Dom Guéranger, abbé de Solesmes, par Dom Delatte – Chapitre XI

CHAPITRE XI

    LA LOI SUR LA LIBERTÉ D’ENSEIGNEMENT

    (18471849)

    

    A l’heure où se remportaient ces avantages, dom Gardereau arpentait la Bretagne, tantôt à pied, tantôt dans une carriole traînée par un méchant cheval de louage, qui à travers mille fondrières conduisait le quêteur fort distrait à mille mésaventures. Villages, hameaux, fermes isolées, rien ne fut négligé. La quête eût été fructueuse, s’il lui eût été possible d’accepter des aumônes en nature ; mais le numéraire manquait un peu en Bretagne, et c’est obole par obole qu’il fallait combler le déficit. Le digne pèlerin du dévouement trouvait le loisir d’édifier par sa parole les paroisses qu’il traversait ; et de loin, sa loyauté et son affection à’employaient à déchirer les trames ourdies contre l’abbé de Solesmes. Pauvre nature humaine !

    L’échéance définitive arrivait où la communauté de la maison mère devait se prononcer pour la dernière fois sur le gouvernement de dom Guéranger et le déclarer sans retour utile ou nuisible à la congrégation. Ambitieux, égarés, déçus par une illusion folle, certains esprits feignaient ne pouvoir se prononcer ou bien assuraient d’avance que l’abbé de Solesmes échouerait au scrutin ; ils n’avaient trouvé d’autre issue à la situation que de provoquer une enquête sur l’administration et le gouvernement de l’abbé. Une enquête faite par un étranger désigné au hasard aurait sans doute, du moins feignaientils de le croire, renseigné les consciences indécises et fixé les incertitudes ; à moins, c’était leur secrète et misérable espérance que l’âpreté des plaintes portées à ce même étranger ne réussît à entraîner la déposition de l’abbé. L’évêque du Mans avait été saisi, pressenti dès longtemps et le chef de l’intrigue ne désespérait pas de retirer pour luimême pied ou aile d’une sentence qui aurait fait de l’abbé de Solesmes un abbé in partibus. Il eut la hardiesse de livrer à dom Gardereau, bien que sous une forme infiniment habile et discrète, la confidence d’un projet auquel il aurait voulu l’amener 1

    Ces phénomènes se rencontrent parfois dans le monde, dans les cloîtres aussi. Dans les cloîtres la charité de tous est telle que les coupables courent moins de risques qu’ailleurs ; mais ils s’attirent parfois de dures leçons. II en est peu qui aient été assénées d’une main plus ferme que celle qu’adressa dom Gardereau au moine ingrat et jaloux qui l’avait sollicité. Volontiers nous aurions épargné au lecteur ce triste spectacle ; nous n’y avons fait allusion que pour lui montrer les basses et obscures pratiques auxquelles n’échappent ni la vertu, ni les services rendus, ni le plus paternel dévouement.

    Trois sortes de personnes, disait dom Gardereau dans sa verte mercuriale, sont à mon avis un fléau insupportable en toute société, dans l’Église comme dans le monde : les meneurs qui dérangent tout et trouvent que tout va de travers, quand ils ne sont pas au timon ; les entêtés à courte vue qui s’applaudissent, quand ils ont tout jeté par terre pour secouer un incident qui les ennuie ; et les gens à système qui repoussent sans ménagement tout ce qui a le malheur de ne cadrer pas avec leurs préjugés. Que Dieu nous préserve tous deux, mon révérend père, d’entrer dans ces tristes catégories ! Mais ne seriezvous pas un peu dupe de votre humeur ardente, lorsque vous poursuivez avec tant d’insistance le projet de nous jeter à la refonte ? Et n’êtesvous pas sous le charme d’une préoccupation étrange, quand vous vous donnez pour mission de réformer de fond en comble l’état intellectuel de notre pauvre congrégation, aussi malade à peu près, me ditesvous, que son état matériel ? Si cella est, c’est un grand bonheur qu’elle ait trouvé son médecin.

    Et le pèlerin de Bretagne continuait durant de longues pages avec une verve que rien n’arrête et qui semble lui venir de cette forte terre qu’il avait tant sillonnée.

    C’est une grande responsabilité que celle de réformateur, achevaitil enfin ; et pour éviter l’illusion, quand on se croit une mission pareille, il faut une grande pureté d’intention, une charité éprouvée, une grande patience et surtout une humble défiance de soi et de son propre sens. Ces vertuslà sont un peu plus solides que ce mâle courage et cette fierté romaine dont vous rendez à Dieu tant d’actions de grâces 2

    La leçon échoua comme bien l’on peut penser. Aucun trait n’était capable de percer l’épaisseur du bouclier dont se couvrait le moine ambitieux. Les raisons n’ont point de prise sur de telles âmes ; elles immoleraient le monde entier à leur illusion tenace. C’était en vain que l’abbé de Solesmes, plus mesuré que dom Gardereau parce qu’il était plus directement en cause, s’efforçait d’ouvrir les yeux du rebelle.

    « Vous assumez une grande responsabilité, lui disaitil, en concevant, en poursuivant, en exécutant des projets, en vue desquels vous n’avez ni la bénédiction du chef ni l’assentiment des membres 3 .» Le rebelle répondait à son abbé être sûr de l’assentiment d’un assez grand nombre pour n’avoir rien à redouter. Et puis n’avaitil pas beaucoup mieux, ce qu’il appelait sa conscience ?

    Ces outrances de l’esprit propre sembleront toucher à l’invraisemblable ; et pourtant la sagesse de la règle bénédictine les a toutes prévues. Elles sont chez certaines trempes personnelles, obstinées ou violentes, la conséquence d’une déviation originelle. Bossuet a parlé de ceux qui appellent Dieu tout ce qu’ils pensent : c’est la perversion de la pensée. Il est tout aussi naturel à plusieurs d’appeler bien tout ce qu’ils veulent c’est purement l’adoration de soi. Une fois engagé sur cette pente fatale, l’incapacité de se déjuger, une estime effrénée de soi, le refus obstiné de reconnaître que l’on a pu se tromper, finalement le vertige qui s’empare de toute volonté sans frein emportent aux derniers abîmes. Et ce qu’il y a dans ces expériences de plus lamentable peutêtre, c’est que si elles épouvantent les bons, elles n’éclairent aucun de ceux qui les répètent et se disent tout en les répétant qu’ils n’iront pas jusque là !

    Un instant, le moine rebelle dissimula et feignit de renoncer à ses tristes projets ; mais c’était afin de les poursuivre plus sûrement à Paris même où il pouvait sans témoin tisser sa trame ténébreuse et attendre l’échéance de ce scrutin décisif.

    Il était d’autres souffrances plus cuisantes encore. La liquidation de SaintGermain et de Bièvres n’avait pu s’achever sans mettre à nu le désordre et les malversations du cellérier. Dès que le soin d’apurer les comptes et de solder les dettes eut passé au comité de secours et à l’habileté de l’avocat conseil, le cellérier coupable n’avait, semblaitil, qu’à se retirer dans un grand silence. Il ne le comprit pas. Ni la gravité de ce récit, ni peutêtre la mesure de charité due quand même à la misère morale la plus profonde ne nous permettraient de dire les procédés employés par lui, afin d’extorquer de l’argent à ceux qu’il avait jetés dans la détresse. Le chantage, la menace de papiers compromettants, les scènes de reproches et de larmes, les lettres suppliantes ou furieuses, toute la gamme en un mot des procédés trop familiers à ces lamentables situations ; les plaintes portées à Rome, les menaces d’un pamphlet sous ce titre, Comment se fonde une congrégation, ou les bénédictins de Solesmes de 1832 à 1848 4  ; enfin, après l’établissement de la république de 1848, les sommations injurieuses, sous prétexte qu’avec le nouveau gouvernement « toute réclamation est entendue quand elle est juste et que l’intrigue n’empêche plus d’aborder le pouvoir 5 » : rien ne manqua. Puis le silence se fit. Trois ans plus tard, l’enfant prodigue revenait, racheté peutêtre par les souffrances qu’il avait causées et par les prières qu’on n’avait cessé d’adresser à Dieu pour lui. Un rescrit d’indulgente sécularisation mit un terme à ce douloureux épisode.

    Lorsque les efforts du comte de Montalembert et de quelques chrétiens généreux eurent ramené un peu d’ordre et échelonné les créances qui n’avaient pas été éteintes sur l’heure, dom Guéranger crut le moment venu de ramener à Solesmes, malgré les instances du comité, les quelques religieux qu’il avait laissés à Paris comme un rideau durant que s’achevait I’œuvre de liquidation. Ceuxlà mêmes qui voyaient un grand avantage au point de vue études à garder le piedàterre de Paris s’inclinèrent avec docilité devant la décision de leur abbé ; il y eut un moine qui salua cette décision avec plus de joie que les autres, celui dont nous venons de parler tout à l’heure et qui échappait ainsi au contrôle de ses frères. D’ailleurs, pour se défendre personnellement contre toute chance de retour à Solesmes, il avait postulé auprès de Mgr Affre une situation qui le maintînt à Paris après le départ pour la maison mère de tout le reste de la petite communauté. Au prix d’une grave infraction à la discipline religieuse, il s’assurait ainsi la complète franchise de toutes démarches et de toutes négociations. N’ayant pu obtenir de l’archevêque de Paris tout ce qu’il en attendait, il sollicita de l’abbé de Solesmes le pouvoir de sortir de la congrégation, puis, la permission accordée, ne se hâta nullement d’en user. Avant l’échéance d’octobre, dom Guéranger avait été appelé à Paris pour bénir le mariage de M. Lesobre ; dom Br… s’efforça de conjurer ce voyage et de tenir son abbé éloigné de Paris, en lui écrivant que l’archevêque toujours très courroucé contre lui n’attendait que sa présence pour lui infliger un sanglant affront et lui interdire de célébrer la messe dans le diocèse 6

    L’archevêque n’avait jamais songé à de telles extrémités ; seulement, il avait paru bon à dom Br.*. que dom Guéranger s’en crût menacé. L’abbé vint quand même et ne remarqua rien. Il put constater du moins qu’après avoir obtenu son exeat, le moine excorporé n’avait fait aucune démarche afin de s’assurer un gîte en dehors de la congrégation, mais qu’en échange il n’avait rien négligé, soit pour desservir l’abbé de Solesmes auprès de ses meilleurs amis, soit pour s’assurer dans le diocèse ces fonctions extérieures qui l’y devaient retenir. L’indépendance de son attitude avait surpris les laïques euxmêmes. Auprès de l’archevêque, il s’était appliqué à discréditer cette congrégation où tout allait si mal, disaitil, qu’il avait été contraint de s’en séparer. On sait que Mgr Affre prêtait volontiers l’oreille à ces sortes de bruits ; on sait aussi que le religieux dont nous parlons correspondait avec

    Mgr l’évêque du Mans.

    Aux lecteurs qui s’étonneraient de voir notre récit s’attarder à des événements en apparence si menus et si indignes d’être conservés par l’histoire, nous nous bornerons à répondre que leur pensée est la nôtre, mais que nous n’avons pu nous taire, sous peine de laisser inexpliquée la décision qui le 10 octobre 1846 fut, au nom de la congrégation des évêques et réguliers, notifiée par l’évêque du Mans. Elle était contenue dans une lettre latine signée parle cardinal préfet, adressée à Mgr Bouvier 7 et par lui transmise à l’abbé de Solesmes avec l’injonction suivante : « Communiquezla franchement à tous vos religieux pour m’éviter la peine de le faire moimême. Mais donnezmoi la certitude que vous l’avez fait, afin que je puisse en rendre compte à Son Eminence 8 . »Or, la lettre que dom Guéranger était prié en ces termes de faire connaître à sa communauté portait dérogation formelle au texte des constitutions.

    En effet, l’article quatrevingtquatorzième stipulait que l’abbé de Solesmes, confirmé dans sa charge par le vœu de sa communauté après trois triennats successifs, serait par le fait le supérieur à vie de son abbaye et partant de la congrégation bénédictine de France. Ce non obstant et malgré la triple confirmation obtenue, la lettre du cardinal préfet s’opposait à la perpétuité et, pour de graves raisons non formulées d’ailleurs, décidait que ce bénéfice ne pourrait être acquis à dom Guéranger que moyennant une déclaration expresse de la sacrée congrégation. Ni dom Guéranger ni sa communauté ne purent se méprendre sur l’origine de cette mesure. L’affection de ses religieux, les lettres de dom Pitra, les encouragements de Mgr Fornari s’employèrent cette fois encore à adoucir au cœur de l’abbé de Solesmes ce que l’épreuve nouvelle contenait d’amertume.

    C’est vers cette époque qu’il termina l’Essai historique sur l’abbaye de ,Solesmes où puisèrent ensuite à pleines mains, comme dans un recueil de tous les faits relatifs à l’ancien prieuré, ceux qui ont écrit sur l’histoire de Solesmes.

    Cette même année 1846 vit s’accomplir une petite révolution toute intérieure qui achevait le caractère monastique de la communauté. Solesmes n’avait jusquelà célébré les heures de jour et de nuit que selon le bréviaire romain. La pénurie d’anciens bréviaires monastiques, la détresse d’argent, d’autres causes encore avaient retardé l’adoption du rit monastique complet. Les bénédictines du calvaire d’Angers ayant recueilli pour l’abbaye de Solesmes un nombre suffisant d’exemplaires, la fête de Noël de 1846 vit le retour au psautier et à l’office tels que Paul V les a fixés en 1612 pour les religieux de saint Benoît.

    Il semble que ce soit à dater de cette même époque que l’abbé de Solesmes a poursuivi plus activement ses recherches sur la . martyre romaine, sainte Cécile. Trois ans s’étaient écoulés depuis son dernier voyage à Rome ; mais l’impression qu’il avait alors reçue ne s’était pas effacée et sa dévotion à la fille des Caecilii n’avait fait que s’accroître. Un de ses fils les plus aimés, le P. Louis David, avait été obligé par le refus de Mgr Bouvier d’aller demander à Rome le sousdiaconat ; l’abbaye de SaintPaul l’avait accueilli. Tout en cultivant ses goûts d’artiste et pèlerinant dans Rome, le moine exilé (si tant est que Rome puisse être un exil) recueillait pour son abbé tout ce qui dans l’épigraphie et l’histoire pouvait illustrer la vie de sainte Cécile.

    Ses lettres d’un tour spirituel et rapide aidaient aussi l’abbé de Solesmes à suivre le mouvement de Rome et I’œuvre de la papauté. Grégoire XVI était mort le ter juin 1846. Le 16 du même mois l’évêque d’Imola était élu et prenait le nom de Pie IX. On sait quel enthousiasme éveillèrent dans toute l’Italie, à l’aurore de ce pontificat, les mesures clémentes et généreuses que la révolution devait si tôt décourager. Mais à la première heure le monde parut frissonner comme au début d’une ère nouvelle. La basilique de SaintPaul se relevait alors, et Frédéric Ozanam écrivait à dom Guéranger :

    Il est assurément honorable pour la papauté d’avoir terminé en si peu de temps un ouvrage qui aurait découragé bien des gouvernements européens. Mais dans ce moment la papauté se bâtit un autre temple, de pierres vivantes, avec les cœurs qu’elle gagne et qu’elle maîtrise : nous sommes les heureux témoins de cette gloire naissante de Pie IX. Ce pontife qu’on rencontre à pied dans les rues, qui cette semaine s’en allait un soir visiter une pauvre veuve et la secourir sans se faire connaître, qui prêchait il y a quinze jours au peuple assemblé à SaintAndré della Valle, ce courageux réformateur des abus du gouvernement temporel semble vraiment envoyé de Dieu pour conclure la grande affaire du dixneuvième siècle, l’alliance de la religion et de la liberté 9

    Beaucoup en France pensaient comme Frédéric Ozanam. Au milieu pourtant de cet hosanna, quelques esprits clairsemés, attentifs aux leçons de l’expérience, ne pouvaient se défendre d’un peu d’effroi.

    Mais le jeune moine de Solesmes comme tout le peuple romain était sous le charme. Il pressait son abbé de faire à nouveau le voyage de Rome, d’exposer luimême l’état de ses affaires, de prévenir par un empressement trop justifié les relations inexactes dont tout récemment encore il venait de souffrir. Le général des jésuites insistait en ce sens. Malheureusement, au milieu de la détresse de sa maison et alors que les affaires de Paris commençaient seulement à prendre meilleure tournure, aller à Rome était impossible autant qu’aller à Rome était nécessaire.

    L’heure eût été cependant bien opportune. A la ; mort du cardinal Polidori abbé commendataire de Subiaco, Pie IX par une très aimable attention pour les bénédictins s’était réservé ce bénéfice et avait pris possession du Sagro Speco et de l’abbaye de Sainte Scholastique. Les dispositions personnelles du pape étaient excellentes ; les amis de dom Guéranger le pressaient d’en user ; après tout, il s’agissait d’obtenir justice et non de solliciter des faveurs. Il ne put s’y résoudre, tandis que ses moines parcouraient la Bretagne, la Lorraine, la Belgique, pour y trouver quelques maigres ressources que le voyage de Rome eût dévorées en un instant.

    Le Rme dom Cabrol, abbé de Farnborough, a raconté dans la vie du cardinal Pitra comment le moine quêteur et savant sut faire servir à double fin ses voyages. Les richesses littéraires qu’il rencontra en chemin lui faisaient concevoir des plans merveilleux auxquels quinze ans plus tôt dom Guéranger eut prêté avidement l’oreille. Mais maintenant, meurtri par l’expérience et devenu plus modeste dans ses projets, il s’efforçait de tempérer affectueusement l’entrain de l’intrépide explorateur en qui pourtant il se retrouvait.

    Mettezvous bien dans l’esprit, mon cher père, que personne ici n’est doué de votre puissante facilité, de vos aptitudes et de votre entrain. Laissez nous garder le silence, accomplir d’humbles travaux plus en rapport avec nos courts moments de travail, nos santés réduites, nos aptitudes mesurées, nos éducations scientifiques incomplètes. Le temps nous aidera ; mais jusquelà soyons modestes à Solesmes 10 .

    Mais s’il n’entrait pas dans tous les projets de dom Pitra, il s’applaudissait de cette ardeur studieuse qui multipliait les découvertes. les lettres, les livres, avec une joyeuse et inépuisable fécondité ; il profitait pour luimême des voyages de son fils très aimé.

    J’ai trop à vous remercier, lui disaitil, de votre lettre d’Amsterdam et de l’aimable concours que vous voulez bien prêter à mes travaux 11 … J’imprime, en le composant, le troisième volume des Institutions. Ma santé succombe sous le poids de mille tracas. Les charges sont si lourdes du côté de Paris que je ne sais encore quand vous pourrez vous reposer à Solesmes, et c’est là une de mes dures croix 12 .

    Un mouvement se produisit alors dans l’Église de France. Les luttes que les évêques avaient ensemble soutenues pour réclamer la liberté d’enseignement avaientelles éclairé l’épiscopat sur l’avantage qu’il y avait pour lui à se concerter en vue d’un but commun ? La question liturgique avaitelle rappelé au sein des églises l’importance d’un retour aux usages canoniques anciens ? L’Église voulaitelle réclamer sa part de liberté intérieure’ alors que toutes les libertés se trouvaient inscrites dans la charte ? Il est certain du moins que la question des conciles provinciaux était dans l’air. En sa qualité de canoniste, l’abbé Bouix, fréquemment consulté sur les formes régulières usitées dans ces réunions provinciales, s’adressa à l’abbé de Solesmes qui s’efforça de le satisfaire ; de l’abbé Bouix la lettre passa aux mains de Mgr Fornari. Au milieu même des anxiétés où il était maintenu, l’abbé de Solesmes devenait sinon le régent, comme l’avait armé Mgr Fayet, du moins le conseil écouté du parti catholique. Montalembert l’interrogeait sur l’affaire épineuse du chapitre de Saint-Denis qu’il avait à traiter à la Chambre des pairs et où il ne pouvait que choisir entre ces deux alternatives se ranger aux prétentions ouvertement scandaleuses de l’archevêque de Paris, ou faire alliance avec M. Dupin et les gallicans.

    Que faire, demandait-il, dans une situation si délicate ? Tout le monde m’interroge et je ne sais que répondre. Je sais bien qu’en défendant le projet, je vexerai beaucoup plus le gouvernement qu’en l’attaquant (comme il compte que je le ferai). Mais vraiment, je ne sais comment faire, moi ultramontain, pour soutenir une œuvre qui consacre implicitement ou explicitement tout ce que nous détestons le plus : articles organiques, libertés gallicanes, etc., etc. Mandez-moi comment je puis me tirer de ce grave embarras 13

    Mgr Affre ne voulait pas d’exemption d’où qu’elle vînt. Le ministre au contraire prétendait que « le chapitre de SaintDenis étant une institution à la fois religieuse et politique, fondée pour consacrer par le sceau de la religion les plus beaux souvenirs de notre histoire et partant, placée sous l’autorité du roi luimême, devait trouver dans cette situation d’exception le principe de son indépendance à l’égard de l’autorité diocésaine ». Cet exposé de motifs n’avait pas semblé trop audacieux, et M. Dupin n’avait pas reculé devant l’étonnante conception d’un groupe de prélats affranchis de l’évêque diocésain par ce seul fait qu’ils avaient pour primicier le roi LouisPhilippe en personne. La question traitée par Montalembert sur les bases indiquées par son ami lui fournit, dans la séance du 19 mai, l’occasion d’un vif succès. M. Dupin surtout visé était pourpre de colère.

    Un autre souci touchait de plus près le comte de Montalembert, le souci de son livre. Il demandait avec un peu d’anxiété quel parti il devait prendre au sujet de son histoire de saint Bernard. La remanier, selon la pensée de M. Dupanloup ? La publier telle quelle ? Il s’en préoccupait depuis près de deux ans, dans les rares intervalles que lui laissaient les affaires politiques. Sans dissimuler à son ami les imperfections nécessaires qu’avait entraînées un travail de rédaction si souvent interrompu, l’abbé de Solesmes revoyait les épreuves et, ne comptant pas sur les larges loisirs qu’eût exigés une refonte totale de l’œuvre, plaidait pour qu’elle parût telle : « Défiezvous de la pusillanimité, disaitil ; Dieu ne permettra pas que vous fassiez une faute dans la publication d’un livre entrepris dans un zèle si pur et mené à fin à travers tant. d’incidents extraordinaires. Ce livre est une dette envers Dieu ; le refaire est impossible. Qu’y atil donc à faire ? Le publier 14 . »

    Je voudrais pouvoir me ranger à votre avis, répondait Montalembert, et laisser mon livre tel qu’il est ; d’un autre côté les sévères critiques de M. Dupanloup me bouleversent sans me convaincre absolument. Je vis ainsi dans la plus pénible incertitude. Je vais me recueillir à la Roche en Breny où je compte passer le reste de l’année, et s’il le faut j’y commencerai la refonte de ce travail qui a déjà consumé les plus belles années de ma vie 15

    Un premier volume avait paru pour disparaître presque aussitôt, mis au pilon par Montalembert lui-même ; peu d’exemplaires en ont survécu. Le deuxième volume qui commençait avec saint Grégoire VII fut en partie livré à l’impression ; peutêtre n’en restetil rien de plus que les deux articles sur saint Anselme insérés dans le Correspondant de 1844 16 . L’œuvre, reprise et complètement refondue, prit le nom depuis bien connu des lecteurs catholiques : les Moines d’Occident.

    Nous n’avons pas à redire ici les circonstances soudaines et quelque peu vengeresses où la révolution de 1848 fit justice du régime né de la révolution de 1830, ni la surprise éprouvée par les vainqueurs qui n’avaient songé qu’à renverser un ministère et se trouvaient avoir détruit un régime, ni l’absence, au commencement de cette république issue d’une émeute, du caractère, impie et sectaire qui avait marqué la révolution de Juillet. Ces événements d’ordre général ne sauraient avoir de place en notre récit que dans la mesure où ils ont atteint la vie de dom Guéranger et affecté l’histoire de Solesmes. Mais le fruit le plus ordinaire des révolutions est de compliquer tous les problèmes antérieurs et de les faire entrer dans une phase aiguë. Des changements brusques ne s’accomplissent point dans la machine sociale, sans déconcerter aussitôt le monde du travail et sans inquiéter la masse des intérêts qui a besoin de tranquillité. C’est alors que l’on voit remonter à la surface de la société profondément remuée tous les ferments de désordre, de cupidité et d’envie qui sommeillent en temps de paix. Le travail s’arrête, le commerce languit, l’industrie cesse de produire, faute de sécurité ; si la situation se prolonge, à la vie saine et normale succèdent le marasme, l’inquiétude ; tous les ressorts se détendent, la misère va croissant, les fortunes privées s’écroulent. Les efforts du pouvoir appauvri et déconsidéré échouent à résoudre les problèmes qui naissent les uns des autres ; tes passions antisociales s’exaspèrent jusqu’à la démence et à la férocité.

    On sait quel fut très promptement sous l’action des doctrines socialistes le caractère de la révolution de 1848 et, au bout de quelques mois de régime, à quel degré l’impunité couvrit les pires exactions de toutes les tyrannies locales. On peut aussi facilement pressentir combien durement la détresse générale se traduisait dans un monastère qui n’avait jamais connu que la pauvreté la plus extrême et dont les finances étaient à ce momentlà même lourdement obérées. N’y avaitil pas dans cette situation effrayante un motif d’incliner à la proposition du comité de secours qui, pour garantir ses avances, insistait afin que remise lui fût faite de l’immeuble tout entier de SaintPierre de Solesmes ? A ce prix non seulement les prêteurs auraient eu un gage, mais les moines eussent été déchargés de toute la gestion matérielle qui de leurs mains eût passé aux mains du comité. La combinaison n’était pas sans de notables avantages ; et pourtant, malgré la sécurité qu’elle eût donnée à une heure si difficile et si troublée, l’abbé de Solesmes ne put consentir à acheter ce bienêtre par la cession à des mains laïques, même sûres, même généreuses, d’un bien ecclésiastique dont il avait la garde. Et pendant que I’œuvre des quêtes était déconcertée en France par la pénurie de tous, il s’appliqua, avec une confiance invincible mais au milieu d’inquiétudes qui le firent blanchir en quelques mois, à soutenir cette abbaye qui semblait à chaque heure sur le penchant de sa ruine « Le quart d’heure est bien dur pour le crédit, écrivaitil à dom Pitra ; ce sera miracle si nous nous tenons debout, et pourtant je l’espère de Notre Dame 17 … Nous vivons au jour le jour entre les mains de la Providence, quoe ventera sint ignorantes 18 . »

    Nul n’était à l’abri d’un coup de main. A Lyon, le commissaire du gouvernement provisoire, Emmanuel Arago, avait rendu un arrêté aux termes duquel les congrégations et corporations religieuses non autorisées, et spécialement la congrégation des jésuites, étaient et demeuraient dissoutes. Il fallait prévoir le lendemain. Dom Pitra était en Angleterre « Ne pourriezvous à tout événement, lui écrivait l’abbé de Solesmes, nous trouver un monastère où nous puissions vivre selon nos constitutions ? Pensez à cela. En cas de déroute, nous ne serions pas loin de la France où nous rentrerions tôt ou tard 19 . » Dom Gardereau qui avait élu la France comme terrain d’action avertissait son abbé du peu de fruit de ses efforts.

    Que vaisje faire à présent ? demandait le quêteur avec un sourire. Entre tous les genres d’industries que la révolution a découragées je crois que la mienne se place au premier rang ; et comme chacun ferme hermétiquement ses coffres par précaution pour l’avenir, je n’ai à spéculer maintenant ni sur Paris ni sur la province 20 . Néanmoins, ajoutaitil, je suis toujours ici à attendre vos ordres, prêt à partir, prêt à rester. J’ai encore de quoi payer les frais de mon retour et quelques pains pour ma collation quadragésimale. Hier je suis allé voir M. de Montalembert qui vous supplie de mettre en sûreté, si ce n’est fait déjà, les titres de propriété et tous papiers importants. Il dit qu’il n’y a pas de temps à perdre. Gare les coups de fusil ! 21

    Dom Gardereau parlait avec faveur du projet dont il a été question plus haut et qui consistait à faire de la dette de Solesmes une dette consolidée par l’abandon au comité de tous les biens de la congrégation ; mais, nous le savons, la détermination de son abbé était prise sur ce point.

    Pour ajouter encore à l’anxiété de ces jours terribles, l’Univers lui apprit soudain que M. de Montalembert était sous le coup d’une grave maladie. Là du moins il ne tarda pas à être rassuré et par une lettre de Montalembert luimême.

    Mon bon ami, ne vous inquiétez pas outre mesure de ce que dit de moi l’Univers d’aujourd’hui. Il est vrai que j’ai frisé de très près une fièvre cérébrale et que j’ai reçu ce que le médecin appelle un grave avertissement. Je compte en profiter pour changer mon régime, modérer mon zèle, me dérober pour quelque temps aux travaux politiques… Je ne sais si je n’irai pas vous voir à Solesmes. Cela me ferait grand bien ; car ce qui me tue, c’est l’indiscrétion, l’importunité, l’incessante insistance des faiseurs catholiques et autres : ce n’est pas du tout le travail régulier et suivi. En attendant, on me défend toute occupation : j’ai voulu toutefois vous écrire de ma propre main pour vous rassurer complètement. J’ai été bien coupable envers vous par mon long, silence ; mais depuis que j’ai eu le malheur de devenir propriétaire rural, je né connais plus la liberté d’esprit ni le repos. Priez pour moi et comptez sur mon inviolable attachement 22

    A la vue de la révolution triomphante, il éprouvait un insurmontable dégoût pour les devoirs de la vie publique.

    Mon ami, plenus sum sermonibus, et cela depuis trois mois, et cela toutes les fois que je pense à vous. J’en ai trop à dire et je succombe sous le poids de tout ce que je voudrais verser dans votre cœur de moine et d’ami. Il faut que vous ayez bien mal compris la révolution de Février et sa portée pour avoir pu désirer mon élection. Quant à moi, j’en ai été désolé dès l’origine et je le suis de plus en plus à mesure que je vois l’Assemblée et la situation. Il n’y a rien, absolument rien à faire pour moi au milieu de cette affreuse et honteuse débâcle. Je ne suis pas au fond un homme de lutte, ni un homme de révolution ; je suis un homme d’étude et au besoin de reconstruction. Mon temps est passé, ma carrière active, finie. Je ne suis plus bon qu’à me plonger dans quelque retraite, si le monde en contient encore, pour y faire, défaire et refaire mon « Monasticon ». Il est possible que j’aborde cette tribune nouvelle ; mais ce sera avec la conviction d’y faire un naufrage encore plus triste que celui du P. Lacordaire.

     Voyezvous, mon ami, il n’y a rien audessous de ce paysci. Le voilà jugé, et jugé par ce fameux suffrage universel… J’ai cru de bonne foi à la transaction tentée, par la Restauration et la monarchie de Juillet, entre le passé et l’avenir, entre le bon sens et la folie. Maintenant tout est détruit et, je le crains bien, tout est impossible. Il se peut que l’excès du mal, de la ruine matérielle, amène une sorte de réaction monarchique. Mais ce n’est pas de là que peut sortir une régénération morale et intellectuelle. Je pense donc que nous roulerons graduellement jusqu’au fond de l’abîme où nous attendent les Grecs du Bas Empire, l’Asie mineure, l’Afrique et les républiques espagnoles de l’Amérique.

    Reste l’Église. Oui, comme vous me le dites si bien, j’aime et apprécie plus que jamais cette impérissable patrie qui ne nous sera point enlevée. Mais je suis inquiet du clergé. Peutêtre n’avezvous pas vu les discours de certains curés de Paris qui ont qualifié Notre Seigneur JésusChrist de divin républicain ? C’est toujours le même esprit, l’adoration servile de la force laïque et du pouvoir vainqueur. Malheureusement cet esprit gallican se complique et s’envenime par les tendances démagogiques qui ont infecté le clergé à un degré que je ne soupçonnais pas. Toutefois j’espère et je crois que l’Église sortira triomphante de cette immense épreuve.

    Et après cette confidence d’un ton découragé et d’unie amertume peut être excessive, mais qui néanmoins appréciait la situation actuelle et pressentait l’avenir avec une perspicacité presque prophétique, Montalembert témoignait par un mot ses anxiétés au sujet de Solesmes, au sujet de Rome aussi où le désordre était à son comble :

    Et vousmême, cher abbatule, et ce pusillus grex de Solesmes, comment pourrezvous résister à cette tempête ? Et Pie IX ? Non, je vous le dis en vérité, il y a trop de choses à dire : je n’y suffixais jamais. Je vous conjure seulement de prier beaucoup pour moi et de m’écrire le plus souvent que vous pourrez. Vous ne sauriez croire à quel point d’abattement je suis tombé. Il me faut absolument changer de devise (la devise des Montalembert était : ne peur ne espoir) ; car j’ai excessivement peur de l’avenir et je suis sans courage. Ma femme en a bien plus que moi. Au premier jour nous serons balayés par les communistes ou par la dictature. Adieu, mon ami. Sachez que je compte plus que jamais sur votre affection et que j’en ai plus que jamais besoin 23

    L’état d’esprit du comte de Montalembert était partagé alors par bien des catholiques. On avait cru de bonne foi au gouvernement parlementaire et à l’efficacité des grandes discussions publiques ; on en avait espéré l’affranchissement de l’Église, l’essor de toutes les libertés, un accroissement de l’équité générale, la diffusion de l’esprit politique jusque dans les masses populaires appelées à intervenir dans le gouvernement du pays. Le réveil fut très dur. L’émeute révolutionnaire révélait soudain à la bourgeoisie ce que la stabilité des institutions et la sécurité des intérêts avaient perdu en perdant l’esprit chrétien, en même temps que l’anarchie déchaînée livrait les âmes à ce despotisme où se réfugient d’ellesmêmes les sociétés lasses de désordre et épouvantées par l’audace. La séance du 15 mai, où l’Assemblée se vit envahie par une foule de gens sans aveu n’ayant à la bouche que la menace et le blasphème, fut pour beaucoup une sévère leçon de choses. Aussitôt on vit se rejeter en arrière, effrayés des conséquences inattendues de leurs dogmes politiques, ceux qui de bonne foi avaient placé au premier rang de ces dogmes une souveraineté nationale qui s’affirmait de la sorte.

    Le P. Lacordaire, aidé de Frédéric Ozanam, de Cous, Jourdain, l’abbé Maret, avait fondé l’ère nouvelle et essayé un instant d’endiguer le courant démocratique ; même afin de soutenir sa candidature à l’Assemblée constituante, il avait paru dans les clubs et poussé la condescendance jusqu’à en prendre le tort et parler du citoyen Montalembert :

    Enfin, élu à Marseille, il avait lors de l’ouverture de l’Assemblée donné un gage éclatant à la démocratie, en prenant place aux rangs de l’extrême gauche. Il ne parla que deux fois, sans aucun succès ; le surlendemain de la séance du 15 mai il donna sa démission de représentant. La déception de Lacordaire fut plus grande, car il revenait de plus loin que Montalembert. « Montalembert est un peu noir, écrivait Mme Swetchine, mais excellent, d’une droiture, d’une sincérité pour lui de tous les temps, mais avec un accroissement sensible d’empire sur luimême. N’avezvous pas été très content de sa profession de foi à ses électeurs ? Rien ne m’a paru plus fier, plus courageux et plus loyal 24 . »

    « Montalembert était un peu noir », disait la vénérée correspondante ; mais les craintes de Montalembert ne tardèrent pas à être de beaucoup dépassées par les événements. M. de Falloux avait eu le courage de demander et la faveur d’obtenir la dissolution des ateliers nationaux ; cet acte résolu avait irrité à l’extrême les agitateurs parisiens dont ces ateliers formaient la réserve. Ce fut l’étincelle. L’insurrection éclata et, malgré les sages mesures prises par le général Cavaignac, ensanglanta Paris pendant cinq jours. L’ordre finit par avoir le dessus, mais à quel prix ? Plus de cinq mille hommes périrent dans cette lutte fratricide ; deux représentants du peuple y trouvèrent la mort ; douze généraux y furent tués on grièvement blessés. On sait le dévouement de Mgr Affre et l’acte généreux qui termina glorieusement sa vie. Du moins son dernier souhait fut exaucé ; et lorsqu’il expira le 27 juin, le calme renaissait : son sang fut le dernier versé. M. Adolphe Baudon et le frère de M. Thayer avaient tous deux été dangereusement blessés ; et comme si c’eût été trop peu pour les catholiques français des douleurs de leur patrie, le P. de Ravignan qui revenait de Rome était à peine moins épouvanté de ce qu’il avait vu en Italie.

    Que vous êtes heureux au milieu même de vos misères, écrivait Montalembert, de pouvoir vous livrer à ces études si douces et si pures qui faisaient naguère aussi la force et la consolation de ma vie ! (Dom Guéranger écrivait alors la vie de sainte Cécile.) Pour moi, enchaîné comme un forçat sur cette odieuse galère de la vie politique, je rame, mêlé malgré moi à cette chiourme qui constitue aujourd’hui… Je sens que je m’use et m’épuise en pure perte dans cette boutique, d’où il ne peut rien sortir de durable ou de pur. En me retirant de la vie publique, je retremperais mon âme dans la solitude, dans l’étude, dans la contemplation des jugements de Dieu ; et s’il lui plait de faire commencer de mon vivant l’œuvre de restauration, je me serais trouvé peutêtre avec ce qu’il fallait de force et d’expérience pour servir d’instrument à cette œuvre. Maintenant, au contraire, je vais consumer le peu que je vaux à étayer une société qui ne peut pas manquer de s’écrouler sur ma tête. Que la volonté de Dieu soit faite ! ce n’est pas moi qui ai dirigé les votes des électeurs du Doubs… Mes journées s’écoulent entre les maudits comités, les bureaux, les séances publiques, les réunions particulières du soir, enfin toutes ces formes que la folie parlementaire a inventées pour déguiser le néant de ses faits et de ses dires. Ajoutez à cella les importuns innombrables, les correspondances, les sollicitations sans fin, et comprenez à quel point je voudrais être à Solesmes ou partout plutôt qu’ici.

    Malgré ces dégoûts, le catholique prenait le dessus.

    Vous résumez toutes mes pensées, ajoutaitil, quand vous dites : « Tout est perdu sans retour jusqu’à ce qu’il plaise à Dieu de refaire le monde par l’Église. » Mais hélas ! que nous sommes loin du moment où tout le monde le comprendra ! Voyez cette loi sur l’instruction primaire ! Et puis estil bien sûr que Dieu voudra refaire le monde ? Je serais plutôt tenté de croire que le monde a fait son temps. Mais peu importe, du reste. Ce qui importe, c’est que l’Église soit sauvée en France, et je crois qu’elle le sera. La mort de notre pauvre archevêque en est pour moi le gage assuré 25

    A ce momentlà même il y avait eu détente dans les rapports de Montalembert avec d’Univers. Au jugement du noble comte, il ne pouvait y avoir qu’applaudissements pour l’appréciation de Louis Veuillot sur la crise, sur ses causes, sur le remède qu’il y fallait apporter. Mais sur l’Ère nouvelle qui survivait au départ de Lacordaire, le jugement était vif :

    C’est toujours la même servilité dans la même médiocrité ; il est impossible de délayer plus tristement le mot indigne et si peu catholique d’Ozanam : « Passons aux barbares. »Oh ! que vous avez raison de dire qu’il nous faut étudier la vie des saints des premiers siècles, précisément afin de voir comment l’Église a toujours résisté aux barbares, au lieu de les courtiser ! Adieu, cher, très cher ami, priez pour moi qui suis triste et seul 26

    L’abbé de Solesmes soutenait son ami. Sans nourrir aucune illusion sur l’état présent de la société, il croyait possible de la sauver et voulait que Montalembert fût de ceux qui le tenteraient courageusement en croisés, en apôtres. Il le félicitait d’avoir échappé à la fusillade près de l’hôtel de ville.

    N’estil pas vrai, mon cher ami, que nous porterons plus volontiers désormais la responsabilité d’avoir mis M. Affre sur le siège de Paris ? Voilà bien la force de l’Église, cette force qui usera toutes les autres. Il a été vraiment évêque en ce jour ; c’est là une des plus belles pages de l’Église. Notez que ce dévouement n’a rien de surprenant : il est normal dans un pasteur 27

    l’Église grandira infailliblement, écrivait l’abbé Pie, au milieu de cet abaissement universel. La politique n’est plus qu’anarchie, la philosophie qu’anarchie ; la prospérité matérielle, dernière gloire des nations athées, s’évanouit. Nos intérêts vont avoir besoin de Dieu. C’est la matière qui semblait surtout irréconciliable avec le christianisme, et c’est elle qui va se voir forcée de demander l’aumône à JésusChrist et à son Évangile : la boutique sent qu’elle a besoin ellemême que l’église soit ouverte et fréquentée. Dieu est au milieu de cette agitation de tant de passions, où l’Église est la seule force qui n’ait rien perdu 28

    Il était néanmoins évident que, dans cette tourmente qui secouait la société française tout entière, les esprits et les espoirs se tourneraient d’euxmêmes vers le régime politique qui avait la réputation de personnifier avec la gloire militaire de la Fiance la vigueur résolue dans la répression du désordre. Comme la première république la seconde aboutirait à un Napoléon. Les sociétés prises de peur et menacées dans leurs intérêts se réfugient auprès de ceux qui leur garantissent ou leur promettent un peu de sécurité.

    En attendant ce terme prévu, le gouvernement de la république semblait attentif à ne faire pour les sièges épiscopaux et métropolitains que des choix qui fussent ratifiés avec bonheur par les catholiques.

    C’était un bon augure de plus pour les réunions provinciales tant souhaitées. Un instant même, malgré le triste souvenir qu’avait laissé le concile national de 1811 et le caractère toujours incomplet des assemblées du clergé de France, on songea à un concile national : la France eût été simultanément dotée de son assemblée laïque et de son assemblée ecclésiastique. Et lorsque l’évêque de Langres voulut au préalable s’assurer quelles étaient sur ce point les dispositions du gouvernement, le désir de conquérir J’appui de la force morale de l’Église était tel que le général Cavaignac déclara qu’il ne serait fait aucune opposition au dessein des évêques. Le nonce en référa à Rome. Pour corriger la couleur gallicane qu’aurait eue presque fatalement une assemblée des évêques de France groupés ensemble par le seul fait de leur nationalité, l’idée naquit de la faire convoquer par le pape luimême qui l’eût présidée dans la personne d’un légat ; les abbés bénédictins y eussent siégé après les évêques. Tout se serait passé selon les formes canoniques anciennes ; les conciles provinciaux eussent appliqué à chaque province les dispositions générales prises par l’assemblée plénière ; les synodes diocésains eussent continué l’œuvre des conciles provinciaux. Afin d’écarter toute idée d’un patriarcat national, Bourges avait été proposé au gouvernement et accepté par lui comme siège du futur concile.

    Dom Pitra alors à Paris était naturellement l’interprète auprès de Solesmes des pensées du nonce et de Mgr de Langres. Déjà sur tous les points de discipline qui devaient être présentés aux délibérations, on sollicitait renseignements, informations, mémoires 29 . Dom Guéranger goûta peu l’idée d’un concile national.

    C’est une grave question que ce concile, écrivaitil, et je n’en suis que médiocrement content. Notre épiscopat est sans traditions et consentira d’autant moins à accueillir une direction. Rien n’est mûr pour un concile aussi vaste dans un temps où l’on aurait beaucoup à faire pour tenir canoniquement un simple concile provincial. Si le concile se tient, il faudra imprimer, pour son usage, un programme comme on fit en 1811, où quant taux formes on ne s’y prit pas trop mal… Mais ce synode national m’inquiète de plus d’une façon 30

    Et après avoir modéré sur ce point l’enthousiasme de dom Pitra, il calme encore la dévorante ardeur qui eût porté Solesmes à des entreprises littéraires démesurées.

    Vous êtes incorrigible avec votre Gallia Christiana. Qui est capable ici, excepté vous, d’un tell travail ? Hélas ! il faudrait que vous fussiez ici à poste fixe ; vous nous seriez bien utile de toutes façons. Et peutêtre m’opposeraisje bien vite à des travaux de pure science qui rappelleraient les derniers temps de notre ordre en France et lui ont fait tant d’honneur devant le monde.

    Soyons théologiens, sachons l’Ecriture sainte et la tradition. Croyezvous que des moines colligeant des chartes sans importance pour la doctrine seront d’une grande utilité à cette Église que tout le monde trahit ? Nous sommes des moines, ditil avec affection et avec fermeté à ce fils dont il était fier, nous sommes des moines et non des membres de l’Académie des Inscriptions. Vous accordez les deux choses dans votre personne, mais vous êtes un homme à part. Vous êtes, vous, de la quatrième génération des bénédictins français ; elle est encore loin. Vous seul avez pris les devants…

    J’en viens à votre idée de l’imprimerie nationale pour votre Spicilège et m’empresse de vous dire que je l’approuve de tout mon cœur. Si le nouveau président s’entoure de ministres honnêtes, vous réussirez ; et ce sera un des plus beaux jours de ma vie 31

    Le nouveau président, c’est Louis Bonaparte, comme Montalembert l’avait nettement annoncé à son ami dans une lettre plus désolée encore que les autres. Nous savons A quel point il souffrait de sa solitude. Le parti catholique un instant groupé autour de lui se désagrégeait pour se reformer autour d’Alfred de Falloux.

    Celuici est excellent, ajoutait Montalembert, et fait ce qu’il peut pour que la. désertion dont je suis l’objet me soit moins visible et moins pénible. Je m’en consolerais mille fois, si je pouvais sortir de cette vie politique qui a perdu tout charme et toute illusion pour moi. Je n’aspire plus qu’à la vie studieuse et rurale 32

    D’amers dissentiments lui rendaient sa situation plus pénible encore une dure polémique avait failli éclater entre Lacordaire et lui.

    Oh ! que j’aimerais bien mieux être à Solesmes et entendre la dulcis cantinera dont parlait Orderic Vital ! Adieu, mon ami, priez beaucoup pour moi ; je n’en ai jamais eu plus besoin, car jamais je n’ai été plus à terre. Je n’en reste pas moins votre fidèle et humble avoué 33

    Et dans une autre lettre :

    Ma triste vie ne me rend pas infidèle à mes affections, à mes souvenirs. Le vôtre est sans cesse présent à mon âme. Je soupire après le repos laborieux de Solesmes, je souffre de votre dénuement auquel je cherche en vain un remède. Je jouis des bons travaux de dom Pitra ; je jouis surtout des triomphes successifs de la liturgie romaine, dont tout l’honneur vous revient. Vos lettres me font toujours grand bien à l’âme et au cœur 34

    Il y eut pourtant des éclairs de joie au milieu des souffrances où se débattait un peu fiévreusement l’âme endolorie de Montalembert. Alors qu’on ne savait pas encore le parti que prendrait Pie IX en face de la révolution qui désolait les États de l’Église, Montalembert avait prononcé sur les affaires de Rome, devant la France attentive, un discours qui lui avait valu les applaudissements des catholiques. Pie IX l’avait solennellement remercié de sa courageuse intervention. Malgré ses propres anxiétés, la France avait le filial souci de Rome et du pape. Le sentiment général s’affirmait avec une telle netteté que le gouvernement de la république, par l’organe du général Cavaignac, offrait à Pie IX l’hospitalité et toutes garanties pour sa personne. Le prince Louis Bonaparte enchérit et, quelques jours avant l’élection présidentielle, rendit publique une lettre qu’il avait adressée au nonce et par laquelle il désavouait toute connivence avec le prince de Canino, fils aîné de Lucien Bonaparte, alors compromis dans le travail des sectes.

    Je ne veux pas, disait le prince prétendant, laisser accréditer auprès de vous les bruits qui tendent à me rendre complice de la conduite que tient à Rome le prince de Canino. Je déplore de toute mon âme qu’il n’ait point senti que le maintien de la souveraineté temporelle du chef vénérable de l’Église était intimement lié à l’éclat du catholicisme comme à la liberté et à l’indépendance de l’Italie 35

    Réserve faite de ce qu’il y avait d’habileté dans ces paroles, elles prouvaient du moins au jugement de tous que la cause de l’Église grandissait et que s’appuyer sur les catholiques était désormais une condition de succès.

    Montalembert eût pu se consoler de bien des ennuis en voyant se relever ensemble la cause de l’ordre et l’influence de l’Église : il avait sa large part du succès obtenu ; et dans la personne du nouveau ministre de l’instruction publique et des cultes, M. de Falloux, toutes ses idées arrivaient au pouvoir où elles étaient portées par une habileté et une souplesse qu’il ne possédait pas au même degré. Ce n’était pas trop des, qualités maîtresses de M, de Falloux pour grouper autour de lui et associer à une œuvre commune, dans la commission chargée d’élaborer la loi sur la liberté de l’enseignement, Montalembert et Cousin, Thiers et l’abbé Dupanloup. Mais M. de Falloux avait le génie de la transaction. « Nous allons à merveille dans notre commission d’enseignement 36 », écrivait Montalembert à dom Guéranger. En effet, l’habileté du ministre, l’éloquence de l’abbé Dupanloup, l’appui de M. Thiers que les événements de l’année avaient ramené à des idées très conservatrices, parvinrent tout d’abord à établir l’entente ; les contestations ne commencèrent qu’à dater de juin 1849, lors du dépôt du projet de loi avec l’exposé de. ses motifs. L’histoire de la controverse sur la liberté de l’enseignement a été si souvent racontée qu’elle est épuisée aujourd’hui ; il ne reste plus rien à glaner après le R. P. Lecanuet 37 non plus qu’après M. Eugène Veuillot 38

    Un projet de loi, dans lequel on s’était efforcé de concilier des tendances et des intérêts contradictoires, devait fatalement déplaire à plusieurs. Ce n’était pas chose simple, malgré ce que M. de Falloux en a dit depuis, « d’appeler les représentants de tous les partis sincères à une œuvre collective dans laquelle chacun eût son propre ouvrage et sa propre solidarité à protéger 39 ». Ce n’était pas non plus un calcul élémentaire que de « réclamer le concours de tous les partis, sans assurer d’avance la prépondérance à aucun, sauf à celui de la liberté » ; ni « d’appeler à l’honneur ceux qui avaient pris part au combat, en s’assurant toutefois que les anciens combattants croyaient l’heure de la paix venue 40 ». Il ne pouvait sortir d’un tel dessein qu’une œuvre composite. Encore fallaitil lui donner son nom : étaitce une loi de conciliation, étaitce une loi de liberté ?

    Dès la première heure, Louis Veuillot dénonça le vice, du projet

    « Qu’avonsnous demandé, toujours et unanimement ? La liberté. Que nous offre le projet ? Une faible part du monopole 41 . » Ni l’archevêque de Lyon, ni l’évêque de Chartres, ni Mgr Parisis, ni le P. de Ravignan n’étaient satisfaits. Etaitce en effet une loi de liberté, cette loi qui consacrait le monopole et la dépendance de toutes les écoles prétendues libres, en leur imposant les grades de l’Université, les examens de l’Université, les livres de l’Université, la surveillance de l’État exercée par l’Université ? Durant de longues années les journaux avaient retenti de protestations contre le joug et contre les doctrines du monopole universitaire ; ni les doctrines n’avaient changé, ni le joug n’était devenu plus tolérable ; d’où venait un revirement qui lui soumettait les écoles catholiques ? Quelle déception qu’une commission instituée en vue de la liberté de l’enseignement et invitant les catholiques à sceller d’euxmêmes leur servitude !

    Par ailleurs, les réponses ne manquaient pas aux défenseurs du projet S’ils étaient un peu faibles à en justifier les dispositions, ils se rejetaient volontiers sur la violence de leurs adversaires, sur le danger des idées trop absolues, sur l’absence d’esprit politique de ceux qui ne trouvaient pas que le projet fût le meilleur possible, sur la sage lenteur qu’il faut apporter à des conquêtes que l’on veut rendre définitives, enfin sur l’esprit de discipline qui devait grouper tous les catholiques autour de leur chef incontesté, le ministre de l’instruction publique. A la suite de cette discussion, soutenue d’un côté par l’Univers et Louis Veuillot, de l’autre par l’Ami de la religion et M. l’abbé Dupanloup bientôt élu évêque d’Orléans, il y eut parmi les catholiques et jusque dans les rangs de l’épiscopat un peu d’indécision et comme de flottement. Montalembert désolé de cette division des catholiques défendait de son mieux cette loi à laquelle il avait donné son travail.

    Votre lettre a été pour moi une véritable consolation, écrivaitil à l’abbé de Solesmes, au milieu des clameurs ingrates et perfides dont je suis assailli de toutes parts au sujet de la loi Falloux. L’acharnement de l’Univers me désole et me paraît en contradiction avec l’excellente attitude qu’a prise depuis quelque temps ce journal. C’est du Lac qui est l’âme de cette opposition… Votre jugement sur la loi est excellent. Je l’ai communiqué à l’évêque de Langres, qui est loin d’être aussi opposé qu’on le dit, et ne demande que quelques modifications encore possibles pour défendre la loi avec énergie. Foisset est tout à fait de notre avis ; l’abbé Gerbet aussi. Quant à moi, quand même je trouverais la loi beaucoup plus mauvaise, je ne donnerais pas au monde catholique le scandale de me voir lever la bannière de la séparation contre Falloux, qui est désormais le chef naturel du parti catholique 42 .

    Le dévouement de l’abbé de Solesmes à M. de Falloux se fût certainement arrêté en deçà de la limite où Montalembert était résolu à suivre son chef ; du moins n’estil pas douteux que l’impression première de dom Guéranger ait été favorable au projet de loi. Pour lui, c’était un progrès ; sous la pression des circonstances, une brèche était ouverte à la muraille du monopole, elle s’élargirait ensuite. Il n’avait d’ailleurs aucune peine à se ranger à un projet que Falloux, l’abbé Dupanloup, Montalembert avaient ensemble conçu et approuvé. Ce qui manquait encore viendrait dans la suite. Le devoir présent, c’était de maintenir l’union entre les catholiques. La loi n’était point parfaite sans doute ; mais on verrait plus tard à l’achever. Dans des lettres qui nous manquent mais dont Montalembert remercie son ami, l’abbé de Solesmes s’attachait à maintenir cette union si nécessaire.

    Votre seconde lettre sur la loi Falloux m’a fait grand bien, dit encore Montalembert. Je n’ai nulle envie de me brouiller avec l’Univers, mais je prévois que les choses tourneront mal. Je vous engage à en écrire très sérieusement à du Lac ou à Veuillot La division mise par eux et par eux seuls (car les autres critiques sont sans valeur et sans autorité) aura les plus funestes suites. Les évêques commencent à se remuer 43

    Il s’en fallait de beaucoup pourtant que les catholiques, après la vive polémique menée par l’Univers contre le projet de loi, s’y fussent ralliés ; et de tous les journaux qui avaient autrefois combattu le monopole universitaire, deux seulement, l’Ami de la religion où écrivait M. l’abbé Dupanloup, et l’Union de l’Ouest, le journal de M. de Falloux, persévéraient encore à soutenir le projet. Sur ces entrefaites à propos d’une loi sur la liberté de la presse, M. de Montalembert, ramené en arrière par le spectacle des émeutes passées, par la crainte d’une dictature du lendemain, réclama des mesures de répression contre les excitations de la presse antisociale, fit le procès de l’opposition politique et s’accusa luimême du haut de la tribune de l’indiscrétion avec laquelle il s’était précédemment attaqué au pouvoir* L’Univers trouva excessif ce mea culpa et le dit tout haut, avec mesure pourtant.

    Vous voyez, mon bon ami, la conduite de l’Univers, écrivait Montalembert à dom Guéranger. Il fait ce qu’il peut pour détruire le parti catholique, et il n’y réussira que trop. C’est la plus grande des folies, si ce n’est le plus grand des crimes.

    Il sonnait à la rescousse :

    Tous mes amis doivent venir à mon secours ; c’est pourquoi je réclame spécialement le vôtre. Autorisezmoi à publier ce qui dans vos deux lettres se rapporte au projet de loi, ou bien écrivezm’en une autre destinée à la publicité. M. Dupanloup a été on ne peut plus frappé de votre approbation, et il prétend que vous ferez une chose très utile pour vousmême en faisant connaître votre opinion. « II a gagné sa bataille liturgique, me disaitil de vous ; il ne lui reste qu’à se mettre bien avec l’épiscopat modéré, et cette lettre fera l’affaire 44 »

    Montalembert voulait savoir aussi l’impression de l’abbé de Solesmes sur le congé qu’il avait donné deux jours auparavant, à son attitude d’opposition.

    Quant à mon discours d’avanthier, ajoutaitil, je suis convaincu que vous l’approuverez. Il a eu un succès prodigieux dans l’Assemblée et dans la presse conservatrice. Ditesm’en toutefois votre avis avec une entière franchise.

    L’évêque nommé d’Orléans unissait ses instances à celles de Montalembert.

    Mon révérend père écrivaitil, M. de Montalembert vient de me communiquer vos lettres et votre pensée sur le projet de loi et l’étrange polémique soulevée contre lui ; permettezmoi de vous dire combien vos réflexions me semblent justes et quel regret j’éprouverais que vous ne les rendiez pas publiques. Le bon sens n’est pas assez commun aujourd’hui ; il faut que ceux à qui Dieu le garde en une circonstance difficile en fassent put à leurs frères : Sine invidia communico 45

    Sans trouver absolument irréprochable le projet de loi, dom Guéranger ne croyait pas tout d’abord que l’on pût obtenir davantage et s’attristait de voir l’Univers suivre une ligne qu’il estimait dangereuse. Il écrivit à Montalembert une troisième lettre qui fut publiée dans l’Ami de la religion du 28 juillet 1849. Elle déplorait la division dont souffrait le parti catholique et l’attribuait à un amour indiscret de l’absolu, qui faisait dédaigner à plusieurs ce que la Providence leur offrait.

    Je ne reconnais pas le génie du catholicisme, disaitil, dans le dédain avec lequel on accueille un si puissant moyen de faire le bien. Le zèle se prête à tout ; il met le temps à profit et ne s’abstient pas d’agir sous le prétexte qu’il ne peut faire tout ce qu’il désire. Si les apôtres eussent attendu la liberté religieuse pour commencer leur prédication, nous serions encore païens. Cependant, mon très cher ami, que rien de tout ceci ne vous décourage. Nos amis de l’Univers verront bientôt la question au même point de vue que nous. Ils ont assez fait ressortir les défauts du projet ; il faudra bien qu’ils l’envisagent du côté pratique 46

    Mais dom Guéranger ne tarda pas à reconnaître que la désunion ne pouvait être conjurée que dans des conversations ; il se rendit alors à Paris et prit en mains le rôle de conciliateur. Il déjeunait avec du Lac et dînait avec Montalembert. La question était à ce moment assez indécise pour que l’abbé Pie, évêque nommé de Poitiers, inclinât vers le projet de loi. De la lettre de dom Guéranger à l’Ami de la religion, l’Univers qui la regrettait n’avait pas gardé rancune. « Nous rendrons le bien pour le mal, disait Veuillot ; je répondrai au père abbé en faisant sur son histoire de sainte Cécile les articles promis. » « En vérité, disait l’abbé de Solesmes, il est triste d’être en lutte avec de si braves gens »

     Mais la condescendance s’arrêtait là ; sur le fond de la question du Lac et Louis Veuillot étaient intraitables. Leur opposition s’augmentait encore de l’ennui qu’ils éprouvaient tous deux de voir Montalembert subir l’influence de l’abbé Dupanloup. L’abbé de Solesmes combattit de son mieux et quelquefois jusqu’à onze heures du soir, auprès de son ami Montalembert, le revirement politique dont le discours du 21 juillet avait été le manifeste. Mgr Fornari était gagné au projet de loi. Mais il aurait fallu réunir tout l’épiscopat pour amener à un concordat avec l’Université des hommes qui lui avaient fait une guerre sans trêve et trop justifiée par les plaintes que Montalembert luimême avait autrefois élevées contre elle..*

    On était alors en France vivement préoccupé des affaires de Rome. De son rocher de Gaëte, Pie IX avait fait appel aux puissances catholiques afin de réprimer l’insurrection. Naples et l’Autriche avaient répondu mais en laissant à la France le principal rôle. C’était d’ailleurs à la France que le pape était résolu de demander l’hospitalité. Les troupes françaises avaient débarqué à Civita -Vecchia et étaient entrées à Rome le 29 juin. Tout le parti démocratique et violent en France s’était soulevé, comme bien on pense, contre une expédition qui mettait au service du pape, et pour réprimer la révolution, la force de notre armée. Louis Napoléon, se sentant appuyé par les catholiques et le parti de l’ordre, avait passé outre et mettait son honneur à soutenir les droits du souverain pontife. Clameurs et interpellations se multipliaient ; le ministère était maintenu dans une alerte continuelle.

    M. de Falloux, qui avait été fort sensible à l’intervention de dom Guéranger en faveur de son projet de loi, l’invita à dîner au ministère le soir du 4 août. Il s’y rencontra avec le P. Lacordaire, Auguste Nicolas, Fresneau et d’autres notabilités du parti catholique. La question romaine était à l’ordre du jour ; avant même de se mettre à table, on la discutait déjà. Avec l’audace qui lui était familière, le P. Lacordaire ne craignait pas d’émettre l’opinion que le pape pouvait fort bien se passer de ses États, qu’avec Rome et quelques dépendance il lui serait facile de soutenir son rôle, en même temps que la chrétienté pourrait se cotiser pour lui faire un traitement honorable. « Paroles emportées par le vent, diraton, paroles qui pouvaient donner lieu peutêtre à un avertissement fraternel 47 » ; mais aussi, thèmes infiniment dangereux auxquels le P. Lacordaire prêtait l’éclat séduisant de son éloquence. On écoutait en silence. M. de Falloux un peu souffrant, à demi couché sur un canapé, ne livrait rien des intentions du gouvernement dont il avait le secret. Mme de Falloux regardait l’abbé de Solesmes avec anxiété comme pour implorer une réponse, et Auguste Nicolas le poussait doucement du coude : laisseraitil passer cette étonnante déclaration ? L’abbé de Solesmes se leva :

     Nul plus que moi, ditil gravement, n’admire l’éloquence du P. Lacordaire ; mais je crois, comme prêtre et comme religieux, devoir protester hautement contre la pensée qu’il vient de nous traduire. Les propriétés de l’Église sont sacrées ; nul n’y peut porter la main sans sacrilège.*

     C’est le côté mystique de la question, repartit vivement, le P. Lacordaire ; je me place, moi, exclusivement au point de vue politique ; et tout en respectant les opinions d’autrui, je garde ma conviction personnelle.

    La question fut reprise au dîner ; Lacordaire put constater que son avis n’était point partagé. Dom Guéranger et lui se serrèrent la main avant de se quitter ; ce fut leur dernière rencontre. Le surlendemain, M. de Tocqueville, ministre des affaires étrangères, repoussait une nouvelle interpellation sur les affaires de Rome. Une interminable et venimeuse harangue de Jules Favre insista au cours de deux séances pour le retrait des troupes françaises. M. de Tocqueville s’effaça ; M. de Falloux prit sa place et dans un courageux et magnifique discours, haché par les interruptions de la gauche, vengea la politique du gouvernement français en un si fier langage que le président Dupin ravi malgré lui imposait silence aux interrupteurs : « Si vous ne savez pas respecter la tribune, respectez au moins le talent. Vous êtes une assemblée délibérante, sachez écouter tout ce qui peut vous faire honneur 48 . »

    Lorsque l’abbé de Solesmes repartit, il avait arrêté quelques violences et obtenu la suppression de quelques articles ; mais son rôle d’arbitre avait échoué : la réunion n’était pas faite. « Outre la passion qui régnait des deux côtés, il était difficile, disait l’arbitre luimême, de trouver un terrain sur lequel on pût s’entendre. Il y a du bon et du mauvais dans la loi ; les uns ont le tort de la combattre tout entière’ les autres de la soutenir tout entière. Montalembert est désarçonné ; les exagérations de son dernier discours le poursuivent toujours. Il est entré dans une quinte de réaction exagérée. Je le remonte comme je peux. C’est tout au plus si j’avance. »

    Il est visible qu’à Paris et au cours de ses entretiens avec les hommes de l’un et l’autre parti, l’appréciation de dom Guéranger sur la loi d’enseignement s’était notablement modifiée. Il lui était apparu que l’on ne pouvait se ranger au projet que dans l’hypothèse où il serait impossible d’obtenir mieux et de conquérir la liberté entière. L’indécision même des évêques et la faveur de la presse laissaient croire que l’Église avait le droit de réclamer d’autres avantages que ceux assurés par le projet de loi. Et dès lors, n’étaitce pas trahir l’Église que s’arrêter à michemin de la liberté ? L’épiscopat et les catholiques n’avaientils pas mieux à faire qu’à solliciter d’une institution née du despotisme et dont ils n’avaient cessé de dénoncer l’esprit, les doctrines et le danger, une part seulement de son privilège usurpé ? N’étaitce pas reconnaître le droit de l’État à enseigner que d’incliner ainsi devant l’Université l’auguste majesté de celle quia reçu de son fondateur dont elle poursuit I’œuvre le droit d’enseigner toutes les nations ? L’Église était vraiment en cause, car ce n’était pour personne un mystère que seule elle serait capable de bénéficier de cette loi de liberté. Par suite, n’y avaitil pas une contradiction flagrante, après avoir dénoncé le monopole, d’en solliciter une part ; après avoir décrié l’Université, de lui demander à son foyer une situation humble et asservie ? Au lendemain d’une loi acceptée par les catholiques et consacrant la vassalité de leur enseignement, leur condition ne seraitelle pas aggravée et demeureraient ils encore recevables à réclamer la liberté entière, après avoir renoncé au droit de la posséder en s’évinçant euxmêmes et en consentant à la loi ?

    Ces réflexions amenèrent dom Guéranger à une appréciation du projet de loi très sensiblement différente de celle qu’il avait eue tout d’abord. Il reconnut qu’il s’agissait non de la loi seulement mais de tout un système auquel la loi appartenait. Encore si ses défenseurs, et elle n’avait guère d’autres défenseurs que ses auteurs mêmes, se fussent bornés à dire : « Le projet de loi laisse beaucoup à désirer, mais le malheur des temps est tel que rien de plus n’est possible.» Parler ainsi eût sauvegardé les droits de la vérité, et l’Église n’eût semblé que s’incliner avec une maternelle compassion devant les exigences d’une société malade envers qui on use de condescendance, parce qu’elle est trop faible encore pour porter le remède qui la sauverait. Mais tenir ce langage était difficile, alors que les esprits les moins suspects d’un christianisme exagéré, épouvantés par la marée montante des doctrines impies et antisociales, eussent consenti aux mains de l’Église des avantages beaucoup plus larges. Le projet de loi n’était donc plus une transaction : il contenait tout un système ; il recelait le vice de l’erreur libérale ; l’Église était admise par l’État à exercer ses droits, l’État accordait à l’Église par une concession généreuse sa place dans la société ; la loi était accueillie, parce qu’elle faisait un départ équitable des droits de chacun ; en un mot, la loi était bonne en thèse. Ce point de vue ne pouvait sourire à dom Guéranger et il recula effaré dès qu’il l’aperçut.

    Montalembert allait, lui, d’un autre côté. Nous nous rappelons le mea culpa que lui avaient inspiré les violences de la révolution et le reproche qu’il s’était adressé publiquement d’y avoir aidé par son opposition politique d’autrefois. Le 13 mai 1849, les électeurs des Côtes du Nord et du Doubs l’avaient choisi comme leur représentant à l’Assemblée législative. Après avoir opté pour le Doubs, il crut pourtant devoir se rendre à SaintBrieuc pour remercier les électeurs de Bretagne auxquels il se dérobait. L’Ami de la religion publia son discours.

    J’ai travaillé depuis bientôt vingt ans, avaitil dit, à amener la conciliation entre la religion et la liberté séparées par un funeste malentendu. Aujourd’hui que cette conciliation est heureusement et irrévocablement consommée, j’ai voulu me dévouer à une autre conciliation, à une autre union, à celle des hommes de cœur et d’honneur de toutes les opinions, au sein de ce grand parti honnête et modéré qui est la force et le salut de la France 49 .

    Il y avait peutêtre témérité dans ce syncrétisme politique : l’expérience n’autorise guère à fonder de tels espoirs sur des groupements sans consistance. Bientôt l’orateur arrivait à la loi d’enseignement :

    Je n’en suis, disaitil, ni l’auteur ni l’éditeur responsable ; mais je la défendrai, parce qu’elle offre les bases d’une transaction excellente, d’une paix honorable pour tout le monde. J’ai fait longtemps et plus que personne la guerre pour cette grande cause, mais je ne l’ai faite que pour arriver à une paix digne et féconde où il n’y aura de victoire que pour le bien et d’humiliation pour personne 50 .

    Ce n’était plus, il s’en faut, l’allure prise lors du procès de l’école libre. Dom Guéranger s’en préoccupa ; et deux heures avant son départ de Paris alors que tous le croyaient en route pour Solesmes, il voulut employer ce dernier instant à s’entretenir avec son ami. Tout ce que les discussions et les allées et venues de ce rapide séjour ne lui avaient pas laissé la liberté de dire à son gré, il le lui écrivit à loisir, affectueusement avec la liberté de l’amitié et du dévouement. L’abbé de Solesmes regrette le cours nouveau qu’ont pris les idées de Montalembert depuis la révolution de Février et les émeutes de la rue : pourquoi renoncer à son attitude première, à cette mission d’opposition qui sous la monarchie de Juillet a créé son influence ? Cette opposition n’avait d’ailleurs rien de systématique, rien d’inavouable par conséquent ; elle réclamait la liberté, elle servait l’Église, elle était appuyée par l’épiscopat ; encore une fois pourquoi y renoncer ? Qu’y atil de changé ? Les gouvernements ne s’élèventils plus contre Dieu et contre son Christ ? Au lieu de se laisser entraîner dans je ne sais quel positif d’alliances personnelles et de compromis, pourquoi ne garder pas son indépendance ? pourquoi ne pas se borner à ce qu’il a fait jusqu’à l’heure présente ? pourquoi n’être pas fidèle à sa coutume de dégager en toute question, de produire et soutenir l’idée catholique, de s’y maintenir fermement sans aller d’un extrême à l’autre ?

    L’abbé de Solesmes prenait exemple dans la loi sur la liberté de l’enseignement.

    Elle peut être dans le vrai, cette loi, disaitil, à condition qu’elle ne touchera pas l’Église. Je l’approuve toujours dans les facilités qu’elle donne de créer des établissements libres ; je la bénis en ce qu’elle peut être une entrave pour les écoles socialistes ; je ne me scandalise pas de la voir compatible avec la permanence de l’Université. Mais vous ne pouvez, vous, vous dispenser de l’attaquer, en ce qu’elle amalgame les hommes de l’Église avec des laïques et des ennemis de notre foi ; en ce qu’elle altère la notion de l’enseignement qui ne doit jamais émaner que de l’Église dont les droits peuvent être méconnus, sans doute, mais jamais confondus avec ceux de ce qu’on appelle l’État ; en ce qu’elle compromet les personnes ecclésiastiques en les engrenant dans les rouages de la machine gouvernementale… Revenez tout bonnement au principe de liberté, c’est une prémisse admise de tous ou du moins qui doit l’être. Comme vous, j’exècre l’être abstrait que tant de sots et de scélérats appellent liberté ; mais prenez ce mot malsonnant dans le sens de droit : vous pourrez le défendre, vous le devrez. Non pas assurément que vous deviez craindre de parler ensuite le langage catholique : du reste, vous l’avez toujours fait, et vous voyez comment il a réussi dernièrement à M. de Falloux dans son remarquable discours sur Rome.

    Faites comme vous avez toujours fait. Oublions le discours sur la presse, avec ses désaveux si injustes pour vous.

    M. de Falloux a bien du talent, bien du dévouement, bien du cœur : je l’admire comme un grand homme, je l’aime comme un homme de la Providence ; mais son rôle, sachezle bien, ne détruit pas le vôtre. II est un homme d’État ; vous, vous êtes un homme de parti et du plus saint de tous les partis, du seul parti qui sauvera la société, en ne se laissant pas absorber dans les expédients de la politique de ce temps. Oui, que M. de Falloux grandisse encore ; mais vous, ne vous effacez pas, n’abdiquez pas ; les catholiques ont besoin de vous. Conservez mieux votre sangfroid, évitez les extrêmes, garantissezvous des influences, n’admirez jamais que ce qui est chrétiennement admirable et fiezvous à Dieu qui veille sur vous.

    Il est clair que les catholiques de la commission de l’enseignement ont été joués par les universitaires : il est manifeste d’un autre côté que le remaniement du projet se fait dans un but tout politique et perfide pour le clergé préparezvous donc à dégager votre solidarité, et, quand le jour sera venu, montez à la tribune pour demander la liberté comme à la Chambre des pairs. Si vous souteniez le projet purement et simplement, vous feriez une faute qui rejaillirait sur votre vie entière.

    Il faut que je m’arrête, mon cher ami ; j’aurais beaucoup à dire encore, mais ceci suffira. Soyez désormais plus indépendant sans être inaccessible à l’expérience ; soyez humble sans être pusillanime ; mais surtout soyez pieux dans la pratique. Vous avez besoin de Dieu et de la prière. On ne fait bien les affaires de, Dieu qu’autant qu’on se tient près de lui. Adieu. Je sais à l’avance que tout m’est permis près de vous. Courage, rien n’est perdu. Je prierai demain pour vous NotreDame de Chartres avec la confiance que vous me comprenez ou que vous me comprendrez plus tard 51

    Entre le Montalembert d’autrefois et le Montalembert d’aujourd’hui, l’abbé de Solesmes préférait ouvertement le premier et lui demandait de revivre. Il ne nous appartiendrait pas, dans une histoire qui raconte ce qui fut, de pressentir ce qu’eût été, pendant les vingt années qui suivirent, la vie de Montalembert si cette voix avait été écoutée. Ecrite le 11 août, la lettre de dom Guéranger ne reçut pas de réponse. Des amis lui firent savoir *-qu’elle n’avait pas été goûtée, que Montalembert demeurait fidèle au projet de loi et persévérait à le regarder depuis son discours à SaintBrieuc comme une transaction excellente 52 . Le silence prolongé de Montalembert lui faisait craindre une rupture. « Non, lui répondait Mme Thayer, une rupture entre vous deux, cela n’existe pas et n’existera jamais. Charles n’a pas eu un moment à lui 53 . »

    Une réponse vint enfin le 30 septembre de la Roche en Breny. Sous une forme encore mesurée, elle témoignait que l’impression avait été dure.

    Je suis stupéfait et affligé, disait Montalembert, nullement offensé ni blessé. Je vous laisse tous les droits de l’amitié la plus vraie et vous conjure d’en user jusqu’à extinction. Cette amitié a pour première condition la franchise la plus entière mais aussi la plus réciproque ; c’est pourquoi je vais vous répondre le cœur sur la main.

    J’ai d’abord été stupéfait de votre langage sur la loi Falloux. Quoi ! c’est vous qui m’avez trois fois écrit pour m’encourager à maintenir et à défendre cette loi, vous qui m’avez écrit la première fois spontanément et la troisième fois publiquement pour me fortifier dans cette voie ! C’est vous, le même vous qui venez maintenant m’écrire que je ne puis me dispenser d’attaquer cette même loi ! Mais quelle autorité voulez ,vous que vos conseils et vos exhortations exercent désormais sur moi ? Et d’où vient ce brusque changement depuis vos lettres de Solesmes ? Uniquement de ce que vous êtes venu à Paris y respirer, en compagnie de Veuillot et de du Lac, cette atmosphère fatale du journalisme qui ternit les plus éclatantes lumières et qui infecte plus ou moins les âmes les plus droites et les plus pures, lorsqu’elles ont le malheur d’y vivre ! Je ne sais plus de quel pape on a dit qu’il était venu comme un lion et parti comme un chien ; mais je dirai de vous et de votre récent voyage à Paris que vous êtes venu comme un moine et parti comme un journaliste !

    On le voit, Montalembert avait l’invective éloquente et rapide. Toujours il avait été soucieux de l’influence que l’Univers exerçait sur son ami ; mais peutêtre en reprochant à dom Guéranger mieux informé l’évolution qu’il venait d’accomplir, ne se souvenaitil pas assez de l’amende honorable qu’il venait luimême de faire en public en disant un adieu si solennel à son opposition d’autrefois, non plus que des anathèmes éloquents autrefois lancés à l’Université, anathèmes qu’il retirait maintenant, en demandant pour l’Église l’asile et la tutelle de l’Université.

    De ce qui l’avait stupéfait dans la lettre de dom Guéranger, Montalembert passait à ce qui l’avait affligé.

    J’arrive à ce qui m’a surtout affligé dans votre lettre, c’estàdire au dissentiment profond qui nous sépare sur l’attitude que j’ai prise depuis quelque temps et que je suis plus que jamais résolu à garder. Je suis affligé, laissezmoi le dire, encore plus pour vous que pour moi.

    Comment dom Guéranger, l’homme du droit, de la vérité, le moine en un mot, s’en venaitil lui proposer toute une série de considérations empruntées au présent, à sa popularité, à sa prétendue mission d’opposition ? Montalembert rééditait son discours sur la presse et s’accusait d’avoir éprouvé en défendant autrefois le bien trop de plaisir à attaquer les dépositaires du pouvoir. C’est un sentiment qui l’honorait mais dont il s’était accusé très publiquement une fois déjà et dont après tout il eût suffi de livrer l’expression à son confesseur. Mais Montalembert était en proie à une contrition qui ne pouvait se satisfaire par une seule amende honorable. Oui, il s’était trompé en croyant pendant toute la durée de la monarchie de Juillet que l’on pouvait concilier la liberté, la religion. l’ordre, avec une part de révolution. La catastrophe de 1848 lui avait dessillé les yeux ; il voulait dorénavant combattre partout l’esprit révolutionnaire, l’esprit démocratique déguisé sous le nom d’opposition qu’il appelait systématique. Après avoir contribué plus que personne, disaitil, à délivrer la jeunesse catholique de l’idolâtrie monarchique professée autrefois, il voulait désormais consacrer sa vie « à combattre une autre idolâtrie bien autrement coupable. honteuse et contraire à l’Esprit de Dieu, à la tradition catholique : l’idolâtrie révolutionnaire 54 ».

    Qu’il y ait une idolâtrie révolutionnaire, nul n’en doute ; mais que le projet de loi y apportât un remède plus assuré qu’une plus large mesure de liberté donnée à l’Église, il fallait être bien déçu pour le penser. Et quant à ce rôle d’opposition non pas systématique mais judicieuse, mais éclairée, mais équitable dont Montalembert ne voulait plus parce qu’il lui trouvait une saveur de révolution, il ne pouvait empêcher même en y renonçant solennellement qu’il n’eût été sa gloire en même temps que le levier puissant de la liberté pendant les vingt années qui avaient précédé. Les hommes n’ont point heureusement d’action sur leur passé et ne sauraient le supprimer par un désaveu. Même quand il les démentait ou semblait les oublier, Leuctres et Mantinée plaidaient pour lui. M de Falloux luimême a marqué ce rôle de Montalembert en des pages qui resteront 55 . Après tout l’opposition, contenue dans les sages et judicieuses limites que Montalembert feignait d’oublier, n’a rien de commun avec l’esprit révolutionnaire. Malheur au gouvernement politique qui ne serait ni contenu, ni averti, ni éclairé par elle ! il ne pourrait être tempéré que par la révolution.

    A ce que dom Guéranger lui disait de son rôle, de sa mission et de son influence, Montalembert répondait : :

    Je n’ai pas songé à tout cela lorsqu’en 1830 je suis entré dans la lice pour y défendre l’Église et la vraie liberté. Je ne veux pas y songer davantage aujourd’hui. Je n’ai jamais eu qu’un seul but : servir et professer la vérité aux dépens de mon ambition, de mes intérêts, de mes goûts mêmes. Pas plus qu’en 1830, je ne sépare la vérité de la liberté ; mais je sais aujourd’hui ce que je ne savais pas alors, que la liberté, la vraie, la sainte liberté, la liberté du bien, la seule que l’Église autorise et défende, est incompatible avec la démocratie, avec la révolution, en un mot avec l’esprit moderne 56

    Nous sommes bien forcé de nous arrêter à cette lettre programme, que Montalembert avait mis près de deux mois à élaborer et qui dessinait sa vie nouvelle. N’y atil pas quelque exagération dans cette hautaine générosité qu’il mettait à faire litière de tout ce qu’il abandonnait pour entrer dans sa voie nouvelle ? L’abbé de Solesmes, lui avait dit et lui redira avec une patiente affection que sa mission, son influence, son action, son autorité étaient non son bien à lui ma ! le bien et la propriété de l’Église, et qu’il ne les pouvait dilapider. Mais en une heure de crise aiguë et violente, certaines âmes détruisent avec une froide âpreté l’œuvre de leur vie et démentent tout ce qu’elles ont pensé. Comme Jouffroy dans une nuit célèbre, Montalembert démolissait pièce à pièce.

    Je sais très bien, ajoutaitil, que les catholiques ne me suivront pas dans cette voie. Es ont déjà subi la contagion révolutionnaire. Je sens parfaitement l’isolement qui se fait autour de moi par la jalousie des uns, par la timidité des autres. Mais cela ne m’arrêtera pas. Après des réflexions aussi profondes et aussi prolongées que le comporte un genre de vie comme le mien, mon parti est définitivement pris Aussi ne me suisje jamais senti plus rassuré et plus résolu. Plus rassuré, car l’ambition, l’intérêt personnel, le désir du succès humain me conseilleraient un tout autre chemin. Plus résolu, parce que le bien et le mal ne s’entre choquent plus dans mon âme : l’harmonie y est rétablie. Je suivrai désormais sans écart et sans hésitation la voie tracée avant moi par les hommes que j’avais depuis longtemps choisis pour maîtres : Edmond Burke et le comte de Maistre 57

    L’honneur et aussi le danger de tels hommes consistent en ce qu’ils sont autour d’eux un principe puissant d’orientation. Si leurs actions retentissent dans l’histoire, la ligne générale de leur activité a une influence plus décisive encore et plus étendue. La vie de l’église de France de 1848 à 1870 et au concile du Vatican, a ressenti le contre coup de la détermination prise dans le secret de la conscience de Montalembert. La chute de la monarchie de Juillet, les troubles de 1848, les violences du parti démagogique l’avaient violemment rejeté en arrière et le firent douter des principes qui l’avaient guidé jusquelà. Il se crut coupable de la révolution qu’il n’avait pas provoquée et regarda comme sa victime une monarchie qui n’avait succombé que sous ses propres fautes. Un vif remords lui vint d’erreurs qui n’étaient pas les siennes ; il s’en accusa publiquement. Restait, cette confession faite, à assurer la marche de la société désemparée ; restait surtout la nécessité de trouver un point d’appui contre la fureur de cette révolution qu’il se reprochait d’avoir déchaînée. Dès lors entre le despotisme d’en haut et le despotisme des masses qu’il détestait presque également, il ne vit d’appui pour l’ordre social que dans l’aristocratie des honnêtes gens venus de tous les partis.

    C’est alors qu’il fit alliance avec Mgr Dupanloup et bien d’autres membres de cette commission de la loi sur la liberté de l’enseignement où se groupaient, en vue d’un projet de relèvement social, des intérêts opposés, des tendances diverses, intérêts assouplis, tendances momentanément comprimées par des craintes communes. Cet aréopage politique créé par M. de Falloux, où étaient représentés le pouvoir, l’Université, l’Église, où l’abbé Dupanloup discutait avec M. Thiers et l’amenait à sa pensée, où Montalembert catholique résolu voisinait avec l’incroyance de M. Cousin, cette réunion où l’épiscopat n’avait pas trouvé place parce que la présence de Mgr Parisis eût éclipsé le rôle de l’abbé Dupanloup, où Louis Veuillot ne pouvait au nom de la presse prendre séance parce qu’il était d’ores et déjà tenu comme irréductible et partant révolutionnaire ; ce comité de la loi d’enseignement sembla à Montalembert l’idéal du gouvernement, le noyau d’une entente de tous les gens de bien, quel que fût leur parti, la société conservatrice en raccourci, la transaction érigée en système, les expédients devenus principes, l’oligarchie de l’Assemblée faisant équitablement sa part à chacun. C’est au moyen de ce faisceau conservateur qu’on échapperait dorénavant aux révolutions et à la Révolution, en prenant son parti de ce qui était. en prenant son point d’appui dans le bon sens de chacun. La loi d’enseignement était à ses yeux l’expression de ce système nouveau.

    Dom Guéranger vit le péril naissant d’une déviation première ; il avertit. Il lui fut répondu dans les termes que nous avons vus déjà et qui auraient pu le rebuter il ne se découragea pas. Avec cette douce et patiente longanimité qui naît de l’amitié profonde il reprend après quelques jours le thème de ses premiers conseils qui n’ont pas été bien compris. Il met à son compte ce que sa lettre hâtive du 11 août avait d’indécision et d’obscurité. Montalembert ne veut plus pactiser avec la révolution : tout est pour le mieux.

    Moi non plus, je ne suis pas révolutionnaire, dit l’abbé de Solesmes, et n’ai à coup sûr rien de commun avec l’esprit moderne.

     Mais vous voulez faire de moi un homme de l’opposition !

     Entendonsnous, mon très cher ami. Je n’ai jamais songé, à Dieu ne plaise, à vous engager dans la lutte contre l’autorité, dans l’alliance avec ses ennemis ; mais estce donc s’attaquer à l’autorité que de s’opposer par les voies légitimes aux abus, aux entreprises par le moyen desquels l’autorité se perd en perdant la société ? Une telle conduite est un devoir sacré pour tout membre d’une assemblée politique. Sans doute il y faut de la discrétion, de la mesure, du respect, je l’accorde, car c’est le christianisme même ; mais compter qu’un pouvoir humain quelconque peut se passer d’un contrôle, c’est voir l’humanité dans des conditions où elle n’est pas. Et en exerçant à la tribune, selon l’occasion, une opposition de cette forme, vous faites acte de catholique et non de révolutionnaire…

    Parlons maintenant de la loi de l’enseignement. Je ne vous ai pas dit de l’attaquer ; je vous ai dit seulement, si je m’en souviens bien, qu’elle a des partie que vous ne pouvez pas défendre. Vous me reprochez d’avoir varié ; je me serais trompé en l’approuvant que je ne serais que plus obligé de me rétracter. Heureusement mes lettres n’ont pas eu d’influence sur l’adoption que vous avez faite de ce projet ; elles sont postérieures. Voici encore ma pensée. Si la loi passe, moi qui n’y aurai pas contribué, je la regarderai comme un bien, parce qu’elle améliore la situation générale en ouvrant une voie pour les écoles catholiques, parce qu’elle est peutêtre la seule loi possible aujourd’hui malgré ses déplorables restrictions ; mais dire qu’elle est bonne, que je voudrais la défendre dans tous ses détails, non assurément. Vous l’avez dit vousmême, c’est une transaction ; il s’ensuit donc qu’elle doit contenir des points peu agréables aux parties transigeantes. Or, assumer la défense directe de ces pointslà, c’est ce que je ne pourrais faire, c’est ce que je regrette de vous voir faire. Je ne me fais pas à l’idée de vous entendre consacrer à tout jamais l’Université. Mon bon ami, l’Université, c’est le mal, c’est la révolution, c’est l’incroyance : vous l’avez éloquemment prouvé.

    On le voit, ce que l’abbé de Solesmes demandait à son ami, c’est, au moyen de réserves formelles sur les portions fâcheuses de cette loi, de laisser au moins la porte ouverte à des perfectionnements ultérieurs et de les confier à l’avenir, si le présent ne s’y prêtait pas. Il n’est pas douteux que cette réserve fût sage.

    Puis l’abbé de Solesmes livrait luimême le secret des flottements de sa pensée au sujet de la loi.

    Lorsque le projet de loi parut, ditil, je courus vite à l’endroit où était formulée la liberté des écoles catholiques ; je ne m’attendais pas même à trouver si bien. Je fus content et si content que je ne songeai même pas à approfondir le reste. Je vis bien en général que l’Université restait debout. Je n’étais pas insensé au point de ne pas m’y attendre ; je m’y résignai de bon cœur et peu après je vous écrivis. Relisez mes lettres ; vous n’y trouverez rien qui consacre l’ensemble du projet avec ses conseils, ses approbations, etc. La lettre qui fut publiée insista uniquement sur le bien réel de voir tomber les entraves qui jusqu’alors avaient empêché l’Église de jouir du droit d’élever ses enfants, sur l’aveuglement qu’il y aurait de prétendre avoir toutes ses aises pour faire le bien, sur le temps perdu en luttes inutiles pour une liberté abstraite. J’en suis toujours là ; et je regrette que l’Univers malgré mes efforts n’ait pas modifié sa ligne de conduite dans ce sens.

    Dans mon voyage de Paris, sans renoncer à mon premier point de vue, j’ai enfin compris la loi et senti les sacrifices qu’il faut faire pour jouir des bénéfices qu’elle apporte. Cela m’a causé une grande peine, parce que je vous sentais engagé. Autre chose est pour nous catholiques, qui ne sommes ni journalistes ni représentants, d’accepter ce qu’il y a de bon dans la loi, lorsqu’elle aura passé ; autre chose est pour un homme influent comme vous d’avoir à défendre d’ensemble tout un projet de loi qui renferme autant de mauvais que de bon. C’est là tout le cas de conscience, et vous voyez que le bon évêque de Langres, bien qu’il fasse comme moi des concessions, ne se sent pas le cœur à l’aise.

    Vous n’êtes pas juste, mon bon ami, ou vous êtes dans une grave illusion, quand vous dites que je suis venu dernièrement à Paris comme un moine et que j’en suis parti comme un journaliste, que l’atmosphère de Veuillot et de du Lac a opéré en moi cette transformation. Sachez donc bien que ces deux excellents hommes n’ont point d’autres principes que vous et moi sur l’autorité et l’esprit révolutionnaire, sur l’opposition et sur les dangers de l’esprit moderne. Ils sont catholiques : ils doivent donc être amis de l’autorité. Moi qui suis leur aîné, prêtre, religieux, plus théologien qu’eux, je n’aurais eu garde de me laisser prendre à leur influence. Au contraire, je leur ai été utile peutêtre, et si je me fusse trouvé là lors de la publication de la misérable lettre du président à Edgar Ney, je pense que l’article de Veuillot sur cette lettre aurait été tout autre.

    Mais, mon cher ami, n’allons pas accuser d’esprit révolutionnaire d’honnêtes gens, parce qu’ils ne pensent pas comme nous sur une matière aussi délicate que la loi de l’enseignement. Dites plutôt qu’ils sont trop les hommes du passé, que leur répulsion pour l’Université et les amalgames atteste une persistance honorable dans des principes qui au fond sont les plus sûrs et dont l’abandon, même pour une bonne fin, nous sera funeste tôt ou tard. Vous les trouvez tels que vous les avez formés, non dans vos quarts d’heure de libéralisme, mais dans vos plus admirables moments de zèle et d’impopularité. Moi qui trouve qu’ils vont trop loin, je les estime dans cette attitude : ils conservent les anciennes maximes, ils ont des traditions. L’Ami de la religion, dans sa quiétude et son contentement de la loi, n’en a pas.

    Vous le voyez, mon bon ami, j’ai été franc comme toujours. Je demande à Dieu que vous me compreniez mieux ; mais j’espère que votre amitié ne me fera pas trop attendre une réponse dans laquelle vous me ferez au moins l’honneur de ne plus m’accuser d’esprit moderne. De mon côté, quand je vous écrirai, j’aviserai à ne pas vous donner le change par le vague de mes expressions. J’avais pensé que vous me connaissiez assez pour être en. garde contre toute fâcheuse interprétation. Votre situation m’alarmait et m’alarme encore ; dans ces instants, on pèse peu les expressions, alors qu’on écrit à un ami intime de qui on est pleinement connu 58 .

    Le dialogue, au fond si douloureux parce que nous y sentons la triste fissure, se poursuit lentement. Deux mois et demi plus tard, Montalembert reprend la parole pour justifier une fois de plus le désaveu public qu’il avait prononcé lors de la discussion de la loi sur la presse, presse maudite, disaitil, « qui a tué la société temporelle et qui, pour peu qu’on la laisse durer, tuera en France du moins la société spirituelle. Votre complaisance pour cette presse et vos incroyables tergiversations sur la loi Falloux vous ont enlevé, je ne vous le cache pas, une partie de cette autorité que vous exerciez sur moi. Reprocher à un homme de profiter de l’expérience et de rendre hommage à la vérité’ c’est pour un prêtre et un moine le plus bizarre des rôles. Laissezle donc aux infaillibles de l’Univers 59 ». L’abbé de Solesmes pouvait reconnaître que son plaidoyer n’avait pas réussi.

    Bien plus la blessure s’était envenimée ; Montalembert l’irritait de luimême. A ce degré d’émotion on cesse de mesurer les coups : l’abbé de Solesmes complaisant pour la liberté de la presse révolutionnaire ! C’est sans doute au cours de sa longue vie la seule circonstance où ce reproche lui fut adressé, et nous avons appris de luimême en quoi ont consisté ses tergiversations sur la loi Falloux. Etaitce donc un congé définitif que Montalembert donnait à cette longue amitié de quinze ans qui avait été sa force et sa sécurité ? L’abbé de Solesmes aurait pu le croire. Mais l’affection vraie et profonde n’a point de susceptibilité ; elle transige sur les questions de dignité privée. Il s’agissait dans la personne de Montalembert, de l’Église, de l’union des catholiques entre eux, de l’influence de Montalembert qui était le bien de l’Église : dom Guéranger même éconduit ne cessa de disputer son ami à sa direction nouvelle et durant longtemps encore retarda par d’affectueux efforts une rupture qui était désormais inévitable.

    Vous me dites, mon très cher ami, que j’ai perdu une partie de l’autorité que j’exerçais sur vous. Je n’ai jamais prétendu à cette autorité. Si vous me l’avez concédée dans le passé, c’est sans doute parce que vous saviez que je vous aime et que nos principes nous unissent étroitement. Je ne vous aimerai pas moins à l’avenir. Mais vous êtes une trop grande préoccupation pour moi comme ami et comme catholique, pour que je puisse m’abstenir de vous dire ce que je pense de vos actes, aussi longtemps que vous me maintiendrez les droits que vous voulez bien me reconnaître encore. Je ne m’engage pas à ne jamais vous contredire ; mais vous devez sentir que mes avis sont toujours ceux d’un homme désintéressé et qui n’aura jamais en vue que Dieu et vous… Faites de mes sermons l’usage que vous voudrez ; mais il me semble que rien de ce qui vient de moine saurait vous blesser : c’est ce qui m’a toujours mis si fort à l’aise avec vous 60

    L’intérêt supérieur de cet incident nous a fait le poursuivre un peu au delà de l’époque où nous étions parvenu. L’année 1849, qui s’achève sur cet épisode dont la vie de Montalembert et l’histoire de l’Église devaient si péniblement se ressentir, amena à l’abbé de Solesmes des douleurs et des travaux de plus d’un genre. Elle s’était ouverte par la perte de son père, M. Pierre Guéranger. Quelques jours de malaise et une mort paisible avaient terminé au Mans, chez M. Edouard Guéranger, une vie de dévouement et de piété. Ses quatre fils dont deux étaient honorés du sacerdoce entouraient sa couche et recueillirent son dernier soupir.

    Une proposition assez inattendue vint faire trêve à cette douleur privée. La Propagande avait chargé Mgr Fornari de trouver en France les éléments d’une mission apostolique en Norvège. Un mémoire sur l’état de ce pays avait fait concevoir de magnifiques espérances : la liberté de conscience y avait été reconnue, les catholiques étaient nombreux et malheureusement privés de secours, les protestants euxmêmes n’avaient aucun esprit sectaire et semblaient se prêter à l’enseignement catholique* Mgr Fornari croyait possible de faire ériger la Norvège en vicariat apostolique séparé de la Suède ; il demanda à l’abbé de Solesmes s’il ne lui plairait pas de recueillir l’héritage de saint Anschaire. A l’origine il eût suffi d’un petit nombre de religieux. Le chapitre fut favorable à cette proposition qui rappelait les travaux apostoliques du passé. Dom Guéranger adressa au souverain pontife une lettre mémoire où étaient indiquées les bases sur lesquelles se pouvait établir cet apostolat.

    C’était un règlement pratique où il s’était appliqué à concilier les prescriptions monastiques et les exigences de la vie de missionnaire, l’autonomie nécessaire à l’institution nouvelle et le lien hiérarchique. qui. l’unirait à la congrégation qui lui donnait naissance. La lettre de l’abbé de Solesmes 61 , par le fait des lenteurs et des difficultés qu’entraînait le séjour de Pie IX à Gaëte, ne fut transmise qu’après d’assez longs retards. Dans l’intervalle les ouvertures faites par les rédemptoristes de Bavière furent accueillies avec faveur ; le projet solesmien fut abandonné.

    A diverses reprises et comme pour témoigner à la congrégation de France du champ où elle devait exercer son action, plusieurs tentatives de lointain apostolat furent ainsi découragées.

    On n’avait pas abandonné l’idée de ce concile national et plénier qui devait réunir tout l’épiscopat français. Sans méconnaître ce que contenait encore de vague gallicanisme un projet qui en une mesure aurait rappelé les anciennes assemblées du clergé de France, l’époque difficile et troublée que traversait alors l’Église eût trouvé de singuliers avantages à l’entente des évêques sur des problèmes exclusivement français, celui de la liturgie par exemple. D’ailleurs, on l’a vu, les treize prélats, qui en février 1849 s’étaient adressés au souverain pontife pour lui demander de convoquer le concile national, avaient pris toute précaution contre un apparent retour au nationalisme des anciennes assemblées du clergé et avaient sollicité de Pie IX la présidence d’un légat pontifical. Malgré ces réserves, le souverain pontife ne crut pas devoir autoriser cette assemblée. Montalembert s’en étonnait : « Le pape a refusé l’autorisation de tenir un concile sollicité par l’archevêque de Paris et d’autres ; pourquoi ? Je n’en sais rien 62 . »On aurait pu le pressentir pourtant ; car, dans sa réponse à la supplique des évêques,* le souverain pontife rappelait les coutumes anciennes et les usages canoniques, en exprimant son désir que conformément aux prescriptions du concile de Trente chaque métropolitain français convoquât son concile provincial : là était l’expression normale de la vie de l’Église. On ne pouvait espérer sans doute que ces réunions provinciales produisissent sur l’heure tout leur effet utile. Les divergences étaient trop grandes entre les prélats ; ils avaient longtemps vécu isolés les uns des autres, sans contact avec les peuples confiés à leurs soins ; une longue désuétude des lois canoniques avait effacé les traditions de l’Église sur plus d’un point ; mais les conciles provinciaux aideraient à leur restitution et la majorité des évêques désormais affranchie de tout reste de gallicanisme saurait. où prendre son point d’appui pour la réforme de l’église de France.

    A Gaëte, l’âme du souverain pontife attentive aux maux de toute l’Église en demandait le remède à la protection de la sainte Vierge. L’encyclique Ubi primum avait paru en février 1849. En même temps qu’elle accordait aux évêques du monde entier l’office et la messe de la Conception de Marie, elle interrogeait la foi et la tradition des églises particulières au sujet du privilège de l’Immaculée Conception. La dévotion de l’abbé de Solesmes, sa profonde connaissance de la tradition, les usages monastiques adoptés par lui avaient devancé la définition préparée par l’encyclique. Les Institutions liturgiques se poursuivaient, s’imprimaient même ; l’Histoire de sainte Cécile était terminée. Il était d’ailleurs assez familier à dom Guéranger de mener de front plusieurs travaux et une étude sur NotreDame ne peut nuire à rien. La pensée lui vint de contribuer pour sa part et au nom de sa famille monastique à la définition du privilège de la Mère de Dieu. Mgr Fornari l’y inclinait. Mgr Fayet venait de mourir à Paris victime du choléra. Les circonstances presque tragiques de sa mort et de sa sépulture avaient enlevé à l’abbé de Solesmes tout désir de poursuivre l’examen d’un livre désormais deux fois oublié. Il avait un peu de loisir, des encouragements ; il possédait les matériaux d’une large information ; la piété d’ailleurs trouvait son compte dans l’œuvre projetée : le Mémoire sur l’Immaculée Conception fut résolu. Sans qu’il l’eût aucunement cherché, son action s’étendait au bien de toute l’Église ; et, comme il arrive d’ordinaire dans les desseins de Dieu, les circonstances extérieures aidaient à cette diffusion.

    Lorsque l’évêché d’Orléans devint vacant, dom Guéranger, qui depuis longtemps déjà avait noué avec M. de Falloux de bonnes relations que la loi sur l’enseignement était venue resserrer encore, crut l’occasion opportune de suggérer au ministre de l’instruction publique et des cultes la nomination du vicaire général de Chartres, M. l’abbé Pie. Il regardait comme un bienfait pour l’Église l’élection à l’épiscopat d’hommes de forte doctrine ; et, dans son trop court passage au ministère M. de Falloux seconda dignement cette pensée. L’abbé de Solesmes apprit de Montalembert qu’il avait été devancé auprès du ministre :

    Mon excellent ami l’abbé Dupanloup est nommé à Orléans. II a accepté après de longues hésitations ; l’offre lui avait été faite avant que votre lettre sur l’abbé Pie ne m’arrivât… Mais M. de Falloux, qui connaît l’abbé Pie et l’aime, m’a dit que votre recommandation était décisive en sa faveur pour la première vacance. Le nonce, à qui j’en ai parlé ce matin, est du même avis. Vous pouvez donc regarder sa nomination comme certaine pour la prochaine fois, sauf l’imprévu 63 .

    L’imprévu ne vint pas. La parfaite modestie de l’abbé Pie n’avait rien pressenti. Dans une longue lettre adressée à dom Guéranger, il est aisé de reconnaître que leurs deux âmes avaient le même souci. Il y était question de sainte Cécile et du décret sur l’Immaculée Conception :

    « Si vous étiez évêque, demandait l’abbé Pie, et consulté par le saint siège, quel avis donneriez-vous sur la question ellemême et sur l’expérience ? Ouvrezmoi votre pensée tout entière sur ce grave sujet… Avez-vous eu connaissance du mémoire épiscopal rédigé à Tours en juillet 1848 ? Le concile plénier des églises de France n’est pas abandonné. »

    Et la longue lettre se terminait ainsi : « Adieu, mon très cher père. J’aurais mille autres choses à vous dire. Ne viendrez-vous pas à Paris après les élections pour vos recherches ? Et alors ne me donnerez-vous pas une bonne journée ? Je vous embrasse tendrement en Notre Seigneur. Que deviendront vos dernières lettres à votre défunt adversaire ? L’Église perdra-t-elle cela à ma mort ? Connaissezvous des sujets vraiment éminents à proposer pour l’épiscopat 64  ? »

    Oui sûrement l’abbé de Solesmes en connaissait et il dut un peu sourire de la question. Le 12 mai 1849, l’Ami de la religion, en même temps qu’il annonçait que M. l’abbé Dupanloup était allé attendre sa préconisation auprès du tombeau de saint François de Sales ; apprenait au public que Mgr Guitton, évêque de Poitiers, avait succombé à une attaque d’apoplexie au presbytère de Notre-Dame de Niort 65 . Le comte de Falloux se souvint de sa promesse. Le 24 mai, la nomination de M. l’abbé Pie paraissait à l’Univers. L’historien de Mgr Pie a raconté les résistances de l’élu 66 « Mon très cher père, écrivaitil à l’abbé de Solesmes que ce fardeau est accablant pour moi et que j’aurai du mal à reprendre assez mon cœur, donné depuis si longtemps à NotreDame de Chartres, pour pouvoir en porter quelque partie à mon épouse de Poitiers ! Plaignezmoi, priez pour moi et encouragezmoi. J’aurai bien souvent besoin de vouai Et il donne tout le dessin de l’histoire de NotreDame de Chartres, de sa chère cathédrale’ histoire préparée déjà depuis plusieurs années et qui désormais ne sera pas écrite. « Adieu, mon très cher père. Vous savez combien je suis et serai toujours vôtre. N’avezvous pas été un peu complice de l’obstination de M. de Falloux à me faire évêque si vite ? Je le crains pour vous 67 . »

    L’abbé de Solesmes écrivit un peu plus tard :

    Je vous ferai ma confession tout entière. Lorsque vous m’écrivîtes, peu de temps avant votre nomination à Poitiers, pour me demander si j’avais quelques noms que l’on pourrait proposer pour l’épiscopat, j’avais par devers moi l’engagement formel du ministre que le premier siège vacant serait pour vous. Sur les entrefaites, l’excellent évêque de Poitiers fut enlevé de ce monde. J’eus à peine besoin de rappeler les promesses que l’on m’avait faites : vous fûtes nommé aussitôt. Si j’y ai fait quelque chose, ce sera une recommandation pour moi auprès de saint Hilaire dont le crédit n’est pas à dédaigner. Voilà, mon cher seigneur, le fond de ma petite intrigue ; encore aije tout lieu de penser que l’affaire eût pu aller sans moi, car ma lettre trouva le ministre dès l’abord parfaitement disposé à votre endroit 68

    Lorsque sa nomination vint le surprendre, le vicaire généras de Chartres se plaisait à la lecture de l’Histoire de sainte Cécile que dom Guéranger venait au printemps de 1849 de livrer au public.

    L’Histoire de sainte Cécile, telle qu’elle parut alors et dans une deuxième édition en 1853, n’avait pas toute l’étendue que les découvertes de M. de Rossi et les derniers travaux de l’abbé de Solesmes lui donnèrent dans la suite. Mais à ceuxlà mêmes qui ignoraient au milieu de quelles épreuves elle avait été écrite, l’Histoire de sainte Cécile révéla néanmoins un côté jusqu’alors peu soupçonné de l’âme de dom Guéranger. Dans la deuxième partie consacrée à la discussion critique des actes de sa chère sainte et à l’histoire de son culte, on retrouvait les qualités bien connues déjà : une érudition très informée et une grande vigueur de logique ; mais, pour redire les actes de la vierge romaine, la première partie de l’Histoire de sainte Cécile s’était empreinte d’une grâce et d’une délicatesse parfaites, d’un accent de piété et de poésie inattendu, d’une tendre admiration pour la glorieuse fille des Caecilii qui, après avoir été montrée à son siècle parée de sa triple beauté de vierge, d’apôtre et de martyre, revenait apporter aux chrétiens d’un siècle déchu les grandes leçons de sa vie.

    Dans ce siècle aveuglément asservi au culte du sensualisme, disait la préface, n’estil pas temps ,de protester, par les fortes leçons de notre foi, contre un entraînement auquel échappent à peine les enfants de la promesse ? Depuis la chute de l’empire romain, viton jamais les mœurs aussi gravement menacées ? On s’étonne des théories sociales qui se produisent de nos jours ; on en est même à redouter leur application violente… La propriété a contre elle l’appât universel du gain ; la famille est plus menacée encore par l’instinct effréné du plaisir 69

    A cette corruption des mœurs, à peine moindre que celle de l’empire romain et bien autrement coupable dans une chair qu’a revêtue le Christ, dom Guéranger opposait l’idéal de la vierge romaine ; cette leçon n’a pas cessé d’être opportune. A l’insensibilité qui se traduit par le relâchement de tous les liens de la fraternité chrétienne et même simplement sociale, il rappelle l’ardeur de zèle, le fervent apostolat que sainte Cécile exerce autour d’elle sur l’âme des siens conquis à JésusChrist par sa parole.

Verbo potens fit particeps

Apostolorum gloria.

    

    Les chrétiens ne peuvent ignorer, dit dom Guéranger, que la puissance du mal ne dort ni ne se repose jamais, qu’elle poussé toujours plus avant ses conquêtes, que ses apôtres et ses auxiliaires sont partout, que ses plans marchent à grands pas vers leur réalisation. Ils le savent et ne font rien pour s’opposer au torrent. heureux encore quand ils se bornent à traverser, par un simple refus de s’y associer, l’œuvre de réaction généreuse que quelquesuns des nôtres, espérant contre toute espérance, osent tenter malgré les douleurs d’un cruel isolement ! Heureux quand ils ne se scandalisent pas par les démarches du zèle, quand ils ne désavouent pas ceux qui croient devoir encore parler et agir, quand ils ne vous adressent pas cet axiome de l’égoïsme : que le mal est trop grand et qu’on a assez à faire de songer à soi !…

    Enfin il emprunte au martyre de sainte Cécile la généreuse réprobation, dès l’origine du christianisme, d’une disposition « qui suffirait à, la longue pour rendre incurable l’abaissement d’une nation »

    Cette disposition est la peur, et l’on peut dire qu’elle s’étend aujourd’hui aussi loin qu’il est possible. Peur de perdre ses biens ou ses places, peur de perdre son luxe ou ses aises, peur enfin de perdre la vie. Il n’est pas besoin de dire que rien n’est plus énervant et partant plus dangereux pour ce monde que cette humiliante préoccupation ; mais avant tout, il faut convenir qu’elle n’a rien de chrétien… Cécile nous apprendra comment on se défait du sentiment de la peur. Au temps où elle vécut, la vie était moins sûre qu’aujourd’hui. Alors on pouvait bien avoir quelque raison de craindre ; cependant on était ferme et les puissants tremblèrent souvent à la voix de leur victime 70

    Nous ne croyons pas devoir faire de plus larges emprunts à un livre devenu familier à la piété chrétienne. Il a été traduit et publié souvent. Sur la fin de sa vie, l’abbé de Solesmes a remanié son premier ouvrage et, sous ce titre, Sainte Cécile et la société romaine aux deux premiers siècles, recueilli tous les documents qui pouvaient éclairer les origines de Rome chrétienne. Sa piété a voulu que le monument élevé à la chère sainte fût plus achevé et que la noble figure de la patricienne rayonnât en un cadre singulièrement agrandi.

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