Dom Guéranger, abbé de Solesmes, par Dom Delatte – Chapitre XII

CHAPITRE XII

 

CONCILES PROVINCIAUX, GALLICANISME ET LITURGIE

 

(1849-1852)

 

    L’année 1849 vit appliquer en France une des plus fructueuses dispositions du concile de Trente, la tenue des conciles provinciaux. Ce retour à l’ancienne discipline ne pouvait s’accomplir sans se heurter tout d’abord au quatrième des articles organiques où la volonté du Premier Consul avait décrété : « Aucun concile national ou métropolitain, aucun synode diocésain, aucune assemblée délibérante n’aura lieu sans la permission expresse du gouvernement. » Or en France les pouvoirs politiques qui se succèdent et se ressemblent le moins se transmettent pourtant comme un héritage la variété de toutes les dispositions hostiles à l’Église. Tout ce qui est limitation de ses droits semble acquis pour toujours. A ce titre le quatrième des articles organiques était cher aux canonistes d’État. Précisément à cette heure-là même la santé de M. de Falloux très gravement compromise l’avait éloigné pour un instant des conseils du ministère ; il n’en était que plus facile au gouvernement, sans courir le risque d’aucune protestation, de prendre auprès de l’archevêque de Paris une initiative destinée dans sa pensée à sauvegarder les droits de l’État. Il invita l’archevêque à solliciter l’autorisation prescrite par l’article quatrième. Mgr Sibour n’eut garde de tomber dans le piège. Il se borna à répondre que demander cette autorisation équivalait pour lui à reconnaître à l’État le droit d’empêcher la tenue des conciles et à valider ainsi une loi radicalement nulle contre laquelle Rome n’avait cessé de protester. Un décret du 16 septembre 1849 s’empressa d’octroyer une permission que nul n’avait sollicitée : il autorisait pour l’année courante la tenue des synodes et des conciles provinciaux. Ce décret légèrement ridicule fut prorogé et étendu à l’année suivante par une disposition en date du 22 mai 1850 ; dans la suite le gouvernement se découragea d’accorder chaque année une permission qu’on ne demandait pas, dont nul ne lui savait gré et que les premiers intéressés s’accordaient à repousser comme une injure.

    Le concile de Paris s’ouvrit le 17 septembre 1849 ; Reims (Soissons), Tours (Rennes), Bordeaux suivirent. On put espérer un instant que l’église de France allait par le moyen de ces grandes réunions triennales revenir à la discipline canonique d’autrefois. Il fut même décidé au concile de Paris que la longue interruption de la tenue de ces conciles, la variété et l’importance des décisions à prendre autorisaient les évêques à se réunir tous les ans durant le premier triennat.

    Une question se posa tout d’abord qui touchait personnellement nous devrions dire, qui visait personnellement – l’abbé de Solesmes les abbés, prélats des monastères, ont-ils dans le concile provincial une place de droit ? Et si le droit leur donne place au concile, est-ce à l’évêque diocésain, est-ce au métropolitain que revient la charge de les convoquer ? La question fut agitée dans les journaux et, en l’absence de connaissances historiques ou canoniques suffisantes, résolue au hasard des sympathies de chacun. L’Ami de la religion, il fallait s’y attendre, prit parti contre les abbés ou plutôt prétendit qu’il n’en existait plus, les prélats réguliers n’ayant aucune juridiction en dehors de leur monastère 1 . La question n’avait d’ailleurs dans la province de Paris aucune application, faute de monastères et d’abbés ; mais elle était d’un réel intérêt pour la province de Tours, dont le concile convoqué à Rennes comprenait huit évêques et six abbés. L’archevêque de Tours, Mgr Morlot, malgré l’expression de certaines répugnances, n’hésita pas un instant : « Le droit historique est évident, disait-il, et ne le fût-il pas, je ne me résignerais pas à me priver des ressources si précieuses qui me sont offertes dans un homme de cette valeur et de ce caractère 2 . C’était de dom Guéranger qu’il parlait ainsi, sans faire mystère d’ailleurs des appréhensions qui lui avaient été témoignées. On redoutait tout bas la compétence de l’abbé de Solesmes ; mais pour ne l’avouer pas, on feignait de craindre pour la dignité du concile l’âpreté de sa parole et l’intransigeance de ses principes. Il ne l’ignora point. L’évêque élu de Poitiers, menacé lui-même par .le retard de ses bulles de n’avoir point place au concile de Bordeaux, lui livra en termes affectueux la confidence de ces anxiétés, en même temps qu’auprès du métropolitain il se portait garant de l’esprit de paix, de conciliation, de juste déférence envers l’épiscopat que dom Guéranger se ferait un devoir d’apporter au concile 3 .

    Dans l’esprit de tous cette reprise des conciles semblait destinée à affirmer le droit des réunions épiscopales ; dès lors il n’était pas à craindre que l’on abordât dès la première heure les questions litigieuses où se traduiraient les dissentiments.

    Le commun des fidèles, écrivait Mgr Pie, pense que le triomphe de 1849 sera d’avoir réconcilié la république avec les conciles. Un plus grand triomphe sera d’avoir obtenu l’entente cordiale de l’épiscopat et du monastère dans ces conciles. Ce résultat est entre vos mains. Dieu le veut ; vous y mettrez toute votre prudence en même temps que tout votre esprit ; vous partirez du présent tel qu’il est en fait d’hommes et de choses et vous travaillerez à en tirer pratiquement le meilleur parti possible pour le bien de la sainte Église. J’insiste un peu longuement ; mais je crois l’occasion unique, décisive, et il me semble que pour votre part il faut une très grande et très franche enjambée vers l’union et la paix. Tous ces bons évêques, vous ayant vu de plus près, sauront qu’en respectant le droit commun qui régit les réguliers, il y a pour eux un parti immense à tirer des réguliers 4 .

    L’abbé de Solesmes remercia l’évêque de Poitiers d’avoir répondu de lui. Les lettres d’indiction du concile, avec le programme des questions qui devaient être soumises à la discussion des pères, lui furent adressées en double exemplaire, et par le métropolitain lui-même, et par Mgr Bouvier au nom du métropolitain. La sentence d’exclusion prononcée par l’Ami de la religion contre la convocation des abbés réguliers au concile provincial, inspirée par Mgr Bouvier et dirigée surtout contre dom Guéranger, était donc rapportée. En même temps que l’abbé de Solesmes obtenait séance au concile de Rennes, les bulles de Mgr Pie datées de Portici arrivaient à temps pour lui permettre de prendre part à l’assemblée conciliaire de la province de Bordeaux.

    Votre sermon sur la nécessité de n’être pas trop tranchant au sein du concile m’a beaucoup diverti, écrivait dom Guéranger au nouvel évêque. Je vois que vous ne me croyez pas capable d’entendre des choses hétéroclites sans me croire obligé de les relever. Rien ne me ressemble moins, mon cher seigneur. Comptez bien sur ma discrétion et mes allures pacifiques : vous n’aurez que des compliments à mon sujet 5 ).

    L’abbé de Solesmes devait tenir parole et s’appliquer par. un grand esprit de mesure et de charité à ne donner aucune prise à des dispositions inquiètes toujours en éveil ; pourtant il ne voulait pas prendre un engagement trop étendu où son amour de la vérité historique se serait trouvé mal à l’aise.

    Je veux croire, disait-il à l’évêque de Poitiers que votre langage sur les ménagements à garder relativement au passé doit s’entendre des Conversations à tenir et non pas de l’histoire à écrire. Il en est qui s’indignent contre la justice des récits du passé, jamais je ne sacrifierai à leurs prétentions. Je suis pour le respect des vivants, mais rien n’est plus perfide ni plus immoral que de taire la vérité sur les morts, lorsqu’on écrit l’histoire. La mollesse d’aujourd’hui est sans exemple et vous avez vu ce qui en a paru dans l’affaire de mes Institutions liturgiques. J’ai eu beau éviter scrupuleusement de raconter les gestes de certains prélats vivants ; on ne m’en a su aucun gré. Pour être le bienvenu, il faudrait canoniser en masse l’épiscopat français du dix-septième et du dix huitième siècle. On n’obtiendra jamais cela de moi. Je pense que Dieu nous a donné le modèle du genre historique dans les Livres des Rois, et l’Église catholique, dans les Annales de Baronius ; mais des biographies comme celles de plusieurs de nos évêques du temps ne peuvent que tromper la postérité et enraciner pour jamais cet esprit déplorable d’adoration de soi-même, qui conduit à leur perte les églises aussi bien que les individus. Avec cela, je n’aurai peut être jamais la paix, car j’ai horreur des moeurs du Bas-Empire. L’indépendance de l’historien est la seule que je veux sauvegarder et j’espère bien que vous me direz dans votre prochaine lettre que nous sommes pleinement d’accord 6 .

    Nous sommes mille fois d’accord, répondait presque aussitôt l’évêque de Poitiers. Nulle part on ne s’égaie plus qu’ici des statues qui pleuvent sur les places publiques en l’honneur de nos petits grands hommes, ni des gros volumes consacrés aux plus minces personnages 7 .

    Là où le concile de Paris avait gardé le silence, le concile de Reims tenu à Soissons vota à l’unanimité le décret de retour à la liturgie romaine. Le métropolitain en donnait avis à l’abbé de Solesmes. « Je voudrais bien, lui écrivait-il, que vous puissiez venir passer vingt-quatre heures à Reims ; je pourrais vous donner des détails intéressants sur notre concile 8 . » Mais à ce moment-là dom Guéranger n’avait plus nul loisir ; les sessions du concile de Tours réuni à Rennes devaient s’ouvrir le 11 novembre, et il voulait auparavant terminer le Mémoire sur l’Immaculée Conception. Lorsqu’il arriva à Rennes à la dernière heure, tous les pères étaient assemblés déjà. Le vicaire général d’Angers, abbé Bernier que nous connaissons, y avait accompagné son évêque. Aucun des supérieurs des quatre maisons de jésuites de la province n’avait été invité ; mais sur la prière de plusieurs prélats du concile, on avait mandé de Saint-Sulpice M. l’abbé Carrière, vicaire général de Paris, dont on voulait se servir pour faire échec à l’abbé de Solesmes. La confiance du concile appela dom Guéranger à la vice-présidence de la commission des études. L’absence fréquente de l’évêque de Rennes transforma la vice-présidence en une présidence réelle mais sans péril. Les membres de la commission des études se mirent promptement d’accord et leurs travaux se trouvèrent terminés des premiers. Lettre du 29 mai 1850.

    

    Comme il fallait s’y attendre, l’autorité depuis longtemps déjà reconnue à Mgr Bouvier lui valut une réelle prépondérance à l’intérieur du concile ; elle fut néanmoins assez tempérée pour que nulle atteinte ne fût portée à l’exemption religieuse. Les décrets des conciles provinciaux étaient d’ailleurs soumis, avant d’avoir dans la province force de loi, à la condition expresse d’être présentés à l’examen de la congrégation romaine compétente, chargée de les confirmer, de les modifier, de les infirmer ; et l’on peut croire que la perspective de cet examen, auquel le concile de Paris s’était prêté d’assez mauvaise grâce, élaguait d’avance tous décrets excessifs. La question de la liturgie romaine ne fut point soulevée ; le métropolitain n’avait ni l’esprit ni la décision de l’archevêque de Reims, et peut-être fut-il jugé plus prudent de ne toucher pas une question où l’on ne pouvait abonder dans le sens du concile de Soissons, sans décerner une sorte de triomphe à celui qui avait. donné le branle au retour vers l’unité. Dom Guéranger n’eut pas à intervenir. A eux seuls les faits survenus au sein même du concile constituèrent la critique la plus vive de l’état liturgique qui avait prévalu. Les pères ne purent célébrer en commun aucune heure canoniale ; ils ne s’entendaient pas entre eux : les différences de leurs liturgies leur interdirent de prier d’une même voix. Il veut bien une messe de Spiritu Sancto pour l’ouverture du concile ; mais là encore, afin que tous les diocèses pussent à peu près se reconnaître, les cérémonies de la messe ne furent ni parisiennes ni purement romaines, mais amalgamées dans une liturgie composite qui s’efforça de donner satisfaction à tous sans choquer personne.

    Du moins furent déjoués les projets nourris par plusieurs de balancer par la science de M. Carrière l’autorité importune de dom Guéranger. Il y avait entre ces deux hommes, d’allure et d’éducation si opposées, des divergences profondes ; mais sur toutes les questions qu’ils eurent à discuter ensemble, l’accord fut parfait et le tournoi espéré n’eut pas lieu. L’abbé de Solesmes racontait volontiers qu’il avait réussi dans un mouvement très désintéressé à écarter un décret préparé par les évêques de Bretagne contre l’usage du tabac à fumer. On avait cru devoir l’interdire aux membres da clergé ; dom Guéranger rappela opportunément que le décret de proscription se heurterait à Rome à de grandes difficultés. On pouvait, disait-il, alléguer de grandes raisons contre, mais aussi de grands exemples pour. L’ancien évêque d’Imola avait au cours de sa légation au Chili contracté certaines habitudes que le climat et les exigences de sa santé avaient trop justifiées autrefois et auxquelles depuis, devenu pape sous le nom de Pie IX, il n’avait pas complètement renoncé. On comprit que le décret proposé courait grand péril d’être peu accueilli ; il fut retiré et l’usage du tabac à fumer demeura licite en Bretagne.

    Nous n’avons pas à analyser les décrets du concile de Rennes qui n’appartient qu’incidemment à notre histoire. Le concile s’honora par la profession solennelle de sa croyance à l’Immaculée Conception de Notre-Dame. La province de Paris, dont aucun diocèse n’avait encore adopté la liturgie romaine, s’était bornée en concile à formuler, mais en dehors des décrets, un vœu timide vers l’unité liturgique ; le concile de Soissons présidé et inspiré par Mgr de Reims avait adopté dans un décret formel la thèse historique et liturgique des Institutions : le silence gardé par la province de Tours, où le retour à la liturgie romaine était accompli dans quatre diocèses, Rennes et Saint-Brieuc, Quimper et Vannes, ne parut s’expliquer que par de minces rivalités de personnes. Ce silence ne tarda guère à être compensé par la parole du concile d’Avignon : le mouvement liturgique d’ailleurs était si nettement prononcé que nulle habileté ne le pouvait désormais retarder. Dom Guéranger comprenait trop bien la situation pour s’étonner d’une réticence dont il avait fourni peut-être mais très involontairement tout le motif. Ses relations personnelles à l’intérieur du concile furent d’une courtoisie à laquelle chacun rendit hommage. Félicitant l’évêque de Poitiers des adieux qu’il avait dans son premier mandement adressés à Notre-Dame de Chartres, l’abbé de Solesmes, sans révéler toutefois les secrets intimes du concile, apprenait à son ami que ses conseils de paix avaient été scrupuleusement suivis et que la plus parfaite bienveillance n’avait cessé de régner au cours des discussions comme dans les conversations privées. L’évêque de Poitiers avait été contraint de remettre à l’année suivante la visite à Solesmes ; c’est de loin que dom Guéranger saluait son ami : « Adieu, cher et bien-aimé seigneur ; adressez une bénédiction à ce vieil ami qui sent au cœur quelque chose de plus pour vous depuis que le caractère de pontife est empreint sur votre âme dans toute sa plénitude 9

    En même temps que la vie de l’Église retrouvait ainsi son expression dans les conciles, l’épiscopat de France grâce à M. de Falloux ouvrait ses rangs à des prélats d’une rare distinction, Mgr Pie à Poitiers, Mgr Jacquemet à Nantes, Mgr de Salinis à Amiens, Mgr Gignoux à Beauvais

    tous ces noms signifiaient clairement la réaction contre le gallicanisme et le retour aux doctrines romaines. Le diocèse d’Amiens était mûr déjà pour la liturgie ; le concile de. Soissons détermina son retour ; Beau. vais suivit, Carcassonne vint ensuite. Nous citons à dessein chacune de ces conquêtes de là liturgie romaine ; elles couronnaient les efforts de l’abbé de Solesmes mais exigeaient de lui un surcroît de travail. C’était en effet à sa piété et à sa science historique que les évêques se plurent à confier la rédaction de leurs propres. Nombre d’églises particulières aujourd’hui encore honorent leurs pontifes et leurs martyrs avec les accents qui leur sont venus de dom Guéranger. Mais les services se rendent en silence ; les bienfaits, l’Evangile nous le conseille, ne doivent pas faire de bruit et notre main droite, si elle est sage, ignorera toujours ce que fait notre main gauche.

    Il se produisit alors dans l’église de France un phénomène assez curieux. Aussi longtemps que la liturgie romaine et les tentatives qui s’efforçaient de la relever demeurèrent odieuses, le nom de dom Guéranger fut sur toutes les lèvres : on avait besoin sans doute d’un être responsable à qui l’on pût imputer tous les méfaits d’Israël. Mais bientôt, lorsque les diocèses de France l’un après l’autre s’ébranlèrent et que le succès, un succès exagéré avons-nous dit, s’en vint couronner la campagne liturgique, le nom tant prononcé autrefois cessa de l’être : on rougit d’avoir à louer sans réserve celui qu’on avait décrié sans mesure. Il avait dévoré les anathèmes ; il ne recueillit pas les applaudissements. Le silence se fit autour de lui. L’œuvre des propres diocésains n’avait sans doute rien qui appelât la célébrité sur son rédacteur ; nul ne s’étonnera que l’histoire n’en ait pas conservé le souvenir. Toutefois ce parti pris de silence revêtait une forme extrême, lorsque les adversaires d’hier, les convertis d’aujourd’hui imputaient à des noms moins compromettants les larges emprunts qu’ils faisaient aux ouvrages de dom Guéranger* Un d’entre eux attribuait au cardinal Bona de copieuses citations puisées dans les Institutions liturgiques et croyait racheter l’incorrection de son procédé en assurant l’abbé de Solesmes qu’il n’avait agi de la sorte que pour accomplir le bien sans entraves, pour n’être pas suspect lui-même et assurer à la vérité une plus libre circulation. Dom Guéranger souriait et laissait faire ; son âme n’avait nul souci de ces petits dénis de justice. Dans la pensée que Dieu voyait. son labeur, il se dédommagea toujours de tout applaudissement humain. Les ouvriers les mieux partagés dans la vie ne sont-ils pas ceux-là mêmes de qui ,l’œuvre devient sur l’heure le bien de tous et entre sans délai dans le patrimoine commun ?

    L’abbé de Solesmes avait d’ailleurs d’autres tristesses. Jamais il n’avait livré aux siens le secret des divergences qui le séparaient alors de Montalembert. Le changement d’attitude était malheureusement si visible que nul ne s’y pouvait méprendre. De tous côtés les observateurs avisés s’inquiétaient non pas seulement de l’ardeur fougueuse déployée en faveur de la loi Falloux, mais encore de l’âpre préoccupation qui, par crainte du socialisme et pour retenir la société sur la pente de la ruine, entraînait Montalembert à abandonner l’une après l’autre toutes les positions d’où il avait jusque-là si glorieusement défendu l’Église. La liberté de l’Église avait cessé d’être son grand souci : la réclamer était pour le moment chose intempestive, passe-temps d’esprits exagérés ; avant toute chose, il fallait défendre la société civile menacée par la marée toujours grossissante des passions révolutionnaires. Au dire de ses meilleurs amis, Montalembert était demeuré glacé par la froide déesse ; la peur de l’anarchie un instant triomphante l’avait rejeté vers les idées plus sages, croyait-il, de ce tiers parti où il se félicitait de trouver groupés ensemble M. Thiers, Mgr Dupanloup et ses collègues de la commission de la liberté d’enseignement. En vain les voix les plus autorisées même de l’étranger*signalaient-elles le péril que faisaient courir à l’Église l’abandon de ses droits trop facilement consenti, le contrôle de l’Université s’exerçant désormais sur les petits séminaires demeurés jusque-là hors de son étreinte, la composition d’un conseil supérieur de l’enseignement où une minorité d’évêques succomberait fatalement devant une majorité composée de sectaires ou de philosophes, le compromis sans sûreté avec une institution tant de fois dénoncée comme démoralisante et antichrétienne : trop engagé pour reculer, Montalembert s’irritait que la clientèle des catholiques jusqu’alors si attachée à lui ne partageât point son admiration et ne consentît point unanimement à le suivre.

    A mesure que se poursuivait la discussion à l’intérieur et à l’extérieur du parlement, on voyait pâlir davantage l’autorité des défenseurs de la loi et s’évanouir, avec la prétendue tyrannie des circonstances, la pression qui avait un instant rallié les consciences catholiques autour du projet Falloux. On mesurait aussi la profondeur du malaise que laisserait après elle cette dure controverse.

    Quelle triste chose que l’affaire de cette loi ! écrivait l’évêque de Poitiers. Voilà l’Église entraînée à faire alliance offensive et défensive avec le grand parti du rationalisme conservateur ! Et la bonne foi des hommes, politiques les plus honnêtes est si complète que les nôtres ont cru ne pas pouvoir se refuser à cet arrangement lamentable. J’ai écrit au ministre que, si j’avais l’honneur d’être représentant, je voterais contre la loi ; je l’ai écrit à Mgr de Langres… Nos séminaires perdent ce que les plus mauvais jours du despotisme impérial ne leur avaient pas contesté : voilà la seule réponse sérieuse de la loi à nos réclamations de dix ans 10

    Dom Guéranger plaidait encore, timidement, en faveur de la loi : elle permettait du moins d’ouvrir des écoles libres ; les grands séminaires échappaient au contrôle universitaire ; là où il s’exercerait, peut-être ce contrôle serait-il bénin ; peut-être aussi les amendements proposés arriveraient-ils à conjurer le venin de la loi ! Rome fut consultée. L’épiscopat français avait incontestablement le droit dans une cause de cette gravité d’interroger le souverain pontife ; mais parce que la majorité des évêques s’était prononcée contre la loi, Montalembert ne vit dans cette démarche qu’une dénonciation dont il s’indigna publiquement 11 . La scission entre catholiques était accomplie. « Le temps seul, écrivait l’abbé de Solesmes, nous dira si les inconvénients de la loi nous feront regretter ou non les conditions de l’état antérieur. Je le crains vivement ; mais quoi qu’il arrive, c’est un grand malheur que les catholiques n’aient pu s’entendre.

    La discussion fut longue, passionnée. M. Thiers y eut le loisir au milieu de vifs applaudissements de montrer dans la religion et la philosophie « deux sœurs immortelles nées le même jour, le jour où Dieu a mis la religion dans le cœur de l’homme et la philosophie dans son esprit il les admirait réconciliées l’une avec l’autre dans le projet de loi. Le scrutin du 15 mars prononça. A la majorité de 399 voix contre 237, la loi fut votée ; mais c’en était fait de l’union des catholiques. On nous pardonnera de nous être attardé à cette ligne de partage qui a déterminé l’histoire de l’Église -en France. Les divergences qui éclatèrent alors pour la première fois ne feront dans la suite que s’accroître, selon la loi même de leur marche angulaire : désormais les esprits divisés ne se retrouveront plus et chaque incident nouveau, depuis la période où nous sommes jusqu’à l’époque du concile du Vatican et au delà, réveillera sans cesse l’âpreté des anciennes colères.

    Montalembert ne put se dissimuler qu’il avait perdu de son crédit. Il ne savait pas désarmer ; et au milieu même de son douloureux triomphe, il garda au cœur la souffrance de n’avoir pas été suivi par tous. Un instant il fut tenté de venir passer à Solesmes la semaine sainte.

    J’y ai renoncé, disait-il, par crainte de ne plus rencontrer dans ce lieu si cher à ma mémoire l’union qui y régnait naguère entre vous et moi. J’ai redouté les discussions, et cet esprit de violence et d’iniquité dont l’Univers, votre organe, est devenu le foyer… La presse a fait prendre aux catholiques l’habitude de regarder la polémique comme le nec plus ultra de la force et de la fécondité. Il est plus commode en effet de lire et même d’écrire des journaux que de ,donner sa vie, son temps, sa patience et sa réputation même, à une œuvre silencieuse et laborieuse.

    Quant à moi personnellement, j’avoue que j’ai l’âme ulcérée par l’iniquité et l’ingratitude des catholiques. J’avais déjà appris à les connaître après février 1848, quand je me suis vu abandonné par tout ce flot servile des adorateurs de la victoire qui allaient se prosterner aux pieds du P. Lacordaire et de son Ere nouvelle. Mais au moins alors quelques amis et l’Univers me restaient fidèles. Aujourd’hui il n’en est plus ainsi. J’ai été livré sans défense aux brutales calomnies de l’Univers et nulle voix, pas même la vôtre, ne s’est élevée pour protester contre cet excès d’iniquité et de mensonge, du sein de ce clergé et de ce parti catholique que j’ai servi et honoré depuis vingt ans… Tous vous avez courbé la tête sous le joug de ces écrivains sans mission, sans autorité, sans justice, sans mesure et surtout sans charité, parce qu’ils ont en mains la force, cette force infernale de la presse qui a rendu impossible le gouvernement de l’État, et qui ne tardera pas à bouleverser l’Église 12

    La lettre se terminait encore par la formule de l’ami : « Je vous embrasse cordialement » ; l’accent de ce que nous lui avons emprunté révèle néanmoins le souffle de tempête qui grondait alors dans l’âme de Montalembert. L’abbé de Solesmes s’efforçait de tout calmer ; il rappelait son ami au sens de la justice, à une appréciation plus saine des événements et des personnes.

    Ne vous étonnez pas, lui écrivait-il, si tout ne cède pas à votre parole, si les hommes sont difficiles à réduire, si les meilleures intentions ne sont pas toujours acceptées par eux. Il faut plus que du courage, il faut encore de la patience pour faire le bien ; c’est un des éléments avec lesquels Dieu gouverne le monde. Après tout, vous avez réussi ; et comme je vous le disais dernièrement, y eût-il de l’erreur dans quelqu’une de vos idées, Dieu vous tiendra compte des intentions et c’est tout ce que l’on doit raisonnablement désirer 13 .

    Il était difficile de mieux concilier la nuance d’un conseil affectueux avec les droits de la vérité et les exigences d’une amitié désormais soupçonneuse et susceptible à l’excès. Le journal l’Univers était devenu pour Montalembert l’ennemi : il perdait son sang-froid dès que ce nom était prononcé.

    II s’agit pourtant de savoir si c’est décidément au journalisme qu’appartient le gouvernement de l’église de France, et si des laiques sans mission ont le droit de parler et d’écrire comme ils le font pour immoler à leur orgueil et à leur sens privé la réputation et l’autorité des hommes qui ont le mieux et le plus longtemps servi la cause catholique. II s’agit en un mot de savoir si la révolution sous sa forme la plus odieuse, celle de la liberté de la presse, dominera dans l’Église comme elle domine dans l’État. Mais, ajoutait-il, je laisse ce sujet sur lequel nous ne sommes plus d’accord 14

    A l’heure où Montalembert parlait ainsi, Rome consultée par les évêques avait sous une forme prudente et calme dit de la loi ce qu’elle en pensait et l’usage qu’en devaient faire les évêques.

    Sans vouloir maintenant entrer dans l’examen du mérite de la nouvelle loi organique sur l’enseignement, Sa Sainteté, disait le nonce Fornari, ne peut oublier que, si l’Église est loin de donner son approbation à ce qui s’oppose à ses principes, à ses droits, elle sait assez souvent, dans l’intérêt même de la société chrétienne, supporter quelque sacrifice compatible avec son existence et ses devoirs, pour ne pas compromettre davantage les intérêts de la religion et lui faire une condition plus difficile 15

    Somme toute, le souverain pontife prononçait que l’église de France pouvait et devait profiter de la loi et il invitait à la concorde les esprits que la discussion avait un instant divisés. Hâtons-nous de le reconnaître les deux parties de la circulaire pontificale étaient de très inégale difficulté. S’il était aisé à l’église de France de se réunir dans l’usage d’une loi de transaction que l’approbation romaine, sans faire abandon des principes élevait désormais au-dessus des contestations qui l’avaient accueillie dès la première heure, rien n’était plus délicat que de grouper à nouveau des intelligences séparées maintenant par des divergences doctrinales et profondes. Un large sillon divisait dorénavant les catholiques en deux groupes : ceux qui avaient comme premier souci la liberté de l’Église et le maintien de ses droits dans une société encore chrétienne, et ceux qui premièrement s’efforçaient de déterminer la mesure de christianisme que la société moderne pouvait supporter pour ensuite inviter l’Église à s’y réduire. Le demi-siècle qui commençait alors a retenti du choc de ces deux familles d’esprits ; nous ne saurions nous lasser de le redire, elles ont fait l’histoire de la France actuelle et se survivent dans les tendances qui en sont issues.

    En attendant que cette division portât ses fruits, l’évêque de Poitiers, dans ses entretiens avec son clergé, déterminait avec une admirable sérénité et les raisons du conflit que Rome venait d’apaiser, et l’attitude de ceux qui en devenant les serviteurs dévoués de l’Église ne cessent pas d’être toujours ses fils. Il fut sans doute difficile à Montalembert de ne recueillir pas quelque chose de cette douce et grave leçon.

    Quelques-uns des champions de la loi, disait Mgr Pie, ont paru s’aveugler sur les vices réels qu’elle contenait et, s’offensant des réserves les plus légitimes et les plus nécessaires, ils ont difficilement toléré que l’Église se dégageât de toute responsabilité directe par rapport, à cette transaction hasardeuse et à certains égards inadmissible. On les entendit s’exhaler en plaintes amères et déclarer qu’il faudrait avoir plus que la vertu d’un ange pour s’occuper des affaires de l’Église.

    J’avoue, messieurs, qu’il faut beaucoup de vertu pour être digne de traiter des intérêts si sacrés ; mais aussi, c’est une si grande grâce et un si grand honneur qu’il n’est pas superflu d’y apporter beaucoup de modestie et de modération. Quand on négocie pour une puissance si haute, il y aurait excès à exiger d’elle un blanc-seing. Toujours encourageante et reconnaissante envers ceux qui se portent pour ses avocats et ses mandataires, l’Église ne se livre pas cependant à leur discrétion. Le service qu’on lui rend de la défendre sur quelques points ne crée pas le droit de l’abandonner sur d’autres. Tout en laissant à ses défenseurs une grande liberté d’action et de parole et sans vouloir gêner leur manœuvre à l’heure de la mêlée, elle s’applique cependant à ne pas se laisser engager envers des principes qui ne sont pas les siens et elle sait que l’avantage équivoque et précaire du quart d’heure ne doit en aucun cas être acheté par un sacrifice de sa doctrine ou de sa discipline, qui serait un démenti à son passé et une arme fatale contre elle dans l’avenir 16

    Tout l’entretien de l’évêque de Poitiers se poursuit dans cette note élevée et pleine qui ressemble à la voix même de l’Église. « Ne m’enverrez-vous pas bientôt votre Mémoire sur l’Immaculée Conception ? écrivait-il à dom Guéranger. Il me tarde de le recevoir 17 . » Le nonce Fornari unissait ses instances à celles de l’évêque de Poitiers. Le Mémoire attendu parut en avril 1850. La science et la piété se sont plu depuis un demi-siècle à commenter le privilège qui fut en Notre-Dame l’aurore et comme la promesse de la maternité divine ; et il semble que tout a été dit par les Passaglia, les Perrone, les Ballerini, dans les monuments qu’ils ont élevés à la gloire de Marie. Néanmoins aujourd’hui encore la théologie reconnaîtra fructueusement à quel centre d’observation se plaçait l’abbé de Solesmes afin de revendiquer pour la sainte Vierge un privilège que les impressions gallicanes de ses premières années lui avaient fait méconnaître d’abord, mais que sa vaste lecture, un sens théologique rare, les inspirations de sa piété, l’autorité de la liturgie lui firent défendre avec tant de bonheur. Pie IX dans la suite signalait le Mémoire aux évêques comme l’expression la plus achevée de la foi de l’Église.*

    Il parut sous la devise : Dignare me laudare te, Virgo sacrata. Trois conditions étaient requises, d’après dom Guéranger, pour que la croyance à l’Immaculée Conception pût être définie comme dogme de foi catholique : que l’Immaculée Conception eût été révélée de Dieu ; – puis qu’elle fût ou consignée dans l’Ecriture sainte ou conservée dans la tradition ou même impliquée dans des croyances catholiques antérieurement définies ; – enfin que l’Église l’eût proposée à la foi des chrétiens par sa profession solennelle et son enseignement ordinaire. Que les docteurs orthodoxes et que la liturgie de l’Église témoignent en faveur de l’Immaculée Conception, que les pères et les écrivains ecclésiastiques, que la tradition en un mot ait formellement reconnu à Notre-Dame ce glorieux privilège, l’abbé de Solesmes le démontre avec cette richesse surabondante de documents authentiques et précis que lui fournissait son information étendue : on reconnaît partout en ces pages l’homme de la tradition et de la liturgie sainte. Pourtant l’originalité puissante du Mémoire nous semble contenue surtout dans le ferme procédé qui donne à l’Immaculée Conception sa place de fait dans la révélation divine « L’Immaculée Conception, dit-il en substance, est une vérité révélée ou bien une erreur grave contre la révélation. » C’est en effet un article fondamental de la foi chrétienne que la sentence universelle qui condamne toute la postérité d’Adam à être conçue dans le péché ; et, selon la parole du concile de Trente, ce péché universel est propre à chacun inest unicuique proprium. Si l’Église dans sa liturgie et dans sa profession solennelle, si les docteurs orthodoxes et les universités, si le peuple chrétien tout entier dans sa créance apportent en faveur de Notre-Dame une exception à cette loi universelle, c’est que celui-là seul de qui vient la sentence universelle a fait connaître aussi l’exception qu’il y apportait.

    Des hauteurs de la doctrine, l’abbé de Solesmes ne dédaigne pas de descendre à des discussions plus menues. L’humaine nature se répète ; et les mêmes oppositions qui devaient s’élever vingt ans plus tard contre la définition de l’infaillibilité pontificale s’exercèrent çà et là contre la définition de l’Immaculée Conception. Elles ne contestaient pas la définibilité, à Dieu ne plaise ; mais elles se demandaient si la définition était réellement opportune. Le lendemain d’une définition, le mérite n’est-il pas moindre et le fidèle n’a-t-il pas renoncé à l’avantage de croire librement à la vérité définie ? N’est-ce pas scandaliser les hérétiques et les rejeter plus loin de l’Église qu’alourdir encore le fardeau de la foi ? Quel besoin y a-t-il d’une définition lorsque la vérité est incontestée et le sens des fidèles unanime ? Et à qui déférer la définition ? Emanera-t-elle d’un concile universel ? Viendra-t-elle de la seule autorité du souverain pontife ? La définition aura-t-elle pour dessein de reconnaître que la doctrine de l’Immaculée Conception est la croyance de l’Église, dans les termes auxquels s’était limité le concile de Rennes et qui n’impliquent autre chose que la constatation historique d’un fait ? ou bien proclamera t elle que la doctrine de l’Immaculée Conception est de foi catholique et partant une doctrine révélée ? Il fut répondu à toutes ces questions avec un tel à-propos et tant de précision que l’Ami de la religion, si peu suspect de tendresse exagérée, ouvrit ses colonnes aux éloges que le P. de Ravignan décerna au « savant et pieux mémoire de l’abbé de Solesmes « Cet ouvrage, disait l’éminent religieux, porte avec soi le cachet de la science profonde et de la piété la plus convaincue 18 »

    Après l’avoir, lu tout d’un trait, l’évêque de Poitiers donnait son impression : « J’ai achevé de lire ce matin, mon bien cher père, votre très excellent et très instructif Mémoire, et je vous remercie de tout cœur de l’envoi que vous m’avez fait de ce nouveau chef d’œuvre : oui, c’en est un. Vous répondez à tout et vous semez incidemment des notions claires et précises sur la question de la foi 19 . » L’épiscopat catholique* parla comme l’évêque de Poitiers ; l’évêque de Bruges, Mgr Malou, dans le savant ouvrage qu’il a consacré à l’Immaculée Conception, donnait au Mémoire une place d’honneur.

    De tous les écrits publiés en 1850 sur le mystère de l’Immaculée Conception, dit-il, le plus remarquable sans contredit est le Mémoire de dom Guéranger, abbé de Solesmes. Ce petit volume plein de sens et de raison a le caractère d’un écrit original. L’auteur a su s’approprier les arguments anciens de telle sorte qu’ils paraissent nouveaux. sous sa plume. Il a fait justice aussi, et d’une manière triomphante, des difficultés que l’on soulevait alors et contre le mystère même et contre sa définibilité 20 .

    L’hommage ainsi rendu à Notre-Dame, l’abbé de Solesmes revenait aux Institutions liturgiques dont il achevait lentement le tome troisième, et au quatrième volume de l’.Année liturgique. Il revenait aussi à la souffrance. Une puissance ennemie lui faisait expier, par des anxiétés toujours croissantes, les œuvres mêmes dont elle n’avait pu déconcerter l’effort ni réduire le succès. Pendant qu’un religieux, le P. Dépillier, devenu ensuite trop célèbre par un long pamphlet dirigé contre Solesmes, entrait dans les voies détournées qui le devaient conduire à l’apostasie et au scandale, la communauté religieuse d’Andancette ménageait à l’abbé de Solesmes de nouveaux déboires. L’effort tenté par l’évêque de Valence, dom Guéranger et l’abbaye de Pradines pour relever de sa déchéance le petit monastère avait complètement échoué. Les mesures les plus habilement concertées, le dévouement le plus actif, la persévérance très méritoire des religieuses qui s’étaient prêtées à l’œuvre de cette restauration, tout fut tenu en échec par l’opposition obstinée et violente d’une supérieure qui ne reconnaissait d’autre règle que sa volonté, d’autre autorité que son caprice et s’indignait d’une réforme où elle ne voyait que la répression d’habitudes trop anciennes pour ne lui être pas devenues très chères, la cessation d’un pouvoir sans contrôle et finalement sa propre éviction. Le désir d’assurer son autorité contre toute chance lui avait fait consentir successivement, aux mains du cellérier des maisons de Paris et à l’insu de l’abbé de Solesmes, le prêt de diverses sommes d’argent qui dans sa pensée devaient lui garantir, en même temps que l’appui d’une grande communauté, le gouvernement indéfini d’une maison religieuse qu’elle regardait comme son bien.

    Lorsque l’évêque de Valence découragé de longs et stériles efforts se résigna enfin à un acte devant lequel il avait reculé longtemps et ferma d’autorité la maison d’Andancette, la supérieure n’hésita guère sur le parti qu’elle devait prendre. Elle devança, pour se ménager plus de liberté, l’entière exécution de la décision épiscopale, prit la fuite avec quelques-unes de ses sœurs sans se soucier des créances qu’elle laissait après elle et, impuissante contre .l’acte ‘épiscopal qui avait dispersé la communauté, se prévalut contre l’abbé de Solesmes des prêts d’argent qu’elle avait consentis. Il eût été naturel d’en faire le compte précis et d’en exiger le remboursement ; mais on était bien moins friand d’argent que de scandale : M. Lesobre, avocat conseil de Solesmes, attendait de jour en jour mais vainement que Mme Almas voulût bien formuler des réclamations précises. Au lieu de se rendre à un désir si légitime, la supérieure parcourait divers diocèses de France, Paris, Amiens, Reims, Autun. organisant des quêtes pour de pauvres religieuses que les moines de Solesmes, d’après ses dires, avaient odieusement dépouillées. Après la calomnie, le chantage : elle remit toute son affaire aux mains d’un avocat près la cour d’appel de Paris, qui signifia à dom Guéranger l’action qu’il allait au nom de la supérieure d’Andancette intenter à la congrégation bénédictine de France.

    C’était, pour réduire à la dernière détresse un monastère obéré déjà, un coup terrible. Où trouver sur l’heure les quarante-huit mille sept cent vingt et un francs et vingt centimes, montant de la dette exigée sous la pression du scandale que l’on allait déchaîner le lendemain ? L’abbé de Solesmes pouvait légitimement se demander comment une dette qui, sans preuves d’ailleurs et sans garantie d’exactitude, était de trente-sept mille francs en 1849, se trouvait subitement convertie dès 1850 en une dette de plus de quarante-huit mille francs. Mais, désireux avant tout d’éviter ce scandale dont on exploitait cyniquement contre lui la menace, il écrivait à son avocat

    Traites et billets qui ont donné naissance à cette créance ne sont pas de moi ; mais il suffit que ces traites et ces billets aient été endossés par des religieux portant notre nom pour que j’en doive accepter la responsabilité matérielle. Je ne veux pas que l’ordre des bénédictins soit traîné devant les tribunaux. Simple particulier, je n’aurais aucune raison de redouter un procès ; mais dans ma position, l’intérêt de l’ordre bénédictin et ma conscience me font une loi de l’éviter au prix même des sacrifices les plus pénibles.

    Telle n’était pas la pensée de M. Lesobre qui ne voulait payer qu’à bon escient. Mais la partie adverse exploitant la terreur d’un procès appuyait fortement sur la chanterelle, selon son expression ; elle prit le procédé de l’ultimatum : Toute démarche nouvelle à fin de conciliation devait être considérée comme refus de la part des bénédictins et motiverait aussitôt des poursuites. » Il était difficile d’être plus pressant. Dom Guéranger s’engagea à solder en trois échéances la somme demandée. Mme Almas s’avisa alors que ses créanciers s’empresseraient peut-être d’exiger d’elle et sur l’heure le montant de leurs créances et fit stipuler qu’en ce cas l’abbé de Solesmes serait obligé de hâter lui-même les versements au prorata des sommes qui lui seraient réclamées. Dom Guéranger consentit à tout et fit sur l’heure un premier versement qui dans sa pensée devait aider la supérieure à éteindre les dettes les plus urgentes. Mme Almas avait d’autres soucis ; la somme qui lui avait été remise, au lieu de désintéresser ses créanciers, lui permit de se rendre à Rome où non plus qu’en France elle ne songea à ménager les bénédictins. Nous ne sommes pas arrivés encore au terme de ce pénible épisode ; mais nous ne pouvons, sous peine de devancer les temps, raconter ici ses derniers et douloureux éclats. Ce peu de mots suffira pour révéler l’effrayante détresse où se débattait un monastère pauvre, sans dotation première, obligé, alors qu’il n’avait pas éteint encore les dettes créées par les fondations de Paris et de Bièvres, de faire face à ce nouveau déficit, n’ayant pour vivre avec l’aumône de quelques âmes peu fortunées que le maigre fruit du travail de son abbé.

    Il ne nous convient pas de rechercher si, à l’origine de cette pauvreté qui s’attacha à la personne et à l’œuvre de dom Guéranger, la sagesse du siècle ne pourrait pas reconnaître une part d’erreur ou une confiance extrême. Pour les esprits avisés, rien n’est plus simple après coup que d’assigner les causes d’une détresse ; les constatations de cette nature sont toujours aisées. Le lecteur sait trop que l’abbaye de Solesmes fut fondée sur la pauvreté, qu’elle vécut au jour le jour, que les charges sous lesquelles elle paraissait devoir succomber n’étaient pas les siennes propres ; et au lieu de poursuivre, comme dans un désastre financier vulgaire, les erreurs d’inventaire et les opérations maladroites qui l’ont causé, il préférera reconnaître que Dieu, qui fait collaborer à la sanctification de ses élus jusqu’à leurs imperfections mêmes et aux lacunes de leur tempérament pratique, a disposé toutes choses pour que la vie de l’abbé de Solesmes eût pour compagnes assidues la pauvreté et la souffrance.

    Si dévoués qu’ils fussent, les moines quêteurs ne parvenaient pas à améliorer sensiblement une situation presque désespérée dont l’abbé devait garder pour lui seul le douloureux secret. Car l’observance de la règle et la perfection de la vie commune sont menacées presque au même titre par l’excès de la richesse et l’excès de la pauvreté. A moins qu’une sage vigilance ne maintienne les droits de la pauvreté monastique, l’abondance des biens de ce monde constitue pour le monastère un péril réel, auquel les spoliations séculières manquent rarement d’ailleurs d’apporter un remède périodique ; mais de l’excessive pauvreté naît un péril presque égal au premier. La vie commune y court de grands

    risques. Lorsqu’une maison monastique est pourvue de tout ce qui est indispensable à sa vie, c’est chose aisée pour l’abbé de maintenir l’uniformité parfaite dans le vêtement et l’humble mobilier assigné à chacun ; tous vivent en paix, dans l’étude et la prière, sans souci du lendemain. Mais là où la dotation du monastère est insuffisante, chacun se sent invité à se pourvoir lui-même ; à la pauvreté bénédictine qui attend de l’abbé le vivre, le couvert et le vêtement, succède fatalement une prévoyance inquiète, le souci du lendemain, des dispositions trop ingénieuses pour s’abriter contre la pénurie, en un mot l’esprit de propriété personnelle. Ceux qui ont vécu dans les monastères, ceux-là surtout qui les gouvernent savent avec quelle facilité la perfide nature s’efforce de reconquérir ce que lui a retiré le dessaisissement sacré de la profession religieuse, encore que les circonstances ne fournissent aucun motif de regarder en arrière ; combien plus est-elle tentée de revenir sur cet engagement, lorsque la pénurie du monastère lui en fournit le prétexte ! Et parmi ceux qui s’exilent du monastère pour recueillir çà et là quelque maigre ressource, s’il en est qui gardent leur âme avec soin, demeurent inviolablement attachés au moutier absent et, comme dom Pitra, comme dom Gardereau, unissent au courage la santé requise pour quêter le jour et travailler la nuit, ne peut-il s’en rencontrer qui, dans ces longs exils loin d’une maison qui leur était un abri, échappant aux conditions tutélaires de leur vie monastique, désapprennent beaucoup plus qu’ils ne recueillent et se nuisent à eux-mêmes sans être utiles à leurs frères ?

    Dom Pitra et dom Gardereau se rencontrèrent à Paris vers le milieu de l’année 1850. Tous deux y avaient des relations très étendues. Observateurs avisés, conteurs spirituels, leurs lettres à l’abbé de Solesmes fournissaient la chronique religieuse et politique, semée de mille menus incidents bientôt oubliés par l’histoire, intéressants néanmoins pour noter la physionomie vivante et mobile de l’époque. On y apprenait l’élévation du R. P. Jandel à la dignité de vicaire général de l’ordre des frères prêcheurs et la distinction qui honorait ainsi le P. Lacordaire et la souche française de l’ordre dominicain. Solesmes y recueillait aussi l’écho des dissentiments qui s’étaient produits entre Rome et l’archevêché de Paris, à la suite du concile provincial dont les décrets demeuraient toujours en détresse et privés d’approbation. Ce retard était d’autant plus mortifiant pour Mgr Sibour que les décrets du concile de Reims tenu à Soissons avaient été approuvés sur l’heure, après n’avoir subi que de très légères retouches ; il fallait que Rome fût moins satisfaite du concile de Paris, puisqu’elle mettait une si grande lenteur à l’approuver et même subordonnait son approbation à des conditions de droit devant lesquelles Mgr Sibour, devenu plus gallican à Paris qu’il n’était ultramontain à Digne refusait absolument de s’incliner. Il était d’ailleurs soutenu dans sa résistance par plusieurs de ses suffragants. La tension fut assez vive pour que Rome se crût obligée d’élever un peu la voix.

    Mgr de Dreux-Brézé, nommé à l’évêché de Moulins, avait espéré recevoir la consécration épiscopale des ,mains du nonce, Mgr Fornari. Cette affirmation même indirecte de l’autorité pontificale déplut. fort à Mgr Sibour, peu flatté de ce qu’il considérait comme une méconnaissance de ses droits. Il menaça. d’assister lui-même à la cérémonie sur un trône assez élevé pour montrer à tous les spectateurs qu’il était le vrai ordinaire du lieu ; et, de peur qu’il n’y eût méprise, il fit savoir au public, officiellement, que le consécrateur serait le nonce, mais qu’avant de procéder il avait obtenu la permission de l’archevêque de Paris. Il retournait ainsi contre le nonce le procédé autrefois employé parle gouvernement d’une permission spontanément accordée à un impétrant qui n’existe pas. Devant cette attitude Mgr Fornari se récusa. On le savait travaillé par les douleurs de la pierre. Un accès de ces mêmes douleurs, accès tout diplomatique, dénoua la situation, et Mgr Sibour demeura en possession.

    Sous le voile de ces incidents se heurtaient les principes et les tendances ennemis. On le vit au cours même de la cérémonie. L’élu, Mgr de Dreux Brézé, était à genoux pour prêter le. serment. Il ne reconnut pas dans la formule qui lui était offerte le texte du pontifical romain et demanda au maître des cérémonies la vraie formule.

    – Mais, monseigneur, on n’en prononce jamais d’autre que celle-là.

    – La vraie formule est la formule romaine, monsieur, je vous prie de me la remettre.

    Sous les yeux du prélat consécrateur un débat s’éleva, le cérémoniaire affirmant que c’était la formule usitée par tous les évêques de France, l’évêque élu ne voulant prononcer d’autre formule que celle fixée par le pontifical romain. L’évêque était d’un caractère très déterminé ; il fallut s’incliner et le gallicanisme eut tort une fois de plus.

    Après le concile de Paris et le concile de Soissons, le concile de Bordeaux tint ses séances. Le jeune évêque de Poitiers y devait siéger et parler dès l’aurore même de son épiscopat avec cette forme d’autorité douce et sereine qui lui était comme naturelle. Il avait auparavant désiré obtenir un bénédictin comme théologien et conseiller 21  ; mais l’abbé de Solesmes, très appauvri lui-même par l’absence de dom Pitra et de dom Gardereau, n’avait pu satisfaire à ce désir 22

    J’ai peu de ressources autour de moi, écrivait Mgr Pie à dom Guéranger ; un de vos pères m’aurait fait grand bien ; c’est un malheur que vous n’ayez pu me donner personne 23 .

    Il prenait sa revanche avec l’abbé de n’avoir pu obtenir aucun de ses fils.

    Pensez pour moi à toutes les questions soumises au concile, du moins aux plus importantes, lui demandait-il. Si vous pouviez m’envoyer successivement le premier jet de vos idées et une indication des sources à propos de chaque section du programme, vous me rendriez grand service. Par exemple, sur l’article de fide ne croyez-vous pas qu’il faut surtout censurer la doctrine de M. Cousin qui fait de la raison humaine le Verbe incarné, bien établir l’existence de l’ordre surnaturel et traiter enfin comme elle le mérite cette doctrine d’après laquelle la philosophie peut, au même titre que la religion, exercer le ministère spirituel, etc.. ? Un concile provincial n’est pas tenu d’aborder ces matières ; mais s’il les aborde, ce devrait être d’une façon sérieuse et décisive. Ecrivez moi donc, cher père, écrivez-moi chaque fois que la lecture du programme vous donnera une idée à me communiquer. N’en faites point un traité suivi, vous n’en auriez pas le temps ; mais conversez-en souvent avec moi. Après ma tournée, je vous poserai des questions ; mais vos lettres préviendraient une partie de ,mes demandes 24 .

    Il est d’un grand intérêt de surprendre dans cette correspondance le germe de ces affirmations de doctrine qui donneront naissance aux Instructions synodales sur les erreurs du temps présent et préluderont ainsi au Syllabus et à l’enseignement du concile du Vatican sur la foi et la raison. Ne l’est-il pas aussi de reconnaître les termes affectueux et confiants de cette collaboration constante qui réunit dans une même pensée et un même effort deux âmes si capables de se comprendre ? Par l’évêque de Poitiers, dom Guéranger eut plus d’action sur le concile de Bordeaux où il n’assistait pas en personne que sur le concile de Rennes où il siégea. En toutes questions de liturgie, Mgr Pie recherchait avec avidité la pensée de son ami. « Je vous harcèle de questions, lui dit-il en s’excusant affectueusement de ses importunités, mais je sais que vous en prenez à votre aise. » Et la lettre se termine quand même sur une invitation pressante : « Ne dédaignez pas de songer pour moi aux matières du concile, et surtout dites-moi où vous êtes et ce que vous devenez. Je vous embrasse tendrement en Notre Seigneur 25 »

    Dom Guéranger avait peu de loisir. Il était à cette heure critique où les affaires d’Andancette lui pesaient lourdement. L’espoir de trouver un peu d’appui auprès de Mgr Pie et la variété des questions de doctrine soulevées par le futur concile de Bordeaux lui firent prendre la résolution de se rendre à Poitiers. Le rendez-vous fut aussitôt fixé. « Venez passer avec moi la semaine du 10 au 17. J’aurai une cérémonie à Ligugé le dimanche 16 ; je dois aller bénir la chapelle Saint-Martin qu’on a restaurée entièrement. Je serais ravi que vous fussiez là 26 »

    C’était l’avenir de la congrégation de France et une fondation monastique, stable celle-là, que l’évêque et l’abbé préparaient ensemble à leur insu. Les familiers de l’évêque et la société de Poitiers ont gardé le souvenir de cette première visite de l’abbé de Solesmes à Mgr Pie, des longues conversations graves, intimes, des spirituelles discussions qui animèrent et égayèrent la table épiscopale, de la courtoisie, du tact, de la distinction exquise de cœur et d’esprit, de l’absolue confiance qui fut la loi constante de leur amitié. Jours de repos, trêve momentanée aux durs soucis de la vie. L’abbé de Solesmes se justifiait auprès de son prieur d’une absence un peu prolongée

    Je me suis vu dans l’impossibilité de partir avant la cérémonie de demain, à Ligugé. Comme elle est toute monastique, j’aurais blessé l’évêque et contrarié tout le monde : j’ai dû rester. Je chanterai la grand’messe ; le lendemain matin aura lieu l’inauguration de la petite chapelle de Saint-Martin, toujours à Ligugé, où ce père des moines de la Gaule fut établi par saint Hilaire et où il vécut jusqu’à son élévation sur le siège de Tours. Nous ne rentrerons à Poitiers que vers midi 27

    L’évêque de Poitiers trouva dans ses relations et plus encore dans le trésor de son amitié le moyen de soulager le monastère dans sa cruelle détresse. Le dévouement de Mgr Pie détermina d’autres dévouements ; pour un temps le calme reparut. L’abbé de Solesmes remerciait son ami et bienfaiteur

    Malgré les ennuis que j’éprouvais, j’ai goûté tant de bonheur dans mon long séjour de Poitiers que j’y reviens sans cesse avec délices. Assurément je retournerai auprès de vous, mon cher seigneur ; mais désormais j’y aurai, je l’espère, l’esprit plus libre et goûterai mieux le charme de nos bonnes causeries. J’ai ravi ici tous mes moines en leur décrivant la fête de Ligugé et aussi en leur promettant votre visite pour l’année prochaine 28

    Je suis bien heureux, lui répondait l’évêque de Poitiers, d’avoir pu contribuer à vous rendre un peu de repos d’esprit. Que Dieu vous garde tête et cœur et pour cela santé et loisir ! Vous avez beaucoup à faire pour sa gloire. Je vous envoie mon mandement 29  ; vous y trouverez une tirade de vous sur le mystère d’iniquité. J’ai cru devoir faire déteindre votre entretien sur cette pastorale ; vous m’en direz votre avis. Je compte sur votre communication : la rédaction des décrets du premier titre est essentielle. Revenez souvent et restez une bonne fois à Ligugé 30

    Le concile de Bordeaux s’ouvrit le 14 juillet 1850. Comme vingt ans plus tard au concile du Vatican, Mgr Pie fut nommé de la commission de fide. Il réclama presque impérieusement les notes de l’abbé de Solesmes sur les matières dont il était spécialement chargé, les erreurs contre la foi, l’approbation des livres 31 . Ce dernier point était un souci pour l’évêque de Poitiers. Autant il était désireux de maintenir les précautions sages et tutélaires qui garantissent l’orthodoxie et la pureté de la foi, autant il lui paraissait redoutable de constituer aux mains d’un pouvoir métropolitain un droit de censure dont l’exercice se fût égaré parfois pour atteindre non des écrits dangereux, mais simplement des ouvrages qui avaient le tort de déplaire et des journaux qui manquaient de souplesse. Avant même d’avoir été éclairé par l’expérience, il était naturel de se demander quel usage éventuel ferait de son autorité sur les livres et les imprimés un prélat d’humeur assez despotique, tel que l’archevêque de Paris. Une récente querelle sur l’Inquisition avait remué les esprits. L’abbé Jules Morel avait relevé des affirmations intolérables, échappées au P. Lacordaire sur un point d’histoire qui dérangeait, nous le savons déjà, les conceptions libérales de l’éminent conférencier. Une partie de l’épiscopat s’était émue ; on pouvait craindre que les autorités libérales n’usassent de toutes leurs sévérités contre ceux qui ne partageaient pas leur libéralisme. Tout à la fois il s’agissait donc et de maintenir la règle de l’Église et de sauvegarder contre l’arbitraire la liberté légitime des écrivains catholiques. L’avenir nous montrera l’opportunité de ces craintes.

    Le concile de Bordeaux traita prudemment la question, rappelant la règle générale de l’Église sans imposer aux auteurs catholiques ni aux clercs aucune limitation nouvelle de leur liberté ; il décréta le retour à l’unité de la liturgie et témoigna de son attachement aux doctrines romaines. Rien n’était moins gallican que la teneur de ses décrets. Les évêques crurent de leur devoir de s’occuper des livres de l’abbé Bernier, dont le gallicanisme faisait scandale. Le lecteur n’a pas oublié peut-être que la troisième lettre de dom Guéranger en réponse au pamphlet de l’évêque d’Orléans avait molesté le vicaire général d’Angers. De là était née son Humble remontrance au R. P. dom Guéranger, abbé de Solesmes 32 Ce n’était encore qu’un manifeste de gallicanisme. La tendance s’était accentuée dans une brochure anonyme, écrite au temps de la présidence de lI. Cavaignac, au moment où le préfet d’Angers voulait, de ce vicaire général qui avait su lui plaire, faire un évêque. La brochure portait ce titre : l’État et les cultes ou quelques mots sur les libertés religieuses. Nous en donnerons tout l’esprit dans une simple citation

    Dieu n’a confié ni à un individu, ni à tous les hommes ensemble la charge de faire prévaloir ses droits et ceux de la vérité. S’il a mis à notre disposition l’instruction et la persuasion pour agir sur les esprits et sur les cœurs, il s’est réservé l’autorité et le commandement ; donc toute force, toute coaction, toute gêne appliquée au culte, sous prétexte des droits de Dieu et de la vérité, est une violence inique et sacrilège 33

    Le concile de Rennes avait pu lire ces propositions ; mais quel moyen de procéder canoniquement au cours des sessions contre un personnage que la confiance de son évêque avait associé aux travaux du concile et qui même y avait exercé la charge de promoteur ? Du moins le concile de Bordeaux n’avait pas été retenu par cette difficulté, et l’examen de la brochure allait commencer, lorsque survint un incident qui en dispensa et dessaisit les pères de leur dessein 34 A la date du 25 juillet, l’Univers insérait un décret de l’Index portant condamnation des deux brochures de l’abbé H. Bernier : Humble remontrance au R. P. dom- Prosper Guéranger, abbé de Solesmes, et l’État et les cultes.

    Les critiques élevées contre le gallicanisme de l’abbé Bernier par Jules Morel, l’abbé Bouix et le chanoine Pelletier auraient dû faire pressentir le décret : il produisit néanmoins l’effet d’un coup de foudre. L’évêque d’Angers s’excusa en protestant qu’il n’était pour rien dans les écrits de M. Bernier et qu’il ne les avait pas lus, ce qui laissait entendre que l’évêque ne se souciait pas des questions de pure orthodoxie. L’abbé Bernier cessa d’être vicaire général d’Angers pour se retirer dans une petite paroisse du Saumurois. La consternation fut grande en certains milieux lorsqu’ils virent censurée, avec la brochure l’État et les cultes, l’autre brochure. Tout était perdu, si l’Église s’armait de ses foudres contre ceux-là mêmes qui adressaient simplement à dom Guéranger une humble remontrance. Il advint d’ailleurs à l’abbé Bernier ce qui est ordinaire aux catholiques suspects de n’obéir à l’Église qu’à contre cœur : des voix protestantes s’élevèrent pour lui applaudir.

    Ceux qui dans leurs souvenirs remontaient de vingt ans en arrière et suivaient d’un œil attentif la marche des idées et des événements constataient le progrès des doctrines romaines. Le pouvoir pontifical croissait en autorité, à mesure qu’il se dégageait des entraves politiques OÙ il avait longtemps aliéné quelque chose de son entière liberté d’action. Aussi le gallicanisme tenta-t-il un effort offensif afin de reconquérir les positions perdues et de couvrir les points menacés. L’occasion de cette démonstration lui sembla tout naturellement offerte par le rappel à Rome du nonce Mgr Fornari, nommé cardinal au consistoire de septembre et remplacé à la nonciature par Mgr Garibaldi. La fermeté de Mgr Fornari avait puissamment aidé au progrès des idées romaines ; il en avait un peu conscience et souriait volontiers des murmures de ceux qui l’accusaient d’avoir en France ruiné l’autorité de l’Église. Son départ coïncida avec une levée de boucliers contre les hommes et les tendances qu’il avait ouvertement favorisés. Peut-être faut-il se garder en racontant l’histoire de voir un concert intentionnel là où il n’y a qu’une rencontre sans dessein défini ; pourtant les événements qui signalèrent la fin de 1850 se rapportent si exactement à un grand plan d’ensemble, ils paraissent dirigés par un calcul stratégique si savant que nous avons peine à n’y pas voir un effort combiné et un assaut vigoureux donné à ce qu’on appelait l’ultramontanisme. Le lecteur en jugera.

    L’archevêque de Paris, Mgr Sibour, avait enfin consenti à soumettre les décrets de son concile provincial à la correction du pontife romain, à accepter de Rome comme faisant autorité en France, non seulement les bulles dogmatiques mais celles mêmes qui auraient trait à la discipline générale, à n’absoudre du crime d’hérésie notoire que moyennant l’indult pontifical. L’évêque de Blois, Mgr Fabre des Essarts, avait contribué beaucoup à incliner à la soumission l’esprit de l’archevêque de Paris ; mais de cette soumission imposée, extorquée presque, Mgr Sibour avait conservé un souvenir pénible. Evêque de Digne, il s’était montré zélé pour les réformes romaines ; une fois devenu archevêque de Paris, il s’était converti au gallicanisme, professait les idées démocratiques de l’Ere nouvelle, prenait ses inspirations à Orléans et se laissait conduire par son vicaire général l’abbé Bautain. Le journal l’Univers était l’ennemi commun et la main de tous était contre lui la main de Mgr Dupanloup, à cause de l’opposition de Louis Veuillot à la loi d’enseignement ; la main de Mgr Sibour, parce que le journal s’appuyait sur le nonce et soutenait les doctrines romaines ; la main de l’abbé Bautain qui avait tué sous lui le Moniteur catholique, parce que l’Univers n’était pas totalement étranger à cette mort tragique. Tous les griefs se réunissaient donc contre le journal catholique.

    Ce n’était pas sans raison, à la veille du concile de Bordeaux, que l’évêque de Poitiers et l’abbé de Solesmes s’étaient préoccupés de maintenir contre l’arbitraire épiscopal la liberté des écrivains catholiques. Mais le concile de Bordeaux n’avait pu statuer que pour sa province ; et sous l’inspiration de son président, le concile de Paris avait traité avec plus de sévérité les écrivains qui s’occupent de matières ecclésiastiques. Le décret avait été voté, était revenu de Rome ; Mgr Sibour le promulguait 35  : rien de plus naturel. Seulement le venin était recélé tout entier dans un codicille final adjoint au mandement et qui ne devait pas être lu en chaire ; il avait pour titre : Avertissement au sujet du journal « l’Univers . Si l’on avait voulu croire sur parole l’auteur de l’Avertissement, le désordre social et religieux qui sévissait alors n’avait d’autre cause responsable que la polémique de l’Univers. Empiétements, violences, usurpations, rébellion, il n’était faute dont il ne fût coupable ni mal qui ne vînt de lui. L’intimation de se convertir était impérieuse ; l’archevêque déclarait dans une finale menaçante qu’il était prêt à prendre en mains les armes de l’Église, comme à user avec une juste sévérité de tous les moyens de dompter dans les catholiques égarés les obstinations les plus rebelles.

    L’Univers publia tout, mandement, avertissement, et en appela à la décision supérieure du souverain pontife 36 . L’émotion fut grande. La presse impie tout entière applaudit ; une fois de plus l’épiscopat fut divisé. En ces questions complexes où les rancunes de personnes se mêlent inextricablement aux questions de principes, les hommes se rangent d’après leurs affinités. Lacordaire écrivait à Mme Swetchine

    « Vous avez vu l’Avertissement (de Mgr Sibour) à l’Univers ; je ne le croyais pas si fort. Cet acte m’a consolé et fortifié. Le scandale de ce gouvernement à la fois occulte et public eût fini par livrer l’église de France au mépris et à la haine du grand nombre… Je veux bien être aux pieds des successeurs des apôtres mais non à ceux d’une bande d’esprits moqueurs qui appellent tout au tribunal de leur talent satirique 37 Quarante évêques prirent aussitôt parti pour l’Univers. Le nonce fut avisé que toute la province de Reims unie à son métropolitain réprouvait l’Avertissement. Il fut signifié à Mgr de Paris qu’il s’exposerait à de retentissantes réfutations, s’il ne se prêtait à un accommodement avec le journal tant décrié par lui. Le 5 octobre, l’Univers publia deux lettres, l’une du journal à l’évêque, l’autre de l’évêque au journal. Le silence se fit ; mais ce ne fut qu’une trêve et chacun coucha sur ses positions.

    A l’aurore même de ces démêlés une négociation s’ouvrit. par l’intermédiaire de M. Victor Pelletier ; vicaire général d’Orléans, entre Mgr Dupanloup et dom Guéranger au sujet de l’église abbatiale de Saint-Benoît-sur-Loire : l’évêque d’Orléans l’offrait à Solesmes à condition pour les religieux bénédictins de se charger du ministère paroissial 38 Il ne pouvait être indifférent à l’abbé de Solesmes d’entrer en possession de cette église insigne qui garde depuis de longs siècles et expose à la vénération des fidèles les ossements de saint Benoît ; mais les projets de fondation avaient jusque-là entraîné pour lui de tels déboires qu’il ne se prêta pas à la proposition de Mgr Dupanloup avec l’empressement qu’on eût attendu de lui. Songeait-il déjà au diocèse de Poitiers plutôt qu’à celui d’Orléans ? Etait-il partagé entre le désir d’assurer à sa congrégation un lieu si vénérable et la crainte de charges nouvelles, la difficulté surtout de distraire d’un monastère peu nombreux les éléments personnels d’une fondation ? Craignait-il de livrer plusieurs de ses religieux à l’exercice exclusif d’un ministère paroissial, alors que la vie bénédictine, telle qu’il l’avait restituée à Solesmes, entraînait la séparation du monde et la clôture ? Eprouvait-il un peu de surprise à l’aspect d’une offre inattendue et que les relations jusque-là entretenues avec l’évêque d’Orléans ne lui avaient aucunement laissé pressentir ? Quoi qu’il en soit de ces hypothèses qui peut-être avaient chacune leur part de vérité, dom Guéranger répondit avec un accent de gratitude mêlé d’une nuance de modération et de sage lenteur 39 Mgr Dupanloup ne put s’y méprendre et il fit part avec surprise à Montalembert du sang-froid peu enthousiaste qui avait accueilli son offre.

    Je viens d’Orléans, écrit le comte de Montalembert, où j’ai trouvé l’évêque assez étonné de votre peu d’empressement à profiter de l’offre qu’il vous a faite de Saint-Benoît-sur-Loire. Comment ne faites-vous pas plus de diligence pour vous emparer de ce lieu sacré ? Hâtez-vous donc de jeter hors de votre ruche solesmienne ce premier petit essaim qu’il vous est donné de produire depuis dix-sept ans. J’ai trouvé l’évêque bien disposé pour vous et pour ce qui vous intéresse. Il a nommé une commission pour introduire le Romain dans son diocèse ; il se dit très favorable aux ordres religieux. Vous lui feriez grand bien et il ne vous ferait aucun tort, si vous vous rapprochiez 40

    Aucun de ces projets ne devait pourtant réussir. Le diocèse d’Orléans était loin d’être mûr pour un retour au rite romain et, malgré tous les pronostics, l’église de Saint-Benoît-sur-Loire n’était pas encore aux mains de l’abbé de Solesmes. Le vicaire général, M. Victor Pelletier, s’y employait pourtant avec un dévouement sans égal ; même l’évêque d’Orléans et l’abbé de Solesmes en mai 1850 firent ensemble le pèlerinage de Saint-Benoît-sur-Loire ; et les premières négociations furent poussées assez loin et assez heureusement pour que la conclusion définitive semblât une question de jours.

    J’ai vu avec un vrai bonheur, écrivait Montalembert, que vous étiez content de l’évêque d’Orléans. Je l’ai vu lui-même depuis votre visite et il m’a paru également content de vous et sincèrement désireux de s’entendre avec vous. Quant à moi, je désire ardemment vous voir reprendre possession de Fleury, d’abord par amour pour le grand patriarche de votre ordre et ensuite parce que je suis impatienté de voir les progrès si lents et si équivoques des bénédictins auprès de la propagation si féconde de l’ordre de Saint Dominique. Je serai surtout heureux de tout ce qui pourra vous rapprocher de Mgr Dupanloup. Je connais ses défauts autant que personne ; mais il a aussi de grandes qualités. Vous lui ferez beaucoup de bien, et il pourra vous en faire de son côté. Il faut absolument que les ultramontains s’entendent avec les gallicans sensés et honnêtes contre l’ennemi commun. Il y a là un grand travail de conciliation à opérer. C’est pourquoi j’ai demandé et obtenu en même temps les deux chapeaux de Mgr d’Astros et de Mgr Gousset. Car il est bon que vous sachiez que c’est à moi que sont dues ces deux nominations… J’ai dit tout simplement au président : Votre oncle a mis M. d’Astros à Vincennes, et vous, vous le ferez cardinal, tout comme vous avez restauré la souveraineté temporelle du pape que votre oncle avait supprimée. » Vous voyez que mes relations avec le président n’ont pas toujours été sans fruit pour la cause de l’Église 41

    On voit le plan de conciliation se dessiner tout entier. L’amitié de Montalembert y eût incliné dom Guéranger et l’église de Saint Benoît sur-Loire en eût été la récompense. Le journal l’Univers demeurant étranger à cette entente universelle, son opposition à la loi Falloux ne lui serait pas pardonnée. Il semblait même qu’il dût faire les frais de la réconciliation projetée et l’irritation de Montalembert était demeurée si vive qu’il ajoutait

    Je ne suis pas encore tout à fait résigné à l’ingratitude dont j’ai été l’objet de la part des catholiques à l’occasion de la loi Falloux, et je ne sais si je parviendrai jamais à oublier le procédé de mes amis qui, comme vous, m’ont livré sans défense aux insulteurs publics de l’Univers 42

    A ce moment-là même paraissait le fameux mandement de l’archevêque de Paris avec l’Avertissement à «l’Univers » ; il n’était mystère pour personne que l’évêque d’Orléans et l’abbé Bautain l’avaient inspiré. L’abbé de Solesmes était trop avisé pour ne pas se demander comment on pouvait allier à ce point, avec des paroles de conciliation, des actes d’hostilité flagrante ; ce ne lui fut pas une raison pour rompre les négociations relatives. à l’acquisition de l’église de Fleury. Encore voulait-il obtenir, pour les quelques religieux qui relèveraient la prière monastique dans la basilique déserte, un ensemble de conditions conforme à leur vie. L’abbé Pelletier, dans son désir de recevoir les moines et de les recevoir au plus tôt, faisait bon marché de la clôture. Il n’y aurait pas de monastère dès la première heure, disait-il, mais on vivrait, moines, dans un presbytère ; d’avance il était meublé, la bibliothèque de l’excellent vicaire général était acquise aux religieux, la sympathie de tous ferait le reste 43 Cette condition de moines sans clôture, au grand vent, déplaisait à l’abbé de Solesmes. Il ne voulait pas, même pour obtenir Fleury sur Loire, réduire à ce point la vie de ses religieux ni limiter leur avenir à un précaire étroit dont la règle bénédictine ne s’accommode pas.

    Les négociations furent un instant ralenties par la nécessité de donner un enclos au presbytère, et surtout par l’absence de Mgr Dupanloup qui sur ces entrefaites fit son voyage ad limina. Montalembert se trouva à Rome en même temps que l’évêque d’Orléans. Je n’ai pas le temps, écrivait-il à dom Guéranger, de vous dire pourquoi et comment je suis ici. Devinez si vous le pouvez 44 » Il semble que l’abbé de Solesmes n’eut pas trop de peine à deviner ; et encore que nulle part Montalembert ne dise s’être rencontré à Rome avec l’évêque d’Orléans, le voyage à la même date parut concerté. Après avoir pesé à Paris, Mgr Dupanloup voulait agir à Rome, détruire s’il le pouvait ou du moins réduire l’influence de l’Univers, reconquérir à force d’habileté tout ce que la nonciature Fornari avait fait perdre au parti gallican, parti de la modération dont Mgr Dupanloup était désormais l’organe et le chef. Le beau frère de Montalembert, Werner de Mérode, était des familiers du Quirinal. Montalembert lui-même était traité avec une confiance affectueuse par le pape et le secrétaire d’État. On lui avait décerné, en récompense des services que sa parole avait rendus à l’Église, le titre de citoyen romain donné autrefois à Pétrarque ; ,et si peut-être il n’avait pas conscience de toute l’étendue de l’intrigue, il n’en secondait pas moins par sa seule présence le plan d’ensemble combiné par un autre et le favorisait à son insu.

    Sur les instances du cardinal Fornari, qui avait voulu couronner les derniers jours de sa nonciature à Paris en intéressant les évêques et le pape lui-même à la détresse de ce monastère de Solesmes qu’il regardait comme une institution d’un intérêt catholique, dom Guéranger se proposait de revoir Rome. Montalembert l’y avait invité aussi et l’abbé de Saint-Paul, dom Mariano Falcinelli, réclamait instamment sa présence, lorsque surgit un incident nouveau ; nous ne saurions dire s’il était un élément partiel de cette trame que nous avons précédemment reconnue. Le vieil évêque de Chartres, Mgr Clausel de Montals, depuis que son vicaire généras était monté sur le siège de Poitiers, appartenait sans réserve aux suggestions de sa nature ardente, peut-être aussi à l’influence de fâcheux conseillers. II était malheureusement trop facile de persuader à un vieillard affaibli par l’âge qu’il pouvait illustrer encore ses cheveux blancs et rendre à l’Église un dernier et signalé service en barrant le chemin par sa parole autorisée à l’invasion des doctrines nouvelles. L’évêque de Chartres n’avait pas besoin d’excitations extérieures pour écrire : vers la fin de novembre 1850 45 il fit paraître sa lettre pastorale « sur la gloire et les lumières qui ont distingué jusqu’à nos jours l’église de France et sur les périls intérieurs dont elle semble ‘aujourd’hui menacée ». Parler de l’église de France comme d’une institution spéciale placée par Dieu, il y a près de deux mille ans, sur le sol que nous habitons, était une formule assez familière au gallicanisme et qui impliquait l’oubli de son rapport exact avec l’Église universelle. A proprement parler, il n’y a pas d’église de France ; n’y a-t-il pas un danger à considérer l’Église universelle comme une fédération des églises nationales ? Quoi qu’il en soit, la lettre pastorale de Chartres retraçait le passé religieux de la France depuis les forêts druidiques jusqu’à l’époque contemporaine dans un raccourci rapide où se coudoyaient Charlemagne et Suger, Amyot et Vincent de Paul, Mabillon et Bossuet, « ce personnage incomparable… qui renferme en lui quatre ou cinq grands hommes 46 ». Une mention donnée à Lamennais fournit à l’évêque de Chartres la teneur de sa profession de foi : « Nous sommes gallicans 47 , déclare-t-il ; car il y a un gallicanisme janséniste, un gallicanisme parlementaire, et enfin un gallicanisme du clergé de France. Le premier est très coupable ; le second, voisin du premier ; mais le gallicanisme du clergé, qui a combattu avec vigueur le jansénisme dans toutes ses parties, et a été persécuté par les parlements qui violaient ouvertement les décrets solennels de Rome, peut être soutenu sans crime 48 . »

    Le poète du bon sens a donné la formule éternelle d’un conseil trop souvent oublié : Solve senescentem. Jusque-là les lecteurs de la lettre chartraine pouvaient s’attrister que le conseil n’eût pas été entendu ; mais ils comprirent bientôt à quelle conclusion s’acheminait la marche un peu désordonnée et indécise de l’auteur.

    Siècle infortuné ! s’écriait l’évêque, ce n’était pas assez que les incrédules les plus habiles aient fait et continuent par leurs successeurs d’innombrables efforts pour ébranler l’édifice de la foi, il faut encore que des hommes consacrés à Dieu par un état saint conspirent avec eux… C’est le vrai caractère d’un ouvrage intitulé : Institutions liturgiques, lequel a paru il y a quelques années. L’auteur, dom Prosper Guéranger, abbé de Solesmes, y déshonore ses prédécesseurs et les nôtres ainsi que les fidèles dirigés par leur autorité et par leurs conseils. Son Eminence Mgr d’Astros et Mgr Fayet, évêque d’Orléans, ont déjà réfuté avec éloquence et avec force ce livre, fruit de douze ans de veilles et d’une haine contre nature que l’auteur porte à l’église où il est né ( 49

    Et avec une énergie croissante, l’évêque de Chartres poursuivait son étonnant réquisitoire contre un livre qui datait de sept ans, contre un mouvement que nul obstacle désormais ne pouvait plus déconcerter. D’autres actes épiscopaux, de forme plus mesurée, d’accent un peu moins sonore firent écho à la pastorale de Chartres et donnèrent à penser que la levée de boucliers dont le rappel du nonce Fornari avait été le signal était tout entière organisée par le gallicanisme aux abois.

    Mgr Pie ressentit deux fois, et à cause de son vieil évêque et à cause de dom Guéranger, le malaise causé par la pastorale chartraine. N’ayant pu conjurer, comme il y parvenait autrefois, l’ardeur extrême de Mgr de Montals qui venait d’ailleurs d’ajouter à sa lettre contre dom Guéranger un mandement contre son métropolitain 50 , l’évêque de Poitiers s’appliqua du moins à en réduire le bruit et détourna l’abbé de Solesmes d’y répondre. Après avoir sollicité la pensée de son ami sur les moyens d’assurer la liberté des publicistes catholiques, après lui avoir appris que la question d’une fondation monastique à Ligugé était par lui discrètement suivie, il ajoutait

    A propos de prudence, je vais vous demander beaucoup, mais j’y ai pensé souvent devant Dieu et je suis coupable d’avoir trop tardé à vous dire mes impressions très prononcées à cet égard. Il ne faut pas nommer Mgr de Chartres dans votre préface du troisième volume des Institutions. D’abord, à part les évêques à qui il a envoyé sa brochure et quelques rares ecclésiastiques, on ne sait pas en France, on ignore tout à fait à Rome qu’il a écrit contre vous. Vous allez donc informer le public que vous avez cet adversaire joint aux précédents c’est inutile, c’est dangereux… Mais il y a quelque chose de plus grave que la joie qui sera donnée par ces incidents à nos ennemis : c’est l’embarras sérieux où vous me mettez en ce qui concerne votre prochain établissement dans mon diocèse. Je ne peux pas narguer Mgr de Chartres en vous appelant ici au beau moment de ces désagréables querelles. Mes devoirs et mes sentiments envers lui ne me le permettent pas ; et aux yeux du public les convenances s’y opposeraient… Pardonnez-moi, mon révérend père, d’être si formel ; mais vous commettrez une faute si vous ne gardez le silence en ce moment 51

    Dom Guéranger n’hésita point.

    Vous m’avez rendu un vrai service, répondait-il avec une démission d’esprit fort rare partout, plus rare chez les auteurs et les polémistes, en m’arrêtant dans le fort de mon débat avec Mgr de Chartres. J’allais envoyer le lendemain à l’impression ; et d’abord je vous dirai que cela ne valait rien. J’avais voulu concilier le ton de respect et de sympathie avec une polémique qui aboutissait à prouver que le bon prélat n’a su ce qu’il disait d’un bout à l’autre de son pamphlet. Soyez donc béni, mon très cher seigneur, pour m’avoir arrêté en si sot chemin. C’est une affaire terminée : j’ai tout mis au pilon 52

    Il y avait pourtant une critique à laquelle l’abbé de Solesmes avait à cœur de répondre. L’évêque de Chartres s’était montré fort mécontent que dom Guéranger, dans sa troisième lettre à Mgr Fayet, eût parlé des évêques en termes peu mesurés, les appelant les vicaires de Pierre, vicarios Petri. Heureusement l’abbé Bernier avait été le premier à soulever cette critique 53 il paierait pour tout le monde. Et Paris, Chartres, Coutances et bien d’autres qui avaient successivement protesté contre la formule injurieuse trouveraient ainsi sans être nommés réponse à leurs difficultés 54

    Le projet de fondation à Saint-Benoît-sur-Loire était tenu en suspens par les causes que nous avons dites. Il n’était facile à l’abbé de Solesmes ni d’accélérer la marche de l’affaire ni de se retirer, alors que l’évêque d’Orléans, le premier, était venu à lui. Au commencement de 1851, une lettre de Montalembert éveilla des soupçons.

    Je vous écris aujourd’hui, disait-il, pour vous engager à ne pas négliger l’affaire de Saint-Benoît-sur-Loire. Je viens d’en causer avec l’évêque d’Orléans revenu de Rome et de Subiaco, plein d’enthousiasme pour la règle primitive de saint Benoît. II veut des moines qui écrivent et qui travaillent à la terre. II parle de faire venir les fervents religieux qui viennent de s’établir dans le Morvan sous le titre de bénédictins des SS. Coeurs de Jésus et de Marie, sous la direction de M. Muard. J’ai été, il y a un mois, visiter ce monastère naissant qui m’a fait assister à une véritable scène monastique du septième ou du onzième siècle. La ferveur et l’austérité excessive de ces religieux produisent le plus grand effet sur les populations d’alentour. Toutefois, j’ai fortement engagé le bon évêque à ne pas se décider à quelque chose qui vous fût contraire. Je vous engage à ne plus hésiter et à vous emparer de ce sanctuaire à n’importe quelles conditions. Vous savez que Mgr d’Orléans est l’ennemi juré du cardinal Fornari 55

    Que Mgr d’Orléans eût peu de sympathie pour le cardinal Fornari, l’abbé de Solesmes en pressentait sans doute quelque chose ; mais quel pouvait être en ce moment le dessein de Mgr Dupanloup ? Voulait-il retirer son offre ? Voulait-il obtenir par la menace d’une concurrence que l’abbé de Solesmes diminuât les conditions qu’il croyait devoir mettre à son établissement ? Après s’être adressé à des religieux qu’on savait pertinemment n’être ni des moines défricheurs ni des moines laboureurs, n’y avait-il pas une intrusion évidente dans leur vie, ou ;bien sous une forme indirecte l’équivalent d’un congé en bonne et due forme dans cette prétention, aperçue déjà chez Montalembert et maintenant consignée dans les procès-verbaux du conseil épiscopal ? « Sitôt mon retour, avait écrit l’évêque d’Orléans, nous terminerons l’affaire des bénédictins. Je désire que comme leurs pères ils cultivent tout à la fois les âmes, les lettres et les terres 56 » C’était beaucoup demander aux trois ou quatre religieux que l’on eût réunis dans l’étroit espace du presbytère de Fleury.

    Malgré les vives instances de Montalembert et de M. Pelletier, l’abbé de Solesmes n’était pas homme à aller sans conditions prendre possession du presbytère. Passer outre aux conseils de prudence eût été en effet se créer, pour le lendemain d’un établissement sans garanties réciproques, les plus durs mécomptes. L’évêque d’Orléans de son côté comprenait bien que les rapports entre le diocèse et le monastère commençant devaient préalablement être déterminés par un concordat ; mais, encombré de mille affaires, n’ayant pas le loisir d’étudier chacune d’elles, soucieux pourtant au moment de prendre la responsabilité d’une décision définitive et d’ailleurs très étranger aux questions de la vie monastique, il demandait à dom Guéranger un concordat en termes précis, nets ; peu d’articles, seulement l’essentiel. « Expliquez-moi ce que c’est qu’un prieuré, écrivait-il, et comment le monastère ne serait pas canonique, s’il n’était propriétaire de son emplacement. » Le projet de concordat fut rédigé en dix articles et la condition de la paroisse de Fleury, définie de la manière fixée par le droit pour les églises des réguliers auxquelles est attachée une paroisse non exempte de la juridiction de l’ordinaire. La désignation du curé et du vicaire appartenait à l’abbé de Solesmes ; l’institution était donnée par l’évêque. En tout ce qui concernait l’administration spirituelle et temporelle de la paroisse, les religieux étaient pleinement soumis à la juridiction de l’évêque d’Orléans. Même l’abbé de Solesmes avait jugé à propos de faire verser la mesure, puisqu’il ne demandait pas de motif canonique pour le déplacement des religieux qui auraient cessé de plaire à l’évêque.

    Le projet d’entente était à peine expédié que Montalembert revenait à la charge.

    Je ne conçois pas que vous mettiez si peu d’empressement à profiter des offres de l’évêque d’Orléans. II m’a montré le concordat que vous lui avez proposé ; il n’y comprend pas grand’chose, il en a peur. Je vous ai défendu de mon mieux ; mais j’ai bien vu que vous lui en demandiez trop. A votre place, je m’installerais à Saint-Benoît n’importe à quelles conditions… Ces deux jours que je viens de passer avec l’évêque d’Orléans m’ont confirmé dans la bonne opinion que j’avais de lui. II est facile à effaroucher, il a des préventions, des préjugés gallicans ; mais il a le cœur et l’âme d’un véritable évêque 57

    S’installer à Saint-Benoît à n’importe quelles conditions et sans conditions aucunes, sans lendemain. sans garantie, sans sécurité, à la merci d’un caprice, c’était se livrer soi-même et ses religieux ; on conçoit que dom Guéranger y fût peu incliné. Il attendit. Une lettre vague de l’évêque d’Orléans lui apprit au bout d’un mois que les conditions proposées entraînaient plus de difficultés qu’il n’en avait prévu tout d’abord 58 Manifestement on reculait. Pourtant, en rédigeant son projet de concordat, l’abbé de Solesmes s’était arrêté au minimum des conditions requises par le droit et ne pouvait demander moins sans déchoir.

    Je ne m’étonne pas de vos instances au sujet de Fleury, écrivait-il à Montalembert, mais ce en quoi je diffère de vous, c’est la question de l’empressement à aller l’occuper, avant que les conditions canoniques d’un tel établissement aient été remplies. Je ne demande rien d’exorbitant, le simple droit des réguliers ; mais je ne puis demander moins : d’abord, parce que la nature mixte de cette fondation ferait infailliblement naître des malentendus dont on ne sortirait pas et qu’il faut avant tout prévenir ; en second lieu, parce que rien ne nous garantit, après Mgr Dupanloup, un évêque aussi bienveillant que lui et que son successeur pourrait nous expulser quand il le voudrait ; en troisième lieu,. parce que je n’ai pas le droit de donner l’obédience à des religieux pour aller habiter conventuellement en un lieu où leur institution ne serait pas canoniquement reconnue ; en quatrième lieu, parce que je n’aurais pas une voix pour moi dans mon conseil, si je ne requérais pas les diverses clauses qui sont sur le projet de concordat ; en cinquième lieu, parce que je ne pourrais obtenir à Rome l’érection canonique du monastère, s’il n’était dans des conditions conformes aux lois canoniques sur les réguliers 59

    La perplexité de Mgr Dupanloup parut extrême. Il y a là, avouait il à son conseil, des questions sur lesquelles je ne suis nullement édifié. C’est un droit canonique à apprendre ; on ne sait que faire quand on ignore 60 . » Le bruit courut bientôt dans Orléans que tout était rompu, les deux prélats n’ayant pu s’entendre. Je ne tiens dans tout cela, disait dom Guéranger, qu’au corps de notre père saint Benoît ; et si la rupture se consomme, ma position vis-à-vis de la coterie gallicane n’en devient que plus claire et plus aisée. – » Sans entrer dans aucun détail précis, l’évêque d’Orléans se bornait à écrire aimablement : « Une de mes plus grandes consolations sera le jour où cette affaire s’achèvera selon les vœux de votre cœur et du mien 61 » A l’exemple de Montalembert et au nom de l’évêque, l’abbé Pelletier insistait pour l’installation pure et simple, sans concordat et comme de confiance 62 C’est précisément à quoi l’abbé de Solesmes ne se résignait pas. L’œuvre d’une fondation monastique ne pouvait dans sa pensée être abandonnée à la discrétion d’un homme ni livrée à un caprice.

    Lorsque deux parties contractantes en sont venues à ce point que l’une réclame l’abandon d’une condition que l’autre déclare essentielle, les échanges épistolaires peuvent parfois se poursuivre, mais les négociations sont réellement rompues. Une lettre de l’évêque d’Orléans datée du 12 octobre 1851 n’apporta à l’abbé de Solesmes aucune surprise

    Mon révérend père, après y avoir bien réfléchi devant Dieu, je me vois, malgré mes très grands regrets, condamné à renoncer à l’exécution d’un projet qui m’était si cher. C’eût été une des grandes joies de ma vie et une consolation profonde pour mon épiscopat d’établir les fils de saint Benoît auprès des cendres révérées de leur grand patriarche, dans ce lieu illustre. La divine Providence semble ne pas le permettre en ce moment : peut-être me sera-t-elle plus secourable en un temps meilleur.

    L’abbé de Solesmes ne sut jamais quelle était la difficulté précise que Mgr Dupanloup avait rencontrée dans son projet de concordat. L’abbé Gaduel était regardé à l’évêché d’Orléans comme le rival de l’abbé Pelletier et l’adversaire de son influence. Ce qui plaisait à l’un avait grande chance de déplaire à l’autre. Dom Pitra 63 et l’évêque d’Arras, Mgr Parisis 64 , applaudirent à la rupture des négociations ; dom Guéranger n’en éprouva pas de regret. « Si la fondation n’a pas lieu, disait-il, je chanterai : Dirupisti vincula mea. » Et, libre au moins de ce souci, satisfait de n’avoir accepté aucune tutelle gênante, il retourna à ses travaux.

    Au cours de ces années dont nous racontons l’histoire, il revit et annota le commentaire de Catalani sur le pontifical romain, donna à l’époque de la Septuagésime le quatrième volume de l’Année liturgique, consacré à la Septuagésime. L’évêque de Poitiers en disait sa pleine satisfaction ; dom Pitra regrettait d’y trouver moins d’emprunts aux hymnes orientales. Il n’est pas impossible que le caractère discret et contenu de cette période liturgique ait comme adouci et atténué l’accent du commentaire ; mais tous les lecteurs attentifs goûtèrent extrêmement l’adieu à l’Alléluia.

    Même après les assurances données autrefois à l’archevêque de Reims, bien des évêques étaient encore désireux que Rome exprimât avec une grande netteté son désir de voir les églises de France revenir à l’unité de la liturgie romaine. A la fin de 1851, une lettre du préfet de la congrégation des Rites, écrite sur l’ordre de Pie IX, rappela à Mgr. Gignoux, évêque de Beauvais, que le chapitre et le clergé devaient, s’ils voulaient demeurer en unité avec l’Église, adopter le bréviaire et le missel romains 65 Un détail montre tout le chemin qu’on avait parcouru en moins de dix ans : la lettre à Mgr Gignoux était signée par ce même cardinal Lambruschini qui secrétaire d’État en 1843 avait voulu arracher à l’abbé de Solesmes la promesse de n’écrire plus sur les questions de liturgie. Le mouvement gagnait de proche en proche. Des conciles provinciaux avaient été blâmés par Rome de s’être désintéressés de la question de la prière liturgique ; l’un après l’autre les diocèses revenaient à l’unité ; lettres et pèlerins affluaient au monastère.

    Il y eut, parfois des consultations inattendues sur des matières où les intérêts de la religion confinaient aux questions politiques. Après la terreur de 1849, sans que les menaces révolutionnaires cessassent absolument de gronder ni les clubs de retentir des excitations socialistes, l’ordre extérieur fut maiirkenu avec vigueur. Les bons commençaient à se rassurer, alors que les méchants se voyaient contraints par la fermeté de la répression à ajourner leur effort décisif. A la faveur de cette accalmie, les partis politiques, un instant contenus par une terreur commune, se séparèrent de nouveau pour retourner à leurs projets et à leurs intrigues. Au cours même de l’année 1850 avaient apparu les premiers symptômes de mésintelligence entre l’Assemblée et le président. Devenu moins nécessaire, le pouvoir de Louis Napoléon avait été plus attaqué. La physionomie provisoire du gouvernement et son échéance prochaine autorisaient toutes les espérances : les représentants légitimistes s’étaient rendus à Wiesbaden auprès du comte de Chambord ; les députés orléanistes étaient allés à Claremont auprès de Louis-Philippe. De leur côté, les partis révolutionnaires se donnaient rendez-vous pour l’année 1852 ; et en attendant, Ledru-Rollin et Mazzini fondaient à Londres, sous le titre de « Caisse des peuples , le budget de la révolution. Chacun se préparait aux luttes du lendemain. Le comte de Quatre. Barbes, qui avait reçu du comte de Chambord mission de préparer un projet de constitution, s’en vint à Solesmes auprès de la bibliothèque et auprès de l’abbé et réclama, pour toute la portion qui concernait les rapports de l’Église et de l’État, non pas seulement les conseils mais les indications précises de l’abbé de Solesmes. Homme de l’Église, soucieux avant toute chose de son autorité et de sa liberté, dom Guéranger n’hésita aucunement à fixer les termes des relations du spirituel et du temporel dans un état chrétien. Sans doute il avait gardé une rancune d’historien à l’ancien régtime dont ministres et parlements s’étaient appliqués à asservir partout l’Église ; sans doute aussi il avait jugé sévèrement la politique de la Restauration, si peu attentive à recueillir la terrible leçon des événements, si imprévoyante dans son naïf libéralisme, si attentive à tenir la balance égale entre la puissance religieuse qui lui était un appui et les forces révolutionnaires qui la devaient dévorer ; mais les erreurs d’hier étaient un motif pour en conjurer le retour : l’abbé de Solesmes ne voulut pas se dérober. Il n’est rien resté de ce travail où il avait pris sa petite part aux mouvements politiques de son temps ; ce ne fut pour lui qu’un incident. Il revint aux œuvres qui, avec la direction spirituelle et les charges matérielles de l’abbaye, avec le ministère des âmes et le soin qu’il donnait aux travaux littéraires de ses moines, réclamaient tout son temps et toute sa sollicitude.

    Dix ans s’étaient écoulés depuis l’apparition du deuxième volume des Institutions liturgiques. Le troisième consacré aux livres liturgiques parut en août 1851.

    Mon troisième volume est enfin terminé, écrivait dom Guéranger à dom Pitra, il va paraître sous peu de jours. Il est assez fort et la préface est, comme vous dites, mon manifeste. L’évêque de Poitiers m’a prié de ne rien faire de direct contre Mgr de Chartres ; je n’ai traité que le vicarii Petri et encore sur le dos de l’abbé Bernier 66

    L’historien de l’abbé de Solesmes ne saurait se borner à une simple mention donnée à ce nouveau volume des Institutions : il n’est aucun de ses ouvrages qui nous renseigne mieux sur la forme même de son travail et la source où il puisait à flots les inspirations de sa science et de sa piété. Malgré l’expression que dom Guéranger empruntait à dom Pitra, la préface est moins un manifeste qu’un rapide règlement de comptes. L’abbé de Solesmes proteste n’avoir recherché dans ses travaux liturgiques que le service de l’Église et le maintien des principes éternels de sa prière ; il n’en a appelé qu’aux monuments et aux témoignages les plus sûrs. Le mouvement liturgique qui s’est produit, les actes épiscopaux, les décisions conciliaires ont fait voir depuis que l’auteur des Institutions n’avait pas trop mal auguré du sentiment catholique en France. Des protestations s’étaient élevées contre l’histoire des innovations liturgiques, telle que l’a rapportée le deuxième volume des Institutions ; après y avoir répondu déjà dans sa double Défense, dom Guéranger ne retient en sa préface que l’une ou l’autre querelle relative à des points de fait, que la mort de Mgr Fayet ne lui avait pas laissé le loisir de préciser. Il ne lui convenait pas de garder devant le monde ecclésiastique la fâcheuse réputation d’avoir entre autres méfaits calomnié un évêque d’Orléans ou de n’avoir pas su traduire un texte de Walafrid Strabon, d’avoir décrié injustement les anciens parlements de lance ou enfin d’avoir diminué l’autorité épiscopale en disant des évêques qu’ils sont les vicaires de Pierre. Au jugement des plus difficiles, le plaidoyer fut regardé comme décisif et nul n’en appela. Dom Pitra trouva même que dom Guéranger s’était donné trop de peine et qu’il avait fait trop d’honneur à quelques-uns de ses adversaires en les tirant de l’oubli 67 .

    Les deux premiers volumes des Institutions n’étaient dans la pensé de leur auteur que l’introduction historique à l’étude de la liturgie. La liturgie est une science et en cette qualité elle s’appuie sur des faits comme base positive de ses recherches. Or les faits d’une science peuvent s’offrir de deux manières : ou bien ils sont inscrits dans des documents originaux qui les contiennent, ou ils se présentent extraits et élaborés déjà d’une façon didactique par une main qui les a voulu mettre à la portée du vulgaire. II y a donc deux manières d’étudier : ou la méditation des originaux, ou l’étude des traités. Il est hors de doute que cette seconde méthode est la plus expéditive, la plus populaire, la seule accessible au plus grand nombre. Est-elle la plus sûre ? Les traités et les manuels sont-ils autre chose qu’un intermédiaire – quelquefois inexact – entre la science et l’intelligence qui la veut étudier ? Une théorie de l’art remplace-t-elle les chefs d’œuvre et l’analyse de la poétique tient elle lieu des modèles ? Le recours aux documents originaux et l’étude des sources ne sont-ils pas la condition des sciences historiques, théologiques, canoniques ? Et après tout, à quoi servent les traités si ce n’est à guider vers les sources 68  ? – La question est nettement posée et nous apercevons tout d’abord quelle sera dans la pensée de l’auteur la place de ces livres qui renferment les documents de la liturgie romaine : le bréviaire et le missel, le rituel, le pontifical, le martyrologe, le cérémonial des évêques. L’académie romaine de la liturgie, fondée par Benoît XIV, n’avait d’autre objet que d’expliquer et de commenter ces livres vénérables. On a cessé de les étudier avec soin, de les commenter avec amour, parce que les traités en ont pris la place et aussi à raison des innovations liturgiques qui les ont déconsidérés ; mais cette désertion n’a-t-elle pas été suivie d’une grande diminution de la doctrine et de la piété ? N’est ce pas chose urgente que le clergé surtout retrouve dans la lecture attentive de ces livres bénis le vrai filon de la science et l’aliment quotidien de sa vie surnaturelle 69  ?

    Nous ne pouvons, en face d’une situation qui reste sensiblement la même qu’il y a un demi-siècle, que redire les paroles de l’abbé de Solesmes ; elles contiennent le programme de la haute éducation cléricale.

    Que les aspirants à la science du culte divin s’appliquent d’abord à la lecture assidue de ces documents sacrés ; qu’ils se rendent familières et les formules les rubriques ; qu’ils cherchent jusqu’à ce qu’ils l’aient trouvé le lien mystérieux qui unit toutes les parties de ce sublime ensemble ; qu’ils ne se rebutent ni par l’aridité apparente de cette étude ni par les répugnances que d’absurdes préjugés leur auraient fait concevoir : ils ne tarderont pas à recueillir les fruits de leur labeur. Cette première lecture intelligente les initiera au positif du service divin et commencera à leur ouvrir quelques vues sur ses mystères qui sont la joie du cœur et la lumière de l’esprit. Une seconde lecture renouvelant ces impressions, fortifiée d’ailleurs par des recherches graduelles dans le champ de la théologie, de la mystique, du droit canonique, de l’histoire et de l’antiquité ecclésiastiques, les éclairera de plus en plus ; leur foi se nourrira d’une manne toute céleste, leur intelligence se développera à ces divins enseignements de l’Église et leur parole prendra un degré d’autorité que jusqu’alors elle n’avait pas connu… Le retour aux anciens livres de la liturgie rendra à la science du culte divin toute sa splendeur et toute sa. vie 70

    On le voit, l’idée première de ce système est de remplacer une science théologique, trop souvent froide et livresque, par la restitution de la liturgie à sa place première et par le contact assidu avec des documents authentiques, vénérés, d’une action assurée et toujours efficace. Le peuple chrétien tout entier bénéficiera de cette heureuse révolution.

    L’étude de la liturgie ainsi comprise fera disparaître l’indifférence et l’ennui qu’on se plaint trop souvent d’éprouver en accomplissant les fonctions saintes. La psalmodie reprendra ces charmes divins qui séduisaient jusqu’au peuple même dans l’antiquité… L’administration des sacrements, accomplie avec l’émotion qu’inspirent tous les mystères qui l’accompagnent et devenue plus féconde pour l’édification des peuples, paiera avec usure, par les consolations et les grâces qu’elle répandra sur le ministre, les soins qu’il aura pris pour se nourrir des formules sacrées du rituel. Les clercs n’iront plus à l’ordination sans avoir longuement étudié et sans posséder à fond la doctrine si élevée, la haute théologie que renferment les pages sublimes du pontifical. On ne montera point à l’autel sans posséder avec plénitude le canon de la messe qui contient avec tant d’autorité la doctrine du sacrifice chrétien ; le nouveau prêtre l’aura longuement médité avec tous les secours d’un enseignement spécial, avant de s’ingérer à en répéter les redoutables paroles, à en exécuter les rits profonds. On ne verra plus cet étrange phénomène, qui n’est peut-être pas rare, d’un prêtre qui savait la langue latine dans le cours de ses humanités et de sa théologie, et qui vingt ans après se trouve l’avoir à peu près oubliée, quoiqu’il n’ait pas passé un seul jour sans lire des prières latines pendant une ou deux heures. Les mystères du grand sacrifice, des sacrements, des sacramentaux, les phases du cycle chrétien si fécondes en grâces et en lumières, les cérémonies, cette langue sublime que l’Église parle à Dieu devant les hommes ; toutes ces merveilles en un mot redeviendront familières au peuple fidèle. L’instruction catholique sera encore pour les masses le grand et sublime intérêt qui dominera tous les autres ; et le monde en reviendra à comprendre que la religion est le premier des biens pour l’individu, la famille, la cité, la nation et pour la race humaine tout entière 71

    Telle est la pensée qui a inspiré l’Année liturgique. S’il est vrai qu’au cœur de chacun il y a un désir premier qui donne le branle à toute sa vie et forme sa marque individuelle, nous le reconnaissons chez l’abbé de Solesmes à cet effort tenté par lui pour retremper la vie chrétienne des prêtres et des fidèles dans les eaux vives de la liturgie catholique et la source authentique de la vraie religion. Dans l’enseignement quotidien de cette liturgie sainte, il trouvait l’expression complète de l’éducation surnaturelle donnée par l’Église aux baptisés et aux clercs eux-mêmes. Cette pensée est chez lui si assidue qu’elle se traduit partout dans son œuvre, livrant tout à la fois le secret de son intelligence et la formule de sa propre vie. Nous ne résistons pas au plaisir filial de faire entendre l’abbé de Solesmes racontant, à son insu, l’abbé de Solesmes

    La peinture religieuse est fille de la liturgie. C’est la liturgie goûtée, sentie, exécutée, qui révélait à ces hommes de prière et de solitude les types célestes qu’ils ont rendus avec tant de bonheur… Depuis les bénédictins de ces cloîtres qu’aimait et protégeait Charlemagne jusqu’aux sublimes dominicains du quinzième siècle, c’est à peine si l’on est à même de citer quelques noms de miniaturistes pour les livres du service divin, qui ne soient pas revendiqués par l’état religieux. Le calme de la solitude, les saintes contemplations, les traditions pieuses, et, plus que tout cela, la célébration journalière des divins offices, maintenaient dans les monastères un fonds de recueillement inspiré, au sein duquel le cœur et la pensée cherchaient à saisir les types sensibles d’un séjour plus heureux encore. Selon le conseil de l’apôtre, la conversation de ces hommes de prière était dans le ciel ; chaque année, ils parcouraient, jour par jour, heure par heure, le cycle de l’année chrétienne ; ils assistaient au développement des mystères qu’il célèbre, attachant à chaque phase leur âme tout entière. Les chants, la pompe des cérémonies si riches et si variées, accroissaient de jour en jour cette somme d’enthousiasme constamment ravivé dans un renouvellement exempt de fatigue ; ils préludaient sur la terre à la délectable vision qui les attendait dans la gloire. De nos jours, où l’on semble ne plus comprendre l’importance de la prière publique dans l’économie de la religion, on concevra difficilement le principe vivifiant et inspirateur que la célébration de l’office divin au chœur d’un monastère établissait et maintenait dans l’âme de ceux qui l’habitaient. De même, si l’on veut s’expliquer la sympathie des peuples pour les merveilles que le pinceau mystique des artistes du moyen âge étalait à leurs regards sur les verrières et sur les murs des églises, il faudra se rappeler que la liturgie exécutée de toutes parts en son entier, d’un bout de l’année à L’autre, dans tant d’églises cathédrales, collégiales, monastiques, entretenait chez les fidèles une vive intelligence des choses surnaturelles que la froideur et l’incomplet de nos offices de paroisse ne ranimera jamais.

    Les mystères du Sauveur et de sa sainte Mère, les actions et les divers caractères des saints étaient fortement empreints dans le cœur et dans l’imagination ; ils formaient le grand intérêt pour ces âmes qui n’étaient ni distraites par l’agitation des sociétés modernes ni desséchées par le vent du rationalisme. On rêvait pieusement de la beauté ineffable du Rédempteur des hommes, des grâces incomparables de la Reine du Ciel ; on se représentait les saints bien aimés et, pour réaliser l’idéal qu’on en avait conçu, on empruntait tous les charmes immatériels que le cœur avait devinés dans ses religieux épanchements. Or, par la célébration incessante de la liturgie, les moines étaient à la source de cette féconde inspiration ; le sujet de leurs conceptions reposait sans cesse au fond de leur cœur, et chaque acte pieux le dégageait toujours davantage, jusqu’à ce que le pinceau d’un de ces merveilleux ascètes se chargeât de le traduire aux yeux de ses frères 72

    Espérons qu’un jour il nous sera donné de revoir ces temps de religieuse fidélité au culte divin, où le peuple chrétien, heureusement déshabitué de ces lectures qui l’empêchent d’unir sa voix au chant de l’Église et de s’instruire comme de s’édifier par le pieux spectacle des cérémonies, suivra de nouveau d’un œil intelligent et religieux tous ces rites destinés à le ravir jusqu’à la contemplation des choses invisibles 73

    Ce vœu n’a pas été universellement entendu, et l’abbé de Solesmes, qui a triomphé plus qu’il ne voulait dans le retour des diocèses de France à la liturgie romaine, n’a pas vu se réaliser son souhait que l’intelligence des choses liturgiques pénétrât de nouveau les mœurs et la vie du peuple chrétien. Malheureusement, en devenant de jour en jour plus étranger aux formules sacrées de la prière, réduites d’ailleurs et diminuées de leur beauté, le chrétien ne s’est-il pas souvent aussi détourné de tout un ensemble de cérémonies, de pratiques et de symboles devenus pour lui sans intérêt parce qu’il n’en percevait plus la signification ? Mais il s’agit pour nous moins de critiquer notre temps que de reconnaître le contenu du troisième volume des Institutions.

    Nous l’avons dit déjà, c’était des seuls livres liturgiques que dom Guéranger parlait au cours de ce volume. En rappelant l’antiquité de ces livres, la langue dans laquelle ils sont écrits, leur traduction en langue vulgaire, l’effort constant de l’Église romaine pour maintenir ou ramener la fidélité et la correction des livres liturgiques, soit avant l’invention de l’imprimerie, soit depuis, l’auteur fournissait la démonstration continue de toutes les assertions impliquées déjà dans la portion historique de son travail, à savoir : que les livres de la liturgie ont été dès l’origine de l’Église l’objet d’une rédaction précise et autorisée, qu’ils sont écrits dans des langues sacrées et inviolables auxquelles ils sont confiés comme un dépôt précieux, qu’ils ne peuvent être ni publiés ni corrigés que par l’autorité la plus haute qui soit dans l’Église. L’œuvre tout entière s’achevait sur un chapitre qui fut une révélation, tant, il ressemblait peu par son objet et sa manière au polémiste et à l’historien que l’on avait accoutumé de reconnaître en dom (Guéranger. Sous ce titre : Ornements intérieurs et extérieurs des liures liturgiques, (érudit et l’artiste qu’on n’avait pas pressenti encore poursuit une enquête minutieuse sur la matière des livres liturgiques et les procédés de décoration dont les siècles de foi se sont appliqués à en rehausser la beauté visible. Ces livres étaient les instruments de la louange divine, les canaux des grâces célestes : l’esthétique chrétienne en a fait souvent de pures merveilles ; elle a traité les livres liturgiques proportionnellement comme les églises elles-mêmes et les vases de l’autel.

    Nous croyons sans trop de témérité que ce fut précisément. l’étendue de cette pieuse et artistique recherche qui valut à ce troisième volume le suffrage de l’infatigable et curieux chercheur qu’était dom Pitra.

    Je relis à neuf une seconde fois, écrit-il, tout ce beau volume dont je suis heureux de vous témoigner ma joie et ma satisfaction filiale. En somme, je le trouve supérieur aux précédents ; le fonds et la forme m’ont paru, et ce n’est pas peu dire, meilleurs en tous points. II y a une richesse de vues et de faits qui m’ont inspiré un intérêt croissant.

    La critique avait sa part néanmoins.

    Je me plains de la maigreur désolante de vos tables et de l’absence de titres courants au haut des pages, de sommaires en tête des chapitres et de résum(s à la fin. Vos lecteurs n’auront jamais votre heureuse mémoire pour mettre le doigt, les yeux fermés, sur une page une fois lue 74

    Jules Morel donna à l’Univers cinq longs articles où il appela l’attention du public religieux sur le troisième volume des Institutions 75

    Depuis dix ans, écrivait-il, les lettres pastorales, les ordonnances épiscopales, les conciles provinciaux, les rescrits des sacrées congrégations, les brefs des souverains pontifes se succèdent sans interruption vers un même but, celui d’accélérer le retour de nos diocèses à la forme romaine du service divin. L’abbé de Solesmes assiste à cette révolution sainte et pacifique dont il a été le premier promoteur… L’opposition a été aussi passagère que violente et l’évidence s’est faite d’autant plus vite. En dix ans, dom Guéranger a vu quarante diocèses reprendre la liturgie romaine ou s’y disposer. Si Dieu prolonge sa vie à la durée ordinaire, il pourra renouveler un trait touchant qui se passa au lit de mort de saint Grégoire le Thaumaturge. Le saint demanda combien il restait d’infidèles dans sa ville épiscopale. On lui répondit : « Dix-sept. » – « Dieu soit béni ! reprit-il, c’était le nombre des chrétiens que j’ai trouvés en prenant possession de mon siège 76 . »

    La pensée de dom Guéranger, au terme de ce troisième volume consacré tout entier aux généralités sur les livres liturgiques, était de fournir ensuite, en un commentaire complet sur le bréviaire, le missel, le rituel, le pontifical, le martyrologe et le cérémonial des évêques, une vraie somme de la liturgie : il se proposait même de clore ce vaste ensemble par une étude archéologique remontant de l’état actuel des livres liturgiques, par la série de leurs développements et formations successives, jusqu’à leur forme primitive. L’oeuvre est demeurée inachevée ; la dernière partie est restée à l’état de projet. Nous serions peut-être tentés de nous en plaindre si, en se détournant vers d’autres travaux, l’abbé de Solesmes avait fait autre chose qu’obéir à la main et à la voix de Dieu et si, après avoir exploré ce filon de ses mains puissantes, il n’avait inspiré à la famille religieuse née de sa foi le pieux et filial dessein de mettre la dernière main à l’oeuvre commencée par lui. Autant que son exemple, c’est l’esprit de dom Guéranger qui aujourd’hui encore guide ses fils dans cette voie qu’il leur a frayée, qu’ils ne délaisseront pas. L’étude attentive de la prière de l’Église les gardera à jamais dans leur vocation : hommes de l’Église, hommes de la prière.

    Une demande de l’évêque de Poitiers dut rappeler à l’abbé de Solesmes un autre travail, jadis promis, toujours rêvé, préparé même en partie, sans que la vie lui ait jamais laissé le loisir d’y mettre assidûment la main. Nous voulons parler des Institutions canoniques. « De grâce, écrivait l’évêque de Poitiers, un mot, de suite, pour me dire quel auteur notre professeur de droit canon devra adopter à la rentrée. J’apprends qu’il comptait sur Lequeux 77 . » L’abbé Lequeux avait composé en effet, alors qu’il était directeur au grand séminaire de Soissons, sous ce titre : Manuale compendium juris canonici, un traité de droit canon qui avait eu les honneurs de trois éditions et avait valu à son auteur, avec le titre de vicaire général de Paris, la direction de la nouvelle école des Carmes. Toutes ces distinctions n’avaient pas suffi pourtant à dissimuler le venin gallican qui circulait dans le Manuale compendium. Rome le regardait avec défiance : soit égard pour l’archevêque de Paris, soit déférence aux réclamations gallicanes, elle avait jusque-là épargné au Manuel la sentence de l’Index ; mais l’orthodoxie plus sévère de certains évêques n’en avait pas moins signalé les erreurs du fameux livre. Non content de rééditer le plus souvent la doctrine d’auteurs frappés par l’Index, tels que Van Espen et Fleury, Lequeux aspirait à devenir le canoniste officiel de l’église gallicane dont il formulait audacieusement les prétentions les moins justifiées, celle-ci entre autres que le droit gallican, jus gallicanum, existait à côté du droit commun, jus commune, pour le corriger et le réduire. Ces seuls indices permettent de deviner à quelle profondeur les doctrines d’État avaient pénétré, consacrant, dans les intelligences et les mœurs en faveur d’une portion de la chrétienté, le triste privilège d’une autonomie ecclésiastique voisine du schisme, – invitation permanente à l’église nationale, que les dures leçons de l’ancien Régime et de la Révolution n’avaient pas réussi encore à décourager.

    Mais Rome était attentive. Le même mouvement de rappel au centre, qui depuis dix ans s’était prononcé sur le terrain de la prière liturgique, se prolongeait dans la doctrine canonique, ramenant le clergé à une notion plus saine de la constitution et de la législation de l’Église, signalant à tous l’ivraie semée dans l’Église par le joséphisme et les audaces parlementaires du dix-huitième siècle. En ce même jour où l’évêque de Poitiers adressait sa question à l’abbé de Solesmes, un document pontifical très solennel 78 portait condamnation de deux ouvrages d’un professeur de droit ecclésiastique à l’université royale de Turin, Jean Népomucène Nuytz. La leçon était donnée à l’étranger ; mais le parti gallican la ressentit vivement et redoubla d’efforts : il y avait une parenté si fâcheuse de doctrines entre le professeur de Turin et le vicaire général de Paris ! Le parti comprit-il que la bonne défensive est dans l’offensive même ; on peut le penser, et voici la diversion dont il usa.

    L’abbé Crouzet venait de faire paraître le troisième volume de la traduction de l’ouvrage du Dr Philipps, Du droit ecclésiastique dans ses principes généraux. Cette traduction avait été accueillie en France dans les milieux dévoués à Rome avec une faveur très marquée. Le cardinal Fornari en avait dit sa pensée dans une lettre à l’abbé Crouzet rendue publique : « C’est une excellente pensée que d’avoir traduit ce livre en français. Il pourra servir de contrepoids à d’autres ouvrages qui, on le sait, sont loin d’offrir sur tous les points une doctrine saine et irréprochable 79 » La réflexion du cardinal Fornari fit sensation. On y vit une menace. Aussitôt l’officialité de Paris s’arma contre le livre du Dr Philipps, se constitua en congrégation de l’Index, à l’unanimité refusa son approbation et fit appel au dévouement de tous pour le réfuter. Il se trouva quelqu’un pour faire observer que la doctrine de l’ouvrage incriminé était la doctrine commune, accueillie partout sauf peut-être en France et enseignée dans tout le monde catholique : une censure prononcée dans de telles conditions ne créerait donc que du scandale.

    L’Index gallican n’osa noter le livre du Dr Philipps ; par contre le Manuel de Lequeux fut le 27 septembre condamné par Rome 80 La stupeur fut grande. Un instant même on songea à faire revivre l’ancien adage en vertu duquel les sentences de l’Index n’obligeaient pas en France ; puis on se borna à remarquer que le décret qui condamnait le livre ne portant aucune désignation spéciale d’erreurs, il n’était rien par conséquent qu’on dût formellement désavouer. Mais les temps avaient marché ; de tels subterfuges n’étaient plus de mise. L’abbé de Solesmes avait prévu cette issue : « Opposez-vous à Lequeux, écrivait-il à l’évêque de Poitiers : il sera censuré un jour ou l’autre. Ne souffrez pas qu’on enseigne chez vous même un seul jour un livre hétérodoxe 81 »

    L’élan était donné ; et si le gallicanisme n’avait pas désarmé encore, mille indices avertissaient les catholiques attentifs que Rome n’abandonnerait plus son dessein de resserrer les liens de l’unité ecclésiastique et de proscrire de l’enseignement des clercs tout vestige des opinions gallicanes en théologie, en histoire, en droit canonique. Déjà en 1850 sur l’ordre du souverain pontife, la congrégation de l’Index avait écrit à l’évêque de Chartres, Mgr Clausel de Montals, pour ramener à une saine mesure les éloges décernés par lui à l’église gallicane.

    La sacrée congrégation jute répréhensibles comme excessives et trop générales les louanges que vous donnez, monseigneur, à l’église gallicane… Quand une église particulière résiste aux bons procédés, aux avertissements et aux volontés connues de l’Église mère et maîtresse et semble ne lui laisser d’autre moyen que l’anathème pour la détacher d’une opinion réprouvée : ni cette opinion, ni cette église ne peuvent être glorifiées qu’avec réserve et restriction 82

    Pie IX voulut aller plus loin et encourager les ouvriers de cette pacifique révolution. Le cardinal Fornari avait, au cours de sa glorieuse nonciature, noué avec l’abbaye de Solesmes de trop étroites relations pour l’oublier après son départ de Paris. Il initia Pie IX aux dures épreuves qu’avait traversées l’abbaye : la réponse du souverain pontife fut donnée à l’insu de tous les membres de la cour pontificale sous forme d’un bref au cardinal Gousset 83 Non content de rappeler les gloires anciennes de l’ordre de Saint-Benoît, martyrs, docteurs ; pontifes et papes, Pie IX, en félicitant l’archevêque de Reims de son attachement pour Solesmes, témoignait de sa particulière bienveillance pour l’abbaye bénédictine, louait hautement ses travaux et appelait sur elle la faveur de tous les évêques de France. Dom Guéranger aurait voulu ne donner qu’une publicité discrète à cet acte pontifical et n’ébruiter pas l’approbation reçue ; mais enfin il n’était pas le maître d’un bref adressé à l’archevêque de Reims, et c’était au cardinal qu’il appartenait de trouver un mode de publication qui fût tout à la fois discret et suffisant, calculé pour honorer Solesmes et ne l’exposer pas à des récriminations trop faciles à prévoir. Le cardinal archevêque de Reims s’arrêta à ce moyen terme : livrer d’abord la pensée pontificale au synode diocésain qui devait se réunir dans quelques jours, puis adresser à tout son clergé une lettre pastorale avec la traduction du bref. Dom Pitra avait reçu la confidence de tout le projet.

    Il nous sera permis, écrivait-il ensuite dans l’Ami de la religion du 7 octobre 1851, d’exprimer un humble remerciement pour les généreuses et indulgentes paroles que Son Eminence a daigné en cette occasion adresser à ses prêtres. Les encouragements que sa bienveillance a fait descendre jusqu’à nous du siège apostolique ne pouvaient nous parvenir par un organe plus cher et plus vénéré, et l’éminentissime cardinal de Saint Calixte, qui a choisi ce titre pour avoir un lien de plus avec l’ordre de Saint-Benoît, ne pouvait exprimer plus solennellement ses sympathies qu’en cette assemblée synodale, ni dans un lieu plus convenable que la patrie de dom Mabillon et de dom Ruinart 84 .

    Quelques années plus tard, celui qui parlait ainsi devait à son tour être honoré de la pourpre et illustrer ce même titre de Saint Calixte qu’il saluait chez l’archevêque de Reims.

    La lettre pastorale de Mgr Gousset 85 par sa gravité et sa bienveillance était vraiment digne de l’acte pontifical dont elle portait la promulgation. On y sentait à chaque ligne l’amitié reconnaissante créée au cœur du prince de l’Église par l’unité des mêmes vues et le souvenir des luttes communes. Les événements d’ailleurs, il faut le dire, s’inclinèrent bientôt devant la scrupuleuse discrétion de l’abbé de Solesmes ; le silence se fit autour de la parole de Pie IX. Seul, l’évêque de Poitiers lui faisait écho en pressant activement les négociations relatives à l’acquisition de Ligugé : Priez chaque jour saint Hilaire et saint Martin, écrivait-il, et dites à saint Benoît de se joindre à eux pour hâter le dénouement de cette si importante affaire qui ne me laisse pas dormir 86 . » Il appelait dom Guéranger auprès de lui afin de s’entendre oralement au sujet de la fondation monastique tant rêvée. De son côté le cardinal Fornari s’appliquait à lui persuader que l’heure était venue d’accomplir enfin ce voyage de Rome depuis si longtemps promis, préparé et toujours retardé. L’abbé de Saint-Paul, dom Mariano Falcinelli, réclamait ses conseils et son aide. Deux moines de Solesmes, retenus en Italie presque comme otages, appelaient de leurs instances son arrivée. Le souverain pontife parlait de Solesmes avec grande estime et affection. La congrégation des Rites venait d’ajourner par un dilata la solution d’une question pendante, afin de ne rendre sentence définitive qu’après avoir entendu dom Guéranger. La résolution de l’abbé de Solesmes fat prise sur la fin d’octobre 1851 de partir dès le 10 novembre, la retraite terminée, par Lyon, afin d’arriver à Rome pour la réouverture des séances des congrégations. Priez pour moi, écrivait-il en forme d’adieu à dom Pitra, afin que les tempêtes de terre et de mer me soient épargnées. Puisse la politique demeurer calme jusqu’à mon retour et ne pas me bloquer entre la révolution romaine et la révolution française 87 »

    A la nouvelle d’un départ qui devait rendre toutes relations plus lentes, dom Pitra s’empressa d’obtenir sans retard la pensée de son abbé sur une question qui s’en venait de nouveau diviser le monde religieux 88 . Les débats provoqués en 1849 et 1850 au sujet de la liberté d’enseignement avaient fait naître dans plusieurs esprits l’idée d’un remaniement des programmes. On voulait réagir contre les procédés de l’Université, faire autrement et mieux qu’elle. N’était-ce pas pitié, disait-on, que l’enseignement secondaire n’accueillît que les auteurs païens et que des âmes baptisées fussent nourries de cette seule littérature ? La sentence d’ostracisme prononcée contre la langue des docteurs chrétiens de l’Orient et de l’Occident n’était-elle pas tout à la fois et un péril et une injustice ? Après tout l’éducation et la formation littéraire de la jeunesse chrétienne étaient gravement intéressées à n’ignorer pas que, même après Xénophon et Thucydide, après Tacite et Cicéron, saint Grégoire de Nazianze avait parlé et écrit en grec, saint Augustin et saint Jérôme en latin. Rien de plus juste assurément. Limitée à ces termes et affranchie des exagérations où elle se laissa entraîner dans la suite, la question des classiques eût été susceptible d’une solution pacifique. A distance des discussions qui l’envenimèrent, il est permis de reconnaître qu’elle fut tout d’abord mal posée. Le manifeste intitulé : Le ver rongeur des sociétés modernes ou le paganisme dans l’éducation, compromit par de fâcheuses exagérations une thèse trop juste ; et comme il advient toujours dans les époques tendues et troublées, la controverse une fois émue, les esprits prirent parti avec ardeur, les uns pour le droit des auteurs chrétiens à n’être pas ignorés, les autres contre les exclusions et les outrances du réquisitoire dirigé contre les auteurs païens par le vicaire général de Nevers. Le cardinal Gousset et Mgr Parisis ayant applaudi à l’équité de la thèse d’ensemble qui donnait aux auteurs chrétiens le droit de cité dans l’enseignement secondaire et l’Univers étant devenu leur porte-voix, l’évêque d’Orléans prit ouvertement parti pour les classiques païens que le Ver rongeur avait très imprudemment mis en cause, et la bataille s’engagea. De part et d’autre, il eût été facile de s’entendre à la condition de préciser tout d’abord les termes du débat, de reconnaître les intentions de chacun, d’écarter les exclusions jalouses, en un mot de faire le départ exact de ce que le manifeste de l’abbé Gaume contenait de fondé et d’insoutenable. Ce n’est pas le seul cas en histoire où l’on voit les esprits partir en guerre sous la poussée de leurs défiances intérieures, avant d’avoir reconnu au préalable s’il y a vraiment motif de dégainer.

    Dom Pitra trouvait dans son goût très fin, dans son amour de toute l’antiquité, dans sa profonde connaissance de l’histoire, la force et la sagesse de résister à l’entraînement qui se produisait autour de lui. Il écrivait à l’abbé de Solesmes

    Est-il logique d’appeler païennes les règles fondamentales et universelles du beau littéraire ? La Rhétorique d’Aristote, l’Art poétique d’Horace ne sont pas plus païens, quant au fond, que la géométrie d’Euclide ou la médecine d’Hippocrate. N’est-il pas plus logique et plus chrétien de réclamer comme notre domaine cet héritage de l’antiquité et de montrer que l’Église l’a conservé et en a tiré merveilleusement parti 89  ?

    J’approuve de tout point, répondait dom Guéranger, votre manière de juger la question des classiques ; le contraire est absurde. Seulement, je voudrais dans les classes l’étude parallèle des classiques profanes et des classiques sacrés. Vous ne pouvez en aucune façon soutenir le Ver rongeur.

    Ces lignes sont du 9 novembre. Le lendemain, l’abbé de Solesmes partait pour Rome. C’était son troisième voyage ad limina ; il en a fixé le détail, jour par jour, dans des pages que nous avons sous les yeux. Nous le suivons à Angers, Blois, Orléans, Nevers, Lyon, puis à Marseille où il prend la mer, à Gênes où, fatigué du paquebot et presque épuisé par la traversée, il se résout à gagner Rome par Florence et la voie de terre. Cette décision lui valut des remords ; elle retardait de deux jours son arrivée à Rome ; il n’y serait donc que le surlendemain de la fête de sainte Cécile, la vierge et martyre tant aimée. Sainte Cécile entendit sa plainte et lui épargna le chagrin entrevu ; elle hâta l’allure, pressa les correspondances et fit si bien que le 22 novembre, le jour désiré, son client entrait à Rome vers sept heures du matin.

    La basilique de Sainte Cécile était toute resplendissante de draperies, d’or et de lumière. Avant la messe pontificale, célébrée par le cardinal Brignole titulaire de Sainte Cécile, dom Guéranger eut le loisir de dire la messe dans la crypte. Devant lui, au-dessus de l’autel, la Sainte Cécile de Maderno ; sous ses pieds, la tombe du cardinal Sfondrate ; et tout près, séparée de lui par une muraille, la châsse d’argent contenant l’arche de cyprès où repose la vierge martyre. : c’était ?trop de joie ! Toutes les fatigues du voyage furent oubliées. S’il en était resté quelque trace, elle eût été effacée par l’accueil qu’il reçut du cardinal Fornari, à Saint-Paul de son ami l’abbé Falcinelli, au Vatican même de Mgr de Mérode. L’abbé de Solesmes croyait ne venir à Rome que pour y traiter les intérêts de son abbaye ; il se trouva dès la première heure invité à donner son avis sur plusieurs questions liturgiques et autres qui réclamèrent ses études et son temps. Se dérober était de toute manière impossible : cette déférence singulière à un nouveau venu lui était un trop grand honneur. Les relations qui se créaient ainsi devaient assurer d’avance le succès de ses propres affaires. A l’insu du cardinal Fornari lui-même, le souverain pontife venait par une sorte de motu proprio de nommer dom Guéranger consulteur de la congrégation de l’Index, puis consulteur de la congrégation des Rites.* L’abbé de Solesmes sembla tout d’abord étourdi de cette pluie de faveurs à laquelle il n’était aucunement préparé. Lorsqu’il en dit un mot discret à sa communauté, il se plut à partager avec les siens l’honneur si inattendu et à reconnaître dans la double distinction à lui conférée par Pie IX la double consécration et des doctrines théologiques qu’il avait soutenues et des travaux qui avaient préparé en France la rénovation liturgique.

    Il n’eut pas à attendre longtemps l’audience pontificale. Pie IX, qu’il voyait pour la première fois le 28 novembre 1851, l’accueillit avec beaucoup d’affabilité. Le titre de grand liturgiste dont il plut au souverain pontife de le saluer tout d’abord dut être doux au cœur de l’abbé. Et aussitôt la conversation s’engagea sur les affairas de France, questions de doctrines, de discipline, de personnes surtout, en termes de grande confiance et presque de familiarité. « Le pape est d’une grande affabilité et d’une grande douceur, écrivait dom Guéranger ; c’est là ce qui frappe tout d’abord. Les yeux sont très vifs ; une santé parfaite, un peu d’embonpoint, beaucoup d’aisance dans les manières, beaucoup de sérénité et de gaîté. Il m’a paru moins imposant que Grégoire XVI 90 » .

    Nous ne redirons pas ici ce qu’était la vie de dom Guéranger à Rome ; ce serait chose superflue. Les longs mémoires qu’exigeait de lui, avec les intérêts de sa communauté qu’il venait défendre, la discussion des questions parfois épineuses qu’on se plaisait à lui confier, les visites, les heures d’antichambre, les entretiens presque journaliers avec le cardinal Fornari lui laissaient peu de loisir ; puis venaient les pèlerinages de piété, les recherches archéologiques ; enfin la mise à jour d’une correspondance qui s’étendait démesurément. Il n’est presque aucune de ses lettres qui ne commence par une formule d’excuses ; mais finalement chacun de ses fils, chacun de ses amis, chacun de ses convertis avait son heure. A la douce et libre souplesse qui lui faisait prendre avec tous un langage différent et paternellement approprié, chacun aurait pu croire que l’abbé de Solesmes n’avait à Rome même d’autres intérêts que ceux qu’il réglait avec sa paisible sérénité. Son séjour romain menaçait de se prolonger du fait de la lenteur ordinaire avec laquelle s’instruisent les affaires ecclésiastiques, doublée encore de l’étude des causes inattendues qu’on lui avait déférées ; il l’avait prévu dès son départ et d’avance se disait heureux s’il pouvait être de retour pour la fête de sainte Scholastique. Un événement soudain, qui par contre coup pouvait entraîner pour son monastère de vrais périls, faillit suspendre le travail commencé et ramener en France l’abbé de Solesmes.

    Nous l’avons dit déjà, la mésintelligence avait commencé dès 1850 entre l’Assemblée nationale et la Présidence. C’était en 1852 que prenaient fin les pouvoirs de Louis Napoléon. En même temps que les divers partis politiques escomptaient à leur profit les chances de la succession qui bientôt s’ouvrirait, le parti révolutionnaire, momentanément comprimé par la main vigoureuse et résolue du pouvoir, toujours menaçant néanmoins, avait marqué d’avance cette année qui allait commencer comme l’ère opportune de ses impatientes revendications. Le président ne s’abandonna pas ; au lendemain des vacances parlementaires, il appela auprès de lui un ministère tout entier choisi en dehors de l’Assemblée. C’était presque un défi. Quelques jours plus tard dans un message à l’Assemblée, il demandait le rétablissement du suffrage universel afin d’enlever à la guerre civile son drapeau, à l’opposition soi, dernier argument 91 . La majorité, pour s’assurer le dernier mot dans tee conflit et conjurer le coup d’État, voulut se garantir le droit d’en faire un elle-même ; elle répondit aux actes du président par une proposition de loi qui donnait à l’Assemblée le droit de requérir la force armée le jour où elle se croirait en cas de légitime défense. Ce projet fut camé ; mais la majorité s’empressa de lui en substituer un autre qui – limitait les pouvoirs personnels du président. II est vrai qu’à cette heur là même les événements s’appliquaient à donner tort à l’Assemblée’ : l’émeute s’essayait à Paris, les départements du Cher et de la Nièvre étaient mis en état de siège.

    La lutte D’engagée depuis dix-huit mois était arrivée à l’état aigu, quelle en pouvait être l’issue ? Rome apprit le 8 décembre que l’Assemblée nationale avait été dissoute par un décret présidentiel, le suffrage universel rétabli, Paris mis en état de siège, le peuple français convoqué dans ses comices à partir du 14 décembre jusqu’au 21 ; elle apprit en même temps que, pour assurer l’exécution de ces diverses mesures, le président avait choisi un ministère définitif, formé cette fois d’hommes d’action disposés à le seconder énergiquement. Deux cents députés, réunis à la mairie du Xe arrondissement, prononcèrent la déchéance du président ; sommés de se disperser, ils protestèrent, furent arrêtés et relâchés au bout de quelques jours. Moins de trois semaines après, le peuple français, appelé à se prononcer par oui ou non sur le maintien des pouvoirs de Louis Napoléon Bonaparte et la présidence décennale, confirma et étendit les pouvoirs du président par une immense majorité : près de sept millions et demi de suffrages contre six cent quarante mille accueillirent le plébiscite. Le suffrage universel fut cette fois reconnaissant.

    Mais à la première heure et à distance, l’abbé de Solesmes, avisé par le cardinal Fornari de ce qui se passait en France, fut saisi d’inquiétude et se demanda si son devoir n’était pas de rentrer à tout prix : le monastère, personnes et choses, avait tout à redouter non seulement des violences de la révolution, mais même de l’attitude imprudente de l’un ou l’autre de ses religieux. La conscience publique pouvait légitimement hésiter en face d’un acte peut-être sauveur mais sûrement illégal. est vrai qu’en cas d’incendie, le propriétaire d’une maison privée n’a guère le droit de se plaindre si les sauveteurs entrent chez lui en forçant toutes les issues, en brisant même portes et fenêtres, mais les questions politiques sont d’essence complexe : il s’en faut de tout qu’elles soient susceptibles de solutions simplistes et faciles ; et, après tout, il y avait un dixième des Français pour qui l’incendiaire dans la circonstance s’appelait Louis Napoléon Bonaparte. Dom Guéranger, malgré les instructions qu’il avait laissées, ne pouvait méconnaître que l’œuvre de Solesmes était à la merci de quelque manifestation imprudente. Au bout de quelques semaines, il se rassura complètement. Le calme régnait en France ; il y avait une très nette affirmation de la volonté nationale dans l’imposante majorité qui avait accueilli le plébiscite ; les lettres de Solesmes montraient que tout était paisible : il pouvait donc demeurer à Rome, poursuivre ses travaux et assurer l’avenir de sa congrégation.

    Ses relations s’étendaient chaque jour : il voyait souvent le P. Passaglia et le P. de Villefort, le P. Jandel et le P. Besson, le P. Spencer des passionistes et Mgr Martinucci. Mgr de Mérode l’invitait à sa table. Le jour même du 2 décembre, dom Guéranger y rencontra un jeune homme, protégé du cardinal Mai et attaché à la bibliothèque Vaticane, qui avait témoigné le désir de lui être présenté. II s’appelait le chevalier Jean-Baptiste de Rossi. Le savant P. Marchi l’avait initié aux études d’archéologie chrétienne ; les travaux de Solesmes lui étaient familiers déjà. Son nom était sur la liste des souscripteurs au Spicilegium Solesmense de dom Pitra. D’avance les âmes étaient d’accord ; elles entrèrent sur l’heure non pas en connaissance mais en réelle amitié : l’abbé de Solesmes fut pris au charme d’une âme pieuse et loyale, d’une science aussi achevée que modeste. Leurs entretiens furent presque journaliers, leurs promenades fréquentes sur la voie Appienne. Jean-Baptiste de Rossi aimait à rendre hommage à l’action qu’avait exercée sur lui dom Guéranger : « Il a été pour moi, disait-il, ce que saint Philippe Néri a été pour Baronius.

    Cependant en France au lendemain du coup d’État, les hommes politiques prenaient selon leurs affinités diverses leur attitude personnelle en face du pouvoir nouveau. Montalembert trouva dans son horreur des partis révolutionnaires un motif puissant de se ranger du côté du président. Sans amnistier ce qu’il y avait de notoirement illégal dans le coup d’État, il ne bouda pas outre mesure contre un homme déterminé à maintenir l’ordre dans la société. Un instant même il adopta l’attitude qu’avaient inspirée à l’abbé de Solesmes, dans un même amour de l’ordre et de la pais, les gages donnés déjà par le pouvoir nouveau la cause de la liberté de l’Église. On invitait Montalembert à demeurer l’ami et le conseiller du président. Il se laissa dire et entra dans la commission consultative. Dès le 12 décembre, avant le plébiscite, il s’était adressé aux catholiques et leur avait dit son parti

    Je ne vois (hors du président) que le gouffre béant du socialisme vainqueur. Mon choix est fait. Je suis pour l’autorité contre la révolte, pour la conservation contre la destruction, pour la société contre le socialisme, pour la liberté possible du bien contre la liberté certaine du mal 92

    De cette patriotique intervention, Montalembert avait reçu les félicitations de son ami l’abbé Gerbet, alors vicaire général d’Amiens 93 . Elles parurent dans l’Univers du 18 décembre. Il sembla jaloux de recueillir aussi l’applaudissement de dom Guéranger et usa pour l’obtenir de la plume de dom Pitra

    M. de Montalembert m’a chargé de vous dire expressément qu’il tenait à avoir votre approbation sur sa ligne de conduite, et qu’il n’avait rien fait que sur l’avis du nonce, du cardinal de Reims et de Mgr d’Arras. Il a dû écarter les conseils contraires du P. Lacordaire et passer à pieds joints sur les adjurations de Mgr Dupanloup 94 .

    L’évêque d’Orléans en effet fulminait contre le coup d’État et prédisait hautement qu’il échouerait devant la protestation de toute la lance : « Je ne crois pas, écrivait-il, qu’il y ait eu jamais une puissance humaine capable de lutter contre une telle insurrection des âmes 95 . Ce pronostic enflammé fut durement démenti par les faits.

    Il y avait dans la question posée par dom Pitra au nom de Montalembert un tel indice de rapprochement que dom Guéranger, même au milieu de ses travaux de Rome, se garda bien de le laisser échapper. Avant que ne commençât l’année 1852, il répondit

    Vous avez fait acte de bon citoyen, acte de chrétien. Vous êtes heureux d’avoir eu part à cette crise providentielle. Au premier bruit qu’elle a fait ici, je n’ai pas douté un instant que vous ne fussiez là, et que votre situation, demeurée tout entière à l’Elysée, quoique vous n’ayez jamais flatté, ne vous mit à même d’exercer une influence salutaire. Les journaux et vos lettres à votre beau-frère n’ont fait que m’apprendre ce que je savais déjà instinctivement. Mais, ajoute-t-il aussitôt avec un pressentiment aigu des choses de l’avenir, que Louis Napoléon ménage et protège la liberté de l’Église ! Toute sa force est là. Que sa politique soit aussi chrétienne et catholique qu’il est possible à la tête d’une nation qui ne l’est plus et qui n’est pourtant pas autre chose ! Liberté de l’Église dans toute son acception, abolition sans retour de toute législation qui gêne cette liberté : avec cela, Louis Napoléon sera fort et il sera béni de Dieu. Il peut tout faire. Dieu l’attend à l’œuvre. Que les institutions catholiques puissent se développer sans crainte, et dans bien peu d’années la nation sera à lui par conviction, comme elle l’est déjà par crainte de la démocratie. Qu’il se souvienne que Charlemagne lui-même n’a dû son influence qu’à ses relations filiales et respectueuses avec Rome. Sans cela, il n’eût été qu’un conquérant 96

    A la lumière des faits qui ont suivi, un esprit non prévenu reconnaîtra la sagesse politique de ces consens que l’on n’a pas assez redits, puisque nul gouvernement n’a voulu encore les suivre. Les pouvoirs politiques aiment mieux s’écrouler l’un après l’autre que s’appuyer sur la pierre d’angle de l’Église.

    Même écrivant à l’évêque de Poitiers dont les préférences politiques étaient un peu plus accusées que les siennes, l’abbé de Solesmes gardait le même accent.

    Comme il est bien vrai, lui disait-il, que Dieu se réserve la solution des grandes crises d’État ! C’est lui et non pas les calculs de la politique, ni même le sang qui fait les princes. Rome n’a pas hésité un instant ; on a senti la main de Dieu comme cent autres fois dans l’histoire. La nouvelle est arrivée ici le 7 décembre au Vatican. Je vis le saint père le lendemain. II me parla de la crise avec la plus grande sérénité. Depuis huit jours environ, on faisait tous les matins des prières solennelles dans toutes les églises, par injonction apostolique, pour implorer la miséricorde de Dieu. C’est au milieu de tous ces vœux que l’arc en ciel a paru sur la nuée.

    Et il poursuit avec une nuance d’amicale ironie

    Que vont dire tous vos amis et diocésains légitimistes ? Je vous plains bien un peu, mon cher seigneur, de leur avoir donné quelques gages 97

    L’évêque de Poitiers voyait les faits du même point de vue que son ami ; mais il en appelait avec une affectueuse vivacité de la sentence prononcée par l’abbé de Solesmes contre des amis politiques qui formaient le groupe le plus religieux de son diocèse. Nous trouvons intérêt à observer, à côté de la fermeté d’intelligence qui inspirait à tous deux une même appréciation des événements, les divergences de détail qui forment les nuances individuelles.

    Le coup d’État a été un coup de Providence, disait Mgr Pie, c’est incontestable ; et il faudrait être bien ingrat pour ne pas se confondre en actions de grâces. Mais soyez certain que nous n’échapperons pas complètement aux crises. Dans une société sans aucune base comme la nôtre, il est vraiment facile de renverser ; mais, pour refaire, comment s’y prendre ? Où sont les appuis ? Où sont les instruments ? Vous croyez à distance la bourgeoisie sceptique, matérialiste, atteinte par ce coup : vous vous trompez. Elle se jette à la tête de Napoléon ; elle est plus napoléonienne que lui, comme elle a été plus républicaine que le provisoire ; elle va ressaisir tous les postes parle choix des maires et conseillers municipaux, donné aux préfets. Ainsi les instruments de Louis Napoléon seront les mêmes que ceux des pouvoirs précédents, avec une lâcheté de plus. Vous dites des légitimistes des choses vraies, mais exagérées et dangereuses. Comment parler avec cette sévérité des seuls hommes riches qui accomplissent le devoir religieux dans les neuf dixièmes de la France, des seuls hommes dont la fortune contribue au soutien des œuvres religieuses ? Vous me parlez de gages que je leur ai donnés ; mais je vous parlerais, moi, de ceux que j’en ai reçus. Voulez-vous que je mette sur le même rang les bourgeois enrichis, libéraux avant 1830, conservateurs avant 1848, opposants avant décembre 1851, autocrates aujourd’hui, dont tout le mérite est de me donner un bon dîner quand je vais dans leur paroisse et de venir à l’église ce jour-là ? Voulez-vous que je les mette sur le rang des vrais chrétiens que l’on rencontre toujours devant les autels, qui soutiennent nos séminaires, qui répondent à tous nos appels ?

    L’évêque de Poitiers semblait se tenir en face du pouvoir issu du 2 décembre dans une plus grande réserve que l’abbé de Solesmes.

    Croyez-moi, lui disait-il, ne soyez pas enthousiaste de notre nouveau gouvernement : ce qu’il a de providentiel est très digne d’être admiré ; tout ce qu’il a de l’homme est très peu de chose 98

    La conversation se poursuivit livrant peu à peu, comme il advient souvent, l’unité de leur pensée commune.

    Assurément, disait dom Guéranger, rien ne garantit que le président protège toujours l’Église ; il y a même des raisons de craindre le contraire. Mais si Dieu le maintient à la souveraineté, nous ne serions pas excusables de miner son autorité, en ménageant les partis qui ruineront la société avec le président, si Dieu les laisse faire. A Dieu ne plaise que je blâme la faveur témoignée par vous à des familles pieuses qui donnent de si beaux exemples et presque seules coopèrent aux œuvres extérieures de la charité ; mais combien il est nécessaire que vos autres brebis et ces familles elles-mêmes sentent et comprennent qu’il n’y a pas un lien politique entre elles et vous ! Pardon, cher seigneur, de vous dire des choses que vous savez aussi bien que moi ; mais j’ai tant à cœur de vous voir le premier des évêques français, non pas seulement devant les hommes, mais au point de vue de Dieu ! On ne doit jamais avoir un seul motif de dire

    L’évêque de Poitiers est légitimiste. Cela ne se peut pas, cela ne se doit pas. De même, nul ne doit avoir le droit de dire : L’évêque de Poitiers est l’ennemi des légitimistes. Cela serait un autre malheur.

    C’est un moine et un vieil ami qui vous parle. Vous lui passerez tout. Ecrivez moi bientôt, cher seigneur ; et sachez bien qu’il n’y a personne au monde qui vous aime plus tendrement et qui vous soit plus dévoué à la vie et à la mort 99

    Ce seul échange de lettres suffirait à lui seul pour montrer tout à la fois de quelle confiance mutuelle, de quelle sainte et fraternelle liberté était formée l’amitié de l’évêque de Poitiers et de l’abbé de Solesmes. A notre humble avis, il n’est guère de plus bel exemple ni de plus grand spectacle que celui de deux âmes si capables de tout se dire et de tout entendre. On voit comment en dépit de divergences secrètes les plus sages esprits, devant le péril du socialisme, se mettaient d’accord pour accueillir le régime nouveau, qui d’ailleurs s’employait avec résolution à réorganiser et à raffermir la société.

    Les légitimistes eux-mêmes n’échappaient pas complètement à l’entrain commun. Je fais mon possible pour paraître résigné, disait M. de Falloux ; au fond je suis satisfait 100 Cette satisfaction ne tarda guère à être mise à une rude épreuve. Des révolutions politiques ne vont jamais sans certaines représailles plus ou moins colorées par la raison d’État. La maison d’Orléans déchue depuis 1848 avait gardé en France des biens considérables ; on les évaluait à trois cents millions. Aux mains d’adversaires résolus et disposés d’ailleurs par atavisme à s’entendre avec le parti démagogique, ces richesses constituaient une arme menaçante sans cesse tournée contre le pouvoir nouveau. Désarmer des prétendants, avant même qu’ils eussent essayé d’user de leurs avantages, fut-il un acte politique ? N’eût-il pas été plus habile et plus fier de n’en venir à une mesure extrême qu’après y avoir été invité ou contraint par des menées qui eussent alors effacé son côté odieux, en ne lui laissant que le caractère de la légitime défense ? La situation du président, devenue soudain prépondérante et presque dictatoriale, aurait elle été vraiment amoindrie, s’il se fût interdit les représailles habituelles des gouvernements nouveaux contre les gouvernements qui les ont précédés, s’il avait fermé l’ère des confiscations prononcées tantôt par la Restauration contre les Bonaparte et tantôt par le gouvernement de Juillet contre la Restauration ? ce sont questions à débattre entre politiques. IL est certain du moins que la résolution du président était absolue ; la démission de quelques-uns de ses ministres les plus dévoués, Rouher, de Morny, Fould, ne parvint pas à faire adoucir les deux décrets publiés par le Moniteur 101 et qui produisirent une assez vive sensation. L’un déclarait les membres de la famille d’Orléans inhabiles à posséder meubles ou immeubles sur In territoire de la république : il leur était laissé le loisir d’un an pour réaliser leur fortune et l’emporter ; l’autre décidait que la donation faite en 1830 par Louis-Philippe à ses enfants était annulée comme contraire au droit public de la France, et que partant les meubles et immeubles, objet de cette donation, faisaient retour au domaine de l’État. La légitimité de la donation de 1830 pouvait être contestée sans doute ; sans doute aussi le décret stipulait qu’il serait disposé de ces biens au profit de diverses œuvres de bienfaisance et d’utilité publique ; enfin, pour éviter toute apparence de revanche ou de revendication personnelle, le président déclarait renoncer à toute réclamation au sujet des dépossessions dont la famille Bonaparte avait été victime en 1814 et 1815 : le second décret n’en gardait pas moins une saveur très prononcée de confiscation.

    A la faveur des démissions ministérielles qui trahirent les scrupules de plusieurs, un murmure d’indignation circula. On feignit ne se souvenir d’aucune mesure semblable. L’intégrité de quelques-uns, les préférences politiques des autres, la crainte de sembler patronner l’injustice, tous ces sentiments fort complexes auxquels se mêlait le plaisir si français de trouver le pouvoir en défaut, inspirèrent à la presse un concert assourdissant de cris vertueux. Déposséder de la sorte, n’était-ce pas donner un gage et des précédents au socialisme ? Et comme la fermeté même du gouvernement rassurait les critiques, on se permit beaucoup d’invectives parce qu’on les savait inoffensives et sans portée. Louis Veuillot raillait cette allure

    Se ranger de l’opposition pour le plaisir d’en être, par cette considération que l’opposition sera trop faible pour renverser le gouvernement et que le gouvernement se sentira trop fort pour être tenté de se venger de l’opposition, C’est une sorte de passe-temps qu’il faut laisser aux professeurs et aux avocats. Ce n’est pas assez de fierté de se tenir à l’écart de la faveur : il faut se mettre aussi à l’abri de la clémence.

    Le comte de Montalembert fut d’un autre avis. Il avait pris son parti du coup d’État ; il se révolta contre .les décrets et y répondit en donnant sa démission de membre de la commission consultative du 2 décembre. Son discours à l’Académie française où il fut reçu le 5 février laissa percer quelques phrases de mauvaise humeur à l’adresse de « cette impuissance qui n’est force que pour abattre et qui ne sait ni créer ni maintenir 102 A côté des catholiques attentifs qui, sans méconnaître les fautes commises, sans fermer les yeux à celles que l’on pouvait commettre encore, assistaient avec intérêt à cet essai de restauration de l’autorité sociale, Montalembert, que les électeurs du Doubs venaient de renvoyer à la Chambre, surprenait ses collègues de la droite, en se rangeant dans une opposition politique qui lui faisait coudoyer M. Dupin et les hommes de son groupe. Nous l’y retrouverons bientôt.

    Cette digression sur l’accueil fait au coup d’État du 2 décembre nous a fait oublier que l’abbé de Solesmes est à Rome, objet de la part du pape et du cardinal Fornari d’une faveur presque périlleuse, parce qu’elle tendait à le fixer à Rome, – faveur dont les indices se rencontraient jusque dans les égards inattendus qui lui étaient témoignés par d’anciens adversaires. Il n’eut le loisir de presser l’expédition de ses affaires personnelles qu’après avoir terminé les travaux qui lui avaient été confiés comme consulteur et insisté vivement sur son devoir de rentrer à Solesmes. Comme en 1837, il sollicita du pape une congrégation particulière de cardinaux à qui fût soumis l’examen de ses postulata Fornari en ferait naturellement partie. Les questions proposées à ce comité cardinalice avaient pour dessein, en écartant les tutelles jalouses qui avaient pesé sur la famille bénédictine dès sa naissance, de faire rapporter aussi les mesures draconiennes qui interdisaient l’érection de nouveaux monastères, gênaient les ordinations et soumettaient indéfiniment l’abbé de Solesmes après chaque triennat à une réélection. Obliger périodiquement le pouvoir monastique à comparaître devant ses subordonnés, c’est chose qui semblerait presque normale, tant les systèmes politiques nous l’ont rendue familière, mais c’est chose inconciliable avec la lettre de la sainte règle et avec l’esprit de la constitution monastique, si ce n’est avec toute forme de gouvernement.

    En toute chose, Rome procède avec une sage lenteur : cette lenteur s’accroît encore lorsqu’il s’agit pour elle de rapporter des mesures antérieurement prises. C’est une révision du procès qui alors s’impose. Cinq cardinaux, dont Fornari, furent désignés par Pie IX pour étudier de près les questions dont nous avons parlé plus haut, éclairées chacune par des mémoires imprimés de dom Guéranger. Mais les séances étaient rares, espacées encore par des incidents variés et par des vacances régulières. Plusieurs mois devaient s’écouler avant le règlement définitif.

    Le choix du pape tombant sur l’abbé de Solesmes pour en faire un consulteur de l’Index eut en France un contre coup très inattendu. La condamnation du manuel de M. Lequeux avait révélé chez le souverain pontife une résolution arrêtée de proscrire de l’enseignement des séminaires les livres entachés de gallicanisme. Mgr Bouvier se prit à craindre pour sa théologie dont les premières éditions n’étaient pas conçues dans une pensée très romaine. Ces craintes prirent un corps lorsque survint en France la nouvelle que dom Guéranger était nommé par le pape consulteur de l’Index. Les démêlés de l’évêque et de l’abbé n’étaient un secret pour personne, et certains esprits ne doutèrent pas un instant que dom Guéranger ne dût user de la faveur- dont il jouissait, afin de faire expier à l’évêque, par un coup qui eût atteint à la fois et sa réputation et ses finances, les longs déboires qu’avaient valus à l’abbaye quinze ans de rivalité. C’était peu connaître l’abbé de Solesmes ; mais les nouvellistes n’y regardent pas de si près. Le bruit courut avec persistance à Paris que la théologie de Mgr Bouvier était déférée à l’Index et que l’abbé de Solesmes en était le dénonciateur. Effrayé, l’évêque voulut parer le coup et écrivit à Rome pour se soumettre à toute correction 103 . L’abbé de Solesmes crut de son devoir de le rassurer : la théologie n’était pas déférée à l’Index, la docilité que l’évêque témoignait était d’ailleurs la plus sûre garantie contre toute sentence. Dom Guéranger protestait du reste qu’il était très éloigné de la pensée qu’on lui avait prêtée de provoquer à une censure. Mgr Bouvier avait été son supérieur au grand séminaire ; il avait été à l’origine le bienfaiteur de Solesmes ; et si des différends étaient survenus entre eux dans la suite, l’abbé de Solesmes n’y voyait qu’un motif de plus d’éviter toute démarche qui pût ressembler à une vengeance. L’évêque du Mans ne fut pourtant qu’à demi rassuré et dans ses éditions ultérieures s’appliqua tellement à refléter les idées romaines que son ouvrage a été durant un quart de siècle le manuel le plus universellement répandu dans les séminaires de France.

    Si l’examen de ses mémoires ne se poursuivait qu’avec lenteur, l’abbé de Solesmes voyait pourtant croître à chaque audience nouvelle la confiance que lui témoignait le souverain pontife. Les réponses motivées, qu’il avait données au cardinal Fornari sur diverses causes doctrinales ou liturgiques ; avaient chaque fois déterminé l’assentiment du pape, qui ne parlait de lui qu’avec les plus grands éloges et, par la variété et l’étendue de travaux qu’il lui confiait, semblait s’appliquer à le retenir à Rome. C’était l’époque où fidéisme et traditionalisme s’appliquaient de concert à saper l’autorité de la raison. Le pape sollicita de l’abbé de Solesmes un mémoire sur le traditionalisme ; le cardinal Fornari qui recevait dom Guéranger dans son intimité fut chargé de le lui demander.

    – Il faudrait. une bonne constitution sur le traditionalisme qui menace de gâter les esprits en France, disait le cardinal. Si j’étais pape, je vous en chargerais. Sans doute vous n’accepteriez pas mon offre, car vous aussi, vous êtes traditionaliste.

    – Moi, Eminence ? répondit dom Guéranger avec un peu d’étonnement, c’est une plaisanterie. Il n’y a pas d’erreur que je déteste comme le jansénisme, et le traditionalisme y est apparenté.

    – Cependant on me l’a certifié, ajouta le cardinal ; je le tiens du R. P. R..* Et il lui cita un des religieux les plus considérés de Rome.

    Le même jour, l’abbé de Solesmes se rendit auprès de son accusateur

    « Mon révérend père, lui dit-il, j’apprends de source certaine que je suis pour vous un traditionaliste ; voulez-vous avoir la bonté de m’en donner quelque preuve ? » En face de cette question directe, l’interpellé se troubla : « Je le croyais, on me l’a affirmé. N’étiez-vous pas d’ailleurs de l’école de M. de Lamennais ? Quelle distance y a-t-il entre le traditionalisme et la doctrine du sens commun ? » Une fois de plus, dom Guéranger fut amené à rappeler quelle avait été la nature de ses rapports avec l’abbé de Lamennais et à quelle distance il s’était tenu du système philosophique incriminé. Il y a des préventions de nature très tenace ; et plutôt que de prendre contact avec un homme et sa pensée, des esprits simplistes préféreront longtemps encore ranger chacun une fois pour toutes dans une catégorie rigide avec une étiquette verbale, comme pour le retrouver au besoin. Il ne semble pas que ces préventions aient été aucunement partagées par Pie IX, trop assuré pour l’avoir éprouvée souvent de la parfaite orthodoxie de dom Guéranger.

    De longues négociations ne vont pas sans une part de conversations un peu libres, où les esprits qui ont discuté tout à l’heure et tout à l’heure reprendront la discussion, se délassent des difficultés et des litiges par un échange de propos et d’anecdotes. Mgr Bizzarri, alors secrétaire de la congrégation des évêques et réguliers, n’avait pas la réputation d’être très favorable aux réguliers ; mais il aimait à conter et avait d’intéressants souvenirs. Il apprit à l’abbé de Solesmes l’imminence du péril couru par lui sept années auparavant, en 1845, lors de l’application de ces mêmes mesures extrêmes dont il venait solliciter la mainlevée. Si sévères et si injustifiées qu’elles parussent, les décisions, qui semblaient alors ruiner de fond en comble les espoirs de la congrégation de France en la maintenant sous la dure main de l’évêque du Mans, pouvaient ressembler à une miséricorde. Telles avaient été les instances du gouvernement français auprès de la cour de Rome que le cardinal secrétaire d’État et le préfet des évêques et réguliers avaient été sur le point de livrer au ministère le bref de la fondation de Solesmes. Le bref eût été déféré au conseil d’État et annulé comme contraire aux articles organiques. Solesmes qui ne vivait que de l’institution apostolique eût perdu son titre à exister ; le monastère eût été dispersé sur l’heure. L’opposition de Bizzarri avait mis obstacle à ce plan meurtrier. Les mesures décrétées par le cardinal Ostini auraient eu pour résultat de substituer l’asphyxie lente à une mort rapide.

    L’acte de haute conscience accompli en 1845 n’empêchait pas Mgr Bi» zarri de traîner une fois encore les choses en longueur et de prétendre que le bref de fondation, grâce à la rédaction habile du P. Rozaven, avait accordé aux bénédictins des privilèges exorbitants. C’était un siège à recommencer chaque jour. Sur ces entrefaites, le cardinal Orioli, préfet de la congrégation et, comme tel, président du comité des cinq cardinaux, vint à mourir. Il fallait, pour que les séances fussent reprises, attendre un consistoire et la création d’un nouveau préfet des évêques et réguliers ; et il y avait quatre mois déjà que l’abbé de Solesmes avait quitté son monastère. Heureusement le pape vint à son secours et les séances continuèrent sous la présidence du cardinal Antonelli. Les lenteurs de la procédure lui laissèrent du moins le loisir de préparer de concert avec le Père Passaglia un projet de constitution apostolique sur l’Immaculée Conception :` Chose remarquable ! la pensée de Pie IX avait été tout d’abord d’unir ensemble la proclamation du dogme et le Syllabus et, à l’occasion de la reconnaissance authentique du privilège de Notre-Dame, de tourner contre les erreurs du temps présent la main maternelle qui selon la parole de l’Église a vaincu à elle seule toutes les hérésies. A la réflexion il divisa ensuite les deux causes et en fit l’objet de deux actes séparés.

    La patience et les instances de dom Guéranger eurent finalement raison de toutes les lenteurs. La faveur du pape et l’influence du cardinal Fornari ne furent pas étrangères à l’heureuse issue qui vint, au commencement du mois de mars, couronner quatre mois de longs travaux. Outre le calendrier propre à la famille bénédictine de France obtenu dès la fin de 1851, toutes les mesures prises en 1845 dans les circonstances auxquelles nous avons fait allusion plus haut et qui ruinaient l’exemption canonique, en même temps qu’elles s’opposaient au développement de l’institution religieuse par elles si durement atteinte, toutes ces mesures étaient rapportées. En cas de vacance, la juridiction sur l’abbaye passait de droit, non à l’évêque mais au prieur institué par l’abbé ; l’abbaye de Solesmes rentrait en possession du droit de fonder de vrais monastères exempts comme elle, moyennant qu’ils fussent composés d’au moins six religieux* Restait la suppression de la clause qui soumettait dom Guéranger à la nécessité d’être indéfiniment réélu à la fin de chaque triennat. Cette clause le visait personnellement ; il n’avait pas cru digne d’en solliciter lui-même l’annulation ; le cardinal Fornari prit sur lui ce soin.

    Afin d’assurer autant que le comportent les choses humaines la stabilité de ces décisions et de se ménager auprès du saint-siège un appui bienveillant et éclairé, l’abbé de Solesmes, au cours de l’une des dernières audiences qu’il obtint du pape, lui avait présenté une supplique, demandant que le cardinal Fornari fût reconnu à Rome comme le protecteur de la congrégation bénédictine de France. Le pape l’accueillit avec bienveillance, non pourtant sans objection : « Votre supplique, fit-il remarquer, passe outre aux droits du cardinal Mai. » On sait que le cardinal Mai appartenait tout entier à la bibliothèque Vaticane et à ses publications. « L’Éminence Mai est bien occupée, reprit l’abbé de Solesmes ; et il est bien peu probable, alors qu’elle n’a nul souci même des affaires du Mont Cassin, qu’il lui reste du loisir pour les nôtres. » Le pape sourit et fit expédier la nomination par le cardinal secrétaire d’État.

    Sur ces entrefaites et avant même son départ de Rome, dom Guéranger put reconnaître à divers indices que certaines hostilités avaient consenti à désarmer. Rien ne réussit comme le succès. Malgré le silence gardé sur la question liturgique au concile de la province, un travail continu avait peu à peu gagné le clergé et le chapitre du Mans à la thèse romaine. Personnellement, Mgr Bouvier regardait le changement avec peu de faveur : à la différence de tant de diocèses en possession de trois, quatre ou cinq liturgies différentes, il n’avait, lui, dans toute l’étendue du territoire soumis à sa juridiction qu’un seul bréviaire et un seul missel et se prévalait de cette unité pour résister à l’entraînement commun. Par ailleurs, les dispositions personnelles du prélat ne le portaient pas à consacrer par son adhésion un mouvement dont l’abbé de Solesmes avait été l’initiateur. Mais ici encore les événements triomphèrent de toutes les répugnances. En homme avisé qu’il était, Mgr Bouvier comprit que l’adoption de la liturgie romaine, en même temps qu’elle le rapprochait de son chapitre avec qui il n’avait plus de relations depuis douze ans, défendrait, contre une condamnation qu’il n’avait pas cessé de redouter, cette théologie demeurée suspecte au saint-siège ; des nouvelles de Rome venues après les lettres de dom Guéranger avaient renouvelé ses inquiétudes. Mais Rome ne serait elle pas deux fois désarmée, et par la docilité qu’il professait à toutes les corrections qui lui seraient signalées, et par l’acte solennel qui restituerait à tout son diocèse la liturgie romaine ? Son parti fut pris aussitôt, et il dessina tout son mouvement en écrivant à l’abbé de Solesmes une lettre confiante.

    Dans l’hypothèse d’un changement de liturgie, lui demandait-il, quels seraient les usages de notre vieille église qu’il serait possible de conserver ? Si à votre retour vous pouviez me donner sur tout cela des notions bien positives, vous me feriez grand plaisir. Seulement, je souhaiterais que ce fût entre vous et moi, afin que je restasse plus libre de mes actions. Agréez, je vous prie, mon révérend père, mes sincères remerciements et l’assurance de mes sentiments d’estime et d’affection 104

    On le voit, le ton était bien adouci. L’abbé de Solesmes garda le secret demandé et signala à l’évêque qui lui en avait fait la demande les thèses de sa théologie qui déplaisaient à Rome. En même temps, la congrégation des Rites, répondant à une consultation privée. déniait à la liturgie mancelle toute prescription régulière et toute autorité ; le diocèse s’ébranlait tout entier ; les informations venant de Rome laissaient comprendre qu’une sentence allait être prise contre une théologie suspecte. Quelle était cette théologie ? celle de Mgr Bouvier ? celle de M. Carrière ? On ne le savait pas : les renseignements confidentiels étaient muets sur ce point. Mgr Bouvier prit les devants ; il témoigna ouvertement de son intention de ramener son diocèse au romain et en écrivit au saint père 105 Puis dans une autre lettre il plaida auprès de l’autorité pontificale la cause de sa théologie parvenue à sa septième édition. L’Univers du 17 juillet 1852 rendit publique la décision de l’évêque du Mans : sa théologie était sauvée.

    Mais lorsque s’accomplit cette pacifique révolution, l’abbé de Solesmes était depuis plusieurs mois déjà rentré dans son monastère. Il avait célébré la messe pontificale à Saint-Paul le 21 mars, fête de saint Benoît, à la grande joie de l’abbé. Falcinelli. Le surlendemain, 23, longue audience de congé d’une bienveillance extrême ; le 24, après la messe à la confession de Saint-Pierre, après les adieux à M. de Rossi et à Mgr de Mérode, il quittait Rome ; le 26, l’Hellespont l’emportait loin de Civita-Vecchia. Il y eut relâche à Livourne, puis à Gênes. L’Hellespont entra au port de Marseille le 29 mars à dix heures du matin. Quelques jours plus tard, le 4 avril, dom Guéranger retrouvait son monastère et, dans sa petite cellule, au milieu de l’affection de tous ses fils, oubliait ses travaux, ses fatigues et jusqu’aux channes redoutables que la faveur du pape lui avait fait courir.

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