbé de Solesmes son efficace collaboration à des œuvres dont nous parlerons dans la suite. Le séjour que dom Guéranger fit alors à Paris lui donna comme latéralement et d’occasion une part à des incidents qui intéressèrent l’église de France. Quelques personnes, et entre autres Mme de Montalembert, avaient réclamé son ministère. II demanda des pouvoirs au vicaire capitulaire de Paris, Mgr Affre coadjuteur élu de Strasbourg, jusquelà réputé très gallican et adversaire déclaré du mouvement mennaisien. Dom Guéranger obtint plus qu’il ne demandait ; le billet très aimable qui lui accordait les pouvoirs contenait encore une invitation à déjeuner pour le 26 mars 16 Dom Guéranger s’y rendit, croyant que l’invitation procédait d’un simple mouvement de curiosité. Sa surprise fut grande lorsque, après les protestations courtoises du premier abord, le vicaire capitulaire s’emparant de la conversation aborda les démêlés de Solesmes avec Mgr Bouvier, revendiquant avec aisance les droits de l’exemption régulière et parlant de L’Église comme aurait pu le faire un ultramontain convaincu. Puis vint la question du jour, la vacance de l’archevêché de Paris par la mort de Mgr de Quélen. « Combien il serait urgent aujourd’hui, poursuivait le coadjuteur de Strasbourg, qu’il y eût sur le siège de Paris un évêque qui fût l’ami des religieux et tendît la main à la direction mennaisienne désormais assagie et qui renouvelait en lance l’esprit chrétien ! » Sans dire ouvertement qu’il était disposé à devenir cet évêque prédestiné, Mgr Affre ne dissimula point qu’il était bien revenu pour sa part des préventions qu’il avait nourries autrefois contre le mouvement mennaisien ; il reconnaissait que l’école qui *ait accrédité en lance l’ultramontanisme comptait des hommes de grande valeur, qu’ils s’étaient honorés par leur soumission au souverain pontife ; des réponses un peu vives qu’il s’était autrefois attirées de l’abbé Gerbet, Mgr Affre ne semblait avoir gardé aucun pénible souvenir. Il devait sans tarder se rendre à Strasbourg auprès de Mgr Le Pappe de Trévern et demanda à dom Guéranger s’il ne pourrait pas lui ménager une entrevue avec le comte de Montalembert. Montalembert et l’abbé Guéranger étaient tous deux invités à déjeuner pour le lendemain.

    Très surpris de l’allure rapide de Mgr Affre, dom Guéranger fit part au comte de Montalembert, dès l’aprèsmidi, de l’invitation. Montalembert se récria ; il se souvenait, lui, et répondit : « Ah ! vous voilà, vous aussi, séduit par l’abbé Affreux ! » C’est le nom que le faubourg Saint Germain avait décerné au coadjuteur de Strasbourg du jour où il avait osé déplorer discrètement, dans son mandement de vicaire capitulaire, que Mgr de Quélen en repoussant les avances du gouvernement de Juillet « n’eût pas toujours été heureux dans le choix de ses moyens». Montalembert se fâcha, tourna en ridicule l’invitation selon lui suspecte et finalement piqué par la curiosité l’accepta. II voulait voir. Le lendemain vint. A ce déjeuner à trois, le coadjuteur reprit la conversation de la veille, exposant son programme personnel sur ce que devaient être dorénavant l’évêque et le diocèse de Paris. Devant un homme politique dont il savait l’autorité, c’était faire acte de candidature ouverte. Mgr Affre se surpassa. Montalembert, gagné par l’idée soudaine d’assurer à Paris le triomphe de ses idées propres, s’engagea à aider de toute son influence celuilà même qui venait de leur donner une forme si complète. Mgr Affre alors se récria ; il n’avait pas voulu du tout se désigner lui même, mais seulement préciser les conditions auxquelles devait répondre, selon lui, le premier pasteur d’un diocèse dont mieux que personne il connaissait les besoins.

    On prit congé. Montalembert était conquis tout entier : n’étaitce pas un triomphe et un signe que le coadjuteur de Strasbourg qu’il avait connu gallican fût amené à de telles déclarations et si spontanées ?

    Dom Guéranger demeurait perplexe ; inquiet de la conversion si rapide de son ami, de l’ambition si peu voilée du coadjuteur, il s’efforçait de calmer l’enthousiasme : « Vous êtes allé bien vite, mon cher ami, lui disaitil ; et si cet homme ne voulait que nous jouer ? » Mais Montalembert, d’humeur rapide, n’entendait déjà plus rien. L’affaire de l’archevêché de Paris depuis trois mois défrayait tous les journaux, mettait en mouvement les partis politiques, faisait surgir une véritable mêlée de candidatures où se heurtaient confusément les noms de Mgr de la Tour d’Auvergne, de Mgr Matthieu, de Mgr Gousset, de Mgr Donnet, même de Mgr Bouvier. Montalembert ne résista pas à son entraînement : il fut le chef des « Affreux», dit son historien 17 , et mena la campagne avec un tel entrain que, malgré l’abbé Dupanloup, malgré le boulevard Saint Germain, malgré Mme Eugénie de Grammont la supérieure du Sacré Cœur, malgré l’internonce Garibaldi qui s’était aussi fourvoyé dans cette bagarre, il fit triompher son candidat. Thiers était alors le chef du gouvernement : Thiers fut gagné. Le roi LouisPhilippe, pour n’être pas « affreux » lui aussi, n’eut d’autre ressource que de se déclarer « Africain ».

    Mgr Affre témoignait d’ailleurs une grande reconnaissance à Montalembert qui écrivait à dom Guéranger : « Je vous remercie mille fois de m’avoir procuré la connaissance de M. Affre. Il me traite avec une confiance inouïe 18 » La nomination du coadjuteur de Strasbourg à l’archevêché de Paris fut inscrite au Journal officiel du 26 mai, après cinq mois de vacance du siège archiépiscopal. Dès le lendemain, Montalembert tout échauffé encore l’écrivait à son ami :

    Enfin, mon très cher, voilà la bataille gagnée, mais quelle bataille ! L’Univers de ce matin vous aura annoncé le résultat. Le joug de la coterie est enfin brisé, la porte est enfoncée : le résultat est entre les mains de Dieu. Au fond, je crois que c’est à vous que la nomination de M. Affre est due, car c’est vous qui m’avez intéressé à lui ; et sans moi, je crois pouvoir affirmer qu’il n’aurait jamais été nommé… Ce qui m’a le plus embarrassé et affligé, c’est la violente opposition de l’internonce. Figurez vous que M. Thiers me dit, il y a huit jours : « L’internonce a déclaré que M. Affre alarmera L’Église : qu’en pensez vous ? Est ce vrai ? ou bien n’estce que le légitimisme qui parle par sa bouche ? Avant tout, je veux être bien avec le pape. » Vous concevez l’embarras de ma position. Enfin la question est tranchée comme je l’ai voulu.

    Et subitement dans la même lettre, comme s’il demeurait effrayé de sa victoire même, Montalembert se demande :

    Mais nous, pouvonsnous compter sur M. Affre ? J’ai tâché, avant le jour décisif, de lui arracher quelque déclaration positive sur les ordres religieux :

    je n’y ai pas réussi. Pourvu, comme on nous en menace, qu’il ne cherche pas à faire la paix avec les autres à nos dépens ! Enfin, il en sera ce qu’il plaira à Dieu. Ecrivezmoi pour me rassurer, si vous le pouvez, sur cette scission avec l’internonce. J’en suis tout attristé au milieu de ce succès immense. Adieu. Priez pour moi. Mes deux Elisabeth vont à merveille grâce au ciel 19  !

    Dom Guéranger, en s’associant à la joie de Montalembert, regrettait qu’il eût paru solliciter une déclaration expresse et comme une promesse de faveur envers les ordres religieux.

    Vous avez eu tort, disaitil, de lui parler, antérieurement, des ordres religieux. Pourquoi mettre en question une protection qui ne saurait être refusée par un bon évêque ?… Pourquoi faire croire que nous doutons de nos droits ?… Vous avez toujours été trop pressé dans l’action. Je ne sais si dans le monde politique c’est là une tactique, mais dans les choses de Dieu cela nous porte rarement bonheur. M. Affre n’atil point maintenant l’idée que dans tout cela nous cherchons des intérêts particuliers et non ceux de L’Église 20  ?

    Cette dernière lettre était datée de Solesmes où dom Guéranger était rentré avant que se terminât le tournoi mipartie politique, mi partie religieux, auquel il fut incidemment mêlé. « Mon second volume paraîtra à la Toussaint 21  », écrivaitil à Montalembert. Il s’en fallut de quelques mois. La mise en œuvre des documents recueillis à Paris ne pouvait se poursuivre sans interruption dans le cours d’un été où les hôtes affluèrent, amenés de partout par la réputation croissante de l’abbé. II se devait, il se donnait sans mesure à l’éducation monastique des siens. Les lettres et les soucis d’argent qui n’avaient pas discontinué empiétaient sur les heures studieuses. Du moins voyaitil descendre sur l’humble famille la bénédiction de Dieu. Les âmes en quête de lumière venaient en grand nombre, les amitiés fortes et fidèles commençaient à former rempart autour de l’abbaye, les vocations se déclaraient. Un jeune sousdiacre du diocèse du Mans se présenta au cours de juillet 1840 ; il s’appelait Paul Piolin et devait, par une vie de travail patient et consciencieux, réveiller le souvenir de ces anciens moines de SaintMaur courbés jusqu’à la fin sur leur tâche glorieuse. Il fut suivi de près à l’abbaye par un professeur de rhétorique au séminaire d’Autun, Jean Baptiste Pitra, à qui la célébrité avait déjà commencé à sourire. Nous ne mêlerons pas à notre récit la biographie de ces deux moines. L’un d’eux a attaché son nom à l’église du Mans dont il a retracé l’histoire ; l’autre appartient à l’histoire même de L’Église universelle ; le choix de Pie IX l’a. retiré de l’humilité de sa cellule pour l’élever aux honneurs du cardinalat. Tous deux ont trouvé pour fixer les traits de leur vie des historiens de haute conscience 22 Alors même qu’ils comptent parmi les plus belles œuvres de dom Guéranger dont ils furent les disciples aimés, c’est à leurs biographes que nous prenons plaisir à renvoyer le lecteur ; c’est à eux aussi que nous demanderons information dans la mesure où l’histoire de dom Guéranger est mêlée à leur histoire.

    La solitude intellectuelle presque complète à laquelle l’abbé de Solesmes avait été jusqu’alors réduit se peuplait ainsi d’hommes avec qui il pouvait partager ses travaux et ses pensées. Mgr d’Autun, on le pense bien, ne consentit pas sans quelque résistance à se dessaisir d’un prêtre que tous regardaient déjà comme l’honneur et l’espoir du diocèse. A l’heure où sa vocation se décida, l’abbé Pitra n’avait pas encore terminé la série d’articles promise par lui aux Annales de philosophie chrétienne sur la fameuse inscription d’Autun, découverte l’année précédente et par lui révélée au monde savant. Puis un professeur de rhétorique est chose rare, malaisée à improviser ; et surtout il y avait au cœur de l’évêque d’Autun, Mgr du Trousset d’Héricourt, une vive affection pour celui qu’il appelait familièrement « son bon abbé Pitra »Ce ne fut qu’après une longue année d’attente que la vocation et les droits de la conscience triomphèrent. Le postulat ordinaire fut abrégé pour le frère Pitra à raison du stage qui lui avait été imposé.

    Dom Guéranger sentit croître son affection paternelle et sa responsabilité envers Dieu, lorsque ce nouvel amant de l’antiquité chrétienne vint se placer sous sa direction. Sa correspondance extérieure se ralentit. Lacordaire termine son noviciat à la Quercia ; Montalembert qui voyage en Bavière est tout entier à l’étude des abbayes cisterciennes dont le souvenir et la vie doivent illustrer son histoire de saint Bernard, et laisse à Mme de Montalembert le soin de raconter les épisodes du voyage d’Allemagne.

    Je remercie Dieu chaque jour, dit la noble femme, de m’avoir menée à vous. Quelle douceur j’éprouve d’avoir ajouté des droits spirituels tout particuliers à votre si tendre et si solide affection pour René ! En réfléchissant devant Dieu à cette grâce, il s’y joint comme un sentiment de repos parfait. Je me dis que nous sommes devenus vos clients spéciaux et qu’il faudra bien que vous nous portiez tous deux dans la voie de Dieu, comme le font les bons saints que je vois dans les vieux tableaux. On les représente presque toujours présentant à Notre Seigneur ou à la sainte Vierge leurs protégés ; et je n’ai pas manqué de remarquer bon nombre de pères abbés qui remplissent merveilleusement cet office. Leur chape renferme quelquefois un peuple tout entier de petits dévots bien humbles, parmi lesquels nous nous hâtons de prendre place…

    Adieu, monsieur l’abbé et cher père en Notre Seigneur. Je ne vous demande pas de prier pour moi, car je suis sûre que vous le faites. Vous connaissez les sentiments de respectueuse affection que vous a voués celle que vous appelez la seconde Elisabeth de René 23

    Montalembert ajoutait quelques mots à cette lettre pour être de moitié dans la vénération affectueuse qu’elle témoignait à l’abbé de Solesmes et décrivait d’un trait sévère la vie bénédictine en Allemagne.

    A son tour et après s’être tue longtemps comme si elle n’osait interrompre le deuxième volume des Institutions liturgiques qui s’élaborait alors, Mme Swetchine, dans une longue lettre dont la collection Falloux ne donne que des fragments, se rappelle à la charité de l’abbé de Solesmes. La souscription autrefois organisée se mourait ; dom Guéranger n’en avait guère de souci ; mais l’âme de son amie vénérée, ces pages en font foi, montait vers la pleine lumière :

    Si j’avais pu, mon cher excellent ami, aller vous faire ma. petite visite à Solesmes, quel plaisir j’aurais eu à vous parler de vous et quel bien j’aurais retiré de vous parler de moimême ! Je crois, j’espère que vous me trouveriez encore en un tout autre état que celui où vous m’avez laissée. Les transitions abondent dans la vie spirituelle : c’est par une suite d’initiations et d’épurations que l’on est conduit à la dernière de toutes… C’était encore avec des imaginations propres que je bâtissais au fond de moimême la maison de Dieu, obéissant extérieurement et alors pour la forme, tandis que sans cesse ma volonté prenait libre carrière pour s’affranchir de ce que la réalité lui semblait avoir d’intolérable. A présent que je m’attache à faire ce que je fais, à être ce que je suis, quand les révoltes viennent, j’ai le bon sens d’inviter le bon Dieu à continuer ses coups, afin de ne pas laisser inachevée la tâche de la bonne Providence. Je vois bien clairement les lacunes qui sont en moi, les vides béants, le manque d’accord, de fini : je suis une de ces idoles qui ne sont que grossièrement ébauchées, tout en se flattant de vouloir représenter Dieu 24

    Le lecteur aura facilement aperçu dans les larges emprunts que nous avons faits parfois aux lettres de Mme Swetchine le caractère d’intimité spirituelle que prenait spontanément sa conversation épistolaire avec l’abbé de Solesmes. Il était vraiment le guide de son âme. Et peutêtre devrionsnous prendre occasion de ces lettres de conscience, afin de signaler dans son caractère patient et grave, austère et doux, sûr et délié, la direction spirituelle des âmes chez cet homme où le monde ne vit qu’un théoricien intransigeant. Dans l’oraison funèbre où il a résumé la vie et le caractère de dom Guéranger, Mgr Pie parlait ainsi aux moines de Solesmes :

    Vous nous direz à quel point en lui le docteur était père, tout ce que son coup d’œil avait de pénétration, de clairvoyance, tout ce que son cœur lui dictait de tendresse et de bonté ; avec quelle patience, quelle attention il écoutait, observait ; avec quelle autorité, en quelques paroles, il avait le don de baser une vie entière ; ayant pour règle de suivre dans les âmes les moindres mouvements de la grâce, mais de ne point les prévenir ; se tenant toujours dans le vrai, avec un admirable équilibre, et y ramenant les esprits les plus extrêmes, sans leur rien ôter de ce qui leur était propre et devait leur demeurer ; attentif, selon la recommandation de saint Benoît, à ne pas enlever la rouille si fortement que le vase fût exposé à éclater : en un mot, se dépensant tout entier au service intérieur et à la culture spirituelle de ses fils, comme s’il n’y avait rien autre chose an monde, et ne faisant rayonner par delà le monastère que ce qui débordait du dedans 25

    Devant ce témoignage d’un homme qui avait intimement connu l’abbé de Solesmes, la parole de Lacordaire semblera légère « Un homme à théories raides qui pour un coup de canon d’il y a six cents ans perdrait un empire 26 . » Lorsqu’il écrivait cette boutade irritée, Lacordaire avait gardé sans doute un peu d’ennui de la petite querelle, d’ordre d’ailleurs tout privé, sur l’esprit, dominicain et l’Inquisition.

    Il est trop vrai que l’abbé de Solesmes était incapable de faire de l’histoire à priori. « Depuis l’âge de douze ans, disaitil à Montalembert, j’étudie l’histoire ecclésiastique. Je suis sur ce point sans prétentions exagérées, mais cela me détermine pourtant à ne céder qu’à des faits. Il est impossible, aujourd’hui comme toujours, de bien savoir une chose si on ne l’a étudiée spécialement 27 » Il craignait dans l’histoire l’intrusion des tendances, du sentiment, du parti pris. Avouons de plus qu’il était aussi peu enclin à plaider les circonstances atténuantes pour la conduite de L’Église qu’éloigné de toute transaction doctrinale. Pour lui, l’histoire qui se compose de faits et de documents, et la doctrine qui forme le dépôt des vérités saintes, constituent l’une et l’autre des ensembles affranchis par leur nature même de toute chance de diminution. L’histoire ne se prête pas non plus que la doctrine à des remaniements qui sont des capitulations. Dom Guéranger croyait et sa famille tout entière croit avec lui que nul homme quel qu’il soit n’a qualité pour transiger sur des questions de fait ou de foi. L’histoire qui s’appuie sur le témoignage de l’homme, la foi qui repose sur le témoignage de Dieu, se présentent telles qu’elles sont : l’homme de génie luimême n’a pas autre chose à faire qu’à les accepter. En vain voudraiton les diminuer par déférence pour les idées du jour et à dessein de les rendre acceptables aux esprits dont elles sont la règle : ce calcul est toujours déjoué par le résultat. Seule une prédication intégrale peut faire honneur à la vérité divine, qui n’a besoin que d’être connue, qui a le droit d’être dite tout entière. En vain espéreraitelle être mieux acceptée en se faisant petite ; si elle consent à s’amoindrir ellemême, elle perd de son efficacité dans la mesure de ces diminutions qui l’inclinent devant les désirs d’un siècle, elle qui doit régler la pensée de tous les siècles. Ce n’est pas encore le moment de marquer l’attitude de dom Guéranger en face de ces tendances ; les événements de sa vie mettront en pleine lumière la pureté sans tache et les fières exigences de sa foi.

    Un peu de silence s’était fait entre Lacordaire et lui à la suite du dissentiment sur l’Inquisition. La rareté des lettres s’expliquait d’ailleurs par les travaux et les soucis de tous deux. Lacordaire avait achevé son noviciat, fait profession, porté l’habit dominicain à la chaire de Saint Louis des Français ; avec six autres Français, il s’était transporté à Sainte Sabine où il mettait la dernière main à sa Vie de saint Dominique. Néanmoins le silence pesait à dom Guéranger, et lorsque Dieu frappa un grand coup tout près du P. Lacordaire en lui reprenant par la mort son premier compagnon, un frère très aimé, Pierre Réquédat, il se fit un devoir de lui dire la part qu’il prenait à sa douleur. Dans quels termes affectueux revintil sur leur dissentiment, pour éviter que l’émotion première d’une contradiction résolue et un peu vive n’entraînât le refroidissement de cette amitié que Mme Swetchine avait souhaitée fraternelle, nous ne le savons pas, on a retrouvé fort peu de lettres de l’abbé de Solesmes à Lacordaire, mais nous en pouvons deviner la teneur par l’accent apaisé de la réponse. Lacordaire fut touché du souvenir donné à sa souffrance et sans vouloir rentrer en discussion il se borne à livrer le sentiment sous lequel il écrit l’histoire :

    Nul plus que moi, ditil, ne désire l’union de nous tous ; nul n’est prêt à plus de sacrifices pour la maintenir. Mais pour cela il faut nous pardonner réciproquement des opinions dont la différence tient plus au caractère qu’à la science de chacun. J’ai toujours regardé la force comme un moyen malheureux en religion, produisant à la longue plus de mal que de bien ; et il y a eu dans L’Église une suite non interrompue d’hommes qui ont été dans le même sentiment. D’autres ont eu moins de douceur dans l’esprit et ont été frappés des avantages immédiats d’une répression sévère… N’en parlons plus, et accordezmoi seulement pour l’avenir une plus grande tolérance 28 .

    Comme on le voit, il ne s’agit plus d’un point d’histoire mais seulement d’un acte de condescendance personnelle pour l’expression de la pensée d’autrui. Les deux esprits demeuraient sur leurs positions.

    Aux termes des constitutions approuvées par le souverain pontife, l’année 1840 ramenait une échéance que les dispositions trop connus de Mgr Bouvier rendaient inquiétante. La perpétuité abbatiale, nous l’avons vus n’avait pas été reconnue sur l’heure et de plein droit. Tous les trois ans la communauté devait être interrogée sur le régime de son abbé et consultée sur l’opportunité qu’il y avait de le prolonger ou non durant un nouveau triennat. L’évêque diocésain, en sa qualité de visiteur apostolique, était investi de toute autorité pour procéder à l’examen du régime et pour présider le scrutin. L’abbé de Solesmes vit arriver sans joie une heure où il était dans une large mesure à la merci de Mgr Bouvier. Même, pour ne négliger aucun avantage, le visiteur apostolique exploitant la crainte fort naturelle qu’il inspirait s’efforça de reprendre en sous œuvre le projet auquel il ne voulait pas renoncer d’amener l’abbé de Solesmes à se remettre à sa discrétion. Il lui députa l’abbé d’un monastère voisin, jusquelà très sévère pour son attitude envers l’évêque, afin de l’incliner à plus de déférence qu’il n’en avait témoigné jusqu’alors. Une telle invitation, adressée à la veille de la. visite redoutée, pouvait être considérée comme une sorte de mise en demeure qui, si elle n’était accueillie, exposerait à de dures représailles. L’abbé vint, prit la parole au nom de l’évêque, fut éloquent, pressant, persuasif. Dom Guéranger déclara qu’il ne se départirait en mien de sa conduite, quoi qu’il pût en advenir. On discuta ; les conversations ne tardèrent pas à montrer au mandataire de l’évêque qu’il y avait un côté de la question jusqu’alors trop négligé par lui. Il se rendit aux explications qui lui furent données et s’en retourna converti. Sa droiture parfaite ne lui permit pas de taire à l’évêque le changement survenu dans ses idées :

    c’était pour Mgr Bouvier un échec double que la conversion de son propre ambassadeur.

    Il vint en personne, interrogea l’un après l’autre tous les religieux, se rendit au chapitre, présida le scrutin. L’unanimité des suffrages fut favorable au régime de dom Guéranger ; il n’y avait rien à faire de ce côté. Seulement, pendant que se terminait l’enquête officielle, il s’en organisait une autre, à côté. Les prêtres qui accompagnaient l’évêque, d’autant plus libres de leurs mouvements que la communauté était toute réunie au chapitre, s’emparèrent d’un jeune commensal de l’abbaye, l’interrogèrent habilement et recueillirent de ses réponses ou maladroites ou naïves tout ce qui leur pouvait servir à réchauffer le courroux du visiteur. De nouvelles plaintes amenèrent de nouvelles explications. L’abbé de Solesmes n’eut pas de peine à relever l’indélicatesse du procédé dont on avait usé contre lui ; n’eûtil pas été de la dignité épiscopale d’écarter du pied cette délation basse et rampante ? Pourquoi ne pas s’en rapporter de préférence à ce qu’il avait vu de ses yeux, à ce que le témoignage des moines et de l’abbé lui avait révélé ? Mgr Bouvier avait rappelé l’interdit de 1838 et menacé de le renouveler 29 L’abbé de Solesmes crut devoir élever un peu la voix.

    Vous menacez de nous interdire encore, monseigneur : permettezmoi de vous faire remarquer que mes religieux ne pourraient avec justice porter la peine de mes délits, que les âmes qu’ils dirigent dans le bien auraient le droit de se plaindre à Dieu d’une sévérité qui après tout ne rejaillirait que sur elles. Quant à moi, mon ministère est bien restreint ; mais chaque année Dieu s’en sert pour ramener quelque âme au bercail. Ce sont tantôt de vos diocésains, tantôt des étrangers. M’interdire, ne seraitce pas empêcher ce bien ? Il est, en ce siècle, beaucoup de gens qui ne viennent à la religion que par certaines portes : Solesmes a déjà été pour un grand nombre une porte de salut. Je vos dis ceci, monseigneur, non pour me prévaloir, mais pour vous dire tout. Doisje ajouter que l’interdit de 1838 causa du scandale et qu’à Rome le cardinal Sala le désapprouva formellement comme une mesure acerbe prise contre de fidèles serviteurs ?

    Mgr du Mans avait été consulté, disaitil, par des évêques français Fur ce que l’on devait penser de Solesmes ; il calculerait sa réponse sur le degré de la soumission que lui témoignerait l’abbé 30 Le succès des négociations entamées pour obtenir l’abbé Pitra se trouvait donc mêlé à la discussion. Mais rien n’était capable de faire fléchir la conscience de dom Guéranger.

    J’en appelle ici à votre équité, monseigneur. C’est l’évêque d’Autun qui vous a écrit, je le sais, je connais ceux dont il vous parle. II dépend de vous de fortifier ou d’abattre leurs préventions. Si, dans cette occasion, vous jugiez devoir confirmer les défiances que ces prélats semblent avoir conçues contre nous, si une opposition à notre ordre se formait dans l’épiscopat, nous n’aurions d’autre ressource que de nous expliquer devant le public. Je vous le dis en toute sincérité, monseigneur, l’exposé de tout ce qui s’est passé en 1838, en 1839 et à Rome en 1840 ne nous serait peutêtre pas défavorable. Je possède des révélations importantes sur les moyens employés cet hiver à Rome pour m’effrayer et me détourner d’y envoyer le fameux mémoire. Mais laissons tous ces sujets affligeants et, ensemble, faisons ce qui est en nous pour rétablir l’harmonie

    vous en nous montrant l’indulgence d’un père, nous en vous témoignant une confiance filiale. Pour cela, monseigneur, les avances doivent venir d’en haut,

    Sans perdre toute hauteur, le ton de la réponse épiscopale s’adoucit de beaucoup :

    Je ne serai jamais plus heureux, disait l’évêque, que lorsqu’une parfaite cordialité régnera entre nous ; vous savez à quoi cela tient. Elle n’aurait jamais dû être altérée ; elle ne l’aurait pas été, si vous eussiez fait avec simplicité ce que je vous demandais dès le commencement… Ne vous faites point illusion la justification publique dont vous parlez vous perdrait sans ressource. Je n’ai aucun doute làdessus. Il vaut infiniment mieux détruire les préventions par des correspondances particulières 31

    Une fois encore l’émotion s’apaisait, mais pour renaître.

    Après son voyage d’Allemagne et d’Orient, Montalembert était revenu à Paris. Le journal l’Univers, qu’il s’était efforcé de relever et pour qui il avait sollicité la collaboration de dom Guéranger, ne lui apportait pas que des joies. A raison des sacrifices consentis pour le journal, Montalembert se croyait un titre à déterminer la ligne politique qu’il devait suivre ; mais l’opposition de Bailly et surtout de SaintChéron le tenait en échec ; et parfois, lorsque du Lac était absent, les lecteurs surpris se heurtaient à des insertions fâcheuses. L’homme qui devait retirer d’Univers de sa vie chétive y écrivait déjà, mais n’y possédait aucune autorité et ne s’élevait guère audessus du feuilleton. Un anonyme s’étant permis quelque jour une excursion assez téméraire dans les légendes des saints, Montalembert, outré, écrivait à dom Guéranger :

    Je vous en conjure, mon ami, vous qui m’avez fait plus que personne connaître, comprendre et chérir l’hagiographie véritable, foudroyez par une solide réplique ce brutal anonyme : signez en toutes lettres, laissez là toute autre occupation pour le moment. Replacezvous à l’Avent de 1835, quand je faisais sous votre direction ces belles et saintes études. Pour moi, vous concevez que je ne puis guère mêler à une contestation radicale cette autre contestation. D’ailleurs je m’en tirerais beaucoup moins bien que vous. Je le répète, vous ne pouvez pas en conscience laisser passer sous silence cette grossière et stupide attaque contre la tradition, la liturgie, la foi des siècles catholiques. Aux armes donc ! et pulvérisezmoi ce demeurant d’un autre âge.

    Je vais retourner à Villersexel… pour travailler à mon « Saint Bernard ». Je fais une troisième édition de « Sainte Elisabeth » avec notes et additions. Si vous avez des remarques à me faire, comme vous me l’avez promis dans le temps, faitesle de suite. Aimezmoi, priez pour moi ; ne soyez pas paresseux pour l’Univers. Gardezmoi ma vieille place dans votre cœur de père et de moine 32

    Dom Guéranger s’attristait de la mésentente ; elle tendait à compromettre le seul journal qui fût à cette heure l’organe des catholiques. Aussi s’efforçaitil de calmer son ami : « L’Univers, lui disaitil, ne peut se passer de vous 33 » Quelque peu de confiance qu’il eût dans des articles isolés, il interrompit la rédaction de son deuxième volume des Institutions pour écrire l’article réclamé. II l’adressa aussitôt à Montalembert ; mais il était trop tard. « Envoyez directement votre article à l’Univers, lui futil répondu ; mes relations avec ces hommes sont tout à fait rompues. Le P. Lacordaire fait tout ce qui peut pour les renouer, mais il n’en viendra pas à bout. » Et pour rendre la scission définitive, Montalembert réclamait à l’escarcelle bien appauvrie déjà du journal les avances qu’il se reprochait maintenant d’avoir consenties. Il disait pour un instant adieu au journalisme qui lui avait ménagé tant de déboires. Le livre de l’abbé Ratisbonne sur saint Bernard, malgré ses défauts, déflorait les recherches dont il s’était flatté d’avoir la primeur. En vain Lacordaire le pressaitil de renoncer à saint Berna pour travailler de suite à un autre ouvrage sur la renaissance du paganisme. « C’est de sa part un conseil bien désintéressé, écrivait Montalembert, car cet ouvrage serait un cruel plaidoyer contre quelquesunes de ses plus chères convictions… Adieu, mon bon et précieux ami ; combien cette saison de Noël me rappelle mes beaux jours de Solesmes et les noëls chantés avant complies !… Il faut absolument que je passe un autre Avent à Solesmes avant de mourir 34 »

    En attendant l’Avent à Solesmes, Montalembert ne prenait pas son parti de manquer dom Guéranger lors de son voyage à Paris : « Ne pourriezvous pas, lui demandaitil, différer votre voyage jusqu’à l’hiver de 1841 à 1842 35  ? » Mais il y avait urgence. Depuis la mort de Mgr Montault, l’abbé de Solesmes avait vu s’évanouir peu à. peu son espoir d’une fondation dans le diocèse d’Angers. Il ne pouvait cependant renoncer à la pensée d’un second monastère, soit afin d’échapper à la tutelle redoutable de son évêque, soit afin de se préparer au diocèse de Paris une « cella » plus voisine des ressources en livres et manuscrits, nécessaires aux travaux dès lors commencés ou projetés dans son esprit.

    N’étaitce pas une indication providentielle que le commencement de faveur qu’il avait rencontré auprès du nouvel archevêque de Paris ?

    Et s’il fallait quelque chose de plus, n’étaitce pas une invitation presque formelle que l’entrée au monastère de ces grands studieux qui devaient s’appeler dom Piolin et dom Pitra ? L’abbé de Solesmes ne pouvait attendre de M. Villemain, alors ministre de l’instruction publique et trop confiné dans sa fonction de grand maître de l’Université, le haut appui qu’il avait autrefois trouvé en M. Guizot ; pourtant il ne désespérait pas de reconquérir le Gallia Christiana que M. de Salvandy lui avait retiré. Il partit dès le lendemain de la Purification. Montalembert venait de rentrer à Paris, rappelé par la question de la liberté d’enseignement

    qui commençait à se poser et à la solution de laquelle il espérait encore gagner M. Villemain. Les rapports entre le ministre et le grand orateur catholique étaient voisins de la sympathie : ces deux forces avaient intérêt à se ménager mutuellement ; et lorsque Montalembert demanda pour l’abbé de Solesmes une audience, il lui fut répondu que son ami serait reçu avec un respectueux intérêt. L’archevêque de Paris témoignait aussi de sa bienveillance. II mettait à la disposition de dom Guéranger dans un quartier tranquille de Paris, loin du bruit, en deçà des fortifications, le tout moyennant un loyer de six mille francs, un enclos planté d’arbres, d’une superficie de cinq arpents, tout proche de la chapelle de l’infirmerie MarieThérèse, qui eût été desservie par les moines. La portion bâtie pouvait abriter facilement une douzaine de religieux.

    Les négociations se poursuivirent durant la première quinzaine de février. Toutefois, elles furent pour l’abbé de Solesmes reléguées au second plan par un épisode d’un puissant intérêt où se mêlait, à son affection pour le P. Lacordaire, la joie de voir triompher la liberté religieuse. En écrivant à Mme Swetchine le 4 novembre 1840 pour lui apprendre son prochain retour en France, le P. Lacordaire s’était annoncé comme voulant prendre solennellement possession de tout son droit :

    Mon retour, disaitil, prouvera mon entière liberté, la confiance de mon ordre qui m’envoie tout seul en France ; il donnera une nouvelle preuve que le rétablissement des dominicains français n’est pas une chimère. On verra notre robe… Je compte reparaître en chaire sous notre habit 36

    Mme Swetchine répondait :

    Plus j’y pense, et je n’ai pas fait autre chose depuis hier, plus je me convaincs que ce projet annoncé, gravement exécuté, avec poids et mesure, aura un très bon effet. Le bonheur de revoir votre visage fera la fortune de votre habit de dominicain ; vous attirerez à vous tout ce qui ne vous connaît pas encore, et tous les liens seront resserrés entre vous et ceux qui vous connaissent déjà 37

    Le dimanche 14 février, la jeune société de Paris, qui se rappelait les éloquentes conférences de 1886, se réunit autour de la chaire de NotreDame dès sept heures du matin. A dix heures, il ne restait plus de place dans la grande nef centrale ; à onze heures, les nefs et les chapelles latérales étaient remplies à leur tour : douze mille auditeurs assez disposés, disait dom Guéranger, à porter l’orateur en triomphe. Au premier rang, le P. de Ravignan, l’abbé Combalot, l’abbé Dupanloup, l’abbé Deguerry, et, ce qui était nouveau, le ministre de la justice et des cultes, M. Martin (du Nord), des pairs de France, des ambassadeurs, des députés ;

    MM. de Chateaubriand et Guizot s’étaient dissimulés dans l’auditoire. Montalembert et dom Guéranger étaient présents, comme bien on pense, et voisins. On avait voulu détourner Lacordaire de paraître en habit de frère prêcheur : cela ressemblait à un défi et le gouvernement de LouisPhilippe s’était ému. Lacordaire avait tenu bon. L’archevêque de Paris fit son entrée à midi et demi ; puis le prédicateur monta en chaire, embrassa d’un regard la foule et commença : Honora patrem tuum et matrem tuam ut longo vivas tempore. Quel pouvait être le rapport de ces paroles avec le thème d’un sermon de charité pour les pauvres de SaintVincentdePaul, les auditeurs eurent à peine le loisir de se le demander. Lacordaire montrait à la pensée de tous les deux pages, les deux cités à qui nous appartenons, la France et L’Église, les droits de l’une, la vocation de l’autre ; ce que L’Église avait fait de la France en donnant à cette nation son droit d’aînesse dans la foi, ce que la France avait fait pour L’Église par la main de Clovis, de Charles Martel, de saint Louis, de Napoléon.

    Les premières intonations de la voix étaient fausses, diton, soit qu’il y eût effort pour parvenir jusqu’aux points les plus reculés de la vaste cathédrale, soit que l’orateur fût ému d’avance d’une pensée que l’auditoire ne partageait pas encore avec lui, soit qu’il eût ressenti la fatigue de toutes ces âmes pesant sur lui. La substance même du discours était ordinaire : des tableaux historiques rapides, brossés plutôt qu’achevés, mais dramatisés par une parole d’une surprenante puissance. L’action de Lacordaire, mûrie encore dans le silence de la vie religieuse, était vraiment dominatrice. Montalembert, et l’abbé de Solesmes étaient ravis, transportés. « II nous arriva à tous deux, disait dom Guéranger, d’être à ce point remués par les accents de l’orateur que nous nous tenions à nos chaises pour ne pas faire d’extravagances et n’éclater pas en applaudissements. » Pourtant dom Guéranger était naturellement très maître de lui. Le discours sur la vocation de la nation française tel qu’il a été recueilli et retouché ne justifie pas pleinement cet enthousiasme ; c’est le sort ordinaire de ces puissantes improvisations de se perdre dans l’éclat même de leur jet soudain. Aussi bien le fruit de ce discours fameux étaitil beaucoup moins dans sa teneur même exacte que dans l’acte de courage qui en fit tout le succès : une prise de possession résolue de la liberté religieuse.

    Après avoir frappé ce grand coup, Lacordaire reprit le chemin de Rome où l’attendait cette part providentielle de tribulation qui ne saurait manquer aux œuvres surnaturelles. Dom Guéranger séjourna à Paris quelque temps encore. Le commencement du carême l’y surprit ; et ce fut de Paris même, cette annéelà, qu’il fit parvenir aux religieux de son monastère les conseils et encouragements paternels selon l’usage dans l’ordre bénédictin, in capite Quadragesimoe, avec l’indication des lectures prescrites à chacun d’après le chapitre quarantehuitième de la règle. Avant même de remonter en la chaire de NotreDame comme nous l’avons raconté tout à l’heure, le P. Lacordaire avait sur la demande de M. Desgenettes inauguré son ministère de frère prêcheur, le 31 janvier de cette même année, à NotreDame des Victoires en présence de Mgr Donnet archevêque de Bordeaux. Le curé de Notre Dame des Victoires invita dom Guéranger à y prendre la parole le 7 mars. L’abbé de Solesmes y trouva l’occasion de montrer, par un coup d’œil rapide sur les grands faits de l’histoire ecclésiastique, la série des combats soutenus par L’Église, se terminant à des victoires, et ces victoires ellesmêmes obtenues par l’intervention de la sainte Vierge. N’étaitce pas une nouvelle victoire de L’Église et de Marie que l’institution à NotreDame des Victoires de cette archiconfrérie déjà puissante où tant d’âmes égarées avaient retrouvé la grâce, et la foi, et le salut ? Et n’étaitce pas aussi à NotreDame, la vraie Débora, que s’appliquait l’éloge prophétique : Cessaverunt fortes in Israel, donec surgeret Debbora, donec surgeret mater in Israel ? Le journal qui a conservé le souvenir de cette prédication n’adresse à la parole de l’abbé de Solesmes qu’un seul reproche, sa trop grande brièveté. Ce serait plutôt un éloge ; le curé de NotreDame des Victoires devait d’ailleurs ensuite selon sa coutume monter en chaire et appeler les prières de tous sur les pécheurs dont on sollicitait. la conversion. Il plut au saint curé de rappeler à son auditoire ce que L’Église et la civilisation devaient à l’ordre de SaintBenoît : il dit ce que l’on était en droit d’attendre de ce jeune prélat à qui selon la parole de L’Ecriture sa science et sa prudence tenaient lieu de cheveux blancs, et réclama affectueusement sa part personnelle dans la situation éminente de celui qu’il avait guidé autrefois dans les premiers pas de sa vie sacerdotale.

    Toutes choses conclues et après avoir reçu les assurances de Mgr Affre au sujet de la fondation de Paris ; averti d’ailleurs par les protestations de sa santé souvent éprouvée, dom Guéranger reprit avec grande joie le chemin de Solesmes. Ses forces physiques et sa dévotion trouvaient leur compte à ce qu’il s’arrêtât à NotreDame de Chartres : il aimait NotreDame, et la grande cathédrale, et ses gloires. Au premier volume des Institutions, lorsqu’il faisait le recensement des travaux et œuvres liturgiques du onzième siècle, il s’était arrêté avec une complaisance marquée aux trois répons composés par Fulbert, le saint évêque de Chartres, pour la Nativité de la sainte Vierge. « Tels sont, disaitil avec un accent de tristesse, les admirables répons composés pour l’église de Chartres par le pontife qui posa les fondements de la merveilleuse cathédrale… Un roi les nota, la France entière les adopta, l’Europe les répéta après la France. Aujourd’hui ces doux chants ne retentissent plus dans les divins offices, et Chartres même, infidèle à son Fulbert et à la douce Vierge qu’il chanta, Chartres les ignore 38  » Peutêtre ces regrets hantaientils encore l’âme de l’abbé de Solesmes le 16 mars 1841, lorsqu’il se présenta à la cathédrale de Chartres pour y dire sa messe. Un jeune vicaire s’avança courtoisement vers lui, rapporte l’historien du cardinal Pie 39 , se mit obligeamment à sa disposition et, après un premier échange de politesses : « Seraitil indiscret, mon père, de vous demander à quel ordre vous appartenez ? » Dom Guéranger répondit qu’il était bénédictin. « Bénédictin de Solesmes ? »reprit le jeune prêtre avec un sentiment que surprit son interlocuteur. La réponse affirmative ne fit qu’accroître l’intérêt affectueux témoigné au pèlerin. C’est alors qu’un geste de dom Guéranger laissa apparaître l’anneau abbatial jusquelà inaperçu ou dissimulé. « Mon révérend père, ne seriezvous pas dom Guéranger ? » Le vicaire qui interrogeait ainsi était âgé de vingtsix ans : il s’appelait Louis Edouard Pie. Il ne connaissait que de nom l’abbé de Solesmes, mais avait lu ses œuvres et les avait goûtées.

    L’amitié de l’abbé de Solesmes et du futur évêque de Poitiers naquit ainsi sous le regard de NotreDame. L’autel majeur fut aussitôt préparé pour le prélat ; puis la messe dite, la visite archéologique commença. Ensemble on explora la cathédrale, puis NotreDame de Sousterre, l’église abbatiale de SaintPierre ; ensemble on fut à la bibliothèque, au petit séminaire de SaintChéron où l’on dîna. Le soir, visite à Mgr de Chartres dont l’accueil fut parfait. L’abbé de Solesmes ne se donna congé de repartir que le lendemain au soir, 17 mars, pour arriver à Solesmes le 19 après une halte rapide au Mans. Dès ce moment, des rapports suivis empreints de confiance et d’amitié s’établirent entrer l’abbé de Solesmes et ce jeune prêtre que Dieu préparait à l’église de Poitiers. « La singulière harmonie de pensées et de sentiments qui s’était subitement manifestée entre eux 40 » ne se démentit pas au cours de ces quarante années de combats et de travaux qu’ils devaient fournir ensemble, rappelant ces glorieuses amitiés qui dans les siècles d’autrefois avaient donné tant de fruit à l’union de saint Athanase et de saint Antoine, de saint Hilaire et de saint Martin, de saint Fulbert luimême avec saint Odilon de Cluny.

    Comment une fraternité surnaturelle n’eûtelle pas réuni ces deux âmes, animées d’une même dévotion envers L’Église et sa liturgie sainte ? En toutes deux les mêmes pensées germaient en même temps. Au cours de cette année où paraissaient les Institutions liturgiques, l’abbé Pie déplorait les innovations dont avait souffert l’église de Chartres en des termes qui semblent l’écho de la plainte que nous avons recueillie tout à l’heure sous la plume de dom Guéranger. En 1840, au jour de la Nativité de NotreDame, rappelant le souvenir de saint Fulbert à qui Chartres devait de solenniser cette fête, il disait : « Ce bienheureux évêque a composé aussi des hymnes et des antiennes pieuses à la gloire de la Nativité de Marie, chants d’amour que les voûtes de ce temple ont répétés pendant près de six siècles. Je ne sais quel esprit de destruction a rejeté de notre antique liturgie ces hymnes et ces répons dont l’accent pieux et le charme naïf offensaient un siècle malade de préjugés, un siècle où les bons euxmêmes par une malheureuse contagion participaient au funeste esprit de l’incrédulité 41 » Le deuxième volume des Institutions était en germe dans ces réflexions. L’abbé Pie avait abordé au sujet de la liturgie chartraine l’enquête plus étendue que dom Guéranger poursuivait sur la liturgie romaine ; d’avance ils communiaient dans l’amour de la prière et de la doctrine. Contractée sous de tels auspices, entre de telles âmes, la fraternité devait profiter à tous deux et à L’Église même. « Ce n’est que par instinct jusqu’ici, écrivait l’abbé Pie, que j’ai senti de l’aversion pour la nouveauté liturgique : mon instinct sera changé par vous en conviction raisonnée 42 » Il faut admirer néanmoins comment cet instinct était déjà chez l’abbé Edouard Pie parfaitement averti et à quel point ses lettres à dom Guéranger le montrent dès lors pleinement doué de cette précision et fermeté de détails, où se trahissent l’étude suivie et la compétence acquise.

    Tous ceux qui avaient lu le premier volume des Institutions liturgiques réclamaient impérieusement le second promis depuis longtemps. Dès son retour à Solesmes dom Guéranger se remit à l’œuvre. Il ne tarda pas à s’apercevoir que l’étendue de ce deuxième volume dépasserait de beaucoup les proportions du premier. Les événements liturgiques, hélas ! et les documents surabondaient. Une large information était plus facile, puisqu’il s’agissait de retracer l’histoire de la liturgie au dixseptième, au dixhuitième et au dixneuvième siècle, à une époque plus voisine de nous et contemporaine ; elle était aussi plus indispensable à raison des colères que devait fatalement soulever l’assaut livré aux modernes liturgies et à l’esprit qui les avait inspirées. Dom Guéranger pressentait l’orage sans en être autrement troublé. Sa conscience le soutenait dans son travail, et la Providence qui ménage ses ouvriers leur découvre rarement le lendemain dans toute sa réalité. Ce n’était pas une œuvre facile que de mettre aux mains du lecteur le fil qui le guiderait au milieu de l’effrayant labyrinthe créé en France par l’anarchie liturgique qui y sévissait depuis deux siècles et demi. Chaque diocèse avait son histoire, ses variétés, ses changements, ses tendances ; on se ferait une arme contre l’assaillant de toute affirmation, de tout détail qu’il ne pourrait justifier. Un exposé d’une si grande étendue donnerait ample matière à contestation ; c’est chose si agréable à l’étourderie et au préjugé de repousser toute une thèse gênante à raison d’un point de détail que l’on se persuade être controuvé !

    Sans doute les encouragements ne manquaient pas ; ils venaient parfois à l’abbé de Solesmes sous la forme la moins équivoque. C’était un diocèse antérieurement engagé sur la pente du changement liturgique et qui avait suspendu le mouvement déjà dessiné et attendait comme pour voir la fin. C’était un liturgiste qui sous les dehors encore pacifiques du premier volume avait pressenti toute la portée menaçante du débat qui commençait et se faisait ouvrir les colonnes de l’Univers, afin d’écarter les conclusions d’ordre pratique redoutées par lui et même de rompre une petite lance en l’honneur des soixantehuit diocèses de France qui ne suivaient pas le rit romain. Aussi, malgré les retours de la fièvre, malgré les instances de ses amis qui se disaient oubliés, le travail de composition ne s’arrêta plus. En vain Montalembert lui adresse une joviale sommation inspirée par ses lectures des lettres de saint Bernard :

    Amantissimo Patri et desiderabili domno Prospero, venerabili abbati Sancti Petri de Solesmis, Carolus, comes de Monte Aremberti, et ejusdem monasterii qualicumque advocatus, declinare a malo (quod interpretatur a consueta pigritia) et facere quod bonum est (id est, diligentius scribere sicut pollicitus est). Eia ! quid agis, pessime abbatule ? Et dans quelle liturgie avezvous trouvé des motifs de tenir envers moi une conduite pareille ? Pendant que j’avale ici tous les jours des masses de latin monacal, vous ne trouvez pas le plus petit mot à m’écrire, vous qui, avec cette mauvaise foi qu’Isambert a si éloquemment dénoncée, m’aviez promis des renseignements sur la terre de Marigné… Sachez qu’au lieu de m’expédier des renseignements sur Marigné seulement, vous en aurez à me donner et de beaucoup plus étendus et plus précis encore sur la terre de Lathan en Anjou… Si, comme vous le prétendez, vous avez le désir de nous posséder dans votre Ouest, voici le moment et l’occasion d’y travailler 43

    Montalembert trouvait trop froid le château de Villersexel et songeait à s’établir, aux environs de Solesmes, dans la Mayenne ou l’Anjou. On devine la joie qu’en éprouvait dom Guéranger. Montalembert apportait à cette question la vivacité impatiente de son caractère.

    Cette malheureuse acquisition d’une terre dérange toute mon existence et l’empêche absolument de se rasseoir. N’était cette fatigante incertitude, je sens que je travaillerais avec assez de zèle à mon Bernard. J’ai terminé les sermons sur le Cantique.

    Suivent de longues questions sur l’ordre où il doit disposer ses lectures :

    Par oh doisje commencer ? Les choses ou les livres ? Voilà la question ; réponse, s’il vous plait Vingt fois par jour au moins je regrette de n’être pas à Solesmes. Cela abrégerait mon travail de moitié et le faciliterait des deux tiers. Je ne renonce pas à l’idée d’aller finir l’automne auprès de vous. Ma femme va très bien, Dieu merci ! elle vous rend bien le tendre attachement que vous avez pour elle et qu’elle mérite si bien. Adieu, mon bon et excellent ami : gardez moi toujours une place dans votre cœur 44

    Et lorsqu’il reçoit les renseignements détaillés sur le château de Lathan :

    Très cher bon ami, je vous dois une réparation d’honneur, car je vous ai calomnié dans ma pensée. J’accusais votre silence, incompréhensible après vos promesses formelles de me renseigner sur la propriété de Lathan. Je n’ai reçu votre lettre qu’avanthier 45

    Par malheur, Montalembert ne s’établit ni dans la Mayenne ni en Anjou, à quelques heures de Solesmes. Après avoir promené sa curiosité sur diverses propriétés situées en Bretagne, en Champagne et ailleurs, ses préférences ou peutêtre celles de Mme de Montalembert le fixèrent en Bourgogne, au château de la Roche en Breny depuis devenu célèbre. Les destinées des hommes sont parfois suspendues à des décisions d’ordre matériel et en apparence insignifiant. Qui sait si, dans le rayon de Solesmes et le voisinage de dom Guéranger, cette amitié qui à tous deux était une force n’eût pas victorieusement résisté aux tristes malentendus qui devaient plus tard la troubler et l’emporter ensuite comme une feuille morte ? Mais à quoi bon devancer les heures douloureuses ? A l’époque où nous a amenés notre récit, l’abbé de Solesmes avait encore le pouvoir de calmer cette âme ardente où la tempête s’élevait facilement au souffle de la contradiction.

    Consolezvous de l’étrange conduite de MM. de l’Univers, lui écrivaitil. Voici de quoi compenser la réprobation dont ils frappent votre politique… M. l’abbé Letellier, vicaire de SaintJacques d’Angers, est arrivé de Rome un peu avant les fêtes de Noël. Dans une audience qu’il a obtenue quelques jours avant son départ, le saintpère lui a dit en propres termes, parlant de la France, que sa manière à lui de voir les événements de l’Europe était celle de M. de Montalembert ; que vos lettres dans l’Univers résumaient sa propre conviction dans les conjonctures présentes, qu’il était rempli de la plus grande estime pour votre personne et vos idées. Il faut que vous sachiez que M. Letellier, excellent prêtre d’ailleurs, n’est pas de ceux pour lesquels vous pouvez être une préoccupation, qu’il n’a pas dit un mot qui fit allusion à vous, qu’il ignorait ce que vous aviez ou n’aviez pas écrit dans l’Univers, en sorte que ce motu proprio du saintpère est entièrement produit par son estime personnelle. Dunque, carissimo, réjouissezvous : vous avez pour vous le suffrage du père de la chrétienté ; qu’il vous tienne lieu de ceux qui vous manquent ! 46

    Montalembert accueillit avec joie le suffrage si précieux que lui donnait le souverain pontife mais persévéra dans sa colère contre l’Univers. « Quelle bonne œuvre vous feriez, écrivait Charles Sainte Foi à dom Guéranger, si vous pouviez opérer une réconciliation entre l’Univers et Montalembert ! C’est pourtant le seul journal catholique. MM. Bailly et du Lac sont des hommes conciliants, et le nom de Montalembert, comme patron du journal et garantie de sa politique, serait un si grand bien pour l’Univers ! »

    Dom Guéranger était gagné à ces idées et s’employait à les faire prévaloir ; mais il devait compter avec l’humeur ombrageuse de son ami qui, une fois blessé, ne savait plus revenir en arrière et, raidi dans son mécontentement, se défiait des plus affectueuses interventions. « Vous savez sans doute, écrivait dom Guéranger, qu’on veut créer je ne sais quel journal catholicolégitimiste pour l’opposer à l’Univers. Je crois que nous ne devons pas tomber dans ce piège, mais bien soutenir l’Univers qui va beaucoup mieux depuis quatre ou cinq mois 47 » Toujours très courroucé, Montalembert répond : « Je suis très en garde contre l’Union catholique… Mais je ne conçois rien, mon très cher, au changement de votre langage sur l’Univers. Comment M. du Lac, pendant son séjour chez vous, atil pu vous dominer à ce point ? » Puis vient une diatribe des plus violentes contre les personnes et la politique du journal, s’achevant ainsi : « La plus rude épreuve que je trouve dans le monde, c’est de voir à quel point dans le clergé et chez les laïcs la pratique et la défense de la religion peuvent s’allier avec des misères et des bassesses qui répugneraient même aux impies, quand ils ont conservé quelque délicatesse. » L’âme de Montalembert souffrait de toute injustice atteignant ses amis : « Voyez, disaitil, ce pauvre abbé Combalot à qui l’intrigue et la jalousie de ce qu’on appelle de saints prêtres enlève toute occasion de prêcher et qui court le risque de mourir de faim ! Quelle triste époque que la nôtre et combien souillée 48  ! »

    Même aux plus tristes époques, l’âme chrétienne ne doit pourtant que s’armer de courage, de patience et de charité, sous peine d’aggraver les maux qu’elle déplore. Dom Guéranger répondait affectueusement :

    Vous vous méprenez, mon cher Charles, en pensant que le voyage et le séjour de du Lac à Solesmes ont inspiré ce que je vous disais relativement à l’Univers.

    Je vous ai écrit en juillet, et du Lac est venu à la fin d’août. Je n’ai pas eu le moindre rapport avec les rédacteurs depuis cet hiver. Je parlais donc en mon nom, quand je vous exprimais mon désir de voir un rapprochement entra vous et cette feuille. Vous ne doutez pas de la chaleur avec laquelle j’épouse votre cause ; mais la question n’est point là : elle est plus haut. Je crois que le journal qui seul se trouve par le fait chargé de la défense des intérêts catholiques, devrait être aussi celui où vous écrivez, dussiezvous pour cela faire preuve d’une générosité qui vous honorerait devant Dieu et devant les hommes. Nous voyez que je vous parle avec la franchise d’un moine et aussi de l’homme qui vous aime le plus au monde. Personne ne me dicte mon langage, nul ne sait que je vous écris. Je souffre seulement de voir qu’on va nous diviser. Et la grande raison de cette levée de boucliers qui va nous ramener dix ana en arrière, c’est que l’Univers n’est plus rien pour vous. Qu’il soit, lui et ses rédacteurs, tout ce que vous voudrez, ce n’en est pas moins un terrain à défendre. Il faut savoir faire la guerre 49  !

    A distance, il est trop facile de reconnaître que dom Guéranger avait raison. Incapable de transiger sur toute question de foi ou de fait, il avait pour principe de passer outre aux froissements d’amourpropre pour réunir les âmes dans un faisceau d’action commune. Avant d’être amené par les dissentiments dont nous venons de parler à incliner Montalembert vers la conciliation, l’abbé de Solesmes écrivait à Lacordaire au jour même de la fête de saint Dominique. On lisait au réfectoire de Solesmes la Vie de saint Dominique qui réclamait une deuxième édition.

    Nous avons entendu aujourd’hui le récit du B. Réginald ; nous avons pensé au P. Réquédat et vous avons souhaité dans le Seigneur plusieurs Jourdain de Saxe. Ce matin, j’ai chanté la messe afin de recueillir plus solennellement les vœux de mes frères pour vous, très cher ami, et pour toute votre famille. Enfin la journée a été une fête pour nous, qui nous faisons honneur de vous être quelque peu parents en notre saint Dominique de Silos.

    Ce n’est pas une médiocre consolation pour moi de vous exprimer cordialement toutes ces sympathies, après les jours de froideur qu’avaient causés entre vous et moi, mais non entre moi et vous, de faux et invraisemblables rapports. Heureusement nous nous sommes vus depuis ; vous n’êtes point reparti sans m’avoir dit, comme il était juste, votre confiance et votre amitié d’autrefois 50 .

    Dom Guéranger encourage Lacordaire secoué par mille traverses pénibles, à Viterbe où sa santé avait été en grand péril, puis à Rome où la congrégation de la discipline régulière, au lieu d’ériger un noviciat français, avait divisé entre deux noviciats italiens les novices français, sans doute parce qu’ils étaient trop nombreux, en réalité pour soustraire à la direction de Lacordaire les jeunes gens qui s’étaient attachés à lui.

    A Paris, M. Isambert tonnait contre l’audace de Lacordaire, prononçait l’éternel Caveant consoles que la France a si souvent entendu et déclarait que les institutions modernes étaient en péril. Le gouvernement de Juillet s’obstinait à ne voir qu’un révolutionnaire dans le restaurateur de l’ordre dominicain ; peutêtre même la diplomatie française avaitelle réussi à inspirer à Rome quelque appréhension. Le cardinal Lambruschini demeurait convaincu que Lacordaire et les jeunes gens dont il était le chef ne rêvaient que séparation de L’Église et de L’État : « Voyezvous, disaitil, Lacordaire et l’abbé de Lamennais, c’est tout un »

    En demandant à Lacordaire le détail de ces dernières épreuves qu’il ne connaissait qu’imparfaitement, dom Guéranger en pressentait le peu de réalité. Tout lui semblait le contre coup un peu grossi du discours sur la vocation de la nation française : « Vous savez, très cher ami, combien vraiment la Providence vous a mis entre les mains la cause des ordres religieux qui renaissent en France : c’est pour cela que nous vous devons nos affections, nos sympathies, nos prières 51 . » Lacordaire, de la Minerve, le 30 août, remerciait dom Guéranger de son fraternel souvenir : « Le démon nous a rudement travaillés selon les deux rits de Paris et de Rome, disaitil. Mais comme vous l’avez très bien aperçu de loin, rien n’a été grave au fond, ni à Paris ni à Rome. » Il met hors de cause l’ambassadeur de France qui s’est admirablement conduit envers les dominicains français.

    A Paris, le gouvernement a eu peur des cris poussés par la presse irréligieuse, à l’occasion de la résistance publique des évêques au projet de loi de M. Villemain ; et sans nous en vouloir, le ministère a décidé en conseil qu’on ne permettrait pas à un corps religieux de paraître publiquement sur la scène. C’est une question d’habit et de temps. Nous ferons làdessus ce que les circonstances nous demanderont. La prise de possession a eu lieu ; une immense et favorable publicité entoure notre berceau ; personne ne pourra jamais dire que nous sommes rentrés en France comme des taupes, et c’est l’important. La prudence a le droit de se montrer après la force 52

    Lacordaire ne fait qu’une allusion discrète au retrait de parole de l’archevêque de Bordeaux qui, après avoir promis aux dominicains de les accueillir dans son diocèse, crut devoir déférer aux inquiétudes du gouvernement et lui faire savoir qu’il ne pouvait tenir sa promesse.

    De son côté, l’archevêque de Paris, à la vue des informations que l’on prenait ostensiblement contre les jésuites, s’inquiétait à son tour et laissait parvenir à l’abbé de Solesmes l’assurance qu’il accueillerait les bénédictins comme il l’avait promis, mais à la condition qu’ils renonceraient à l’habit de saint Benoît, porteraient la soutane et ne se distingueraient en rien des prêtres séculiers.

    Jamais il n’avait été plus opportun de maintenir unies les forces catholiques, alors que le gouvernement, selon une tactique qui lui devenait familière, se vengeait sur les religieux des velléités d’indépendance qu’il rencontrait chez les évêques, alors que les évêques eux mêmes, effrayés de la démonstration qu’ils avaient osée contre le projet de loi Villemain, se sentaient pris de panique devant les menaces du gouvernement. Ce n’était pas trop de toute la vigueur de Montalembert pour tenir tête au garde des sceaux et rallier les âmes inquiètes.

    J’ai vu M. Villemain, écrivaitil à dom Guéranger le 20 septembre 1841, et ai eu avec lui une des scènes les plus violentes de ma vie. J’ai eu la douleur de l’entendre débiter toutes les pauvretés, toutes les niaiseries du gallicanisme officiel depuis Louis XIV :savoir : qu’il fallait des évêques dévoués qui prêchassent à leurs ouailles le dévouement au roi, que les évêques étaient des fonctionnaires publics salariés par L’État, tenant leur autorité à la fois du roi et du pape, tenus d’obéir comme les autres sujets du roi, etc., etc. Je n’ai pas besoin de vous dire que je n’ai pas manqué à ma conscience et qu’au risque de perdre à jamais le peu d’influence que je peux exercer sur les nominations, j’ai protesté, au nom de mes amis et au mien, contre ces sottises. Je puis me vanter de l’avoir réduit au silence sur la question du dévouement et du salaire. Je lui ai dit tout net que je croyais entendre M. de Peyronnet s’adressant aux évêques de la Restauration et leur recommandant ce dévouement qui a produit de si jolis fruits, et pour la royauté et pour l’épiscopat. Après les explications les plus vives, la conversation s’est portée sur le terrain des ordres religieux, et ici, comme s’il eût été honteux de ses excès d’auparavant, je l’ai trouvé beaucoup plus traitable. Il a reconnu que le gouvernement n’avait ni l’intention ni le droit de gêner les religieux qui, comme les jésuites et les bénédictins de Solesmes, lui aije fait dire exprès, vivent tranquillement chez eux, ne réclamant d’autre liberté que celle de tous les citoyens français. Seule, la question du costume porté en public l’a embarrassé. Il a déclaré pourtant qu’il ne voulait pas avoir l’air de céder aux menaces de M. Isambert, mais qu’il examinerait à fond la question de légalité et de convenance, avant de se prononcer sur le conseil qu’il donnerait à Lacordaire. Lacordaire m’avait chargé de le consulter à ce sujet.

    Il était naturel que Lacordaire, même après la généreuse tentative portée à la chaire de NotreDame, fût assez disposé à capituler sur ce point particulier, le port en public de l’habit dominicain. Le froc blanc attirait l’attention et les frères prêcheurs, ordre actif et sans cesse mêlé au monde, provoquaient par leur costume une curiosité que n’éveillait aucunement le costume noir, à couleur éteinte, du moine bénédictin. En tout cas la décision de dom Guéranger fut prise dès avant que l’archevêque de Paris eût signifié directement la condition mise à l’entrée des moines dans son diocèse. L’abbé de Solesmes eût préféré, on le voit assez, que Lacordaire n’entrât point en pourparlers avec le ministre à ce sujet. Introduire auprès du gouvernement de Juillet même par voie indirecte une question de ce genre, n’étaitce pas compromettre de fait par une démarche personnelle la position jusquelà intacte de tous les ordres religieux ? Montalembert le comprit et se tira d’affaire en homme avisé 53

    Je n’irai jamais rien demander de pareil à un laïque, eûtil la couronne impériale sur la tête…, écrivait dom Guéranger à son ami. Chartreux, cisterciens, capucins, carmes, bénédictins, nous portons tous notre habit ; pourquoi demander si cela est à propos ? Si on nous répond que non, il faudra donc briser en visière ?

    Nous porterons notre habit chez nous, nous le porterons dans notre église qui sera ouverte, nous le porterons chez nos amis, nous le porterons au dehors, à moins qu’il n’y ait danger. Si l’archevêque exigeait des mesures de prudence pour la rue, nous y aurons égard mais seulement dans la rue. Le privilège du froc ne peut pas être plus grand que celui de la soutane qui parfois pourrait exposer son indiscret porteur à être assommé. Si le clergé ne peut sans s’exposer à une répression légale ouvrir à notre habit ses églises et ses chaires, il faudra bien nous déguiser par instants. Mais plutôt que de ne porter pas ce saint habit dans notre monastère et dans l’église ouverte, nous ne viendrions pas à Paris. Voilà mon ultimatum.

    Adieu, cher René, que rien ne vous détourne de votre Saint Bernard. Tout ce qu’on publiera auparavant ne fera qu’aiguiser l’appétit du public 54

    Montalembert avait plusieurs fois témoigné un peu d’impatience et de découragement, à l’apparition de plusieurs ouvrages qui défloraient son sujet et lui semblaient prendre dans les bibliothèques la place qu’il avait espérée pour lui. En attendant la Vie de saint Bernard que mille embarras reculaient, l’Univers annonça le 16 novembre 1841 l’apparition du premier volume de l’Année liturgique, l’Avent liturgique. L’auteur s’excusait par sa mauvaise santé du retard apporté à la publication depuis longtemps promise du deuxième volume des Institutions liturgiques ; quelques jours de plus, et il aurait acquitté sa dette : le volume était sous presse. Montalembert lui en exprimait sa joie dans la même lettre où il disait avoir fait définitivement choix d’une propriété :

    Je suis devenu acquéreur du château de la RocheenBreny, près de Rouvray, en Bourgogne… Ainsi me voilà à tout jamais loin de l’Ouest. Mais Dieu me garde de renoncer à Solesmes ! J’en ai envie plus que jamais… Nous avons tous été ravis de votre prospectus de l’Avent liturgique, malgré l’ineffable maladresse de l’Univers en l’imprimant. Chacun veut se le procurer et s’en servir dès qu’il aura paru : mais voilà l’Avent commencé depuis deux jours, et nulle trace de réalisation des promesses du pessimus abbatulus 55

    Et pourtant l’affection de l’abbé avait été attentive en songeant tout d’abord aux habitants de Villersexel : a « J’ai craint, leur écrivaitil, que l’éditeur ne vous fît pas assez tôt parvenir mon Avent : :je vous en ai décoché d’ici un exemplaire. Puissetil vous arriver à temps pour vous aider encore à savourer toute la moelle liturgique de ce saint temps 56  ! »Les petites contestations au sujet de l’Univers firent silence ; Montalembert se déclarait ravi de la lecture des Institutions liturgiques. D’être loin de Paris lui rendait son âme si affectueuse.

    Vous savez, écrivaitil, si je vous aime toujours et beaucoup. C’est surtout en novembre et pendant l’Avent que j’éprouve pour vous une recrudescence d’affection. Car c’est pendant ces deux beaux mois de l’année ecclésiastique que vous m’avez initié aux beautés de l’année liturgique et que sous votre bienfaisante influence j’ai écrit mon Introduction à sainte Elisabeth… Je viens de travailler assez bien depuis deux mois. J’ai fait un bon chapitre sur la fondation du Portugal ; mais cela ne suffit pas et je compte que l’été prochain vous m’enlèverez de vive force pour me mettre dans un in pace jusqu’à ce que j’aie fini mon Saint Bernard. Oh comme je voudrais avoir fini ce livre et commencé l’autre avant que la sève de ma jeunesse ne soit éteinte Je ne serai jamais rien de ce que mon ambition avait autrefois rêvé ; mais il me semble que je pourrais encore léguer à la postérité catholique, qui un jour surgira peutêtre, quelques pages qui lui montreraient que j’étais né pour un meilleur sort et une meilleure époque. Adieu, mon très cher bon ami. Je serai à Paris avant le 25. Mon Elisabeth vous salue avec un tendre respect :elle n’a pas assez compris la valeur du voisinage d’un Reinhartsbrünn comme Solesmes 57

    C’était, nous l’avons vu, les préférences de Mme de Montalembert qui avaient incliné vers la Roche en Breny.

    Il serait presque superflu, aujourd’hui que le livre est aux mains de tous les catholiques, de dire aux lecteurs ce qu’était cet Avent liturgique qui parut alors sous les auspices de l’archevêque de Paris. Une préface générale qui n’a rien perdu encore de son éternelle actualité rappelle au chrétien quelle est la place qu’occupe la prière dans la vie individuelle et dans L’Église de Dieu, la société de la louange divine. Cette préface est trop connue pour qu’il soit nécessaire d’en reproduire ici même des fragments. L’Avent liturgique était le premier volume d’une série de petits traités conçus sur le même plan, qui, sous le nom d’Avent, Noël, Septuagésime, Carême, Passion, Temps pascal, devaient successivement embrasser toutes les périodes variées de l’année chrétienne et initier le fidèle à la pensée et à la prière de l’Église. La division de chacun de ces traités était calquée sur la division même du bréviaire et du missel. L’année chrétienne a pour dessein premier de reproduire en raccourci, au cours des douze mois dont elle se compose, toutes les périodes de l’histoire de la Rédemption. En chacune d’elles, la prière de L’Église, en tant qu’elle a pour centre une portion de la vie du Seigneur, forme le propre du temps ; la portion qui a pour dessein de glorifier les saints leur a emprunté son nom, le propre des saints. Chacune de ces provinces de l’année chrétienne est précédée de son historique, car elle a été diversement conçue au cours de l’histoire ; de sa mystique ; c’estàdire de la physionomie qui lui est donnée par le mystère qui est son principal objet ; de sa pratique enfin, apprenant au chrétien les dispositions intérieures où la grâce de Dieu le doit maintenir au cours de chaque portion de l’année chrétienne.

    On le voit d’après ce simple exposé, et ceuxlà le savent bien mieux encore qui en ont fait l’expérience, la petite collection qui porte ce nom, l’Année liturgique, se proposait de rendre accessible à tous les chrétiens le bénéfice de l’éducation surnaturelle que recueillent des mains et du cœur de L’Église, leur mère, tous les fidèles en communion avec sa liturgie et sa prière. Elle n’a eu aussi d’autre résultat et d’autre gloire, mais cette gloire est la plus haute qu’un livre puisse ambitionner, que d’imprimer en toutes les âmes qui l’ont lue et relue et pratiquée les traits et l’empreinte de Notre Seigneur JésusChrist dont les mystères passent et repassent chaque année sur elles, pour leur donner enfin la ressemblance de celui qui est selon l’apôtre le premier né entre beaucoup de frères.

    A distance et lorsqu’on embrasse du regard l’œuvre de paix, de force et de lumière qui durant plus d’un demisiècle s’est accomplie silencieusement dans les âmes, à la lecture d’un livre qui a été traduit dans presque toutes les langues de l’Europe et n’a cessé depuis lors de jouir de la faveur des prêtres et des fidèles, on peut se demander si l’Année liturgique n’a pas été la plus belle et la plus efficace de toutes les inspirations de l’abbé de Solesmes. Assurément les révolutions font plus de bruit, les œuvres humaines ont souvent plus d’éclat : les événements de l’histoire ne se produisent qu’avec fracas, a lieu que le bien surnaturel se fait sans bruit et se dérobe dans le silence. Mais qui pourrait calculer la pénétration douce et tranquille de cet enseignement universel dont les âmes lorsqu’elles l’ont une fois goûté ne peuvent plus se déprendre, comme si elles y reconnaissaient l’accent de L’Église et la saveur de leur baptême ?

    Nous n’avons qu’un but, disait l’auteur, et nous demandons humblement à Dieu de l’atteindre, c’est de servir d’interprète à la sainte EgIise, de mettre les fidèles à portée de la suivre dans sa prière de chaque saison mystique et même de chaque jour et de chaque heure. A Dieu ne plaise que nous nous permettions jamais de mettre nos pensées d’un jour à côté de celles que Notre Seigneur JésusChrist, qui est la divine Sagesse, inspire à son Epouse bien aimée ! Toute notre application sera de saisir l’intention de l’Esprit Saint dans les diverses phases de l’année liturgique, nous inspirant de l’étude attentive des plus anciens et des plus vénérables monuments de la prière publique, et aussi des sentiments des saints pères et des interprètes antiques et approuvés ; en sorte qu’à l’aide de tous ces secours, nous puissions offrir aux fidèles la moelle des prières ecclésiastiques et réunir, s’il est possible, l’utilité pratique et cette agréable variété qui soulage et qui réjouit 58

    C’est aux lecteurs sans nombre de l’Année liturgique de nous dire si cette prière a été exaucée, si ce programme a été réalisé. L’abbé de Solesmes n’a point terminé l’Année liturgique ; la mort est venue chercher l’ouvrier, alors qu’il était sur l’autre versant de l’année chrétienne, après la semaine de la Pentecôte ; mais, à l’exemple des prophètes anciens qui laissaient à leurs disciples la succession de leur manteau, il a confié à ses fils l’héritage de sa doctrine, de son esprit et de sa piété. L’œuvre a été poursuivie dans la même pensée ; elle est achevée aujourd’hui dans toute la teneur de son ensemble, l’abbé de Solesmes se reconnaîtrait tout entier.

    On ne vit pas dès la première heure la portée vraiment catholique de cet apostolat et son fruit multiple : le sens de la prière partout renouvelé, l’attachement à L’Église, l’intelligence de la liturgie sainte, le discrédit où commencèrent à tomber dès lors les petits livres sans doctrine et sans autorité, la réaction contre l’isolement souvent bizarre, toujours dangereux, où se confine encore trop souvent une piété toute privée, attachée à des pratiques individuelles. Il fallut de longues années, une pratique constante de ces petits traités qui se suivirent avec lenteur pour révéler à beaucoup les trésors de doctrine qu’ils offraient au public chrétien. On pourrait dire aussi avec l’abbé de Solesmes que la meilleure polémique est celle qui demeure inaperçue.

    Le premier volume de l’Année liturgique contenait des pièces empruntées au rit gallican. L’auteur avaitil voulu, témoigner un peu de condescendance à une liturgie de fait et très usitée en Lance ? Ou bien avaitil nourri le dessein de mettre en opposition avec l’ampleur et la piété des prières romaines le pesant bagage des citations bibliques entassées par les novateurs dans les répons parisiens ? La seconde hypothèse semble beaucoup plus plausible. Toujours estil que Montalembert s’éleva contre le mélange, dans la première édition de l’Avent liturgique, de pièces romaines avec des répons du rit parisien : « Je ne comprends pas votre manière de mêler le parisien au romain dans cet Avent : vous auriez dû fouler aux pieds cet ignoble parisien au lieu de lui apporter le secours de votre livre 59 » Dans la seconde édition et avant même que le rit parisien eût disparu, disparurent de l’Avent les répons qu’on lui avait empruntés.

    Il y eut dès la première heure des esprits avisés qui prononcèrent sur ce premier volume de l’Année liturgique le jugement de la postérité et des âmes.

    Il m’est impossible de vous rendre tout le plaisir et toute la consolation que vient de me procurer, dans l’Univers, la lecture de votre Introduction à l’Année liturgique. 0 Dieu ! que cela répond bien à ma pauvre petite façon de sentir et que cela même me rassure ! Car, je vous l’avouerai, mon très révérend père, j’ai souvent eu besoin de me soulager de l’enseignement de certaines gens et des méditations tirées de certains livres par la beauté des offices, par les formes douces et reposantes de la liturgie catholique. Enfin, me disaisje, voilà donc L’Église ! Oh ! vraiment elle est bien plus aimable que tout ce qui veut se substituer à elle. Mon très cher père, vous aurez fait un grand bien en nous rapprenant à tous, prêtres et laïques, à prier davantage avec L’Église, et moins avec ces petits manuels secs de dévotion, offerts à la piété isolée. Depuis quelque temps, j’étais tellement sous cette impression qu’il faut faire aimer à notre siècle la liturgie pour le rendre catholique, que dans ma petite sphère je me suis efforcé déjà, et je compte poursuivre tout l’hiver, de prêcher les saints, les anges, les reliques, les fêtes, les offices, les temples, les cloches, etc. Après cela, jugez du bonheur que j’ai ressenti en lisant votre Introduction qui venait m’encourager et me promettre des secours.

    L’abbé Edouard Pie qui écrivait ces lignes, après avoir longuement exposé ses studieux projets et réclamé la censure de l’abbé de Solesmes sur un manuscrit qu’il voulait lui soumettre, terminait ainsi sa lettre

    En attendant, mon très cher père, faitesmoi l’aumône d’une petite lettre, je vous prie, quand vous le pourrez. De nulle autre part l’encouragement ne me peut venir comme de vous, à la bienveillante amitié de qui je suis infiniment sensible. Donnezmoi bientôt la consolation de vous voir, au moins en passant… Monseigneur serait très flatté, si vous lui accordiez un petit séjour chez lui. Quant à moi, mon révérend père, je ne vous dirai jamais assez avec quelle respectueuse et filiale affection je suis, etc. 60

    Dans la lettre même où, lecture terminée enfin, il félicitait l’abbé de Solesmes du premier volume des Institutions, Montalembert s’étonnait que le gallicanisme si nettement mis en cause n’eût pas relevé le gant

    Votre dernière partie, lui disaitil, m’a plus intéressé encore que la première, tant à cause de ma plus grande liberté d’esprit (il était alors à Villersexel) que des arguments plus décisifs qu’elle contient, Ce que je ne conçois pas, c’est qu’on vous ait laissé passer jusqu’à présent sans réponse. Mais, hélas ! cela n’est que trop facile à concevoir : il est impossible d’avoir plus et mieux raison que vous ; et contre de tels avantages la conspiration du silence est l’arme unique mais toutepuissante 61

    Néanmoins le silence ne devait pas durer toujours. Une fois traqué, le parti gallican ferait tête ; nous le verrons bien. En attendant, abordée devant le clergé et les savants dans le premier volume des Institutions, devant le peuple fidèle dans le premier volume de son Année liturgique, la question liturgique était devenue solesmienne, et c’était naturellement vers dom Guéranger que se tournaient dès lors les regards de cette portion de l’épiscopat qui demeurait attachée au rit romain. Le deuxième volume des Institutions n’avait pas encore paru, et déjà l’archevêque de Reims, Mgr Gousset, trop attentif pour se méprendre sur la portée des principes contenus dans le premier, proposait à l’abbé de Solesmes ce cas de conscience qui intéressait au plus haut point, disaitil, les évêques de France :

    1 Un évêque dont le diocèse a eu le bonheur de conserver jusqu’à ce jour la liturgie romaine peutil canoniquement la remplacer par une autre liturgie ?

    2 Un évêque dont le diocèse a écarté la liturgie romaine depuis le concile de Trente doitil, lorsque la réimpression des livres liturgiques devient nécessaire, se conformer au droit commun, au rit romain ?

    3 L’évêque dont le diocèse peut, aux termes du concile de Trente et des constitutions de saint Pie V et autres papes, conserver une liturgie particulière, par exemple le diocèse de Lyon, peutil modifier cette liturgie autrement que pour se rapprocher du droit commun, de la liturgie romaine ?

    4 Ce qu’un évêque ne peut seul, en matière de liturgie, le peutil de concert avec son chapitre, cum consensu capituli ?

    C’était la matière d’un vrai manifeste de droit liturgique. Mgr Gousset demandait à dom Guéranger que la réponse lui fût faite par la voie de la presse.

    Il est temps, disaitil, d’arrêter l’arbitraire qui a bouleversé déjà et continue à bouleverser encore tout ce qui appartient à la liturgie et au culte divin. Je sais qu’ence moment l’archevêque d’une grande et ancienne métropole (Bordeaux) s’occupe à remplacer le romain par un rit particulier qui sera ou le parisien, ou plutôt un rit nouveau, un rit bâtard et sans nom 62

    L’abbé de Solesmes accepta. La réponse au cas de conscience forma plus tard la matière de la Lettre à Mgr l’archevêque de Reims sur le droit de la liturgie. En même temps d’ailleurs qu’il interrogeait la science, Mgr Gousset consultait l’autorité romaine et lui donnait ainsi l’occasion d’intervenir. Nous verrons plus tard sous quelle forme elle le fit

    II y eut un mouvement de surprise chez plusieurs, lorsqu’ils virent le nom de Mgr Affre réputé gallican au frontispice du volume de l’Avent liturgique. Le même sentiment de reconnaissance qui l’avait porté à dédier les Origines romaines à Mgr Bouvier avait déterminé l’abbé de Solesmes à honorer d’une dédicace un prélat qui venait de lui ouvrir son diocèse. Sans retirer absolument la parole donnée, l’archevêque de Paris effrayé, nous l’avons vu, par les menaces du gouvernement s’appliquait pourtant à réduire l’étendue des concessions premières et signalait l’inconvénient qu’il y aurait pour les religieux à se faire reconnaître comme tels par un habit particulier ou de toute autre manière 63 Il ajoutait pour excuser ce changement que les dispositions étaient moins favorables que lors de la dernière entrevue à Paris. Le conseil de l’archevêque avait témoigné peu de faveur et paru redouter de graves difficultés ; l’archevêque ne les regardait pas comme probables mais au moins comme possibles, et demandait à l’abbé de Solesmes au lieu de les provoquer d’entrer dans le diocèse en se faisant petit, tout petit. Ne jamais porter l’habit religieux même dans l’intérieur de leur maison privée, se borner à dire la messe dans la chapelle de l’infirmerie, dire le bréviaire en commun, si on le voulait, dans l’intérieur, ne paraître ni en public ni dans aucun acte comme religieux : telles étaient les conditions ; toutefois, l’archevêque laissait le droit de ne dénier pas sa qualité de religieux si on était interpellé 64 A ce prix, le diocèse était ouvert aux moines. Et le prélat témoignait en tout ceci être plus favorable que son conseil ; encore fallaitil éviter, si grande était la peur du bruit, que ni l’Univers ni l’Ami de la religion ne fissent mention des religieux 65 Un souille, une ombre, un rien, tout était redoutable.

    Dom Guéranger se rendit à Paris : il voulait savoir déterminément si les difficultés soudainement apparues étaient vraiment insurmontables ou si elles n’étaient qu’une défaite. Toute la bienveillance de l’archevêque se borna en une courte entrevue à protester qu’il n’était pas hostile à la fondation et qu’il laisserait faire. Mais une fois de plus Mgr Affre retrouva, archevêque, l’habileté qui lui avait servi, lorsqu’il était vicaire général, et par l’abbé de Solesmes s’appliqua à reconquérir le comte de Montalembert qui n’avait guère tardé, nous le savons, à regretter son ardeur et s’était écarté de lui. Les griefs de Montalembert étaient précis : l’archevêque de Paris s’était si vite refroidi après avoir témoigné aux bénédictins un peu de faveur ; il avait refusé à l’abbé Combalot les lettres de vicaire général : qui lui avaient été promises et avait accentué son hostilité persévérante contre l’ancienne école mennaisienne, en traversant la nomination de l’abbé de Salinis à l’évêché d’Angers et celle de l’abbé Gerbet à une chaire de la Sorbonne. Une telle attitude ne témoignaitelle pas ouvertement, malgré des protestations contraires et intéressées, que l’archevêque de Paris n’avait pas réussi encore à oublier son gallicanisme ni à pardonner la vigoureuse réfutation que la plume de l’abbé Gerbet avait infligée autrefois au traité de M. Affre, vicaire général d’Amiens, sur l’origine, les progrès d la décadence de la suprématie temporelle des papes 66  ?

    L’archevêque de Paris donna à dom Guéranger d’abondantes explications ; mais c’était à Montalembert luimême qu’il fallait les faire agréer ; et quelques jours plus tard, lorsque l’archevêque de Paris se rendit auprès de Montalembert, croyant l’avoir apaisé, il ne reçut que cette réponse déconcertante : « Il est fâcheux pour vous, monseigneur, que dans toutes les occasions que vous avez eues de tenir votre parole, vous ayez eu de si bonnes raisons pour n’en rien faire. » Et comme l’archevêque insistait encore, protestant qu’il lui était infiniment douloureux de se voir méconnu par un homme à qui il devait tant, Montalembert l’interrompit avec son ordinaire vivacité mêlée cette fois de hauteur :

    « Non, monseigneur, lui ditil, vous ne me devez rien : ce n’est pas vous dont j’ai voulu faire un archevêque de Paris, c’est celui qui me donna autrefois les assurances que vous reniez aujourd’hui. Ce dernier, je n’aurais rien fait pour lui, et je le tiens quitte envers moi de toute reconnaissance. » C’était la rupture : dom Guéranger ne pouvait plus se prêter à aucune tentative de rapprochement ; plus tard seulement, le prélat et Montalembert renouèrent. Pour le moment, Mgr Affre demeura accablé. Chaque jour lui apportait une mortification nouvelle. L’évêque de Nancy, Mgr de ForbinJanson, que ses opinions politiques avaient contraint après 1830 de s’exiler en Amérique, revint à Paris sur ces entrefaites ; il rendit visite à Mgr Affre :

     Vous devez être bien étonné, monseigneur, de me trouver ici, dit en l’accueillant l’archevêque de Paris.

     En effet, répondait l’évêque de Nancy avec assez d’impertinence, je n’y avais pas songé.

    Devant les dispositions nouvelles de l’archevêque, l’abbé de Solesmes renonça à une situation toujours offerte mais offerte à un prix qu’il ne voulait pas consentir, l’abandon de l’insigne religieux. Néanmoins il ne renonça pas à son dessein d’un établissement dans le diocèse de Paris.

    y avait avantage à se concentrer avant de s’étendre, on ne pouvait le méconnaître ; mais aussi longtemps que la congrégation naissante ne comptait qu’un seul monastère, l’abbé de Solesmes demeurait à la merci de l’évêque du Mans. Paris devait lui procurer des sujets, des livres ; des ressources ; il l’espérait du moins. Mais la vie monastique était si complètement ignorée, aussi longtemps que le livre de Montalembert n’avait pas encore rappelé au public lettré ce que furent les moines d’Occident Un institut religieux voué à l’étude et à la prière, sans ministère extérieur, sans collège comme moyen et milieu de recrutement, en relation assidue avec les bibliothèques mais non avec la société, ne devait pas attirer la vogue. Le siècle se porte ailleurs. Il faut bien ajouter aussi que si à Paris plus qu’en aucune autre ville de France les études pouvaient être poursuivies avec fruit, ce bénéfice luimême ne pouvait qu’être acheté trop cher. Saint Benoît avait fort sagement déterminé dans sa règle que le monastère doit être pourvu d’une bibliothèque. Ce sont même ces asiles créés aux manuscrits par les monastères en même temps que le soin des moines à les reproduire qui nous ont conservé les œuvres de l’antiquité classique et des siècles chrétiens. Grâce à la prudente disposition de la règle, le travail peut se poursuivre à demeure sans empiéter jamais sur le recueillement et la régularité. Il devait en être autrement le jour où des études suivies ne seraient possibles que moyennant des visites journalières aux bibliothèques : la fatigue, la dissipation, l’abandon de la régularité monastique deviendraient inévitables. Tout essai de ce genre n’a guère d’autre résultat que de menacer la vie monastique en se heurtant à la formelle prescription de la règle : Non sit necessitas monachis vagandi foras, quia omnino non expedit animabus eorum.

    Les intérêts en jeu dans la question étaient néanmoins d’une gravité telle que dom Guéranger crut devoir passer outre en se promettant de parer aux inconvénients. Il découvrit dans le faubourg SaintGermain, sur ce territoire qui avait autrefois appartenu à l’abbaye du même nom, une maison qui pouvait être adaptée aux usages monastiques ; il était facile d’y établir la clôture : au rezdechaussée trouvaient place un oratoire public, des lieux réguliers, un parloir. Après pourparlers avec le propriétaire, le bail fut signé le 1er janvier 1842. Mgr Affre parut fort satisfait de cette conclusion qui le dispensait soit d’exclure les moines, soit de coopérer de façon directe à leur établissement ; mais il avait eu sans doute l’esprit prévenu par Mgr Bouvier, car nous le voyons dans des conversations privées avec les visiteurs de l’archevêché poursuivre sur les religieux une enquête trop précise pour que les éléments ne lui en aient pas été fournis d’ailleurs. L’enquête portait sur le travail des moines de Solesmes, la valeur personnelle des hommes réunis autour de dom Guéranger, les rapports de l’abbé avec ses religieux, de l’abbé avec l’évêché, les ressources dont ils vivent, les visiteurs habituels du monastère, etc. Chose remarquable, l’archevêque de Bordeaux avait de son côté les mêmes soucis avec des dispositions plus bienveillantes, nous sembletil.

    Dom Guéranger rentra à Solesmes pour y célébrer la fête de saint Maur, le 15 janvier. Outre la solennité habituelle et presque patronale qu’on lui donnait toujours à Solesmes, elle fut marquée d’une triple profession : le P. Piolin, le P. Goussard et un religieux convers émirent les vœux de religion ce jourlà. L’abbé de Solesmes y donna l’habit de novice au F. JeanBaptiste Pitra qui avait enfin triomphé de l’affection de l’évêque d’Autun. Lorsque de telles recrues apportaient à la vie solesmienne l’appui providentiel de leur dignité parfaite, de leur précoce maturité, de leur travail assidu, l’abbé de Solesmes n’avaitil pas le droit de compter sur l’avenir et n’étaitil pas excusable de confier même à de jeunes profès des religieux plus âgés qui d’ailleurs spontanément et avec joie s’inclinaient devant les nouveaux venus ? Il prépara donc au diaconat le P. Piolin qu’il destinait à la fondation de Paris. Ce ne fut pas sans appréhension, croyonsnous, qu’il en choisit le cellérier. Au trente et unième chapitre de sa règle, saint Benoît exige beaucoup du moine à qui est confiée la gestion des biens matériels du monastère. S’il n’est grave, consciencieux, soumis à son abbé, aimable envers les frères, mesuré dans ses rapports et contacts nécessaires avec le monde extérieur, comment pourratil garder son âme et justifier au tribunal de Dieu tout l’exercice de ses délicates fonctions ?

    Le P. Étienne Goussard avait été d’abord novice de chœur à l’abbaye cistercienne de Bellefontaine au diocèse d’Angers, où il séjourna deux ans. Céda-t-il au goût prononcé de l’étude ou simplement à l’instabilité ? on ne saurait le dire ; mais son noviciat terminé, il refusa la profession cistercienne et dans les derniers mois de 1838 demanda à dom Guéranger d’être agrégé à l’abbaye de Solesmes. Les témoignages de ses supérieurs étaient bons ; l’abbé de Solesmes s’entoura d’autres informations encore, accueillit enfin le candidat et afin de l’éprouver prolongea son postulat au delà des limites ordinaires. Il ne fut pas plus tôt novice de Solesmes, lui qui avait tant souhaité l’étude, que la comparaison qu’il fit de son ignorance avec la culture intellectuelle de ses frères le porta à se soustraire aux études novitiales, dont il avait besoin plus que tout autre, afin de travailler à son gré et de parvenir par des voies abrégées et des procédés tout personnels à cette plénitude d’information qu’il admirait autour de lui. Le maître des novices, qui était alors dom Gardereau, n’accorda à ces prétentions aucune faveur. Le novice se crut incompris, c’est la ressource ordinaire des insoumis, et dans une lettre d’un parfait galimatias déclara que s’il avait gardé le goût de l’état religieux il en avait perdu l’esprit. Il ne trouva. pour résoudre cette antinomie d’autre procédé qu’un voyage en Amérique. L’abbé de Solesmes n’avait ni le désir ni le moyen de retenir M. Goussard sur cette pente. Le voyage en Amérique se fit-il ? Quels étaient les intérêts en jeu dans ce voyage ? Nul n’en a jamais rien su. En avril 1841 l’enfant prodigue revenait, suppliait dom Guéranger de l’accueillir. On l’accueillit. Il fit profession en 1842.

    A défaut de vertus monastiques très élevées, le nouveau profès était réputé posséder une entente très étendue des choses financières, ce savoir-faire pratique qui est une des qualités du cellérier. Nous savons déjà que l’abbé de Solesmes, exagérant son incompétence dans toutes les questions matérielles, abandonnait à dom Fonteinne tout l’ensemble d’une fonction dont il se désintéressait de façon absolue, sauf à fournir par ses travaux et ses relations personnelles aux exigences de son cellérier. L’erreur, car c’en est une, avait été commise une première fois. Elle le fut une seconde et dans des conditions plus graves ; car, nommé cellérier de la petite maison monastique de Paris, le P. Goussard n’avait pas pour corriger les côtés intempérants de son caractère le frein qui retenait dom Fonteinne. En vain dom Guéranger s’efforçatil de le garder contre luimême en députant auprès de lui le cellérier de Solesmes et en l’obligeant de prendre en toutes choses, durant les premiers mois d’installation, les avis de son aîné. Le concert, à bref délai, fut démontré impossible et dom Guéranger comprit que l’œuvre serait compromise dès ses premiers commencements, s’il ne consentait malgré l’état fort précaire de sa santé à retourner à Paris pour départager deux cellériers qui ne s’entendaient plus. C’était une dure loi pour un homme souffrant, laborieux quand même, absorbé par mille besoins et mille devoirs, de vivre au jour le jour, d’avoir non seulement à se débattre contre la pauvreté mais encore à lutter contre les exigences impérieuses de ceuxlà mêmes qui convertissaient cette pauvreté en une vraie détresse, l’un par des projets toujours renaissants, l’autre par des spéculations dangereuses qui devaient tout engloutir.

    Le 19 mars l’abbé de Solesmes et dom Fonteinne rentrèrent à Solesmes, pendant que le P. Goussard demeurait à Paris pour veiller aux derniers aménagements de la nouvelle maison monastique. Le P. Paul Piolin et le P. Louis David furent désignés pour la fondation nouvelle. Le 19 avril l’abbé de Solesmes se rendit à Paris avec eux. Il se fit accompagner aussi d’un jeune frère du P. Fonteinne qui lui était filialement attaché et dont il se servait volontiers à Paris pour le dépouillement des manuscrits et la transcription des pièces qui l’intéressaient le plus. M. Fonteinne avait essayé de la vie monastique à Solesmes, puis s’était retiré. Dom Guéranger ne l’avait jamais perdu de vue ; peutêtre le prenaitil avec lui dans le dessein de le ressaisir. Il n’eut jamais cette joie durant sa vie ; mais c’est à sa bénédiction que M. Fonteinne dut de revenir au monastère un demisiècle plus tard et, après quelques mois de persévérance, de mourir sous l’habit de saint Benoît.

    La petite caravane s’arrêta peu de temps à Chartres ; l’abbé Pie était absent. On arriva à Paris le 21 avril. En attendant que la vie monastique fût inaugurée dans la petite « cella n, l’abbé de Solesmes disait sa messe chaque matin dans la chapelle privée de Mme Swetchine. II y rencontra Lacordaire de retour de Bordeaux où il avait prêché le carême avec grand fruit, et sur le point de retourner à Rome. Montalembert s’y trouvait aussi : la réunion fut plénière. Mais Lacordaire devait se hâter ; et il était déjà rentré en Italie, lorsque l’abbé de Solesmes établit la vie monastique dans la maison nouvelle en bénissant l’oratoire où il célébra ensuite la messe devant une assistance d’amis :

    Mme Swetchine, la duchesse douairière de La Rochefoucauld, le comte de Montalembert avec son beaufrère, M. Werner de Mérode, M. Thayer, etc. La bénédiction des lieux réguliers eut lieu l’aprèsmidi et les exercices religieux commencèrent aussitôt après. La petite communauté se composait de six religieux ; le R. P. Paul Piolin, ordonné prêtre le 21 mai, fut choisi pour en être le sousprieur et remplit ses fonctions intérimaires avec une prudence et une fermeté qui lui valurent l’hommage de tous ses frères, moins toutefois le P. Goussard de qui l’irrégularité et les expédients aventureux ne pouvaient se donner libre carrière. Le titre de prieur était réservé ; il fut dès le retour confié à dom Gardereau. Le prieuré de Paris était fondé. Nous reprendrons plus tard l’histoire de son existence troublée.

    Lorsque dom Guéranger rentra à Solesmes, le deuxième volume des Institutions liturgiques, depuis longtemps promis, curieusement attendu, avait paru enfin. L’Univers du 14 juin en avait donné la préface où l’auteur s’excusait de son retard : sa santé l’avait contrarié souvent dans son travail ; l’histoire de la liturgie au cours du dixseptième, du dixhuitième et enfin du dixneuvième siècle ne pouvait être établie qu’à la condition d’avoir recueilli et consulté des documents presque sans nombre. L’auteur ne disait rien des anxiétés et épreuves de toute nature qui avaient traversé son œuvre. Une fois de plus, il expliquait le motif qui lui avait fait donner aux Institutions une introduction historique d’une telle étendue et prenait ses précautions contre l’effet de surprise que devaient inévitablement produire les révélations auxquelles son sujet l’avait entraîné.

    L’histoire des deux derniers siècles liturgiques, disaitil, devra paraître quelque peu étrange à certains esprits préoccupée qui n’aiment pas qu’on les dérange ou qu’on trouble leur quiétude. Il est des hommes qui voudraient qu’on ne leur parlât jamais des choses auxquelles ils n’ont pas l’habitude de songer et qui se trouvent portés à nier de prime abord tout ce qu’ils ne rencontrent pas dans leurs souvenirs. Quoi qu’il en soit de l’effet que peut produire sur ces derniers la lecture de cette histoire, nous nous flattons du moins que les lecteurs sans préjugés rendront justice aux efforts qu’il nous a fallu faire pour en rassembler les matériaux, tout imparfait d’ailleurs que puisse leur sembler le résultat 67

    II ne se défendait aucunement de poursuivre, dans une de ses œuvres les plus osées, ce protestantisme mitigé qu’est le jansénisme, mais protestait d’avance contre les conclusions précipitées que des esprits mal avisés auraient pu tirer de son exposé historique. Certains incidents de polémique, provoqués douze ans auparavant par les Considérations sur la liturgie, lui imposaient cette réserve.

    Nous éprouvons, ditil, le besoin de protester contre un abus dans lequel, malgré nous, la lecture de notre livre pourrait peutêtre entraîner quelques personnes. Il ne serait pas impossible que certains ecclésiastiques, apprenant par nos récits l’origine peu honorable de tel ou tel livre liturgique en usage dans leur diocèse depuis un siècle, crussent faire une œuvre agréable à Dieu en renonçant avec éclat à l’usage de ces livres. Notre but n’est certainement pas d’encourager de pareils actes qui n’auraient guère d’autre résultat final que de scandaliser le peuple fidèle et d’énerver le lien sacré de la subordination cléricale. Pour produire un bien médiocre, on s’exposerait à opérer un mal considérable. Nous désavouons donc à l’avance toutes démonstrations imprudentes et téméraires, propres seulement à compromettre une cause qui n’est pas mûre encore. Sans doute notre intention est d’aider à l’instruction de cette cause, et nous la voudrions voir jugée déjà et gagnée par la tradition contre la nouveauté ; mais une si grande révolution ne s’accomplira qu’à l’aide du temps, et la main de nos évêques devra intervenir, afin que toutes choses soient comme elles doivent être dans cette Église de Dieu qu’il leur appartient de régir 68

    Cette position était sage et infiniment prudente. Mais il n’était douteux pour aucun esprit sérieux que, même avant l’apparition du deuxième volume des Institutions, la question du maintien ou de la suppression des liturgies nouvelles était dès lors nettement posée. Rome y était attentive ; et les anglicans euxmêmes de l’autre côté du détroit suivaient le débat avec intérêt.

    Nous sympathisons du fond de nos cœurs, disait un critique anglican, avec l’auteur dont nous venons d’examiner l’ouvrage, en ce qu’il dit contre l’esprit de nationalité en religion. Nous ne pouvons ressentir le moindre attrait pour le parti gallican, en tant qu’il s’oppose à l’école ultramontaine. Les théories nationales nous paraissent recéler un subtil érastianisme et témoigner en même temps d’une véritable insouciance pour la plénitude et pour la liberté de L’Evangile 69

    L’histoire de la liturgie au cours du dixseptième et du dixhuitième siècle est purement un épisode de notre histoire nationale. Le monde catholique tout entier a vécu durant tout ce temps en possession tranquille des livres liturgiques que lui avait donnés la réforme de saint Pie V, de Clément VIII et de Paul V. La France ellemême s’y était rangée d’abord, en dépit de l’opposition dés parlements tout dévoués aux libertés gallicanes. Il y eut un demisiècle environ d’obéissance où l’on vit poindre néanmoins les germes de la déviation liturgique qui suivit.

    Le protestantisme dans son caractère essentiel consiste moins encore dans des formules dogmatiques opposées à celles du catholicisme que dans une révolte contre L’Église et son autorité. Peutêtre ses premiers apôtres n’en eurentils pas conscience. Dans une mêlée, au milieu du tumulte et de l’apparente indécision des mouvements, seul le général en chef sait la raison des manœuvres de détail, l’intention stratégique et le but final auquel il fait concourir à leur insu des milliers d’instruments. Nous n’apercevons le caractère défini des êtres que dans leur développement, ni la portée réelle des événements que dans leur résultat définitif. Commencée par une querelle théologique, la Réforme aboutit à affranchir l’homme de la seule autorité religieuse qui existe, l’Église. Si elle ne réussit pas à séparer la France du centre de la catholicité, elle l’ébranla néanmoins dans sa fidélité séculaire ; là où elle désespéra de s’établir tout entière, elle se réduisit, s’atténua et au moyen de diminutifs distilla quelque chose de son esprit.

    Or, ce que l’abbé de Solesmes démasque et poursuit sans pitié dans ce qu’il appelle l’hérésie antiliturgique, dans le gallicanisme des parlements comme dans le jansénisme des évêques, n’est autre chose que cet esprit de révolte et de fausse liberté qui s’affranchit de L’Église, s’efforce de s’isoler d’elle et, dans toutes questions de discipline générale, de gouvernement, de liturgie et de pratique religieuse, échappe résolument à son contrôle directeur et à son action. C’est, en dehors même du côté hérétique, le côté schismatique du protestantisme. L’abbé de Solesmes reconnaissait le venin de l’hérésie dans ses formes réduites, le jansénisme en particulier, et s’armait de tout son amour de L’Église contre une secte qui pour la mieux combattre s’obstinait à feindre de lui appartenir. Alors même que l’on ne consentait à voir dans l’innovation liturgique que le fallacieux prétexte d’une latinité plus pure et d’une critique plus fine, il n’est personne qui n’eût le droit de s’étonner de cette tentative risquée. au mépris des lois pontificales et d’y reconnaître une parenté fâcheuse avec l’hérésie qui venait de s’élever contre l’autorité de l’Église. Il était bien périlleux d’essayer sur le terrain de la liturgie cette même scission que le protestantisme avait consommée sur le terrain du dogme révélé.

    Et combien cette fâcheuse solidarité dans l’œuvre néfaste venait à s’accentuer encore, lorsque l’implacable histoire révélait le caractère personnel des évêques novateurs, les titres de ces docteurs improvisés qui avaient renouvelé la littérature liturgique, les principes dont ils s’étaient inspirés, la physionomie qu’ils avaient imprimée à leur travail, les formes de dévotion qui avaient souffert, les affirmations dogmatiques qui n’avaient pas trouvé grâce, les insinuations doctrinales dont on avait çà et là répandu le venin de façon discrète et pour que l’intelligence chrétienne se trouvât à son insu imprégnée d’hérésie ! Que pouvait attendre L’Église de prélats tels que Pavillon l’évêque d’Alet, François de Harlay l’archevêque de Paris, le cardinal de Bouillon ? A quel travail d’ensemble pouvaient concourir des jansénistes notoires comme le Docteur de SainteBeuve et Nicolas Le Tourneux ? Quelle sécurité pouvait inspirer à des prélats qui eussent été soucieux de la piété et de l’orthodoxie la plume de Santeul et de Le Brun Desmarettes ? Et ceuxlà mêmes que leur modération entraîne à atténuer le principe de cette déviation peuventils se refuser à y reconnaître les effets d’un vrai délire ?

    Aujourd’hui, écrit dom Guéranger, les gens sérieux déplorent comme le principe de toutes nos perturbations sociales l’imprudence de ces publicistes du siècle dernier qui s’imaginèrent être les sauveurs de la société, parce qu’il leur plaisait de formuler sur le papier des constitutions à l’usage des nations qui, disaiton, n’en avaient pas. Joseph de Maistre les a flétris pour jamais, ces hommes à priori, et l’Europe ébranlée jusque dans ses fondements atteste assez leur damnable présomption. Ici, c’est bien autre chose. Voici des hommes qui veulent persuader à L’Église catholique, dans une de ses plus grandes et de ses plus illustres provinces, qu’elle manque d’une liturgie conforme à ses besoins, qu’elle sait moins les choses de la prière que certains docteurs de Sorbonne, que sa foi manque d’une expression convenable, car la liturgie est l’expression de la foi de l’Église. Bien plus, ces hommes présomptueux qui ont pesé L’Église, qui ont sondé ses nécessités, ne prononcent pas seulement que sa liturgie pèche par défaut ou par excès, dans quelques détails ; mais ils la montrent aux peuples comme dépourvue d’un système convenable dans l’ensemble de son culte. Ils se mettent à tracer un nouveau plan des offices, nouveau pour les matériaux qui doivent entrer dans sa composition, nouveau pour les lignes générales et particulières. Les voici donc à l’œuvre : les livres de saint Pie V qui ne sont que ceux mêmes de saint Grégoire ne valent même pas la peine d’être nommés désormais ; ceux de François de Harlay, malgré de graves innovations, sont trop romains encore. Il faudra que d’un cerveau particulier éclose un système complet qu’on fers imprimer en faveur des églises qui doivent faire une édition du bréviaire !

    Et ces hommes que cent cinquante ans plus tôt la Sorbonne eût condamnés, comme elle condamna les rédacteurs des bréviaires de Soissons et d’Orléans…, ces hommes sans caractère qui ne peuvent être fondés dans leurs prétentions que dans le cas où L’Église serait moins assurée qu’euxmêmes de la voie où les fidèles doivent marcher, ces hommes ne furent point repoussés ; on les écouta, on leur livra nos sanctuaires… Nous ne craignons pas de le dire, lorsque les églises de France seront revenues à l’unité, à l’universalité, à l’autorité dans les choses de la liturgie, et Dieu leur fera quelque jour cette grâce ; lorsque cette suspension des anciennes prières catholiques ne sera plus qu’un fait instructif dans l’histoire, on aura peine à se rendre compte des motifs qui purent amener une semblable révolution au sein d’une nation chrétienne. On imaginera que quelques violentes persécutions enlevèrent alors toute liberté à nos églises et qu’elles se séparèrent ainsi des prières du siège apostolique et de l’antiquité pour échapper à de plus grands dangers. Mais lorsque, éclairés sur les événements, les fidèles verront qu’aucune contrainte ne fut employée pour produire un résultat si étrange ; qu’au contraire on vota, de toutes parts, comme par acclamation, la refonte de la liturgie sur un plan nouveau et tout humain, et que cette œuvre fut confiée à des mains hérétiques, alors ils admireront la miséricorde divine envers l’église de France 70

    Le lecteur aurait pu ne voir que de l’indignation éloquente dans les paroles qui précèdent, si l’historien de la révolution liturgique n’avait montré à quelles mains avait passé l’œuvre de saint Pie V, de saint Léon, de saint Grégoire le Grand. Car il y avait quelque chose de plus intolérable encore que la prétention après seize siècles de christianisme de donner une liturgie à une église, comme si elle en eût été privée ; c’est que pour accomplir cette révolution inouïe les évêques français se fussent constitués sous la dépendance de législateurs liturgiques sans titre, sans garantie, sans compétence, sans autorité. « Saint Grégoire disparaissait avec tout l’imposant cortège de ses cantiques séculaires pour faire place à des prêtres comme Le Tourneur, de Vert, Foinard, Petitpied, Vigier, Robinet, Jacob ; à des diacres comme Santeul : à des acolytes comme Le Brun Desmarettes et Mésenguy : ; à des laïques comme Coffin et Rondet 71 » Encore ces liturgistes improvisés dissimulaientils peu leur dessein : le curé Foinard se proposait ouvertement de créer un nouveau bréviaire « composé particulièrement de L’Ecriture sainte », L’Église étant complètement malhabile à parler à Dieu, un bréviaire « instructif, édifiant » ce qui sans doute jusqu’alors avait fait défaut, un bréviaire « sans répétitions. et très court 72 ». Il est permis de penser que c’était surtout dans cette dernière promesse qu’était concentré l’attrait du bréviaire nouveau.

    Il est facile aussi de supposer les audaces auxquelles se livrèrent contre la tradition, des hommes imbus de toutes les idées de Launoy : contre les prérogatives de L’Église romaine, des écrivains qui limitaient au silence respectueux la mesure de leur obéissance ; contre le culte de la sainte Vierge, des liturgistes qui s’inspiraient dans leur dévotion des principes de l’évêque de Castorie et des Avis salutaires de la Vierge à ses dévots indiscrets. Peutêtre ces altérations matérielles n’étaientelles pas encore le pire résultat de ces odieuses innovations. En cessant d’être la voix des siècles, la voix de la tradition et de L’Église, pour devenir à l’abri des libertés gallicanes la proie des sectaires jansénistes et le véhicule de leurs doctrines, il était inévitable que la liturgie tombât dans le plus complet discrédit : elle descendit au rang vulgaire des compositions du génie humain. Foinard et Grancolas dotèrent le pays d’une nouvelle branche de littérature ; le genre liturgique devint un genre littéraire comme un autre. Et de plus, lorsque des voix importunes croyant que la religion des évêques avait été surprise s’élevèrent pour signaler combien il était peu convenable à L’Église de recevoir de la main d’hérétiques notoires la formule authentique de sa prière, il se trouva des parlements pour condamner le texte de leurs remontrances à être lacéré et jeté au feu par autorité publique. Il était plus facile de faire intervenir le bourreau que de réfuter les critiques ; et on peut facilement penser avec quelle dévotion se pouvait réciter une prière qui pour se défendre n’avait que les parlements et leurs arrêts.

    Et si de ces réflexions affligeantes, dit l’abbé de Solesmes, nous passons à l’histoire de la révolution opérée dans le chant de nos églises au dixhuitième siècle, nous dirons des choses lamentables. Qu’on se représente l’effroyable tâche qui fut imposée aux compositeurs de plainchant, lorsque du cerveau de nos docteurs furent éclos de nouveaux bréviaires et missels et que la typographie, encombrée comme elle ne l’avait jamais été en matière de ce genre, les eut enfin livrés au jour. On ne pouvait inaugurer ces chefs-d’œuvre sans prendre en même temps les mesures nécessaires pour que tout ce corps de pièces nouvelles pût être chanté dans le chœur des églises cathédrales, collégiales et paroissiales. C’étaient donc des milliers de morceaux qu’il fallait improviser. Qu’on se rappelle maintenant ce que c’est que l’antiphonaire grégorien : un résumé de la musique antique, un corps de réminiscences d’airs populaires, graves, religieux ; une œuvre qui remonte au moins à saint Célestin, recueillie, rectifiée par saint Grégoire puis par saint Léon II, enrichie encore dans la suite à chaque siècle, présentant une variété merveilleuse de chants, depuis les motifs sévères de la Grèce jusqu’aux tendres et rêveuses complaintes du moyen âge… Combien de centaines de musiciens emploieraton pour ce grand œuvre ? Où prendraton des hommes au siècle de Louis XV pour suppléer saint Grégoire ? Suffiratil de cinquante années pour une pareille tâche ? Hélas ! tant d’hypothèses sont inutiles. En deux ou trois années, tout sera prêt, composé, imprimé, publié, chanté, avec grand tapage de serpents, de basses, de grosses voix 73

    Le résultat fut ce qu’il devait être. Dom Guéranger laissait à une voix trop connue du dixhuitième siècle le soin de prononcer le jugement définitif sur la musique nouvelle.

    Il n’est rien de plus ridicule et de plus plat, disait J.J. Rousseau, que ces plainschants accommodés à la moderne, pretintaillés des ornements de notre musique et modulés sur les cordes de nos modes : comme si l’on pouvait jamais marier notre système harmonique avec celui des modes anciens qui est établi sur des principes différents 74

    Ce serait nous entraîner à des longueurs presque infinies que suivre l’auteur des Institutions dans tous les départements de l’art religieux où il constate les lamentables déchéances qu’entraîna l’innovation liturgique. Mais il était nécessaire d’indiquer à grands traits la thèse qui devait ensuite soulever de si vives contestations. Lorsque l’abbé Pie, juge éminent dans les questions de doctrine et très exact appréciateur en fait de courtoisie et de mesure, l’eut parcourue tout entière, il en écrivit son impression. Le tableau de l’anarchie liturgique en France lui avait semblé adouci ; d’autres ouvrages qui parurent depuis furent en effet plus sévères que les Institutions.

    Assurément, mon révérend père, vous y avez mis une grande mesure et une réserve extrême : vous y avez apporté tous les adoucissements possibles. Il eût fallu sacrifier la vérité ou dissimuler le fond des choses, si vous eussiez employé plus de ménagements. C’est ce que vous ne voudrez jamais, et vous ferez bien. Pour mon compte, je combats à outrance tout projet de replâtrage de rituel et de bréviaire chartrains. J’espère qu’on restera dans le statu quo, jusqu’à ce qu’un jour, les choses venant à changer ainsi que les personnes, nous donnions le premier exemple de la réaction, telle que vous l’entendez et la désirez. Il n’est pas juste assurément que le dixneuvième siècle rejette indistinctement tout ce que lui ont légué le dixseptième et le dixhuitième :

    il y a quelques hymnes, quelques antiennes qui se sont popularisées et qu’on peut garder. Je suis enchanté que vous soyez de cet avis ; mais, dans tout le reste, qu’il nous serait bon de revenir à la sainte antiquité et à l’unité 75  !

    Le lecteur nous permettra d’appeler son attention sur ces dernières paroles : elles nous aideront à dissiper un malentendu. Les appréciations portées à la hâte par des esprits inattentifs ou précipités ont d’habitude une forme simpliste qui avoisine l’injustice. Quand il est arrivé à un homme d’être par une vigoureuse intervention la cause première d’un mouvement très étendu, ceux qui ne voient que le résultat préjugent l’intention et font honneur à son initiative de tout ce qu’elle a entraîné, volontairement ou non. Que la pensée de dom Guéranger ait été de provoquer le retour de la France à l’unité liturgique et de la rattacher ainsi, en dépit d’un gallicanisme qui ne voulait pas mourir, au rentre de L’Église et de la société chrétienne, nul n’en peut douter. Il ne s’en cachait pas d’ailleurs, et l’historien du dixneuvième siècle n’aura nulle peine à reconnaître combien fut providentiel et combien opportun le coup de barre qui portait ainsi les églises de France vers Rome et sans en avoir conscience frayait la voie au concile du Vatican, préparait les fidèles à ces luttes dont on ne sort victorieux qu’à la condition de s’appuyer sur la pierre qui a reçu les promesses de Dieu. « Qui nous donnera, disait dom Guéranger en terminant sa longue enquête, de voir cette ère de régénération où les catholiques de France se verront ramenés vers ce passé de la foi, de la prière et de l’amour ? Quand seront levés les obstacles qui retardent le jour où nos prélats s’uniront pour promouvoir ce grand œuvre 76  ? » C’était la conclusion attendue ; et pourquoi l’abbé de Solesmes eûtil écrit, s’il ne l’eût pressentie et désirée ? Mais peutêtre n’aton pas assez remarqué la mesure discrète qui devait selon lui guider ce retour à l’unité. Parmi ceuxlà mêmes qui se devaient de ne point parler à l’étourdie, combien n’en estil pas qui ont imputé à dom Guéranger et à l’outrance voulue de la réaction qu’il provoqua le nivellement absolu auquel aboutit trop souvent cette réforme, en faisant table rase de tous les usages liturgiques particuliers qui eussent mérité de survivre ?

    L’abbé Pie ne s’était pas mépris sur la pensée de l’abbé de Solesmes ; et à vrai dire il était difficile de la méconnaître, l’auteur des Institutions se défendant luimême contre tout emportement.

    Mais avec quel zèle, écrivaitil, avec quelle intelligence, avec quelle piété à la fois érudite et scrupuleuse, une œuvre pareille devrait être élaborée ! Quelle sage lenteur, quelle discrétion, quel goût des choses de la prière, quel désintéressement de tout système, de toute vue personnelle, devraient présider à une si magnifique restauration… Il faudrait s’y préparer de longue main, se rendre familiers les monuments de la liturgie, manuscrits et imprimés, non seulement de la lance mais des diverses églises de l’Europe, ceux de l’Allemagne et de l’Angleterre surtout qui firent tant d’emprunts à nos livres et les enrichirent encore par des suppléments d’une ineffable poésie. Enfin ce merveilleux ensemble pourrait se compléter par quelques emprunts faits avec goût et modération aux derniers monuments de la liturgie française, afin que certains traits heureux, quoique rares, empruntés à l’œuvre moderne dans la partie que n’a point souillée la main des sectaires, ne périssent pas tout à fait ; et aussi afin que les deux derniers siècles, auxquels il ne serait pas juste de sacrifier toute la tradition, ne fussent pas non plus déshérités totalement de l’honneur d’avoir apporté leur tribut au monument éternel et toujours croissant de la prière ecclésiastique. Ainsi régénérée, la liturgie de nos églises serait les délices du clergé et la joie du peuple fidèle 77 .

    Le souhait de dom Guéranger n’a été exaucé qu’en partie : son intention a été dépassée. C’est le cas ordinaire du mouvement qui, lorsqu’il cesse d’être gouverné, trahit et déborde la pensée qui le détermina. Il reste à l’honneur de l’abbé de Solesmes d’avoir provoqué cette restauration, d’avoir prescrit la mesure discrète où elle se devait réaliser et d’avoir figé pour jamais les conditions de sage lenteur, de préparation et d’information large auxquelles doivent satisfaire ceux qui font œuvre de restauration traditionnelle et travaillent pour honorer L’Église de Dieu.

    D’AixlaChapelle, où sa santé l’avait exilée un moment mais où elle avait le loisir des longues lectures, Mme Swetchine écrivait, charmée :

    Cher excellent ami, vous pouvez être jaloux de votre volume, car c’est le rival que j’ai fait passer avant vous. Au lieu de vous écrire, je le lisais, préférant me taire plutôt que de ne pas vous parler de lui et enfin vous laissant penser tout ce que vous voudriez pendant que je dévorais ses pages. Je me suis convertie pleinement, sans arrièrepensée : j’ai trouvé votre argumentation si pressante, si circonvenante que, n’ayant plus un mouvement libre, j’ai été forcée de me rendre. Ce livre est à la fois le passé et le présent : et grâce à Dieu, c’est aussi comme cela que vous êtes bénédictin. C’est toute l’érudition, l’enchaînement des idées, l’intégralité de science qu’on leur reconnaissait : et puis l’animation, l’incisive rapidité, l’allure vive et franche qu’on poursuit particulièrement aujourd’hui. En outre de tous les mérites imaginables, vous êtes parfaitement amusant, piquant, malicieux, mais de cet enjouement qui est toujours grave, de cette malice qui est honnête et douce, qui sert puissamment la vérité et n’a jamais rien à se faire pardonner. Voilà un sujet traité en conscience, fouillé jusque dans ses entrailles, une étude vraiment complète et qui ne peut manquer de faire autorité 78

    Les félicitations venaient aussi du cardinal Lambruschini 79 , alors que l’orage n’avait pas éclaté encore. Les protestations devaient venir à leur tour et non moins que les applaudissements montrer combien le coup avait porté juste et fort.

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