Dom Guéranger, abbé de Solesmes, par Dom Delatte – Chapitre XIV

CHAPITRE XIV

 

POLÉMIQUE CONTRE LE NATURALISME

 

(1854-1857)

 

    Ni la détresse de son monastère ni les difficultés de ses premières fondations ne détournaient l’abbé de Solesmes de l’attention qu’il devait à Rome et aux événements qui s’y accomplissaient alors. Le pontificat de Pie IX, après les premières heures très ardues qu’il avait traversées, développait sa pensée résolue et tranquille. Rome reprenait la direction de l’intelligence chrétienne, non pas seulement au moyen de la censure prononcée contre l’erreur mais par une action positive et directe. Les travaux du chevalier de Rossi, poursuivis maintenant avec continuité, amenaient les monuments des catacombes à déposer en faveur de la foi et de la tradition chrétienne. L’amitié seule eût déterminé dom Guéranger à admirer des découvertes archéologiques qui révélaient alors Rome à Rome même ; mais initié personnellement à ces recherches par son Histoire de sainte Cécile, par l’étude attentive des itinéraires anciens, par les visites même faites autrefois aux catacombes, il voyait de plus dans ces découvertes de son ami le triomphe de l’Église et une illustration nouvelle donnée à la tradition apostolique. Et pourtant de longs silences ponctuaient encore la correspondance avec M. de Rossi. « Mon très révérend père et infidèle ami, lui écrivait le chevalier, vous êtes un relaps, un consuétudinaire ; il n’y a plus d’absolution ni de quartier pour vous. Mais la même lettre qui vouait à la réprobation un homme trop occupé polis écrire contenait aussi ces lignes bien calculées pour piquer sa pieuse curiosité : « Je suis dans les catacombes de la vigne Molinari (elle venait par les soins du chevalier d’être acquise à Pie IX), et parvenu à m’approcher tellement de sainte Cécile que je puis dire avec le pape Pascal qu’il me serait possible de l’entendre et de lui parler si elle était encore là 1

    La communication produisit tout aussitôt l’effet attendu. On se souvient que l’année précédente, dans la deuxième édition de Sainte Cécile, dom Guéranger, ébranlé par les arguments de son ami, avait cru pourtant devoir s’en tenir encore à la tradition romaine qui plaçait le tombeau de la sainte au cimetière de Calixte. Cette fois la curiosité de l’historien fut éveillée par l’assertion si résolue de l’archéologue et sollicita des arguments décisifs. Puis l’amitié reprenait ses droits.

    Comment serait-il possible, mon cher ami, que je ne vous aimasse pas comme un autre moi-même, moi qui, tout barbare que je suis, n’ai cessé depuis 1825 de songer aux catacombes et de recueillir tous les faits qui s’y peuvent rattacher, moi qui dès 1837 exposais ma vie dans les souterrains de la voie Nomentane avec une torche et un paquet de roseaux ? Je ne vous connaissais pas alors, vous étiez encore un enfant. La Providence a daigné faire que je vous aie rencontré, et je me suis lié à vous avec toute l’ardeur de mon caractère français et toute la simplicité de mon cœur de moine. Vous avez ajouté vous-même, mon cher ami, à cette sympathie native par votre douce confiance et cette effusion de cœur qui m’est toujours présente. C’est pour cela que je ne pense pas à Rome souterraine sans penser à vous, ni à vous sans retrouver dans mon souvenir la chère cité des martyrs. Dieu mettrait le comble à notre amitié si par vous le tombeau de ma bien-aimée sainte Cécile m’était révélé 2

    La réponse ne se fit pas attendre ; elle était décisive. « Je n’ai point d’inscription, disait M. de Rossi, point de document qui soit lisible aux yeux de tous et qui désigne le cher tombeau ; mais j’ai un tel ensemble de faits qu’il faut être sceptique pour contester la découverte dont à vous seul au monde je livre tous les détails 3 » Des fouilles attentives dans les cimetières de Prétextat, de Calixte, des saints Nérée et Achillée avaient mis le chevalier de Rossi en possession de mille menus indices lui permettant de reconnaître directement la date des cryptes et des cubicula, Aussi au lieu de fournir sur l’heure la preuve décisive, l’archéologue romain entre-t-il avec son ami dans une admirable leçon d’archéologie où l’expérience et la divination, mais une divination qui n’appartient qu’aux attentifs et aux patients, s’unissent en un admirable système pour définir l’âge des cryptes historiques et des inscriptions des catacombes. Déjà ébranlé, dom Guéranger cette fois se déclara convaincu. Les découvertes du chevalier de Rossi étaient toutes d’ailleurs à l’honneur de sainte Cécile. II était constant d’après lui que la chère sainte avait reposé au centre même du cimetière de Calixte, qu’elle avait partagé avec le pape saint Sixte l’honneur de donner son nom à la basilique centrale (ad sanctam Coeciliam, ad sanctum Sixtum) et que la Rome du troisième siècle avait honoré le martyre et l’apostolat de sainte Cécile en lui donnant, sépulture glorieuse entre toutes, une place au milieu des pontifes, saint Eusèbe, saint Corneille, saint Sixte II, saint Eutychien, saint Antéros. La stanza de sainte Cécile, les peintures qui la décoraient et qui depuis ont été souvent reproduites, le loculus où reposait le corps de la sainte martyre, les fragments d’inscription dama. sienne, rien ne manquait à la démonstration de M. de Rossi. L’ensemble de sa découverte avait une grande portée historique : après la sépulture au Vatican des papes du premier et du deuxième siècle, il montrait dans la basilique de Saint Sixte -et au cimetière de Calixte le tombeau des papes du troisième siècle. La voie Appienne demeurait, sous Rome chrétienne comme autrefois, la regina viarum, et le cimetière de Calixte était révélé comme le lieu le plus vénérable de la ville sainte après la confession de saint Pierre 4 .

    Il y avait une part de fierté dans les applaudissements que l’abbé de Solesmes adressait à la glorieuse découverte de son ami.

    Je rends hommage, disait-il, à ce sens divinatoire que Dieu vous a donné et qui s’est développé par le contact de ces monuments dont vous avez si souvent affronté les mystères. Je suis ravi que vous ayez pu reconnaître le sépulcre pontifical de l’incomparable vierge. Cela m’a causé un tel bonheur que tout d’abord j’ai éprouvé plus de contentement du fait que d’impatience d’en obtenir les preuves directes, tant je m’en rapporte à votre probité archéologique 5

    Il se ravisait cependant et, désireux de ne se rendre qu’après ample informé, il réclamait des détails et voulait éclaircir ses derniers doutes. Comment, s’il était ad sanctum Sixtum, le corps de sainte Cécile avait-il au huitième siècle échappé aux Lombards ? Comment saint Pascal au neuvième siècle, après avoir découvert le corps de sainte Cécile, n’a-t-il rien dit de plus d’un tombeau si riche en peintures et si cher à la piété romaine ? Ne pourrait-on expliquer l’alvéole ad Catacumbas et l’inscription de l’archevêque de Bourges, en supposant que la tradition romaine s’appuyait sur un séjour antérieur de la précieuse relique ad Catacumbas, qui l’eût momentanément soustraite aux déprédations de ces temps troublés 6 , Le chevalier de Rossi eut réponse à tout 7 . A cette époque, il n’avait pas encore achevé la réforme de la tradition relative à sainte Cécile ni retrouvé la date exacte de son martyre : il continuait à confondre l’évêque Urbain des Actes avec le pape de ce nom, saint Urbain le’ mort en 230 ; mais l’abbé de Solesmes était satisfait

    Votre dernière lettre a mis mon esprit en repos. S’il me fût resté des doutes sur la vérité de votre découverte, je me serais senti poussé à questionner encore ; mais vous m’avez donné une telle paix que j’ai joui trop longtemps, et en silence, de ma béatitude. Ma pensée habite sans cesse notre chère Rome, nos sacrés hypogées et je m’y retrouve sans cesse avec vous. Ah ! qu’il me tarde de descendre avec vous au tombeau de la vierge, de la martyre, de l’apôtre et d’y adorer in loco ubi steteruni pedes ejus ! Tout est éclatant d’évidence, le lieu du cubiculum, les peintures, les dimensions, les fragments de l’inscription damasienne, la disparition du sacré corps au temps de Pascal, les recherches infructueuses des Lombards. Le diplôme de saint Pascal n’a plus de difficultés et la tradition de l’archevêque de Bourges s’écroule, entraînant avec elle plus d’une page de ma deuxième édition. Je ne m’en plains pas et j’ai d’autant moins de reproches à vous faire que vous m’aviez averti ; mais pouvais-je soupçonner alors toute l’étendue du coup d’œil que Dieu vous a donné sur Rome souterraine ?

    Quand je songe à tout ce que vous avez encore à parcourir, je regrette moins les entraves que rencontré la publication de votre Roma subterranea. Vous n’avez pas encore la carte entière du pays ; et combien d’appréciations nouvelles naîtront chez vous de vos futures explorations ! Je regrette que vous n’ayez pas Tillemont avec vous pour le conduire par la main au milieu des antiquités de Rome chrétienne ; il en conclurait peut-être que tout n’est pas absurde dans les actes des martyrs romains. Je pense avant un an avoir le plaisir de vous voir. J’aurais été heureux dé me trouver à Rome pour le triomphe de la Madona santissima, mais cela ne m’a pas été possible. J’aurais eu d’ailleurs bien de la peine à jouir de vous ; tous les pèlerins vous prendront votre temps, et vous aurez à faire aux catacombes bien des visites qui ne seront pas motivées par la science. Il est juste d’ailleurs que vous fassiez les honneurs de votre domaine 8 .

    Le chevalier de Rossi n’était pas seul à se plaindre, mais les questions s’abattaient de tous les points cardinaux sur une vie qui depuis longtemps n’avait connu le loisir. Histoire, liturgie, cérémonies, controverses philosophiques, tout était abordé dans cette vaste correspondance : elle offre parfois des rencontres savoureuses. Ceux qui à Rome connaissaient l’abbé de Solesmes d’un peu loin le regardaient comme traditionaliste en philosophie ; l’écho de cette appréciation, nous l’avons vu autrefois, était parvenu jusqu’aux oreilles du cardinal Fornari. Comment aurait il pu n’être pas traditionaliste, ayant appartenu à l’école de Lamennais et fraternisé un quart de siècle auparavant avec les fauteurs célèbres de la doctrine du sens commun ? Les idées ultramontaines avaient dans l’école mennaisienne été associées de fait à une doctrine philosophique qui diminuait la raison. Le public même pensant n’avait pas encore réussi à isoler l’une de l’autre des doctrines ainsi conjuguées ensemble : traditionalisme et ultramontanisme, c’était tout un ; et cette confusion des espèces aidait à la polémique de ceux qui visaient à atteindre l’ultramontanisme, en feignant de défendre les droits de la raison. Ces quiproquos ne sont pas sans exemple dans la mêlée des idées. L’abbé de Solesmes ne pouvait se défendre d’un sourire, quand le P. Chastel, lui faisant hommage d’un nouveau traité contre le traditionalisme, réclamait son jugement avec quelque inquiétude et témoignait aussi de sa surprise d’avoir pour adversaires et simultanément plusieurs des plus ardents ultramontains et certains partisans des idées gallicanes. Il s’excusait même de s’attaquer à M. de Bonald et terminait en souhaitant qu’il se trouvât dans son œuvre quelque chose qui méritât de n’être pas désapprouvé 9 . Il n’était nul besoin de tant de précautions ; dom Guéranger était d’avance pleinement gagné aux doctrines du P. Chastel. « Nul plus que lui, a dit Mgr Pie, n’a été opposé aux systèmes qui dépriment la nature et la raison. Le baianisme, le jansénisme, le quiétisme, sous leurs formes diverses, ont eu en lui un adversaire constant ; enfin ses courtes relations avec Lamennais l’ont toujours laissé étranger à ses fausses théories sur l’impuissance de là raison individuelle 10 »

    L’abbé de Solesmes a souvent avoué à ses familiers que l’année 1854 avait été l’une des plus rudes d’une vie qui connut tant l’épreuve. La détresse était extrême. L’œuvre des quêtes était confiée à des religieux d’une vertu éprouvée, attachés à leur règle et à l’esprit de leur vie ; mais en leur absence les offices du monastère étaient en souffrance et le monastère lui-même, appauvri des éléments personnels capables de représenter la tradition, dérivait comme un bateau désemparé au gré des courants. La profession monastique non plus que le baptême lui même n’affranchit d’emblée de la survivance des passions humaines. Qu’une nature dominatrice, servie d’ailleurs par une intelligence réelle et abritant d’un vernis de correction ses visées d’ambition et d’influence, se trouve investie d’une part d’autorité dans un milieu qui ne se défend pas encore par le nombre et la fermeté acquise de ses religieux, elle courra grand risque de n’user de cette autorité que dans un but personnel ; elle détournera du centre régulier et groupera, non autour du drapeau commun et autour de l’abbé mais autour d’elle, les âmes ou naïves ou séduites.

    Après le départ de dom Gardereau, devenu quêteur, le noviciat de Solesmes fut confié à une de ces influences dangereuses qu’on ne connaît bien que lorsqu’elles ont été à l’œuvre et ont donné leur mesure. Soumises, attentives à l’obéissance dans la mesure même de la confiance qui leur est témoignée et de l’autorité mise en leurs mains, tenues en garde contre toute forme trop personnelle, conscientes que l’exercice de tout pouvoir surnaturel n’est toujours qu’une forme d’obéissance, sachant en un mot que, selon la parole de Bossuet, toute autorité surnaturelle est servitude pour le bien des âmes, affranchies, disciplinées, ces natures seraient grandement aptes à l’œuvre de Dieu : elles préfèrent trop souvent se vouer à la stérilité et rendre inutiles des qualités réelles, comme les fleuves qui se perdent dans les sables pour n’avoir pas voulu se creuser leur lit et y couler. Très éloigné du soupçon, l’abbé de Solesmes eut besoin d’être avisé par autrui ; il observa, se renseigna, attendit et’ lorsque sa conscience lui fit une loi de soustraire son noviciat à une direction irrégulière, retira à lui l’autorité qu’il avait lui-même confiée. C’est l’exercice le plus normal de l’autorité paternelle dans le monastère. Chose étrange et qui montre à quelles bizarreries se peut porter l’ambition, le maître des novices* se flattait que jamais l’abbé n’oserait lui retirer son office ; et pourtant il demandait à Rome un rescrit qui dans l’intérêt de sa conscience le délivrât de toute charge, le privât de voix active et passive, afin de pouvoir au besoin montrer qu’il. était allé au-devant de sa démission et avait aspiré à descendre. Le vrai maître des novices pour dom Guéranger, celui qui dans la suite serait aussi son prieur et enfin recueillerait sa succession, l’abbé Charles Couturier, entrait cette année-là même au monastère en compagnie de l’abbé François Chamard. Mais il fallait pourvoir sur l’heure à la direction de ce noviciat de Solesmes qui devait durant longtemps encore être la pépinière unique de la congrégation de France. Dom Guéranger résolut d’ajouter à ses charges multiples déjà l’office de zélateur ; le vénéré dom Cadot devint maître des novices et tout rentra dans l’ordre, sans pourtant que s’éliminassent sur l’heure les tristes conséquences des menées qui avaient précédé. Le mal a toujours son douloureux lendemain, et les erreurs de la passion retentissent longtemps dans les âmes qu’elles ont atteintes, comme aussi dans la vie des supérieurs condamnés à vivre spectateurs impuissants de ravages qu’ils n’ont pu ni pressentir ni conjurer et dont ils ne sauraient arrêter le cours.

    Du moins n’y avait-il que joie du côté de la fondation de Ligugé. Dom Pitra visitait souvent le petit monastère ; il était très goûté de l’évêque de Poitiers. Un instant l’évêque et le moine furent unis en une intime collaboration.

    Quelle organisation magnifique pour la recherche et l’érudition ! disait Mgr Pie en remerciant dom Guéranger de le lui avoir prêté. L’imagination pourrait s’aventurer quelquefois, ajoutait-il avec finesse, et chercher la clef des choses là où elle n’est pas. Nonobstant ce petit inconvénient, je vous souhaite bon nombre d’enfants de saint Benoît comme celui-là 11

    Venez me voir avant la Saint-Martin, et mandez avec vous le cher père Pitra. Nous aurons, je l’espère, l’évêque de Tulle, qui compte sur vous deux avec friandise. J’ai vu avec joie que le pape vous faisait réimprimer ; c’est un témoignage bien flatteur pour vous 12 .

    L’évêque de Poitiers faisait allusion au Mémoire sur l’Immaculée Conception dont le pape avait demandé une édition nouvelle, en vue de la proclamation solennelle fixée au 8 décembre de cette année. La part que dom Guéranger avait prise à cette question et la faveur que lui témoignait le souverain pontife laissaient supposer que l’abbé de Solesmes se rendrait à Rome pour assister aux fêtes, et même qu’il y serait formellement invité. « J’en suis salué tous les jours, écrivait-il à un ami qui l’interrogeait ; mais il n’en a jamais été question ni à Rome ni à Solesmes. La réunion d’évêques projetée par le saint père n’est pas un concile ; on veut seulement de chaque nation deux évêques pour la conférence. qui doit avoir lieu. A aucun titre, je ne dois être là 13 . »Mille motifs impérieux que le lecteur n’ignore non plus que nous le retenaient en France dans son monastère toujours menacé, près de ses fondations encore naissantes.

    La correspondance d’abord bi active de l’abbé de Solesmes avec Mme Swetchine s’était ralentie. La noble convertie n’avait plus devant elle que trois ans de vie. La vieillesse la rendait silencieuse ; elle s’attristait du cruel partage d’intérêts et de sentiments que provoquait en elle la guerre de la France contre la Russie. Le gouvernement français avait autorisé les sujets russes à séjourner en France comme par le passé. Elle avait été heureuse ; cette décision ; néanmoins, disait-elle avec tristesse, l’amour que je conserve à mon pays quoique platonique est bien sincère. Pour tout le monde, c’est la guerre d’Orient ; pour moi, c’est la guerre civile 14 » Il ne semblait pas, alors surtout que l’affection première s’était refroidie, qu’il demeurât une chance quelconque à cette visite si vivement projetée quinze ans auparavant et dont l’occasion s’était toujours dérobée. Et pourtant, au retour d’un séjour au Bourg d’Ire auprès du comte de Falloux, Mme Swetchine s’arrêta à Solesmes, accompagnée de M. de Falloux lui-même et du prince Augustin Galitzin. C’était le 11 octobre, veille de la dédicace de l’église abbatiale ;les instances de dom Guéranger n’obtinrent pas que ses visiteurs prolongeassent leur séjour.

    Dans une lettre à la duchesse de La Rochefoucauld, Mme Swetchine a fait allusion aux quelques heures passées à Solesmes

    M de Falloux est venu avec moi jusqu’à Sablé pour me conduire à Solesmes, où la réception la plus cordiale m’attendait. Le père abbé n’est vieilli ni d’esprit ni même de visage ; la paix de ces dernières années l’a bien restauré. Il règne dans son paisible domaine, et au dehors lui et ses religieux sont très bien vus. Tout cela a été très rapide mais très satisfaisant On n’est pas assez étonné, au milieu de tant de choses qui croulent, de ne voir aucune entreprise religieuse péricliter 15

    L’humeur paisible de l’abbé de Solesmes et aussi la brièveté d’un entretien où rien ne pouvait être abordé à fond donnèrent le change à Mme Swetchine. Tandis qu’elle regagnait Paris, l’abbé de Solesmes écrivait à dom Pitra pour l’inviter au nom de l’évêque de Poitiers à la solennité de la Saint-Martin à Ligugé : « Il y aura les évêques de Tulle et d’Angoulême ; mais cela ne nous suffit pas : il nous faut encore dom Pitra 16 »

    Le départ simultané de trois postulants qui sortirent du noviciat en fermant bruyamment les portes et en promettant du scandale faillit mettre obstacle à la fête projetée ; mais il y avait engagement formel

    dom Guéranger partit en priant les saints anges d’abriter et de défendre son abbaye. La réunion de Ligugé fut brillante. Mgr de Moulins avait voulu s’unir à Mgr de Tulle et à Mgr d’Angoulême auprès de l’évêque de Poitiers : `-La fête terminée, l’abbé de Solesmes et Mgr Pie consacrèrent deux jours à des entretiens sur les affaires de l’Église et en particulier sur la guerre d’Orient. L’abbé pressait l’évêque d’y prendre le thème d’une lettre pastorale sur la prédestination de l’Occident dans la loi nouvelle. « Titre bizarre et incompris peut-être, disait l’évêque, mais ce serait le fond d’un petit traité où toutes les questions que vous avez en vue viendraient se grouper 17 » Là aussi se concertèrent entre les deux bons ouvriers ces instructions synodales sur les principales erreurs du temps présent qui portèrent si haut la réputation de l’évêque de Poitiers et appelèrent sur son enseignement l’attention de toute la France.

    Peu auparavant à l’occasion des prières publiques prescrites avant la prochaine définition, Mgr Pie avait fort nettement pris position en face du naturalisme et réprouvé des équivoques dont l’exemple venait de très haut. Il avait plu en effet à l’Académie française, afin de témoigner de son absolue neutralité en fait de doctrine, de couronner d’un même laurier le traité du P. Gratry, la Connaissance de Dieu, et le livre de Jules Simon sur le Devoir. Telle était en un certain milieu l’indécision de la pensée et l’absence de principes que l’évêque d’Orléans, quelques mois plus tard, se laissait entraîner dans son discours de réception à l’Académie française 18 à des complaisances qui lui valurent les applaudissements du journal le Siècle 19 . Mgr Pie en conçut de. l’humeur et en attendant l’instruction synodale qui devait suivre de près, sa lettre pastorale jeta une note exacte dans cette confusion des tendances et des doctrines. Il signala le danger de cet état d’esprit où la philosophie chrétienne, qui montre de son doigt le chemin du ciel, reçoit la couronne ex æquo avec la morale naturaliste qui n’aboutit qu’à ces vertus dont l’enfer est plein », et, hautement, réclama contre le « parti pris de tromper la conscience publique par une confusion et un pêle-mêle plus funeste peut-être que l’incrédulité affichée 20 ».

    Cette leçon donnée à l’Académie causa un peu d’émoi. Le Journal des Débats 21 ) en fut mécontent ; le Correspondant écarta d’un geste assez peu mesuré les réflexions de « prélats plus expérimentés, disait-il, en théologie qu’en matière de goût 22 ». L’évêque de Poitiers ne voulut relever la mercuriale du Correspondant qu’en insistant bien plus solennellement encore quelques mois après sur la doctrine qui avait déplu.

    Je vous enverrai mes épreuves, disait-il à dom Guéranger : ce ne sera que vers la fin de janvier ; et je vous promets de mener rondement l’autre affaire après (le mandement sur la guerre d’Orient, la croisade et la prédestination de l’Occident). Je serais impuissant à la traiter en ce moment : toute la végétation d’idées produit autre chose 23 .

    L’abbé répondait

    Je suis tout à fait avec vous, mon cher seigneur, dans votre idée de donner immédiatement le mandement sur le naturalisme, puisque l’autre n’y perdra rien. Mais, pour l’amour de Dieu, citez vos adversaires sans les nommer. Il faut aller jusqu’au bout. Ne consentiriez-vous pas à demander compte à M. d’Orléans pourquoi lui, baptisé, prêtre et évêque, s’en est allé dire en face des païens idolâtres qu’il n’était, lui, qu’un débris, tout comme eux 24  !

    Il est sûr que l’expression dépassait les bornes de l’humilité légitime. Dans un sentiment de courtoisie fraternelle, l’évêque de Poitiers préféra faire aucune allusion.

    Les deux amis échangeaient ces propos, lorsqu’un grand événement s’accomplit à Rome ; la définition de l’Immaculée Conception, dans les circonstances où Pie IX la donna au monde chrétien, couronnait l’effort doctrinal d’un demi-siècle et préparait l’œuvre du concile du Vatican. Le souverain pontife s’était plu à entourer d’une grande solennité cet exercice de son magistère infaillible. Tous les évêques de la catholicité avaient été invités à témoigner de la foi de leurs églises. Il n’y avait pas lieu à les réunir en un concile, le pape se borna à convoquer de chaque nation un petit nombre de prélats. Ce furent pour la France le cardinal Gousset et Mgr Bouvier. L’évêque du Mans était souffrant, mais le désir de répondre à l’appel de Pie IX lui donna des forces. Un instant il fut arrêté à Lyon par un retour offensif de son mal ; il en triompha et reprit son voyage. Les évêques convoqués à Rome et ceux que la dévotion y avait amenés spontanément se réunirent à la fin de novembre sous la présidence de trois membres du sacré collège, les cardinaux Brunelli, Caterini, Santucci. Ils étaient au nombre d’environ vingt. Le projet de bulle leur avait été remis avec les Pareri ou témoignages les évêques sur la foi à l’Immaculée Conception ; le mémoire de l’abbé de Solesmes leur était spécialement signalé. La mission des évêques n’était aucunement de se prononcer ni sur la question même qui faisait l’objet de la définition ni sur l’opportunité de cette définition, mais seulement d’exposer au souverain pontife les observations que leur pouvait suggérer le projet de bulle qui leur avait été remis. Deux évêques, dont l’un français, demandèrent au cours des séances s’il n’y aurait- pas lieu de faire mention dans la bulle du jugement de l’épiscopat ; cette proposition demeura sans écho. Le consistoire secret se tint le 1er décembre et le jour de la définition fut fixé au 8 du même mois. La cérémonie eut lieu dans la basilique de Saint-Pierre. Elle est trop connue par les récits du temps pour que nous devions nous y arrêter. Le souverain pontife, invité au nom de l’Église catholique par le cardinal Macchi, doyen du sacré collège, à rendre par la définition de l’Immaculée Conception un solennel hommage à la Mère de Dieu, prononça, au milieu d’une émotion universelle qui de l’immense auditoire refluait jusqu’a lui, les paroles qui terminent la bulle Ineffabilis Deus. Toutes les cloches de Rome s’ébranlèrent et le canon du château Saint Ange annonça aux environs la glorieuse nouvelle.

    Elle parvint à Solesmes le matin du 12 décembre et y fut accueillie avec. grande joie. On lui fit fête dès la première heure et sans doute l’église abbatiale fut après la définition la première église de France où le privilège de Notre-Dame fut solennisé. Au milieu des messages qui réjouissaient la foi de tous, arrivaient dans des lettres privées les nouvelles qui faisaient sourire. On rapportait que le jour de la proclamation du dogme, le souverain pontife avait exercé contre l’archevêque de Paris, Mgr Sibour, une petite vengeance assaisonnée de malice : l’insigne honneur de tenir le bougeoir durant la messe pontificale avait été réservé à l’archevêque de Paris 25 . On crut généralement que Mgr Sibour avait été désigné à cet office, parce qu’il avait été l’un des quatre opposants à la définition. Dès 1850, il s’était cru obligé en conscience d’écrire au souverain pontife que, d’après les principes de la saine théologie, l’Immaculée Conception de la très sainte Vierge n’était pas définissable comme vérité de foi catholique ; cette doctrine ne pouvait être imposée au monde chrétien comme croyance ; la définition en serait’ très inopportune et nuirait grandement au salut des âmes surtout dans le diocèse de Paris. Et de peur qu’une simple lettre n’eût pas assez d’autorité, il déclarait avoir en mains un travail assez étendu et fort sérieux sur la question, que des motifs secrets ne lui permettaient pas de porter à la connaissance du saint père 26 . Rome insista-t-elle afin d’obtenir communication de ce travail assez étendu et fort sérieux 27 » ? Nous ne saurions le dire. Il est certain que l’archevêque de Paris se ravisa bientôt et « se fit une obligation de conscience de le mettre sous les yeux de Pie IX 28 ». Ce mémoire écrit en latin trouva place dans la grande collection italienne des Pareri sulla definizione
29 et provoqua l’étonnement et la gaieté des théologiens. Il y avait selon l’auteur trente-huit raisons graves de douter de la définibilité. Plusieurs de ces raisons graves étaient ouvertement extravagantes, et en face d’elles la malicieuse vengeance de Pie IX semblera bien inoffensive. Le souverain pontife eut au contraire des attentions touchantes poux Mgr Bouvier. L’évêque du Mans avait été accueilli au Quirinal et* entouré de tous les soins que réclamait sa santé. Il avait voulu malgré sa grande faiblesse assister à la splendide fonction du 8 décembre et s’y fit porter un siège lui avait été préparé près du trône pontifical 30 Mais bientôt après ses forces le trahirent de nouveau et il devint évident que son état était désespéré. Il reçut l’extrême-onction le lundi 25 décembre, le saint viatique le lendemain et, fortifié de la bénédiction du souverain pontife, rendit son âme à Dieu le 29 décembre en la fête de saint Thomas de Cantorbéry. II était âgé de près de soixante-douze ans. Dom Guéranger et Solesmes ne se souvinrent que de ses bienfaits.

    Au cours des longs mois que dura la vacance du siège de saint Julien, les devins recherchèrent quel pouvait être le successeur de Mgr Bouvier et un nom fut prématurément prononcé. M. Charles Fillion n’était vicaire général du Mans que depuis fort peu de temps ; mais ses éminentes aptitudes, un coup d’œil ferme et simple, une grande sérénité d’âme, un cœur aimant et ouvert le désignaient entre tous pour la charge que la mort de Mgr Bouvier laissait vacante. Peut-être, dans les régions où les bénéfices se distribuaient alors, ce qui contribua à l’écarter pour cette fois fut-ce précisément que son nom avait été prononcé et presque acclamé tout d’abord. Tel entre pape au conclave, dit l’axiome, qui en sort cardinal. La joie fut ajournée à l’heure de. Dieu, à l’heure opportune et prédestinée. Un autre nom fut prononcé encore.

    Depuis longtemps déjà il avait été question de démembrer le diocèse du Mans. Son étendue et sa population excédaient les forces d’un seul ; n’était-il pas naturel de soulager l’évêque du Mans et d’ériger un évêché à Laval ? Or le maire de Laval était alors M. Adolphe Segretain, un converti de dom Guéranger, demeuré en intimes relations avec lui. L’idée vint au maire de Laval de provoquer le démembrement du diocèse en faisant valoir auprès de l’empereur le haut intérêt politique qu’il y avait à créer un second siège épiscopal. M. de Morny s’y intéressait, l’empereur était favorable : M. Segretain poussa plus loin et s’occupa du titulaire de ce siège qui n’existait pas encore. Son candidat à lui était désigné d’avance. Les longs retards apportés à la nomination de l’évêque du Mans lui laissaient le loisir de poursuivre activement son double projet : obtenir un évêché à Laval, obtenir l’abbé de Solesmes comme premier évêque de Laval. Moyennant une diplomatie prudente et discrète, tout semblait facile ; et M : de Falloux, qui au cours de son ministère s’était efforcé déjà de vaincre l’humilité de dom Guéranger, était d’avance gagné à ce projet et promettait d’en parler à l’empereur.

    L’abbé de Solesmes ne sut que plus tard ce qui avait été tramé contre lui. L’érection d’un évêché à Laval lui avait paru impossible ; elle fut néanmoins obtenue 31 D’un ton de triomphe M. Segretain annonçait à son ami, le dernier jour de février, que c’était chose acquise 32 . Restait donc à obtenir l’évêque désiré. M. Segretain ne voyait nulle difficulté à solliciter du souverain pontife pour dom Guéranger le moyen de concilier avec l’exercice de l’autorité épiscopale le gouvernement de son abbaye et de la congrégation. Laval et Solesmes sont presque voisins et l’on peut obtenir des dispenses pontificales. Encore fallait-il négocier sans bruit. Lorsqu’on faisait devant lui allusion à une charge épiscopale, l’abbé de Solesmes témoignait d’une vive répugnance qui ne lui venait pas seulement de son humilité. Il avait conscience sans aucun doute que tout autres sont les aptitudes de l’abbé et celles de l’évêque : – de l’abbé que les conditions mêmes de son monastère limitent à la direction d’un petit nombre d’âmes choisies, dont il connaît le détail, les besoins, les travaux, – de l’évêque investi d’une autorité plus haute et plus étendue sur un clergé nombreux, sur un peuple dont il ne peut connaître que des généralités. Il n’avait aucune prétention à ces qualités d’administrateur dont les évêques doivent être pourvus dans la gestion souvent épineuse des intérêts matériels de leurs diocèses. Enfin sa répugnance tenait à une cause beaucoup plus profonde et plus générale

    investi comme abbé de l’exemption régulière qui le plaçait sous la juridiction immédiate du souverain pontife, il regardait son monastère comme un fief qu’il tenait de Rome et qu’il gouvernait comme tel sans vouloir recevoir d’ailleurs un supplément d’autorité. Dans la dignité que l’épiscopat lui eût surajoutée, il aurait vu une grandeur à lui personnelle et comme une atténuation de son appartenance immédiate au souverain pontife. L’effort de M. Segretain, eût-il triomphé sur le second projet comme il avait fait pour le premier, eût échoué sûrement contre la résolution de dom Guéranger.

    C’est chose remarquable que la constance de l’abbé de Solesmes à n’être qu’abbé et à vouloir que son monastère ne fût que monastère : il n’accueillit ni ministère étendu, ni collège, ni entreprise industrielle, rien en un mot de tout ce qui aurait pu détourner sa maison d’être ce qu’elle sera à jamais, schola dominici servitii. Son effort tendait au milieu même de sa grande pénurie à maintenir la vie monastique dans son intégrité. On voyait percer un regret jusque dans la permission qu’il accordait à dom Pitra de suivre les cours de langues orientales, auxquels M. Quatremère convoquait affectueusement les bénédictins.

    Je vous donne carte blanche pour M. Quatemère et ses projets orientaux’ bien que je voie avec regret s’éloigner pour vous l’heure de la vie conventuelle. Je me console en songeant que vous irez de temps en temps étudier à Ligugé vos grammaires et vos dictionnaires. Au fond, cela me paraît désirable pour le service de l’Église et l’honneur de la congrégation et je ne voudrais en rien m’y opposer 33 .

    Dans l’intérêt du Spicilège, la connaissance des langues de l’Orient Levait être en effet utile à dom Pitra.

    Au début de l’année 1855, M. de Rossi écrivait

    J’espère que dans cette année, peut-être bientôt, nous ouvrirons ta tombe de sainte Cécile dans son église du Transtévère ; et si le P. abbé de Solesmes désire assister à cet acte solennel et à la cérémonie de recognition, qu’ill écrive bientôt à M. de Rossi une longue lettre de quatre pages, en le priant de lui indiquer quand et comment cela aura lieu 34

    La nouvelle fit tressaillir dom Guéranger, mais d’une émotion assez complexe où il entrait de la joie, de la surprise et de l’inquiétude.

    Pourquoi, demandait-il sur l’heure à son ami, pourquoi cette troisième apparition de la grande et très douce Cécile ? Quel est celui qui a eu cette pensée ? Pourquoi troubler le sommeil de l’épouse du Christ ? Pourquoi sans nécessité ouvrir cette tombe sacrée et mystérieuse ? Je n’en dis pas moins, ajoutait-il, bienheureux les yeux qui contempleront les restes de la vierge si aimée, et je prie son Époux de me faire cette grâce 35

    Dès lors, nous le savons déjà, dom Guéranger projetait un nouveau voyage à Rome. Il se croyait en devoir de donner à M. de Rossi l’appui de son amitié et peut-être même de son influence. Le savant archéologue souffrait vivement de sa solitude, et l’honneur de ses découvertes aux catacombes ne le consolait pas pleinement des difficultés qu’il rencontrait autour de lui. Sous les dehors d’un homme robuste et calme, il cachait une âme d’une sensibilité très affinée, presque maladive.

    Je suis réellement dans une grande solitude d’âme, écrivait-il, et au milieu d’un désert presque complet. Le petit nombre d’amis qui s’intéressaient moins à mes études qu’à ma personne peu à peu se font plus rares et chaque jour disparaissent ; il ne me reste personne qui puisse être un confident intime comme vous l’avez été, comme vous l’êtes toujours. Aussi me pardonnerez-vous si parfois dans mes lettres je vous parle plus longuement de moi que de la science et de l’archéologie, qui est pourtant la seule distraction qui m’empêche de tomber dans la tristesse la plus profonde. Venez donc au plus tôt, nous nous verrons dans la crypte de sainte Cécile ; là, je triompherai de vous et de votre obstination archéologique qui a dû plier enfin. Nous irons à Saint Calixte reprendre le fil de ces entretiens et conférences, où vous m’avez appris à me connaître moi-même plus que personne jamais n’avait su le faire. L’ouverture du tombeau de votre sainte n’est pas encore chose décidée. Les religieuses la demandent par dévotion, la commission la désire par une curiosité savante, excitée encore par la découverte de la crypte primitive. Votre présence à Rome pourra contribuer puissamment à la réalisation de ce désir dont l’expression doit être bientôt présentée au saint père au nom de la commission 36

    Il n’y avait donc pas d’urgence et dom Guéranger crut possible de surseoir. De fait le voyage à Rome n’eut lieu que l’année suivante.

    Une ordination se présenta cette année ; le siège du Mans était vacant, Poitiers trop loin. L’abbé de Solesmes présenta ses sujets à l’évêque de Séez. Il y eut échange gracieux : l’ordination faite, l’évêque délégua à dom Guéranger la fonction de bénir la première pierre de ‘la chapelle du petit séminaire, dédiée à l’Immaculée Conception. Il fut de retour à Solesmes quelques jours avant les fêtes de Pâques, mais n’y demeura que fort peu, car Ligugé réclamait sa venue. Le voyage qui en tout temps lui souriait médiocrement perdait encore de son charme, puisqu’il ne pouvait se rencontrer avec l’évêque de Poitiers alors en tournée épiscopale. Du moins n’eut-il qu’à s’applaudir des progrès du petit monastère de Saint-Martin et de l’édification qu’il répandait autour de lui. Ce lui fut un dédommagement pour ce qu’il avait à souffrir du côté de Notre-Dame d’Acey dont les jours continuaient à être fort troublés. Il s’y rendit en juillet et réjouit de sa présence la petite communauté éprouvée. Le clergé des environs lui témoigna une confiance extrême ; l’accueil affectueux de la Franche-Comté lui rappela les petites ovations que le clergé de Bretagne lui avait décernées peu auparavant. Il devait malheureusement suffire. pour faire évanouir les espérances de tous, de la révolte obstinée d’un seul.

    Dom Guéranger n’avait point encore quitté Notre-Dame d’Acey que Mgr Pie s’en vint auprès de lui par ses lettres prendre sa revanche de la réunion manquée à Ligugé. Désormais la communauté poitevine, qui formait un nouveau lien très doux entre l’évêque et l’abbé, prend une large part dans leur correspondance : toute l’histoire intime de ses débuts y est contenue. Mais bientôt des intérêts privés la conversation épistolaire passait aux choses de l’Église. La guerre de Crimée se poursuivait à l’autre bout de l’Europe sans que la mort de l’empereur Nicolas l’eût aucunement ralentie. Ce qui, plus que les calamités amenées par elle, plus même que la détresse dont souffrait le pays, formait le souci de ces deux âmes chez qui toute douleur de l’Église avait son écho, c’était le retour offensif d’impiété qui se prononçait alors. Aussi longtemps que la sécurité publique avait été menacée par la révolution, l’Église avait été regardée sinon comme une arche divine du moins comme un élément de l’ordre public et une chance de conservation. Dès que les craintes eurent cessé et que la main vigoureuse de l’Empire eut donné un peu d’assurance, le public français sous la prédication des journaux voltairiens revint à ses habitudes hostiles ou frondeuses. La trêve imposée par la peur fut dénoncée dés que la peur eut pris fin, pt même la disette qui désolait le pays se trouva, grâce aux sottes rumeurs jetées dans la circulation, le fait de l’Église, la faute d’un clergé accapareur des grains.

    Le croirait-on ? L’évêque de Poitiers fut dénoncé dans son propre diocèse comme ayant voulu affamer son peuple. Il était même en fuite, disait-on, poursuivi par la police, traqué par ses créanciers, compromis par toute sorte de complots. Telle était l’insistance de ces calomnies absurdes qu’elles obtenaient du crédit. Bénédictins et jésuites avaient naturellement leur part de responsabilité dans les œuvres malfaisantes de l’évêque. Quelques jours plus tard, autre alerte : l’évêque était gardé à vue dans son palais. Pour ruiner ces bruits, Mgr Pie affecta de paraître dans sa ville épiscopale plus qu’il ne l’avait fait jusque-là. Mais de la ville les mensonges se réfugiaient dans les campagnes et s’y embusquaient. Il y avait là une part de système ; et un observateur attentif pouvait sans trop de peine démêler le dessein de l’ennemi : se venger sur la réputation de l’évêque des coups portés par lui à l’irréligion et créer dans sa vie assez dé diversions pour qu’il n’eût pas le loisir d’en porter de nouveaux.

    La réponse de Mgr Pie était mûrie depuis longtemps. Il n’était pas de ceux qui reculent. Au lieu de s’engager dans une discussion avec le rationalisme, ce qui n’eût intéressé que les théologiens ; au lieu de saisir les fidèles de questions qui souvent les dépassent, l’évêque de Poitiers, sur le conseil de l’abbé de Solesmes, procéda synodalement devant son clergé réuni à la condamnation motivée des tendances naturalistes et libérales exprimées dans des livres trop célèbres : le Vrai, le Beau, le Bien de Victor Cousin, et le Devoir de Jules Simon 37 Il inaugurait par là la série de ces Instructions synodales sur les principales erreurs du temps présent qui portèrent la parole du nouvel Hilaire bien au delà des limites de son diocèse. Mais tout cela a été dit déjà avec un charme et une exactitude qui ne laissent rien à désirer par l’historien de Mgr Pie 38 et si nous avons cru pouvoir d’un mot effleurer après lui ce sujet qu’il a épuisé, ce n’est que pour accuser la part que l’abbé de Solesmes a prise dans cette grande prédication qui dorénavant ne se taira plus.

    Après une vacance de huit longs mois, le diocèse du Mans reçut un évêque dans la personne de Mgr Nanquette, auparavant curé de Sedan ; l’évêché de Laval, récemment érigé, fut confié à Mgr Wicart. Les deux nominations apportaient à Solesmes une double joie et à l’abbé une précieuse compensation au milieu de ses ennuis. La fin de l’année 1855 le vit préparer son quatrième voyage à Rome ; mais cette fois il devait y trouver, en même temps que l’affection du chevalier de Rossi, la société et l’appui de l’évêque de Poitiers qui l’y avait devancé de quelques mois pour accomplir sa première visite ad limina. Ils devaient y concerter des œuvres communes et en particulier l’érection canonique du monastère de Ligugé. Le départ de l’abbé de Solesmes fut pourtant retardé. Mgr Nanquette avait reçu la consécration épiscopale à Reims des mains du cardinal Gousset. Il avait témoigné de son affectueux dessein de voir aussitôt l’abbaye. Dom Guéranger voulait lui faire les honneurs de sa maison et inaugurer ainsi, après les dures controverses qu’il avait eu à soutenir, une série de bons rapports. Le nonce aussi devait se rendre à Laval pour y proclamer, au nom du souverain pontife, la création du nouveau siège épiscopal, et le maire de Laval, M. Segretain, avait insisté pour obtenir que l’abbé de Solesmes fût présent à la cérémonie. « Je me rendrais volontiers à votre invitation, lui répondait dom Guéranger, mais vous n’avez pas songé que l’installation de l’évêque du Mans aura lieu le même jour que celle de l’évêque de Laval. Je ne puis donc me rendre auprès de vous. Je resterai tranquille. Vous savez d’ailleurs combien j’ai en horreur les grandes réunions et tout ce qui sent la représentation. »Et comme sur les entrefaites, il avait eu connaissance de l’effort tenté par M. Segretain pour le faire nommer à l’évêché de Laval, il ajoute Je ne vous pardonne pas le mauvais tour que vous avez voulu me jouer. Il est certain que j’en serais mort et vous l’auriez eu sur la conscience 39 »

    Le successeur de Mgr Bouvier se rendit à Solesmes le 17 janvier. Il n’ignorait pas que dom Guéranger se proposait le voyage de Rome et il s’était aimablement défendu d’y être un obstacle. Soyez persuadé qu’avec moi, lui disait-il, vous n’aurez pas affaire à un évêque formaliste et susceptible 40 » Mais en même temps Mgr Nanquette témoignait avoir reçu de Paris des nouvelles graves dont il désirait vivement l’entretenir 41 . Dom Guéranger attachait un trop grand prix aux premières relations avec son nouvel évêque pour hésiter un instant à ajourner son départ. Mgr Nanquette lui en sut gré. Les prévenances de l’évêque témoignèrent à tous dès la première heure qu’il avait en grande estime l’abbé de Solesmes ; il n’en fallut pas davantage pour que l’abbé de Solesmes jouit aussitôt de la faveur de tous : chacun l’aimait, chacun l’avait toujours aimé. La seule visite et les attentions de l’évêque accomplirent cette conversion ; et lorsque dom Guéranger quitta l’abbaye, il était porteur pour le saint père d’une lettre qui déclarait close et pour jamais l’ère des contestations

    Je suis heureux, disait l’évêque, d’exprimer à Votre Sainteté le bonheur que j’éprouve de posséder l’abbaye de Solesmes dans le diocèse qu’Elle a confié à mes soins. Je désire par mon affection et ma sollicitude faire succéder la paix et les meilleures relations à toutes les tribulations que cette maison si chère aux catholiques de France a si longuement éprouvées. J’honore et j’aime l’état religieux et jamais je ne prendrai ombrage des privilèges que le siège apostolique accordera à une abbaye qui lui appartient et qui a déjà rendu tant de services à l’Église 42

    L’abbé de Solesmes n’attendait plus pour se rendre à Rome qu’un signal de l’évêque de Poitiers, qui s’était employé à préparer les voies.

    Je sors de chez le pape, écrivait Mgr Pie. Quand j’ai parlé de Ligugé et de vous, Pie IX m’a dit de suite : « L’abbé Guéranger, on n’en entend pas plus parler que s’il n’existait plus ; j’aurais pourtant bien besoin de lui ; mais je ne veux pas le déranger. » Vite j’ai dit que je vous savais l’intention de venir et que la parole de Sa Sainteté serait décisive, s’il me permettait de vous la transmettre. Il m’a répondu : A la bonne heure ; puisqu’il doit venir’ cela me sera très agréable ; dites-le-lui 43

    En même temps que Mgr Pie portait à dom Guéranger le désir du pape, il lui parlait aussi de l’estime que Rome faisait de son tallent et de sa compétence liturgique. L’abbé de Solesmes répondit sur l’heure

    Mon très cher seigneur, j’ai beaucoup à vous remercier de votre lettre. Je vous prie instamment de faire savoir d’une manière sûre au saint père que je serai à Rome dans les premiers jours de février et tout à ses ordres. La visite aimable que nous fait le nouvel évêque retarde mon voyage jusqu’au 21 et je dois m’arrêter en route de toute nécessité. Restent les chances du paquebot ; mais mon arrivée est certaine pour le commencement de février 44

    Pendant que l’abbé de Solesmes se prépare, dispose tout dans l’intérieur de son monastère en vue d’une absence de plusieurs mois, et, à partir du 21 janvier, contrarié par l’état toujours précaire de sa santé, fournit les longues étapes de son voyage, Chartres, Ligugé, Dijon, Marseille, Civita-Vecchia, nous avons le loisir de faire connaissance avec un état des esprits et aussi tout un ensemble d’événements obscurs, menus, qui nous donnent le mot de l’énigme impliquée dans le voyage à Rome de 1856.

    Une quarantaine de diocèses en France avaient sous l’action partie de Solesmes fait retour à la liturgie romaine. Des autres qui s’attardaient dans leurs liturgies particulières, les uns ne se faisaient pas faute, lorsqu’ils avaient une grâce à obtenir de Rome, de protester de leur amour pour l’unité et de leur résolution intérieure d’y revenir, sauf à s’abriter de mille prétextes pour retarder l’exécution de leur dessein ; les autres défendaient de leur mieux, contre l’effort du souverain pontife et contre le mouvement qui entraînait alors la France vers les formes de la prière romaine, ce qu’ils appelaient la beauté littéraire et l’autorité de leur liturgie. La liturgie parisienne, adoptée ou imitée, soit avant soit après la Révolution de 1789, par nombre de diocèses de France, avait tout naturellement constitué le centre de ralliement de cette résistance, fortement entamée mais non vaincue. Le concile de la province de Pari en 1849, nous l’avons vu déjà, au lieu de décréter le retour à la liturgie romaine, s’était borné à formuler le vœu d’une réforme 45 Encore ce vœu, tout platonique et dont il était possible de frustrer indéfiniment la réalité, avait-il été suivi de l’expression reconventionnelle d’un désir de voir le bréviaire romain subir une nouvelle révision. Grâce à cette motion habile, les liturgies particulières pourraient vivre jusqu’au jour où Rome aurait enfin terminé le long travail de remaniement, qui eût adapté le bréviaire romain aux exigences de la critique et de la piété gallicanes. Le bréviaire et le missel de saint Pie V étaient si inférieurs comme composition à ce que la France avait produit en ce genre de littérature qu’il était trop juste de n’obliger pas l’atticisme français à des sacrifices prématurés)

    Lorsque l’archevêque de Paris, Mgr Sibour, s’était rendu à Rome pour la proclamation du dogme de l’Immaculée Conception, en échange des honneurs qui lui avaient été décernés au cours même de la cérémonie et afin de tenir en échec le désir de Pie IX, il avait cru pouvoir solliciter du souverain pontife une réforme qui eût donné satisfaction à l’honneur gallican en subordonnant son obéissance à une refonte du bréviaire. Pie IX avait répondu à Mgr Sibour qu’il faisait de cette réforme du bréviaire l’objet de ses préoccupations et que, sans avoir attendu aucune invitation, il avait peu de jours avant cette audience même donné des ordres pour que lui fussent présentés les manuscrits de la commission établie par Benoît XIV (1741-1747) pour la réforme du bréviaire romain. Ces manuscrits à l’insu des prélats gallicans avaient dormi longtemps à la bibliothèque Corsiniana 46 et à la Vallicellane ; ils ont été depuis publiés en partie par les Analecta juris pontificii
47 mais il est infiniment probable que Pie IX en révélait l’existence à Mgr Sibour et au parti gallican. Quoi qu’il en soit, il y avait là une trouvaille d’un prix infini qu’un pontife romain, d’un esprit large, d’une intelligence supérieure, d’une autorité canonique incontestable, eût institué une commission spéciale de cardinaux et de consulteurs parfois présidée par lui-même pour la correction du bréviaire romain, n’était-ce pas la justification, un siècle à l’avance, des exigences du moment ? Les gallicans n’avaient pas toujours pour s’abriter l’autorité d’un pape, et de Benoît XIV. Et quelle bonne fortune de pouvoir donner tort à ces ultramontains empressés, qui s’étaient, tête baissée et sans réflexion, sans conditions, sans études, précipités dans la liturgie romaine ! Les trois in-folio de la bibliothèque Corsiniana furent tirés de leur poussière et étudiés avec ardeur. Dom Guéranger les avait découverts et analysés dès 1852.

    On dit parfois qu’un bonheur n’arrive jamais seul : le gallicanisme militant l’éprouva bientôt. Une aubaine inattendue lui survint qui avait presque une saveur de vengeance. Lorsque dom Guéranger avait adopté le bréviaire monastique en 1846 il avait songé à un propre de la congrégation de France’ dans le but d’honorer des saints qui, sans posséder un culte universel et sans avoir leur place dans le calendrier commun, avaient pourtant laissé à la France monastique un nom et un grand souvenir. Dès le 17 décembre 1851, il avait obtenu de la congrégation des Rites un décret signé par le cardinal Lambruschini, préfet, et par Mgr Gigli, pro-secrétaire, qui l’autorisait à préparer ce propre ; puis le 23 mars 1852 il avait présenté à Pie IX une supplique où il sollicitait l’approbation apostolique. Pie IX avait acquiescé ; il avait béni et encouragé le travail sauf, comme il était de droit, l’approbation de la congrégation des Rites, à qui on réservait le jugement définitif. Depuis 1846, sans se hâter, l’abbé de Solesmes avait recueilli tous les éléments de son œuvre. Ce n’était encore qu’un travail privé ; et rien n’eût été plus éloigné du sens commun, rien n’était plus étranger à la pensée de dom Guéranger que l’intention de créer de toutes pièces un corps de fêtes et d’offices, qu’il eût ensuite, de son autorité, imposé à la congrégation. On feignit pourtant de le croire.

    Interrogée par lui à plusieurs reprises, sa communauté lui avait confié la rédaction du propre. Mais les hommes ne sont pas parfaits : ils n’aiment pas à être dérangés dans leurs habitudes ; leurs idées leur deviennent quelquefois d’autant plus chères qu’ils les voient moins partagées par autrui, et ils s’efforcent à tout prix de conjurer le discrédit où elles sont tombées. Le propre devint un épouvantail. On se prit à calculer les conséquences pratiques qui naîtraient de son adoption : ` Rien n’est plus aisé que réciter de mémoire un office devenu familier par la répétition quotidienne ; l’attention se trouve soulagée par la redite accoutumée des mêmes formules ; mais qu’adviendra-t-il, se demandaient les

    opposants, le jour où des portions propres, nouvelles, hymnes ou antiennes, viendront de façon inattendue déconcerter la marche d’une liturgie jusqu’alors régulière et uniforme ? Les motifs parurent assez graves pour saisir Rome d’un mémoire ouvertement hostile au propre.

    C’est le droit de tous de s’adresser à Rome. Il était moins régulier de demander aux rancunes de Mgr Sibour un élément de succès et de faire parvenir à la chancellerie diocésaine de Paris l’étonnante nouvelle que l’auteur des Institutions liturgiques, le censeur impitoyable des liturgies particulières, voulait avoir lui aussi le bénéfice de sa liturgie. Quel triomphe à Paris et à Rome quelle surprise, lorsqu’on apprit que c’était tout un nouveau bréviaire que l’abbé de Solesmes allait présenter à l’approbation de la congrégation des Rites !

    Eh quoi ! l’ancien ne suffisait donc pas ? Les formules romaines n’étaient donc pas intangibles ? La loi de l’immuable et unique prière était donc méconnue par celui-là même qui l’avait promulguée ? Les clameurs assourdissantes se poursuivirent au cours des longs retards qui s’opposèrent au voyage de Rome 48 Lorsque dom Guéranger y parvint, l’opinion était prévenue contre lui, sans qu’il sût rien de l’intrigue obscure qui l’avait décrié d’avance.

    Sur le paquebot qui relâcha à Gênes et aborda à Civita-Vecchia, l’abbé de Solesmes rencontra Mgr de la Tour d’Auvergne qui allait prendre à Rome la place d’auditeur de rote laissée vacante par Mgr de Ségur. La conversation fut des plus agréables. De Civita-Vecchia à Rome, Mgr de la Tour d’Auvergne prit une chaise de poste et y offrit gracieusement une place à son compagnon ; ils s’en allèrent ainsi, devisant, vers Rome où ils espéraient arriver vers quatre heures du soir. On n’était plus qu’à une demi lieue de la ville, lorsque le conducteur s’écrie : « Ecco il papa ! Voici le pape ! » C’était en effet Pie IX au milieu de son peuple, à pied, sans escorte. Les deux voyageurs descendirent aussitôt de voiture. Le pape reconnut l’abbé de Solesmes et l’appela par deux fois. Il se tenait prosterné : Pie IX le releva et, avec un sourire : « Je ne puis pas dire que je venais au-devant de vous : on le dirait pourtant 49  ! » Dom Guéranger nomma son compagnon ; le pape eut pour lui quelques mots d’intérêt, donna à tous deux sa main à baiser et reprit sa promenade interrompue. Les deux pèlerins entrèrent à Rome, fort joyeux de leur aventure. Le lendemain, toute la ville savait le détail de cette première audience donnée sur le grand chemin.

    Dès le jour suivant, longue conversation avec Mgr de Poitiers. Les notes qui ont résumé l’entretien commencent par un soupir de soulagement : « Pour un changement de position, y lit-on, il n’y a plus de danger. » On se rappelle la faveur presque inquiétante que Pie IX avait témoignée à l’abbé de Solesmes en 1852. Lorsqu’il eut la pensée de créer des cardinaux de curie, dom Guéranger avait été désigné pour représenter la France dans le sacré collège. « Ah ! vous voilà à Rome, disait Mgr de Mérode en le saluant dès son arrivée ; que n’êtes-vous venu trois mois plus tôt, vous seriez cardinal ! » Mgr Pie dès la première conversation avait rassuré son ami : le danger avait été réel ; il était conjuré maintenant. Le chapeau s’était écarté de lui pour tomber sur la tête de Mgr Villecourt. Le pape l’avait pris en affection dès 1854 à cause de son écrit sur l’Immaculée Conception, que l’évêque de la Rochelle reconnaissait avoir emprunté au Mémoire de dom Guéranger, sur la même question 50 . Mgr Villecourt devenu cardinal avouait franchement avoir reçu le chapeau de dom Guéranger. 11 est donné à peu d’hommes d’échapper deux années de suite à ce double péril, la première année d’être évêque, la seconde d’être cardinal.

    Une audience un peu plus longue que celle de la voie Aurélienne fut accordée six jours après. Mgr Pie avait révélé à son ami le secret de l’intrigue ourdie. contre lui. Le pape fit allusion à certains papiers de la Corsiniana au sujet desquels on demanderait à dom Guéranger son avis et parut étonné, lorsque l’abbé de Solesmes répondit les avoir analysés en 1852. Malgré tout ce que l’accent du pape eut d’abandonné et de paternel, dom Guéranger était trop éclairé déjà par les conversations

    de l’évêque de Poitiers pour pouvoir se méprendre sur l’accueil très froid réservé, auprès de la congrégation des Rites, à ce propre qu’il n’avait composé que sur les encouragements de Pie IX lui-même. Ce lui fut une impression très amère d’être arrêté par cette intrigue ténébreuse où avaient trempé quelques-uns des siens et qui, non contente de rendre stérile son travail, avait sinon amoindri l’affection du saint père, du moins altéré des relations jusque-là si confiantes. J’ai eu, avoue-t-il dans une lettre, la tentation de me rembarquer et de revenir à Solesmes ; c’était un enfantillage : il faut que j’aille jusqu’au bout et j’irai.» Finalement cette résolution fut bénie.

    Il n’avait rien perdit du crédit que lui avaient créé ses travaux auprès des congrégations de l’Index et des Rites, dont il était consulteur. D’autres congrégations aussi demandèrent son aide, et ses nuits de travail étaient plus souvent consacrées aux affaires de l’Église qu’aux siennes propres. L’érection apostolique dit monastère de Ligugé ne souffrit aucune difficulté ; mais le dessein. de Dieu était que son serviteur, même au milieu de ses travaux écrasants, fût éprouvé encore par les plus inquiétantes nouvelles venues de Solesmes et d’Acey. On eût dit une conjuration. satanique, avide de scandale, armée de calomnies, alors que, par une sorte de cruelle dérision, il n’était bruit à Rome que du cardinalat de dom Guéranger. La rumeur fut accueillie par les journaux de France qui même annoncèrent la promotion comme prochaine ; il y avait eu, on l’assurait, des informations prises, unie enquête sur la personne du candidat : elle avait donné l’occasion de réveiller le souvenir des anciennes querelles, de rappeler les échecs retentissants des fondations de Bièvres et de Paris, le procès d’Andancette, les démêlés avec les évêques, les difficultés qu’il rencontrait jusque dans sa maison.

    Très rassuré au sujet des bruits de cardinalat, très accoutumé aussi à l’épreuve, soutenu par l’affection de l’évêque de Poitiers, dom Guéranger poursuivait son œuvre au jour le jour et dépensait les trésors d’une patiente et douce fermeté pour ramener à des dispositions religieuses l’âme de dom Dépillier. Ce dernier était venu de Franche-Comté à Rome à l’insu de son abbé, afin d’obtenir de lui, par une initiative audacieuse et la peur d’un procès en cour de Rome, les satisfactions qui jusqu’à ce jour lui avaient été refusées. Mgr Mabile, évêque de Saint Claude, trompé par la faconde du moine rebelle, avait pris assez ouvertement parti pour lui. Dorénavant il ne restait plus à dom Guéranger d’autre parti que celui-ci : retirer ses religieux d’une maison non encore érigée par l’autorité apostolique, céder à Mgr de Saint-Claude avec la maison la personne du P. Dépillier qui se faisait fort, grâce à l’appui de Saint-Boniface de Munich, d’y constituer un personnel suffisant 51 Le monastère de Ligugé recueillerait les religieux licenciés.

    A distance où l’on ne voit que des résultats, ces événements se résument en quelques mots ; dans la réalité ils forment un drame douloureux, compliqué, mêlé de toutes les souffrances et de tous les déchirements. Les lignes du dénouement final étaient tracées déjà, lorsque l’abbé de Solesmes reçut de l’abbé du Mont Cassin une lettre toute gracieuse qui l’invitait à venir célébrer pontificalement en l’abbaye bénédictine mère la fête transférée de saint Benoît 52 L’évêque de Poitiers était rentré en France, l’affaire d’Acey réglée en principe, dom Dépillier reparti ;c’était d’ailleurs la première fois ce fut la seule – ou l’occasion ait d’ailleurs la première fois s’offrait à lui de voir cette abbaye à qui se rattachait la congrégation de France par un lien de filiation originelle et de vénérer une terre sanctifiée par la vie et la mort du saint patriarche. Dom Guéranger accepta avec joie.

    L’affaire si tourmentée du propre de la congrégation était entrée d’ailleurs dans une voie nouvelle ; il avait droit à quelques jours de repos et de prière. Sans doute les complications ne manquaient pas et les oppositions se multipliaient de jour en jour pour neutraliser ses efforts. La question était ainsi posée à l’origine que les concessions faites seraient interprétées comme impliquant une réforme liturgique et fourniraient un point d’appui aux prétentions des évêques qui ne s’étaient pas encore ralliés au bréviaire romain. Comment refuser à un groupe d’évêques ce que l’abbé de Solesmes aurait obtenu ? Comment épargner le reproche d’un empressement indiscret aux prélats si nombreux qui, sur l’invitation de Rome, étaient revenus à l’unité liturgique ? Les évêques même amis étaient vivement préoccupés, et Mgr Parisis se montra un instant soucieux du discrédit que les satisfactions accordées à l’abbé de Solesmes feraient subir par contre coup à ceux qui jusque-là avaient combattu avec lui. Pie IX de son côté n’avait pas cessé de priser très hautement le mérite de dom Guéranger et ne voulait rien faire qui le pût blesser. Mgr Capalti, secrétaire de la congrégation des Rites, prélat d’une admirable droiture, l’avait aussi en grande estime ; partagé comme le pape lui-même, ne pouvant ni résister au flot de protestations« venues de France, ni prendre sur lui de contrarier l’abbé de Solesmes, il songeait à se récuser et pour n’avoir pas à prendre parti se préparait à solliciter du pape une congrégation spéciale de cardinaux, chargée de dénouer ou de trancher la question. accordée six jours après. Mgr Pie avait révélé à son ami le secret de l’intrigue ourdie contre lui. Le pape fit allusion à certains papiers de la Corsiniana au sujet desquels on demanderait à dom Guéranger son avis et parut étonné, lorsque l’abbé de Solesmes répondit les avoir analysés en 1852. Malgré tout ce que l’accent du pape eut d’abandonné et de paternel, dom Guéranger était trop éclairé déjà par les conversations de l’évêque de Poitiers pour pouvoir se méprendre sur l’accueil très froid réservé, auprès de la congrégation des Rites, à ce propre qu’il n’avait composé que sur les encouragements de Pie IX lui-même. Ce lui fut une impression très amère d’être arrêté par cette intrigue ténébreuse où avaient trempé quelques-uns des siens et qui, non contente de rendre stérile son travail, avait sinon amoindri l’affection du saint père, du moins altéré des relations jusque-là si confiantes. « J’ai eu, avoue-t-il dans une lettre, la tentation de me rembarquer et de revenir à Solesmes ; c’était un enfantillage : il faut que j’aille jusqu’au bout et j’irai.» Finalement cette résolution fut bénie.

    Il n’avait rien perdu du crédit que lui avaient créé ses travaux auprès des congrégations de l’Index et des Rites, dont il était consulteur. D’autres congrégations aussi demandèrent son aide, et ses nuits de travail étaient plus souvent consacrées aux affaires de l’Église qu’aux siennes propres. L’érection apostolique du monastère de Ligugé ne souffrit aucune difficulté ; mais le dessein. de Dieu était que son serviteur, même au milieu de ses travaux écrasants, fût éprouvé encore par les plus inquiétantes nouvelles venues de Solesmes et d’Acey. On eût dit une conjuration satanique, avide de scandale, armée de calomnies, alors que, par une sorte de cruelle dérision, il n’était bruit à Rome que du cardinalat de dom Guéranger. La rumeur fut accueillie par les journaux de France qui même annoncèrent la promotion comme prochaine ; il y avait eu, on l’assurait, des informations prises, une enquête sur la personne du candidat : elle avait donné l’occasion de réveiller le souvenir des anciennes querelles, de rappeler les échecs retentissants des fondations de Bièvres et de Paris, le procès d’Andancette, les démêlés avec les évêques, les difficultés qu’il rencontrait jusque dans sa maison.

    Très rassuré au sujet des bruits de cardinalat, très accoutumé aussi à l’épreuve, soutenu par Paffection de l’évêque de Poitiers, dom Guéranger poursuivait son œuvre au jour le jour et dépensait les trésors d’une patiente et douce fermeté pour ramener à des dispositions religieuses l’âme de dom Dépillier. Ce dernier était venu de Franche-Comté à Rome à l’insu de son abbé, afin d’obtenir de lui, par une initiative audacieuse et la peur d’un procès en cour de Rome, les satisfactions qui jusqu’à ce jour lui avaient été refusées. Mgr Mabile, évêque de Saint Claude, trompé par la faconde du moine rebelle, avait pris assez ouvertement parti pour lui. Dorénavant il ne restait plus à dom Guéranger

    d’autre parti que celui-ci : retirer ses religieux d’une maison non encore érigée par l’autorité apostolique, céder à Mgr de Saint-Claude avec la maison la personne du P. Dépillier qui se faisait fort, grâce à l’appui de Saint-Boniface de Munich, d’y constituer un personnel suffisant Le monastère de Ligugé recueillerait les religieux licenciés.

    A distance où l’on ne voit que des résultats, ces événements se résument en quelques mots ; dans la réalité ils forment un drame douloureux, compliqué, mêlé de toutes les souffrances et de tous les déchirements. Les lignes du dénouement final étaient tracées déjà, lorsque l’abbé de Solesmes reçut de l’abbé du Mont Cassin une lettre toute gracieuse qui l’invitait à venir célébrer pontificalement en l’abbaye bénédictine mère la fête transférée de saint Benoît (2). L’évêque de Poitiers était rentré en France, l’affaire d’Acez réglée en principe, dom Dépillier reparti ; c’était d’ailleurs la première fois ce fut la seule – ou l’occasion s’offrait à lui de voir cette abbaye à qui se rattachait la congrégation de France par un lien de filiation originelle et de vénérer une terre sanctifiée par la vie et la mort du saint patriarche. Dom Guéranger accepta avec joie.

    L’affaire si tourmentée du propre de la congrégation était entrée d’ailleurs dans une voie nouvelle ; il avait droit à quelques jours de repos et de prière. Sans doute les complications ne manquaient pas et les oppositions se multipliaient de jour en jour pour neutraliser ses efforts La question était ainsi posée à l’origine que les concessions faites seraient interprétées comme impliquant une réforme liturgique et fourniraient un point d’appui aux prétentions des évêques qui ne s’étaient pas encore ralliés au bréviaire romain. Comment refuser à un groupe d’évêques ce que l’abbé de Solesmes aurait obtenu ? Comment épargner le reproche d’un empressement indiscret aux prélats si nombreux qui, sur l’invitation de Rome, étaient revenus à l’unité liturgique ? Les évêques même amis étaient vivement préoccupés, et Mgr Parisis se montra un instant o fort soucieux du discrédit. que les satisfactions accordées à l’abbé de Solesmes feraient subir par contre coup à ceux qui jusque-là avaient combattu avec lui. Pie IX de son côté n’avait pas cessé de priser très hautement le mérite de dom Guéranger et ne voulait rien faire qui le pût blesser. Mgr Capalti, secrétaire de la congrégation des Rites, prélat d’une admirable droiture, l’avait aussi en ,grande estime ; partagé comme le pape lui-même, ne pouvant ni résister au flot de protestations venues de France, ni prendre sur lui de contrarier l’abbé de Solesmes, il songeait à se récuser et pour n’avoir pas à prendre parti se préparait à solliciter du pape une congrégation spéciale de cardinaux, chargée de dénouer ou de trancher la question.

    Avisé par M. de Rossi, dom Guéranger se rendit chez Mgr Capalti. Il protesta regarder le secrétaire comme très compétent, refusa la constitution d’une congrégation spéciale et finalement, désireux de ne prolonger davantage ni les ennuis de Mgr Capalti ni les perplexités du saint père, consentit à transiger sur ses demandes premières, à sacrifier certaines parties du propre, moyennant que le décret de concession mit à couvert son honneur dans une affaire où il n’était pas juste que ses ennemis eussent gain de cause. Le pape fut satisfait de cette solution. Mgr Capalti s’en montra reconnaissant ; après examen il témoigna faire le plus grand cas de l’œuvre liturgique de l’abbé de Solesmes, qu’il eût été d’avis d’approuver toute, si la situation des esprits en France ne lui avait fait une loi de céder sur quelques points.

    Une fois en possession de tous les fils de l’intrigue et le succès de ses négociations assuré, dom Guéranger crut bon et sage d’en appeler, des délations inexactes dont il avait failli être victime, au tribunal et à l’équité des siens.

    Un religieux, écrivait-il à Solesmes, qui, en dépit du sentiment de tous ses frères, ne craint pas de faire de l’obstruction dans une matière où sa conscience n’est en rien engagée, se conduit d’une façon bien peu régulière. Un religieux qui s’applique à traverser le dessein de son abbé, dans une chose pour le moins innocente et d’ailleurs aimée de son abbé, ne fait pas preuve d’un cœur bien filial. Un religieux qui adresse à Rome sa protestation personnelle, comme si la congrégation romaine n’avait pas lumière suffisante pour juger l’œuvre qu’elle a sous les yeux ou comme si mon dessein eût été de faire approuver le propre sans le montrer, est le plus indiscret des hommes. Un religieux qui, sachant le crédit dont j’ai le bonheur de jouir auprès du saint père, et qui vient en cour de Rome pour le diminuer, est un imprudent : il trahit la famille bénédictine sur qui rejaillit en considération toute la faveur dont je suis l’objet.

    Et il ajoutait

    Je n’ai pas l’usage de faire quoi que ce soit pour m’attirer l’estime et l’attention des hommes ; mais enfin si malgré mon indignité un peu de faveur s’attachait à ma pauvre personne, n’est-ce pas un avantage pour la congrégation ? Travailler à la détruire n’est-il pas une trahison ? C’est à Dieu d’en juger et non pas à moi ; mais je dois tout vous dire, mon cher père, dans cet épanchement cœur à cœur. Il y a eu un moment où je me suis trouvé satisfait de cette crise et des suites qu’elle pouvait avoir. Oui, j’ai désiré perdre l’estime et l’affection du saint père, et cela afin de demeurer obscur dans mon pauvre Solesmes. Un grand péril a passé sur ma tête à mon insu en novembre dernier. Le pape a songé sérieusement à m’appeler à Rome et à me faire cardinal. J’ai appris cella deux heures après mon arrivée à Rome. Le danger est passé, mais toute la cour l’a su : de la cour, le bruit a passé dans la ville et chaque jour j’ai l’ennui d’en être salué. Les coups de chapeau des prélats me pleuvent pendant lue je m’en vais à pied, le plus obscurément possible, par les rues de Rome. Néanmoins, cher père, ne vous effrayez pas. Si je ne m’abuse, la grande majorité de ma famille religieuse juge encore utile que je sois à sa tête : si elle a raison, Dieu ne nous séparera pas. De mon côté, je me suis prononcé énergiquement et de manière que cela fût connu en haut lieu. J’ai dit que le cas échéant je ferais toutes les instances pour esquiver, et que si on m’enlevait à la congrégation, je ne me soumettrais qu’avec désespoir. Espérons fermement que le Saint-Esprit inspirera mieux le saint père dans ses choix et qu’une fois parti d’ici, je n’y reviendrai plus 53

    Avant de partir pour le Mont Cassin, dom Guéranger eut le loisir encore de revoir avec Mgr Capalti des propres d’Autan et de Saint Flour. Il fut comme consulteur de l’Index intéressé à l’examen du livre de M. Cousin, le Vrai, le Beau, le Bien, que l’intervention miséricordieuse de Pie IX sauva seule d’une condamnation formelle. Sur ces entrefaites une commission pontificale ayant été créée pour étudier le travail accompli sous Benoît XIV en vue de la réforme du bréviaire, l’abbé de Solesmes y prit place. Les in-folio de la bibliothèque Corsinienne lui étaient familiers, nous l’avons vu. Benoît XIV avait écarté déjà l’idée de la refonte du bréviaire. Sur le rapport que lui fit la commission instituée par lui, Pie IX imita Benoît XIV. Nous croyons pouvoir affirmer que le projet repris depuis sous le pontificat de Pie X n’a pas rencontré plus de faveur.

    Au milieu de ces travaux et de ces peines, le voyage au Mont Cassin fut une trêve pour l’abbé de Solesmes. L’accueil le plus affectueux l’y attendait : saint Benoît semblait reconnaître et accueillir son fils saint Maur. L’abbé du Mont Cassin était alors dom Michel-Ange Celesia, depuis archevêque de Palerme et cardinal de la sainte Église romaine. Il ne consentit pas à recevoir les marques du respect que l’abbé de Solesmes lui voulait témoigner comme au successeur de saint Benoît et à l’abbé des abbés ; il donna au pèlerin l’accolade fraternelle et ensemble ils entrèrent dans la cathédrale. Le Mont Cassin ne comptait plus qu’une vingtaine de religieux, trop petit nombre pour animer l’immense abbaye ; lais le vide était comblé par les cent vingt jeunes gens qui formaient le séminaire, par l’alumnat des gentilshommes, outre un pensionnat de jeunes séculiers non nobles. Dom Tosti vivait alors au Mont Cassin. Solesmes y était représenté par son maître des novices, dom Camille Leduc : l’abbé de Solesmes était donc à peine un étranger. Et puis il avait conscience d’être dans sa patrie monastique, dans la maison de son père, chez saint Benoît. a Il est une impression intérieure, disait-il, que je n’ai ressentie qu’en trois lieux au monde : à la confession de saint Pierre, à la confession de sainte Cécile, aux stanze de saint Benoît au Mont Cassin. Chacun de ces points, avec des nuances très différentes, pour moi touche le ciel.

    La tour antique où se tenait saint Benoît au Mont Cassin est engagée aujourd’hui dans une masse de maçonnerie qui la maintient et la relie au reste de l’abbaye. Dom Guéranger vénéra le sanctuaire où s’étaient écoulées les dernières années du saint patriarche. De la fenêtre d’où saint Benoît avait vu monter vers le ciel l’âme de sa sueur, l’abbé de Solesmes pouvait apercevoir Plombariola dans la plaine. Un cyprès séculaire marquait encore la place où le frère et la sueur se voyaient une fois l’an. On y descendait du Mont Cassin par une route escarpée et rude ; le chemin qui y conduit de Plombariola était facile et uni. II relut sur place les deux chapitres où saint Grégoire le Grand a raconté à une postérité immortelle la victoire que remporta sur l’austère décision de son frère la prière de sainte Scholastique, quelques jours avant son bienheureux trépas. Ce fut à regret le 4 avril qu’il reprit le Chemin de Rome.

    Dès le lendemain de son arrivée, les affaires le ressaisirent et avec elles l’impatience de les terminer afin de rentrer à Solesmes au cours du mois de mai, comme il l’avait promis. Il avait gagné la confiance de Mgr Capalti qu’il voyait souvent à la commission pontificale du bréviaire et dans l’étude qu’ils faisaient ensemble du propre de la congrégation. Le secrétaire des Rites eut peu d’observations critiques à élever contre une œuvre dont il goûtait fort l’esprit et la piété ; presque toutes s’évanouirent devant les explications de l’abbé. Toutes choses parurent bientôt assez avancées pour qu’il fût possible de songer à l’audience de congé et au retour. Pendant deux mois dom Guéranger s’était abstenu d’aller au Vatican afin de couper court à tous les bruits de promotion 54 L’audience lui fut accordée le 19 avril. Ses lettres nous en ont conservé le détail. Elle fut toute gracieuse, avec peut-être une légère nuance d’embarras chez le pape qui avait conscience de retirer au moins en partie, devant l’effort d’une intrigue, le bénéfice d’une promesse faite quatre ans auparavant et sur laquelle dom Guéranger s’était mis à l’œuvre. Il racheta du moins cet ennui par les marques les moins équivoques de son bon vouloir, accorda avec empressement toutes suppliques, demanda avec une grâce parfaite de pouvoir toujours compter sur Solesmes pour les œuvres qu’il voudrait lui confier. L’audience prenait fin, lorsque Pie IX, voulant effacer toute trace pénible et ne laisser même pas une ombre dans l’esprit de son serviteur, lui demanda sous forme de conclusion : « Eh bien ! père abbé, retournez-vous content ? La parole de dom Guéranger était ailée et partait vite : « Oui, très saint père, très content de Mgr Capalti. » Et il profita de ce nom prononcé pour dire au pape tout le bien qu’il pensait du secrétaire de la congrégation des Rites ; mais Pie IX ayant senti le trait fit valoir que, en dépit de l’intrigue, la plus grande partie du propre était maintenue. L’audience finit. On ne devais plus se revoir sur terre.-.« Vous ne sauriez croire, écrivait à cette même époque dom Guéranger, le bonheur que l’on éprouve à n’être pas cardinal. Rompre avec ce qui a été toute ma vie, accepter l’exil, un exil d’étiquette, de labeur incessant, jusqu’à la fin de mon existence

    je crois que j’en serais mort d’ennui. Dieu sait bien ce qu’il fait, et notre saint père le pape aussi. Ah ! que j’aime cet excellent Pie IX ; mais je l’aime mieux de loin que de près. »

    Une des faveurs sollicitées par lui et accordées par Pie IX avait été de célébrer la sainte messe au cimetière de Calixte, au lieu même où sainte Cécile avait reposé durant plusieurs siècles jusqu’à la découverte de son corps par saint Pascal Ier : Quelques jours furent remplis par la préparation de cette fête intime : l’abbé de Solesmes y mettait toute sa piété, tout son cœur. Il avait fait choix du 26 avril, fête semi-double, afin de pouvoir célébrer la messe votive de sainte Cécile dans ce sanctuaire où elle avait dormi si longtemps. L’autel avait été improvisé avec des plaques de marbre qui avaient autrefois fermé les loculi du cimetière de Calixte : il s’élevait au pied de l’image de sainte Cécile et d’Urbain.

    Le cubiculum était jonché de fleurs et de feuillages. M. de Rossi et son frère étaient présents. Plusieurs dames anglaises d’une grande piété animaient cette scène que complétait la présence des excavateurs, appuyés sur leurs outils et rappelant les anciens fossores. L’intérieur de l’arcade où avait reposé le sarcophage était garni d’une couche de pétales de roses sur laquelle posaient de petites lampes en cristal. Assisté d’amis dévoués, le prêtre offrit le sacrifice. Le divin poisson descendit sous ces voûtes déchirées, en présence de ces fresques grossières, comme aux jours de Zéphyrin et de Calixte où il venait fortifier ses martyrs. On sentait que l’influence de Cécile remplissait encore ce réduit, et la salle voisine tout imprégnée de la mémoire de Sixte et des autres pontifes martyrs y mêlait ses majestueux souvenirs. Après le sacrifice, le prêtre français recueillit avec respect les pétales de roses qui avaient rempli l’arcature sous laquelle reposa Cécile et plus d’une fois elles ont témoigné du pouvoir et de la vigilance maternelle qu’exerce encore, au sein de l’éternelle vie, celle qui illustra pour jamais ces lieux sacrés 55

    La messe ad sanctam Coeciliam fut une des joies les plus vives du dernier séjour à Ruine. Le retour était prochain ; le succès avait couronné l’effort et la prière : le monastère de Ligugé était érigé apostoliquement ; le décret relatif au propre, sur le point d’être expédié : daté du 24 avril, il lui fut remis le 9 mai. Si les éloges décernés à l’ensemble de son œuvre avaient été capables de consoler dom Guéranger du sacrifice qu’il avait .dû consentir, rien n’eût manqué à sa joie ; car en même temps qu’il applaudissait au travail de l’abbé de Solesmes, le cardinal Patrizzi louait justement la déférence spontanée et filiale qu’il avait mise à n’insister pas. Le décret de 1856 n’accorda qu’une forte moitié des offices demandés ; le reste, encore qu’emprunté aux sacramentaires de saint Léon et de saint Gélase, ne trouva pas grâce sur l’heure ; mais des décrets ultérieurs rendus en 1881 et 1884 donnèrent à la congrégation et à l’ordre bénédictin tout entier la plus grande partie des offices qui avaient momentanément succombé.

    Le 18 mai, dom Guéranger faisait à Rome ses adieux. Il en était sorti déjà lorsque fut publiée en Italie et en France une note rédigée par l’ordre de Pie IX et qui fit évanouir les inquiétudes des uns, les espérance s des autres, au sujet de la réforme du bréviaire romain.

    Le saint père, disait la note, désirant examiner quelques études faites par ordre du grand pontife Benoît XIV, vers le milieu du siècle passé, au sujet du bréviaire romain, avait nommé une commission d’ecclésiastiques versés dans la matière et leur avait ordonné de s’en occuper. Examen fait, et le rapport ayant été entendu, le saint père a suivi l’exemple de son prédécesseur ordonnant que les écrits en question seraient replacés dans la bibliothèque (Corsiniana) d’où ils avaient été extraits, et que tout examen ultérieur du bréviaire romain serait désormais abandonné 56

    Dom Guéranger revit Gênes, Marseille, Dijon, et s’arrêta quelques jours à Ligugé. Le monastère de Saint-Martin avait recueilli les moines sortis de Notre-Dame d’Acey et comprenait maintenant neuf religieux de chœur et six frères convers. Dom Pitra avait en route rejoint son abbé qui se remettait de ses fatigues de Rome et du malaise de la mer. La réunion fut douce, animée ; on avait tant de choses à se dire ! L’évêque de Poitiers était retenu au loin par ses tournées pastorales. Dom Guéranger se rendit de Ligugé à Poitiers, où il se consola, dans une longue lettre à l’évêque, de l’ennui de ne l’avoir pas rencontré. Il rentra à Solesmes le 2 juin 1856.

    Une ère nouvelle semblait poindre pour l’abbaye. Sans doute les douleurs n’avaient pas pris fin ; les anxiétés et les détresses ne manquaient pas. L’épineuse question soulevée par la dissolution de Notre-Dame d’Acey mettait l’abbé de Solesmes aux prises avec l’obstination personnelle des uns et l’inintelligence des autres. Mais si la souffrance qui peut être était la vocation spéciale de dom Guéranger et de sa maison ne devait jamais être absente de sa vie, du moins elle relâchait un peu sa dure étreinte. Après les assauts violents qui avaient éprouvé la vigueur intacte de sa jeunesse, aujourd’hui, à mesure que les années mûrissaient son âme, Dieu mêlait des espoirs et des joies à l’adversité persévérante.

    Le succès de ses négociations à Rome, l’amitié de Mgr Pie, la bienveillance marquée du nouvel évêque -du Mans, l’érection de Ligugé l’avaient consolé déjà. Les épreuves portées en commun groupaient autour de lui ses fils dans un sentiment plus affectueux ; sans que jamais la bénédiction du nombre lui fût accordée, des vocations de haut mérite lui montraient pourtant qu’il n’avait point souffert ni travaillé en vain. En la fête de saint Pierre et saint Paul, dom Charles Couturier fit profession. Il était dans la pensée de dom Guéranger, nous le savons déjà, le maître des novices longtemps cherché, longtemps attendu. Ainsi se dessinait déjà le lendemain de Solesmes et se réunissaient autour de l’abbé, jusque-là un peu seul, quelquefois même un peu contesté, des éléments nouveaux d’intelligente affection et de cordiale fidélité. L’aurore d’une vie nouvelle se levait enfin. Dans les affections jeunes et empressées que Dieu lui donnait au déclin de sa vie, l’abbé de Solesmes ne vit qu’un encouragement providentiel au travail et à l’effort ; c’est à dater de cette époque que sa parole à l’intérieur et à l’extérieur du monastère `se répandit avec plus d’abondance et d’autorité, justifiant le mot de nos livres saints

Et ipse tamquam imbres minet eloquia sapientioe sucoe, et in oratione confitebitur Domino.

    Cette énergie accrue lui était inspirée d’ailleurs par les pressants besoins de son époque. A toute heure de sa vie, l’Église devant l’attitude des pouvoirs politiques a pu comprendre qu’elle était ici-bas pour eux une étrangère, presque une intruse ; et il est si facile de devenir l’ennemi lorsqu’on est l’étranger ! Le protestantisme, la Révolution avaient consommé leur œuvre néfaste, en montrant l’un et l’autre comment une société de baptisés peut se constituer en dehors de l’Église et durer quand même après s’en être ouvertement séparée. Ces grandes apostasies des peuples se prolongeaient dans un mouvement universel de sécularisation. La société européenne, née de l’Evangile et formée par l’Église, avait si bien profité de l’éducation reçue qu’elle donnait congé à son éducatrice. Comme le prodigue de l’Evangile, elle se trouvait en âge de jouir seule de son bien et le réclamait impérieusement. Cet effort de sécularisation ne s’arrêtera plus désormais jusqu’à ce qu’il ait ramené la société à la condition païenne et effacé de la doctrine, des mœurs, des codes, des institutions, de la pensée et du cœur de chacun, tout vestige de l’ordre surnaturel, tout souvenir de l’Église, et de Jésus-Christ, et de Dieu. Le chrétien ne s’étonne pas de cette évangélisation à rebours ; il y voit le progrès de ce mystère d’iniquité qui, sous les yeux de l’apôtre, se nouait déjà dès la première heure du christianisme.

    Lorsque le congrès de Paris, assemblé pour conclure la paix entre la Russie et les puissances coalisées contre elle, s’écartait de la question d’Orient qui était son objet propre et, sur la proposition d’une puissance protestante, recherchait si le bien des États pontificaux et l’intérêt de l’autorité souveraine du pape ne réclamaient pas, avec la sécularisation du gouvernement, l’organisation à Rome d’un système administratif conforme aux tendances du siècle, les esprits un peu avisés n’avaient nulle peine à comprendre que les États de l’Église et la puissance temporelle des papes étaient menacés sinon condamnés déjà dans l’aréopage des rois. Quelques-uns s’étonnaient seulement que cette menace de dépossession, si volontiers formulée par des puissances sectaires, si joyeusement accueillie par les ambitions piémontaises, n’eût pas été écartée var la fille aînée de l’Église, à l’heure même où le souverain pontife entretenait avec la France les plus affectueuses relations et honorait d’un délégation solennelle le baptême du prince impérial dont il avait consent ? à être le parrain. Il était d’ailleurs notoire, et l’évêque de Poitiers à son retour de Rome ne le laissa pas ignorer à l’empereur, que le peuple romain était le plus heureux de l’Europe, qu’il payait peu d’impôts, qu’il jouissait d’autant plus de libertés pratiques qu’elles étaient moins écrites dans les constitutions, enfin que l’État pontifical n’avait que faire d’une occupation étrangère, si l’Europe ne l’eût sans cesse inondé de sa presse démagogique 57 . Mais enfin, si considérable qu’elle fût, cette démonstration au sein du congrès de Paris n’avait été après tout qu’un incident ; et, malgré la complicité des pouvoirs publics, la tendance dont cet incident fournissait l’indice n’aurait sûrement pas obtenu, au cours du demi-siècle qui vint ensuite, de si étonnants succès, si elle n’avait trouvé jusque chez les catholiques un auxiliaire inattendu.

    Qu’ils l’aient voulu ou non, – et il n’est que juste de reconnaître qu’ils ne l’ont pas voulu, – les catholiques qui cherchèrent alors à régenter l’Église et à lui mesurer, par égard pour les exigences de la société moderne, le champ exact sur lequel il lui était loisible encore d’exercer son action, pactisèrent avec les mécréants qui la congédiaient et firent leur jeu. Je sais qu’on estime aujourd’hui peu séant de revenir sur ces lointaines origines ; mais pourtant si elle veut être pour la vie des hommes un guide et une lumière, si elle a le souci de ne rien dire que ce qui est vrai, de ne rien taire de ce qui est vrai, l’histoire impartiale ne saurait s’interdire de reconnaître les responsabilités alors encourues.

    Nous avons raconté l’évolution accomplie par le comte de Montalembert quatre ans auparavant ; elle fut considérable et décisive. Sous l’action directe de Mgr Dupanloup se groupèrent en un faisceau compact et en vue d’une œuvre commune, des hommes qui n’avaient pas toujours fraternisé et qui sans doute à la première heure furent étonnés de se voir réunis. M. de Falloux, M. de Montalembert, M. de Broglie, le P. Lacordaire et d’autres formèrent les éléments de ce que l’on est convenu d’appeler le parti catholique libéral. Ils avaient pour organe le Correspondant, « revue périodique fondée sous la Restauration et qui avait prolongé une existence tantôt plus pâle, tantôt plus brillante, mais toujours dévouée à l’alliance de la foi et de la liberté 58 , dit M. de Falloux lui-même. Dans la pensée de ceux qui lui infusaient un sang nouveau, le Correspondant était appelé à soutenir avec plus de vigueur et plus d’éclat une lutte dont l’Ami de la religion et son directeur M. Sisson, malgré l’appui de l’évêque d’Orléans et une bonne volonté très évidente, ne pouvaient seuls porter le poids. Le parti nouveau possédait d’ailleurs la faveur de l’Académie ; il avait l’oreille de la haute société, il donnait le ton dans les salons aristocratiques où s’était réfugiée cette opposition à la fois hautaine et discrète qui imite la supériorité de l’esprit et qui, partout mais singulièrement en France, flatte notre goût toujours très vif de la liberté.

    Car c’était bien de liberté qu’il s’agissait ; et, si le catholicisme s’étonnait d’être qualifié de libéral, du moins le mot de libéralisme n’avait rien de menteur. La devise en effet était : liberté. Impatiente de tout despotisme politique, la société moderne aujourd’hui majeure se déclarait émancipée de la tutelle de l’Église. Cette majorité subite lui venait-elle de la situation de fait que s’étaient conquise dans les diverses nations de l’Europe les groupes religieux qui, tout en se réclamant du Christ, s’étaient soustraits à la direction de l’Église ? Ou bien l’indépendance de la société civile est-elle un droit éternel dont elle venait enfin de prendre nettement conscience ? La condition normale des pouvoirs humains est-elle d’ignorer l’Église et, lui laissant le soin de proposer elle-même sa doctrine aux hommes de bonne volonté, de se renfermer dans une parfaite neutralité, dans l’athéisme politique, avec cette conviction que, moyennant la liberté laissée à toute doctrine, la vérité, s’il y a une vérité, finira par se faire jour ? Ou bien le Christ a-t-il stipulé qu’après avoir été élevées par l’Église et par elle soustraites au paganisme et à la barbarie, les nations devenues conscientes et fortes sont désormais en passe de congédier leur tutrice en la remerciant, par l’anathème et la persécution, de ses services provisoires ? Problèmes épineux que les prudents du parti s’abstenaient de discuter. Aussi bien de grands systèmes ne se bâtissent pas en un jour. On verrait plus tard quelle solution donner à des questions théoriques qui ne pouvaient d’ailleurs enrayer la marche de l’humanité ; l’œuvre pratique et urgente consistait à établir dans les faits la formule que nous avons rencontrée déjà, l’Église libre dans l’État libre. Nous sommes tous enclins à voir la société entière dans le petit groupe dont nous faisons partie ; l’intelligence humaine est inductive de nature. Les membres du cénacle catholique libéral, malgré leur parfaite distinction, n’échappaient pas à l’infirmité commune : la vérité, c’était ce qu’ils pensaient ; la société, c’était eux et leurs amis ; l’épiscopat, c’était, parmi les évêques, ceux qui partageaient leurs doctrines, les seuls, disait-on, qui eussent le sens exact des nécessités sociales.

    Montalembert l’avait dit très haut en parlant des intérêts catholiques au dix-neuvième siècle ; il n’y avait d’avenir pour les catholiques que dans la liberté. La société dorénavant se gouvernerait elle-même, sans la tutelle d’aucun despotisme ni d’aucun pouvoir absolu, rien que par le seul jeu des institutions parlementaires. Ainsi commencée en politique, l’allure du parti se poursuivait sur le terrain religieux. Les deux formes d’autorité devaient s’accommoder au moment. La société humaine, c’est-à-dire la société française devenue adulte aujourd’hui, ne pouvait plus se livrer aux mains de l’Église avec l’enfantine docilité d’autrefois ; la foi n’est pas toute l’intelligence, la piété n’est pas toute la vie, la société n’est pas seulement le catholicisme. Dans ce monde contemporain où non seulement les doctrines se heurtent aux doctrines, mais où des institutions et des doctrines réprouvées par l’Église ont obtenu définitivement le droit de cité, les anciennes revendications, les réprobations intransigeantes de l’orthodoxie n’ont-elles pas à s’adoucir et à se mesurer aux temps ? Que peut gagner la théologie à maintenir ses assertions abstraites, à exiger l’intégrité de ses lois rigides ? Les vrais arguments sont les arguments acceptés. Les axiomes de la doctrine et de l’action doivent composer avec les faits, les situations, l’état des sociétés, la mentalité nouvelle et en particulier avec le droit public européen. Des mœurs nouvelles font des droits nouveaux. Après tout, ni l’homme ni la société ne seront plus dorénavant ce qu’ils ont été au moyen âge. La civilisation ne rétrograde pas. A les considérer pratiquement, les doctrines elles-mêmes, à chaque époque de l’histoire, sont-elles donc autre chose que ce que l’on peut faire accepter à l’intelligence moyenne de ses contemporains ? et chacune de ces doctrines, si elle est bien entendue, n’est-elle pas le moment passager d’un vaste système intellectuel qui déroule à travers les siècles la série mobile de ses anneaux ? Malgré le titre de société surnaturelle qu’elle se donne et que nous ne lui refusons pas, l’Église ne saurait poursuivre son œuvre ni exercer son action qu’en prenant son parti de l’esprit nouveau. Ainsi, transiger, faire la part du feu, acheter, par l’abandon d’une part de ses droits, la possession tranquille du reste et la jouissance de tout ce que l’esprit moderne consent à lui laisser encore, tel était le devoir de l’Église. Ses enfants le lui signifiaient non sans hauteur.

    Alors même que l’esprit ne consent pas à se formuler les principes qui régissent l’action ; alors même que ces principes demeurent inavoués dans leur expression, ils n’en exercent pas moins leur énergie virtuelle : et le péril immédiat et manifeste où se constituait le nouveau parti était tout d’abord le péril de l’empiétement. Il entreprenait sur le terrain de l’Église ; et, après avoir commencé par exiger sa reconnaissance pour les services à elle rendus, il lui donnait maintenant des conseils dont la courtoisie dissimulait mal le caractère impérieux. L’Église n’est pas une mineure ; s’en faire le conseiller sans mission est une attitude difficile à soutenir ; et sans doute une telle présomption ne fût jamais venue à la pensée de baptisés, si l’ivresse parlementaire et l’audace du journal ne nous faisaient parfois oublier la distinction hiérarchique entre l’Église enseignante et l’Église enseignée.

    Quoi qu’il en soit, le parti catholique libéral se forma résolument en France à cette même époque où les passions antireligieuses fermentaient de nouveau dans les masses. Le pouvoir politique qui avait donné au pays quelques années de sécurité intérieure, troublée encore par la guerre d’Orient, se ressentait de ses origines : issu de la révolution, il hésitait entre l’Église et la révolution. L’union de tous les catholiques lui eût imposé une politique ; la division des catholiques le livra à ses indécisions. M. de Falloux a raconté lui-même la genèse du parti catholique libéral

    « Une certaine école, dit-il, embrassant avec l’ardeur habituelle aux néophytes l’apologie de l’absolutisme politique’ travaillait à entraîner tous les catholiques dans les solidarités les plus irréfléchies ; ‘beaucoup d’entre eux refusaient de suivre cette ligne nouvelle ; et, pour répondre à leurs vœux, l’évêque d’Orléans, M. de Montalembert, le prince de Broglie et moi, nous songeâmes à créer un organe qui s’opposât résolument à de si périlleuses tendances 59 . » Nous citons, nous ne discutons pas.

    Ce n’était pas assez d’avoir acheté le Correspondant ; il fallait se défaire du « dogmatisme tyrannique » de l’Univers. On en causa sans doute à Angerville, sous le toit de M. Berryer, dans une réunion où se trouva tout l’état-major du parti, Mgr Dupanloup en tête, en queue MM. Cousin et Thiers :* La déclaration de guerre avait devancé : deux articles du Correspondant 60 depuis réunis en brochure sous ce titre : le Parti catholique, ce qu’il a été, ce qu’il est devenu, dénoncèrent l’Univers comme l’ennemi.

    Le baptême du prince impérial avait groupé autour du cardinal Patrizzi, légat du saint-siège, la presque unanimité de l’épiscopat. M. de Falloux crut le moment infiniment opportun pour plaider devant les évêques la cause du Correspondant contre l’Univers. Mgr Pie qui n’était pas attendu arriva à la dernière heure ; ce fut un désappointement. Néanmoins la sirène plaida en faveur d’un « recueil injustement abandonné par ce même épiscopat qui donnait son patronage à l’Univers et en imitait les violences ». L’évêque de Poitiers interrompit la mercuriale en demandant si Mgr d’Orléans ne patronnait pas le Correspondant et quel pouvait être l’évêque regarde comme empruntant à l’Univers son ton et ses procédés. M. de Falloux protesta quE rien n’était plus éloigné de sa pensée qu’une guerre d’allusions ; et, reprenant son thème, reconnut que l’Univers avait eu le talent de fausser les oreilles des évêques et de les mettre à son diapason : il osa citer comme exemple une lettre pastorale de Mgr de Poitiers. Il n’y avait plus moyen de se dérober. Vous ignorez peut-être, monsieur le comte, reprit l’évêque de Poitiers, qu’il existe soixante-quinze adhésions épiscopales à la pastorale que vous visez et que cette même pastorale a obtenu les éloges du souverain pontife. En échange, vous vol souvenez du folle qui s’est élevé contre l’Univers, lorsqu’il a osé n’admirer pas un règlement d’études pour petit séminaire, signé par un évêque ? » M. de Falloux reconnut loyalement avoir pris sa part dans ce concert d’indignation. Il a plu néanmoins au Correspondant, continua Mgr Pie, d’attaquer et sous forme bien cavalière une lettre pastorale écrite au clergé de Poitiers, écrite en conscience et sur des questions fondamentales de doctrine. » Le comte de Falloux dut en convenir mais crut répondre en signalant les tristes résultats d’une guerre faite par un évêque à des hommes qui revenaient au catholicisme, tels que Cousin et Augustin Thierry. Mais là encore l’évêque de Poitiers était fort renseigné ; il savait les dispositions intérieures de l’un et de l’autre. La conférence dura trois heures. Mgr Pie en donna finalement la moralité : a Ainsi, dans votre pensée, monsieur le comte, quand Jésus Christ est outragé et les âmes mises en péril, notre mission spéciale à nous, évêques, c’est d’éloigner tout fâcheux soupçon qui pourrait planer sur les blasphémateurs. » M. de Falloux finit par demander qu’on jugeât dorénavant le Correspondant sur pièces. La leçon donnée valait bien un petit sacrifice : Mgr Pie s’abonna au Correspondant. A ce propos on fit circuler le bruit que la discussion avait été de la part de M. de Falloux triomphante à ce point que l’évêque de Poitiers avait voulu sceller sa réconciliation par un abonnement solennel.

    Là ne se borna pas le zèle du comte de Falloux. Au souvenir de ses anciennes relations il avait adressé à l’abbé de Solesmes un exemplaire de sa brochure : le Parti catholique.

    En aucune circonstance, mon très vénéré ami, lui écrivait-il, je ne puis rien essayer dans l’intérêt bien ou mal entendu de l’Église sans vous en offrir l’hommage. Voyez dans cet envoi, je vous prie, l’hommage fidèle de ma constante et immuable reconnaissance envers vous et non une pensée quelconque de vous associer indirectement à la querelle. J’ai obéi à un sentiment très sincère, très consciencieux et non à aucune rancune ancienne ou fraîche. J’ai appelé nos amis à réfléchir sur des points que je crois très graves.

    Dom Guéranger n’aperçut que trop le contraste entre les formes caressantes de ce billet et le violent réquisitoire contenu dans la deuxième partie de la brochure. Il laissa s’écouler deux mois et répondit

    Mon très cher ami, vous n’avez pas eu peur dans vos jeunes années de ma franchise ; présentement je suis assuré que vous me la permettrez encore. J’oserai donc vous dire que je ne puis sympathiser avec les sentiments qui vous ont dicté la brochure que vous avez bien voulu m’adresser. A Dieu ne plaise que j’accuse vos intentions, mon cher ami ; mais je vous crois dans l’illusion, et j’ai le courage de vous exprimer ma conviction au risque de vous blesser et peut être de perdre votre amitié.

    L’Univers n’est pas un journal parfait ; le journal parfait n’existe pas. Les défauts de l’Univers, je les ai sentis peut-être aussi vivement que personne ; mais un journal se juge d’ensemble, et à ce point de vue je suis pour l’Univers, comme MM. d’Arras et de Poitiers. On ne s’est pas borné malheureusement à faire la critique de l’Univers, on lui a déclaré une guerre d’extermination. C’était beaucoup trop. Aussi en est-il résulté que d’excellents esprits, qui eussent gardé le silence dans le cas d’une simple polémique, se sont levés pour la défense d’un journal que ses périls leur rendaient plus cher encore. Pour moi, ajoutait il, ce qui m’attache à ce journal, c’est qu’il réagit contre le naturalisme qui envahit une partie de la presse religieuse. Je vous écris cette lettre, mon cher ami, en toute simplicité monastique. Je n’ai en ce monde aucun intérêt, je ne suis d’aucun parti, si ce n’est de celui de l’Église 61

    Même enveloppé de formes affectueuses, l’arrêt devait. Déplaire à M. de Falloux ; mais il était d’un monde où l’on sait voiler de courtoisie les aspérités de la polémique et parer avec grâce. .

    Très cher et révérend ami, répondait-il, je ne veux pas vous laisser dans le doute sur ma reconnaissance. J’ai été très touché de votre lettre comme de tout ce qui vient de vous. Vous avez raison de dire que votre jugement est monastique ; seulement accordez que le mien ne peut pas l’être. Vous n’envisagez que ce que vous croyez le vrai absolu. Les catholiques qui, vivant dans le monde laïque, ont l’honneur de servir de trait d’union entre vous et lui, doivent se préoccuper du mode et de l’opportunité. La question est là entre vous et nous, et la différence énorme de point de vue m’interdit seule de vous prendre entièrement pour arbitre. Veuillez donc, très excellent ami, me garder votre affection et ne douter jamais de mon plus respectueux et dévoué attachement.

    C’était en termes mesurés et d’une ironie légère récuser comme incompétents et doucement chimériques tous ceux qui s’attardaient encore dans ce qu’ils croyaient le vrai absolu. Deux doctrines, deux théologies : l’une surannée, vieillie, ignorante des nécessités du temps présent, abandonnée à la méditation stérile des penseurs attardés ; l’autre mesurée, respectueuse, réduite, à l’usage des gens du monde. L’heure présente était donc de l’aveu de M. de Falloux celle où les hommes, ne supportant plus la saine et complète doctrine, se trouvaient des maîtres au gré de leurs désirs, habiles à flatter des oreilles aujourd’hui désaccoutumées de la vérité.

    M. de Falloux dans sa réponse ne voulut et pour cause faire allusion ni à l’Univers ni à la polémique déloyale ouverte dès lors contre lui. La brochure : «l’Univers » jugé par lui-même 62 venait de paraître. Elle ne portait pas de nom d’auteur, mais il n’était mystère pour personne qu’elle vînt d’Orléans. Jugée sévèrement dès la première heure, elle parut embarrassante pour M. de Falloux, et il crut de sa dignité de protester qu’il n’y était pour rien. « L’Univers sait bien que nous sommes étrangers à cet écrit. Tout le monde sait en outre que les hommes qui apportent leur signature au Correspondant ne recourent pas ailleurs à l’anonyme. Nous n’entendons par là ni blâmer ni même juger les motifs qui ont pu déterminer l’auteur de la brochure à ne point se nommer ; nous nous bornons à constater que ces motifs ne peuvent être les nôtres 63 »

    « Non, répondait l’Univers, nous n’attribuons pas à la rédaction du Correspondant cet « écrit nouveau » que tant de vénérables évêques ont nommé un libelle. Mais cet écrit nouveau caresse le Correspondant, et le Correspondant le caresse : on voit ici le fond des cœurs 64 » Ne trouvant personne devant lui, l’Univers avait fait adresser à l’éditeur Dentu une citation à comparaître devant le tribunal correctionnel de la Seine. C’est alors que M. l’abbé Cognat se présenta et revendiqua la paternité de la brochure. Nous n’avons pas à suivre dans ses longues péripéties et son tragique dénouement une affaire trop connue aujourd’hui 65 .

    L’abbé de Solesmes, encore que la brochure l’eût peu ménagé, ne s’y intéressa que pour féliciter Mgr d’Arras 66 exciter Mgr de Poitiers 67 et encourager Louis Veuillot. Le grand journaliste n’avait pas à se plaindre de l’affaire Cognat, qui décidément lui valait la faveur de l’épiscopat. « On me fait de la sorte, écrivait-il à dom Guéranger, une responsabilité formidable. J’espère que le bon Dieu nous aidera dans cette passe dangereuse et que les amis veilleront de près. »

    Il poursuivait : « Je voudrais bien qu’il vous fût possible de nous donner au moins des directions sur un livre important et dont il est nécessaire de parler avec justice : celui du prince Albert de Broglie sur les quatre premiers siècles. Je ne l’ai pas lu encore. On dit que l’auteur a travaillé et qu’il a du bon ; mais il doit y avoir aussi du faux, ou il a bien changé 68 » Albert de Broglie appartenait au triumvirat laïque du catholicisme libéral ; son nom se plaçait régulièrement à côté de ceux de MM. de Falloux et de Montalembert. Son livre avait pour titre : l’Église et l’Empire romain au quatrième siècle. Le P. Lacordaire qui goûtait les idées du Correspondant 69 consentit, sur la demande de Mme Swetchine, à parler du livre de M. de Broglie « pourvu, ajoutait-il, que le livre fût sur une matière analogue à mes études 70 ». Albert de Broglie vint à Sorèze et vit le P. Lacordaire qui le connaissait à peine. « C’est un homme sincère, d’une foi complète, d’un libéralisme vrai, d’une modération sûre, dit le P. Lacordaire… C’est pour l’Église, je le crois, un présent de Dieu, et j’admire comment il a pu se former dans le milieu où il a vécu, milieu évidemment plus politique et philosophique que religieux 71 » L’article de Lacordaire parut en tête du Correspondant 72 du 25 septembre 1856 : il ne contenait pas une réserve. Pourtant, après l’avoir écrit, Lacordaire disait à Mme Swetchine :

    Je ne sais si Albert de Broglie en sera content. J’ai été sobre d’éloges comme toujours. Je n’ai guère loué d’homme vivant, parce qu’il me semble bien difficile de ne pas flatter ceux qui vivent. On n’est à l’aise qu’avec les morts… Aussi ai-je fait un grand acte de foi en louant le livre et le cœur du prince, et vous y êtes un peu pour quelque chose, chère amie. Prenez garde que c’est une grande responsabilité que vous avez là 73

    Quoi qu’il en soit du souci assez mystérieux qui semble ici avoir préoccupé Lacordaire, ce n’est pas de ce côté que devaient venir les réserves au sujet du livre de M. Albert de Broglie et de son esprit. Lacordaire, orateur avant tout, était demeuré assez étranger aux choses de l’histoire, et le cours de ses idées et de ses tendances, le caractère de ses relations le portaient plutôt à sympathiser avec l’auteur de l’Église et l’Empire romain au quatrième siècle. La critique vint de Solesmes et de la plume de dom Guéranger. Elle fut plus qu’un incident et fournit à l’abbé de Solesmes l’occasion de réagir contre une tendance générale dont le livre lui-même était l’expression brillante ; surtout elle l’obligea, sur le déclin d’une vie dévouée tout entière à l’étude patiente de l’histoire ecclésiastique, de développer sur l’histoire même et les devoirs de l’historien des vues générales qui n’ont rien perdu de leur actualité et auxquelles sa famille religieuse se fait une gloire de demeurer inviolablement attachée.

    Il y aurait eu disproportion entre le livre et l’examen qui en fut institué quinze mois durant dans vingt-six articles du journal d’Univers, si l’abbé de Solesmes ne s’était proposé d’autre dessein que de relever des erreurs historiques. La polémique n’eût jamais atteint ce développement qui sembla à quelques-uns exagéré, si le livre n’avait été un manifeste et si dans le livre ne s’était traduit un esprit, une tendance générale, un effort systématique. L’intervention de dom Guéranger nous semble avoir été çà et là peu comprise. On l’a crue inspirée par une disposition « réactionnaire innée qu’il aurait encore exagérée par système et de dessein préconçu, – par une avidité généreuse et mesquine de voir partout dans l’histoire de l’Église des miracles et d’y admirer les coups d’État accomplis par la main du créateur ; – par une conception raide et presque mécanique de l’histoire, inhabile à y apercevoir le jeu réel des causes secondes. Cette méprise assez générale nous est un motif de replacer en sa vraie lumière la pensée de l’abbé de Solesmes, qu’il est simplement équitable de ne pas dénaturer. Nous ne plaidons pas ; l’homme dont nous racontons la vie n’est pas de ceux pour qui on ait besoin de demander grâce ; mais on nous permettra, pour expliquer sa conduite, de restituer l’état d’esprit qui la détermina. L’homme agit tel qu’il est ; et ce qui fait l’homme, c’est sa pensée.

    « Dieu, dit Bossuet, a fait un ouvrage au milieu de nous qui, détaché de toute autre cause et ne tenant qu’à lui seul, remplit tous les temps et tous les lieux et porte par toute la terre, avec l’impression de sa main, le caractère de son autorité : c’est Jésus-Christ et son Église 74 . Cet ouvrage de Dieu n’a cessé d’être en butte aux efforts de l’ennemi de Dieu ; rien ne lui a été épargné, les persécutions, les hérésies, les déchirements de toute sorte. Au sortir des siècles de barbarie, l’Église qui avait élevé ces peuples nouveaux ne tarda guère à éprouver leur ingratitude elle fut vingt fois contrainte de défendre la liberté que lui avaient achetée ses martyrs, contre l’oppression que firent peser sur elle ses propres enfants. Elle n’eut qu’à de rares moments le loisir d’exercer sur les peuples la plénitude de son action bienfaisante : gênée au dedans, limitée au dehors, presque toujours menacée, ayant sans cesse à lutter pour vivre, elle ne donna jamais toute sa mesure. Laissée libre, elle eût créé dans le monde, au lieu de la haine internationale, la fraternité universelle de la charité. Mais même alors qu’ils tenaient en échec son action et regardaient comme un triomphe les coups qu’ils lui portaient, peuples et rois voulaient quand même lui appartenir. Le schisme d’Orient l’avait ébranlée ; la captivité d’Avignon, les longues indécisions du schisme d’Occident amoindrirent la vénération des peuples. L’Europe était mûre enfin pour une hérésie nouvelle et plus radicale que les autres : le caractère du protestantisme fut sous couleur de réforme de s’affranchir de l’Église. Le mystère d’iniquité révéla aux yeux de tous le dessein qu’il recelait : séparer les nations du Christ . en les séparant de l’Église ; car l’Église et le Christ, c’est tout un : c’est par l’Église seulement que nous sommes au Christ et par le Christ à Dieu.

    Quand des germes empoisonnés sont semés par le monde, ils ne produisent pas immédiatement tout leur effet ; ils composent momentanément avec les conditions antérieures et ne parviennent qu’à la longue à triompher de la résistance que leur oppose çà et là une part d’esprit chrétien fixée dans les habitudes, les mœurs ou les lois. Mais le temps accomplit son œuvre : une marche logique et sûre fait sortir de principes impies leurs conséquences de mort. On avait appris à l’homme qu’il pouvait se sauver sans l’Egllise, sans l’Église qui est Jésus-Christ ; on eut vite fait de conclure que sans l’Église, sans christianisme, sans la foi, sans les sacrements, sans l’ordre surnaturel, l’homme pouvait parfaitement atteindre sa fin. C’était donner congé à tout l’ordre qui s’appuie sur l’Incarnation et la Rédemption, reconduire le Fils de Dieu aux frontières du monde, le reléguer dans son éternité comme un être dont on n’a plus besoin et, à la place du christianisme, proclamer le naturalisme. Le naturalisme est l’hérésie de notre temps, l’hérésie dernière, définitive, radicale.

    Mais par cela même que cette hérésie est radicale, il en est qu’elle effraie et qui s’arrêtent à mi-chemin. Est-ce un effet de la terreur qu’inspirent la négation pure et ses totales ténèbres ? N’est-ce qu’une timidité généreuse qui, en proposant des termes moyens, obéit au désir de rapprocher les esprits et de les réconcilier entre eux dans une formule adoucie ? Ou bien serait-ce chez les auteurs responsables calcul de prudence, habileté voulue pour se faire écouter de leur temps, attention affectueuse à lui proposer des arguments qu’il puisse accueillir, souplesse native qui porte non pas seulement à ménager les personnes, mais à transiger sur les doctrines ? Quoi qu’il en soit, l’histoire de l’Église nous montre sans cesse à côté de l’erreur à forme violente, à arêtes vives, une erreur d’expression plus adoucie, plus mesurée, caressante, dans laquelle il semble que l’on puisse de part et d’autre se donner la main. Arianisme, nestorianisme, pélagianisme, protestantisme eurent chacun leurs atténuations ; et dans le libéralisme de son temps l’abbé de Solesmes ne parvenait à voir qu’un diminutif du naturalisme et l’indice secret que le virus de l’hérésie moderne avait atteint ceux-là mêmes qui s’en défendaient encore. Pour eux, lui semblait-il, l’Église n’était plus déjà ce que le Seigneur l’a faite.

    L’évêque de Poitiers, dans ses instructions synodales, poursuivait le libéralisme sur le terrain de la doctrine avec une magistrale autorité ; mais l’Église n’est pas seulement une doctrine, elle est une institution divine qui, après avoir été ébauchée et préparée dans l’ancien peuple, a pris sa place dans le temps à une heure déterminée, s’est développée jusqu’à embrasser le monde et a subi le contre coup des vicissitudes qui affectaient dans leur durée les sociétés qu’elle conduisait à Dieu. L’Église est doctrine sans doute : elle est histoire aussi, et le même naturalisme qui s’appliquait à éliminer de l’âme humaine toute conception de l’Église, de la Rédemption et d’une fin surnaturelle, prononçait avec une énergie toute pareille sur le terrain de l’histoire la même sentence d’ostracisme. L’histoire, selon le naturalisme, ne laisse apercevoir aucune trace assignable de l’intervention d’une volonté providentielle quelconque : à lui seul le jeu complexe des causes créées a suffi pour amener et par conséquent suffit, sans faire sortir Dieu de son repos, pour expliquer la série variée des événements humains. Et l’apostat, qui s’appliquait dans une langue brillante à promener ce niveau sur toute l’histoire humaine et sur l’histoire religieuse tout entière qu’il a racontée à son gré, devait un jour prochain risquer ce paradoxe qui lui assurait une compétence, que pour parler d’une religion de façon qui fût vraiment impartiale, deux conditions étaient requises

    y avoir cru et n’y plus croire.

    Sans doute, c’était là un excès d’audace, une témérité dans le blasphème ; mais, se demandait le libéralisme historique, n’y a-t-il pas une part à faire à l’objection ? N’a-t-on pas exagéré l’action de Dieu ? Dieu est-il aussi visible dans la trame des événements humains que la tradition catholique nous l’a jusqu’ici laissé entendre ? Est-il nécessaire de voir partout le doigt de Dieu et à propos de tout. d’en appeler non seulement à la Providence, mais à une Providence surnaturelle s’affirmant par le miracle et des interventions impérieuses ? N’est-il pas juste de laisser au jeu des forces humaines leur influence ? Et après tout, faire ainsi un équitable départ de ce qui revient à Dieu, de ce qui revient de droit à l’homme, n’est-ce point créer pour les esprits sincères, encore attardés dans le naturalisme historique, un terrain neutre, mieux que cela, une zone amie où ils se pourraient rencontrer avec nous ? Pourquoi ne pas traiter historiquement un sujet qui jusqu’ici ne l’a été que dogmatiquement ? Y a-t-il donc honneur pour l’Église à ce que son histoire échappe aux procédés scientifiques de l’histoire ?

    On reconnaît ces accents ; ils n’ont pas cessé de retentir depuis lors. Nous verrons dans la suite si l’abbé de Solesmes dans son enquête portait le parti pris de tout convertir en miracles et en coups d’État, de n’épargner personne et, en face de l’esprit d’adaptation incarné dans M. de Broglie, de représenter, lui, l’esprit de contradiction ; car de représenter l’esprit d’adaptation, M. de Broglie ne se défendait guère : il déclarait avoir essayé de porter dans des études d’histoire religieuse les habitudes et les procédés propres à l’esprit des temps modernes. C’était bien la formule du libéralisme en histoire.

    Dom Guéranger ne semble avoir connu d’abord le livre que par l’indication que lui donnait Louis Veuillot en septembre 75 . Dans une lettre écrite plus tard au prince de Broglie, il eut le loisir d’exposer les motifs de conscience qui avaient déterminé son examen

    J’honore trop sincèrement votre caractère, monsieur, pour craindre sérieusement que vous ayez attribué à des considérations personnelles quelconques l’examen que j’ai entrepris devant le public de votre livre sur l’Église et l’Empire romain au quatrième siècle. Je n’ai grâce à Dieu et ne saurais avoir aucune raison humaine de m’attaquer à un écrivain dont j’estime le talent et dont la droiture d’intention n’a jamais fait pour moi le plus léger doute. Ce qui m’a fait prendre la plume, c’est uniquement le désir très légitime de combattre, selon la mesure de mes forces, le naturalisme qui nous envahit de toutes parts et dont votre livre est malheureusement imprégné. Ce livre à mon avis peut avoir une portée dangereuse ; il arrive à la suite d’autres travaux publiés par vous dans diverses revues et où des idées contraires à la doctrine de l’Église sont soutenues avec autant d’éloquence que de bonne foi. J’ai vu là un péril grave et je me suis dévoué au rôle de critique théologien, rôle toujours odieux, surtout quand il s’agit de l’exercer à l’égard d’un auteur qui tient sincèrement à son titre de chrétien.

    Dans l’accomplissement de cette tâche, que je me sens d’autant plus porté à regarder comme un devoir que les réclamations contre le naturalisme sont plus rares aujourd’hui et les défections plus communes et plus éclatantes, j’espère que Dieu me fera la grâce d’unir toujours la vigueur de la doctrine à la plus sincère charité pour la personne. Ce n’est point sans une vive sympathie que j’ai lu vos deux volumes, et la raison de cette sympathie, je l’ai puisée dans le livre même qui témoigne si hautement de votre attachement à l’Église catholique. Cette profession d’estime garantit assez de ma part pour tout le cours de cette polémique le maintien des égards qui vous sont dus à tant de titres.

    C’est sans aucune jalousie, monsieur, que le clergé catholique voit de temps en temps des écrivains laïques se vouer à la défense et à la propagation de la vérité religieuse ; des auxiliaires tels que vous seront toujours les bienvenus. ‘Mais nous ne sortons pas de nos attributions, nous prêtres, lorsque nous surveillons scrupuleusement des écrits si graves par leur objet, lorsque nous signalons les erreurs qui peuvent s’y être glissées. L’époque actuelle est de celles où selon l’expression du psalmiste les vérités diminuent chez les enfants des hommes ; c’est donc au prêtre de veiller et d’élever la voix. Préoccupé pour l’ordinaire de travaux plus pacifiques, j’eusse volontiers cédé à un autre le soin de réclamer contre les tendances qui m’ont semblé funestes dans votre livre. Il y a trois ou quatre mois, ayant lu dans les journaux l’annonce de votre ouvrage, le sujet lui-même et le nom de l’auteur m’inspirèrent le désir d’en prendre connaissance. J’emportai le livre avec moi dans un voyage de quelques jours. J’avoue que je donnai de nombreux coups de crayon sur les marges de ces deux volumes dont la lecture cependant me charmait. J’attendis un compte rendu qui me dispensât de prendre une initiative à laquelle je répugnais. Mon attente fut vaine : le livre se répandait sans exciter de réclamations. Je profitai alors de quelques heures pour retrouver mes coups de crayon ; ma conscience seule m’a dit d’entrer dans la lice : seule, elle m’y retient 76

    Une grande partie des articles qui ont paru sur cette question a été réunie en un volume intitulé : Essais sur le naturalisme contemporain. Celui qui voudra bien ne pas se borner à lire les deux premières pages de ce recueil y constatera avec joie ce que déjà nous avons pu pressentir, que dom Guéranger ne s’est jamais départi un instant, au cours d’une longue polémique, du calme religieux et de la plus parfaite courtoisie. Il ne s’est pas borné à féliciter M. de Broglie d’écrire en français non plus qu’à imputer à son âge – il avait trente-cinq ans – la faiblesse de certaines portions de son œuvre ; mais, en s’efforçant de ramener à des termes plus exacts la conception libérale de l’Église, de son établissement sur terre et de son développement’ il a donné à l’auteur et à tous les historiens de l’Église le modèle achevé d’une information très complète et d’une critique très sûre. Il n’a point excédé en réclamant pour l’intervention divine une part exagérée : on le verra sans peine au nombre réduit des faits non seulement providentiels mais miraculeux où il reconnaît la main divine.

    Nous ne croyons pas davantage que ni la pensée de dom Guéranger, ni son école aient aujourd’hui succombé ; et l’idée ne nous viendra sûrement pas de le justifier d’avoir considéré L’Église comme sa mère, la vie de L’Église comme le prolongement de la vie de Notre Seigneur Jésus Christ sur terre, l’histoire de L’Église comme une chose sacrée, son extension et sa durée comme une révélation de Dieu. On n’avait pas encore soupçonné à ce moment que, sous prétexte de demeurer fidèle, impartial, objectif, l’historien n’eût qu’à enregistrer des faits matériels, d’un ton désintéressé, avec une âme qui demeure étrangère à son récit ; comme si dans les événements de ce récit continu n’étaient pas impliqués les intérêts des âmes, et du Christ, et de Dieu !

    Encore que ses relations l’inclinassent beaucoup vers les idées libérales, Mme Swetchine, qui voulait du bien à M. de Broglie mais qui connaissait de longue date l’âme de dom Guéranger, disait au prince’ lorsqu’elle vit la controverse engagée : « Je ne m’érige pas en juge entre l’abbé de Solesmes et vous ; mais à mes yeux vous aurez toujours le tort de l’avoir pour adversaire. Je le connais ; il est incapable de vous poursuivre pour un motif personnel ; il lui a fallu de bonnes raisons pour vous attaquer. »

    Le premier article parut le 12 octobre 1856. En rendant hommage aux intentions de l’auteur, en louant son attachement à la foi catholique, l’abbé de Solesmes n’a pas de peine à noter dans le plaidoyer historique de M. de Broglie une part d’embarras et comme une gêne secrète, née chez lui de la peur d’effarer ses lecteurs par l’exposé de toute la vérité. Dès le deuxième article le débat s’élève ; le critique aborde résolument non pas l’appréciation d’un livre mais la discussion de tout un ensemble doctrinal dont ce livre est pour lui l’expression. Trois écoles ont parlé du passé de l’Église et de son histoire : l’école fataliste, l’école déiste, l’école catholique. L’école fataliste se borne à constater la série des causes et des effets, régie par la simple loi de la nécessité, sans reconnaître dans la succession et l’ensemble des événements ni la trace d’un dessein, ni une matière de moralité, ni par conséquent une leçon quelconque ; l’école déiste, contre laquelle on est moins en garde, est celle-là même à qui Bossuet avait dit son mépris en parlant de ces philosophes qui, mesurant les conseils de Dieu à leurs pensées,’ ne le font auteur que d’un certain ordre général d’où le reste se développe comme il peut.

    C’est le système de ces hommes qui croient en Dieu et en sa Providence, mais se refusent à reconnaître les miracles de la main de Dieu dans l’histoire. Ils rendent hommage à une cause première, à un gouvernement général du monde par celui qui l’a créé et organisé ; mais leur Dieu, satisfait de l’harmonie qu’il a établie dans son œuvre dès le premier jour pour durer jusqu’au dernier, se garde d’intervenir par ces coups de maître qui troubleraient la marche de son couvre. Enseignée par de tels maîtres, l’histoire n’a plus rien de surnaturel 77 .

    Est-ce à dire pour cela que l’école catholique s’engage à ne voir dans l’histoire de l’Église que miracle et dérogation ? Il s’en faut de tout.

    Le système chrétien dans l’histoire ne transforme pas en miracles tous les événements des annales de l’humanité ; il tient compte de la notion même du miracle qui n’est et ne peut être qu’une dérogation rare aux lois générales ; mais il constate qu’à certaines époques du monde moral comme du monde

    physique, Dieu est intervenu dans les faits pour réveiller l’attention du genre humain et obtenir de lui l’adhésion à certaines vérités que dans sa sagesse et dans sa bonté il voulait lui intimer 78

    Ill ne faut qu’un instant de réflexion pour reconnaître que Dieu se devait à lui-même et qu’il devait aux exigences les plus légitimes de notre raison de ne pas se laisser sans témoignage, de donner à ses envoyés des lettres de créance et de marquer la société nécessaire qu’il instituait dans le monde de signes tels que l’homme attentif et droit ne la pût récuser. Dieu, s’il a souci de l’humanité et s’il a jugé à propos de lui parler ; si, lui ayant parlé, il lui a fait une loi d’accueillir sa parole, n’a pu sous peine

    de se démentir refuser à l’homme la pierre de touche divine qui éprouve l’or et réprouve l’alliage. Cela est de droit divin. Or l’Église est un envoyé de Dieu, un envoyé qui ne meurt pas. Elle ne serait qu’une intruse, si elle ne portait en elle la marque et la signature de Dieu. On la reconnaîtra, on la discernera à certaines marques merveilleuses « qui sont. les miracles de l’histoire et forment les principaux motifs de crédibilité du christianisme. L’observateur attentif des annales humaines en reconnaîtra aisément trois qui surpassent en importance tous les autres. Le premier est la destinée miraculeuse du peuple juif, à partir de la vocation d’Abraham jusqu’à la destruction du second temple et depuis. Le second est la propagation de l’Evangile, malgré tous les obstacles qui la rendaient impossible. Le troisième est la conservation de l’Église, de sa doctrine, de sa hiérarchie, de sa morale, au milieu de tant de races diverses et de révolutions de toute espèce. Dans ces trois faits le chrétien confesse l’action directe de Dieu ; l’évidence de fait aussi bien que la parole des saintes Ecritures l’amène invinciblement à reconnaître que le souverain Maître des événements y est intervenu avec son irrésistible pouvoir 79 »Ces réflexions de l’abbé de Solesmes n’ont absolument rien perdu, à la distance d’une demi-siècle, de leur vérité.

    Le thème historique de M. de Broglie l’avait amené en face du second de ces trois miracles, la propagation de l’Evangile, et il avait. eu l’idée malencontreuse, au mépris de toute la tradition depuis le quatrième siècle jusqu’à nos jours, sinon d’attribuer une si étonnante révolution à un simple concours de causes naturelles, au moins de ne reconnaître qu’une justesse partielle à cette affirmation de tous les défenseurs du christianisme, que l’établissement de l’Église était dû à la main de Dieu.

    Le christianisme, disait M. de Broglie dans un passage qui est capital pour marquer son point de vue, le christianisme n’a point été un accident inattendu dans la destinée de l’humanité. Il s’élève au contraire comme un point culminant dans la suite des siècles. Avant lui, tout y mène ; après lui, tout en découle. Ce n’est donc point offenser le christianisme, ni diminuer son autorité divine que de rechercher et de mettre en lumière toutes les causes qui ont préparé et servi sa marche. Si la main qui l’a fondé est la même qui dirige de toute éternité le cours des événements, elle a dû les disposer pour se prêter à son passage. Si la vérité que le christianisme a révélée ‘est un rayon de cette vérité universelle qui repose dans le sein de Dieu, elle a dû reconnaître comme son bien et absorber en elle-même toutes les vérités imparfaites dont les systèmes philosophiques se disputaient les lambeaux souillés. Si le christianisme est venu pour apaiser la soif des âmes, les peuples, ces troupeaux altérés d’âmes, ont dû tressaillir et se précipiter à son approche. Ainsi mœurs, philosophie, état politique et moral des sociétés antiques, tout a dû servir à seconder ses progrès et tout peut servir à les comprendre 80

    C’était donc l’histoire à priori que contenaient ces formules chatoyantes ; et à l’histoire ainsi dessinée au gré d’un système les faits ne donnaient pas raison. Néanmoins dans ces phrases où se joue une part de vérité, l’abbé de Solesmes relevait la témérité de l’école nouvelle à démentir sur cette question l’appréciation universelle de la tradition catholique en ne lui reconnaissant qu’une justesse partielle, et lui reprochait de diminuer par là même la part d’intervention divine dans l’origine du christianisme. Si l’Église n’avait tout d’abord rencontré que des moyens et non des obstacles, un faisceau de causes naturelles avait donc préparé, servi sa marche et pour autant dispensé Dieu d’intervenir. Dom Guéranger n’y pouvait consentir. Il est « un seul fait, disait-il, que l’on peut volontiers concéder à M. de Broglie, encore ce fait, annoncé par les prophètes, tient-il autant de l’ordre surnaturel que de l’ordre naturel. Je veux parler de l’empire romain réunissant et centralisant tous les peuples du monde connu alors, et préparant par là même les voies à la prédication de l’Evangile. Hors de là, tout est obstacle à la conversion du monde 81 . » Et l’abbé de Solesmes aurait pu remarquer que cette unité de l’empire romain, si elle favorisait dans une mesure la diffusion de l’Evangile, devenait non pas seulement un obstacle mais une effrayante menace contre le christianisme naissant, puisqu’elle concentrait en une seule main le pouvoir qui pouvait s’employer contre lui ; et c’est précisément ce qui advint.

    En dehors même de ces dangereuses concessions au naturalisme historique, déterminées par le parti pris et le système, les défaillances théologiques et historiques ne manquaient pas dans l’œuvre de M. de Broglie. Elles accusaient d’ailleurs beaucoup moins la pensée de l’auteur que l’incurie de ceux à qui il avait soumis les épreuves de son livre. « Laïque et nullement théologien de mon métier, disait-il, toutes les fois que la nécessité, m’a obligé pour l’intelligence de l’histoire à traiter quelques points qui touchent à nos dogmes sacrés, j’ai fait examiner mon travail par des autorités compétentes 82 » L’écrivain dès lors était abrité ; mais les autorités compétentes étaient inexcusables dans leur indulgence ou leur inattention, on ne saurait dire leur complaisance, pour des témérités théologiques trop réelles.

    Chemin faisant, au cours de la discussion aride des textes, le critique s’élève contre la séparation exagérée selon lui que l’on prétend instituer entre l’histoire et la doctrine de l’Église, comme s’il était possible d’en faire le départ exact et de parler de l’une en professant ignorer l’autre.

    Mais, diront nos modernes apologistes, nous sommes laïques ; et si les excursions dans le domaine de la théologie dépassent nos forces, le champ de l’histoire de l’Église nous reste ouvert.

    L’histoire de l’Église, leur répond l’abbé de Solesmes, est tellement imprégnée du dogmatisme chrétien que. si l’on n’en tient pas compte, il est aussi impossible de raconter cette histoire que de la comprendre. Ses premières pages, par le livre des .Actes : et par les épîtres des apôtres, appartiennent directement aux monuments révélés : la suite nous montre une succession de faits et de doctrines qu’on ne petit apprécier qu’au flambeau de la révélation. Fût-elle d’une exactitude minutieuse quant aux faits matériels. l’histoire de l’Église, racontée par un historien qui n’est pas eu tout disciple de la foi, n’est point un récit pleinement vrai. Jusqu’à son dernier jour, la marche de l’Église est surnaturelle ; pour jurer les hommes qu’elle a produit, les applications de sa divine constitution, le rôle des institutions qu’elle a créées, ses mouvements de progrès et de retard, les vertus et les désordres qui se sont produits clans son sein, il faut être éclairé de la lumière dont elle est la source urique. La vie de l’Église est un fait divin qui s’accomplit sur la terre avec le concours de l’homme, et le catholique a seul la clef de ce mystère. Vouloir humaniser cette histoire, c’est donc perdre son temps ; et faire des systèmes pour l’expliquer, comme on en fait sur les origines et les annales des peuples anciens ou modernes, est aussi inutile que téméraire 83

    Assigner comme raison première de l’opposition et du divorce entre l’Orient et l’Occident un prétendu antagonisme entre la pensée de saint Paul et la pensée de saint Jean ; puis, de la part de l’Église latine, une méfiance jalouse de toute science humaine, quelque rudesse dans l’application morale ses doctrines, l’hostilité contre la tendance de l’école d’Alexandrie qui s’efforçait de rapprocher dans un ensemble harmonieux les conceptions païennes et les vérités du christianisme, n’était-ce pas donner un mirage historique comme cause du fait réel ? Une lecture trop assidue des ouvrages d’histoire écrits par des hérétiques semblait avoir entraîné M. de Broglie à adopter leurs idées en même temps que leur terminologie.

    Cette critique si ferme et si mesurée, si chrétienne et si courtoise valut à. dom Guéranger de hautes félicitations. En même temps que l’Univers s’applaudissait d’une collaboration si régulière 84 l’évêque d’Arras écrivait

    Je viens de relire vos articles, et j’ai besoin de vous remercier de la joie chrétienne qu’ils m’ont fait goûter. Il y a si longtemps que je déplore les illusions et les ravages de cette école des accommodements, composée d’hommes généralement honorables, croyants et pratiquants, mais peureux et que Notre Seigneur eût appelés modicoe fidei, qui, voyant la puissance et l’extension du rationalisme, tremblent pour l’Église de Dieu et se persuadent qu’elle doit par prudence faire à cet ennemi, prétendu nouveau, des concessions qu’elle n’a faites dans aucun temps ! II est donc bien utile de combattre et, s’il est possible, d’éclairer cette école tout à la fois timide et arrogante. Au reste, mon très révérend père, vous avez certainement remarqué que ce phénomène s’est produit dans l’Église toutes les fois qu’une grande erreur a pesé sur le monde. Alors il y a toujours eu des hommes de bien, effrayés et prudents, qui ont proposé des moyens termes, des déguisements, des subtilités, des sacrifices, non pas précisément sur la foi mais sur certaines formes qui y touchaient, des rapprochements enfin, non pas précisément avec le mensonge mais avec les exigences de ceux qui s’en faisaient les apôtres 85 .

    On ne saurait mieux dire ni marquer plus exactement cet esprit de transaction qui prend son origine dans une timidité secrète, qui se poursuit dans une complaisance avouée, dans un air de capacité et de science supérieure, naturel à ceux qui s’écartent des sentiments communs, et finalement s’achève par une leçon quelque peu hautaine, donnée par des intelligences baptisées à cette Église de Dieu qui possède tout à la fois les promesses du temps et les paroles de l’éternité.

    Continuez donc, poursuivait l’évêque d’Arras, à combattre avec le talent de votre langage et l’autorité de votre science ceux qui, sous prétexte de servir l’Église, voudraient répudier ou déguiser certaines parties de son glorieux héritage, et ne souffrez pas que l’on vienne, ainsi qu’autrefois Oza pour l’arche d’alliance, lui prêter des appuis tout humains, comme pour infirmer l’impérissable solidité de ses bases primitives 86

    Mgr Parisis traduisait ainsi la pensée de la majorité de l’épiscopat.

    Mais on pressent bien que, malgré la courtoisie de l’abbé de Solesmes, la forte critique qui mettait à nu les erreurs historiques, les témérités théologiques et l’esprit même du système de M. de Broglie était de nature à déplaire à l’auteur incriminé. Il se plaignit dans le Correspondant d’avoir été peu compris ; sa pensée avait été travestie, ses intentions méconnues 87 L’Ami de la religion, directeur M. Sisson, fit écho. Les défenseurs de la religion étaient tenus, d’après M. Sisson, a de parler avec un sage discernement pour ne point troubler par un zèle aveugle le travail de la grâce au milieu de l’action de tant de causes diverses. C’est là surtout, disait-il, ce que nous entendons par cette modération dont quelques-uns s’alarment, par ces ménagements qu’une école de zélateurs s’opiniâtre si tristement à dénoncer comme une trahison de la vérité 88 ». Dom Guéranger n’avait nulle peine à se reconnaître dans cet « âpre éloge de la douceur et de la modération. Mais M. Sisson dépassait la mesure, lorsque, sous prétexte que le déisme de Rousseau et le sentiment religieux de Jouffroy avaient parfois exercé sur les âmes une influence heureuse, il plaidait de son mieux pour obtenir le laissez passer à toute doctrine. II n’y a pas de mauvais livre, disait-il, où ne brillent quelques « rayons de l’éternelle vérité . Du Lac prit alors la parole pour demander quel motif pouvait guider l’Église dans la proscription des livres mauvais, s’il est vrai que partout où ils se trouvent, les rayons de l’éternelle vérité exercent sur les âmes leur bienfaisante Influence 89 ». L’Église ignore-t-elle donc quels sont les moyens les plus utiles pour faire triompher la vérité ? Pourquoi, par exemple, a-t-elle mis à l’index Rousseau et Jouffroy, sans la moindre crainte de troubler le travail de la grâce ? Néanmoins, poursuit du Lac, « les réflexions de M. Sisson sont bien propres à nous faire rentrer en nous-mêmes. Car enfin, nous ne pouvons pas nous le dissimuler, l’Univers n’a pas l’habitude de chanter les louanges des écrits purement rationalistes ; l’abondant mélange d’erreurs dont ils sont remplis lui fait oublier les rayons de l’éternelle vérité qui s’y trouvent, et il met à les combattre un zèle qui déplaît fort à leurs partisans, signe infaillible que ce zèle est amer 90 »

    Mais il était des régions d’esprit où la critique de l’abbé de Solesmes avait, pour des motifs d’ordre différent, un difficile accès. Nous avons si peu de soldats dans le camp catholique, disait-on ; il faut éviter la passion et la prévention qui nous fait étourdiment tirer sur les nôtres, alors surtout qu’ils sont animés de si bonnes intentions. Trois théologiens avaient relu avec un soin attentif le discours préliminaire qui exposait l’esprit et les visées de l’auteur ; écrire sera désormais impossible, si de telles garanties ne mettent pas à l’abri et si une censure violente peut dénoncer au monde des erreurs que nul jusque-là n’avait aperçues. Lorsqu’il essaya de répliquer, M. de Broglie exhala en même temps que ses plaintes l’irritation de ses amis. L’écrivain gentilhomme eût accepté avec reconnaissance, même avec respect, les observations littéraires ou scientifiques qui lui eussent. été adressées ; mais sa susceptibilité de chrétien, disait-il, ne pouvait souffrir que sa foi fût mise en cause. L’attitude est belle ; elle témoigne que l’auteur place sa foi chrétienne beaucoup au-dessus de sa réputation d’érudit et d’écrivain. Sa réplique semblait triompher aussi de la disparité dés erreurs qui lui étaient successivement reprochées : ici timidité dans la foi, là diminution systématique de la raison ; tantôt sévérité extrême dans l’appréciation des sociétés antiques, et ailleurs indulgence qui irait jusqu’à disculper l’idolâtrie 91 M de Broglie relevait ainsi, quelques-uns des griefs de l’abbé de Solesmes ; mais aussi longtemps que les arguments de fond n’étaient pas abordés, -et on ne tenta même pas de le faire, – la critique subsistait ; la contradiction demeurait à la charge d’un auteur qui, de son propre aveu, peu au fait des connaissances théologiques, aurait pu dès lors sans déchoir déférer plus qu’il ne fit aux réserves de dom Guéranger.

    Au fond, disait-il à propos de l’antagonisme que l’auteur avait cru trouver entre saint Paul, l’élément latin, et saint Jean, l’élément oriental, au fond il ne s’agit de rien moins que de protéger l’inspiration des livres sacrés, dépôt de la révélation, et de rétablir la vérité du caractère des apôtres de Jésus-Christ, de ces hommes qui, remplis de l’Esprit de Dieu, rendus par lui supérieurs à toutes les faiblesses de la nature, sont venus dire aux hommes : « Nous sommes les ambassadeurs du Christ, pro Christo legatione fungimur ; et c’est Dieu même qui exhorte par notre bouche, tamquam Deo exhortante per nos. » Peut-être M. de Broglie trouvera-t-il mon langage un peu vif ; je le prie de me le pardonner et de vouloir bien croire que les nécessités de la polémique ne m’ont pas fait perdre de vue un seul instant l’estime que je me fais honneur de professer pour la sincérité de son caractère et de sa foi 92

    Pour l’abbé de Solesmes, c’était œuvre de conscience : il ne pouvait s’y dérober ; et nul n’appréciera sainement l’attitude prise par lui dans cette polémique, à moins de reconnaître tout d’abord qu’il y voyait un rigoureux devoir. Redoutant que sa parole et son intention ne fussent travesties auprès de ceux qui s’interdisaient de lire l’Univers, il voulut au moyen d’une lettre à M. de Broglie 93 témoigner dans les pages mêmes du Correspondant de la haute considération où il tenait le livre sur l’Église et l’Empire romain au quatrième siècle et la personne de son auteur. Sous divers prétextes, la revue déclina l’insertion 94 Pourtant il n’eût été ni indifférent au public, ni désobligeant pour le prince de Broglie d’apprendre, avec les motifs qui avaient déterminé dom Guéranger à prendre la plume, le départ équitable qu’il avait su faire entre les intentions élevées de l’auteur et les erreurs théologiques auxquelles l’esprit de système l’avait entraîné.

    Ce refus peu courtois ne mit pas fin à la controverse : elle n’était d’ailleurs qu’un incident particulier dans une lutte générale où étaient engagées toutes les forces du journal l’Univers, alors aux prises avec l’abbé Cognat et obligé de faire face aux diversions que lui créait, pour dégager le malheureux vicaire général, toute une fraction de l’épiscopat français.

    Mon bien cher père, écrivait l’évêque de Poitiers, après l’apparition des six premiers articles, ne croyez-vous pas qu’il faut désormais couper un peu au court ? Votre dernier article est excellent, et tout le monde comprend aujourd’hui que le reste de l’ouvrage est évidemment dans le sens semi-rationaliste et naturaliste que vous avez dénoncé… Ne laissez pas la faveur dont cette publication, de qui l’origine a déjà plusieurs mois, a joui constamment, s’alanguir et se lasser. Telle qu’elle est et au point où elle en est arrivée, c’est déjà une déclaration de guerre et l’un des préludes de combat les plus terribles. Toute l’école le sent et elle aspire à se venger 95

    En parlant ainsi, l’évêque de Poitiers n’obéissait-il qu’à sa propre inspiration ? L’abbé de Solesmes n’avait malheureusement aucune disposition à se taire. Il était plein de discours ; et le sage antique nous apprend qu’il est difficile de retenir la pensée qui frémit : Conceptum sermonem tenere quis poterit ? Et puis cette invitation au silence toute discrète encore coïncidait précisément avec le refus opposé par le Correspondant à des explications qu’il ne pouvait autrement faire parvenir à des lecteurs prévenus contre lui. Aussi ne crut-il pas devoir déférer au conseil de son ami : l’examen se continua.

    Le prince de Broglie s’était plu à signaler entre les pères grecs et les pères latins du quatrième siècle non pas seulement des modes de pensée inconciliables et des tendances doctrinales divergentes, mais une rivalité jalouse qui les déterminait à s’observer mutuellement. Entraîné peut être par le désir de retrouver jusque dans les premiers siècles de l’Église les traces de l’esprit parlementaire, il n’avait pas craint d’affirmer que «cette division qui devait plus tard aboutir au schisme servit au contraire pendant des siècles à préserver l’unité chrétienne, parce qu’un contrôle réciproque toujours en éveil par une méfiance sourde vint prévenir des deux côtés toute innovation subreptice et retint chaque fraction de l’Église sur sa pente naturelle… Ces tendances opposées se font, sous le joug d’une même autorité, un salutaire équilibre 96

    Grâce à de telles formules, familières à notre époque de régime constitutionnel, l’on arrive à rajeunir l’histoire et à présenter la vie de l’Église sous un jour acceptable aux contemporains. Mais les documenta positifs ne donnaient aucun appui à cette description de fantaisie ; et soit dans cette prétendue rivalité des pères grecs et des pères latins, soit dans la tentative de personnifier l’Orient tout entier dans Origène, et l’Occident dans Tertullien, le prince de Broglie jouait de malheur. On s’apercevait trop que sa connaissance des écrivains ecclésiastiques était superficielle et de seconde main, que documents et personnages lui étaient peu familiers ; et pour combler les lacunes de son information historique, c’était trop peu des agréments du style et de ces formes indécises et fuyantes dont se voile et où se trahit la faiblesse de la doctrine. En outre l’abbé de Solesmes, qui depuis. son enfance avait fait de l’histoire de l’Église son étude de prédilection, était l’homme du monde le moins disposé à se- satisfaire d’aperçus peu fondés, de discussions trop rapides, et, dans le récit des choses du passé, d’un parti pris d’allusions au présent qui sollicite l’histoire et la détermine à n’avoir plus que la valeur d’un apologue.

    Au milieu de cette controverse théologique, les événements suivaient leur cours. Le procès de l’Univers contre l’abbé Cognat et son pamphlet, « l’Univers » jugé par lui-même, était instruit et à la veille d’être jugé. L’éloquence de M. Dufaure eût échoué sans doute à justifier une œuvre de passion et de calomnie flagrante ; dans les deux partis, nul ne doutait du dénouement, lorsqu’un crime affreux vint apporter à ce conflit une diversion inattendue et terrible. L’archevêque de Paris, Mgr Sibour, s’était rendu le 3 janvier à l’église de Saint Etienne du Mont pour y ouvrir la neuvaine de sainte Geneviève. Au cours de la cérémonie qu’il présidait, il tomba sous le poignard d’un prêtre interdit. L’horreur causée par ce crime fit renoncer l’Univers au procès en diffamation intenté à l’abbé Cognat.

    L’abbaye de Solesmes au commencement de 1857 eut la, joie de recevoir ensemble le cardinal archevêque de Reims et Mgr Nanquette, évêque du Mans. Cette double visite marquait nettement en quelle faveur l’épiscopat tenait les travaux de dom Guéranger, en même temps qu’elle inaugurait l’ère de paix et de concorde affectueuse où entrait l’histoire de l’abbaye. L’abbé de Solesmes ne voyait dans ces témoignages de bienveillance qu’un motif de se dévouer à l’Église avec une activité nouvelle. Sans interrompre son examen critique, il trouvait encore le loisir de donner le sixième volume de son Année liturgique, le temps de la Passion et de la semaine sainte, assez à temps pour que les âmes chrétiennes accoutumées à sa parole s’en aidassent pour sanctifier l’époque liturgique à laquelle il est consacré.

    Cette ardeur infatigable nous semblera d’autant plus méritoire que l’attention de dom Guéranger eût pu se laisser distraire par l’effort que tentait au même moment un religieux révolté traduisant devant la congrégation romaine des évêques et réguliers et le sommant de lui fournir l’argent nécessaire pour lui intenter un procès. La vie lui avait amené déjà de grandes surprises et son expérience du passé lui avait appris à ne s’étonner plus de rien. Il crut d’abord que la congrégation, irrégulièrement saisie, écarterait la cause : « Je n’ai jamais demandé à Rome aucune faveur pour ce que j’as fait et pour ce que je puis faire encore, écrivait-il paisiblement à l’abbé Pescetelli ; j’ai du moins le droit d’espérer que je ne serai pas livré par elle à un moine rebelle 97 . Mais la cause de ce moine rebelle était appuyée par des autorités épiscopales mal disposées ou surprises ; l’appel fut accueilli, les débats commencèrent. Les lenteurs ordinaires de la discussion, l’habileté et la ténacité du religieux mécontent, les influences qu’il sut se ménager tinrent en suspens durant de longues années encore le sort de cette maison qu’il avait voulu fonder et que son ambition eût ruinée de fond en comble, si elle ne lui eût échappé finalement pour prospérer en d’autres mains.

    A Rome, les auspices étaient peu favorables à l’abbé de Solesmes ; les conjonctures aidaient tout ce qui pouvait être tenté contre lui. A quinze ans de distance, on voyait se renouveler cette opposition qui autrefois avait voulu tenir en échec la campagne liturgique ; et comme il avait été souvent un signe de contradiction, son nom éveillait chez beaucoup l’idée d’un esprit difficile et d’un caractère agressif. Un instant, l’amitié du chevalier de Rossi fut surprise et parut céder au mouvement général de l’opinion. « L’abbé Guéranger est une fois encore parti en guerre», disait-on. Les salons qui prenaient leur mot d’ordre en France eussent désiré qu’on usât de plus d’égards envers le prince de Broglie. On avait beau leur répondre que dans la république des lettres chacun laisse ses titres à la porte et ne saurait s’en prévaloir en faveur de la vérité de ses thèses : l’impression était produite, la défaveur était dans l’air. Dom Dépillier avait bien calculé.

    Les moines de Solesmes, un peu fiers de leur abbé, ne pouvaient s’accoutumer à l’idée qu’un religieux révolté fût recevable à Rome. « Je les console de mon mieux, écrivait dom Guéranger, et n’en perds pas une minute de sommeil ou de gaîté 98 » Déjouer l’effort tenté contre lui était d’ailleurs d’une simplicité extrême. Il lui suffisait de laisser aux mains de l’évêque de Saint-Claude une maison que tous les moines avaient désertée déjà et qui n’était habitée que du seul propriétaire légal. La cession fut consentie entre les mains du préfet de la congrégation des évêques et réguliers, cardinal de la Genga 99 Le lien une fois rompu entre la famille bénédictine et la fondation qui avait échoué, D. Dépillier n’avait plus de recours contre l’abbé de Solesmes à raison d’une propriété que Solesmes ne revendiquait plus ; mais il fallait compter avec l’ambition obstinée du moine révolté, et ce fut contre l’évêque devenu dès lors son supérieur direct que s’exerça son esprit d’intrigue et d’obstination. Au mépris de ses vœux, en dépit des réclamations de l’ordinaire et malgré la sentence rendue par la congrégation romaine, il prétendit garder pour lui seul la propriété de cette maison désolée par lui et s’engagea désespérément, avec la violence de son orgueilleuse résolution, dans la voie de l’apostasie. Détournons nos regards de ce triste spectacle qui faisait l’effroi de tous.

    L’année 1857 vit se poursuivre la critique commencée depuis si longtemps déjà. Dom Guéranger y était grandement encouragé par les plus hautes approbations ; mais on conçoit l’exaspération provoquée dans le camp des adversaires, et en particulier autour de M. de Broglie, par le sobre et puissant examen qui ne faisait grâce à aucune diminution de l’histoire ou de la doctrine. Trop averti de cette irritation qu’il n’était pas en son pouvoir d’épargner à ses adversaires, l’abbé de Solesmes ne négligeait aucune occasion offerte à lui de rappeler le devoir rigoureux auquel il obéissait.

    La personnalité de M. de Broglie a complètement disparu à mes yeux, écrivait-il, dès que je l’ai eu mise en sûreté en reconnaissant hautement la franchise de ses intentions ; ce devoir accompli, je n’ai plus vu que le livre et sa portée doctrinale. N’est-ce pas ainsi que nous devons agir quand la doctrine est en question, nous catholiques qui, au sein d’une société où rien n’est l’objet d’une conviction absolue, nous sentons invinciblement unis dans la profession d’une foi divine et dans l’obéissance à une Église infaillible ? Plus les ténèbres de l’Egypte sont épaisses et envahissantes, plus nous devons être prêts à nous appeler les uns les autres, à nous avertir des périls, à nous tenir éveillés contre les embûches qui nous menacent à chaque pas. Les considérations humaines, telles que le danger d’encourir une certaine impopularité avec la réputation d’esprit tracassier, mesquin, pointilleux, exagéré, n’arrêteront jamais le chrétien convaincu ; moins encore devront-elles avoir de prise sur le prêtre.

    Dans ma conviction, ajoutait-il, il m’eût semblé un malheur que le livre de M. de Broglie, étant tel qu’il est dans un trop grand nombre de ses détails, obtînt le brillant succès qui lui était réservé, sans qu’une voix catholique fût-ce la plus faible s’élevât pour réclamer contre les inconvénients que ce livre entraîne avec lui. Et quel autre motif eût pu déterminer une attaque contre une œuvre qui par son objet ne pouvait exciter les susceptibilités de personne, et qui, par la manière dont elle est traitée, vient enrichir d’un livre sérieux et bien écrit notre bibliothèque contemporaine ? L’intérêt de la religion pouvait seul porter un catholique à dénoncer comme dangereuses des pages qu’il eût été beaucoup plus facile et plus agréable de recommander à l’attention et à l’estime de tous. Et si contre mon intention j’avais manqué aux règles de la courtoisie dans cette lutte avec un écrivain plus habitué peut-être aux caresses qu’au blâme, je serais le premier à me condamner et à prier M. de Broglie de vouloir bien ne considérer que le fond et user d’indulgence pour la forme. Les hommes de mon état sont parfois un peu raides ; ils se préoccupent surtout du but et sont par cela même sujets quelquefois à froisser les susceptibilités trop délicates, mais les blessures qu’ils font guérissent promptement ; et tôt ou tard M. de Broglie comprendra qu’une réfutation de quelques-unes de ses idées, accomplie devant le public, vient à décharge de la responsabilité que l’on encourt si aisément en écrivant sur les matières les plus graves, lorsqu’on ne les a pas suffisamment étudiées 100

    Les lecteurs attentifs rendaient à dom Guéranger cette justice’ que pas un mot pénible n’était venu sous sa plume au cours de ce long examen et que la critique n’avait cessé d’être courtoise et sereine. Seul, un louable excès de charité le portait à verser le baume sur des blessures qu’il n’était pas en son pouvoir d’épargner à son adversaire : les droits de la doctrine sont absolus. Et en dépit de ces dispositions superficielles écartant d’un mot hautain les problèmes importuns qu’elles ne consentent pas à regarder de près, la théologie catholique aujourd’hui encore ne parle pas un autre langage que celui de l’abbé de Solesmes. Sagement, il a laissé ouverte la discussion sur tel ou tel problème historique que l’information d’alors – ni peut-être d’aujourd’hui – ne permettait de considérer comme définitivement close. Ceux qui savent, ceux qui ont sans parti pris étudié les documents sont les seuls aussi qui mesurent exactement à quel point précis se doit arrêter la fermeté de leur assertion, où commence la part de conjecture et de probabilité ; mais la doctrine théologique n’a pas cessé ni ne cessera d’enseigner ces mêmes vérités dont l’abbé de Solesmes revendiquait l’intégrité absolue.

    Ce n’est pas que dans la presse quotidienne le prince de Broglie n’ait rencontré des défenseurs qu’irrita cette longue critique. L’Ami de la religion ne put se contenir, et l’abbé David se leva avec plus d’impétuosité que de mesure pour affirmer que l’ennemi était non le naturalisme mais le surnaturalisme 101 Son intervention sembla d’autant plus inexpliquée qu’il blâmait dans le livre de M. de Broglie ce que dom Guéranger avait critiqué. Selon cet étonnant défenseur, la théologie de l’écrivain libéral était inexacte, sa philosophie peu sûre, sa critique historique timide 102 après ce jugement rapide, l’abbé David semblait n’avoir pris la plume et l’accent de Mgr Payet que pour aborder durement la personne de l’abbé de Solesmes. Quelques années plus tard, interrogé sur les motifs qui l’avaient déterminé à écrire, il répondit avec simplicité

     On me l’avait demandé ; j’aurais tout aussi bien soutenu la thèse contraire. » * En effet les épigrammes peuvent servir à tout, et ceux qui veulent absolument s’escrimer une plume à la main ne sont jamais à court de personnalités. Dom Guéranger répondit ; M. David répliqua 103 Il n’était pas encore arrivé à la candide simplicité des derniers jours et feignit une grande hauteur : « Derrière ma personnalité obscure, écrivait-il, avec une émotion bien jouée, il y a non une intrigue, non un parti ; tout cela est misérable : il y a des principes outragés qui ne peuvent garder toujours le silence 104  ! ! ! » Bientôt la discussion dévia,

    il ne fut plus question de M. de Broglie, mais de Clément d’Alexandrie, de Benoît XIV, de l’école gallicane. Mon bien cher père, écrivait avec raison l’évêque de Poitiers, avec de pareils adversaires 105 vous n’aurez jamais le dernier mot, et l’insulte ira toujours croissant. Vous les honorez trop… ; la probité leur manque autant que le savoir 106 . » L’abbé de Solesmes laissa dire et fit bien. D’ailleurs ni Hippolyte Rigault 107 qui se fit

    un nom dans la suite, ni M. Wallon 108 à qui nous devons la République, ni le Dr Brownson dans la Quarterly Review, ni M. Charles Daremberg 109 , qui tous avec des procédés différents vinrent au secours du prince de Broglie, n’apportèrent au débat aucun élément nouveau. Chacun donnait une variante, mesurée sur son état d’esprit ; aucun n’avait qualité pour parler de doctrine, et c’était de doctrine pourtant qu’il s’agissait. Il y eut d’ailleurs une intervention beaucoup plus haute. La portion de la société française qui avait pris parti pour le prince de Broglie avait au Vatican, dans la personne de prélats sortis du même monde,

    un moyen exquis de faire parvenir jusqu’aux oreilles de Pie IX l’expression de sa mauvaise humeur. Après les salons français et leur faisant écho, les salons romains retentirent de protestations ; le pape lui-même les entendit : il avait l’âme bonne et voulait la paix parmi ses enfants. Sachant bien l’amitié qui unissait l’abbé de Solesmes et l’évêque de Poitiers, il adressa à ce dernier une lettre toute de sa main où il lui demandait de tempérer le zèle de dom Guéranger : Usez, lui disait-il, dans ce dessein, de toute l’influence que vous assure votre amitié. » C’était peut-être cette lettre confidentielle qui dés les premiers temps avait inspiré à l’évêque de Poitiers l’invitation affectueuse de suspendre la polémique commencée. Quoi qu’il en soit, partagé entre le désir de ne trahir point le mandat que lui avait donné Pie IX et le regret de ne pouvoir, comme il l’aurait voulu, éclairer le souverain pontife ,sur l’opportunité du travail engagé, Mgr Pie mit en œuvre son influence et son amitié. Nous sommes assuré qu’il ne le fit pas avec assez de résolution pour découvrir l’autorité à laquelle il déférait, ni avec la netteté qu’il eût apportée à l’expression d’une conviction personnelle ; libre encore, dom Guéranger continua. Il est permis de penser que quelques années plus tard, lorsqu’il eut mesuré l’indocilité superbe de l’école libérale et qu’il félicitait l’abbé de Solesmes d’avoir réfuté des opinions partout vantées comme la gloire de notre siècle, Pie IX rapportait implicitement dans son bref solennel 110 les termes de sa lettre confidentielle à (évêque de Poitiers.

    Sans doute dom Guéranger ne sut pas aussitôt de quelle haute région lui venait (invitation de ménager davantage et le livre dont il avait abordé (examen, et l’auteur dont il avait dénoncé les tendances. Nous pensons d’ailleurs qu’abrité de sa conscience, rassuré par les approbations des évêques et par les encouragements des théologiens, n’ayant aucun doute sûr le bien fondé de la doctrine qu’il soutenait, il n’eût été ramené en arrière que par un ordre formel ; mais l’ordre ne vint pas. Dès lors il appartenait au dictamen de sa conscience qui lui montrait l’opportunité d’un débat dont il n’avait pas cherché l’occasion. Il le disait hautement à son ami, le chevalier de Rossi, en se plaignant doucement à lui de quelque parole imprudente où les susceptibilités romaines alors très tendues avaient cru apercevoir un blâme jeté Sur la polémique.

    Ce n’est pas ici le lieu, écrivait dom Guéranger à son ami, de vous dire au long pourquoi j’ai entrepris ce labeur ingrat et peu populaire auprès des gens de salon. Il me suffira de vous dire que les meilleurs de nos évêques sont avec moi et qu’ils n’ont cessé de me prodiguer leurs encouragements et leurs félicitations. Je vous citerai le cardinal Gousset et le cardinal de Bonald, l’archevêque d’Auch, les évêques d’Arras, de Poitiers, de Beauvais, du Mans, de Bruges, etc. Tous comprennent l’urgence de cette démonstration contre le naturalisme qui infecte notre littérature religieuse et prépare en France l’extinction de la foi.

    Je n’ignore pas ce qu’on a dit de ma polémique en haut lieu, grâce aux propos intéressés de ceux qui obtiennent des audiences. Tout cela m’est fort indifférent : je n’ai aucune ambition au monde, Dieu le sait ; mais peut-être nous autres Français connaissons-nous mieux nos besoins et nos périls que vous ne pouvez le faire à Rome. J’ai l’élite de l’épiscopat pour moi. Que m’importe l’opinion de M. Un tel ? On peut donc dire de moi dans les salons de Rome tout ce qu’on voudra : j’y suis si accoutumé ! Combien de fois n’y a-t-on pas fait circuler des anecdotes aussi fausses qu’odieuses ! J’ai toujours dédaigné de répondre par la raison que je ne fais pas la carrière. Je défendrai donc la révélation et le surnaturel jusqu’à ce qu’on me défende formellement de le faire. J’ai conquis la France à la liturgie romaine et, en 1843, on a tout fait pour m’arrêter. J’ai été désavoué, on a écrit des lettres bienveillantes à mes adversaires, jusqu’à ce qu’enfin, le triomphe étant devenu évident par les faits, j’ai été complimenté, félicité, remercié. Tout cela me touche peu ; je me dis après saint Paul : Voe mihi si non evangelizavero. Quant au succès, je ne compte pas en jouir : Servus inutilis sum. Mais je l’avoue, mon cher ami, je suis un peu peiné de vous rencontrer dans le camp de mes censeurs 111

    Il fut facile au chevalier de Rossi de se disculper.

    Vos adversaires doivent être bien pauvres de moyens contre vous, répondait. il à son ami, s’ils ont cru pouvoir exploiter de la manière que vous me dites quelques mots très simples, très discrets et tels que j’oserais les redire encore. A quelqu’un qui me parlait du mauvais effet que produisait la controverse dans une partie du public français, j’ai témoigné le regret que la paix et la concorde entre catholiques fussent troublées par de telles discussions. Je n’aime la guerre qu’à l’extrême nécessité. Du reste je n’ai parlé que très rarement de ce sujet, à ceux-là seulement qui m’ont interrogé, et toujours dans les termes de (amitié la plus déclarée pour vous. Je vous remercie de m’avoir averti ; je vois qu avec les Français il ne suffit pas de s’en tenir à la mesure de prudence qui suffit avec les Romains 112 .

    Ainsi tout nuage était dissipé ; il ne restait à l’abbé de Solesmes qu’à féliciter M. de Rossi de l’édition de ses Inscriptions romance, de sa Roma sotterranea et des glorieuses découvertes réalisées par lui en 1857. Le plan que M. de Rossi avait dessiné en 1852 de tout le réseau des cimetières de la voie Appienne se trouvait, cinq ans après, confirmé par des monuments positifs ; et tout récemment encore, un pressentiment de génie lui avait fait reconnaître, au centre du cimetière de Prétextat, le tombeau du martyr Januarius, l’aîné des enfants de sainte Félicité.

    On devine la joie de dom Guéranger à voir, sous la main de son ami, reparaître au jour les témoins du second siècle de l’Église. Un peu de tristesse lui demeurait pourtant au cœur, lorsqu’il ne parvenait pas à détourner son ami romain de la confiance qu’il avait en DOllinger et qui lui faisait attribuer à saint Hippolyte de Porto les Philosophumena et le pamphlet contre saint Calixte 113 .

    

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