Dom Guéranger, abbé de Solesmes, par Dom Delatte – Chapitre X

CHAPITRE X

LA DÉFENSE DES INSTITUTIONS LITURGIQUES

(1844-1847)

    Rome n’avait pas cru, il nous en souvient, pouvoir accorder la reconnaissance canonique au monastère de Saint-Germain aussi longtemps que les moines n’avaient pas la propriété de leur maison. Un titre canonique suppose pérennité. Il y avait donc pour la congrégation elle-même et pour le petit prieuré une mise en demeure constante de sortir de l’état précaire où il avait vécu jusqu’alors.

    Les postulants affluaient ; beaucoup se décourageaient dès les premières heures ; aucun n’apportait la richesse, mai on avait triomphé des difficultés de premier établissement grâce à l’intervention de la maison mère. La bibliothèque du prieuré s’augmentait des bollandistes, de Trombelli, du dictionnaire de du Cange et d’autres richesse :. En se levant à deux heures, en se couchant à dix, dom Pitra aidé par ses frères de Solesmes avait préparé texte et dissertations des six premiers volumes de la patrologie latine ; M. Migne ne gardait que la responsabilité des titres extravagants et des annonces à grand tapage auxquelles il ne pouvait renoncer. On songeait à la fondation d’une revue ; le nonce y applaudissait ; dom Pitra proposait un titre, Archives catholiques ; ce fut Auxiliaire catholique qui l’emporta. Les rapports étaient continus, alors même qu’ils étaient difficiles, avec l’Ami de la religion retourné à son gallicanisme, avec l’Univers qui entrait bien que timidement encore dans sa voie définitive. Dom Pitra suffisait à tout et préparait de son mieux un établissement dans une maison à soi, avec possibilité de reconnaissance canonique.

    La solution se présenta plusieurs fois. Il n’eût pas déplu à M. Migne, dépourvu encore du nombreux personnel qu’il recruta depuis, de donner à son imprimerie une étiquette bénédictine et savante. C’eût été pour lui une réclame fructueuse. Plusieurs emplacements s’offraient aux bénédictins : d’abord une maison, rue de Grenelle ; puis unie autre, rue Cassette, un ancien monastère de bénédictines : le banquier avait même promis les avances nécessaires. Tout semblait sur le point d’aboutir, lorsque, sur la fin d’avril 1844, le P. Goussard, cellérier du prieuré de Saint-Germain, arriva à Solesmes à l’improviste, porteur au nom de dom Pitra de propositions beaucoup plus importantes : il s’agissait de l’acquisition d’un immeuble situé rue Notre Dame des Champs, composé de l’ancien hôtel de Laval-Montmorency et de bâtiments à usage d’industrie élevés par le sieur Santerre, le fils du général révolutionnaire, le tout au prix de 450 000 francs. L’emplacement était convoité, disait-on, par la Compagnie du chemin de fer de l’Ouest : il y avait intérêt à la gagner de vitesse et en s’établissant aussitôt de se ménager lé bénéfice d’une expropriation fructueuse. On pressent bien que l’idée était sortie tout armée de la tête du P. Goussard ; mais il était parvenu à y intéresser le nonce lui-même, et le comte de Montalembert, et Mme Swetchine : dom Pitra s’y rangea à son tour.

    Fort peu compétent en questions d’affaires et effrayé de l’étendue d’une acquisition qui dépassait de beaucoup les chiffres auxquels il avait coutume de songer, dom Guéranger témoigna peu d’enthousiasme pour les propositions du P. Goussard et déclara que si, par déférence pour l’approbation de personnes compétentes, il ne voulait pas faire tout échouer par son refus, il ne consentait pas davantage à figurer personnellement sur l’acte d’acquisition. Cette attitude faillit tout faire échouer ; mais dom Guéranger tint bon malgré la mauvaise humeur du P. Goussard. Il ne voulait pas, il ne pouvait pas en justice et honnêteté donner la caution de Solesmes à de si grosses affaires. L’acquisition de la maison de Paris fut donc conclue sans qu’il y eût de recours légal contre Solesmes. Le P. Goussard signa seul au contrat ; trois mois étaient réservés au cours desquels dom Guéranger pouvait soit signer s’il y consentait enfin, soit obtenir du vendeur qu’il acceptât au lieu du sien le nom de dom Pitra, ce qui sera aisé, disait dom Pitra lui-même, et ce qui advint de fait.

    Il eût fallu se borner là. A une communauté une maison suffisait, maison déjà trop grande. Mais le P. Goussard rêvait illimité : il poursuivait une autre acquisition encore, une grande propriété à Auteuil désirée, assurait-on, par les dominicains. « C’est magnifique, écrivait dom Pitra à son abbé ; on ne rêve pas comme cela. Je ne crains qu’une chose, c’est que ce ne soit trop beau, trop splendide pour des moines. Si pourtant Dieu nous donne Auteuil, il faudra bien nous y résigner. » A ces projets qui se greffaient les uns sur les autres, il y avait néanmoins un correctif :

    « Mais ne viendrez-vous pas, mon père, ne fût-ce que pour huit jours ? Vous verriez tout ce tas de choses qui nous encombrent 1 . » Manifestement, les idées du P. Goussard avaient tout fasciné. C’était un instant de griserie venant du succès des premières démarches. Dom Guéranger en éprouvait de l’inquiétude et se faisait rendre compte jour par jour des négociations. Il se fût rendu à Paris pour les surveiller de plus près, si la maladie du P. Fonteinne n’eût laissé peser sur lui seul le souci même matériel de sa maison de Solesmes. Son inquiétude devint de l’angoisse, lorsqu’il vit s’enfler démesurément les projets du P. Goussard.

    Sur ces entrefaites se proposa une autre affaire, très belle et toute providentielle, écrivait le prieur de Saint-Germain : an diocèse de Versailles, le château de Bièvres, un parc immense, des bois, des prairies et des terres labourables, des dépendances en très bon état. Une dame pieuse mettait le tout à la disposition des bénédictins pour un peu moins de trois cent mille francs avec facilités de paiements. L’affaire paraissait tellement inespérée que dom Pitra, dom Piolin et le P. Goussard inclinèrent tous trois à réaliser cette acquisition nouvelle et sollicitèrent de dom Guéranger la plus prompte réponse. « A lui seul, disait dom Pitra. Bièvres nourrira et paiera et meublera Paris 2 . » On y trouvera le blé, le bois, le poisson, le lait ; la petite rivière se prête à plus d’une industrie facile et en particulier à une papeterie. Pourquoi ne créer pas une imprimerie dans la maison de Paris ? Les ateliers de Migne étaient à mi-route : c’est naturellement à Bièvres que le grand imprimeur fût venu s’alimenter. On travaillerait deux fois pour lui avec bénéfice des deux côtés. Bièvres était bien supérieur à Auteuil : Bièvres était hors de l’enceinte fortifiée ; on y avait pour voisin M. Récamier qui mettait à la disposition des bénédictins sa bibliothèque très riche en éditions des pères. En cédant en bloc toute la portion superflue de l’immeuble Santerre, les bénédictins resteraient maîtres de l’hôtel avec jardin et avenue et vivraient des ressources de ce bienheureux Bièvres où coulaient le lait et le miel. Mme Swetchine avertie était plus satisfaite encore de la seconde acquisition que de la première : il eût été sage de se borner à la seconde. « Il n’y a qu’une voix à Paris sur notre belle opération », continuait dom Pitra. Les fonds s’offraient maintenant d’eux-mêmes après s’être tenus sur la réserve. Le crédit devenait énorme. « Paris nous donnera des ressources inespérables : la congrégation peut en faire son point d’appui ; Solesmes sera décentralisé sous le rapport financier. Votre position se dégage et grandit d’autant. Qui sait même si Bièvres ne vous semblerait pas un lieu plus opportun que Solesmes pour y placer le noviciat 3  ? »

    Tout n’était pas absolument chimérique dans ces espérances que la suite devait si durement décevoir ; mais un observateur attentif démêlait facilement la part de l’exagération. Le prieur de Saint-Germain pressait son abbé de solliciter à Rome et sans retard la reconnaissance canonique pour une maison religieuse désormais en règle, puisqu’elle était en possession non d’un mais de deux immeubles. Encore fallait-il obtenir cette reconnaissance avant le voyage à Rome de l’archevêque de Paris qui venait d’être mandé par le pape ; les dispositions ouvertement favorables de Mgr Fornari devaient assurer le succès. « Malgré nos peines et les menées des malveillants, écrivait dom Pitra, il n’y a qu’une voix pour reconnaître que cette affaire est magnifique. C’est un grand coup qui sauvera la congrégation, nous l’espérons fermement. Tous nos amis nous en félicitent 4 . » Cette fermeté d’espérance ne fût pas ébranlée par la nouvelle bientôt répandue que la compagnie du chemin de fer de l’Ouest avait renoncé à l’emplacement convoité par elle tout d’abord. Au prix d’infatigables démarches, dom Pitra aidé de dom Piolin réussit à recueillir les premiers fonds nécessaires pour couvrir les frais d’enregistrement, faire face aux premières exigences et assurer le crédit si nécessaire à une si aventureuse opération.

    Le prieur de Saint-Germain était homme de science et de piété, mais mal à l’aise dans les détails et l’appréciation de questions matérielles. Il n’est pas douteux qu’une sage et prudente administration aurait pu tirer de la propriété de Bièvres un excellent parti. Sagesse, prudence étaient malheureusement ce qui manquait le plus au P. Goussard. Livré à des hommes d’affaires et à des courtiers de probité douteuse, le cellérier de Saint-Germain chargé seul de toute la gestion nouait dès lors les mailles de ce réseau inextricable où le pauvre prieuré de Paris, après s’être débattu un instant, devait fatalement succomber. L’hôtel de Laval Montmorency fut acquis par contrat régulier le 17 mai ; la maison de Bièvres, le 3 juin. Peu favorable à la première acquisition, l’abbé de Solesmes n’avait pas applaudi à la seconde. Le P. Goussard qui pour la seconde fois était venu au Mans afin d’emporter de haute lutte le consentement de dom Guéranger, ne reçut pas d’invitation de pousser jusqu’à Solesmes et dut s’en retourner à Paris. II réclamait sur l’heure, à raison de l’urgence de l’acquisition merveilleuse, ou l’arrivée de dom Guéranger ou carte blanche : dom Guéranger ne vint pas ; il conclut à carte blanche et pressa les décisions. Ce ne fut que le 31 mai après les échanges de paroles qu’une lettre de dom Guéranger vint dessiller tous les yeux.

    Je serai longtemps désolé, lui répondait dom Pitra, de la peine que vous ont faite mes dernières lettres. Notre P. Goussard regrette avec moi de l’avoir peut-être augmentée. Dieu sait combien nous étions loin de penser à cette peine de notre père. C’est une illusion d’un moment que nous avait inspirée, d’abord l’accord si consolant qui n’a pas cessé de régner entre nous tous, puis l’assentiment de nos ennemis mêmes forcés de juger nos opérations excellentes 5 .

    Le malentendu était dissipé ; mais à la faveur de ce malentendu, l’opération avait été consommée. On prit possession sur l’heure : Mgr Blanquart de Bailleul, évêque de Versailles, fit bon accueil au prieur de Saint-Germain et témoigna son regret de quitter le diocèse de Versailles à l’heure même où les bénédictins y entraient 6 Il était aussi de toute justice de faire agréer par Mgr Affre le projet de se transporter de la rue Monsieur à la rue Notre Dame des Champs. L’archevêque de Paris fut un peu moins aimable que l’évêque de Versailles ; mais ayant appris que dom Guéranger devait bientôt se rendre à Paris, il se réserva de traiter toutes choses avec lui. En attendant et pour tirer parti des acquisitions faites, l’abbé de Solesmes décida que le château de Bièvres serait affecté au postulat et que dom Piolin en prendrait la direction avec le titre de prieur.

    Montalembert, que les devoirs d’une campagne commune avait remis en relation avec l’archevêque de Paris, fut le premier à s’applaudir d’un rapprochement entre son ami et l’archevêque ; il emmena dom Guéranger à l’infirmerie Marie-Thérèse où demeurait Mgr Affre. Gracieux envers Montalembert, l’archevêque qui se souvenait des coups qu’il avait portés fut glacial avec l’abbé de Solesmes. L’attitude était calculée ; elle préparait le récit que l’archevêque fit à Montalembert, sous forme d’apologue et sans prononcer aucun noir.. des déboires qu’il avait eus à souffrir de la part de certains religieux qu’il avait reçus dans son diocèse. La lettre pastorale écrite par lui, l’article de l’Univers, le refus de désaveu firent la matière de l’apologue ; la conclusion était celle-ci : l’archevêque de Paris a-t-il le droit d’être satisfait ? L’abbé de Solesmes compléta doucement le récit de l’archevêque, en lui rappelant qu’il avait lui-même en 1840 proposé aux bénédictins un pied à terre à Paris ; le livre des Institutions avait été frappé sans avoir été lu, et pourtant l’archevêque de Paris s’était porté garant que les Institutions n’étaient qu’un tissu de faussetés et de calomnies ; l’abbé de Solesmes n’avait-il pas le droit de se plaindre qu’un archevêque qui jusqu’alors lui avait été bienveillant eût cru devoir, dans une lettre rendue publique, accepter des imputations dont il serait bientôt fait justice ? Mgr Affre se découvrit alors : « Mais, mon révérend père, je n’ai pas lu une seule ligne de votre livre. Je n’ai vu en tout cela qu’une chose : un archevêque étranger prenant la défense de la liturgie parisienne ; que devait faire l’archevêque de Paris, sinon lui envoyer son adhésion ?» Ce fut le tour de Montalembert Franchement, monseigneur, vous vous livrez en convenant que vous n’avez pas lu un livre que pourtant vous avez publiquement censuré. Si l’abbé de Solesmes est en mesure de prouver que le mémoire de Toulouse est cousu d’erreurs, vous serez avec votre lettre pastorale plus durement atteint que Mgr d’Astros avec sa brochure. » A ce coup, l’archevêque se tut et pour toute réponse passa son bras gauche au’ bras de dom Guéranger. Le bras droit. était occupé par Montalembert. La promenade se poursuivit ; mais on parla d’autre chose :une réconciliation tacite était intervenue. Il n’était plus besoin devant cette attitude nouvelle de hâter cette érection canonique que toute la maison de Paris réclamait à cor à cri. Il est bien probable d’ailleurs que la demande adressée à Rome eût échoué.

    Voici en effet ce qui s’était passé. Impuissant à convaincre Mgr Fornari, l’évêque du Mans que les deux brefs du 12 octobre 1843 avaient débouté avait pris une autre voie. L’ambassadeur de France à sa requête avait fait au cardinal Lambruschini de vives représentations au sujet des pontificalia et des ordres mineurs conférés par un abbé. C’était chose inusitée sans doute que l’appel à une juridiction civile dans des questions d’ordre tout ecclésiastique et tout intime ; mais on savait le désir du cardinal Lambruschini d’éviter tout conflit, tout différend quel qu’il fût avec les puissances. La question deux fois résolue fut renvoyée par lui à la congrégation des évêques et réguliers. Dom Guéranger dut comprendre le sens exact du silence discret qu’on avait exigé de lui à son départ de Rome sur la teneur des décrets obtenus dix mois auparavant, lorsque lui parvint par le nonce Fornari une invitation formelle à renoncer à la collation des ordres mineurs et de -la tonsure, à s’abstenir de l’usage des pontificalia même à l’intérieur du monastère, sauf le jour de la fête patronale et un autre jour au choix de l’évêque du Mans, visiteur apostolique* Le coup était rude ; tout. était remis en question et, au milieu des effrayantes sollicitudes qui pesaient sur lui, l’abbé de Solesmes était obligé de se distraire des intérêts les plus graves et les plus urgents pour éclairer Rome sur une situation que les rapports intéressés de l’ambassadeur avaient travestie.

    Ces traverses cruelles, mêlées de souffrances et d’anxiétés, n’enlevaient rien à la confiance surnaturelle de dom Guéranger ni au calme de son âme faste de courage et de foi. S’il croyait de son devoir d’en appeler de l’autorité mal informée à l’autorité mieux informée, ce qui est le droit de tout homme et de tout. chrétien, ce qui est le droit surtout du chef d’une famille religieuse, jamais il n’ajourna le devoir de l’obéissance. Il écrivait au cardinal Lambruschini : « La volonté de Sa Sainteté quelle qu’elle soit trouvera toujours en moi, éminentissime Seigneur, l’obéissance que je lui dois ; et c’est un devoir sacré que j’acquitte en protestant tout d’abord et du fond de mon cœur de ma pleine et entière soumission à tout ce qui émane du siège apostolique. »Après avoir satisfait ainsi aux droits supérieurs de l’obéissance, il ne croyait pas déroger à la discipline en établissant en fait, que les relations avec l’évêque du Mans étaient meilleures qu’elles n’avaient jamais été ; en droit, que Rome prêtait les mains à une diminution de son autorité, lorsqu’elle révoquait sur des rapports infidèles et calomnieux des dispositions considérables, fruit d’un mûr examen et qui n’avaient pas encore dix mois de date. Il restait peu d’espoir que ces représentations si fondées qu’elles fussent obtinssent gain de cause. Outre en effet que l’autorité ne saurait sans se nuire osciller comme un pendule, l’abbé de Solesmes ne pouvait se dissimuler que la question avait désormais une couleur politique et que là où l’évêque du Mans seul aurait pu être ramené en arrière, l’évêque du Mans avec l’appui du gouvernement et de l’ambassadeur était assuré du succès. Ainsi se reformait sur la petite congrégation monastique le réseau qu’elle croyait avoir déchiré ; la tutelle extérieure allait devenir plus lourde que jamais ; la déconsidération ne devait-elle pas fatalement atteindre une institution de qui s’éloignait la bienveillance apostolique ?

    Il y avait longtemps que des rapports affectueux s’étaient établis entre Mgr Parisis et l’abbé de Solesmes. Ils devinrent intimes durant le long et douloureux séjour de Paris. L’intervention de l’évêque de Langres contribua pour une large part à adoucir l’esprit de Mgr Affre. Il écrivait à dom Guéranger :

    J’ai quitté Paris, mon révérend père, avec le regret profond de vous y avoir vu trop peu. J’ai l’espoir de m’en dédommager quelque jour en allant vous voir non plus à Paris où le temps s’éparpille en mille inévitables distractions, mais à Solesmes où je demande à Dieu d’aller près de vous éclairer mon esprit et reposer mon âme dans la retraite. Un évêque qui veut vraiment diriger son diocèse, surtout quand il s’agit de tout y restaurer, ne peut plus étudier sérieusement… Votre position avec l’archevêché de Paris m’occupe toujours beaucoup, moins à cause de vous qui trouverez toujours facilement à vous caser ailleurs, que dans l’intérêt de l’église de France qui dans ce moment n’a rien tant à craindre que des divisions entre ses chefs 7

    Nous l’avons vu déjà, les relations avec Mgr Affre étaient meilleures ; il y avait détente sinon encore abandon. L’abbé de Solesmes en donnait la nouvelle à l’abbé Pie.

    De son côté, Montalembert remerciait dom Guéranger des corrections préparées pour sa nouvelle édition de sainte Elisabeth. Il acceptait tout sauf une seule réserve.

    Il n’y a que sur l’application du mot de moine, écrivait-il, que nous ne nous entendons pas tout à fait. Le sens exclusif que vous lui donnez est historiquement exact ; mais il est également certain que ce mot a reçu dans le monde catholique une extension que vous n’avez ni le droit ni l’intérêt de contester… Vous me faites tout à fait l’effet de notre ami commun, le duc de Saint Simon, qui avait toutes les peines du monde à reconnaître comme réels les duchés créés après le sien ! C’est du reste une ressemblance qui ne vous fait pas tort à mes yeux… Adieu, je vous embrasse ex imo corde philo-monastico 8

    L’évêque de Langres avait appris avec grande joie l’apaisement de Mgr Affre et invitait l’abbé de Solesmes à hâter sa réponse à Mgr de Toulouse ; lui-même se proposait pour une nouvelle campagne une série de publications, qui dans sa pensée revendiqueraient non pas seulement une liberté mais la série des libertés méconnues en France. En même temps que l’abbé Pie offrait à dom Guéranger un pied-à-terre monastique à Chartres ,* l’évêque de Langres parlait d’un château à acquérir dans son diocèse. Il réclamait une réponse immédiate 9 La tentation eût été forte de s’établir à Langres auprès d’un évêque dont l’amitié était acquise. Il était malheureusement trop tard. On était dès lors fixé à Paris, lié à la souffrance, prisonnier des splendeurs imprudemment acquises. Une sorte d’ironie des choses multipliait après coup des offres précieuses auxquelles il n’était plus désormais permis de songer. Un bénédictin lorrain, dom Fréchard, moine de Moyen Moutier avant la Révolution et retiré à Vézelize dans le diocèse de Nancy, n’avait cessé depuis 1837 de proposer à dom Guéranger une fondation sur l’emplacement même de son ancien monastère. Tout récemment il avait insisté de nouveau au nom de ses soixante dix huit ans par l’organe de dom Brandès, et l’abbé de Solesmes crut qu’il y aurait affectueuse courtoisie envers un débris de la congrégation de Saint Vanne de ne refuser ce qui était si instamment proposé qu’après examen et conversation. Passer à Nancy lui fut une occasion de revoir le P. Lacordaire. Les conversations d’autrefois furent reprises ; l’exacte coïncidence des dates ne nous permet pas de douter, malgré qu’on ait effacé le nom, que la lettre du P. Lacordaire à Mme Swetchine dans son post-scriptum ne fasse allusion à cette rencontre : « J’ai revu M*** avec le plus grand plaisir ; nous avons passé trois jours ensemble le plus cordialement du monde. Je l’ai trouvé très bien, sauf un peu de manie romaine ; car on peut mettre de la manie partout 10 » Le lecteur qui sait les circonstances pensera peut-être que cette manie romaine ne manquait ni de désintéressement ni de mérite et ressemblait fort à l’absolu dévouement.

    Au prieuré de Saint-Germain, lorsqu’on vit malgré les assurances du P. Goussard banquiers et prêteurs se dérober, l’anxiété commença. Pour couvrir un déficit, on en ouvrit un autre. Au prix de bien des démarches et au moyen d’expédients, on parvint à faire face aux premières échéances ; mais la situation demeura inquiétante.

    Le P. Goussard qui y avait la plus large part de responsabilité s’épouvantait en voyant approcher l’échéance de janvier ; c’est alors que dom Pitra dont le dévouement à la congrégation était à toute épreuve demanda à son abbé et obtint la permission d’aller en Angleterre recueillir quelque ressource. L’itinéraire était déterminé d’avance : Douai, Londres, Oxford, Cambridge, Cantorbéry. Le voyageur était muni de lettres pour le Dr Newman, pour M. Phillips et Christophe Wordsworth très lié avec l’archevêque de Cantorbéry, le prélat le mieux renté de l’Angleterre. Mais nous contons ici un récit qui a trouvé son historien 11 Pendant que dom Pitra marche de mécompte en mécompte, revenons à Paris. La réponse de dom Guéranger à Mgr de Toulouse venait d’y paraître au commencement de 1845 sous ce titre : Défense des Institutions liturgiques. Dans la préface qui parut à l’Univers du 2 janvier 1845, dom Guéranger expliquait tout à la fois et le silence qu’il avait gardé si longtemps, et le motif qui l’avait déterminé à publier même tardivement sa réponse :

    Plusieurs personnes dont les désirs sont pour moi des ordres, disait-il, m’ont Témoigné leur étonnement de ne pas voir paraître la défense de mes Institutions liturgiques, si solennellement promise l’année dernière. Je remplis aujourd’hui mon engagement -en produisant cette défense imprimée déjà depuis plus de huit mois.

    J’avais cru pouvoir suspendre quelque temps toute réplique, dans la pensée que le public catholique, occupé tout entier des incidents de la grande controverse qui s’est élevée sur la liberté de l’enseignement, trouverait difficilement assez de loisir pour feuilleter les pages assez nombreuses de mon plaidoyer. Mais tout bien considéré, ce serait se flatter vainement que de s’imaginer qu’une telle controverse, dans laquelle est mise en question la liberté même de L’Église, doive s’assoupir de si tôt… Il m’était impossible de demeurer indéfiniment sous le poids des accusations si graves qui ont été portées contre ma personne plus encore que contre mon livre dans la brochure de Mgr l’archevêque de Toulouse… Mon illustre adversaire n’a point borné son attaque à des reproches sur mon indiscrétion en matière de droit liturgique et sur mon ignorance en fait d’histoire ecclésiastique. C’est ma réputation de catholique, c’est ma probité qu’il a mise en question, que dis-je ? qu’il a anéantie autant qu’il lui était possible. Je suis accusé dans la brochure d’avoir voulu flétrir l’église de France et d’avoir à cet effet entassé les calomnies, les falsifications les plus odieuses et les plus grossières : et de plus on a cru devoir pronostiquer sur moi la fin malheureuse de l’abbé de Lamennais.

    Si pourtant j’ai quelque justification à produire, puis-je en gardant le silence prolonger indéfiniment le scandale donné à L’Église par la publication de mon livre ? N’est-ce pas une obligation de chercher à dissiper des accusations qui, mettant en suspicion mon orthodoxie et ma probité, compromettent d’un seul coup ma réputation d’honnête homme, mon caractère sacerdotal et aussi l’honneur de mon ordre et de ma congrégation ? Personne, je l’imagine, ne contestera mon droit et mon devoir en de telles circonstances ; et tout homme désintéressé comprendra aisément que plus est élevé le caractère, plus haute la dignité de mon accusateur, plus aussi devient grave pour moi l’obligation de me laver des impressions fâcheuses qu’ont dû faire naître contre ma moralité les insinuations expresses dont il a cru devoir me poursuivre 12 .

    En taisant la part qu’y a prise son auteur, la préface signale le mouvement liturgique qui porte la France vers le centre de l’unité, non sans se railler un peu de la piteuse intervention de MM. Dupin et Isambert dans une question trop étrangère à leur compétence pour qu’ils pussent l’aborder sans péril. Ce compte réglé, le plaidoyer commence ; il tient tout entier dans la lettre à Mgr l’archevêque de Toulouse. L’abbé de Solesmes se fit une loi de joindre à la lettre un appendice où sont reproduites fidèlement, avec réponse en regard, les accusations de la brochure toulousaine. Il s’exposait à des longueurs par ce dernier procédé ; mais il y avait tout à la fois et droiture parfaite et habileté souveraine à placer griefs et réponses face à face sous les yeux du public. Ceux qui avaient redouté que l’indignation d’ailleurs légitime de l’abbé de Solesmes ne fît explosion dans sa réplique lurent avec une surprise charmée les pages qui suivent, d’un calme et respectueux accent :

    Monseigneur, dès les premières années de ma jeunesse, je sentis en moi un attrait puissant pour l’étude de l’histoire ecclésiastique ; et je me reconnais grandement redevable à Dieu qui dans sa Providence paternelle fit naître en mon âme cette disposition, dont l’un des principaux résultats devait être de fixer les facultés de mon intelligence sur un objet grave à la fois et surnaturel.

    De bonne heure j’appris donc à m’identifier avec les destinées de la sainte Église catholique, colonne et fondement de la vérité. De bonne heure j’appris à compatir à ses souffrances, à suivre ses combats, à jouir de ses triomphes, à soupirer pour sa liberté. Je compris que tout cœur catholique devait aimer cette mère commune des enfants de Dieu, cette Epouse sans tache ni ride qui a ravi le cœur de notre divin et aimable Sauveur Jésus-Christ. C’est pourquoi je lui dévouai pour jamais, à cause de son Epoux, tout ce que mon cœur aurait d’amour sur cette terre, tout ce que mes faibles efforts pourraient produire dans la sphère étroite qui m’était réservée.

    Mais dans la recherche des monuments à l’aide desquels l’œil catholique aime à suivre la marche de L’Église à travers les âges, je ne me bornai pas à ces premiers siècles, resplendissants de la pourpre des martyrs en même temps qu’illuminés par la doctrine des pères ; je voulus accompagner L’Epouse du Christ jusqu’aux dernières épreuves de son pèlerinage, et l’histoire contemporaine du sacerdoce me sembla mériter mon attention et mon étude, non moins que celle de L’Église au moyen âge et dans les siècles primitifs.

    J’avais quinze ans, monseigneur, lorsque votre nom m’apparut pour la première fois. Il brillait d’un éclat immortel sur luné des plus sombres pages des annales de L’Église en ce siècle.

    Un joug de fer pesait sur la chrétienté : Rome était veuve de son pontife qui languissait dans les fers. Les plus fidèles serviteurs du siège apostolique expiaient leur courage dans la captivité ; les églises, frappées de viduité par la mort de leurs évêques, tombaient aux mains des mercenaires. Le siège de Paris, capitale de l’Empire, était usurpé avec scandale par un homme qui n’avait pas su respecter la double barrière des bienfaits et des serments ; et sur L’Église s’étendait une terreur rendue plus profonde encore par le silence que gardaient les sentinelles d’Israël.

    Cependant le cri du pontife captif se fit entendre. Il réclamait pour ces droits sacrés de la hiérarchie, dont la violation entraîne la ruine de l’édifice entier du christianisme : mais aucune voix n’osait servir d’écho à celle du pontife. D’affreux périls attendaient celui qui eût osé transmettre à l’oreille du coupable prélat l’anathème lancé contre sa prévarication. Tout à coup, dans l’église de Paris un prêtre se leva et dénonça au faux pasteur l’arrêt apostolique qui flétrissait sa conduite. Quelques heures s’étaient à peine écoulées, et ce prêtre avait entendu se fermer sur lui les verrous d’un cachot à Vincennes.

    Ce prêtre dont le nom vivra à jamais dans les fastes de la liberté ecclésiastique, ce prêtre qui ne fléchissait pas lorsque tant de pontifes tremblaient, ce fut vous-même, monseigneur. Avec quelle vénération je lus un nom si glorieux ! Avec quelle admiration je recueillis le récit d’un si généreux sacrifice Depuis lors, je désirai ardemment voir et connaître le glorieux confesseur de cette époque redoutable durant laquelle, pour emprunter la parole du prophète, on peut dire que toute tête était languissante, tout cœur abattu, tout genou tremblant.

    L’occasion tant désirée se présenta lors du séjour que vous eûtes lieu de faire à Paris, monseigneur, à l’époque de votre translation sur le siège métropolitain de Toulouse. Je m’empressai avidement d’assister aux saints mystères célébrés par vous, d’entendre les exhortations que votre voix paternelle prononçait quelquefois au milieu des cérémonies saintes : Je ne me rassasiais pas de contempler le dernier confesseur de la liberté ecclésiastique, le prêtre devenu pontife qui n’avait pas craint d’exposer sa vie pour le lien sacré de l’unité et de la subordination canonique. Depuis lors, rien n’a été capable d’altérer en moi le culte sincère que vous avait voué ma jeunesse ; mais j’étais loin de croire qu’un jour dût venir où votre voix me dénoncerait devant L’Église comme un écrivain dangereux et téméraire.

    Vous avez cru dans votre sagesse, monseigneur, devoir attaquer par un écrit imprimé mes Institutions liturgiques ; et certes je respecte les intentions qui vous ont fait agir. Il me serait même doux de m’avouer vaincu dans le combat, si j’avais la conscience de ma défaite ; malheureusement je ne l’ai pas, cette conscience. Je pourrais, il est vrai, garder le silence et ne pas entreprendre ma justification ; mais d’autre part il me semble qu’un devoir impérieux, celui de défendre la vérité, me presse de prendre la parole et de présenter des explications nécessaires, je dirai plus, car je m’en flatte, une justification complète 13

    L’abbé de Solesmes donne en un mot l’économie de sa défense. répondre dans la lettre aux contestations élevées contre les principes des Institutions, satisfaire dans l’appendice aux objections de détail. Il écartait avec un sourire les qualificatifs un peu énergiques qui émaillaient la brochure toulousaine : imprudence, témérité, injustice, absurdité, calomnie, fureur, blasphème, indécence, obscénité, rien ne manquait aux Institutions liturgiques dont le style par surcroît portait en lui, d’après Mgr d’Astros ou son vicaire général, les caractères qui décèlent le jeune impie. Il n’avait non plus besoin que d’un mot pour demander à la loyauté même de son adversaire justice de l’accusation de faussaire élevée contre lui. A l’heure où il écrivait sa défense, peut-être l’abbé de Solesmes ne savait-il pas encore combien il touchait juste en déchargeant son adversaire vénéré de certaines erreurs contenues dans la brochure.

    Vous avouerai-je toute ma pensée, monseigneur ? Bien des pages de votre brochure… m’ont porté à croire, et j’ai accueilli cette pensée avec bonheur, que d’autres mains que les vôtres avaient conduit la rédaction de l’opuscule auquel je réponds en ce moment. J’en trouverais une preuve dans ce qui est écrit, page 70, que Sédulius est né en 1537 et mort en 1631. L’antiquité ecclésiastique vous est trop familière, monseigneur, pour qu’on puisse vous imputer avec justice un tel anachronisme… Au reste, dans la seconde édition de votre brochure, le public verra avec plaisir que cette erreur a été corrigée. Je regrette qu’on n’ait pas modifié de même la page 130 où l’on attribue des hymnes à saint Augustin, dont les œuvres sont cependant bien plus connues encore que celles de Sédulius 14

    Ce n’était encore là que bagatelles ; mais au cours de la discussion même, Mgr d’Astros dut regretter d’avoir laissé donner son nom à l’œuvre de son vicaire général. La question liturgique, telle qu’elle avait été posée par les Institutions, se ramenait à trois points de fait qui font la matière et la division de la lettre : L’unité des formules liturgiques est-elle le vœu de L’Église ? L’unité liturgique a-t-elle été brisée en France par les novateurs, en particulier au cours du dix-huitième siècle ? Rappeler ces principes, est-ce jeter le trouble dans les diocèses de France et pousser à des bouleversements violents dans les choses de la liturgie 15  ? Que l’unité liturgique constituât un des vœux de L’Église, outre que les Institutions l’avaient mis en pleine lumière, le bref de Grégoire XVI à l’archevêque de Reims venait de le constater ; et n’était-ce pas merveille que dans les mêmes pages Mgr de Toulouse se prétendît être en accord avec le bref pontifical, alors qu’au lieu de rechercher l’unité par l’adoption de la liturgie romaine, il se bornait à faire l’éloge du bréviaire de Paris et proposait ouvertement le retour des diocèses de chaque province à la liturgie de la métropole ? Ce n’était pas œuvre facile de concilier de telles assertions : l’abbé de Solesmes, après en avoir signalé l’incohérence, constatait une fois de plus que l’église de France avait trahi le vœu de L’Église et en rompant l’unité liturgique s’était dérobée à une prescription formelle de l’autorité apostolique. C’était un fait notoire qu’il était pleinement loisible à tout historien et à tout catholique de relever ; tout le crime de l’auteur des Institutions avait donc été de raconter ce fait inouï dans les fastes de L’Église, avec plus d’étendue qu’on ne l’avait fait avant lui, en signalant les auteurs, les motifs, les incidents de l’innovation liturgique il n’avait fait qu’œuvre d’historien.

    Mais aussi était-il digne d’un historien français de dénigrer l’église de France ? A cela l’abbé de Solesmes pouvait aisément répondre que l’historien doit s’affranchir de l’étroit préjugé de la nationalité : la vérité historique n’a pas de frontières ; mais il allait plus loin.

    Si en ma qualité de Français je suis tout aussi zélé qu’un autre pour l’honneur de ma nation, en revanche comme catholique je fais profession de n’avoir d’autre patrie que Rome… Je ne crois pas pouvoir adhérer d’une manière inviolable, en matière de christianisme, à un autre centre qu’à celui qui, établi par Jésus-Christ, possède l’infaillibilité de la doctrine et la plénitude de la juridiction… Je ne me rangerai donc aux actes ecclésiastiques qui ont lieu dans ma patrie qu’autant qu’ils seront en harmonie avec la direction donnée par le siège apostolique ; je redouterai les conséquences de ces actes dans la proportion où cette harmonie me semblera moins visible ; je m’en défierais tout à fait, si je voyais évidemment Rome d’un côté et la France de l’autre. Encore une fois je ne comprends pas L’Église autrement. Et si mon langage manque de courtoisie, je le regrette ; mais je parle en France comme je parlerais en Espagne, au Mexique, aux États-Unis, en un mot partout où les vraies notions de la foi et de la discipline existent par le fait, il est vrai, mais non en vertu d’une promesse divine.

    Je vous avoue, monseigneur, que j’ai lu avec peine certains endroits de votre brochure dans lesquels vous avez cru pouvoir dire que l’église de France fut toujours, après L’Église romaine, la plus ferme colonne de L’Église de Jésus Christ 16 , qu’aucune autre église, après celle de Rome, ne peut se glorifier d’avoir été protégée d’une manière plus éclatante 17 Ces sortes de rapprochements, dont l’intention certainement n’a rien de mauvais, me semblent peu conformes au respect que nous devons porter à cette Église mère et maîtresse, dont la solidité appuyée sur la parole de Jésus-Christ ne saurait convenablement être mise en parallèle avec la fidélité plus ou moins constante de toute autre église particulière. Les dons de la miséricorde divine, soit qu’ils s’appliquent aux particuliers, soit qu’ils aient pour but les nations, semblent bien plutôt l’objet d’une humble reconnaissance qu’un sujet de se glorifier, surtout en présence d’une œuvre aussi divinement imposante que la permanence du siège apostolique, dans l’infaillible enseignement de la foi, pour le salut de tout le troupeau de Jésus-Christ. Je crois dans ma simplicité que l’humilité et le silence sur les grâces reçues disposent davantage le ciel à nous en continuer l’aumône ; et quand j’entends des catholiques français, prêtres ou laïques, parler de manière à faire croire qu’il y aurait dans l’église de France quelque garantie de plus que dans toute autre église pour la conservation de la foi et de l’unité, je m’inquiète et même je ne comprends pas 18

    L’abbé de Solesmes voyait dans l’attachement croissant des fidèles et du clergé de Fiance au saint-siège une garantie beaucoup plus assurée de la persévérance de notre foi. La France par son attitude dénonçait cette fameuse déclaration de 1682, que Bossuet laissait aller où elle voudrait et dont Mgr d’Astros entraîné par les exigences de sa position avait essayé une justification timide « Déclaration malheureuse, avait-il dit, car elle refroidit l’affection de L’Église romaine pour l’église de France 19 » Il s’en fallait d’assez peu que L’Église romaine ne fût coupable de s’être laissée refroidir dans son affection pour l’église de Lance par une déclaration que les prélats de 1682 n’avaient rédigée que guidés par leur attachement à la foi, par leur désir de conserver inviolable l’autorité du saint-siège 20 . Et comment expliquer, si re n’est par une aberration qui tenait presque du prodige, que les souverains pontifes eussent à plusieurs reprises annulé une déclaration conçue dans de tels sentiments ? Rien de plus serré comme discussion que les pages où l’abbé de Solesmes écarte le reproche d’avoir imputé la note d’hérésie à l’église de Fiance, d’avoir inscrit au catalogue des hérésies une hérésie nouvelle dont nul n’avait encore entendu parler, l’hérésie antiliturgique, et ce, dans le malin plaisir d’y ranger doucement tous les évêques de son pays. On ne pouvait contester ni le témoignage de l’histoire montrant à quels esprits et à quelles mains était due l’innovation liturgique, ni le témoignage des évêques et des papes dénonçant les erreurs qui s’étaient glissées dans les bréviaires nouveaux, ni surtout l’applaudissement donné par des jansénistes notoires à leur publication.

    C’est au terme de cette discussion qu’il relève le procédé audacieux qui, à la fin de la brochure toulousaine assimilant à la témérité de Lamennais la conduite de dom Guéranger, pressentait pour l’un la chute de l’autre.

    Vous avez cru, monseigneur, devoir me jeter à la tête le nom de l’abbé de La Mennais, dans le but d’amener votre lecteur à faire un rapprochement entre un homme tombé dans les plus coupables erreurs et moi, prêtre et religieux catholique qui défends les droits de l’unité. Et c’est après avoir si mal prouvé que j’ai calomnié l’église de France à propos de faits qui après tout sont du domaine de l’histoire, que, cherchant contre moi dans l’avenir des armes que ni le passé ni le présent ne vous fournissent, vous vous hasardez à prophétiser sur moi une chute pareille à celle de ce prêtre infortuné : Dom Guéranger, dites-vous, monseigneur, s’offensera peut-être ; il sera blessé, nous n’en doutons pas 21 Non, monseigneur, je ne suis ni offensé ni blessé ; je vous plains seulement de la dure nécessité qui vous a contraint, pour attaquer mon livre, de lui faire dire si souvent ce qu’il ne dit pas, pour prédire ensuite sur de si étranges motifs l’apostasie de son auteur 22

    Avant de prendre congé de son adversaire, l’abbé de Solesmes s’excusait de l’étendue donnée à sa réponse.

    Le moment est venu, monseigneur, de clore cette lettre déjà beaucoup trop longue, mais l’importance du sujet, la vigueur de votre attaque, la gravité des reproches que vous m’avez adressés m’ôtaient la possibilité d’être court dans ma défense. J’ai parlé avec liberté et franchise, comme il convenait devant le public au tribunal duquel vous avez cru devoir en appeler contre moi. C’est à lui maintenant de juger et de prononcer. Que si, dans le cours de cet écrit, il m’était échappé quelque chose qui outrepassât les bornes de la légitime défense, je serais prêt à le désavouer comme contraire non seulement à mon devoir mais encore à mon intention.

    Enfin, monseigneur, permettez-moi de finir cette lettre comme je l’ai commencée, en rappelant le souvenir de l’action glorieuse qui, il y a trente ans, vous marqua pour jamais du sceau des confesseurs de la liberté ecclésiastique. Qu’importe, après tout, que vous ayez vaincu ou non aujourd’hui dans cette polémique d’un moment avec un homme obscur, quand L’Église garde chèrement la mémoire des combats que vous avez livrés pour elle sur le plus formidable des champs de bataille. Regardez en arrière, monseigneur, votre triomphe est assez beau. Si donc en ce moment, par la permission divine je me trouvais avoir remporté une humble victoire, ce ne serait pas à moi qu’elle serait due mais à la vérité seule, à la vérité qui est au-dessus de tous, parce qu’elle est la lumière et la vie 23

    Dom Guéranger adressa sa Défense des Institutions liturgiques au cardinal Lambruschini qui avait reçu la dédicace du livre lui-même. Le secrétaire d’État ne trouva pas au milieu de ses occupations le loisir de parcourir la brochure ; fidèle au sentiment qui lui avait fait réclamer le silence, il exprima à l’abbé de Solesmes le déplaisir qu’il éprouvait de voir se poursuivre sans espoir de bons résultats, une polémique toujours vive et qui provoquait de dures répliques 24 Peut-être l’éminence Lambruschini eût-elle pensé autrement si elle avait pu lire. Quelques années devaient suffire pour justifier au tribunal même des plus prévenus cette polémique, dont l’histoire exposée avec une courtoisie respectueuse faisait seule tous les frais.

    Bien des lecteurs qui avaient reculé effrayés devant les deux volumes des Institutions liturgiques lurent la Défense, et ceux-là mêmes qui avaient dissuadé l’abbé de Solesmes de répondre ne purent s’empêcher de rendre hommage à sa modération autant qu’à sa puissance contenue. L’abbé Edouard Pie, dont le vaillant évêque de Chartres venait de faire son vicaire général, félicitait dom Guéranger :

    Votre réponse à Mgr de Toulouse, malgré ce que vous m’en aviez lu, a été pour moi une jouissance tout à fait neuve encore. Attaqué dans les principes autant que dans les détails de votre ouvrage, vous aviez la tâche ingrate de revenir sur des vérités ou des faits déjà établis et par conséquent connus en partie de vos lecteurs. Malgré cela, votre Défense est aussi nouvelle de fond que de forme ; indépendamment de vous et de votre adversaire, de votre supériorité victorieuse et de sa faiblesse authentiquement et juridiquement démontrée votre œuvre est pour les lecteurs de vos Institutions et de votre Lettre à Mgr de Reims un complément utile : en passant par le même chemin, ils apprennent beaucoup de choses qu’ils ignoraient et ils voient sous un nouveau jour ce qu’ils avaient vu déjà 25

    Le vénérable curé de Notre-Dame de Chartres, M. Lecomte, qui était en tiers dans l’amitié qui unissait son ancien vicaire l’abbé Pie avec dom Guéranger, parlait ainsi de la Défense : « Je l’ai lue consciencieusement depuis la première syllabe jusqu’à la dernière. J’ai dégusté avec sensualité ce bon sens exquis, cette raison et ce sel de raison, cette érudition qui ne fait jamais défaut, cette fermeté de foi que nul sophisme, nulle autorité usurpatrice n’ébranlent, cette logique polie mais accablante 26 » Jules Morel et Alfred de Falloux se réunissaient dans un même sentiment d’admiration. Il faut dire toutefois que ce dernier gardait une préoccupation : l’esprit public en France admettrait-il une si verte semonce faite à un archevêque en cheveux blancs, même par un abbé ? Désormais, lorsque Montalembert à la tribune aborderait avec un peu de vigueur les Portalis et les Villemain, ces derniers ne se consoleraient-ils pas ironiquement en disant qu’après tout ils sont traités exactement comme le sont d’habitude les confesseurs de la foi, lorsqu’ils tombent aux mains des ultramontains, réguliers et séculiers ? Jamais, disait le comte de Falloux, et c’était là pour lui un article additionnel à la déclaration du clergé de France, jamais on ne doit réfuter un évêque français qu’en renonçant d’avance et spontanément à la moitié de ses moyens et à la meilleure. Il rendait toutefois au livre de dom Guéranger qui l’avait éclairé cette justice, qu’il était peu séant à un évêque d’écrire l’histoire de la liturgie comme un avocat général du temps pouvait écrire l’histoire des jésuites 27

    Un hommage inattendu vint couronner tous ces hommages. Au diocèse d’Angers, le dernier jour de 1844, M. le vicaire général Bernier, s’adressant à Mgr Angebault au nom du clergé du diocèse, avait témoigné ne pouvoir mieux affirmer sa vénération pour son évêque qu’en adressant une violente apostrophe à « ces jeunes ultramontains qui exagèrent les prérogatives de la chaire indéfectible de Pierre pour ravaler les droits de l’épiscopat et qui trouvent plus commode d’étaler des sentiments d’obéissance pour un pouvoir qui est à cinq cents lieues que de se conformer en toute simplicité et sans parade au pouvoir diocésain dont le voisinage gêne leur esprit rebelle 28 » De telles paroles, adressées à l’évêque d’Angers dont les dispositions étaient trop connues, empruntaient aux circonstances de temps et de lieu un sens très précis. Solesmes n’était pas nommé mais très directement visé. Les membres du clergé surpris ou indignés demandèrent un peu vivement à l’évêque quelques explications ; Mgr Angebault répondit qu’il s’agissait des protestants qui voulaient s’établir à Angers, ce qui était difficile à concilier avec la physionomie ultramontaine des rebelles dénoncés. Quant à l’abbé Bernier pressé à son tour, il déclara avoir visé les tendances presbytériennes de l’abbé Clavel et du Bien social 29 Ce qu’il n’avait pas consenti à reconnaître tout d’abord, le vicaire général d’Angers, emporté par sa passion gallicane et ému par les progrès de l’idée romaine, le proclama bien haut six mois plus tard dans une circulaire qu’il adressa de lui-même à, tous les curés du diocèse 30 Elle avait pour dessein de les prémunir contre les excès du journalisme religieux, dénonçait l’Univers, l’Union de l’Ouest, Louis Veuillot ; désignait, sans les nommer pourtant, le comte de Montalembert et M. de Falloux comme des esprits dangereux et brouillons ; enfin prenait résolument position contre le mouvement liturgique et celui qui l’avait inauguré.

    En appelant sur la lettre de M. Bernier l’attention de dom Guéranger, M. de Falloux l’invitait à répliquer.

    Puisque M. Bernier a eu l’heureuse pensée de vous comprendre, en des termes véritablement indécents, dans une aussi mesquine querelle, ne pouvez-vous pas riposter vous-même, en demandant à l’évêque de quel droit son grand vicaire vous signale à son clergé sous de telles couleurs ?… Et si vous avez des raisons de penser que le recours à l’évêque soit inefficace, ne pourriez-vous me répondre une lettre destinée à être communiquée aux membres principaux de notre clergé ? Enfin, mon révérend père, veuillez accorder quelques Instants de votre précieux temps et de votre attention à cette malheureuse affaire qui, vue de Paris, est minime, et, envisagée en Anjou, peut faire très grand bien en forçant. notre évêque à ouvrir les yeux sur les bords de l’abîme où on le pousse. En tout cas, mon révérend père, veuillez me pardonner mon indiscrétion par mon intention. J’abrège ma lettre autant que je puis et me trouve heureux, même en cette circonstance, de vous renouveler l’hommage invariable de l’attachement le plus respectueux, le plus reconnaissant et le plus dévoué 31

    L’abbé de Solesmes ne voulait pas dépenser son temps en menues escarmouches, alors surtout que la victoire se dessinait complète. Il laissa à d’autres le soin de répondre aux exagérations qui le représentaient assez disposé « à mettre tout en combustion pour quelques hymnes ou quelques antiennes à coup sûr bien innocentes 32 ». M. Théodore de Quatrebarbes répliqua fort pertinemment au vicaire général 33  ; mais M. Bernier voulut avoir le dernier mot. Il donna à sa brochure un titre qui eût suffi à lui seul pour décourager le lecteur le plus déterminé : Observations à M. le comte de Quatrebarbes sur sa réponse à une lettre sur le journalisme religieux 34 La discussion se perdait dans les sables. Ce ne fut pas avant 1847, dans sa réponse à Mgr Fayet, qu’il plut à dom Guéranger de faire une allusion incidente à la part qu’avait prise M. l’abbé Bernier dans la querelle liturgique.

    Depuis la fin de 1844 et durant toute l’absence de dom Pitra, dom Guéranger séjourna à Paris dans cet hôtel Montmorency où le petit monastère s’était retiré au sortir de la rue Monsieur. Le séjour de Solesmes avait incontestablement ses peines ; la détresse s’y était fait sentir souvent. Le gouvernement des âmes dans un monastère ne va pas sans un travail incessant, mêlé d’anxiétés multiples et de problèmes quelquefois douloureux et sans cesse renaissants : l’éducation des âmes est à ce prix. Mais au monastère de Paris où la pénurie était extrême, l’abbé de Solesmes se trouvait en face de difficultés nouvelles inhérentes à la situation de tout monastère établi dans une grande ville. La solitude, le recueillement, la paix, le silence, tous les éléments indispensables à la prière et à l’étude s’obtiennent malaisément dans une maison monastique noyée en un centre populeux où tous les bruits d’alentour viennent fatalement retentir. Cette séparation du monde par la retraite et par la clôture, qui forme la condition première de la vie monastique, ne saurait qu’à grand’peine être réalisée au milieu d’une cité bruyante. Les parloirs courent risque d’être plus fréquentés que la cellule et le temps de la prière facilement se dissipe en conversations. Alors même que l’obédience et la bénédiction de son abbé l’accompagnent, le moine ne saurait faire un pas hors de son monastère sans être aussitôt ressaisi par tous les bruits et les spectacles d’un monde auquel il a dit adieu ; l’impression qu’il en reçoit est plus vive pour cette raison même que sa retraite l’en a désaccoutumé. N’en retirât-il que le seul souvenir et l’image importune de ce qu’il a vu, de ce qu’il a entendu, cela seul serait au détriment de sa prière ; et, consciente de ce danger, la sagesse de saint Benoît a voulu que les moines voués un instant à, des œuvres extérieures, dès leur retour dans le cloître, expient par la prière tout ce que les bruits et le contact du monde pourraient avoir laissé de trace en leur esprit : ne quid forte subripuerit in via visus aut auditus maloe rei vel otiosi sermonis.

    Une vie de prière et de contemplation a de telles exigences. Elles sont douces et tutélaires à l’âme fidèle ; et, si parfois elles semblent importunes, c’est à l’âme qui en a le plus pressant besoin, à l’âme faible qui n’est encore ni assez attachée à Dieu, ni assez affranchie d’elle-même pour que le monde ait pour elle perdu tout charme, tout attrait. On comprend dès lors que, sans cesser jamais d’être affectueuse et paternelle, telle en un mot que l’a décrite saint Benoît, l’autorité régulière qui s’adapte aux circonstances, aux conditions, aux personnes, devait revêtir à Paris une forme plus austère, et que la condescendance s’y devait tempérer de vigilance et d’un peu de sévérité. La dignité de la vie monastique l’exigeait. Les âmes avaient ici plus besoin d’être contenues et maintenues ; et des écarts, qui dans la solitude de Solesmes pouvaient être sans portée réelle, eussent été redoutables au centre de Paris. Et pourtant c’était Solesmes que les moines de Saint-Germain voulaient reproduire.

    Ajouterons-nous que depuis la dure expérience de 1836, où il avait vu l’unanimité de sa maison liguée contre lui, l’abbé de Solesmes n’avait jamais recouvré l’assurance tranquille dans l’exercice de son pouvoir ? L’épreuve de la première heure avait sinon ruiné du moins ébranlé sa sécurité : Il n’avait rien diminué sans doute de son dévouement, de sa patience, de sa charité auprès des âmes ; mais peut-être savait-il mieux leur faiblesse ; peut-être avait-il perdu quelque chose de cette fermeté nécessaire qui soutient, alors même qu’elle blesse un peu. De l’étude de la règle autant que des douloureuses expériences de la vie, cet homme vaillant et fort s’était composé dans la direction des siens un système fait plutôt de douceur et de tempéraments, d’expédients et de patience. Il attendait avec une rare longanimité l’heure de la grâce et n’employait qu’à la dernière extrémité la répression sévère. II avait appris de Dieu l’extrême condescendance. Rien n’est plus facile à distance que de blâmer cet effacement calculé de l’autorité paternelle et l’éloignement qu’il professait pour toute mesure hardie ou violente ; les âmes que cette disposition a sauvées plaideront devant Dieu pour les erreurs qu’elle n’a pu arrêter. Dieu. se joue au milieu des activités humaines ; et, en exigeant de chacun la probité de ses actes et la droiture de ses intentions, il nous élève vers lui par le bien que nous essayons de faire et aussi par la souffrance que nous attirent ces imperfections desquelles nulle nature créée n’est complètement affranchie.

    Nous l’avons vu, dom Guéranger peu compétent ès choses d’administration abandonnait à son cellérier un département où il croyait ne rien entendre. Paris avait calqué Solesmes aussi sur ce point ; seulement le cellérier de Paris n’avait que de l’audace, une habileté dangereuse et les seules apparences du savoir-faire. Jaloux de tenir en main et à lui seul toute la trame de ses savantes combinaisons, il avait réussi par mille procédés divers à écarter tout contrôle et à décourager tout effort qui aurait pu le dessaisir de cette gestion qu’il détenait comme un fief et qui abritait ses infractions sans nombre. C’était trop peu d’avoir doté Saint-Germain de deux maisons pour une ; il fallait s’ingénier maintenant et trouver des ressources pour faire face aux échéances convenues. Le F. du Lac dans le midi de la France, dom Pitra en Angleterre s’y employèrent sans beaucoup de succès mais avec un rare dévouement. Le cellérier qui était l’auteur de cette détresse voulut faire quelque chose de son côté et montrer qu’il était capable de dénouer les problèmes qu’il avait créés. Des excursions entreprises sous divers prétextes le conduisirent jusqu’à Alger. Andancette dont il avait entendu parler se trouva sur le chemin. Il n’ignorait pas que la supérieure avait consenti antérieurement un prêt modique à la congrégation ; il se proposa, lui, d’obtenir davantage. De son côté, la supérieure, mère Almas, sans appui réel dans le diocèse de Valence, était bien aise d’abriter sa petite communauté du nom des bénédictins de France. A raison de l’appui qu’il en attendait, la supérieure d’Andancette fut par le cellérier élevée à la plus haute perfection « Je ne puis m’empêcher intérieurement de la comparer à sainte Thérèse, écrivait-il. Bonté, simplicité, humilité, abnégation et dévouement sans bornes, tout se trouve en elle 35 . »

    Au péril de cette situation si complexe, si tendue, se joignaient au commencement de 1845 les inquiétudes politiques. La crise provoquée par la question de la liberté d’enseignement n’avait aucunement pris fin ; et comme les ordres religieux fournissaient alors comme souvent, à tout gouvernement aux abois une diversion toujours prête ; comme d’ailleurs les jésuites semblaient, plus que les autres groupements religieux préparés à user de cette liberté de l’enseignement que le public catholique et l’épiscopat réclamaient avec ardeur, le gouvernement résolu à ne l’accorder pas usa du stratagème tant renouvelé depuis. Il s’en alla, dans l’arsenal poudreux des dispositions tombées en désuétude, réveiller les lois contre les congrégations non autorisées, « les lois existantes» comme on a dit depuis ; il invoqua le concordat, les articles organiques, le péril de la société laïque, tous les arguments ordinaires de la haine, de l’hypocrisie et de la peur. L’adresse de la Chambre des députés devait contenir un paragraphe où la majorité solliciterait des mesures répressives contre les ordres religieux.

    Dénoncé déjà à Rome par la voie même de l’ambassadeur l’abbé de Solesmes, encore qu’il ne fût pas visé le premier, ne pouvait augurer rien de bon pour sa famille religieuse de cette discussion parlementaire. Il écrivait de Paris aux moines de Solesmes pour leur recommander la discrétion, la prudence, une attitude tranquille aussi éloignée de la peur que de la bravade 36 . Et comme si c’eût été trop peu des menaces politiques, trop peu des angoisses matérielles où il se débattait, il voyait encore refluer vers lui, sous une forme particulièrement douloureuse, le mécontentement qu’avait provoqué dans une fraction de l’épiscopat le succès de sa campagne liturgique. Toute une province ecclésiastique avait adressé au pape une lettre collective afin d’obtenir contre l’abbé dé Solesmes interdiction d’écrire sur les matières liturgiques. Il le savait ; ce fut pourtant une surprise lorsque le nonce Fornari lui donna connaissance sur la fin de janvier 1845 des mesures prises contre lui. L’ambassadeur de France au nom de son gouvernement avait réclamé contre l’érection de l’abbaye de Solesmes, contre les empiétements de l’abbé. Dans l’intérêt même de l’institution monastique, la congrégation des évêques et réguliers avait cru devoir confier le monastère de Solesmes à l’évêque du Mans comme délégué apostolique jusqu’à terminaison de la crise actuelle, – l’ambassadeur de France en était averti ; – et pour que rien ne manquât à ces dures dispositions, il était entendu que toutes les maisons créées par Solesmes n’auraient jamais que le caractère d’un abri, non la réalité et la dignité de monastère : aucune fondation future, quelle qu’elle fût, n’aurait pour résultat de faire cesser la lourde tutelle que l’évêque du Mans exerçait sur l’abbaye de Solesmes en vertu de la délégation apostolique*

    L’écrasement était complet. Il y a peu d’exemples, dans l’histoire des institutions religieuses, d’une telle détresse ; et peut-être l’âme de dom Guéranger y eût-elle succombé, s’il n’avait eu près de lui pour adoucir sa souffrance l’affection généreuse du nonce apostolique. N’ayant pu détourner le coup, Mgr Fornari s’appliqua à l’adoucir par les consolations de l’amitié et les espérances qu’il fit entrevoir. Des triomphes de ce genre n’ont qu’un temps, l’abbé de Solesmes le comprit ; et lorsqu’il dut porter à la connaissance des moines de Solesmes la dure situation à laquelle la congrégation était réduite, il le fit sans une plainte, sans un murmure, d’une âme calmée et qui puisait dans la vaillance même de sa résolution de quoi faire taire sa souffrance. Ce qu’il voulait obtenir des siens ce jour-là, ce n’était pas seulement la discrétion et la prudence dont il avait parlé récemment, c’était la soumission à une crucifiante épreuve :

    il voulut en donner l’exemple. Nous ne saurions taire cette page.

    Chers et bien-aimés frères, j’ai contenu dans mon cœur aussi longtemps que je l’ai pu mon triste secret ; il ne m’est plus possible maintenant de le garder. Notre congrégation souffre persécution, et la plus cruelle de toutes. Un pacte déplorable a été conclu entre le gouvernement français et un évêque dans le but d’arrêter notre développement encore si faible et de transformer en délits nos actes les plus légitimes et les plus autorisés. Une machination ténébreuse, dont nous tenons les fils, a été ourdie pour effrayer le souverain pontife. L’ambassadeur de France à Rome a porté plusieurs fois depuis quatre mois au cardinal secrétaire d’État les récriminations du prélat et celles de M. Martin du Nord. On s’est plaint de l’érection de Solesmes en abbaye, de notre élévation à la dignité abbatiale, des prérogatives conférées à cette prélature, des ordres mineurs et de la tonsure conférés par nous, de l’exemption accordée au monastère. On a annoncé l’intention, si ces prérogatives n’étaient pas immédiatement retirées par le saint-siège, de poursuivre, au nom des articles organiques de la loi du 18 germinal an X, nos personnes et nos établissements, avec menace d’étendre ces mesures aux autres congrégations non autorisées. Enfin on promettait la paix et la tolérance, si Rome voulait bien donner satisfaction aux évêques et à la législation méconnue.

    Effrayé d’une si étrange situation, le très saint père a cru devoir accorder pour le bien de la paix et pour éviter de plus grands maux une partie des demandes exorbitantes qu’on lui faisait. Dès le 7 septembre dernier nous était adressée une lettre de la sacrée congrégation des évêques et réguliers. Elle nous transmettait les ordres de Sa Sainteté. En nous inclinant par obéissance, nous voulûmes garder le secret dans l’espérance qu’il serait possible d’obtenir révision d’une sentence rendue sans l’audition des parties. On agissait à Rome en notre faveur : mais nos ennemis avaient la voix plus haute, avec le triste avantage de pouvoir menacer le père commun des fidèles.

    Le prélat, comprenant que par l’érection d’un nouveau monastère allait s’évanouir la tutelle exercée sur Solesmes, a dit alors que la visite apostolique de l’abbaye avait été entravée par nous, qu’il n’y jouissait d’aucune liberté, qu’il était urgent de lui soumettre totalement le monastère. L’ambassadeur a parlé dans ce sens, au milieu des cent voix de la presse dénonçant le péril créé en France par l’existence des ordres religieux. Le 9 janvier, une nouvelle lettre de la sacrée congrégation est venue nous apprendre que nos demandes d’érection étaient mises à néant et notre abbaye soumise pleno jure à l’évêque du Mans, délégué apostolique. Il était ajouté que nous aurions toujours le droit d’ouvrir de nouvelles maisons, sans toutefois que leur nombre pût faire cesser l’autorité de l’évêque du Mans sur Solesmes.

    Le gouvernement a été informé de tout par Son Éminence le cardinal secrétaire d’État. Que la volonté de Dieu soit faite ! Il est dur à votre chef, chers et bien-aimés frères, de survivre, dans son office déshonoré, à la liberté et à la gloire légitime de la congrégation. Notre cœur est profondément blessé ; mais nous avons dû promettre à Son Excellence le nonce apostolique, qui a été vaincu avec nous et qui nous prodigue les soins de l’amitié la plus tendre, de ne pas abandonner un poste que la difficulté des temps a rendu plus que jamais au-dessus de nos forces. Nous retiendrons donc encore cette crosse avilie ; et si nous n’osons espérer des temps meilleurs, nous nous consolerons par les fruits de salut et de sanctification que la grâce de l’Esprit Saint et votre fidélité produiront dans vos âmes.

    Priez pour nous, frères chéris dans le Seigneur ; priez pour l’Église et pour le siège apostolique ; priez pour la personne du souverain pontife et pour ses conseillers ; priez pour nos ennemis et nos persécuteurs. Nous avons la confiance que nos épreuves ne diminueront en rien l’attachement que vous professez tous pour les droits du siège apostolique 37 .

    Nul ne démentit l’espoir de l’abbé de Solesmes. Sa sereine et généreuse résignation se répandit sur toute sa famille monastique. Il crut pouvoir la louer de sa fidélité :

    Alors même que le pape nous afflige, il demeure toujours notre père chéri ; rien ne nous séparera de lui ni de ses intérêts qui sont ceux de Jésus-Christ même. Voyez le bel exemple des jésuites sous Clément XIV ; comparez les services rendus par eux et ceux rendus par nous, le coup qui leur fut porté et celui qui nous atteint ; vous verrez comme Dieu nous ménage. Soyons donc fils d’obéissance, toujours fidèles, et aujourd’hui plus que jamais : c’est la glorieuse marque des réguliers 38 .

    Les mesures, qui alors défendirent en paraissant la sacrifier la congrégation bénédictine de France, ressemblent si étrangement à celles qui furent quelques mois plus tard prises contre la Compagnie de Jésus qu’il est difficile de n’y pas voir un procédé systématique adopté par la Cour romaine pour détourner l’orage. Le gouvernement de Juillet irrité de l’attitude agressive prise par l’épiscopat feignait d’être très ému des réclamations de la gauche parlementaire, afin d’accroître d’autant l’étendue des concessions que la peur arracherait à la politique pontificale. M. Paul Thureau-Dangin nous a retracé dans son Histoire de la monarchie de Juillet 39 le récit de la mission à Rome du comte Rossi, des laborieuses négociations qui aboutirent à la comédie parlementaire des 2 et 3 mai 1845 et au piteux résultat dont MM. Thiers et Dupin durent se déclarer satisfaits : Dans la cause des jésuites comme dans celle des bénédictins, Rome crut devoir déférer aux plaintes du gouvernement ; mais les bénédictins furent plus rudement touchés : il y avait grande distance entre l’état de minorité où les maintenait la volonté apostolique, et la dispersion volontaire et l’effacement momentané où la Compagnie de Jésus se retira alors.

    Ces traverses politiques ne simplifiaient pas, on le pense bien, l’œuvre ingrate qu’avaient entreprise ceux qui voulaient relever le prieuré de Saint-Germain. Non que la somme à recueillir sur l’heure fût énorme, – il s’agissait de trouver une quarantaine de milliers de francs, – mais d’autres paiements plus considérables se dissimulaient derrière les premières échéances ; et comme il advient souvent, chacun se retirait prudemment d’une nacelle qui faisait eau de toutes parts. Les banquiers qui, dans la pensée d’exploiter le crédit et le nom des bénédictins, s’étaient tout d’abord montrés fort empressés, se dérobaient maintenant. Le cellérier de Paris, soit désir de relever son crédit soit dessein de compromettre Solesmes par une solidarité matérielle qui aurait entraîné la maison mère dans le gouffre creusé par lui, s’efforçait de couvrir du nom de dom Guéranger ses opérations, ses acquisitions et ses dettes. L’abbé de Solesmes n’y pouvait consentir. S’il avait laissé faire les acquisitions, il ne les avait aucunement encouragées et n’avait pas consenti que son nom parût dans aucun acte. L’eût-il voulu qu’il n’eût pu le faire, tant le P. Fonteinne propriétaire, lui aussi, du monastère de Solesmes était opposé aux projets du P. Goussard, d’hypothéquer Solesmes pour sauver le prieuré de Paris.

    Par ailleurs, dom Guéranger se rendait bien compte qu’à défaut de la solidarité matérielle, il y avait entre les deux maisons une fraternité morale qu’il ne pouvait dénoncer, et que si le P. Goussard avait été imprudent, dom Pitra ne s’était aventuré après lui que dans le dessein de servir la congrégation elle-même et avait un titre qu’on lui vînt en aide. Pendant que dom Piolin, prieur de Bièvres, engageait les biens de sa famille d’une somme de trente mille francs, dom Guéranger à son tour souscrivit pour quinze mille francs à prendre sur les biens de la Providence. Tous ces sacrifices, consentis d’assez bonne grâce sous la pression d’événements désormais plus forts que tous les calculs humains, entraînèrent, on le pense bien, des froissements inévitables entre les personnes. Encore si au prix de ces efforts la catastrophe avait pu être conjurée ; mais il était si difficile de racheter même par une gestion prudente les conséquences fatales de l’erreur première ; et il s’en fallait de tout, même après des acquisitions téméraires, que la prudence et la sévère économie présidassent à la gestion du P. Goussard. Nous devons passer sous silence des détails étranges qui siéraient peu à la dignité de l’histoire et sembleraient empruntés à un journal de la vie mondaine, des dilapidations scandaleuses et qui trahissaient l’inconscience. L’abbé était absent, l’autorité des deux prieurs était ouvertement méconnue ; le désordre en arriva bientôt à un tel degré que la ruine des deux maisons devint inévitable, dans l’incapacité même où elles se débattaient soit de garder un tel cellérier soit de s’en défaire

    C’est pourtant au milieu de ces épreuves et de ces périls que commença à paraître la revue bi mensuelle, intitulée l’Auxiliaire catholique, qui dans la pensée de dom Guéranger devait donner un organe et une expression à l’école de Solesmes. Il s’en était ouvert à l’abbé Sionnet qui accepta avec empressement et devint le propriétaire gérant de la revue : dom Guéranger, dom Pitra, dom Gardereau, le F. du Lac lui donnèrent de la vogue par leurs articles ; mais la, mort de l’abbé Sionnet survint au bout de deux ans en 1846. Après lui l’Auxiliaire catholique cessa de paraître.

    Le désir de parler au public était à ce moment partagé par beaucoup. Chose remarquable, à peu près à la même époque, – nous l’apprenons par les lettres de Lacordaire à Mme Swetchine, – le restaurateur des dominicains avait tenté lui aussi de se faire une place dans la presse. L’Univers, à qui la plume de Louis Veuillot donnait dès lors une couleur très arrêtée, devait selon lui faire place à un journal de polémique moins rude et de chrétienne modération. A la suite du P. Lacordaire, le P. de Ravignan, Dupanloup, Montalembert, Beugnot, Lenormant, de Coux entraient dans la combinaison de ce journal fameux qui devait paraître en octobre ou novembre et qui ne parut pas. Lacordaire rentra dans le calme de sa vie. Il avait à Paris un pied-à-terre où la fête de saint

    Dominique réunit en 1844 autour de lui plusieurs amis dévoués, l’abbé d(e Solesmes, M. Desgenettes et le P. de Ravignan ; le P. Danzas et Etienne Cartier en furent aussi.

    A l’époque où nous sommes parvenus, les lettres à Mme Swetchine nous laissent entrevoir au cœur de Lacordaire un sentiment qui peut-être eut sa part dans l’attitude nouvelle prise alors par lui. Ce n’était ni malveillance ni éloignement ; mais Lacordaire avait le souci très légitime de cette famille religieuse qu’il avait relevée et dont il aimait la sécurité. Dans la même lettre où il raconte à sa vénérée correspondante la réunion du jour de saint Dominique 40 , nous le voyons, bien qu’avec des formules abondantes, sinon prendre son parti du coup qui atteignait les jésuites, du moins reconnaître que c’était à ce prix que les autres ordres religieux avaient acheté la sécurité de leur existence. Il avait à plusieurs reprises blâmé l’outrance doctrinale de dom Guéranger et son incapacité à sacrifier dans le présent par un calcul d’habileté ce que lui aurait peut-être restitué l’avenir. Lacordaire estimait volontiers les actes par leurs résultats ; dom Guéranger les mesurait davantage aux principes. Peut-être le dominicain n’était-il pas éloigné de voir, dans la sévérité des mesures qui de Rome atteignaient jésuites et bénédictins, une part de réprobation pour tout ce qui dans ces deux ordres religieux était en désaccord avec les exigences de la société actuelle. Nous ne croyons pas exagérer sur ce point la disposition de Lacordaire que son historien nous semble avoir suffisamment reconnue 41 De plus, lorsque Lacordaire, bon administrateur, esprit d’ordre et de précision, vit les embarras financiers où s’étaient imprudemment engagés les bénédictins, il ne put retenir une appréciation sévère. Dom Pitra avait eu le dessein de se rendre à Metz pour y trouver un secours d’argent ; il fit solliciter la recommandation de Lacordaire auprès des grandes familles que lui avait attachées la station de 1837 ; mais l’air soucieux, affecté, empreint de réserve froide que provoqua cette demande, montra bientôt que la conversation sur ce point n’avait aucune chance d’aboutir. C’est auprès du P. de Ravignan que dom Pitra songea alors à se pourvoir ; là il reçut meilleur accueil.

    Nous ne pouvons que raconter sommairement les péripéties du triste drame qui se poursuivait. L’abbé de Solesmes avait célébré à Bièvres la fête de l’Assomption, lorsque, à l’issue des secondes vêpres, l’abbé Dupanloup se présenta. Il venait avec mission de l’archevêque de Paris pour obtenir cession de toute la portion non nécessaire aux bénédictins de la maison située rue Notre Dame des Champs. L’archevêque avait le projet d’y transporter le petit séminaire de, Paris dont M. Dupanloup était le supérieur. Dom Guéranger transmit aux deux propriétaires cette proposition, les laissant libres de l’accepter ou non, mais leur faisant observer qu’ayant à faire face le 10 septembre à une échéance de cent mille francs, et l’archevêque ayant promis de payer comptant, accepter sa proposition, c’était s’épargner un gros souci. De son côté l’archevêque, ayant reconnu dans quel pressant besoin se trouvaient les vendeurs pour faire face à l’échéance, éleva ses conditions dans la proportion même du service qu’il avait conscience de leur rendre ; et cette plus-value que l’on avait espéré réaliser en vendant toute la portion superflue de la maison de Paris s’évanouit du même coup. Un instant même, l’archevêque parut effrayé du devis de son architecte et feignit de se retirer complètement. Ainsi après avoir écarté par son autorité toutes les offres antérieures à la sienne, Mgr Affre, sous prétexte qu’il n’avait rien signé encore, se fût dérobé et eût précipité la catastrophe. Le vicaire général de Paris, M. Eglée. le rappela à un sens plus exact de la situation ; mais l’archevêque n’en avait pas moins épouvanté ceux avec qui il voulait traiter, et ce fut pour l’homme de loi chargé de rédiger l’acte de cession la matière d’une grande surprise de voir combien peu de parti lés bénédictins tiraient de l’immeuble qu’ils abandonnaient.

    L’échéance de septembre assurée, dom Guéranger reprit la route de Solesmes non sans inquiétude : la difficulté était reculée, elle n’était pas résolue. Dom Piolin écrivait à son abbé : « Nous savons maintenant par une dure expérience que la résidence d’une grande ville entraîne de grands embarras et coûte beaucoup. » Le P. Goussard reprit ses habituelles exigences, s’affranchit de la règle plus qu’il ne l’avait fait encore et, toujours sous prétexte d’affaires, revêtit l’habit laïque. Dom Guéranger lui avait retiré la gestion de Bièvres pour la confier au F. Camille Leduc dont le dévouement eût sauvé la maison si elle avait pu être sauvée. Aux dettes anciennes s’ajoutaient celles créées chaque jour par l’inconscience du cellérier. Le 12 septembre 1845 dom Pitra arriva à Solesmes. La situation à Paris était devenue intolérable ; il ne restait plus pour y mettre un terme que la ressource dernière, la liquidation.

    Dom Gardereau, prieur de Solesmes, se rendit à Paris afin de seconder dom Pitra et bientôt afin d’attirer à lui seul toute l’affaire ; l’abbé de Solesmes voulut donner à dom Pitra un peu de repos, bien nécessaire après tant de fatigues, auprès de l’excellent M. Guignard, archiviste de Troyes et depuis bibliothécaire de Dijon. Dom Gardereau ne réussit point d’abord à s’orienter au milieu du désordre de la gestion financière ; mais, grâce à l’intervention de Mgr Fornari, il trouva bientôt lumière et appui auprès de M. Alexandre Guillemin, avocat au conseil d’État et à la cour de cassation, qui avait autrefois accueilli Henri Lacordaire durant son stage d’avocat à Paris. M. Guillemin ne pouvait suivre personnellement tous les détails d’une cause si compliquée ; il la remit aux mains d’un jeune avocat, habile, actif, dévoué, M. Ernest*** Lesobre. Un peu d’espoir revint. Reconnaître les dettes éparses et dont le détail augmentait tous les jours, figer le passif, trouver acquéreur pour la portion de la maison que les moines avaient occupée jusqu’alors, apaiser la nuée des créanciers qui s’abattait sur la maison à la nouvelle de la débâcle, transférer à Bièvres toute la communauté pour ne laisser à Paris que ceux qui devaient aider à l’œuvre de la liquidation, ce fut le travail de dom Gardereau. Il fallut bientôt reconnaître que ce n’était pas seulement de Paris qu’il faudrait s’éloigner mais aussi de Bièvres ; et alors commença la dispersion des deux communautés. Le secours de Dieu vint ; il fit trouver un abri à chacune de ces tristes épaves portées de-ci de-là par la tempête qui avait tout dispersé. Dom Guéranger ne pouvait donner dans l’étroite enceinte de la maison mère un asile à tous les moines des deux maisons disparues ; du moins ses paroles consolatrices et son affection allèrent visiter chacun dans sa retraite et gardèrent au cœur de tous l’amour du cloître disparu et de la vie commune violemment déchirée.

    A l’heure même où disparaissaient les deux maisons de Paris et de Bièvres, parvint à Rome un bruit auquel les allures du cellérier de Paris donnaient peut-être un air de vraisemblance. Dom Guéranger était accusé d’agiotage. Il avait, disait-on, spéculé à la Bourse et perdu des sommes fabuleuses. D’où émoi du cardinal Ostini, préfet de la congrégation, qui enjoignit à Mgr Bouvier comme délégué apostolique de recueillir sur la situation financière de la maison de Paris toutes informations utiles. L’évêque du Mans, on le pense bien, se mit aussitôt en demeure d’accomplir ce mandat.

    Je vous prie, écrivait-il à dom Guéranger, de me faire un rapport circonstancié, clair et exact de ce qui s’est fait à Paris et à Bièvres, de l’état actuel de toutes choses, de vos engagements personnels, de ceux que peuvent avoir contractés vos religieux, des moyens d’y faire face. Je transmettrai vos réponses à la congrégation afin qu’elle juge, en connaissance de cause, ce qu’il sera expédient qu’elle décide, s’il y a quelque chose à décider. Mettez-moi dans le cas de répondre au plus tôt, et de le faire de la manière la plus catégorique possible. Il ne s’agit plus de taire la vérité, ni de ne la dire qu’imparfaitement. Nous userons de la discrétion nécessaire ; mais tout doit être clairement énoncé 42

    L’abbé de Solesmes se récusa ; il ne lui était pas possible de fournir des renseignements précis sur des affaires très complexes et au cours même de la liquidation. Au lieu de Mgr Bouvier, ce fut Mgr Fornari saisi de son côté qui raconta au cardinal Ostini le détail de la crise que traversaient les bénédictins à Paris. La situation était difficile, avouait Mgr Fornari ; mais Rome pouvait néanmoins se rassurer : l’embarras momentané où se trouvaient les bénédictins ne pouvait avoir aucune suite scandaleuse « Je puis répondre personnellement, ajoutait-il, que les religieux dont on a souci sont. des hommes d’honneur et que leur malheur ne doit inspirer aucune défiance » En même temps, le représentant du saint-siège, surpris du caractère pour le moins rigoureux de l’intimation adressée par l’évêque, félicita dom Guéranger d’avoir répondu à Mgr Bouvier par une fin de non-recevoir. L’affection du digne prélat croissait avec la détresse de ses amis. Dom Pitra, que l’affectueuse hospitalité de M. Guignard avait relevé, et avec lui dom Gardereau et l’avocat Lesobre arrivèrent par leurs efforts réunis à faire circuler un peu d’air et de lumière dans le sombre réduit où le cellérier avait entassé toutes les audaces de son étonnante gestion. Le 12 octobre parvenaient enfin à l’abbé de Solesmes pour calmer son anxiété ces lignes de M. Lesobre : « Je suis arrivé à empêcher toutes les poursuites : j’ai vu tous les créanciers. et ceux qui n’ont pas adhéré encore à l’atermoiement n’attendent pour le faire que quelques éclaircissements que je serai bientôt en mesure de leur fournir. »

    Encore fallait-il faire face au plus pressé : verser des acomptes ou donner des garanties aux créanciers. Grâce à l’active intervention de Mgr Fornari, il se forma un comité de secours que composèrent avec lui le comte de Montalembert, le comte Alain de Kergorlay, M. Amédée Thayer, sénateur, M. Baudon, auditeur au conseil d’État, le vicomte de Bussières et d’autres ; M. Lesobre était leur conseil. Le comte de Montalembert ne pouvait consentir alors aucun sacrifice d’argent, mais il seconda de toute son autorité les efforts de Mgr Fornari. Aux noms que nous venons de citer et dont le dévouement sauva Solesmes, s’adjoignirent plus tard le marquis de Saint-Seine, le marquis de Vogüé, le vicomte Alfred de Falloux. MM. Alain de Kergorlay, Amédée Thayer et Baudon ne tardèrent pas à se porter solidairement garants les uns à l’égard des autres des avances faites à la congrégation.

    Il était trop naturel d’exiger d’une institution que l’on sauvait de la ruine au prix d’une telle générosité qu’elle concourût elle-même à son relèvement financier. Ce concours prit deux formes qui toutes deux à des titres divers constituaient pour la maison mère un pesant fardeau. Le comité de secours demanda que des quêtes fussent organisées en France et ailleurs pour aider à éteindre les dettes. S’il était trop juste que Solesmes s’y employât. rien pourtant n’était plus étranger aux conditions de la vie monastique que la fonction de frère quêteur, qui ne s’improvise pas non plus que toute autre ; les éléments personnels groupés autour de dom Guéranger n’étaient point capables d’assurer le succès de ces quêtes, et dom Guéranger avait trop de discrétion pour imposer une obédience aussi extraordinaire à ceux qui ne s’y prêtaient pas volontiers. Plusieurs s’offrirent, mais les seules quêtes un peu fructueuses furent celles des deux prieurs, dom Pitra et dom Gardereau.

    La deuxième exigence très régulière en soi était peut-être plus lourde encore : outre les obligations personnelles contractées par dom Guéranger, outre celles souscrites par dom Piolin, le comité imposait à la maison mère, qui déjà ne vivait qu’au jour le jour, la contribution pour elle énorme de soixante mille francs. Ici le comité se heurta à un obstacle personnel très déterminé à ne céder pas. Le cellérier de Solesmes, demeuré résolument étranger à toutes les affaires de Paris, repoussait la pensée d’hypothéquer une maison qui était son bien dans le but de relever une gestion dont il n’avait cessé de blâmer les audaces. Si justifiée qu’elle fût légalement et à son point de vue restreint, cette prétention était pourtant intolérable, – il y a d’autres lois que celles de la justice absolue ; – et, malgré sa détresse la maison mère, aussi longtemps qu’elle était debout, ne pouvait renier la solidarité étroite qui l’unissait aux maisons disparues, alors surtout que des chrétiens de grande générosité, guidés seulement par leur esprit de foi, venaient d’eux mêmes au secours de la cause bénédictine. Ce qui augmentait encore la résistance de dom Fonteinne, c’était la détresse financière connue de lui seul où se trouvait alors l’abbaye mère. Elle ne vivait elle-même que d’expédients. Où trouver les soixante mille francs exigés d’une escarcelle déjà vide ? Mais cet argument décisif, le cellérier de Solesmes ne consentit jamais à le faire valoir par une sorte de fierté secrète qui lui interdisait de livrer à quiconque, même pour obtenir son appui, les difficultés d’une situation à laquelle il se sentait fort de suffire à lui seul. Un instant, ce conflit faillit tout faire échouer et rejeter en pleine mer ceux qui touchaient au port. « Je suis entièrement maître du terrain, écrivait l’avocat ; encore faut-il que je ne sois pas entravé dans mon action par un des membres de l’ordre. » Et il faisait entrevoir le scandale immense qui naîtrait inévitablement d’un procès intenté par les créanciers impatients. Montalembert insistait : le comité se refusait à tout nouvel effort avant d’avoir obtenu l’acquiescement signé du cellérier de Solesmes. Les lettres de dom Guéranger portent les traces de l’anxiété de ce conflit où dom Fonteinne perdait l’abbaye en se persuadant qu’il la défendait. Un instant, l’avocat conseil découragé renonça à poursuivre le cours des affaires. Les instances de dom Gardereau, les industries de l’abbé, les menaces d’un procès retentissant, un voyage de M. Lesobre à Solesmes finirent par avoir raison de l’obstination du cellérier. Ce n’était qu’un pas mais décisif vers la solution.

    A cette heure-là même dom Guéranger terminait en hâte le deuxième volume de l’Année liturgique, premier du temps de Noël. Les signatures dernières, garantie donnée par Solesmes aux créanciers, furent échangées à Paris sur la même petite table de travail où le père abbé venait d’écrire les pages qu’il consacre au premier jour de l’année et à la fête de la Circoncision. Les douleurs poignantes qui l’étreignaient alors n’ont rien enlevé à son esprit de sa liberté, à son âme de sa piété à sa plume de son onction.

    Auprès de Mgr Fornari à qui il porta ses remerciements, de qui il reçut consolations et encouragements, il apprit que la polémique liturgique n’était point finie encore. Après avoir un instant hésité dans son dessein, Mgr Fayet, évêque d’Orléans, qui n’ignorait rien des affaires cruelles où se débattait l’abbé de Solesmes, crut l’heure opportune de prendre en mains contre un adversaire qu’il croyait désormais diminué et occupé ailleurs la cause du gallicanisme si maltraité par les Institutions liturgiques. Or il se trouva qu’à ce moment-là même la situation sans laisser d’être pénible cessa d’être menaçante et se détendit. La maison de Paris fut acquise par l’archevêque au même prix ou à peu près où l’avaient obtenue les bénédictins. La propriété de Bièvres, grâce à l’activité de M. Lesobre, fut vendue par parcelles ; et pendant que dom Pitra prenait le bourdon de pèlerin, visitait Troyes, puis Langres, en quêteur dévoué, en érudit infatigable, recueillant l’obole pour le monastère et les pages inédites pour son Spicilegiurn Solesmense ; pendant que dom Gardereau de son côté frappait à la porte des presbytères de Bretagne, partout affectueusement accueilli et prenant son parti avec bonne humeur de toutes les surprises de son odyssée, dom Guéranger respirait un peu jusqu’à l’alerte prochaine. Mme Swetchine lui écrivait : « Mon cher et excellent ami, ce ne sont pas des consolations que je vous donne ; pour les hommes comme vous, c’est le Maître qui s’en charge. Seulement, à la vue de ces grands coups, on s’humilie et on se recueille, en suivant les mouvements de la main de Dieu qui achève ses saints 43 »

    Vers la fin de l’année parut l’œuvre de Mgr Fayet. L’Ami de la religion devenu l’organe du gallicanisme en avisa ses lecteurs 44 Le livre avait pour titre : Examen des Institutions liturgiques de dom Guéranger abbé de Solesmes, et de sa lettre à Mgr l’archevêque de Reims 45 II était signé de l’évêque d’Orléans ; mais il est à peu près certain qu’un abbé Barbier, familier de l’évêque, y avait sa large part. L’œuvre était annoncée « comme un modèle de discussion également forte, brillante et polie ; et l’histoire, disait l’Ami .de la religion, n’avait jamais été invoquée et mise en scène avec plus d’éloquence et de vérité 46 ».

    A la lecture, le livre de Mgr Fayet ne soutenait pas la pompe de ces éloges. Par une lettre à l’Ami de la religion, dom Guéranger avertit respectueusement Mgr Fayet de son dessein de lui répondre :

    Monseigneur, vous avez cru devoir attaquer mes Institutions liturgiques, parce que vous avez reconnu dans les deux premiers volumes de cet ouvrage des principes faux et dangereux, un obstacle à la paix de L’Église, un instrument de trouble dans le clergé. Je dois respecter les motifs qui vous ont porté à prendre la plume. Mais catholique, religieux et prêtre, les accusations que vous avez dirigées contre moi m’imposent, sous ce triple rapport, l’obligation de présenter à l’église de France l’apologie de mes écrits et de mes intentions. C’est le seul moyen de lever le scandale dont j’aurais été l’auteur ou l’occasion.

    J’ai cru devoir, monseigneur, prendre la liberté de vous avertir de cette résolution, en vous offrant l’hommage du profond respect avec lequel je suis, de Votre Grandeur, le très humble et très obéissant serviteur 47

    En insérant de fort mauvaise grâce la lettre de l’abbé de Solesmes, l’Ami de la religion résumait très exactement, tout en regrettant de n’en pouvoir donner le texte, la réponse de l’évêque d’Orléans. Nous sommes plus heureux que l’Ami de la religion : Mgr Fayet ne laissait à dom Guéranger, comme catholique, religieux et prêtre, d’autre ressource que de rétracter loyalement les erreurs qui lui avaient échappé, d’autre issue que de rétablir les faits volontairement altérés par lui. L’évêque protestait que sa critique eût été beaucoup plus sévère s’il n’avait été contenu par le souci de l’ordre bénédictin que dom Guéranger était venu rétablir en France ; sa polémique s’était arrêtée, respectueuse, devant cette considération. « Je n’en professe pas moins, ajoutait-il avec un sentiment qu’il est difficile de démêler, la plus haute estime pour votre personne et la plus sincère admiration pour vos talents, tout en regrettant l’usage auquel vous les consacrez dans cette triste controverse 48 »

    Le ton de cette lettre et en particulier les dernières lignes que nous venons de citer n’ont rien de commun avec l’accent général qui règne dans l’Examen. Si l’on avait pu un instant oublier que l’écrivain était un évêque, que la question était d’ordre ecclésiastique, que l’adversaire était un religieux, que les livres visés ne contenaient que des. documents historiques enfin que la thèse attaquée par Mgr l’évêque d’Orléans avait notoirement la faveur du saint-siège, il eût été possible d’applaudir au ton alerte, rapide, incisif de Mgr Fayet ; c’était du Cormenin, avec plus d’apprêt, moins de liberté, moins d’esprit aussi. Il est difficile de soutenir au cours d’un pamphlet de plus de cinq cents pages l’intérêt d’une discussion trop souvent personnelle, souvent hautaine quelquefois volontairement blessante et goguenarde. Selon Mgr Fayet, dom Guéranger est un ignorant, un novateur, un révolté qui, non content de nourrir sur la liturgie des idées jusqu’alors inouïes, s’efforce par un procédé dangereux de convertir en questions dogmatiques des causes de pure discipline ; dom Guéranger ignore le catéchisme, la grammaire et pour comble écrit l’histoire comme Voltaire lui-même sans autres matériaux que ses pensées et ses désirs : telle était la politesse et telle l’urbanité qui circulaient dans tout le livre avec cet accent de rhétorique emportée qui simule la passion. L’Examen se terminait sur cet aphorisme étonnant qui résumait toute la pensée de l’évêque d’Orléans :

    « Quand nous aurons sauvé la religion qui périt, il sera temps de raisonner de liturgie 49 . »

    Le livre fut accueilli avec peu de faveur. Des évêques en accusant réception témoignèrent à Mgr Fayet qu’ils n’avaient pas été édifiés. « Il a oublié en parlant qu’il est évêque », disait Mgr Parisis. « J’ai lu avec soin le livre de Mgr Fayet, écrivait Montalembert ; c’est bien ce qu’il faut pour réussir auprès du clergé superficiel et critique. Je ne vous dis pas de ne pas répondre, mais répondez tard et modérément. » Encore répondre n’était-il pas chose facile ; dom Guéranger ne pouvait user ici du mode de réfutation qui lui avait autrefois servi contre la brochure de Mgr d’Astros. Dans une occasion analogue saint François de Sales se trouva lui-même embarrassé : « II est malaisé, disait-il, de tenir posture avec celui qui escrime de seule rage sans règle ni mesure. »L’étendue de l’ouvrage, son style emporté, sa façon tantôt moqueuse tantôt irritée ne se prêtaient pas à une réfutation méthodique et suivie. En attendant que dom Guéranger dont la santé était encore fort éprouvée pût reprendre la plume, il lui vint de l’aide. Avec cette ferme et lumineuse sobriété unie à l’à-propos de chacun de ses écrits de circonstance, l’évêque de Langres, Mgr Parisis, fit paraître à la fin de janvier 1846, sous ce titre : De la question liturgique, une courte brochure où, sans prononcer le nom de l’abbé de Solesmes et en témoignant nettement son regret du ton que l’évêque d’Orléans avait donné à sa polémique, il exposait les motifs de conscience qui l’avaient déterminé sept ans auparavant à ramener son diocèse de Langres à la liturgie romaine. Il en prenait occasion pour répondre aux objections souvent élevées contre cette forme du retour à l’unité et pour déclarer qu’à son humble avis, si la décision pratique devait être laissée à l’évêque, il était néanmoins loisible à tout homme compétent de discuter la question doctrinale toujours ouverte. C’était une ferme réponse au délit d’usurpation doctrinale élevé contre dom Guéranger par l’évêque d’Orléans. Aucune formule d’indignation en effet n’avait paru suffisante à Mgr Fayet pour repousser l’intolérable prétention qu’il supposait à l’abbé de Solesmes de vouloir enseigner les évêques de France.

    Aux félicitations qu’il reçut de dom Guéranger, Mgr Parisis répondait en se justifiant de sa réticence. « J’ai voulu, disait-il, dégager entièrement la question de principes de la question de personnes et ai dû écarter à tout prix le soupçon d’être votre défenseur. Certes je ne rougirais pas de l’être ; mais en me plaçant à vos côtés, nous n’aurions repoussé l’ennemi que sur un flanc, tandis qu’il s’agissait de le bloquer 50 . » Mgr Doney, évêque de Montauban, donna publiquement son adhésion motivée à la brochure de Mgr Parisis 51 . L’Univers ne voulait pas s’engager encore. « Veuillot serait dévoué, écrivait du Lac, mais Taconet a peur »Du Lac parvint enfin à y faire paraître des articles qui furent depuis réunis en un volume 52  : la liturgie romaine et les liturgies françaises. Le savant et spirituel archiviste de Troyes, M. Guignard, sans négliger aucunement la question doctrinale où ses études préférées lui donnaient pleine compétence, se chargea de répondre dans son opuscule, Réflexions dura laïque présentées à Mgr l’évêque d’Orléans sur son Examen des Institutions liturgiques, à toute la portion railleuse et ironique de l’Examen. Les rieurs ne furent pas toujours du côté de l’évêque. Mgr Fayet était désavoué déjà par la plus grande partie de l’épiscopat ; et, malgré la réclame empressée de l’Ami de la religion, son livre était trouvé un peu léger, lorsque parut la Nouvelle défense des Institutions liturgiques.

    Elle était conçue sous forme de Lettres à Mgr Fayet. Au lieu de l’accent narquois, léger, badin qu’avait adopté son spirituel adversaire, dom Guéranger ne s’écarte jamais de la gravité et du respect. II n’a besoin pour se défendre du dessein qu’on lui a prêté de vouloir régenter l’épiscopat que de rappeler le titre et l’intention du livre même à propos duquel il a été si vivement incriminé :

    Après avoir consacré de longues années à l’étude des monuments de la science liturgique, la pensée m’est venue de composer un ouvrage dans lequel fussent résumés, autant qu’il est possible à ma faiblesse, tous les principes et tous les faits de cette science. Je ne me suis point dissimulé les difficultés d’une entreprise qui n’avait encore été tentée par personne ; mais le nombre immense et la gravité des travaux que les savants français et étrangers ont publiés sur diverses branches de la liturgie m’encouragèrent à tenter un essai auquel j’ai cru pouvoir donner le titre peu ambitieux d’Institutions. Après tout, si je succombais sous le poids de la tâche que je m’étais imposée, il n’en résultait pour tout malheur qu’un livre de plus à ajouter à la longue liste de ceux qu’un zèle désintéressé a fait entreprendre et que l’insuffisance de l’auteur l’a contraint d’arrêter. Quoi qu’il en soit du résultat final de mes efforts, le courage jusqu’ici ne m’a point abandonné ; et, s’il plait à Dieu, je poursuivrai de mon mieux l’œuvre que j’ai entreprise 53

    Et la première lettre à Mgr d’Orléans se poursuit de ce ton modeste, mesuré et pourtant résolu, comme si les épigrammes de l’adversaire n’avaient pas porté. Elle rappelle que, dans son dessein de recueillir les documents de la liturgie, l’auteur s’est trouvé en face de formules nouvelles qu’il n’a pu ignorer et devant une innovation liturgique dont il a dû tracer l’histoire, fixer l’esprit, apprécier l’autorité. Cette déviation liturgique du dix-huitième siècle, limitée d’ailleurs à notre seul pays, a naturellement provoqué deux questions :

    Comment excuser les prélats qui donnèrent la main à des changements déplorables ? En quel sens décider la question pratique qui résulte d’une situation aussi irrégulière ? En présence de ces deux problèmes dont, je l’avoue, le second me semblait plus grave de toutes manières que le premier, il me parut qu’il n’y avait qu’à procéder avec franchise, et je me fis un devoir de me montrer conséquent à des principes qui étaient au-dessus de moi 54

    L’abbé de Solesmes écarte d’un mot l’idée de cette rétractation que Mgr Fayet avait déclaré attendre de lui.

    Exiger une rétractation était sans doute prématuré, dit-il, parla raison qu’il me semblait évident que je pourrais facilement dégager mon livre et ma personne des imputations de l’Examen. Une rétractation émise, quand il n’y a pas eu erreur, serait un scandale de plus. Permettez-moi donc, monseigneur, d’aborder sans tarder davantage un sujet qui importe si fort à l’honneur de ma foi et de mon orthodoxie et de dire à L’Église mes réclamations. Je serai grave, monseigneur, dans un sujet de si haute gravité, et j’espère n’employer pour ma défense que des armes convenables, dignes à la fois de la cause que je soutiens et du caractère sacré dont vous avez l’honneur d’être revêtu 55

    Quelle est l’idée des Institutions liturgiques ? Le livre de l’abbé de Solesmes a-t-il été pour l’église de France une occasion de troubles ? Quelle a été la méthode de Mgr l’évêque d’Orléans dans l’Examen ? Est-il fondé à attaquer la définition de la liturgie donnée dans le livre des Institutions ? Jamais l’abbé de Solesmes n’a été plus ferme, plus précis, plus pressant que dans l’étude de ces quatre questions. La modération promise ne se dément pas un instant. Le succès de la première lettre montra au public que les forces de la défense avaient grandi en proportion même de la vigueur de l’attaque. On ne s’attendait pas à voir un écrivain qui ne manquait pas de trait et d’esprit écarter avec un sourire la pluie de sarcasmes que l’évêque d’Orléans avait fait fondre sur lui. Il n’est pas possible d’être plus finement ni plus poliment dédaigneux. Après avoir cité bien des traits d’un goût assez douteux qui émaillaient l’Examen :

    Je me résignerais bien volontiers à ces légers sarcasmes, et je vous assure même, monseigneur, que les efforts que vous avez faits ailleurs pour me donner une couleur grotesque ne m’ont pas mis de mauvaise humeur. Je me sens même d’assez bonne composition pour en rire avec le public. Après tout, je sais qu’il serait par trop sévère d’exiger qu’un grand écrivain, à qui la nature a départi une incontestable souplesse de talent, renonçât à faire usage de toutes ses ressources dans un volume de cinq cents pages. Toutes ces libertés de style n’ont rien qui me choque ; elles ont même l’avantage de rendre un livre d’une plus agréable lecture, et le commun des lecteurs est si peu grave aujourd’hui qu’on peut quelquefois sentir le besoin de ranimer son attention par quelques traits spirituels et de bon goût. Il est donc bien entendu, monseigneur, que je ne me plains pas de ces procédés, que je n’en crains nullement la portée ; et que, si votre Examen n’eût renfermé contre la cause que je soutiens et contre mon caractère que des scurrilités de ce genre, je me serais bien aisément résigné au silence. Je ne reviendrai plus sur cette manière de poursuivre un livre et je renonce à faire assaut sur ce terrain. D’ailleurs le genre de Pascal pour être convoité n’est pas toujours accessible, et n’écrit pas ses Petites lettres qui veut. Nous passerons donc à des détails d’une tout autre portée 56

    Dom Guéranger avait pu sans beaucoup d’effort écarter le grief d’avoir voulu se faire le précepteur des évêques ou d’avoir troublé l’église de France ; il lui était bien facile encore de montrer l’âpreté voulue et la passion que Mgr Fayet avait apportées dans son Examen. Or, la passion est rarement bonne conseillère. Dans les mêmes pages où il reprochait à dom Guéranger de ne donner aucune définition arrêtée des matières traitées dans ses Institutions, Mgr Fayet avait critiqué longuement la définition de la liturgie conçue comme «l’ensemble des symboles, des chants et des actes au moyen desquels L’Église exprime et manifeste sa religion envers Dieu 57 » Aujourd’hui encore, nous ne trouvons rien à reprendre à cette définition qui coïncide exactement avec le défini et répond à toutes les exigences de la plus sévère logique ; c’est pourtant sur ce point qu’avait porté la critique de l’évêque d’Orléans. Evidemment il y avait un malentendu. Depuis longtemps, on a remarqué qu’à la racine des discussions surtout les plus violentes se trouve le sophisme de l’ignorance du sujet, ignoratio elenchi. Mgr Fayet s’indignait de voir confondre le culte et la liturgie ; le culte divin selon lui se rapportait à la vertu de religion, il n’avait rien à démêler avec la liturgie. Au lieu d’être l’expression sociale de la vertu de religion, la liturgie, selon Mgr Fayet, n’avait avec la vertu de religion ni avec L’Église elle-même aucun rapport nécessaire ; elle n’établissait non plus aucune communication avec Dieu ; elle n’était qu’un scénario de pure fantaisie, la traduction libre, en formes extérieures symboliques et sans doute variables, arbitraires, des actes intérieurs de la religion. Dom Guéranger ne pouvait consentir à cet abaissement doctrinal de la liturgie. Ce lui fut une occasion de donner une leçon de ce même catéchisme qu’on l’accusait d’ignorer et de rétablir entre le culte intérieur et le culte extérieur un lien méconnu par l’Examen 58

    Cette leçon fut magistralement écrite. Mgr Fornari témoigna vivement son admiration, et l’évêque de Langres écrivait :

    Mon bon et révérend père, il y a deux heures que la première partie de votre nouvelle défense m’est arrivée. Je l’ai lue sans désemparer et sans m’asseoir. Je veux que le même courrier vous porte en échange mes félicitations les plus sincères et les plus complètes. Vous n’avez rien fait de mieux. Si’ comme je l’espère et le demande à Dieu, vous traitez ainsi les autres questions sur lesquelles l’évêque d’Orléans vous attaque, votre triomphe est irrévocablement assuré et, ce que vous désirez bien davantage, le triomphe de la cause sainte dont vous êtes le premier défenseur. Dans les admirables notions que vous nous donnez de la liturgie, vous m’avez instruit, édifié, pénétré. Ne manquez pas d’envoyer à Rome le plus tôt possible quelques exemplaires de cette excellente brochure 59

    De bons esprits s’étaient demandé comment l’abbé de Solesmes parviendrait à étreindre sous sa forme insaisissable et captieuse l’Examen de Mgr Fayet. Le succès de dom Guéranger grandit de cette préoccupation même. Malgré l’inquiétude secrète qu’inspiraient sans cesse à Montalembert les polémiques de dom Guéranger, il ne put se contenir,

    Mon très cher ami, écrivait-il, je veux vous dire combien je suis charmé de votre réponse à Mgr Fayet. Ce n’est pas que j’approuve entièrement le fait de la réponse ; mais, cette question tranchée, je crois qu’il était difficile de s’acquitter mieux de cette tâche. Quand j’ai reçu votre opuscule, je venais de lire le délicieux, l’admirable écrit de Mabillon contre l’abbé de Rancé. J’en étais ravi et me disais à part moi : Voilà comment l’abbé de Solesmes devrait répondre à ses adversaires ! Eh bien ! je vous ai lu aussitôt après Mabillon et j’ai trouvé que vous étiez digne d’être son successeur et son représentant. Votre ton est toujours resté calme, respectueux, modéré ; votre discussion, solide et sérieuse. Je vais faire mon possible pour qu’il en soit parlé convenablement dans le Correspondant 60 .

    La presse fut silencieuse ; mais la lettre n’avait pas besoin d’aide. Et c’est à l’heure même où la polémique de Mgr l’évêque d’Orléans succombait visiblement que parut une nouvelle brochure de Toulouse. Elle s’appelait : Examen de la Défense de dom Guéranger et courte réfutation de sa lettre à Mgr l’archevêque de Reims. Celui qui. s’abritait du nom de Mgr d’Astros débutait ainsi :

    Si avant de m’occuper de cet Examen j’avais lu l’ouvrage éloquent de Mgr l’évêque d’Orléans contre les Institutions liturgiques de l’abbé de Solesmes, je me serais à coup sûr dispensé de mettre la main à l’œuvre. Il relève en effet si victorieusement ses erreurs, qu’il lui enlève toute l’autorité qu’il pouvait avoir comme écrivain. Or, les attaques d’un auteur quia perdu ainsi tout son crédit demeurent sans force ; les traits qu’il lance ne peuvent blesser 61

    On ne pouvait certes mieux dire ni avec plus d’à-propos. Celui que l’on s’efforçait de mettre hors de cause comme discrédité, encouragé par le succès de sa première lettre, revint bientôt à la charge. La deuxième lettre à Mgr l’évêque d’Orléans parut avant la fin de l’été 1846. Les premières lignes en résument tout le contenu.

    Monseigneur, après avoir justifié mon livre des reproches que vous avez cru devoir lui adresser comme renfermant de fausses maximes sur la vertu de religion, j’ai à le défendre aujourd’hui de l’imputation que vous lui faites d’avoir enseigné des principes dangereux sur la tradition. La matière est grave, et d’autant plus que je souscris complètement à votre avis lorsque vous dites, monseigneur, que « la théologie est un pays où il y a bien peu de découvertes à faire ; et que si tout système, au dire d’un bel esprit, est un voyage vers une région non encore explorée, ce n’est pas vers la théologie que les esprits voyageurs doivent prendre leur vol 62 »

    On ne devait guère tarder à s’apercevoir mieux encore qui de l’abbé de Solesmes ou de l’évêque d’Orléans avait commis le délit de s’aventurer en terre théologique. Que « la liturgie n’ait aucun rapport nécessaire avec la vertu de religion 63 » ; que « la vertu de religion ne produisant que des actes intérieurs n’ait rien à démêler avec la liturgie 64 », c’était là des assertions déjà étonnantes ; l’évêque d’Orléans ne poussait-il pas plus loin encore, lorsqu’il blâmait dom Guéranger de l’erreur capitale où il était tombé en attribuant à la liturgie un caractère et une valeur dogmatiques 65  ? La liturgie était-elle autre chose qu’affaire de discipline 66  ? Et implicitement, la discipline dans chaque diocèse appartenant à l’évêque, quel besoin de regarder au delà des monts pour régler, pour remanier les ,choses de la liturgie ?

    Sur ces termes, il était difficile de s’entendre. Dom Guéranger disait formellement : la liturgie possède une valeur dogmatique ; et, avant même de démontrer son dire, il l’abritait de la parole de Bossuet : « Le principal instrument de la tradition de L’Église est renfermé dans ses prières 67 . » Pour le démontrer davantage, il n’invoquait à dessein que des autorités théologiques irrécusables pour son adversaire : Bossuet, Fénelon, le cardinal de Noailles, Languet, Nicole, Renaudot, Mabillon, Bergier. Tous commentaient l’axiome invoqué par le pape saint Célestin :

    Legem credendi statuat lex supplicandi, et témoignaient hautement non que l’abbé de Solesmes était le seul qui eût reconnu à la liturgie une valeur dogmatique, mais que Mgr Fayet était le premier à la méconnaître. L’évêque d’Orléans expiait durement ses appels réitérés à son catéchisme diocésain dont les enseignements selon lui démentaient les Institutions liturgiques. Ce n’était plus de plaisanter maintenant qu’il s’agissait. Avec une tranquille et imposante vigueur l’abbé de Solesmes montrait dans la liturgie un véritable lieu théologique, un instrument authentique de la tradition de L’Église, et de qui l’autorité supérieure à celle même des pères et des théologiens se confondait avec l’autorité enseignante et ordinaire de L’Église universelle. Altérer la liturgie par laquelle L’Église en même temps qu’elle honore Dieu professe sa foi et la transmet à ses fils, c’est donc toucher au dépôt sacré de la foi. « Quand il s’agit de la liturgie d’une église, il s’agit de l’instrument de la foi de cette église 68 » Qu’elle eût à lutter contre Arius, contre Nestorius, contre Pélage, contre Bérenger, c’est à l’autorité de sa prière que L’Église en appelait pour déterminer le contenu de sa foi : Obsecrationum quoque sacerdotalium sacramenta respiciamus, quoe ab apostolis tradita in toto mundo, atque in omni Ecclesia catholica uniformiter celebrantur, disait le pape saint Célestin 69 . Les formules sacrées qui contiennent la tradition de L’Église sont donc inviolables comme sa doctrine elle-même. Et s’il fallait à cette autorité que l’on revendique pour la liturgie un autre appui que le témoignage de L’Église, on le trouverait encore dans l’effort séculaire des hérétiques pour la remanier et la travestir. Après les hérésies anciennes, le jansénisme ne s’est aucunement mépris sur la portée de cette prédication liturgique. La doctrine que les Institutions avaient exposée surtout au point de vue de l’histoire reçoit donc ici, des considérations théologiques dont elle s’entoure, un supplément de lumière.

    Mgr Fayet garda le silence devant cette magistrale leçon que nous n’avons pu que réduire à ses grandes lignes ; et le public chrétien estima qu’en provoquant une telle réponse, l’évêque d’Orléans avait rendu un service signalé à la cause de l’unité liturgique. L’œuvre n’était pourtant point terminée encore ; avant de prendre congé de son adversaire, l’abbé de Solesmes se promettait de rechercher en outre quel était l’intérêt supérieur de l’unité liturgique et s’il est vrai, comme l’avait prétendu l’Examen, que «les changements liturgiques n’intéressaient tout au plus que les règlements généraux ou particuliers que L’Église a faits sur cette matière 70 ».

    L’Univers garda encore le silence et ne le rompit enfin qu’un peu plus tard lors de l’apparition du premier volume du Temps de Noël. L’abbé de Solesmes recueillait le suffrage des évêques : Langres, Reims, Digne la Rochelle lui faisaient parvenir des félicitations. Le déplaisir qu’éprouvait Montalembert des polémiques de son ami s’apaisait cette fois

    « Je vous fais mon bien sincère compliment sur votre seconde réplique à Mgr Fayet ; elle est vraiment foudroyante et en même temps parfaitement digne et convenable. Aussi les gallicans n’ont-ils pas osé souffler. Quant à moi, j’en ai été ravi 71 . » L’évêque de la Rochelle écrivait de son côté : « Vous devez bénir le ciel en voyant que vous n’avez pas travaillé en vain. Une révolution sensible s’opère dans les esprits, et vous verrez probablement avant le terme de votre carrière des changements dont je suis le premier à bénir le ciel 72 . » L’excellent M. Pasquier, l’ancien aumônier du collège royal, devenu curé de Notre-Dame d’Angers, écrivait à son disciple toujours aimé

    Vous ne devez pas vous plaindre des attaques dont vous avez été l’objet ; elles ont singulièrement contribué à éclairer la question liturgique. Vos lettres à Mgr d’Orléans produisent plus d’effet que vos Institutions. Tout le monde les lit. Elles ont déterminé beaucoup de prêtres, jusque-là indifférents ou hostiles, à lire votre grand ouvrage. En Anjou, la question a fait d’immenses progrès ; on peut dire que tout le monde pense comme vous, les exceptions sont rares ; les deux petits séminaires sont avec vous. On attend votre troisième lettre avec impatience. J’allais oublier de vous dire que Mgr l’évêque d’Angoulême (Mgr Régnier) a été dans l’enchantement de vos réponses ; je le sais avec certitude 73

    Devant un tel mouvement, c’était trop peu que la réflexion du vicaire général Bernier s’efforçant de détourner l’attention des catholiques :

    « Pourquoi s’occuper de liturgie ? demandait-il en gémissant ; cette question n’est qu’un grave enfantillage. » C’était trop peu aussi que la réponse même de l’évêque d’Angers écartant la pétition de ses prêtres : « Je ne leur reconnais pas, avait-il dit, le droit d’initiative sur cette question de la liturgie ; c’est à moi de la poser et de la résoudre »

    Les événements sont plus forts que les hommes. Alors même que l’appréciation de ses amis et la curiosité publique n’eussent pas appris à dom Guéranger l’intérêt que tous prenaient à ses écrits, les conversions les plus inattendues lui en auraient montré le succès. L’évêque de Quimper ramenait. son diocèse à la liturgie romaine. Après avoir promis d’être le dernier évêque de France à l’imiter, l’évêque de Saint-Brieuc se rangea pourtant à la fin de 1846. Troyes, Périgueux, Montauban suivirent bientôt le même exemple ; d’autres. diocèses n’attendaient que l’heure opportune. La cause de la liturgie romaine triomphait trop, an sens de l’abbé de Solesmes. Dès avant que se fût prononcé le mouvement vers l’unité et pendant qu’il écrivait le deuxième volume des Institutions, nous l’avons vu se préoccuper déjà de l’esprit de mesure et de discrétion qui devait selon lui présider à ce retour vers l’antiquité.

    Sans doute, disait-il, après s’être préalablement débarrassés de l’amas de nouveautés dont le dix-huitième siècle a encombré la liturgie, les diocèses devraient rentrer dans la forme romaine de l’antiphonaire, du responsorial, du sacramentaire et du lectionnaire de saint Grégoire, puisque la liturgie de l’Occident (sauf le droit de Milan et des Mozarabes) doit être et a toujours été romaine. Mais ce fonds inviolable des prières de la chrétienté une fois rétabli, avec les chants qui l’accompagnent et les mystères qui y sont renfermés, il serait tout à fait convenable que ces églises rentrassent en même temps en possession de cette partie nationale de la liturgie qui a ses racines dans l’ancien rit gallican et que les siècles du moyen âge ont tant ornée. En un mot, c’est la liturgie romaine française que nous aimerions à voir ressusciter dans celles de nos églises qui prétendent à des privilèges spéciaux 74

    En recueillant les richesses liturgiques créées par des siècles de piété cette admirable discrétion eût rattaché les fidèles de chaque diocèse à leur histoire, à leurs origines, à la saveur spéciale de leurs usages locaux, en même temps qu’elle eût été pleinement conforme aux dispositions pontificales, favorables aux liturgies qui pouvaient se réclamer d’une possession de deux siècles. Mais, le branle une fois donné, la révolution liturgique non plus que bien d’autres révolutions n’obéit à ces sages conseils.

    De quel train inattendu marchent les choses ! écrivait le vicaire général de Chartres. La question romaine va plus vite que vous-même ne le demandiez et ne le vouliez. Ces quelques vestiges de liturgie propre que nous avions gardés ou que nous avions acquis depuis Charlemagne jusqu’au seizième siècle et que L’Église nous autorisait à garder, d’ici trente ans nous en serons dessaisis à tout jamais par un retour pur et simple au romain. Le dix-septième et le dix huitième siècle, en renouvelant indûment nos bréviaires légitimes, nous auront fait perdre la prescription qu’avait reconnue l’Église. Pour ma part, il me semble que j’y regarderais avant de donner le pur romain à une église comme la nôtre. Ce que L’Église a sanctionné dans les coutumes particulières, je le verrais périr à tout jamais avec regret. La faute en aura été ici à Messieurs de 1783 : à moins qu’on ne dise que cette faute a été providentielle. Je serais très satisfait de savoir ce que vous pensez au juste à cet égard 75

    Nous savons déjà quelle était sur ce point la pensée de l’abbé de Solesmes et comme l’idée d’un nivellement matériel lui était antipathique. La rédaction des propres diocèsains, alors même qu’elle a été intelligente, est loin d’avoir suppléé à ce trésor de rites vénérables et de formules consacrés par l’usage immémorial, qui ont disparu partout, balayés, emportés dans un pêle-mêle inique avec les innovations maladroites des siècles derniers.

    Les choses humaines ont d’étranges retours ; n’est-ce pas un grave sujet de méditation que ce double spectacle : la tentative schismatique du clergé de 1682 châtiée par l’acte souverain de Pie VII effaçant à jamais le titre, le nom, l’état des églises de France pour leur substituer un être nouveau ; et les complaisances épiscopales pour des liturgies nouvelles, séparées, d’orthodoxie douteuse, aboutissant enfin par un sévère jugement de Dieu à l’effacement complet de ce que nos anciennes coutumes liturgiques avaient de plus respectable et de plus autorisé ? Dieu qui n’a pas dédaigné d’adopter parfois, pour en faire ses églises, les maisons privées, les basiliques et les temples de la vie païenne, a aussi disposé que des institutions qui lui avaient appartenu dès l’origine, ayant été une fois détournées de leur fin vers des usages vulgaires et profanes, disparussent sans qu’il en demeurât pierre sur pierre, sans que les matériaux de l’édifice d’hier pussent se retrouver dans l’édifice nouveau.

    Dans les intervalles que lui laissaient libres les soucis d’affaires et les alternatives d’une santé chancelante, l’abbé de Solesmes écrivit sa troisième lettre a Mgr l’évêque d’Orléans. Elle parut en juillet 1847. Du domaine de la théologie, dom Guéranger passait à celui du droit canonique, et dé la valeur dogmatique de la liturgie à l’importance disciplinaire de l’unité liturgique. Mgr Fayet avait semblé faire bon marché des droits de l’unité, en assurant que « tous ces changements liturgiques dont se plaignait l’abbé de Solesmes n’intéressaient tout au plus que les règlements généraux ou particuliers que L’Église a faits sur cette matière 76 ». Le malentendu était profond. Pour Mgr Fayet, la liturgie, isolée de Dieu avec qui elle ne nous met pas en communication, isolée de la vertu de religion avec qui elle n’a rien à démêler, isolée de la doctrine surnaturelle avec qui elle ne soutient aucune relation, privé ; ainsi de tout point d’appui réel et réduite à un symbolisme tout extérieur et arbitraire, était chose de peu de conséquence ; tout au plus se maintenait-elle en rapport avec la discipline. Après avoir successivement restitué à la liturgie tous ses points de suture, l’abbé de Solesmes, afin de poursuivre l’œuvre commencée, se devait de montrer la gravité souveraine des dispositions de la discipline ecclésiastique qui concernent la liturgie.

    « Ce n’est affaire que de discipline », avait dit l’évêque d’Orléans. Mais encore la discipline de L’Église n’est pas seulement un mode de pratique universelle adopté pour assurer l’uniformité ; elle est souvent l’expression du dogme lui-même. La discipline et surtout la discipline générale de L’Église n’est autre chose en effet que la traduction d’une vérité ou d’un droit ; les vérités les plus assurées, les droits les plus authentiques, il ne faut pas se lasser de le redire, courraient grand risque d’être démentis et méconnus, s’ils n’étaient, dans les faits, consacrés par une pratique constante, inscrits dans des institutions qui en sont l’organe, l’appui, la vivante revendication. Cette marche est la marche divine, et celui qui consentira à remarquer que Notre Seigneur Jésus Christ est venu non pas seulement apporter au monde une doctrine, une révélation abstraite, une religion, mais fonder une société et une humanité nouvelle, mais asseoir dans les faits et dans l’histoire la réalité vivante de son Église, reconnaîtra au même instant dans la. discipline le lien de sa vie, le témoin, le gardien, l’organe de son droit et de sa vérité, la garantie de son état hiérarchique. « Et de là vient, dit l’abbé de Solesmes après avoir rejoint dans maints exemples la discipline et la doctrine, que toute attaque dirigée en principe contre la discipline se résout nécessairement en erreur dogmatique 77 . »

    La discipline générale de L’Église se ramène aux lois qui émanent de l’autorité apostolique : les décrétales, les décrets disciplinaires du concile de Trente, les règles générales données depuis sont à la fois l’affirmation et l’exercice de ce plein pouvoir de régir L’Église universelle, solennellement reconnu au pontife romain par le concile de Florence. L’église de France n’échappe pas à cette subordination nécessaire, à ce pouvoir monarchique. Incidemment, l’abbé de Solesmes rappelle à M. Bernier que l’unité de L’Église n’est assurée que par la soumission de tous, fidèles et pasteurs, à l’autorité du souverain pontife 78 ). Aujourd’hui, ces assertions sont banales : la conception gallicane de la constitution de L’Église avait eu pour résultat d’en obscurcir la vérité dans bien des esprits qui n’étaient pas éloignés de considérer comme anarchique la doctrine de la dépendance immédiate de tout fidèle et de tout pasteur à l’égard du pontife romain.

    Cela étant, l’abbé de Solesmes énonçait ce principe si élémentaire et parfois si méconnu que nulle autorité ne peut réclamer l’obéissance que dans la mesure de son droit. Il y a peut-être des autorités absolues ; il n’en est pas d’arbitraires, il n’en est pas d’illimitées. Plus fière que le stoïcien d’Horace, la conscience chrétienne ne sait pas ce que c’est que l’obéissance passive et simplement, résolument, elle ignore l’ordre donné par une autorité qui excède son droit : l’ordre alors n’existe pas pour elle, parce qu’il n’existe pas en soi. L’anarchie trouverait son. compte dans ces excursions d’une autorité quelconque en dehors du domaine qui est le sien.

    Ces principes une fois reconnus, il faut bien avouer que toute la question du droit de la liturgie est virtuellement résolue. Il ne s’agit plus que de rechercher si en fait les souverains pontifes ont voulu procurer l’unité de liturgie, s’ils ont déterminé sur ce point la discipline générale de L’Église et évoqué à eux, par une réserve apostolique et une limitation du pouvoir épiscopal, les questions qui concernent la liturgie. Il semblait que les deux volumes des Institutions eussent mis ces principes en pleine lumière ; et la démonstration sans doute avait été complète, le désordre liturgique avait été dûment constaté, puisque l’archevêque de Toulouse dans sa deuxième réplique avait reconnu qu’il fallait trouver d’urgence un procédé pour restituer à la liturgie quelque chose de son unité. Seulement il s’était arrêté à mi-chemin, à un moyen terme étrange ; et plutôt que de prendre son parti des dispositions de saint Pie V, il avait exhumé un canon du onzième concile de Tolède, vieux de huit siècles et hors d’usage à Tolède même, pour demander l’unité liturgique provinciale et l’adoption, par toutes les églises d’une même province, de la liturgie en usage dans l’église métropolitaine 79 .

    Dom Guéranger fait prompte justice de ce moyen terme 80 et montre dans la discipline de L’Église le droit de contrôle et de correction s’exerçant même sur ces liturgies orientales que le saint-siège a jugé à propos de maintenir dans la forme qu’elles ont reçue de l’antiquité ; l’autorité du souverain pontife donnant droit de cité dans le patriarcat d’Occident à la liturgie milanaise et à la liturgie mozarabe ; en un mot la loi de la prière ramenée sinon à l’unité matérielle absolue du moins à l’unité de direction. A ce point de vue élevé, les objections de l’évêque d’Orléans s’évanouissaient d’elles-mêmes. Il ne restait plus à l’abbé de Solesmes, pour achever cette démonstration à laquelle il ne fut pas répondu, que la question de l’hérésie antiliturgique abordée déjà dans la réponse à Mgr de Toulouse et que dom Guéranger se proposait de traiter avec quelque développement dans une quatrième lettre qui ne fut pas écrite ; nous dirons tout à l’heure pourquoi.

    Mgr Fayet ne connaissait pas dom Guéranger et ne l’avait jamais vu. La controverse le piqua de curiosité. Il voulut savoir d’un jésuite ami de l’abbaye de Solesmes à qui il avait eu affaire*.

    – Je me figure l’abbé de Solesmes, grand, maigre, sec, disait-il.

    – Pardon, monseigneur, plutôt gras que maigre.

    – Mais au moins, il est brun n’est-ce pas ? cheveux noirs, air sévère, empesé ?

    – Vous n’y êtes pas, monseigneur ; dom Guéranger est très blond, les yeux bleus, très gai, jovial même.

    – Vraiment, vraiment, reprit le prélat, je ne l’aurais jamais cru. Il est très savant, c’est incontestable, mais entouré comme il l’est ! Il doit faire faire ses recherches par ses moines ?

    – Vous jouez de malheur ; il ne supporte pas qu’on l’aide et corrige ses épreuves lui-même.

    L’évêque ne poursuivit pas plus loin une enquête si souvent démentie ; mais il prit depuis la controverse l’habitude de décerner l’adjectif « Guéranger » à tout ce qui lui était désagréable. Le mauvais temps l’empêchait-il de sortir : c’était un temps Guéranger ; le vin était-il trouble : c’était un vin Guéranger ; il assaisonnait de ce mot tout ce qui avait le malheur de lui déplaire. Sa mésaventure liturgique ne l’empêcha pas d’être en 1848 député à l’Assemblée constituante. Il succomba le 4 avril 1849 à une attaque de choléra, laissant le souvenir d’un homme d’esprit. Les lacunes de son caractère ne lui permirent pas de prendre l’autorité et l’ascendant que ses talents et sa parole auraient dû lui obtenir.

    Ce serait courir à des redites que parler ici encore de l’accueil fait par le public à cette troisième lettre. En vertu de ce principe que rien ne réussit comme le succès, les colonnes de l’Univers s’ouvrirent, du 3 novembre 1846 au 12 janvier 1847, à cette série d’articles sur la liturgie romaine et les liturgies françaises dont il a été parlé déjà.

    J’ai puisé à pleines mains, disait Melchior du Lac dans les écrits du T. R. P. abbé de Solesmes, m’attachant à présenter un résumé fidèle, clair et rapide de ce que le savant bénédictin a dit de plus fort et de plus inattaquable sur les points particuliers que son élève rapproche pour en montrer le lien, en faire ressortir l’importance et en tirer les conclusions pratiques, applicables à la question débattue. Du reste, mon plagiat n’est pas un vol ; je n’ai pris qu’après avoir demandé la permission du propriétaire, trop riche et trop prodigue de ses richesses pour la refuser 81

    La cause liturgique était désormais gagnée en principe « On vient de m’apporter votre troisième lettre à Mgr Fayet, écrivait Montalembert. Je n’ai pas le temps de la lire à tête reposée en ce moment ; mais ce que j’en ai vu en la parcourant m’a beaucoup plu, forme et fond. Quelle gloire pour vous. mon ami, que cette marche graduelle et victorieuse de la liturgie romaine, qui sans vous était irrévocablement perdue parmi nous 82 »

Partager
×

Commentaires fermés.