Dom Guéranger, abbé de Solesmes, par Dom Delatte – Chapitre XIII

CHAPITRE XIII

 

FONDATIONS SOLESMIENNES

 

(1852-1854)

    

    La France politique était pacifiée ou à peu près dans les premiers mois de 1852 ; la France religieuse continuait à être divisée par la controverse des classiques païens et des classiques chrétiens. La question avait été soulevée, nous l’avons dit, par le livre de M. l’abbé Gaume. Au lieu de s’entendre sur des termes précis, les esprits, au hasard de leurs tendances, de leurs préjugés, de leurs habitudes et parfois de leurs rancunes, s’étaient déclarés pour ou contre les auteurs païens, et la variété même des passions qui divisaient les catholiques frappait de stérilité toute tentative de conciliation. La compagnie de Jésus était ouvertement peu favorable à un remaniement des programmes qui eût déconcerté la Ratio studiorum du P. Jouvency ; l’Univers avait pris parti pour M. Gaume, par réaction contre le paganisme de l’éducation, par le désir trop légitime d’initier les âmes baptisées à la littérature chrétienne. Quelques esprits systématiques trouvaient admirable d’imputer aux jésuites la responsabilité de tout le paganisme qui depuis la Renaissance avait prévalu dans l’éducation. La mêlée était confuse. La discussion pratique se compliquait à toute heure des incidents fâcheux que provoquent d’ordinaire les animosités personnelles ; et, pendant que dom Pitra prenait à tâche d’apaiser les dissidences et de ramener tontes choses à, une question de méthode et de pédagogie, l’évêque d’Orléans intervenait avec éclat par une lettre adressée aux supérieurs, directeurs et professeurs de ses petits séminaires sur l’emploi des auteurs profanes, grecs et latins, dans l’enseignement classique.

    La lettre parut dans l’Ami de la religion du 1er mai 1852 1 Mgr Dupanloup ne pouvait prétendre à dirimer par sa seule autorité une question que l’on discutait librement avant qu’il en eût parlé. Du moins Louis Veuillot le crut ainsi ; la lettre de l’évêque d’Orléans était à ses yeux un acte de simple journaliste qui n’avait pas le dessein de clore la discussion. Sans contester aucunement à Mgr Dupanloup son droit d’intervenir ni son titre à guider la portion enseignante de son clergé, Louis Veuillot en trois articles mesurés et calmes fit ses réserves sur la thèse épiscopale 2 A notre sens il le pouvait faire d’autant mieux que les idées qui avaient prévalu dans le journal l’Univers étaient ouvertement patronnées par une portion de l’épiscopat et par d’éminents penseurs

    Mgr Gousset, Mgr Parisis, Donoso Cortès, le comte de Montalembert ; de plus il lui était. facile d’éviter tout conflit. de forme trop personnelle avec l’évêque d’Orléans, des journaux universitaires ayant salué de tous leurs éloges la lettre épiscopale et reconnu que « le bon sens même dans cette occasion avait parlé par la bouche du vénérable prélat 3 C’était un avantage pour Louis Veuillot, – et il était trop avisé pour le négliger, – de pouvoir, sans se mesurer trop directement avec l’évêque, discuter néanmoins ses arguments dans l’expression que leur avait donnée un journal, qui se prononçait aujourd’hui pour les classiques païens après avoir plaidé hier pour le monopole .universitaire. Il croyait sans doute avoir ainsi concilié l’expression d’une doctrine libre encore avec les égards dus à la dignité épiscopale. L’évêque d’Orléans ne le crut pas ; d’un ton enflammé. il adressa dès le 30 mai, jour de la Pentecôte, à tout son clergé uni mandement où l’Univers était dénoncé comme un péril public, dont on ne pouvait tolérer les agressions sans faire abandon des principes les plus certains et des règles les plus incontestées de la hiérarchie. A ces causes et le saint nom de Dieu invoqué, Mgr Dupanloup défendait à tous les supérieurs, directeurs et professeurs des séminaires d’Orléans de s’abonner au journal l’Univers et enjoignait de cesser sur l’heure la continuation des abonnements en cours 4 .

    Le coup était vigoureusement porté d’une main forte et sûre ; et, s’il avait voulu par un acte audacieux et habile surprendre l’épiscopat, désagréger le parti dit ultramontain et relever le crédit de son journal préféré, l’Ami de la religion, l’évêque d’Orléans avait fort bien choisi son heure. Il semblait défendre l’autorité épiscopale violée en sa personne ; comment ses collègues se seraient-ils élevés contre lui ? La question était mal engagée, mal précisée, quelquefois mal soutenue : les évêques demeuraient indécis et silencieux, ne pouvant se résoudre à suivre l’Univers dans un chemin peu frayé, avec en plus le chagrin de décourager les religieux qui s’étaient le plus dévoués à la cause de l’enseignement chrétien. L’évêque d’Orléans n’avait d’ailleurs négligé aucune des menues habiletés au prix desquelles on se fait un parti nombreux ; deux fois il avait cité avec éloge dom Pitra dont il voulait se concilier l’autorité : il attirait ainsi Solesmes à lui. En même temps, il s’efforçait de rallier l’épiscopat, en adressant à ceux de ses collègues qu’il espérait gagner à sa cause une déclaration en quatre articles, conçue en termes mesurés, pour solliciter et obtenir les adhésions du plus grand nombre. Les actes épiscopaux y étaient déclarés justiciables du saint-siège, mais non des journaux ; l’usage des classiques païens, bien expurgés, bien expliqués, était réputé inoffensif. Sans doute il y avait lieu de faire une part. à la lecture et à l’explication des auteurs chrétiens, mais enfin, n’était-ce pas à chaque évêque qu’il appartenait, sans être soumis en cela au contrôle d’un journaliste, de définir en quelle proportion la littérature païenne et la littérature chrétienne auraient chacune leur part dans l’enseignement diocésain 5  ?

    Louis Veuillot de son côté souffrit beaucoup moins des vivacités du mandement que de la situation fausse où il voyait réduit devant un public divisé le journal qui avait été jusqu’alors le seul organe des doctrines romaines ; et, dans le dessein de ne pas compromettre le parti catholique, il eut un instant la pensée de se retirer. Mgr Pie l’en dissuada. L’abbé de Solesmes l’en détourna à son tour ; il attachait une importance souveraine à la conservation du seul journal religieux qui n’eût rien de gallican. Louis Veuillot sut grand gré à dom Guéranger d’un encouragement qui était venu à une heure opportune.

    Nous nous trouvons, disait-il, dans un passage très périlleux, poursuivis par un adversaire ardent, hardi, implacable. En prenant les devants, Mgr d’Orléans a déconcerté le courage et la prudence de nos amis. On ne fera pas une scission publique dans l’épiscopat pour notre cause et je suis le premier à désirer que cela n’arrive point. Donc l’évêque d’Orléans parlera seul ; il poussera sa pointe, il aura des adhésions, il en a déjà : vous ne doutez point qu’il ne soit homme à les publier. Que ferons-nous alors ? Publiquement frappés par plusieurs évêques et n’étant défendus par aucun, nous paraîtrons être ce que l’on dit que nous sommes, des brouillons et des révoltés. Nous avons vu le fond des cœurs. Un prélat adhérent nous a dit naïvement que nous nous mêlions trop de ce qui ne nous regarde point et que si nous voulions enfin laisser en repos le gallicanisme, on ne nous chercherait pas querelle. C’est l’hydre ultramontaine que l’on poursuit en nous, et c’est une trop belle victoire et qui fera trop d’honneur à celui qui l’obtiendra, pour qu’elle ne soit pas poursuivie avec une ardeur invincible.

    Voilà, mon révérend père, comment, sans découragement et même sans lassitude, également préservé, je le crois, des illusions du courage et de celles de la peur, je vois la situation. Si nous en sortons, ce sera par des moyens que je n’aperçois pas. Du reste je m’en remets à la volonté de Dieu, n’ayant ni le moyen ni le goût d’entrer dans une phase de combats personnels contre des hommes que je veux toujours respecter 6

    Les moyens que Louis Veuillot n’apercevait pas ne firent pas défaut. Le cardinal Gousset porta la question à Rome qui, passant discrètement sur la question des classiques devenue secondaire, rappela fort opportunément « la nécessité de conformer aux règles et aux coutumes établies par l’Église la nature et la forme des actes émanant du corps épiscopal ; sans quoi on court un trop grand danger de rompre l’unité si nécessaire d’esprit et d’action, même dans les démarches par lesquelles on pourrait quelquefois chercher ardemment à l’établir 7 » C’était en termes à peine voilés la réprobation des conciles par voie postale ou télégraphique. Chacun le comprit. Un mois avant que Rome n’eût prononcé, Mgr Pie écrivait à dom Guéranger L’affaire de la déclaration est avortée. Croyez-moi, si nous sommes prudents et réservés, toute cette dernière bourrasque tournera à notre profit 8 »

    Le coup de grâce fut donné à la déclaration par une lettre publique, de ton très élevé, de vigueur souveraine, où Mgr de Dreux-Brézé, évêque de Moulins, justifiait auprès de l’évêque d’Orléans une abstention à laquelle, disait-il, je ne me suis pas résolu sans douleur 9 ». Pour un instant, l’épiscopat tout entier prit conscience que ses actes collectifs ne sauraient s’affranchir des formes canoniques qui garantissent la pleine liberté des évêques et la maturité de leurs délibérations. Telle est pourtant à toute époque emportée et fiévreuse l’impatience des règles les plus tutélaires que ce système des conciles par la poste, inauguré déjà en 1831 ; n’a plus cessé au cours du dix-neuvième siècle d’être usité mais toujours sans grand fruit. En 1852, la déclaration qui avait pour but de constater l’unité de l’épiscopat ne réussit finalement qu’à témoigner de façon irrécusable que les évêques ne s’entendaient pas : les quatre articles de l’évêque d’Orléans furent repoussés par une quarantaine de suffrages, accueillis par un nombre à peine moindre ; cinq ou six évêques formèrent un tiers parti et ne donnèrent leur adhésion que moyennant modification de l’énoncé. Bientôt d’ailleurs l’Univers se retira du débat et, quelques pièges qui lui fussent tendus, refusa de publier aucun article sur cette question. « Si quelque chose est à décider, disait Louis Veuillot, l’Église décidera. Notre rôle est d’attendre et de nous taire ; c’est commencer d’obéir. Donnons cet exemple, dût-il n’être pas imité 10 »

    Ce conflit au sujet des classiques, où dom Guéranger n’intervint que par des conseils privés, se calmait à peine qu’il reçut une lettre de Montalembert. Rallié un instant à la politique de Louis Napoléon, le comte de Montalembert, outré de la mesure prise au sujet des biens de la famille d’Orléans, avait, on s’en souvient, ouvertement rompu avec le régime nouveau et avec l’Univers qui le soutenait encore. Un instant, sur la question des classiques, il avait pris le parti de ses anciens frères d’armes ; mais l’entente ne dura guère. Il crut de son devoir de s’opposer au courant qui emportait les consciences chrétiennes vers ce pouvoir césarien qu’il avait un an auparavant appelé de tous ses vœux, et écrivit son livre ou manifeste intitulé : Des intérêts catholiques au dix-neuvième siècle. Il y comparait l’état de l’Église à l’aurore du siècle, à ce qu’elle était en 1852 et, voyant partout les indices de la renaissance du catholicisme, se demandait la cause secrète qui en cinquante ans avait relevé sous Pie IX une cause qui semblait perdue sous Pie VI. De cet heureux contraste il ne trouvait l’explication que dans l’élément précieux de la liberté, entré maintenant dans nos mœurs, qui, s’il a besoin d’être contenu par la religion, en échange aide à la religion et conspire avec elle au bonheur des peuples. Tandis que partout la servitude de l’Église a été I’œuvre du pouvoir absolu, il se trouve qu’en Angleterre, en Belgique, en Hollande, en Allemagne, en France, un même principe de liberté a produit les mêmes effets. Et l’enquête en partie double, poursuivie dans tous les pays de l’Europe, conclut que le gouvernement représentatif est aujourd’hui non seulement la forme essentielle de la liberté politique mais la condition la plus assurée de la liberté religieuse. N’est-ce pas à l’abri du régime parlementaire que les ordres religieux se sont relevés ? N’est-ce pas à lui que nous devons la liberté d’enseignement et l’abaissement des doctrines gallicanes chères à tous les pouvoirs absolus ? Le régime représentatif comme palladium de la liberté politique et de la liberté religieuse, telle est ma foi politique, concluait Montalembert, et

 

Hors qu’un commandement du pape exprès ne vienne,

 

    j’y compte persévérer. J’avoue même que je ne vois aucun profit ni aucun honneur pour les catholiques à en nourrir une autre 11 ».

    La lettre d’envoi pressentait bien que le livre rencontrerait auprès de l’abbé de Solesmes quelque contradiction ; elle la provoquait même

    Mon ami, je compte sur une lettre de vous pour me dire avec votre franchise habituelle tout ce que vous pensez du livre qui doit vous être envoyé aujourd’hui. Je vous ai eu constamment en vue en l’écrivant. Vous n’aimez pas la liberté politique comme moi ; mais je me flatte que la palinodie de l’Univers vous a fait un peu mal au cœur comme à moi, et que vous serez d’ailleurs content de mon tableau des cinquante dernières années et de ce que ,je dis des moines…

    Quoi qu’il en soit, me voici non pas enseveli dans mon triomphe, ce qui eût été beau, mais condamné à me survivre à moi-même et jeté de côté, à quarante deux ans, comme un vieil invalide amputé dont on n’a que faire. II faut savoir se résigner et profiter de cette catastrophe pour le salut de mon âme. C’est ce que j’essaie de faire. Mais avant de descendre dans le néant (comme dit Saint Simon), auquel ma vie publique est désormais destinée, j’ai voulu rendre un dernier témoignage aux principes et aux idées que j’ai servis pendant toute ma vie. J’ai toujours combattu pour l’âme et l’honneur : c’est ce que je fais encore en jetant cette protestation au milieu de l’enthousiasme universel d’un peuple abâtardi pour la servitude.

    Je compte ensuite reprendre mon Monasticon et le refaire complètement. Je regrette amèrement de n’avoir pu publier mon premier volume en 1847 ; car en me relisant, je me trouve dépassé par le courant des idées que j’aurais alors précédé et dirigé. Mais puisqu’il en a été autrement, je crois devoir profiter de ce retard pour perfectionner mon œuvre… Tout à vous et comme toujours 12

    Montalembert se souvenait peut-être que les conseils de l’abbé de Solesmes, s’ils n’eussent été écartés en 1847, lui auraient épargné ce regret.

    Dom Guéranger était fort à l’aise pour reconnaître l’éloquence habituelle de Montalembert dans ce manifeste qui dessine la direction définitive de sa vie. Il n’éprouvait non plus aucun embarras à convenir des progrès obtenus par l’Église au cours du dernier demi-siècle ; il était seulement moins disposé que Montalembert à en faire tous les honneurs à cette liberté politique entrée dans nos mœurs ou bien au régime représentatif qui en est l’expression. Un nouveau demi-siècle s’est écoulé depuis lors. Eclairé par les événements, Montalembert n’écrirait plus son livre. Est-il vrai que nous ayons définitivement conquis la liberté politique ? Est-il vrai que l’expression de cet état de liberté politique, où tout honnête homme peut être compté et se compter pour quelque chose 13 se trouve dans le régime représentatif ? Est-il vrai que le régime parlementaire dont la Lance jouit depuis si longtemps soit une garantie de liberté et qu’il écarte les chances de servitude auxquelles se livrent d’eux-mêmes les partisans d’un pouvoir absolu ? Comme si le pouvoir absolu était le pouvoir arbitraire, comme si les assemblées ne pouvaient être tyranniques, elles aussi, comme si ce n’était pas la vérité qui nous fait libres, comme si, la liberté n’était pas le prix des âmes fortes et la récompense des peuples résolus à n’accepter les entraves ni d’un pouvoir absolu ni d’un pouvoir parlementaire ! Au lieu de voir dans les progrès de la religion le fruit de la liberté politique, n’eût-il pas été plus exact et plus sage d’attribuer, aux progrès de la religion et au mouvement provoqué par elle dans les mœurs, cette idée même de liberté, adversaire à la fois du despotisme d’un seul que nous ne connaissons plus guère et des tyrannies parlementaires que nous connaissons trop ? La religion catholique est deux fois mère de liberté, parce qu’elle rappelle au pouvoir qu’il n’est pas illimité, parce qu’elle rappelle aux sujets qu’ils ne sont pas esclaves, étant fils de Dieu. Elle peut, et elle peut seule conjurer l’absolutisme des princes et la servitude des peuples. Elle peut, et elle peut seule rendre le pouvoir mesuré et l’obéissance fière. Hors d’elle, l’autorité n’est tempérée que par les révolutions,

    toujours faciles contre un seul, difficiles contre une oligarchie tyrannique qui se défend par le nombre même de ses multiples agents, tous intéressés à la durée d’un pouvoir dont ils détiennent ou escomptent un lambeau.

    II est trop facile aujourd’hui, dans la perspective que nous ont faite cinquante ans écoulés, de reconnaître la fragilité de cette thèse sur laquelle Montalembert va risquer toute sa vie. L’Église, assurait-il, est au milieu du dix-neuvième siècle’ en meilleure posture qu’au commencement 14 C’est vrai ; mais le progrès est-il dû à la liberté politique ? Est-il vrai que la liberté politique soit assurée ou simplement mieux assurée par un régime représentatif ? Et dès lors, quelle portée pouvait avoir une sentence de réprobation prononcée contre un pouvoir hier acclamé, qui s’essayait à restituer l’autorité et la société, pouvoir à qui Montalembert empruntait à cette heure-là même la sécurité nécessaire pour disserter sur les intérêts catholiques ?

    La réponse de dom Guéranger ne se fit pas attendre. Elle visait au cœur, au centre même de la thèse de son ami.

    Assurément, disait-il, il faut reconnaître le magnifique progrès qu’a fait l’Église depuis cinquante ans ; mais l’a-t-elle dû au régime parlementaire ? Non, cela n’est pas.

    Pour la France, c’est d’abord le concordat de 1801 qui a fait une blessure mortelle au gallicanisme ; c’est la persécution de l’empereur contre Pie VII qui a excité un si vif intérêt pour Rome ; ce sont les livres du comte de Maistre appliqués par l’abbé de Lamennais ; c’est la cessation des guerres, les années de paix durant lesquelles les études historiques ont battu en brèche le voltairianisme et permis de mieux apprécier le moyen âge ; c’est la lassitude du matérialisme devenu enfin de mauvais goût ; c’est la naissance inattendue et le progrès de l’archéologie religieuse qui a fini par faire prendre au sérieux le culte catholique ainsi que les faits et les vérités qu’il exprime ; c’est le développement des associations charitables, en particulier de la société de Saint-Vincent-de-Paul, etc. Dans tout cela je ne puis voir l’influence du régime parlementaire, elle n’y est pour rien… Le régime parlementaire a produit naturellement la révolution de 1830, révolution antichrétienne… Vous n’appellerez pas régime parlementaire, l’affreuse république que nous avons dû subir pendant cinq ans. Nous y avons obtenu un réel et salutaire progrès dans la liberté de l’enseignement, mais nous ne l’eussions pas conservée ni l’existence même de l’Église en France, si cette terrible mêlée n’eût fini par l’apparition subite du pouvoir absolu.

    Dieu a bien voulu donner un progrès à son Église en Allemagne : l’a-t-il fait par la voie du régime parlementaire ? Vous ne le pourriez soutenir. Le développement des études historiques, l’horreur des blasphèmes rationalistes des philosophes et des exégètes de ce pays, l’influence d’une admirable école d’artistes bavarois, le rôle apostolique de Gôrres et de ses amis et élèves durant de longues années, enfin et surtout la résistance de l’archevêque de Cologne et un admirable choix d’évêques : telles sont les causes qui ont remué l’Allemagne avant le parlement de Francfort, et qui lui survivent…

    L’affaiblissement religieux de l’Europe n’a été au fond que l’invasion du protestantisme appliqué à divers degrés et sous divers noms. Nous aurions péri sous toutes les formes politiques, parce que l’élément de vie s’éteignait. Dieu s’est souvenu de ses promesses, il a jeté la semence, elle fructifie, elle monte. Vous avez admirablement décrit sa croissance ; mais nos déplorables essais de gouvernement représentatif n’y sont pour rien.

    

    Et l’abbé de Solesmes poursuit avec une grande fermeté de pensée :

    

    Chez une nation chrétienne, la liberté ne consiste pas dans les formes politiques : elle a son siège dans l’attachement à l’Église qui sauvegarde tout. Au fond, il n’y a qu’un seul remède contre la tyrannie d’en haut ou d’en bas c’est le catholicisme, mais goûté, aimé, pratiqué par une nation ; l’Église vénérée, chérie, défendue plus que la patrie même. C’est le Quoerite primum regnum Dei et coetera adjicientur vobis. Quand il n’en est pas ainsi, un malheureux pays souffre de tous les gouvernements qu’il se donne. Je n’ai pu, je l’avoue, m’expliquer l’insistance avec laquelle vous réclamez, sous notre nouveau régime, des institutions représentatives, et sur ce point encore je suis obligé de me séparer de vous. Nous n’avons plus de noblesse ; les deux Chambres ne seraient donc au fond que la bourgeoisie à deux tribunes, et après les deux expériences de 1830 et 1848, nous ne pouvons plus en vouloir. Le 1789 tant vanté en détruisant l’aristocratie française a rendu impossible désormais chez nous le régime représentatif. Cela est vrai comme un axiome de géométrie. L’Angleterre est l’Angleterre, mais la France n’est plus la France.

    Or donc, toute supériorité sociale ayant été nivelée par la Constituante, il s’ensuit que notre malheureux pays ne peut être en repos que sous un régime despotique. A la moindre suspension de ce régime, ce qu’on appelle l’opposition se déclare, et ce n’est pas à telle ou telle loi que cette opposition s’attaque. c’est au pouvoir lui-même et bientôt aux principes de la sociabilité humaine. Tout cela n’est pas gai ; mais il en est ainsi, et en fin de compte il vaut mieux n’avoir affaire qu’à un seul tyran que d’en avoir cent mille sur les bras. Tel est le châtiment d’une nation qui a eu le malheur d’expulser de sa constitution le principe catholique. Dieu la livre à elle-même ; et, si elle ne périt pas, elle n’a d’autre ressource que de se jeter aux mains d’un maître qui la garantisse de ses excès 15

    Nous avons cru devoir faire à cette lettre d’assez larges emprunts ; un fragment pris au hasard n’en saurait donner tout le sens et toute la portée. Elle s’interprète d’elle-même. L’abbé de Solesmes ni n’appelle le pouvoir absolu ni ne conteste la possibilité théorique d’un gouvernement représentatif ; il se borne à constater, et l’histoire ne l’a pas démenti, qu’un peuple qui cesse d’être chrétien perd son titre à être libre et oscille fatalement entre le despotisme et l’anarchie ; il se borne à reconnaître que le gouvernement représentatif ne peut que grâce à un sophisme politique s’établir là où la révolution a tout désagrégé, là où les membres de l’une et de l’autre Chambre, recrutés par des procédés divers ou par le même procédé, ne représentent rien si ce n’est leur passion et leurs intérêts. Après expérience d’un demi-siècle, cette pensée garde toute sa vérité.

    Dom Guéranger démêla aussi les traces visibles déjà de cette conception idolâtrique de la liberté, qui sera dorénavant le mirage décevant de toute la vie de Montalembert. S’il n’a pas encore partagé avec le comte de Cavour la fameuse formule : l’Église libre dans l’État libre, son livre daté de la Roche en Breny en contient les linéaments premiers ; il assure ouvertement que le libre examen ne profite qu’à la vérité et s’incline devant la liberté de conscience comme devant un idéal 16 . Dom Guéranger n’y pouvait consentir.

    J’ai vu aussi dans votre livre un passage où vous émettez le désir de voir la liberté religieuse s’étendre aux pays où elle n’existe pas encore, et j’avoue que j’en ai été surpris douloureusement. Un pays catholique qui inscrit la liberté des cultes dans sa constitution apostasie politiquement. Il a cessé de croire et devient responsable de toutes les apostasies privées qui suivront… Il est assez malheureux pour nous d’avoir perdu l’unité religieuse, sans désirer encore que les États qui l’ont conservée la sacrifient à leur tour en donnant l’exemple de l’indifférence politique en matière de religion. C’est le plus grand crime que puisse commettre une nation 17

    Montalembert fut outré de cette franchise qu’il avait provoquée et le signifia à l’abbé de Solesmes par une lettre dure. Sans vouloir examiner les réserves de celui à qui il donnait le nom d’ami pour la dernière fois, à l’intelligence de qui il avait tant puisé lui-même et avec qui il pouvait discuter sans déroger, il se souvint opportunément qu’en 1849 à propos de la loi sur la liberté de la presse, lorsqu’il avait prononcé à la tribune de l’Assemblée ce retentissant mea culpa qui désavouait l’opposition faite trop longtemps au gouvernement de 1830, il avait essuyé déjà les critiques de l’abbé de Solesmes, lui rappelant avec autorité qu’en face de gouvernements qui s’élèvent contre Dieu et contre son Christ, la mission d’un représentant catholique était une mission d’opposition. Toutes armes sont bonnes à une âme irritée. Montalembert s’indigne comme d’une palinodie que celui-là même, qui en 1849 le retenait sur les pentes de l’absolutisme où la peur de la révolution le faisait glisser, s’efforce en 1852 de corriger le zèle exagéré et peu orthodoxe qui le porte à réclamer toutes les libertés, jusques et y comprise la liberté de conscience 18 Comme si un esprit avisé et chrétien ne pouvait successivement, et au nom du même principe de la liberté de l’Église, faire œuvre d’opposition à un pouvoir antichrétien et faire crédit à un pouvoir nouveau qui alors s’appuyait sur l’Église et s’appliquait à la rude tâche de relever, avec la société et l’autorité, l’ordre et les conditions mêmes sans lesquelles il n’y a pas de liberté possible !

    Il eût été d’autant plus facile à Montalembert d’adopter cette attitude qu’il avait lui-même préparé et salué l’avènement de ce pouvoir nouveau. Mais la passion ne voit que ce qu’elle veut voir. Passion, ai-je dit. Je ne crois pas, en le disant, être injuste. C’était en effet trop peu, pour répondre à un exposé doctrinal, de ces quelques mots En politique, mon cher ami, vous n’êtes pas libre, vous êtes le serf de l’Univers !» Et après avoir invectivé avec violence contre la servilité et la bassesse, contre la lâcheté et la perfidie (car il épuise le vocabulaire de la violence) des évêques, des religieux, des prêtres, des écrivains, qui avaient à ses yeux le tort impardonnable de ne l’avoir pas suivi ; après avoir prétendu marquer d’un fer rouge l’ingratitude de l’abbé de Solesmes pour un régime à qui l’abbé de Solesmes avait fait profession de ne rien demander, Montalembert, au terme de sa diatribe enflammée, dénonçait une amitié de vingt ans par ces paroles de rupture

    Je ne vous demande aucune réponse. Nous sommes trop éloignés l’un de l’autre pour pouvoir espérer de nous convaincre. Nous voici engagés dans deux voies diamétralement opposées. Je reste dans celle que je n’ai pas quittée depuis mon adolescence, dans elle où vous m’avez connu et aimé il y a bientôt vingt ans. Je reste ce que j’étais alors, soldat dévoué de l’Église mais ami résolu et fidèle de la liberté. Je continue ma vieille guerre contre l’esprit révolutionnaire et démocratique, ennemi de toute liberté vraie, et qui est le fondement du pouvoir actuel, comme il est aussi au fond de cette haine furieuse des catholiques de l’Univers pour toute garantie, pour toute indépendance, pour toute supériorité.

    Vous, au contraire, vous, le premier moine, le premier abbé libre de la France elle-même libérée des entraves de la monarchie absolue, vous allez enfler ce flot de prêtres serviles, gallicans, adorateurs de Louis XIV et de Napoléon Ier que vous m’avez appris à prendre en horreur. Mais c’est en vain que les ultramontains essayeront de lutter d’obséquiosité avec les gallicans. Voici mon pronostic sur vous et sur ceux dont vous arborez les nouvelles couleurs. Vous serez fouettés avec les verges que vous aurez vous-mêmes bénies. Vous apprendrez à connaître les bienfaits de la liberté dans l’absolutisme. Et quand vous vous débattrez sous la main du maître que vous avez si amoureusement accepté, vous gémirez en vain. On rira de vos maux. Vous n’aurez droit ni à la pitié ni au secours de personne. L’Église se relèvera de l’abaissement que vous lui aurez préparé, comme elle se relève toujours ; mais ce sera en désavouant votre mémoire, comme vous avez si longtemps désavoué la mémoire des courtisans cléricaux du dix-septième et du dix-huitième siècle 19 .

    Et la lettre se poursuit longtemps encore sur ce ton courroucé. Les prophéties qu’elle contient ne se sont pas toutes réalisées. Il ne semble pas que l’Église ni les papes aient désavoué la mémoire de dom Guéranger ; et si dans la suite les agissements de Louis Napoléon justifièrent en quelque mesure les prédictions de Montalembert, il serait équitable de n’imputer pas à ceux qui se rallièrent au pouvoir nouveau les excès auxquels de lui-même ce pouvoir se porta ensuite.

    Même après cette cruelle rupture, l’abbé de Solesmes ne parla jamais de Montalembert qu’avec la plus affectueuse modération. Il respecta les droits d’une intimité ruinée. Les larmes lui montaient aux yeux lorsque la conversation touchait à cette blessure. C’est la triste rançon de la vie humaine, lorsqu’elle se prolonge, de semer après elle les raines des affections les plus chères. On ne pleure pas que sur des tombeaux, et ces fraternités quand elles se déchirent laissent les âmes désemparées et mortellement tristes. Si aiguë que ‘fût cette douleur, elle s’ augmentait chez dom Guéranger à la pensée de voir son ami, en même temps qu’il s’éloignait de lui, se perdre pour l’Église, glisser dans ce même gallicanisme qu’il avait réprouvé, se mettre au service d’une erreur décevante et subtile et, avec le P. Lacordaire et Mgr Dupanloup que nul n’avait jugés aussi sévèrement que lui-même, former le noyau de l’école dite libérale, entrer dans ces luttes sans fruit si ce n’est sans éclat, qui devaient être doctrinalement réprouvées par le Syllabus et le concile du Vatican.

    Ses relations avec l’évêque d’Orléans, nous le savons, dataient de quelques années déjà : les débuts en avaient été orageux et pénibles. Ils ne s’entendaient sur presque aucune question politique ou religieuse ; mais Mgr Dupanloup était habile autant que tenace, et il venait d’ailleurs d’écrire un mandement sur la liberté de l’Église, dont Montalembert était si satisfait qu’il le déclarait la seule page de notre histoire depuis 1852 que les cœurs catholiques consentiraient à se rappeler. De graves différends avaient depuis 1848 séparé Lacordaire et Montalembert ; néanmoins par leurs idées de liberté politique leurs esprits avaient toujours voisiné. On dirait que toute la thèse du livre de Montalembert sur les Intérêts catholiques au dix-neuvième siècle est en germe déjà dans une lettre fort curieuse que Lacordaire écrivait à Mme Swetchine dès 1847. « La religion est universelle, disait-il, elle peut vivre sous tous les régimes, mais il y a un régime qui lui est tout naturel et où sa subsistance exige moins de miracles de la part de Dieu. » On le pressent bien, ce régime est celui de la liberté politique. Au lieu que l’enquête de Montalembert n’avait porté que sur la première moitié du dix-neuvième siècle, Lacordaire moins soucieux du détail visait dix-huit siècles d’histoire d’un seul coup d’œil rapide et sommaire. « Quand je jette les yeux, disait-il, sur l’histoire de ces dix-huit siècles, je suis frappé d’une chose que je veux vous dire, c’est que partout où le despotisme civil a fermement prévalu, le christianisme véritable, c’est-à-dire catholique, s’est à peu près éteint. Que peut une force spirituelle là où toute manifestation en est impossible 20  ? » Il y aurait bien des réserves historiques et de droit à élever contre ces puissants raccourcis dont l’erreur première consiste à subordonner à des conditions naturelles l’existence et le développement des œuvres de Dieu. On a vu un germe vivant triompher des amas de décombres sous lesquels il était enseveli et, a travers d’obscures et pesantes résistances, se frayer un chemin vers l’air, la lumière et la vie. Dieu a sans doute assuré à son Église immortelle quelque chose de cette puissance vitale ; elle a vu passer sur elle sans s’effrayer des siècles de despotisme violent et de persécution. Ayant conscience d’être ici-bas une étrangère, elle ne s’étonne pas des conditions qui lui sont imposées : de conditione non miratur. Mais pour l’heure nous avons seulement à reconnaître que Lacordaire et Monta, lembert étaient d’accord.

    Lacordaire a raconté dans une lettre à Mme Swetchine comment une rencontre inattendue les rapprocha, Montalembert et lui.

    A la gare du chemin de fer (Paris), je me suis trouvé face à face avec M. de Montalembert qui s’en allait à sa maison des champs par Montbard. C’était un voyage de huit heures à faire ensemble, et il y avait à peu près dix-huit ans que cela ne nous était arrivé. Je l’ai retrouvé pensant comme moi sur une foule de choses. Il m’a semblé que nous étions en 1832, lorsqu’il y a vingt ans nous revenions ensemble de Munich à Paris, au sortir de Rome 21

    1832, c’était la chute de l’Avenir et la dissolution de l’école de Lamennais. Quelques-uns des éléments de cette école se retrouvaient donc pour se grouper autour de l’évêque d’Orléans qui venait de publier le mandement sur la liberté de l’Église où, sans déclarer la guerre au pouvoir nouveau, il abritait pourtant sa réserve de l’autorité de Fénelon : « Quelque appui que reçoive (l’Église) des meilleurs princes, elle a toujours à craindre que la protection ne soit bientôt plus un secours, mais un joug déguisé », tandis qu’avec sa liberté, continuait l’évêque, elle ne court jamais aucun péril 22

    D’autres disciples de l’école de l’Avenir s’inspirèrent d’idées un peu différentes et témoignèrent plus de confiance. « Du moment, écrivait Mgr de Salinis, que l’Église est libre parmi nous, nous possédons le principe de toutes les libertés. » Toutes, même les libertés sociales et politiques, sortent naturellement de la liberté de l’Église et meurent toutes avec elle. « Laissons faire l’Église, elle mûrira, le germe ; elle développera le sentiment de l’indépendance dans notre conscience ; elle remettra la

    dignité dans nos mœurs : et alors la véritable liberté, la liberté des nations catholiques, renaîtra 23 » L’évêque d’Amiens répondait au mandement de Mgr Dupanloup dans les mêmes termes où l’abbé de Solesmes écrivait à l’auteur des Intérêts catholiques au dix-neuvième siècle.

    Nul ne prônait le despotisme ; tous appelaient la liberté, la liberté de l’Église d’abord : c’est à elle que revient l’éducation des peuples chrétiens, et c’est sa doctrine seule qui peut créer au cœur de ses enfants la sainte fierté qui défie et finit par décourager les absolutismes. La racine de toutes les libertés vraies est dans une idée chrétienne. L’Église par sa doctrine, les martyrs par leur sang versé ont plus fait pour la liberté que les journaux et tous les partis politiques qui se sont réclamés de son nom devenu aujourd’hui équivoque. Il ne sert de rien, hélas ! ni de décréter la liberté politique dans une constitution, ni de la proclamer dans les discours de réunions publiques ou dans les colonnes d’un journal. La liberté des peuples n’est pas un cadeau qui leur puisse être octroyé par un pouvoir débonnaire ou fatigué. Si la liberté ne germe pas dans des âmes chrétiennes, si elle n’est pas la leur de leur fierté native, l’expression de leur pensée résolue, le fruit de leur caractère, elle sera décrétée en vain ; les peuples n’en sauront que faire, et cette chose sainte qui est, répétons-le, chrétienne d’essence et de racine, ne cessera d’être un embarras pour un peuple non encore mûr pour elle que pour devenir un jouet aux mains des aigrefins politiques, habiles à tyranniser au nom même de la liberté !

    Après tout, la liberté n’est qu’un moyen. Pour le P. Lacordaire, elle était, nous nous en souvenons, un principe. Plus encore que Montalembert, il voyait dans la liberté politique un bien absolu dont tous les autres biens devaient. sortir et qu’il fallait assurer premièrement. La liberté de l’Église viendrait après comme conséquence, comme résultat. La pastorale de l’évêque d’Amiens, son ancien frère d’armes, l’indigna ; il lui répondit sur un accent qui montre trop le diapason auquel était montée la passion libérale 24 Un autre disciple de l’abbé de Lamennais, l’abbé Gerbet un an plus tard évêque de Perpignan, fit cause commune avec Mgr de Salinis 25 Nous n’avons pas à nous attarder sur ces incidents. En les rappelant, notre dessein est uniquement de marquer l’heure exacte où se dessinèrent de façon décisive des directions doctrinales qui ont influé sur l’histoire du siècle dernier. Au moment où nous sommes parvenus, la scission de cette école ancienne, héritière du comte de Maistre et ultramontaine de tendances, est un fait accompli.

    En même temps que l’attitude nouvelle de Mgr l’évêque du Mans, les décisions obtenues à Rome avaient amélioré la situation de Solesmes. Beaucoup d’entraves avaient été levées ; les mesquines hostilités ne pouvaient plus désormais s’abriter de l’autorité épiscopale ; les moines, et ceux-là mêmes qui avaient pris part aux différends anciens, se groupaient autour de leur abbé que la confiance du souverain pontife leur rendait plus cher encore. Au scrutin qui devait assurer sa perpétuité, don Guéranger obtint l’unanimité moins une voix. Restait pourtant l’épine qui n’avait cessé depuis six ans de se faire cruellement sentir, la question d’Andancette. Lorsque par sentence épiscopale la maison avait été fermée et les religieuses dispersées, l’ancienne supérieure, nous l’avons dit déjà, une fois rendue à la vie laïque, avait usé d’industrie pour satisfaire à la fois son dessein de vengeance et son désir d’argent. Aidée par un légiste sans scrupule qui avait épousé sa cause, elle exploitait avec audace la terreur d’un procès qu’elle menaçait d’intenter aux bénédictins et qui ferait scandale ; et, rentrée en possession, par la sentence de l’évêque, de sa liberté d’aller et de venir, elle semait dans les diocèses et les communautés et jusqu’à Rome même ces bruits calomnieux que la perfidie invente et que la bonne foi étourdie accueille et fait circuler.

    Après avoir, par respect pour le nom des siens, répondu. au cours de 1850 non seulement pour la dette contractée par eux mais encore pour le surcroît usuraire qu’il avait plu à l’ancienne supérieure d’y ajouter, don Guéranger espérait en avoir fini avec d’indécentes réclamations ; il avait compté sans les avides dispositions de ses ennemis à qui ces concessions premières avaient simplement révélé tout ce qu’on pouvait obtenir, en agitant le spectre d’un procès qui ferait grand bruit. Il était d’ailleurs très facile de préparer le scandale du procès par le scandale des rumeurs habillement semées auprès des amis de Solesmes qui, épouvantés, ne manqueraient pas d’incliner à composition. Un mémoire révoltant et diffamatoire fut écrit, communiqué à l’abbé de Solesmes, alors qu’il était encore à Rome ; ce mémoire allait être imprimé et adressé à tous les évêques de France. On avait tenté de surprendre Mgr Bouvier ; mais il y avait erreur de date : l’évêque du Mans commençait à se rapprocher de Solesmes 26 Il ne voulut entendre l’avocat de Mme Almas que contradictoirement avec don Guéranger, et l’avocat ne reparut plus. D’année en année, les exigences de l’ancienne supérieure croissaient avec les dettes nouvelles contractées chaque jour par elle, et de ces dettes l’abbé de Solesmes était considéré comme solidairement tenu. Aux anciens engagements devaient donc se surajouter des obligations nouvelles ; et, par un procédé infiniment ingénieux, Solesmes était invité à faire les frais de la guerre soutenue contre lui.

    Il ne saurait nous convenir d’entrer dans le détail répugnant de cette odieuse campagne qui finit par révolter ceux-là mêmes dont la bonne foi avait été surprise un instant. Le nonce fut saisi. Il écrivit à don Guéranger

    Très révérend père, j’ai appris avant-hier que hier devait commencer par des citations contre vous un procès entre les bénédictines d’Andancette et les bénédictins de Solesmes pour affaires d’argent, et que ce procès aurait pu produire un grand scandale. Je pense que si le procès avait lieu, quel qu’en pût être le résultat, il serait toujours fâcheux pour vous et pour les ordres religieux en général, surtout en France, et que si vous le perdiez, il serait désastreux pour le monastère de Solesmes. J’ai donc demandé à l’avocat des religieuses fie suspendre le procès, en lui promettant que je m’efforcerais d’arranger l’affaire amiablement. Il m’a dit que lui et ses clientes désiraient ardemment que cela pût avoir lieu, et m’a promis de ne rien faire jusqu’à ce que je lui fasse connaître le résultat de mes démarches 27

    A l’heure même où se produisait l’incident, le cardinal Gousset était à Paris. Sachant bien de quelle affection il entourait Solesmes, le nonce ne lui fit pas mystère de ce qui se tramait. Le cardinal s’en montra très peiné et très inquiet. L’avocat des religieuses parlait très haut : « Si malheureusement on ne m’écoute pas, menaçait-il, je crierai si fort à l’audience que Rome même m’entendra. » Il n’était pas facile de concilier ce luxe de menaces avec les dispositions amiables dont il donnait an nonce l’assurance. Le fond des cœurs se révéla lorsque, le 2 juin 1852, l’avocat et ses clientes se rendirent à la nonciature. Quand le nonce, en présence de Mgr Gousset, demanda à l’ancienne supérieure si, en portant sa cause devant le représentant du saint-siège, son dessein n’avait pas été de consentir à un arrangement amiable et si le procédé le plus simple n’était pas de constituer un tribunal d’arbitrage qui prononcerait souverainement et sans appel, avocat et clientes se dérobèrent sous les plus futiles prétextes et s’efforcèrent de faire prendre le change par des faux fuyants et des déclamations violentes. L’avocat, après un grand mouvement d’indignation, feignit le désespoir, jeta par terre le dossier de ses réclamations ainsi méconnues et protesta que devant une telle injustice, il ne lui restait plus qu’à abandonner ses saintes clientes à leur triste sort. Ce fut le signal d’une scène de mélodrame sans doute concertée d’avance dans le dessein d’apitoyer : devant le nonce et le cardinal, les religieuses se précipitèrent aux pieds de l’avocat, leur père, disaient-elles, et leur protecteur, le suppliant avec de grandes démonstrations de ne les abandonner pas. L’avocat se laissa fléchir et proposa un compromis. Il eût consenti à le souscrire, s’il y était formellement inséré qu’il avait été imposé par l’autorité du nonce et du cardinal. Mgr Gousset fit remarquer que cette précaution suffisait à elle seule pour entraîner la nullité du compromis, se plaignit de cette mauvaise foi et se retira. Le nonce reprit alors sa première proposition, la constitution d’un tribunal d’arbitrage, moyen pacifique consenti chaque jour par tout homme honnête et droit, moyen qui ne pouvait dans l’espèce être onéreux pour les plaignantes, puisque le nonce déclarait abandonner à leur avocat lui-même le choix des arbitres. Refus obstiné de l’avocat. Mgr Garibaldi outré en prit occasion de remarquer qu’une entrevue ainsi comprise n’avait point le caractère d’une tentative de conciliation, mais que du moins elle trahissait le dessein d’obtenir des bénédictins de nouveaux sacrifices d’argent, en brandissant contre eux comme une arme la menace du scandale. « Eh ! pourquoi lâcher ses armes quand elles sont bonnes ? répliqua non sans une pointe de cynisme l’avocat irrité. La même scène se reproduisit à l’archevêché de Paris avec le même résultat ; l’avocat voulait un arrangement mais se refusait obstinément à l’arbitrage. Les efforts de Mgr Sibour et des amis de Solesmes, MM. Thayer, de Kergorlay et Baudon, vinrent se briser là où le nonce avait échoué.

    L’avocat des bénédictins, M. Lesobre, résolut dès lors de concert avec le nonce de porter l’affaire devant un tribunal. Mais il fallait à l’adversaire la publicité des débats ; et, sur la nouvelle que le tribunal songeait à l’interdire, l’avocat des bénédictines que cette mesure déconcertait s’y opposa de tout son pouvoir. Il échoua. A tout prix, il voulait du scandale : à nouveau il menaça d’un mémoire adressé à tous les évêques de France, puis au moment de l’audience, fit défaut. Les évêques de France qui avaient d’autres soucis ne semblaient point désireux de prendre parti pour une intrigante que l’évêque de Valence, son supérieur direct, avait nettement désavouée. Aussi n’est-ce qu’en 1.853 vers le milieu de l’année que l’abbé de Solesmes vit enfin le dénouement de cette méchante affaire qui durant sept ans mit à une rude épreuve sa confiance surnaturelle.

    Au milieu de tels soucis avivés périodiquement par des assauts renouvelés contre lesquels il n’avait aucun moyen de défense, sans tranquillité aujourd’hui, sans sécurité pour le lendemain, dom Guéranger eut à peine le loisir de ressentir d’autres ennuis. Il apprit sans s’émouvoir que l’évêque d’Orléans, après lui avoir offert d’abord puis retiré l’église de Saint-Benoît-sur-Loire, entrait en négociations avec des familles bénédictines de France et de l’étranger pour leur remettre la garde du tombeau de saint Benoît à ces mêmes conditions qu’il avait autrefois refusées à Solesmes. Manifestement le motif de rupture était ailleurs que dans les exigences de l’abbé de Solesmes, puisqu’elles étaient consenties à d’autres qu’à lui. Dom Guéranger n’avait jamais avoué d’autre intérêt à cette fondation un instant espérée que la joie de recueillir polir sa jeune congrégation l’église la plus bénédictine de France. Des tendances doctrinales opposées, jointes à l’humeur dominatrice de Mgr Dupanloup, auraient promptement entraîné de graves dissidences et une situation délicate pour les moines de Solesmes attachés à Fleure. En outre, un personnel d’une quarantaine de religieux ne permettait Fleury. de mener de front avec la fondation de Fleury celle de Ligugé qui souriait au cœur de Mgr Pie et de dom Guéranger, et une autre en Franche-Comté à laquelle s’intéressait fort un de ses moines, le P. Raphaël Dépillier. Disons pour en finir que douze ans d’indécisions devaient s’écouler encore avant que deux religieux bénédictins de la Pierre qui vire, fils du P. Muard, rattachés par lui à la congrégation de Subiaco, vinssent prendre possession de l’église de Fleury et de la portion des ossements de saint Benoît que les largesses de Mgr Dupanloup n’avaient pas distraite. Cette prise de possession n’eut lieu qu’en 1865.

    Plus riche en hommes, dom Guéranger aurait été en mesure de. se prêter aux désirs de l’abbé de Saint-Boniface de Munich, le P. Birker, qui sur les entrefaites vint à Solesmes avec le Dr Haneberg, professeur à l’université de Munich, solliciter un maître des novices pour le monastère qui lui avait été récemment confié ; même avant de se tourner du côté de la Bavière, dom Guéranger eût cédé aux instances de son ami l’abbé de Saint-Paul de Rome, dom Falcinelli, qui avait tous les droits polir réclamer en faveur de son abbaye l’aide fraternelle que dom Guéranger profès de Saint-Paul ne lui eût pas refusée. Mais il ne pouvait, sans tenter Dieu lui-même, disposer en faveur de contrées étrangères des éléments qu’allaient réclamer de lui deux centres monastiques à créer en France. Longtemps avant l’appel que le cardinal Gousset avait, en faveur de Solesmes et sur la demande de Pie IX, adressé à sa province, dom Dépillier avait en tous sens parcouru la Franche-Comté pour intéresser à l’œuvre bénédictine un clergé auquel il avait autrefois appartenu. Il ne manquait certainement pas d’initiative. Il s’aperçut ou crut s’apercevoir que la générosité de ses compatriotes s’emploierait plus volontiers et plus largement à une œuvre locale qu’à une institution lointaine. Sans doute il était lui-même une preuve que l’on peut de la Franche Comté aborder à Solesmes ; mais enfin l’esprit provincial est ainsi fait qu’il désire bénéficier de ses propres largesses. C’est chose trop légitime. Dans quelle mesure une pensée personnelle, un retour sur soi, un espoir lointain se mêlèrent-ils chez le moine quêteur au désir d’enrichir d’une abbaye bénédictine sa province d’origine et de concilier à une institution indigène la faveur du clergé, il serait aujourd’hui très superflu de le rechercher. Les problèmes qui s’agitent au fond des cœurs ne se prêtent pas, à leur naissance, à des déterminations exactes, et les événements de l’avenir sont seuls capables, en trahissant les pensées secrètes, de révéler aussi l’erreur première qui fait tout avorter.

    Lorsque l’abbé de Solesmes revint de Rome, ayant obtenu le retrait des anciennes décisions qui interdisaient la fondation de maisons nouvelles, et avant que fût prête la fondation de Ligugé, dom Dépillier espéra que le premier monastère né de Solesmes serait le sien et renouvela à dom Guéranger l’offre qui lui avait été faite déjà d’acquérir l’ancienne abbaye d’Acey, dans le diocèse de Saint-Claude, à des conditions extrêmement avantageuses. Cloître, réfectoire, salle capitulaire, cellules, tout était en état de conservation parfaite. L’église abbatiale seule avait souffert, mais le chœur était demeuré tout entier ; les jardins étaient vastes et fertiles. Ce qui, au dire de dom Dépillier, plus encore que l’état des lieux assurait l’avenir de cette fondation, c’était la disposition des esprits : l’évêque, Mgr Mabile, et tout son clergé voyaient le projet avec grande faveur et l’encourageraient de tout leur pouvoir. L’acquisition fut faite en mai 1852 au prix de soixante mille francs. L’évêque de Saint-Claude voulut féliciter l’abbé de Solesmes de cette fondation monastique qui lui semblait de bon augure pour son épiscopat : « Je vous exprime tout ce que j’ai de joie et d’espérance dans l’âme en pensant que notre diocèse va s’enrichir d’une maison de votre ordre. Au début de mon épiscopat pouvais-je avoir un plus grand encouragement et une plus grande bénédiction ? » Il indiquait pourtant la condition indispensable selon lui au succès de l’entreprise commencée

    a Le clergé est bien disposé ; mais je dois vous dire que c’est à condition que vous devrez souscrire dans l’acte et qu’on saura bien que c’est pour vous qu’on achète la maison d’Acey. Alors le clergé du Jura ne reculera, je crois, devant aucun sacrifice 28 » L’abbé de Solesmes, chargé déjà de plus de fardeaux qu’il n’en pouvait soutenir et confiant par ailleurs dans l’esprit d’obéissance et de pauvreté des siens, ne crut pas sur ce point devoir déférer à la pressante invitation de Mgr de Saint-Claude et préféra laisser le P. Dépillier propriétaire nominal de l’abbaye. Ce fut une faute que l’avenir fera expier durement. Avec la tendance au murmure,. le danger contre lequel la règle bénédictine s’efforce le plus instamment de prémunir le religieux est précisément toute disposition qui l’amènerait à se regarder comme ayant une richesse personnelle quelconque. Toujours perfide, cette tentation de la propriété est plus prochaine chez un jeune moine qui n’est point garanti contre elle par une longue pratique de la pauvreté. Le tempérament religieux ne se construit pas en un jour. La suite des événements nous en fournira la lamentable démonstration.

    La nouvelle de cette fondation bénédictine se répandit bientôt. Le cardinal Mathieu, archevêque de Besançon, fut moins favorable que l’évêque de Saint-Claude, et Mgr Pie de son côté parut s’inquiéter que l’abbé de Solesmes suscitât de si bonne heure un rival à Ligugé qui n’était pas né encore. L’évêque de Poitiers avait acquis enfin l’ancien monastère tant illustré par saint Martin. Le retard apporté à la mise en possession tenait à , l’extraordinaire longévité d’une chétive nonagénaire qui n’avait plus qu’un souffle ; il venait aussi de la prudence de l’évêque. Dans son désir d’assurer la pérennité de la fondation monastique si affectueusement préparée, il voulait faire ratifier par le gouvernement l’union de Ligugé à la mense épiscopale de Poitiers 29 En 1852, on avait encore la confiance naïve ; on croyait qu’il existe des procédés efficaces pour assurer aux religieux un lendemain, une demeure et l’intégrité de leur vie. Mon dessein est de « m’engager, moi et mes successeurs, envers l’ordre de Saint-Benoît par une charte de fondation d’un prieuré que suivra, je l’espère, un bref d’érection en abbaye. Vous ne pourriez pas aliéner, voilà tout ; mais à part cela, vous seriez irrévocablement chez vous, et si mes successeurs voulaient enfreindre un contrat aussi solennel, vous auriez votre recours auprès du saint-siège 30 ». Telles étaient les dispositions de Mgr Pie, lorsque se répandit la nouvelle de la fondation d’Acey. Dom Guéranger s’empressa de rassurer l’évêque de Poitiers : « Je sens le besoin de vous renseigner par moi-même, mon très cher seigneur, sur ce que l’Univers vous a appris d’une fondation pour notre ordre dans le diocèse de Saint-Claude. N’allez pas croire que je fasse pour cela infidélité à vous ou à Ligugé 31 » Du fond des Pyrénées, l’évêque demeure quand même préoccupé. « N’appauvrissez pas trop votre personnel, écrit-il ; c’est tout ce que je puis vous demander, puisque j’ignore encore les temps et les moments que le Père céleste a établis dans sa toute-puissance 32 » Le conseil fut suivi. A l’origine, un seul compagnon fut donné à dom Dépillier, le P. Menault, religieux actif et intelligent. Ensemble ils devaient porter les privations et les fatigues du commencement. S’il eût été désobligeant pour l’évêque de Poitiers, premier en date, ami sûr et dévoué, d’appauvrir d’avance la fondation projetée par lui, il eût été imprudent et prématuré d’abandonner aux deux religieux envoyés à Acey le soin de recruter librement la maison qu’ils préparaient. Dom Guéranger se réserva donc le droit d’accueillir les vocations qui s’offriraient pour le nouveau monastère. C’était à la fois prudence et mesure : il faut veiller avec soin sur les berceaux ; les empressements de la première heure préparent de durs mécomptes.

    Sur ces entrefaites et du sein de ce petit monastère franc-comtois qui commençait, l’abbé de Solesmes fut avisé que le gallicanisme fermentait à nouveau. L’attitude résolue prise par Rome contre les doctrines séparatistes, la condamnation du Manuel de Lequeux 33 et dé la théologie de Bailly 34 , la théologie de Mgr Bouvier déférée à l’Index 35 témoignaient d’un réveil de l’unité doctrinale ; le parti menacé fit tête. Au mois d’octobre 1852 commençait à circuler dans le monde ecclésiastique, de façon clandestine et sans nom d’auteur, un mémoire manuscrit d’abord, puis imprimé 36 dans le plus grand secret à cinq cents exemplaires 37 où, sous prétexte de revendiquer l’application de l’ancien droit coutumier de l’église gallicane, des plumes habiles avaient condensé tout le venin des doctrines nationales. Adressé aux évêques de France, passé sous le manteau, le mémoire accomplissait son œuvre perfide avec d’autant plus de sécurité qu’il n’était communiqué qu’à titre confidentiel ; toutes précautions étaient prises pour qu’il ne fût livré qu’à ceux-là mêmes dont il voulait rassurer les convictions, en dehors des discussions irritantes et de la polémique téméraire des journaux 38 Signalé partout, il était introuvable dans son entier. On savait seulement qu’il s’appliquait à réduire l’autorité du pape. Le Mémoire sur le droit coutumier ressassait toutes les vieilles rancunes ; il n’avait rien oublié depuis les temps de Philippe le Bel : l’église gallicane formait un monde à part dans la catholicité, elle échappait au droit commun de l’Église catholique ; les actes qui au cours du dix-neuvième siècle avaient témoigné de la souveraineté pontificale étaient considérés comme des infractions aux traditions saintes de cette église ; enfin il revendiquait assez ouvertement pour les évêques le droit non seulement de protestation mais même de résistance aux constitutions pontificales, si elles n’avait pour objet que la discipline. Après tout, les évêques pasteurs de droit divin ne savaient-ils pas mieux que le pape’ mieux surtout que les congrégations qui ne voient et ne jugent que de loin, quels sont les vrais intérêts de leurs diocèses ? La France n’était elle pas en possession de ne s’incliner pas devant l’autorité des congrégations romaines, surtout de l’Index et de l’Inquisition, et de ne reconnaître les bulles disciplinaires qu’après qu’elles avaient été au préalable dûment promulguées ? En un mot, l’église gallicane ne bénéficiait-elle pas d’un privilège qui lui assurait dans mille questions de jurisprudence canonique et de discipline un droit spécial fondé sur une pratique séculaire ?

    L’auteur anonyme du Droit coutumier n’avait eu garde, dans cette somme des libertés gallicanes, d’oublier les questions relatives aux liturgies particulières, « questions si dénaturées depuis quelques années, disait-il, et à l’occasion desquelles on a blâmé et même accusé avec une sorte de violence l’ancienne église gallicane 39 ». Etait-il donc si nécessaire pour prier avec le pape de suivre le bréviaire romain 40  ? Si plusieurs évêques en France, se laissant emporter au courant ultramontain déterminé par l’abbé de Lamennais, ont cru pouvoir adopter la liturgie romaine, il ne faut voir dans la décision qu’ils ont prise qu’une simple mesure administrative et le fruit d’une déférence peut-être excessive à des préventions peu éclairées, éveillées dans le clergé inférieur. L’abbé de Lamennais avait créé l’ultramontanisme ; dom Guéranger avait provoqué par ses écrits la crise liturgique ; Rome avait voulu honorer par ses faveurs l’utilité qu’offraient sous quelques rapports les études de l’abbé de Solesmes ; mais la censure, que des prélats aussi vénérés que Mgr d’Astros, Mgr Fayet, Mgr Clausel de Montals avaient prononcée contre les Institutions, montrait à quel point l’église gallicane désavouait ces enfants perdus qui s’élevaient contre leur mère. Le Mémoire se traînait ainsi durant cent quatre-vingt-dix pages à travers tous les lieux communs d’une controverse captieuse, embarrassée, inhabile à concilier, avec l’orthodoxie et le respect, une doctrine réellement schismatique dans ses tendances et sa direction.

    Il serait presque oiseux aujourd’hui de rechercher curieusement à qui revient la paternité de ce mémoire. Les noms de MM. Lequeux, Galais, Icard, furent prononcés. Nous sommes fort loin de ces débats et des passions qui leur ont donné naissance. Pourtant il n’est pas absolument sans intérêt pour l’histoire de constater qu’il fut réellement de plusieurs plumes réunies dans un concert ingénieux dont son texte portait les traces. Malgré son allure clandestine il fit scandale. Le cardinal Gousset le dénonça au public par une très ferme réfutation ; il avait pris au mouvement liturgique une part trop personnelle pour n’écarter pas une fois de plus les liturgies particulières et les défenseurs qui s’étaient levés pour elles.

    On oppose (à dom Guéranger), disait-il, les illustres archevêques de Toulouse et de Paris, ainsi que Mgr Fayet, mort évêque d’Orléans. Mais le savant bénédictin s’est si bien défendu, surtout dans ses Lettres à ce dernier prélat dont l’ouvrage parait avoir été fait un peu à la hâte, que les attaques dirigées contre les Institutions n’ont eu d’autre résultat que d’accélérer le mouvement qui nous ramène à l’unité liturgique. En effet, des treize conciles qui ont eu lieu parmi nous sous le gouvernement de la république, huit se sont formellement déclarés pour le rétablissement de la liturgie romaine, les cinq autres ne faisant point d’opposition, ne réclamant ni en faveur de « nos belles liturgies particulières », ni en faveur du prétendu droit des évêques de régler par eux mêmes sans l’intervention du saint-siège ce qui a rapport au culte divin 41

    L’abbé de Solesmes n’avait pas à se défendre, alors qu’il était ainsi justifié. Le Mémoire sur le droit coutumier avait d’ailleurs été déféré à l’Index : nul ne doutait qu’il y dût être condamné. Le gallicanisme allait compter un échec de plus. Mgr Bouvier qui excellait à saisir les opportunités s’était rendu à Rome 42 et, pour éviter cette condamnation toujours suspendue sur sa théologie, avait consenti à tous les remaniements exigés de lui 43 Cet indice était à lui seul expressif du discrédit où tombaient des doctrines que désertaient leurs propres défenseurs. Il eût été prématuré pourtant de penser que le parti gallican eût renoncé à combattre, et il le fit bien voir dans les premiers jours de 1853.

    L’historien de Louis Veuillot a rapporté 44 comment l’Essai de Donoso Cortès sur le catholicisme, le libéralisme et le socialisme réveilla ces mêmes passions qu’avait soulevées la querelle des classiques. Il n’y avait eu d’ailleurs de trêve qu’en apparence et toute question nouvelle, quelle qu’en fût la nature, mettait aux prises les mêmes animosités. L’Essai de Donoso Cortès avait trouvé place dans la Bibliothèque nouvelle dirigée par Louis Veuillot ; il fut critiqué par l’abbé Gaduel, vicaire général d’Orléans 45 Louis Veuillot que l’on visait à travers Donoso Cortès entra en conversation avec son critique 46 L’abbé Cognat soutint l’abbé Gaduel 47 ils ne manquaient ni d’habileté, ni de théologie, ni surtout de bonne volonté à mettre à mal Louis Veuillot ; mais enfin ni l’un ni l’autre n’étaient de taille. Lorsqu’ils virent que décidément l’avantage n’était pas de leur côté, ils demandèrent main forte à l’autorité de Mgr Sibour contre les articles à leur sens diffamatoires et scandaleux de l’Univers. L’archevêque de Paris n’avait pas besoin d’être sollicité beaucoup ; il rendit une ordonnance qui dépassait les vœux de ceux-là mêmes qui l’avaient provoquée. Il interdisait aux communautés et aux prêtres de l’archidiocèse de Paris de lire l’Univers ; peine de suspense était portée contre tout ecclésiastique assez osé pour concourir dans n’importe quelle mesure à la rédaction du journal ainsi condamné au pain et à l’eau.

    Nous défendons, ajoutait-il, à l’Univers et aux autres journaux religieux, aussi bien qu’aux revues catholiques qui s’impriment dans notre diocèse, de reproduire dans leur rédaction, en manière de qualificatifs injurieux, les termes d’ultramontains et de gallicans, et nous rappelons aux écrivains catholiques que les publications relatives aux questions délicates de la théologie ne doivent

    se faire que sous la dépendance de l’ordinaire, conformément aux prescriptions canoniques 48

    On reconnaît ici l’extension que donnait Mgr Sibour aux dispositions édictées autrefois par le concile de Paris. L’ordonnance étonna par sa violence extrême. Visiblement elle avait été dictée par cette même passion qui avait valu au journal en 1850 un blâme aussi peu mesuré ; des juges compétents la trouvèrent merveilleuse dans son ignorance du droit canonique et sa prétention à l’omnipotence épiscopale. Le premier moment fut celui de l’effarement. Louis Veuillot était absent. Mgr Sibour avait une fois de plus frappé à l’heure opportune pour effrayer Rome et s’employait à recueillir des adhésions épiscopales. II était à craindre que Rome ne consentît pas à prendre parti pour un journaliste contre une portion même réduite de l’épiscopat français. Cette préoccupation se fait jour dans les lettres de du Lac à dom Guéranger.

    II me paraît évident que si les évêques romains ne font rien en France, Rome cherchera et trouvera le moyen de ne rien faire elle-même. Se trouvera-t-il en France un évêque qui ait le courage de se sacrifier pour l’Église ? Croyez bien que là est la question et que tout ce que Veuillot et l’Univers pourront faire n’aura aucun résultat. Si la cause reste entre quelques journalistes et des évêques, les journalistes seront écrasés. Il n’y a de chance de salut que si elle est posée entre évêques et évêques 49

     Dom Guéranger ne s’y méprit pas. En même temps qu’il conseillait d’interjeter auprès du souverain pontife appel de la sentence de l’archevêque de Paris, il inclinait l’évêque de Poitiers à intervenir

    Je vous en supplie, mon cher seigneur, par le caractère sacré qui fait que je vous appelle mon seigneur et mon père, écrivez au souverain pontife, entourez vous dans cette démarche de tous ceux de vos collègues qui vous sont sympathiques. Ne laissez pas bâillonner la presse catholique… Voyez tout le venin que je vous ai toujours signalé dans cette détestable prétention de soumettre à la censure les écrits des catholiques et du clergé. C’est le plus grand péril de l’église de France. Jamais l’épiscopat gallican n’y eût même songé, et cette mesure a été reçue avec docilité par des évêques qui n’ont pas vu où on les entraînait 50

    L’évêque de Poitiers avait devancé l’invitation pressante de son ami et signalé la prétention exorbitante de l’ordonnance qui n’allait à rien moins qu’à constituer en faveur de l’archevêque de Paris une sorte de patriarcat 51

    Mgr de Dreux-Brézé, évêque de Moulins, avait élevé le débat au-dessus de toutes les passions et rancunes personnelles

    Abstraction faite de l’ordonnance en elle-même, il se présente ici une question préjudicielle que je n’ignore pas avoir attiré depuis un certain nombre d’années la sérieuse attention de plusieurs de rues vénérables collègues et sur laquelle, un moment ou un autre, il semble impossible que la vérité n’arrive pas à se faire jour. Chacun comprend en effet que la presse religieuse, principalement parce qu’elle a dans Paris son siège principal ou pour mieux dire unique, n’est pas seulement la presse de cette ville, mais celle de toute la France et jusqu’à un certain point de Rome même et de tout le monde catholique. II y aurait donc lieu de déterminer quels sont, sur cette presse devenue par son universalité le patrimoine de tous, les droits particuliers de l’ordinaire, droits qui assurément ne sauraient aller jusqu’à enlever aux autres évêques et aux écrivains catholiques la seule voix dont ils puissent disposer pour défendre en temps opportun les intérêts qu’ils estiment en péril et transmettre, directement ou indirectement, la manifestation de leurs opinions au public. Autrement on ne voit que trop sous quelle servitude les opinions les plus libres et les plus autorisées se trouveraient enchaînées, si les conditions de leur publicité dépendaient exclusivement d’une autorité locale, quelque respectable qu’elle soit d’ailleurs 52

    Mgr Sibour ne sut pas prendre son parti de ces réserves qui s’enveloppaient pourtant d’une parfaite courtoisie. La hauteur mesurée et tranquille de Mgr l’évêque de Moulins, si éloignée des âpres formules de l’évêque de Chartres en unie circonstance analogue, provoqua chez l’archevêque de Paris une démarche plus fâcheuse encore et plus excessive que tout ce qui avait précédé. On put lire avec stupeur dans l’Univers du 10 mars 1.853 une lettre nouvelle de l’archevêque de Paris déférant au saint-siège la lettre circulaire de Mgr l’évêque de Moulins. Au lieu d’être entre journaliste et évêque, la cause était maintenant entre évêque et évêque : l’Univers respira. Toute passion est si mauvaise conseillère que Mgr Sibour se réfutait lui-même, en affectant de considérer comme uni attentat la lettre de Mgr de Moulins. « J’ignorais, écrivait-il au pape, que le mal fût déjà si grand et que l’épiscopat consentît à s’armer contre lui-même en donnant publiquement l’exemple de l’oubli des saints canons et des règles de la hiérarchie ecclésiastique. Voilà ce que j’ignorais, ce que Mgr de Moulins a voulu nous apprendre à tous, ce que MMgrs de Châlons 53 et d’Avignon 54 viennent de confirmer 55 » N’y avait-il pas aussi quelque naïveté à traduire l’acte de l’évêque de Moulins sous les couleurs d’une révolte contre les lois de la hiérarchie ? Quoi qu’il en soit, Mgr de Dreux-Brézé ne s’en émut que dans la juste mesure. L’abbé de Solesmes l’avait félicité de sa décision. Votre suffrage dont j’apprécie toute la valeur m’est allé au cœur, lui répondait-il ; il sera une de mes plus douces consolations au milieu des épreuves auxquelles je m’attends ; mais je les soutiendrai avec la grâce de Dieu et la paix de ma conscience 56 » Une fois de plus, gallicanisme et ultramontanisme étaient aux prises. L’évêque de Montauban ayant porté condamnation contre la Mémoire anonyme sur le droit coutumier en France 57 dom Guéranger s’étonna du silence de l’évêque de Poitiers : « Laisserez-vous, mon cher seigneur, à l’évêque de Montauban l’honneur d’avoir agi seul contre le factum Lequeux et compagnie ? Je me flatte que non. Le temps des ménagements doit être passé et une censure motivée comme vous savez faire ouvrira dignement votre carrière extra diocésaine 58 » Mais une fois de plus l’évêque de Poitiers avait satisfait d’avance au désir de l’abbé de Solesmes. Il avait écrit à Rome. Les renseignements qu’il en avait reçus lui faisaient pressentir la défaite de l’archevêque de Paris, dont l’évêque d’Orléans ressentirait le dur contre coup ; et ayant déféré à l’autorité pontificale le Mémoire sur le droit coutumier, il devait se refuser à le censurer lui même 59 .

    L’archevêque de Paris s’évita l’ennui d’une rétractation en retirant spontanément 60 les défenses portées par l’ordonnance du 17 février ; il amoindrissait pourtant la spontanéité de ce retrait, en avouant y consentir pour témoigner de sa soumission à la nouvelle encyclique. Il s’agissait de l’encyclique Inter multiplices angustias ( 61 où Pie IX, après avoir félicité les archevêques et évêques de France du mouvement qui les ramenait à la liturgie romaine, se bornait, sur la question des classiques et de l’enseignement, à réclamer de la vigilance des évêques les mesures tutélaires qui devaient assurer l’éducation chrétienne de la jeunesse et la formation des clercs. Rome ne prenait parti ni pour ni contre les auteurs païens et évitait de donner trop d’importance à une question de pure pédagogie que les passions avaient démesurément grossie et envenimée. En échange, le souverain pontife Pie IX déplorait le flot malsain des publications impies répandues dans le peuple chrétien et rappelait aux évêques les pressantes instances qu’il leur avait adressées quatre ans auparavant, les invitant à ne négliger rien de tout ce qui pouvait assurer à l’Église parmi les écrivains du temps de zélés défenseurs.

    L’Univers n’était pas nommé et ne pouvait pas l’être ; mais n’était-ce, point sa direction générale et son œuvre que Pie IX louait hautement, lorsqu’il signalait à la vigilance des évêques la guerre violente dirigée contre la chaire de Saint-Pierre ; le centre de l’unité catholique, et qu’il appelait leur faveur sur les écrivains qui se faisaient gloire d’une adhésion filiale et respectueuse au siège apostolique ? Le pape n’avait donc rien négligé ; même, afin de grouper dans ce document mémorable toutes les causes qui de France avaient été portées à son tribunal, il ajoutait

    Nous ne pouvons Nous empêcher ici de vous exprimer la douleur profonde, dont Nous avons été affecté lorsque, parmi d’autres mauvais écrits publiés en France dans ces derniers temps, il Nous est parvenu un mémoire édité en français, à Paris, sous ce titre : Sur la situation de l’église gallicane relativement au droit coutumier, dont l’auteur contredit de la manière la plus manifeste ce que Nous vous recommandons et inculquons avec tant de sollicitude. Nous avons adressé ce libelle à notre congrégation de l’Index, afin qu’elle le réprouve et le condamne.

    Et en effet un décret de l’Index du 26 avril porta condamnation du Mémoire 62 à dater de ce jour, aucun des auteurs à qui on en faisait honneur ne consentit plus à y avoir mis la main. La passion gallicane était durement ramenée. « Vous avez dû être content de l’encyclique, écrivait Mgr de Poitiers à l’abbé de Solesmes, et principalement de la note infligée au Mémoire. On nous garde bien des rancunes dans un certain camp. Il nous reste beaucoup à faire, et l’obligation de le faire avec plus de prudence que jamais. La Fontaine l’a dit :

Et prenez garde à vous

Le lendemain de la victoire 63

    

    Les rancunes dont parle l’évêque de Poitiers s’augmentaient d’humiliantes déconvenues, quelquefois plus difficiles à porter que de réelles souffrances. L’ancien évêque de Chartres, Mgr Clausel de Montals, avait employé les loisirs de sa démission et les restes d’une ardeur qui ne s’éteignait pas à poursuivre le cours de ses animosités contre les doctrines romaines et contre dom Guéranger. Sa plume infatigable avait produit une nouvelle brochure ; elle avait été adressée aux évêques et portait comme titre : Effets probables des disputes sur le gallicanisme. Devant l’encyclique, il fut contraint de la désavouer par une note adressée à tous ceux qui l’avaient reçue 64 Pareille mésaventure advint à l’évêque d’Orléans. Un mandement contre l’Univers était imprimé déjà à Orléans ; on en porta le texte à l’Ami de la religion ; tout était composé, l’œuvre allait paraître, des journaux de l’étranger annoncèrent même qu’elle avait paru. Une estafette envoyée par Mgr Dupanloup à l’Ami de la religion arriva à temps pour faire surseoir à la publication de la Lettre pastorale de Mgr l’évêque d’Orléans ait clergé de son diocèse sur l’église de France, son dévouement ait saint-siège et ses titres au respect de ses enfants. Surseoir est ici le mot propre ; car la lettre pastorale, qui sous couleur de pacification n’était qu’un réquisitoire enflammé contre l’Univers, fournira plus tard la trame de « l’Univers » jugé par lui même. Mais nous ne devons pas anticiper.

    A l’époque même de ces différends, l’abbé de Solesmes entrait dans la phase définitive et la plus douloureuse de ses démêlés avec l’ancienne supérieure d’Andancette. Le tribunal était saisi, nous l’avons vu ; pourtant les religieuses nomades n’avaient encore ni interrompu le cours de leurs démarches ni ralenti leur zèle à décrier Solesmes ; et on pense bien qu’il était en France telle et telle région où les bruits calomnieux trouvaient un facile accès. Le parti gallican se consolait de ses défaites en songeant que les ultramontains avaient leurs ennuis. Des ajournements continuels laissaient aux calomnies le loisir de circuler et de s’étendre. L’avocat conseil de dom Guéranger, M. Lesobre, qui tenait en mains depuis longtemps tout le détail de la cause, paraissait d’une grande sérénité ; il se croyait assuré de faire pleine lumière, grâce au mémoire très complet qu’il avait fait imprimer. Sa sécurité, était telle qu’on dut le rappeler d’Italie l’avant-veille du procès. Il revint. Mais, pour compenser la pénurie de ses moyens, l’adversaire avait fait choix pour avocat de M. Chaix d’Est-Ange. Le procès fut plaidé le 8 juillet. Le résultat fut de nature à consterner le comité ami de Solesmes dont tous les membres avaient tenu à être présents. Le tribunal fit de sa sentence deux parts : l’une qui reportait sur l’ancien cellérier ‘e la maison de Paris tout l’odieux de l’affaire, et l’autre qui, prenant acte de la responsabilité morale que l’abbé de Solesmes avait assumée sur lui au sujet des agissements d’un des siens, donna gain de cause aux religieuses et condamna dom Guéranger. Le montant de la soulte, augmenté des frais du procès, s’élevait à une quarantaine de milliers de francs dont dix mille à fournir sur l’heure. Le monastère n’avait pas besoin de ce dernier coup. Sa détresse était extrême. Les conseillers voulaient interjeter appel. L’abbé de Solesmes et dom Pitra, accablés depuis sept longues années des lourdes responsabilités que cette affaire avait entraînées pour eux, s’y refusèrent. Sagement ils résistèrent au désir légitime d’ailleurs de paraître avoir raison. Le coup était porté ; les préventions, très vives ; un appel n’était aucunement assuré d’obtenir plus de justice

    quelle que dût être la détresse pécuniaire de Solesmes, poursuivre l’affaire eût été prolonger le scandale. La Providence et l’admirable dévouement de MM. de Kergorlay, Baudon et Amédée Thayer se chargèrent de cicatriser la blessure d’argent.

    Au milieu de ces angoisses et dans des épreuves qui mettaient en péril l’existence même du monastère et de la congrégation, les deux, hommes qui en portaient le fardeau gardaient assez de liberté d’esprit, dom Pitra pour donner au public le second volume du Spicilegium Solesmense, dom Guéranger pour préparer une seconde édition de son Histoire de sainte Cécile, une traduction des Actes des Martyrs et le volume du Carême, cinquième de l’Année liturgique. II songeait aussi à une Vie de saint Benoît où seraient entrées des notions sur l’ordre monastique et sur l’état religieux en général. De ce dernier ouvrage, commencé, abandonné, repris, abandonné encore, il ne reste que des fragments.

    La réédition de l’Histoire de sainte Cécile avait provoqué un commerce épistolaire très actif avec le chevalier de Rossi qui poursuivait ses études sur Rome chrétienne. En dehors même de l’intérêt général qu’elles inspiraient à tout catholique éclairé, les découvertes du savant archéologue et les fouilles entreprises sur la voie Appienne provoquaient chez l’abbé de Solesmes une attention spéciale à raison de la correction qu’elles apportaient à telles assertions de détail de sa première édition. En 1852, il acceptait déjà comme probables les conjectures de son ami sur la date du martyre de sainte, Cécile et sur l’emplacement de son tombeau ; il ne les regardait pas encore comme assez fondées pour démentir une tradition grave et qui bénéficiait de sa longue possession.

    Cependant le chevalier de Rossi avait le sort de bien des initiateurs, et le projet de la Roma sotterranea rencontrait dans le monde romain des obstacles décourageants. Il fut plus de trois mois sans visiter ses chères catacombes. L’abbé de Solesmes le releva.

    Comprenez, lui disait-il, qu’il y a là toute une responsabilité pour vous à l’égard de Dieu, à l’égard de la foi catholique, à l’égard de votre propre réputation. J’attends de vous bientôt une lettre dans laquelle vous me direz que vous avez franchi le Rubicon. En attendant, je prie Dieu de vous élever au dessus de la pusillanimité avec laquelle on ne fait aucun bien, et avec laquelle aussi on peut être responsable de beaucoup de mal 65

    L’amitié et la confiance qui régnaient centre eux autorisaient l’abbé de Solesmes à relever par ces fortes paroles l’âme ébranlée du chevalier de Rossi. Si elles n’avaient été prononcées à leur heure, l’archéologie chrétienne que de Rossi a renouvelée compterait peut-être un chef d’œuvre de moins.

    Un instant même avant que rien fût venu de France, le chevalier de Rossi avait cru que l’abbé de Solesmes prenait son parti de lui voir dire -adieu à l’archéologie

    Mais ; les antiquités chrétiennes ? Sans doute vous ne voulez plus en entendre parler. Du moins, c’est ainsi, n’est-ce pas, que je dois expliquer le manque absolu de réponse à ma bien triste lettre de décembre dernier. J e vous y confiais, à vous seul au monde, mes peines et mes chagrins. J’attendais de vous une parole de consolation. Vous étiez le seul à pouvoir la prononcer. J’ai eu encore cette peine à souffrir de vous trouver indifférent à mes chagrins et aux confidentes de mon amitié. C’est l’affection sincère et ardente que je garde pour vous, mon cher père, qui me permet ces reproches ; sans elle je n’aurais osé les exprimer 66

    Dom Guéranger s’excusa, obtint sa grâce, encouragea son ami, le ramena à sa vocation 67 Il fit mieux. Dans la préface de Sainte Cécile, deuxième édition, il parla du chevalier de Rossi, de ses travaux, de la Roma sotterranea, des Inscriptions chrétiennes de la Rome antique, de manière à l’engager d’honneur devant le public français.

    Nous croirions mériter le reproche d’ingratitude, écrivait-il, si nous ne présentions ici un remerciement public à M. le chevalier de Rossi dont les conseils nous ont été si précieux et dont l’amitié nous est si chère. Nos longs et fréquents entretiens avec ce grand archéologue chrétien, les excursions que nous faisions ensemble dans les sentiers déblayés des catacombes, l’échange de nos remarques et de nos impressions sur ce sot sacré de Rome qu’il ne nous a été donné de sonder qu’à de rares intervalles, mais qui pour la science de notre illustre ami ne recèle pour ainsi dire plus de mystères : ce sont autant de bienfaits dont nous bénissons la divine Providence, autant de motifs d’exprimer notre sympathie pour l’homme éminent auprès duquel nos faibles essais ont trouvé grâce.

    Puisse bientôt l’Église et le monde savant jouir du fruit de ses doctes labeurs ! La collection des Inscriptions de Rome chrétienne durant les six premiers siècles, attendue impatiemment par tous les amis de la science historique, révélera toute la puissance de l’archéologue romain dirigeant noblement ses efforts sur les origines du christianisme dans la ville des pontifes, et la publication d’une Rome souterraine, enfin explorée dans son ensemble et illustrée par tant d’observations neuves et profondes, sera un nouveau et inappréciable service rendu à la science chrétienne 68

    M. de Rossi s’apaisa en insistant néanmoins sur la nécessité de relations régulières dont il goûtait tout le prix. Il rappelait aimablement à l’abbé de Solesmes les commencements de leur amitié

    En peu de semaines nous nous sommes connus et nous avons trouvé nos cœurs disposés à concevoir une sincère amitié ; vous avez pénétré dans mes pensées intimes plus peut-être que personne ne l’a jamais fait, et je me suis ouvert à vous avec une confiance entière et sans réserve. A quoi bon tout cela si nos lettres ne maintiennent et ne resserrent de plus en plus des rapports si doux et si utiles pour moi ? Vous êtes, mon révérend père, un des meilleurs amis que je compte au monde ; Dieu veuille que vous ne soyez pas même le seul vrai ami, stricto sensu. Ne m’abandonnez pas à ma solitude et à cette anthropophobie qui vous alarmait déjà en 1852 et qui s’est depuis accrue jusqu’à s’emparer entièrement de moi.

    Puis venaient des nouvelles des catacombes romaines, restituées telles ou à peu près que Prudence et les pèlerins auteurs des Itinéraires les avaient connues autrefois. Malgré la faveur de Pie IX qui voulait être le Mécène de l’archéologie chrétienne, le chevalier de Rossi se heurtait à de telles difficultés qu’il hésitait encore ; et il reprochait à l’abbé de Solesmes de l’avoir dans son livre compromis prématurément

    L’amitié vous a fait grandir des choses petites. Puisse venir un jour où je mérite les éloges que vous me donnez aujourd’hui. Je n’ai pas le droit d’être présenté su public dans ces termes pompeux, avant d’avoir publié de grands ouvrages qui sont encore in spe et qui peut-être deviendront le ridiculus mus de la fable.

    J’espère que vous voudrez bien faire un grand effort et me répondre, au moins pour éviter le scandale de mes murmures contre l’abbé des gallicans. Le voyage que je viens de taire dans la Haute Italie, dans l’intérêt de mes études, me donne presque la certitude que bientôt je ferai celui de la France. Si vous continuez à me faire désirer vainement vos lettres, je pourrai terriblement me venger à l’occasion de ce voyage que je désire surtout et avant tout pour aller vous embrasser à Solesmes 69

    De ce commerce avec M. de Rossi l’Histoire de sainte Cécile sortit renouvelée et plus vivante. Un des rédacteurs de l’Univers, Adolphe Segretain, la présenta au public, signalant avec goût ce que la deuxième édition ajoutait à la première et rappelant que le souverain pontife avait pris sous son patronage l’œuvre de l’abbé de Solesmes 70 Mgr Pie de son côté en recommandait officiellement la lecture à son clergé et aux familles chrétiennes 71

    Les derniers mois de l’année 1853 furent consacrés aux fondations nouvelles. Les vocations étaient rares ; on ne pouvait songer qu’à des préparatifs et non encore à une installation monastique définitive. Pourtant l’évêque de Poitiers pressait dom Guéranger. « Je serai en possession de Ligugé le 13 octobre, lui écrivait-il. Je compte que vous m’enverrez ici six religieux pour la Saint-Martin. Il faudra que nous nous voyions d’ici là pour régler bien des choses 72 L’abbé se récria : six religieux ! Où les prendre ? Et comment, en trois ou quatre mois, trouver le loisir nécessaire pour mettre en plein exercice un monastère nouveau ? !.’installation définitive n’avait-elle pas besoin d’être préparée par une période d’aménagements préalables sans lesquels la vie monastique serait suspendue en l’air ? La santé de l’évêque de Poitiers était ébranlée par les premiers travaux de son épiscopat ; il songeait à une saison dans les Pyrénées : n’y avait-il pas lieu de surseoir un peu 73  ? Les raisons et l’expérience de dom Guéranger ralentirent le mouvement accéléré de l’évêque ; et, sans perdre aucunement de vue cette fondation monastique de Ligugé qui leur tenait tant à cœur, on parla ensemble du deuxième concile de la province de Bordeaux qui devait se réunir à la Rochelle en juillet. Il fut entendu que le concile de Bordeaux ne pouvait mieux faire que reprendre les pensées du concile d’Amiens si heureusement tenu cette même année. «Forcément, disait l’évêque de Poitiers, notre concile marchera dans le sens d’Amiens 74 » L’abbé de Solesmes y aida de son mieux. Il n’était effort ni diversion que les gallicans ne tentassent pour détourner la pensée des évêques et déconcerter la marche des idées romaines. Mais dès lors l’élan était donné. Et lorsque l’évêque de Poitiers et l’abbé de Solesmes se réunirent le 15 septembre, ils n’avaient l’un et l’autre qu’à s’applaudir du résultat obtenu. Le lendemain, ils se rendirent à Ligugé et ensemble concertèrent tous aménagements nécessaires pour la clôture du monastère et les exigences immédiates de la régularité.

    Rentré à Solesmes, dom Guéranger n’y séjourna que peu de temps il se devait et avait promis de visiter la fondation franc-comtoise d’Acey où se trouvaient dès lors trois religieux. Le supérieur provisoire était dom Dépillier ; l’abbé de Solesmes avait cru pouvoir, jusqu’à l’érection d’Acey en prieuré régulier, reconnaître une situation de fait et placer à la tête de cette maison embryonnaire celui qui avait été le plus intéressé à ses commencements. Les débuts d’ailleurs avaient été pénibles ; les âmes s’étaient durement heurtées : il y avait urgence que l’abbé de Solesmes vît par lui-même. Malgré la fièvre dont il souffrait, il partit pour Dijon où il fut accueilli par l’affection de M. Guignard. M. Henri Joliet se fût fait une joie de le recevoir, mais retira ses amicales instances devant les droits plus anciens du bibliothécaire de Dijon ; il se dédommagea en accompagnant dom Guéranger jusqu’à. Auxonne où dom Dépillier vint le prendre pour l’introduire à Acey. Il restait six lieues à fournir en voiture ; les voyageurs furent d’avis de partager la fatigue en se reposant la nuit en chemin. L’abbé de Solesmes entra à Acey le 17 octobre et y trouva le monastère tel qu’on le lui avait décrit : un bâtiment solide, de vastes jardins et, pour suppléer à la basilique presque complètement détruite, une chapelle qui pouvait de longtemps suffire aux moines. Il ne rentra à Solesmes que pour la Toussaint.

    Ce voyage d’Acey lui avait interdit de se rendre à la pressante invitation de Mgr de Salinis qui voulait le voir assister aux fêtes de sainte Theudosie ; et déjà Ligugé le rappelait. L’évêque et l’abbé avaient projeté ensemble d’ouvrir le monastère le jour même de saint Martin

    là encore les circonstances en disposèrent autrement. Les travaux d’aménagement étaient si peu avancés que force fut d’ajourner. Un instant on songea à un terme plus éloigné, la fête de saint Hilaire ; puis il se trouva que le 25 novembre la maison pouvait accueillir ses hôtes : l’évêque de Poitiers se plut à faire coïncider avec le quatrième anniversaire de sa consécration épiscopale la création du nouveau monastère. Les lettrés de l’évêque et de l’abbé portent dans de longues pages pleines de détails le témoignage de la bienveillance délicate et attentive de Mgr Pie et du concert affectueux des deux fondateurs. Néanmoins les commencements ménagent toujours des surprises ; il reste une large part à l’oubli et à l’improvisation. D’avance l’évêque s’en excusait : « Malgré tous nos soins, il vous manquera bien des choses en commençant. Mais je sais que vous avez plus appris le deficere que le abundare, -et je vous trouverai résigné. Votre présence d’ailleurs est nécessaire pour nous diriger dans mille acquisitions 75 »Il ne disait pas que sa mère, Mme Pie, secondait avec joie et intelligence l’œuvre de son fils et que, sûre de flatter en cela une de ses plus douces préoccupations, elle organisait matériellement le petit monastère comme elle avait fait pour la demeure épiscopale de Poitiers.

    La délicatesse de l’évêque se révélait dans des détails exquis où l’on sentait toute son âme, son affectueuse attention, son respect de la vie régulière. Non content de fournir lui-même aux charges des aménagements et de l’installation première, puis de défrayer de son voyage la petite colonie qui s’en venait de Solesmes à Ligugé, il avait songé à l’avenir et ménagé des relations faciles entre la maison fondatrice et le monastère nouveau. Dans une conversation familière avec les religieux, il leur faisait agréablement cette confidence : « Mes pères, j’ai fait une bassesse. Je voulais vous obtenir de l’administration des chemins de fer une remise pour vos voyages. On m’a dit qu’on n’en consentait qu’aux ordres voués à des œuvres de charité. J’ai répondu à mon tour : « Mais « c’est aux ordres savants surtout que vous devez venir en aide. Ceux « que vous patronnez trouvent dans leurs bonnes œuvres et les relations qu’elles leur créent des ressources que les savants ne trouvent « que dans leurs livres. N’est-ce pas à vous d’encourager les sciences et « les travaux de l’esprit ? Voyez ce que font les bénédictins : voulez vous de la science, du grec, du latin, du chaldaïque ? » Et l’évêque de Poitiers feuilletait devant les regards ébahis des administrateurs le deuxième volume du Spicilège. Il ne pouvait mieux l’employer qu’à en faire un hommage intéressé : il le fit. « et c’est ainsi, poursuivait l’évêque rapportant la scène, que je me suis dessaisi du volume du Spicilège pour acheter une faveur 76 » On remplaça le volume dans la bibliothèque épiscopale. La négociation réussit ; la compagnie accorda aux bénédictins le bénéfice du demi prix sur la ligne d’Orléans entre Angerset Ligugé, et pour dom Pitra et dom Guéranger deux cartes personnelles de libre parcours sur tout le réseau d’Orléans.

    L’évêque de Poitiers avait voulu faire du 25 novembre 1853 une date solennelle dans son glorieux épiscopat. C’est du 25 novembre et du prieuré de Saint-Martin de Ligugé qu’il data son ordonnance pour l’organisation des commissions liturgiques de son diocèse. Ce jour-là même s’inaugurait aussi le retour de Poitiers à la liturgie romaine et l’évêque adoptait dès lors le bréviaire romain pour son usage personnel. Mgr Pie salua ce jour de fête par des accents de joie où se mêlait un air de triomphe. Rétablir la vie monastique et religieuse au lieu où saint Hilaire l’avait fondée dans les Gaules, restituer le culte de saint Martin là où sa sainteté a principalement éclaté, c’était bien en effet le sens profond de la cérémonie. Après l’avoir rappelé, l’évêque de Poitiers s’appliqua à montrer quelle avait été, quelle devait être encore dans l’Église la place et la mission de la vie monastique. Se taire au sujet de l’abbé de Solesmes au cours de cette homélie où son nom avait si naturellement sa place eût été difficile ; parler de lui ne l’était pas moins ; l’évêque tourna la difficulté et réussit à le nommer pour abriter de son autorité ce qu’il voulait dire du culte des saints et de son opportunité surtout à, l’heure présente 77 Le lendemain fut le jour de l’installation. Dom Guéranger chanta la messe conventuelle ; dorénavant dans le prieuré de Saint-Martin devenu depuis une abbaye florissante, les louanges de Dieu ne seront plus interrompues jusqu’au jour néfaste où, la vie religieuse ayant été en France déclarée immorale, les moines bénédictins, pour n’être pas placés sous la surveillance de la police, s’en allèrent au delà des frontières françaises demander à d’autres régions une équité que les étrangers et les hérétiques ne leur ont pas refusée.

    Un obstacle inattendu faillit pourtant déconcerter l’érection du prieuré. Lorsque l’abbé de Solesmes mit à la tête des cinq ou six religieux, qui alors composaient tout le monastère, le R. P. dom Pierre Ferron, la modestie du prieur nommé se révolta ; il se jeta aux pieds de son abbé, le suppliant de revenir sur une désignation qui ne pouvait selon lui être prise que par erreur. Comme bien on pense, l’abbé de Solesmes ne revint pas sur sa décision. Dieu sembla ratifier la nomination et obligea le vénéré P. Ferron à s’y accoutumer, car il devait porter pendant près de quarante ans, sans cesse renouvelé par la confiance de son abbé, ce titre de prieur dont il avait d’abord récusé le fardeau. Cette démission d’esprit appelle la bénédiction de Dieu. La charge de celui qui devait diriger le petit monastère était d’ailleurs très allégée par l’affection toujours attentive de l’évêque de Poitiers, par la bienveillance toujours dévouée de sa mère, Mme Pie, qui avait adopté le prieuré.

    Un des premiers soucis des moines de Saint-Martin de Ligugé avait été de reconnaître affectueusement à Notre-Dame d’Acey son droit d’aînesse que dom Guéranger avait réservé lui-même dans l’acte d’érection. Ce n’était pas encore la pleine et large fécondité ; mais enfin c’était déjà plus qu’une promesse que la création de ces deux centres monastiques. Dom Guéranger y pouvait voir la récompense de longues années de travail et de souffrance. Le mouvement liturgique encore développé par les conciles ébranlait l’un après l’autre les diocèses de France et les ramenait à l’unité. L’église du Mans y venait à son tour, et Mgr Bouvier reprenait avec l’abbaye de Solesmes les relations affectueuses si malencontreusement interrompues depuis la crise de 1837. La sollicitude constante de l’abbé de Solesmes au gouvernement de sa maison et à la formation de ses religieux, la correspondance régulière avec les deux prieurs des maisons récemment fondées, les travaux liturgiques que les divers diocèses réclamaient de lui, le ministère qu’il exerçait quotidiennement auprès des nombreux visiteurs qui venaient presque chaque jour exiger une part de son temps et le bienfait de sa parole, les soucis d’argent, les infirmités d’une santé souvent chancelante ne lui laissèrent pas toujours le loisir d’intervenir dans les controverses du temps. Elles l’intéressaient pourtant à un très haut degré et sa. correspondance en fait foi. Les lettres échangées avec dom Pitra reflètent tout le mouvement catholique de l’époque ; on y entend le bruit de controverses qui ne sont pas encore pleinement assoupies aujourd’hui. II n’est question entre eux durant les derniers mois de 1853 que des Philosophumena, des auteurs présumés de ce pamphlet célèbre, du silence des voix catholiques, de la portée des accusations formulées par le traité contre saint Zéphyrin et saint Calixte.

    Et pourtant on se tromperait à croire que l’érudition seule fournissait la matière de leurs lettres. Dom Pitra n’était pas uniquement livré à la recherche des textes inédits qui devaient entrer dans le Spicilège ; les questions de vie intérieure non seulement occupaient sa pensée mais semblaient en être le centre et comme le point de ralliement

    J’ai demandé au cher saint (saint Odon) deux grâces : de rester toute ma vie simple moine et de conserver toute ma vie l’esprit d’un simple moine. J’ai éprouvé une véritable joie de voir que j’avais certainement obtenu la première grâce. Mon avenir est bien tracé, bien assuré : je vivrai, je mourrai simple moine. Dieu soit béni et saint Odon avec lui. La découverte n’était pas merveilleuse ; mais le bon Dieu use de ces naïvetés pour consoler, et ce fut vraiment pour moi un éclair de joie.

    Reste à obtenir la seconde grâce. J’ai pris la résolution de me confiner désormais strictement dans mes obédiences strictement personnelles et de regarder comme une tentation toute préoccupation qui m’en ferait sortir, même par fantaisie de plans et d’imagination. Je n’ai vraiment ni grâce, ni titre, ni raison Je m’occuper soit des affaires générales de la congrégation, soit des affaires de l’Église. Je ne veux et ne puis être indifférent ni aux unes ni aux autres ; mais m’en préoccuper comme je l’ai fait par le passé, il n’y a là évidemment que vanité et affliction d’esprit. J’espère donc, mon très révérend père, ne plus vous parler ni vous écrire d’Ami de la religion, de Revue, de Gallia Christiana, etc… Cc n’est vraiment pas bouderie ni désertion sous la tente ; mais je sens depuis longtemps un attrait qui m’appelle en cette voie. J’aspire à y revenir, à y rester fidèle, et je vous prie, mon très révérend père, de bénir ces dispositions et ces résolutions 78

    Il n’est pas sans intérêt de noter les pensées secrètes de ce moine, que Dieu préparait dans le silence aux plus hautes dignités de l’Église et l’esprit d’humilité et de démission qui se trahissait dans les confidences de dom Pitra comme dans les résistances du P. Ferron. Ailleurs malheureusement des dispositions fort différentes créaient d’épineuses rivalités. Le supérieur provisoire de la communauté d’Acey prenait, lui, très aisément son parti de sa situation. Il lui semblait qu’en le désignant pour diriger les commencements de cette maison monastique dont il était le propriétaire et dont il se regardait comme le fondateur, l’abbé de Solesmes n’avait fait que reconnaître des droits sacrés. Là où il n’y avait qu’une mesure assurant le bon ordre, il songeait à une investiture absolue et définitive. Il se voyait déjà crossé et mitré, successeur de saint Bernard, et n’éprouvait nulle difficulté à le dire tout haut.

    On ne tarda pas à ressentir son exigeante âpreté dans l’exercice de son autorité précaire et l’ennui qu’il éprouvait des limites selon lui trop étroites où elle devait se contenir. La sommation ne se fit guère attendre : ou ma démission, disait-il, ou le complément d’une autorité qui, si elle n’était absolue, n’était par là même que dérisoire. Le dilemme fut proposé, lorsque l’abbé de Solesmes éleva à cinq le nombre des religieux de Sainte-Marie d’Acey. Il ne pouvait convenir à dom Guéranger de choisir sur l’heure l’une ou l’autre alternative : il temporisa ; puis quand la vie commune eut produit son effet ordinaire de révéler pleinement l’un à l’autre les caractères qui la menaient ensemble, afin de sortir de sa perplexité et sans pourtant convoquer les moines à une élection formelle qui n’était pas encore leur droit, il les invita à lui désigner sub secreto celui d’entre eux qu’ils désiraient avoir comme prieur. Les vœux de la petite communauté désignèrent le P. Menault et écartèrent nettement le P. Dépillier. Dès que l’évêque de Saint-Claude eut donné son assentiment canonique à l’érection, l’abbé de Solesmes, par deux actes séparés dont il confiait l’exécution au P. Dépillier, prononça l’érection du nouveau prieuré et institua le premier prieur dom Menault.

    Ceci se passait en janvier 1854. A dater de ce moment l’amour-propre froissé ne laissera plus en repos le religieux évincé. Le choix des moines et de l’abbé qui s’est porté sur un autre que lui est un choix criminel, outrageant, inique. C’est en vain que la longanimité et l’affection de l’abbé s’emploieront dorénavant à le ramener. Cette maison dont il est malheureusement le propriétaire légal, qu’il croit sienne par droit de conquête puisqu’il l’a fondée, et par droit de naissance puisqu’elle est située dans son pays natal ; cette maison dont il n’est pas le chef commence à lui devenir odieuse. Il s’efforcera d’abord d’extorquer par tous les procédés de la fausse soumission, de la plainte ou de la menace la mise à néant de l’acte qui l’a écarté d’une situation créée par lui ; puis il témoignera de son dessein de sortir d’une congrégation qui sait si mal reconnaître ses services ; enfin, armé de son titre de propriétaire légal, il montrera bientôt. qu’il a le pouvoir de détruire ce qu’il a su élever. Il ira plus loin : il poussera jusqu’à l’aboutissement fatal de ces voies qui semblent à l’homme passionné être droites et conduisent à l’apostasie et à l’impénitence obstinée. Il n’est pas au monde de plus triste spectacle que la chute des âmes que Dieu avait appelées si près de lui ; il n’est point de pires conseillers que l’orgueil et sa fille aînée, l’illusion ; et ce qui rend plus effrayantes encore ces scènes de réprobation, c’est qu’elles semblent être infructueuses et ne détourner par un sentiment de terreur aucun de ceux que le même orgueil conduit à la même ruine.

    La guerre avait éclaté entre la France et la Russie en février 1854. C’était une calamité nouvelle ajoutée à la longue disette de deux ans qui désola la France ; la détresse de Solesmes s’accrut encore de la détresse publique. En dépit du conseil apostolique qui veut que ce soient les pères qui recueillent pour leurs fils et non inversement, l’abbé de Solesmes fut contraint par la nécessité de tendre la main à son monastère d’Acey. Les largesses de la région franc-comtoise et les souscriptions volontaires suffisaient aux annuités de paiements en même temps qu’elles assuraient l’avenir de la fondation ; il était trop juste que la fille vînt au secours de sa mère et compensât, puisqu’elle le pouvait, ce que Solesmes lui donnait d’hommes, d’autorité et d’appui. Au commencement, ce devoir fut bien compris ; il ne devint à charge à celui qui faisait l’office de quêteur que le jour où il cessa d’être le supérieur de cette maison qu’il croyait être son bien. Mais déjà les ressentiments commençaient à s’envenimer, amassant dans l’âme du pauvre religieux des ferments d’irritation chaque jour renouvelés, lorsqu’une alarme soudaine y apporta une puissante diversion.

    Après avoir ravagé le midi de la France, le choléra s’étendit en Franche Comté. Dom Guéranger venait à peine de quitter Acey sur la fin de juillet 1854 que le fléau commença à infester tout le pays, parcourant avec une foudroyante rapidité villes et campagnes, emportant les malades en quelques heures, affectant parfois une bizarrerie terrible. Toute la région de l’Est fut atteinte, certaines localités furent presque complètement dépeuplées. On eût dit le retour de ces pestes du moyen âge qui faisaient la terreur de l’Europe et semaient partout l’épouvante. Nul n’était assuré d’un jour de vie. La moitié des habitants de la ville de Dôle prit la fuite, et malgré cette dépopulation soudaine, plus de cinq cents personnes périrent en quinze jours. Au milieu de cette désolation, les religieux d’Acey firent leur devoir avec un courage et une simplicité tranquilles. On les vit partout au chevet des mourants, dans les presbytères visités par la maladie ou par la mort, empressés, dévoués, se donnant sans mesure, avec une charité qui concilia au monastère naissant le respect et la reconnaissance du peuple chrétien. Aucun d’eux ne fut frappé ; le Seigneur exauça les prières de l’abbé et des moines de Solesmes en faveur de leurs frères en péril : pendant deux longs mois ils voisinèrent chaque jour avec la mort sans même qu’elle les effleurât, hélas ! sans non plus que cette redoutable intimité ni la perspective pourtant si prochaine des jugements de Dieu parvinssent à ruiner dans le cœur du moine propriétaire (odieux projet de revendre cette abbaye qui lui appartenait légalement et de se réserver, pour y vivre de ses rentes, la portion dite l’abbatiale et l’enclos y attenant.

    Dans un chapitre de ses Conférences spirituelles où il traite de l’illusion, le P. Faber s’est demandé quelle est l’heure et quel est l’endroit où nous devenons vrais, si du moins l’approche de la mort nous délivre et si l’illusion, le « mal du roi ,est telle que la main du roi la guérisse toujours. Il répond avec tristesse que rien, pas même le face à face avec la mort, n’est assuré de ramener toujours à la vérité des âmes en proie à leur passion ; leurs idées leur sont entrées dans la chair comme une tunique vivante ; le lit de l’agonie peut être emprunté, théâtral ; les gens meurent sans s’être réellement éveillés 79 Le sommeil ici dura jusqu’à la quatre-vingt-douzième année, comme si Dieu avait voulu par la durée extraordinaire de ce délai dépasser la mesure de sa divine longanimité. Ni les instances des hommes, ni les ingénieuses attentions de la charité, ni la conspiration affectueuse de la prière. qui ne se lassa jamais, rien ne put fléchir une .obstination qui s’était éloignée de Dieu par les démarches les plus extrêmes, par tous les obstacles que lai haine peut entasser, comme pour s’interdire jusqu’à la possibilité du retour.

    L’abbé de Solesmes voyait le coupable s’enfoncer et se perdre dans la nuit ; il crut néanmoins devoir au nom de Dieu féliciter les moines de leur devoir accompli.

    Soyez bénis, très chers fils, leur écrivait-il, de votre courage et de votre charité. Vous avez bravé les périls et la mort même. Avec Dieu, vous avez travaillé au salut des âmes, avec les saints anges au soulagement des corps : vous avez fait bénir par les peuples le saint habit que nous portons. Rapportez au Seigneur toute la gloire de ce que vous avez fait car c’est lui qui tous a soutenus et fortifiés ; ne désirez point en être loués paries hommes. Et après avoir montré votre charité envers des gens que vous ne connaissiez pas, exercez-la envers les frères que Dieu vous a donnés dans la religion. Unissez-vous plus fortement que jamais dans une tendresse mutuelle, préférant toujours les autres à vous, bannissant toute froideur, oubliant tout souvenir de discussion, supportant les défauts de la fragilité humaine, parlant les uns des autres avec estime et affection, profitant de toute occasion pour vous témoigner soit dans l’absence, soit dans la présence cette dilection fraternelle que le Seigneur nous dit être la marque de ses disciples 80

    Accueillies de façon oblique, ces paroles comme tout le reste demeurèrent sans fruit auprès de celui qu’elles visaient sans le nommer son âme était désormais trop pleine de ressentiments et de hauteur, trop gonflée de projets irrités pour les pouvoir comprendre. Tout devenait prétexte à orages nouveaux ; la vie commune qui pour sanctifier a besoin de paix devenait fiévreuse et intolérable. Comme il arrive inévitablement, l’écho des difficultés intérieures parvenait au dehors, porté par les indiscrétions de celui-là même qui se proposait d’exploiter ensuite le trouble et le discrédit créés par lui. Ses lettres étaient pleines de menaces. Si satisfaction ne lui était donnée, si le personnel monastique de la maison n’était remanié de fond en comble, si on ne tenait compte de sa juste douleur, l’évêque et le supérieur du grand séminaire seraient par lui initiés à toute l’irrégularité de la situation. Une date était fixée, date péremptoire : c’était avant le dimanche 10 décembre que l’abbé de Solesmes devait faire droit aux exigences du rebelle. Faute de réponse et de réponse à son gré, il se réservait d’agir au mieux de ses intérêts. II a un grain de folie dans toute passion poussée à l’excès ; pour la tenir à échec, dom Guéranger n’avait d’autres procédés que la douceur, la prière, le silence. Il semblait que l’ennemi du bien voulût lui faire expier, par les épreuves les plus inattendues, et dans son propre monastère, et dans tous les centres de prière où il s’efforçait d’établir ses religieux, chacun des services qu’il rendait à l’Église de Dieu. Depuis le calvaire, la souffrance est la rançon du bien.

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