Dom Guéranger, abbé de Solesmes, par Dom Delatte – Chapitre XV

 

CHAPITRE XV

POLEMIQUE CONTRE LE NATURALISME (suite)

(1857-1860)

 

 

    Aux premiers jours de septembre 1857, une lettre de du Lac 1 demanda à l’abbé de Solesmes ses prières et celles de l’abbaye pour Mme Swetchine qui se mourait. Depuis de longues années, les infirmités l’avaient réduite à l’immobilité presque complète et confinée dans la solitude. L’affection de Lacordaire et de M. de Falloux avait adouci les dernières heures de sa vie et jeté un pâle rayon dans la nuit qui descendait sur elle. Son admirable tranquillité ne se démentit pas un instant. Convertie par M. de Maistre, amie de dom Guéranger, les circonstances et peut-être un excessif penchant à la modération, disons mieux, un souci très distingué de chercher toujours au-dessus des divergences des hommes une région où tous auraient pu fraterniser, la portèrent sur la fin de sa vie en un milieu d’esprits très différent de celui qui tout d’abord avait été le sien. Elle n’avait jamais trahi son attachement à dom Guéranger. Quelques jours avant sa mort, elle le défendait encore ,poutre les âpres jugements de M. de Broglie 2 Elle mourut le 10 septembre 1857, âgée de soixante-quinze ans. L’abbé de Solesmes fidèle à son affection rendit hommage au dévouement que Mme Swetchine lui avait témoigné lors des débuts laborieux de la restauration monastique.

    Au milieu des travaux et des souffrances de sa vie, compliqués encore des faiblesses d’une santé alors très éprouvée, il reçut de Dieu une grande joie. Depuis son élévation au siège de Poitiers, Mgr Pie avait longtemps attendu le loisir d’une visite à Solesmes ; les œuvres sans nombre de ses premières années d’épiscopat l’avaient toujours retenu. Peut-être aussi le long sursis apporté au voyage du Maine avait-il trouvé sa raison dans le voisinage même de Ligugé. Les nécessités de la maison naissante y ramenaient périodiquement dom Guéranger ; et, sans avoir à sortir de son diocèse, l’évêque retrouvait à point nommé, soit à Ligugé même soit au palais épiscopal de Poitiers, le charme des pieuses et spirituelles conversations. Il n’avait cessé pourtant de caresser la pensée d’un voyage que les dispositions si bienveillantes de Mgr Nanquette rendaient désormais facile. On a dit que l’idée est une force et qu’elle tend par un ressort interne à se réaliser. Longtemps médité, le projet finit par aboutir. On se concerta de part et d’autre pour trouver des jours de pleine liberté ; de part et d’autre on cherchait si loyalement que l’on réussit. La rencontre à Solesmes fuit filée aux derniers jours de septembre.  » J’ai lu avec un grand plaisir votre dernier article dont Veuillot était enchanté , écrivait Mgr Pie. L’évêque faisait allusion à l’article du 6 septembre par lequel l’abbé de Solesmes prenait congé du prince de Broglie dans une admirable leçon sur L’Église et la divine stabilité de sa constitution. Il ajoutait :  » J’ai passé quelques jours à Paris utilement. Soyez sûr que le gouvernement tend à se décatholiciser de plus en plus. Ce me sera une joie bien grande de vous revoir chez vous et au sein de toute votre famille monastique 3

    La réunion fut douce et grave ; les âmes étaient en plein accord, si dévouées à L’Église, si unies dans un même effort pour elle et en même temps si préoccupées des tendances nouvelles qui se trahissaient dès lors et menaçaient la paix intérieure de la patrie ! Pour quelques jours et avec cette bonne grâce qui trouvait jusque dans les menus incidents de la vie l’art de se traduire de façon exquise, l’évêque fut moine et un peu abbé

    il assistait à la messe conventuelle en mosette et manteletta, s’asseyait à la table des religieux, prenait part à leur récréation ; le soir il entretenait la communauté réunie pour la conférence spirituelle, empruntait la crosse de l’abbé pour donner le salut du très saint Sacrement et terminait par l’assistance à complies une journée toute monastique. Heures trop rapides et trop vite écoulées, mais qui laissèrent aux religieux et aux familiers du monastère un durable souvenir.

    Rien ne nous laisse supposer que durant ces quelques jours, l’abbé de Solesmes ait eu le loisir de livrer à l’évêque de Poitiers son dessein de poursuivre contre le naturalisme la lutte commencée. Mais tous deux savaient trop bien leur époque pour penser que quelques escarmouches suffiraient, afin de revendiquer efficacement, dans un monde si profondément troublé par l’hérésie et la révolution, la place de droit qui revient à Jésus-Christ, à L’Église, ,à l’enseignement surnaturel. Ce n’est qu’au prix d’un effort continu que l’on achète la joie de voir le mal s’arrêter ou reculer.

    L’année qui se terminait alors avait été marquée d’un acte pontifical considérable qui avait retenti en Allemagne et même en France. Un décret de la congrégation de l’Index, daté du 8 janvier 1857, publié le 17 février, revêtu de la sanction du souverain pontife et publié par ses ordres, avait condamné les œuvres d’Antoine Günther, dénoncées au saint-siège par plusieurs évêques d’outre-Rhin. Mais Günther avait fait école surtout dans les universités catholiques ; son système apparaissait comme une rénovation de la philosophie religieuse. Et sous le prétexte assez ordinaire en ces cas que le décret de la congrégation romaine ne visait en particulier aucune proposition spéciale et ne censurait aucune erreur déterminée, beaucoup de ceux qui avaient adopté les doctrines gunthériennes ne se crurent aucunement atteints par une sentence si générale et, quand Günther s’inclinait devant le jugement pontifical avec tune simplicité qui lui valut les éloges de Pie IX, se reconnurent le droit de défendre quand même et de soutenir la doctrine condamnée. Ce fut l’occasion de deux brefs de Pie IX, l’un à ).’archevêque de Cologne 4 , l’autre à l’évêque de Breslau 5 Après avoir signalé dans les doctrines de Günther les commentaires erronés qu’elles donnaient des dogmes catholiques, le souverain pontife dénonçait à quelle source empoisonnée l’auteur les avait puisés.

    Ce qui mérite par-dessus tout d’être réprouvé et condamné, écrivait Pie IX au cardinal archevêque de Cologne, c’est que l’on attribue témérairement le droit souverain d’enseigner à la raison humaine et à la philosophie qui, dans les choses de la religion, ne doivent pas dominer mais se tenir dans une saine dépendance, sous peine de bouleverser tout ce qui doit demeurer invariable, la distinction de la science et de la foi, l’immutabilité de la foi, qui est toujours une et constante su milieu des variations et des erreurs de la science humaine.

    L’abbé de Solesmes pouvait regarder ces paroles sinon comme un encouragement direct, du moins comme une invitation à poursuivre le naturalisme dans le champ de la philosophie, comme il venait de le dénoncer sur le terrain de l’histoire. Précisément l’abbé Maret venait de recueillir sous ce titre : Philosophie et religion 6 les leçons qu’il avait données en Sorbonne ; son livre avait obtenu le suffrage de M. Hugonin depuis évêque de Bayeux. Un instant on put croire que l’ouvrage de M. l’abbé Maret, aujourd’hui fort oublié, aurait le sort du livre de M. de Broglie et deviendrait le thème d’une nouvelle critique. Heureusement il n’en fut rien. L’abbé de Solesmes comprit la nécessité de renouveler un peu le procédé et d’échapper à la fatigue du morcellement, des citations et des redites auxquelles oblige fatalement la discussion d’un texte analysé dans toute son étendue.

    Au lieu donc de s’enfoncer encore dans l’étude des vingt-quatre chapitres que l’abbé Maret avait consacrés à trois chefs principaux, – la dignité de la raison, la nécessité de la révélation, la notion et la possibilité de l’ordre surnaturel, – dom Guéranger commence par établir la destination surnaturelle de l’homme comme fait et comme vérité fondamentale du christianisme ; puis, sans prononcer encore le nom de l’abbé Maret, il s’élève avec force contre les ménagements personnels, contre les diminutions doctrinales qui obscurcissent cette vérité : il ne croit pas que le chrétien puisse bâtir une philosophie d’où soient absents Dieu, Jésus-Christ, L’Église, l’ordre surnaturel tout entier. Au souvenir et avec le regret d’une philosophie qui autrefois faisait corps avec la doctrine surnaturelle elle-même, il donne nettement le nom de rêves, oegri somnia, à tous les systèmes qui se sont mis à pulluler depuis que la raison s’est isolée de la foi.

    Quand en dort, dit-il avec un sourire, rien de plus naturel que de faire des rêves ; et c’est ce qui est arrivé aux hommes de notre temps. Ces beaux rêves sont d’habilles théories au moyen desquelles on rend raison de tout, passé, présent, futur, sans avoir besoin de recourir à ce qu’on appelle dédaigneusement le mysticisme. Dans ces théories on fait entrer, sans trop de répugnance, l’idée de Dieu, d’une certaine Providence sur les événements humains, de la spiritualité de l’âme, peut-être même jusqu’à un certain point d’une vie future ; mais c’est tout en fait de croyances non terrestres. Tout le reste a pour but d’expliquer, sans Jésus-Christ, sans ses mystères, sans sa morale, comment l’homme est son maître ici-bas et n’a tout au plus de comptes à rendre qu’à un Dieu métaphysique qui a autre chose à faire que de venir imposer des lois positives à l’homme sur la terre 7 .

    Et chez les croyants eux-mêmes, combien de complaisances imprudentes ! combien de dangereuses transactions avec des auteur,- non chrétiens ! que de coquetteries peu séantes avec des philosophes à qui l’on pardonne le naturalisme où ils s’enferment, sous prétexte qu’ils se rapprochent graduellement du christianisme ! Dom Guéranger n’avait rien ignoré des espoirs si longtemps caressés au sujet de M. Cousin, des efforts tentés pour soustraire son livre à l’Index, des miséricordieux adoucissements dont le pape avait usé envers lui ; il n’ignorait pas non plus l’obstination orgueilleuse du patriarche de l’éclectisme et avait souffert dans sa fierté religieuse de voir L’Église négocier et temporiser si longtemps avec un philosophe qui dans l’intimité professait sans doute  » être chrétien autant qu’on peut l’être « , mais ajoutait-il à mi-voix :

    Quand on ne l’est pas du tout L’abbé de Solesmes trouvait péril égal dans ces courtoisies toujours infructueuses et dans le peu de sérieux que les hommes de son temps apportaient à l’étude des vérités de la foi. Leur ignorance même les préparait à toutes les condescendances et quelquefois à toutes les avances.

    N’y a-t-il pas aussi, se demandait-il, dans l’étude exclusive des sciences naturelles et mathématiques une cause de naturalisme 8  ? L’esprit humain n’est-il pas incliné à rapporter toute chose à l’objet privilégié de son attention et à mettre tout dans ce qu’il étudie et croit savoir ? Une éducation intellectuelle exclusive nous présente les réalités déformées et inexactes comme en un miroir inégal. Et qui oserait dire que le souci des choses de la religion et l’application aux vérités surnaturelles se soient en notre siècle accrus de pair avec l’avidité intellectuelle qui s’en est allée aux sciences politiques, économiques, sociales, et même avec l’entrain beaucoup moins noble qui s’est tourné vers l’industrie, l’ambition et le plaisir ? Pourtant les sociétés ne vivent pas seulement de ce pain grossier. Pour tout. croyant, ni l’homme, ni la famille, ni la société ne sauraient accomplir leur mission et atteindre leur but en dehors de Jésus-Christ.

    Toute la pensée de l’abbé de Solesmes était trempée de cette conviction. Toute diminution de cette doctrine lui était odieuse comme fatale à la créature, comme injurieuse à Dieu. Il se trahissait lui-même tout entier lorsque, ayant rappelé la mission universelle du christianisme, il terminait ses considérations générales sur le naturalisme par ces fières paroles :

    Je n’ignore pas que c’est s’exposer à passer pour rétrograde que de ne pas voir le salut de la société dans l’emploi de telles ou telles formes politiques, que de ne pas avoir confiance dans les grands avantages que la civilisation a retirés des conquêtes du siècle dernier ; mais puisque nous avons la liberté de penser et de dire, qu’il me soit permis d’en user et de signaler les vrais besoins du siècle et ses véritables dangers. Pendant que Noé et ses fils construisaient l’arche qui devait recevoir et sauver du naufrage les destinées du genre humain,  » les hommes, dit le Sauveur, mangeaient et buvaient ; on épousait et on fondait des familles Plus d’une fois durant cent années que dura la construction du vaste asile préparé pour les êtres qui ne devaient pas périr, les travailleurs eurent à essuyer les sarcasmes de ceux qui avaient foi dans l’avenir ; on ne comprenait rien à leur obstination dans un si étrange labeur ; on leur disait qu’il y avait autre chose à faire en cette vie que de couper des arbres et de les façonner en charpente, que de s’amuser à fabriquer une prison en bois, tandis que l’air était si doux à respirer : le déluge vint et on put voir alors de quel côté était la prévoyance. La foi catholique est l’arche de salut pour les sociétés européennes

    ceux qui veillent à la conserver pure de tout alliage, la préserver en eux-mêmes et dans les autres de l’attiédissement général, ceux-là ne sont pas nuisibles à l’avenir du monde et leur simplicité du moins mérite quelque indulgence 9

    Voici un demi-siècle que ces paroles ont été prononcées : il appartient à la société française de dire si elles étaient exactes et si le siècle se peut féliciter de les avoir méconnues. Elles résument. la pensée de dom Guéranger et donnent la raison dernière de l’intérêt ou de l’antipathie qu’aujourd’hui encore son nom et son œuvre n’ont cessé d’exciter. Les hommes se rangent d’après leurs secrètes affinités.

    Jusque-là d’ailleurs, si opportunes qu’elles fussent et quelle que fût la pleine lumière où elles amenaient les concessions faites au naturalisme, ces généralités ne semblent pas avoir provoqué l’émoi. Il en fut autrement lorsque dom Guéranger descendit de ces hauteurs théoriques pour examiner les infiltrations naturalistes dans le domaine de la philosophie. Qu’il y ait, en dehors de l’ordre surnaturel, un ensemble de vérités naturelles et directement connaissables par l’esprit humain, une lumière naturelle qui les fait apercevoir, une méthode pour les démontrer ou les découvrir, cela ne faisait pour presque personne une réelle difficulté. Si la raison de l’homme n’a aucune force personnelle, la raison commune n’en saurait avoir davantage ; et si la raison ne pouvait reconnaître les titres de la doctrine surnaturelle, l’hommage que nous lui rendrions par notre foi n’aurait aucune valeur, aucune dignité.

    Mais dom Guéranger n’avait nul souci de cette question toute théorique et oiseuse pour lui. Étant donné le fait de l’élévation de l’homme à l’ordre surnaturel, le fait de son appartenance, moyennant le baptême, à l’ordre surnaturel, il ne pouvait, devant cette condition de fait toujours présente à sa pensée, prendre son parti de l’allure générale de la philosophie depuis plusieurs siècles déjà. Que des chrétiens, des baptisés eussent la prétention de construire une philosophie séparée où, renonçant par principe au surcroît glorieux que la pensée de Dieu a ajouté à la pensée de l’homme, ils ne tinssent plus nul compte de leur foi, de sa lumière, de sa règle, de son appui ; que des chrétiens, des baptisés fussent réduits, par l’enseignement d’un État qui allait se déclarer athée, à ne connaître d’autre philosophie que celle-là, avec le péril du conflit intellectuel qu’elle portait dans son sein ; que l’incurie ou l’inattention sur ce point fusent arrivées à un tel degré que la philosophie dite séparée, c’est-à-dire rivale et ennemie, eût obtenu le droit de cité dans une nation chrétienne, au point de se considérer comme la sueur immortelle de la religion, comme chargée à son défaut de dispenser aux intelligences d’élite ce supplément de lumière dont le peuple n’a ni le loisir ni le besoin ; que cette philosophie, née de l’apostasie et vouée à ne faire que des incroyants, fût dans les chaires de l’État traitée avec courtoisie, avec honneur, comme étant la philosophie elle-même et que, non contents de cette déférence à coup sûr excessive, des prêtres en fussent réduits à épier comme une aubaine pour L’Église une parole de sympathie, un symptôme de rapprochement venu de cette philosophie : c’était là ce qui ne pouvait entrer dans l’esprit de dom Guéranger. Il le dit hautement

    L’apôtre recommandait aux chrétiens de se défier des philosophes ; ces philosophes cependant n’étaient que des infidèles, ils n’avaient pas été initiés :

    vous, quoi que vous fassiez, vous êtes chrétien. Vous écrivez de fort belles pages sur l’essence divine ; nos docteurs ont parlé au moins avec autant de clarté et de splendeur et vous les avez lus ; mais votre génie et votre éloquence ne m’empêcheront jamais de voir en vous avant tout l’ennemi du Fils de Dieu… Malheureusement, ajoute-t-il, on n’a pas toujours montré à nos philosophes contemporains cette noble et douce fierté qu’inspire la foi. Trop souvent on est descendu envers eux à la flatterie. Il est vrai, le but était de les conquérir et de les sauver : on n’y est pas arrivé ; et en attendant, par mille concessions, par mille avances stériles, en adoptant leur langage, en affectant de partager leurs engouements et leurs antipathies, on a compromis dans une foule d’esprits la pureté et l’intégrité de la foi 10

    Tout en donnant de justes éloges au livre de M. Maret, Dignité de la raison humaine et nécessité de la révélation divine, l’abbé de Solesmes y signale l’esprit de ménagement à outrance et de mollesse envers cette philosophie séparée devant laquelle le professeur de Sorbonne brûlait tout son encens. Elle arborait le drapeau du spiritualisme et semblait toute pleine de l’enthousiasme platonicien ; mais elle se disait neutre 11 afin sans doute de donner plus d’autorité à ses démentis ; tous ses docteurs d’un jour se contredisaient entre eux, changeaient de doctrine comme d’habit, heurtaient la foi, heurtaient la raison même et ne devaient qu’à un reste de tradition chrétienne la part de vérité que contenaient encore leurs écrits. M. l’abbé Maret se demandait. pourtant si une telle philosophie était ou non suffisante pour conduire l’homme à sa fin naturelle 12 comme si le chrétien avait une fin naturelle ; il parlait du livre de M. Cousin, Du Vrai, du Beau et du Bien 13 comme si ce livre n’eût pas éveillé l’attention de l’autorité spirituelle, comme si la critique qu’en avait faite l’évêque de Poitiers dans sa première synodale sur les erreurs du temps présent eût été pour lui non avenue. Ces ménagements de M. Maret pour la philosophie moderne étaient d’autant plus singuliers que sa sévérité envers la philosophie antique était plus résolue. D’après lui le bilan de tout le travail philosophique de dix siècles avant Jésus-Christ accusait une faillite :  » La connaissance de Dieu, et par conséquent celle de l’homme, de son principe, de sa fin, de sa loi, n’avaient pas fait un pas essentiel et décisif 14  » En mille ans de travail et de mouvement, n’avoir fait que piétiner sur place sans avancer d’un pas, au moins d’un pas essentiel et décisif, n’était-ce point pour la philosophie antique une situation déshonorante ? Tant de sévérité pour les anciens, tant de condescendance pour les modernes, s’expliquait pourtant par le dessein de M. Maret : il voulait – son titre nous l’a laissé voir – conclure à la nécessité de la révélation divine 15 cette prémisse historique était indispensable à sa conclusion.

    Les questions de méthode ont en philosophie surtout une importance souveraine. Parfois nous portons à notre insu dans le système général de notre pensée des erreurs partielles que l’expérience réduit, que la réflexion corrige. Il n’y a pas de cohésion possible de l’erreur avec la vérité ; et quelque jour la contradiction aperçue jette dehors ce qui ne fait pas réellement corps avec l’ensemble. La vie intérieure de la pensée élimine d’elle-même les éléments impropres à son travail. Mais dans toute question de méthode, ce n’est plus une vérité de détail, c’est le fonds même de l’intelligence qui est en jeu. La méthode est un procédé général qui à la longue façonne l’intelligence même qui l’emploie et la détermine pas une action secrète à juger conformément aux lois qu’elle s’est données. Elle devient à l’usage une habitude mentale volontaire et une forme générale de penser. Celui qui donne la méthode fait la pensée de ceux qui l’adoptent. A ce titre, en poursuivant le naturalisme dans la philosophie, dom Guéranger ne pouvait se borner à dénoncer l’engouement peu explicable chez des prêtres pour une philosophie antichrétienne, ni les flatteries décernées par eux à l’apostasie. Il se trouvait en face d’une méthode philosophique définie, dite méthode cartésienne, consistant essentiellement dans la rupture avec toute tradition philosophique antérieure, dans l’invitation adressée à l’intelligence réfléchie de s’établir dans un doute méthodique universel pour prendre conscience de son existence propre et, sur cette base du moi pensant, élever tout l’édifice de sa pensée.

    L’abbé de Solesmes ne se proposait pourtant pas d’entrer dans l’analyse du procédé cartésien ; il ne se laissa pas distraire de son dessein premier. Méconnaître la place que Descartes occupe dans l’histoire de la philosophie était impossible ; faire le départ du vrai et du faux dans une œuvre très complexe entraînait une longue analyse ; dom Guéranger se demande seulement ce que pense L’Église du patriarche de toute la philosophie moderne ; il s’aperçoit que par un décret du 20 novembre 1663 les œuvres de Descartes ont été inscrites au catalogue de l’Index sous la clause donec corrigantur et, tout en faisant la part de la périlleuse et volontaire ignorance où la France a vécu autrefois au sujet des décrets de l’Index, s’étonne que le jugement de L’Église ne rende pas plus mesurée et plus circonspecte une philosophie qui veut demeurer chrétienne. Si les craintes prophétiques de Bossuet, voyant sous le nom de philosophie cartésienne un grand combat se préparer contre L’Église 16 ,étaient trop peu de chose pour inviter la philosophie catholique à se maintenir dans une prudente défiance, les éloges de l’incrédulité eussent dû ouvrir les yeux :

    Descartes n’était-il pas prôné par elle comme l’émancipateur de la pensée moderne ? La révolution accomplie par lui dans le monde philosophique n’était-elle pas analogue à celle de Luther dans le monde religieux ? L’une a proclamé l’indépendance de la conscience ; l’autre, l’indépendance de la pensée. M. Maret recueillait ces expressions enthousiastes et y apportait d’utiles restrictions sans cesser pourtant d’être cartésien déterminé 17 l’abbé de Solesmes s’efforce de lui montrer que cette situation est intenable pour le philosophe et le chrétien et que c’est à d’autres sources que la pensée chrétienne se doit désaltérer 18

    Il n’en avait pas fini encore avec les adversaires qui lui savaient mauvais gré de sa critique de M. le prince de Broglie, et le Journal des Débats prêtait ses colonnes à M. Charles Daremberg,  » aussi simple laïque, disait-il lui-même, et encore moins théologien que le prince de Broglie « , qui malgré les instances de ses amis voulut rompre une lance en faveur de l’historien injustement critiqué selon lui 19 Mal lui en prit ; il fut durement ramené et se vengea par des impertinences de la leçon d’histoire et de bon goût qu’il s’était imprudemment attirée 20

    Libre de ce côté, dom Guéranger eut un peu de loisir pour répondre aux défenseurs de la philosophie cartésienne 21 Sans doute, disait l’Ami de la religion, cette philosophie n’a été suspecte à l’Index que pour ses thèses de physique ; après tout elle ne saurait être coupable de donner un abri au rationalisme contemporain. Les rationalistes invoquent les principes cartésiens ; mais cet appel ne saurait créer un préjugé contre Descartes que dans les esprits boudeurs et mal faits : est-ce que les socialistes n’ont pas prétendu trouver jusque chez les pères le germe de leurs théories ? Est-ce que les hérésies n’en ont pas appelé aux Ecritures ? Après avoir repoussé par ces réflexions de haut goût la critique dirigée contre la philosophie de Descartes, il était facile à l’Ami. de les religion d’accabler l’abbé de Solesmes sous l’énumération des ordres religieux, des philosophes et des évêques qui à l’envi s’étaient rangés sous là bannière du philosophe novateur. La conclusion de l’article avait plus de chaleur que l’abbé Sisson n’en mettait d’ordinaire en sa. prose. L’amour de Descartes le fit éloquent une fois dans sa vie.

    Quoi ! s’écriait-il, vous faites à l’église de France un crime d’avoir laissé se développer dans son sein l’enseignement des principes cartésiens ; vous lui reprochez de n’avoir pas banni une philosophie qui est responsable selon vous de la perte d’une multitude d’âmes ; et ces principes cartésiens et cette philosophie, frappés selon vous de l’interdit du saint-siège, proscrits par la congrégation de l’Index, ils sont enseignés à Rome, publiquement, librement, sous les yeux des cardinaux de l’Index, sous les yeux du vicaire de Jésus-Christ ! On tolère à Rome ces principes, cette philosophie ! On autorise ceux qui les enseignent ! On leur ouvre les chaires romaines et on leur permet d’inculquer le cartésianisme à la jeunesse qui les écoute. En vérité quel renversement ! Quelle contradiction ! Cessez donc d’accuser l’église de France, cessez de nous accuser ou accusez en même temps L’Église de Rome, son pontife et ses docteurs ! Cessez d’accuser parmi nous ceux qui honorent et admirent l’œuvre du génie de Descartes, ou enveloppez dans votre blâme les philosophes et les théologiens romains qui partagent notre admiration 22  !

    Une telle mise en demeure adressée surtout. à un prélat ultramontain parut à l’abbé Sisson si parfaitement décisive, si triomphante qu’il semble en terminant avoir eu regret de vaincre si pleinement et s’adoucit pour donner de bons conseils à son adversaire abattu :

    Nous le disons sincèrement, il nous a été pénible de diriger notre polémique contre le chef d’une congrégation dont nous honorons la grande mission. Autrefois nos bénédictins étaient nos modèles dans la modération et la discrétion du langage, comme ils l’était aussi dans l’ardeur du travail et le zèle pour la science. Nous craignons que l’article publié par dom Guéranger à la fois contre Descartes, contre le cartésianisme et contre les cartésiens ne soit considéré par la plupart des hommes graves comme un démenti à d’aussi belles traditions 23

    M. Sisson ne pouvait prévoir l’avenir. Nul à ce moment encore ne pressentait qu’un demi-siècle plus tard, grâce à l’effort des souverains pontifes Pie IX, Léon VIII et Pie Y, pendant que la philosophie séparée inaugurée par Descartes irait se perdre dans des rêves, des théories et des recherches qui n’ont de philosophique que le nom, la pensée chrétienne retournerait à la discipline. antique, à cette large philosophie socratique, christianisée par les pères et les docteurs de L’Église, recueillie et systématisée par l’école du moyen âge, philosophie qui n’est à proprement parler ni grecque, ni latine, ni scolastique, ni française, mais simplement humaine ; où la réalité, la connaissance, le devoir ont leurs titres, où la foi et la raison se trouvent à l’aise, où tous les développements de la pensée et de l’expérience ont leur place, où durant de longs siècles toutes les intelligences ont fraternisé. Mais cette direction nouvelle de la philosophie, cette restitution de l’unité de la pensée chrétienne était toute dans l’avenir : et ce n’est pas une gloire médiocre pour l’abbé de Solesmes de s’être tout d’abord élevé, au nom de l’intérêt surnaturel, contre un divorce si préjudiciable à la raison et à la foi et d’avoir été le précurseur d’un mouvement philosophique qui, pour se soutenir et défendre la raison contre l’agnosticisme où elle court désespérée d’elle-même, n’a besoin que d’accueillir tout vrai progrès et de parler à nos contemporains une langue qu’ils puissent entendre.

    Il ne semble pas que dom Guéranger se soit ému beaucoup de la critique de M. Sisson. Le journal d’ailleurs était arrivé à son dernier jour et à son dernier écu : aussi lui épargna-t-il une réplique et avec l’année 1858 reprit l’examen commencé. Tout n’était pas à dédaigner dans le livre de M. Maret. Une sage impartialité devait des éloges à la discussion que le professeur de Sorbonne avait, dans sa quatorzième leçon, consacrée au traditionalisme 24  » Elle mérite d’être placée en tête de tout ce que l’on a écrit de plus fort et de plus lumineux sur cette difficile et importante question « , disait dom Guéranger 25 Difficile en effet et à cette époque non encore pleinement élucidée pour tous les esprits. Il se trouva même chez les amis de dom Guéranger des timides ou des attardés qui, soit scrupule de doctrine soit crainte de diviser les forces catholique, s’étonnèrent de voir l’abbé de Solesmes autrefois suspect comme mennaisien porter si aisément le deuil du traditionalisme, système disparu, disait-il, rejeton du baianisme dont la carrière était achevée. Nous sommes bien moins menacés, ajoutait-il, par ceux qui désespèrent de la raison que par les rationalistes qui sans mesure exaltent son pouvoir et s’enivrent de sa lumière jusqu’à humilier devant elle la lumière de la foi. Et en des pages d’une admirable fermeté doctrinale il exposait duel est l’usage légitime de la raison qui se prépare à la foi, de la raison qui se donne à la foi, de la raison qui s’exerce sous le contrôle de la foi. Ce fut une grande leçon de théologie où il montra que l’acte de foi est admirablement raisonnable et pleinement volontaire, qu’il est le couronnement de la raison comme il en est l’épreuve, qu’il ne saurait être obtenu à la façon d’une adhésion scientifique par quelque savant mémoire ni par une discussion bien conduite, mais qu’il germe sous la grâce dans le cœur même de l’homme et partant ne dispense jamais de cette glorieuse humilité qui nous incline devant la pensée de Dieu 26 Sur ces derniers points, les catholiques n’éprouvaient nulle difficulté à penser comme l’abbé de Solesmes ; toutefois sa négligence dédaigneuse envers le traditionalisme avait tellement inquiété les esprits que l’Univers se crut obligé à quelques réserves, non au sujet de la doctrine mais à propos de certains faits historiques, détournés, il le pensait du moins, de leur véritable sens 27 Les traditionalistes n’obtinrent rien de plus que cette platonique satisfaction. Il n’était plus temps d’ailleurs de s’arrêter à des vétilles et désormais il fallait aborder de front la thèse inquiétante de M. Maret sur la nécessité de la révélation 28 Le premier article de la Somme théologique aurait dû fixer au savant professeur les limites où se doit contenir une théologie prudente ; mais déclarer que l’homme et l’humanité, sous la direction exclusive de la philosophie séparée même la plus sage, la meilleure, la plus élevée, ni n’arriveraient ni ne pourraient arriver à toutes leurs fins naturelles, n’était-ce pas parler imprudemment à l’homme et à l’humanité de fins simplement naturelles, faire de la révélation un complément indispensable de la raison, revenir par une voie détournée au traditionalisme et relever ainsi ce que l’on avait détruit ? Evolution deux fois inattendue chez un écrivain qui avait élevé si haut la dignité de la raison humaine et critiqué le traditionalisme dans une leçon justement admirée. Alors même que cette évolution avait pour dessein d’aplanir la route et de faciliter à la philosophie séparée l’accès de la foi, elle entraînait de telles conséquences doctrinales que l’abbé de Solesmes n’en pouvait prendre son parti. L’ordre surnaturel est un bienfait, la révélation est une grâce elle dépasse l’ordre naturel et demeure, chez Dieu, un acte gracieux ; n’est-ce pas une périlleuse concession au baianisme de prononcer que l’ordre naturel pour se suffire a besoin de la révélation ?

    Telle était la position fâcheuse que M. Maret avait adoptée ; l’habileté de M. Hugonin, directeur de l’école des Carmes, ne parvint pas à l’améliorer 29 M. Maret crut qu’il y allait de son honneur de repousser les critiques dirigées contre son livre et porta sa cause au tribunal des évêques sous la forme d’une petite brochure de vingt-cinq pages, intitulée : Lettre de M. l’abbé Maret, doyen de la faculté de théologie de Paris, à Nosseigneurs les évêques de France sur les attaques dirigées contre son livre Dignité de la raison humaine et nécessité de la révélation divine, par le R. P. dom Guéranger, abbé de Solesmes. Les évêques se turent. La brochure confidentielle eut le sort de ses pareilles et tomba dans le domaine public 30 Dom Guéranger y répondit en maintenant ses critiques premières et se défendit ensuite contre une imputation de M. Maret, de forme personnelle et d’accent plus ému. Le doyen de la faculté de théologie de Paris voyait dans la critique de l’abbé de Solesmes un fait d’usurpation qu’il signalait aux évêques, les juges de la foi. Convenait-il qu’un prélat régulier s’emparât du sceptre de la critique philosophique, théologique, historique et, sous prétexte de conjurer l’invasion du naturalisme, exerçât un haut pouvoir de censure sur tous les ouvrages où il serait parlé de religion ?

    Ce ton est un peu amer, disait justement dom Guéranger, et je conviens que je m’y suis exposé. D’autres, je le sais, sont moins frappés que je ne le suis de la présence du naturalisme chez nous ; mais en me mettant en avant pour le combattre, ai-je usurpé la place de quelqu’un ? Je ne le pense pas. Qu’un autre se lève et me remplace, je me hâterai de rentrer dans mon obscurité 31

    La polémique n’alla pas plus loin pour le moment. Dix ou douze ans plus tard on devait reprendre, et dans des circonstances plus solennelles, la conversation interrompue.

    Cette excursion dans le domaine philosophique n’avait été qu’un incident amené par l’étendue de la thèse générale. En parlant du naturalisme et de ses infiltrations, dom Guéranger n’avait pu taire le caractère païen qu’avait pris dès lors la philosophie officielle. Il avait pressenti qu’elle ne se tiendrait pas toujours à cette neutralité, courtoise quelquefois mais toujours dédaigneuse, dont elle s’enveloppait avec affectation lorsqu’on lui parlait de la foi.

    Encore quelques années, disait-il, et la scène aura changé. Déjà dans son sein quelque chose de nouveau semble s’agiter. Parmi ses adeptes, il en est qui la trouvent trop chrétienne et qui s’apprêtent à la ramener à ses anciennes allures. Heureux alors ceux de ses docteurs qui, ouvrant enfin les yeux à cette lumière que si souvent ils ont entrevue, viendront se réfugier dans L’Église qui seule t le talent de protéger les droits de la raison, tout en la captivant sous le joug de la foi 32

    On ne pouvait ni mieux dire ni mieux prédire. L’esprit de dom Guéranger semble pourtant moins à l’aise dans ces discussions théoriques, abordées seulement par occasion, que lorsqu’il se place sur le roc solide du fait et de l’histoire. Le siècle était d’ailleurs moins curieux de philosophie. M. Cousin lui-même en convenait douloureusement et cherchait dans l’histoire de Mme de Longueville une diversion à la sévérité de ses études ordinaires.  » Il faut bien que l’on s’y résigne, disait l’abbé de Solesmes, mais il est de fait que la presse française produit aujourd’hui cent volumes d’histoire contre un volume de science philosophique 33  » Les temps ont changé ; peut-être la proportion s’est-elle modifiée aujourd’hui. Quoi qu’il en soit, ce souci prédominant des choses historiques devenait pour dom Guéranger un motif, après avoir brièvement parlé de la méthode en philosophie, de définir la méthode en histoire et de donner en exposé continu et paisible ce que le tour polémique de sa controverse avec M de Broglie l’avait contraint de morceler.

    On aurait pu croire que sa pensée était livrée tout entière à la variété des travaux qui remplissaient sa vie ; il montrait néanmoins sur une question particulière de -l’histoire religieuse qu’on ne pouvait surprendre ni sa vigilance, ni son information, ni son amitié. M. le chanoine Bernier, que nous connaissons déjà, publiait alors dans la Revue de l’.Anjou et du Maine 34 une étude sur le jansénisme qui méritait quelques réserves.

    Dans l’éloge funèbre de Nicolas Cornet, Bossuet a établi entre les deux tendances qui divisèrent les théologiens au dix-septième siècle un parallèle demeuré célèbre, mais que l’histoire n’a pas ratifié tout entier.

    Deux maladies dangereuses ont affligé en nos jours le corps de L’Église, disait l’évêque de Meaux. Il a pris à quelques docteurs une malheureuse et inhumaine complaisance, une pitié meurtrière qui leur a fait porter des coussins sous les coudes des pécheurs, chercher des couvertures à leurs passions, pour condescendre à leur vanité et flatter leur ignorance affectée. Quelques autres non moins extrêmes ont tenu les consciences captives sous des rigueurs très injustes ils ne peuvent supporter aucune faiblesse, ils traînent toujours l’enfer après eux et ne fulminent que des anathèmes. L’ennemi de notre salut se sert également des uns et des autres, employant la facilité de ceux-là pour rendre le vice aimable et la sévérité de ceux-ci pour tendre la vertu odieuse 35

    La postérité ne s’est pas laissé égarer même par la parole de Bossuet ; à distance et mieux éclairée, elle a jugé plus équitablement et reconnu une grande différence entre les tenants obstinés de l’hérésie la plus souple et la plus subtile que le diable ait tissue, et une société religieuse que son dévouement à L’Église et au saint-siège a désignée à toutes les persécutions.

    L’abbé Bernier reprenait pour son compte le parallèle établi par Bossuet entre les jansénistes et les jésuites. Il ne dissimulait aucunement son gallicanisme. Néanmoins l’origine du jansénisme était très exactement rapportée à la doctrine du réformateur de Genève et le jansénisme lui-même lui apparaissait ce qu’il est réellement, un calvinisme mitigé dans les termes.  » Un Dieu qui donne à l’homme des préceptes et lui refuse la grâce sans laquelle il ne peut les accomplir ; un Christ qui n’a versé son sang que pour les élus ; des justes qui lorsqu’ils font le bien sont dans l’impuissance de résister à la grâce ; des pécheurs qui lorsqu’ils font le mal sont irrésistiblement entraînés : tel est le jansénisme 36  » Exact dans son exposé théologique de la doctrine, le chanoine angevin s’appliquait à montrer pourtant que la controverse jansénienne avait été historiquement une querelle de partis. Selon lui, le zèle des jésuites n’avait été  » ni assez pur, ni assez mesuré » : il avait eu dès le principe  » les caractères de l’esprit de corps  » et d’une rivalité de personnes ; dans cette longue lutte, les jésuites n’avaient fait qu’opposer intrigues à intrigues, et l’histoire pouvait se demander s’ils n’avaient pas eu autant à cœur de faire triompher le molinisme que d’abattre une erreur opposée à la foi 37

    Sans entrer dans les épisodes de ce grand conflit, sans puiser dans les mémoires anecdotiques, l’abbé de Solesmes n’eut pas de peine à réformer la sentence de M. Bernier. C’est l’honneur de la compagnie de Jésus, il le rappelait opportunément, que L’Église l’ait considérée comme une institution providentielle, donnée par Dieu au peuple chrétien afin de tenir tête à l’erreur protestante. C’est par là que son nom est devenu synonyme d’orthodoxie, bien loin que les jésuites fussent entrés, comme M. Bernier osait l’affirmer sur la foi des Provinciales, en une conspiration contre la morale chrétienne.

    La pensée de dom Guéranger dans sa réfutation était beaucoup moins d’appeler à lui la cause d’une société religieuse très capable de se défendre elle-même que d’arracher au jansénisme le masque d’austérité sous lequel il se dérobe 38 Les remerciements du provincial de Paris ; le P. Fessard 39 et une réplique courroucée de M. Bernier 40 lui laissèrent penser qu’il avait réussi. Comme l’abbé Bernier l’avait prié d’être plus historique, il prit occasion de cette réplique pour rappeler à grands traits l’histoire du jansénisme et la série des subtilités au prix desquelles il s’efforça de se maintenir contre les condamnations répétées de L’Église : distinction du fait et du droit, silence respectueux, ruses que la ténacité et la fourberie peuvent suggérer à une coterie aux abois ; en face de ces subtilités de l’hérésie, le témoignage rendu par l’épiscopat de France dans l’assemblée de 1762 à la compagnie de Jésus, à l’heure même où elle succombait sous la coalition des cours et des mécréants 41

    Les joies ne manquèrent pas au milieu de ces luttes. Les premières pages des Inscriptions romaines de M. de Rossi venaient de paraître : la Rome souterraine devait suivre quelques mois après ; Dieu amenait à l’abbaye des vocations de choix : tout d’abord un jeune prêtre du diocèse de Nevers que l’influence des saints de Cluny, à l’ombre desquels il avait vécu, et la lecture des Institutions liturgiques avaient si bien préparé â la vie monastique qu’il triompha de tous les obstacles de l’amour des siens et de l’autorité épiscopale, ligués contre lui.* Peu après, le P. Jean jacquot, de la compagnie de Jésus, écrivait à l’abbé de Solesmes pour lui présenter un substitut du procureur impérial au tribunal de Montauban, M. Léon Bastide. Un mouvement épiscopal avait appelé Mgr Mabile de Saint-Claude à Versailles et par arrêté publié au Moniteur l’évêché de Saint-Claude avait été pourvu dans la personne de M. Charles Fillion, vicaire général de l’église du Mans. Nous savons déjà quels intimes liens d’amitié unissaient à dom Guéranger le nouvel évêque. Cette nomination si applaudie de tous était providentielle à ce moment où les efforts de dom Dépillier avaient obtenu une part de faveur.

    Le succès public de l’abbé de Solesmes prenait même parfois une forme inattendue. Prononcer ici le nom de piraterie serait peut être exagéré et mieux vaut laisser au lecteur le soin de qualifier lui-même. Le baron Henrion, conseiller à la cour impériale d’Aix, faisait paraître chez Migne une Histoire de L’Église aujourd’hui fort oubliée ; il n’avait rien trouvé de plus habile pour mener à bien sa compilation que de faire aux œuvres de l’abbé de Solesmes les plus larges emprunts. Chacun prend son bien où il le trouve, et les hommes ne manquent jamais qui se persuadent faire honneur à ceux qu’ils dépouillent. Après un examen rapide et qui n’avait porté ni sur tous les volumes de l’histoire ni sur toutes les couvres de dom Guéranger, il se trouvait que la préface des Actes des Martyrs était devenue la préface du douzième volume de l’Histoire nouvelle et que soixante-quatre colonnes grand in-40 empruntées à l’Histoire de sainte Cécile, soixante neuf pages des articles contre le livre de M. de Broglie s’en étaient allées silencieusement grossir le trésor amassé par le baron Henrion. C’est un procédé pour qui veut construire une histoire ecclésiastique en vingt-cinq volumes. Afin de voiler ce que le procédé avait d’excessif, l’abbé Migne écrivait à dom Pitra que M. le baron Henrion avait pris ouvertement parti pour le P. Guéranger dans sa controverse avec le prince de Broglie et l’avait cité beaucoup dans son tome treizième 42 Lorsqu’il fut interpellé, l’auteur répondit qu’une si vigoureuse et si admirable polémique contre le naturalisme qui nous envahit ne saurait recevoir une publicité trop grande, et que seul l’état précaire de sa santé alors très éprouvée l’avait empêché de convertir en un consentement formel l’autorisation tacite sur laquelle il avait compté 43 Le litige fut porté devant l’archevêque de Reims qui personnellement ne réclamait aucune propriété littéraire et applaudissait notoirement à tous emprunts faits à ses livres. Une transaction intervint ; et l’affaire, grâce à cet arbitrage accepté de bonne grâce par do m Guéranger, finit à l’amiable.

    Dom Pitra habituellement à Paris était le discret et habile négociateur de toutes ces affaires. Un signe de son abbé l’amena à Solesmes ou il passa tout le carême de 1858 dans l’intimité de cette vie monastique dont il avait trop peu joui et qui allait lui échapper pour toujours. Une faveur croissante s’attachait dès lors à son nom : elle lui était méritée par le charme de ses relations, sa conversation spirituelle, une admirable étendue d’information, une aisance de travail qui semblait se jouer dans tous les départements de l’érudition, joyeuse, alerte, ne trahissant jamais aucune fatigue, jamais alourdie même par son infinie richesse et d’ailleurs consciente à ce point de ses ressources qu’elle allait d’elle-même et sans cesse à des études nouvelles. Les textes inédits recueillis alors dans les quatre premiers volumes du Spicilège étaient loin de suffire à son activité dévorante ; la patrologie orientale sollicitait vivement sa curiosité. Les cours de M. Quatremère l’avaient initié au syriaque et à l’arménien. Pour se délasser des langues orientales, il donnait tantôt au Correspondant 44 une étude sur les lettres des papes, sujet toujours cher auquel il devait revenir encore sur la fin de sa

    vie, tantôt à l’Univers des articles sur les canons et collections canoniques de L’Église grecque 45 ou sur la patrologie de Migne 46 sans que l’austérité de ses études enlevât jamais rien à son affectueuse simplicité.

    Il n’avait pu se méprendre sur les témoignages de bienveillance inaccoutumée qu’il recevait de l’archevêché de Paris et en avait naïvement livré la confidence à son abbé. Dom Guéranger n’avait vu d’ailleurs dans ces égards dont son moine était l’ objet autre chose que le tribut d’estime mérité par la science et la vertu de dom Pitra. Et pourtant il y avait autre chose ; on ne tarda guère à en être averti. Le 15 mars, dom Guéranger se préparait à partir pour Ligugé afin d’y célébrer la fête de saint Benoît, lorsque lui arriva une lettre de la nonciature.  » Mon très révérend père, lui écrivait Mgr Sacconi, Sa Sainteté, ayant conçu

    quelque projet à l’égard du P. dom Pitra, m’a ordonné de l’inviter à se rendre à Rome le plus tôt possible. Quel était le projet du saint père ?

    On était sur ce point réduit aux conjectures ; le nonce lui-même ne savait rien si ce n’est l’ordre du pape ; mais l’inquiétude de dom Pitra était grande : il pressentait le sacrifice de la vie monastique à laquelle il n’avait goûté qu’un peu seulement, et l’abbé de Solesmes devait faire appel à son grand amour de L’Église pour y trouver la force de supporter une séparation peut-être définitive, une perte qu’il ne compenserait jamais. Lorsque dom Pitra, se rendant à l’ordre du souverain pontife, revit le nonce, ses pressentiments devinrent une certitude ; il lui fut signifié qu’il devait s’attendre à un long séjour.  » Je ne puis trop me recommander à vos bien chères prières, écrivait-il de Paris à son abbé, ni trop réclamer ces bénédictions de père que je suis durement menacé de perdre, peut-être parce que je n’ai pas su en profiter assez 47  »

    Laissons l’admirable moine se rendre à Rome et à sa destinée glorieuse, pour reprendre le récit des travaux de dom Guéranger. S’il y eut toujours une étroite correspondance de pensée entre l’évêque de Poitiers et l’abbé de Solesmes, jamais elle n’apparut plus éclatante qu’à l’époque où nous sommes parvenus ; elle implique l’idée d’un concert préétabli. Tous deux avaient ensemble abordé le problème de la philosophie séparée ; mais le naturalisme en philosophie qui pour l’abbé de Solesmes n’était qu’un incident devint pour l’évêque de Poitiers la matière de sa seconde instruction synodale. Il y fit voir à tous chrétiens le caractère antirationnel, contradictoire et nettement impie de la philosophie indépendante. Sous le bénéfice de cette vigoureuse démonstration, dom Guéranger pouvait retourner à l’idée première qui avait motivé la critique du livre de M. de Broglie, le naturalisme en histoire. Nous ne croyons point devoir nous excuser auprès du lecteur si, en écrivant la vie d’un homme qui fut avant tout un témoin et un docteur de la vérité, nous nous arrêtons longuement sur l’exposé de la pensée doctrinale qui en a fait le centre et l’unité. La vie de dom Guéranger n’est pas dans les événements qui l’ont remplie : elle est toute dans la doctrine qu’il a semée.  » Je ne suis qu’un catéchiste, aimait-il à répéter, j’aime à expliquer l’a b c de la doctrine.  » Et il s’en faut de beaucoup qu’aujourd’hui même et en face d’un naturalisme qui, pour se rajeunir, a pris des couleurs plus modernes, les catéchèses de dom Guéranger aient perdu quelque chose de leur opportunité.

    Il les poursuit sur le terrain -de l’histoire, son lieu de prédilection.  » Pour un chrétien, disait-il, la philosophie séparée n’existe pas, de même pour le chrétien il n’y a pas d’histoire purement humaine 48  » Dieu en a pris possession non pas seulement par sa Providence qui gouverne les événements et les hommes et les rapporte à une fin connue de lui, mais encore par l’Incarnation de son Fils et l’élévation de l’humanité à l’ordre surnaturel ; c’est une mainmise de Dieu dont on ne saurait faire abstraction. Ni l’homme, ni la société, ni l’humanité, ni l’histoire ne sont explicables en dehors de l’idée chrétienne ; et si la Providence n’est pas un mot, si l’Incarnation n’est pas un mythe, si l’ordre surnaturel n’est pas une rêverie, si l’éternité n’est pas un mirage, ce vaste ensemble de la vie de l’humanité que l’histoire a la prétention de présenter aux esprits a un sens, une portée, une loi, une direction. Il ne se peut qu’il n’y ait autre chose là que des fais et des dates, un pur spectacle, et que l’humanité au cours de sa longue vie n’ait rien à faire, rien à obtenir.

    L’école fataliste a voulu réduire l’histoire à n’être que le théâtre de  » l’espèce humaine aux prises avec l’invincible enchaînement de causes brutales produisant d’inévitables effets « . Parmi ceux qu’a effrayés le vide immense de cette conception athée et qu’un instinct secret a empêchés de délirer à ce point, il en est qui n’ont pas refusé à Dieu une part d’intervention originelle pour créer l’humanité, pourvu qu’une fois émancipée, Dieu la laisse fournir son chemin et avancer toute seule dans la voie d’une perfection indéfinie que réalisera, automatiquement sans doute, le jeu des forces qui s’agitent confusément dans son sein. C’est l’école humanitaire où  » l’humanité est à elle-même sa propre fin « . De ces deux conceptions l’abbé de Solesmes n’a pas de souci. Nous le savons déjà par une discussion antérieure, l’école ennemie pour lui, c’est l’école naturaliste qui peut faire illusion même aux chrétiens en reconnaissant une action providentielle, mais demeure dans son expression rigoureuse antichrétienne quand même, parce qu’elle fait abstraction de l’ordre surnaturel : le christianisme n’est pour elle qu’un incident heureux, bienfaisant, amené par un cours régulier de causes, de faits, d’influences, où il n’y a point de place pour une intervention divine d’ordre surnaturel et miraculeux.

    Pour l’école chrétienne, Notre Seigneur Jésus-Christ, le Verbe de Dieu fait chair, est le centre de l’histoire, le point culminant des annales humaines, qui se rapportent à lui et dont il divise la durée : avant Jésus Christ, après Jésus-Christ. Les temps qui l’ont précédé ont préparé sa venue ; le travail de la pensée grecque, la doctrine religieuse des juifs, le mouvement des races, la succession des empires, l’unité romaine, tout cela, c’est la route frayée à l’homme -Dieu et à son Église. La dépravation, les ténèbres, les calamités de ces temps où Dieu pourtant ne s’est pas laissé sans témoignage, les siècles d’attente sont pour la triste humanité la longue et dure expérience du besoin d’un Sauveur. Les temps qui suivent la venue du Seigneur ont pour fonction d’étendre par le moyen de L’Église à toute la postérité humaine le bienfait de la vie surnaturelle qu’il apporta au monde.

    Et cette conception de l’histoire, la seule vraiment chrétienne et réelle, est la seule aussi qui rende raison des faits, qui les groupe dans leur unité, qui définisse leur orientation commune. Elle a ses points d’appui dans le rôle et l’existence du peuple juif, dans l’établissement miraculeux de L’Église, dans son admirable conservation : elle a ses modèles dans la Cité de Dieu et le Discours sur l’histoire universelle.

    Je sais, ajoute fièrement l’abbé de Solesmes, qu’il faut aujourd’hui du courage pour traiter l’histoire sur ce ton ; l’école naturaliste est si puissante par le nombre et le talent, elle est si bienveillante pour le christianisme qu’il est dur de la braver en tout et de n’être à ses yeux qu’un écrivain mystique, tout au plus un homme de poésie, quand on aspire à la réputation de science et de philosophie. Mais la, voie est tracée de main de maître et, à la suite de Bossuet et de saint Augustin, on peut encourir les futiles jugements du naturalisme contemporain. C’est beaucoup, sans doute, de régler sa vie intime par le principe surnaturel, mais ce serait une grave inconséquence, une haute responsabilité que ce même principe ne conduisit pas toujours notre plume 49 .

    Chemin faisant, l’abbé de Solesmes signalait dans l’histoire de L’Église et dans l’histoire de notre pays de France des manifestations divines épisodiques que l’historien catholique ne saurait taire sans un déni de vérité, atténuer sans fausser l’histoire elle-même, contester sans causer de scandale 50 Il est une heure où en face du public chrétien l’historien est mis en demeure d’affirmer sa foi ; il ne saurait se dérober à ce devoir sans trahir.

    Il faut donc se résoudre à choquer ou, si l’on n’en a pas le courage, s’abstenir d’écrire l’histoire. Nous avons assez de ces livres hybrides dont les auteurs croyants font chorus dans leurs jugements avec ceux qui ne croient pas. Ce sont ces trahisons innombrables qui ont enfanté tant de préjugés et aussi tant d’inconséquences, obstacle invincible à la formation d’une catholicité énergique et compacte.

    Mais, diront certains écrivains habiles à déguiser leur foi sous un verbiage à la mode, toujours ardents à prôner ce qu’ils appellent les idées de la société moderne, voulez-vous donc que nous écrivions l’histoire sur le ton d’un livre de dévotion ? Devons-nous donc faire de nos livres et de nos articles de revues autant de sermons, autant de traités de théologie ou de droit canon ? – Non, chaque chose a et doit avoir le ton qui lui est propre ; mais l’histoire est vraiment la région où se produit le surnaturel, et il faut avoir le courage de le montrer à vos lecteurs 51

    Exactitude critique et courage, ce sont les qualités que dom Guéranger requiert de l’historien : l’affirmation du côté surnaturel lui semble réclamée non par la foi seulement, mais parles exigences de la vérité historique.

    Et en effet si le surnaturel existe, pourquoi le taire ? Et si vous doutez qu’il existe, êtes-vous encore chrétien ?

    Il y a une grâce attachée à la confession pleine et entière de la foi. Cette confession, nous dit l’apôtre, est le salut de ceux qui la font, et l’expérience démontre qu’elle est aussi le salut de ceux qui l’entendent. Toutes les fois qu’un exemple de cette franchise chrétienne a été donné, il n’a jamais manqué d’exciter la sympathie. Lorsque M. de Montalembert il y a plus de vingt ans publia l’Introduction d l’histoire de sainte Elisabeth, il y eut bien quelque étonnement, même quelques murmures. II était difficile de rompre en visière au naturalisme historique avec plus d’énergie que ne l’avait fait l’auteur. l’Introduction et le livre lui-même en ont-ils souffert 52  ?

    A dessein l’amitié persévérante de l’abbé de Solesmes unissait le souvenir de M. de Montalembert et sa puissante initiative à l’idée qu’il se formait de l’historien catholique. Il ne savait pas oublier les jours d’autrefois. Son allusion fut sans réponse : Montalembert ne lisait pas l’Univers. L’étude commencée se poursuivit, semant les leçons d’histoire avec la prodigalité insouciante d’une pensée trop riche pour se contenir, trop modeste pour recueillir les pages écrites au jour le jour et les soustraire à l’oubli. Sur l’établissement de l’Église, sur le témoignage des martyrs, sur les moines, il y avait grand intérêt à parler et beaucoup de préjugés à démentir. Un des articles 53 se termine par la promesse à peine voilée d’une Vie de saint Benoît où il se proposait de compléter le point de vue très insuffisant de ceux qui croient avoir tout dit des moines, quand ils ont vanté leur action dans le défrichement des landes et dans l’anoblissement du travail, s’il s’agit des temps anciens, et dans le déchiffrement des chartes et des diplômes, s’il s’agit des temps plus modernes. Mais le temps d’achever enfin cette Vie de saint Benoît ne devait jamais venir ; elle eut le sort de ces mille travaux caressés par l’abbé de Solesmes, auxquels une vie de Mathusalem n’aurait pu suffire, projets d’un jour que la vie emporte, œuvres amorcées déjà à qui d’autres œuvres plus neuves ou plus pressantes viennent apporter une diversion.

    Un souffle d’ardeur généreuse passait alors sur la France comme pour faire oublier à L’Église des apostasies retentissantes. Ernest Renan publiait ses Etudes d’histoire religieuse, mais la vérité trouvait d’éloquents défenseurs ; et en dehors même des réfutations épiscopales, les voix ne manquaient pas pour rappeler à celui qui réclamait si haut les droits de la critique, de la science et de la raison, que finalement la science, la critique, la raison, c’était lui-même. Après avoir tant reproché à Louis XIV son orgueilleuse parole :  » L’État, c’est moi , il y avait quelque présomption à dire :  » La vérité, c’est moi.  » On ne prend ce ton, disait M. Foisset, due lorsqu’on s’est. grisé trop jeune d’un vin du Rhin difficile à boire.

    Dom Guéranger applaudissait à cette ardeur chrétienne comme à une promesse de rénovation. On lui savait l’âme si largement hospitalière à tous les travaux capables de servir et d’honorer L’Église, que les écrivains du jour, de nature très variée, venaient chercher auprès de lui encouragement et inspiration : Segretain et Blanc de Saint Bonnet, Auguste Pradié et Léon Gautier qui se reconnaissait redevable à l’Année liturgique d’avoir connu et goûté les œuvres poétiques d’Adam de Saint-Victor. La correspondance quotidienne, les affaires de dom Dépillier, le voyage de dom Pitra à Rome, la controverse avec M. Maret non terminée encore non plus que celle avec l’abbé Bernier, la critique du naturalisme en histoire : on aurait pu croire l’attention de dom Guéranger épuisée par une telle variété d’objets. Aussi fut-ce une surprise lorsque l’Univers du 23 mai annonça en même temps et une suspension momentanée de l’étude sur le naturalisme dans l’histoire et une série d’articles sur un livre alors à peu près inconnu en France : la Cité mystique de Dieu de Marie d’Agréda.

    Marie de Jésus d’Agréda était une franciscaine du dix-septième siècle. Son père et ses deux frères étaient entrés dans l’ordre de Saint-François ; sa mère et sa plus jeune sœur convertirent leur maison en un monastère qui fleurit sous le gouvernement de Marie de Jésus élevée malgré elle à la charge d’abbesse. Elle l’occupa trente-cinq années et finit sa vie en odeur de sainteté dans cette même demeure où avait été son berceau. Dieu l’avait d’abord prévenue de grâces singulières puis élevée à une très haute contemplation. Sans qu’elle eût à franchir la clôture de son monastère, Dieu lui avait donné de procurer efficacement la conversion des peuplades indigènes du Nouveau-Mexique. Elle eut durant vingt-deux ans une correspondance suivie avec le roi d’Espagne Philippe IV qu’elle soutint dans l’accomplissement de ses devoirs de roi chrétien. Son confesseur, religieux docte et pieux, lui fit une loi d’obéir à l’invitation qu’elle avait reçue souvent dans sa prière extatique d’écrire la vie de la Mère de Dieu. Elle obéit, prit la plume en 1637 et donna à son œuvre, qui avait pour dessein de révéler les grandeurs et les actions de la sainte Vierge, le titre allégorique : la Cité mystique de Dieu, par allusion aux paroles du psaume LXXXVI : Gloriosa dicta sunt de te, civitas Dei. Un confesseur survint qui condamna au feu le manuscrit et à l’oubli toutes les révélations et manifestations divines qui lui avaient donné naissance. Un autre confesseur lui succéda : le livre de la Cité mystique fut écrit (le nouveau et, sauf certaines additions que Marie d’Agréda. signala, elle-même, reproduisit exactement le texte original. On put s’en assurer en confrontant le texte ainsi reproduit avec l’exemplaire donné. à Philippe IV, que le confesseur incendiaire n’avait pu atteindre. L’ouvrage fit grand bruit ; il fut déféré au jugement de L’Église ; évêques et universités prirent parti. Un décret du saint-office l’interdit par mesure disciplinaire 54  ; un décret d’Innocent XI rapporta celui du saint office, en dérogeant pour cette fois aux usages.  » On sait, dit dom Guéranger, combien cette congrégation est grave dans ses opérations et a peu l’habitude de revenir sur ce qu’elle a déterminé ; la considération dont elle jouit est à ce prix 55  » Plus tard Benoît XIII autorisa à garder et à lire le livre précédemment incriminé ; puis, à l’occasion du procès de béatification de la vénérable mère Marie de Jésus d’Agréda, Benoît XIV soumit à une commission de cardinaux et d’experts compétents le soin d’apprécier si les huit tomes manuscrits de la Cité mystique étaient vraiment de son style et de sa main. L’examen traîna en longueur sous les pontificats de Benoît XIV et de Clément XIII ; ce ne fut qu’en 1771 sous Clément XIV que l’authenticité de ces manuscrits fut dûment reconnue et solennellement affirmée.

    Le décret de Clément XIV, longtemps ignoré, avait été récemment mis en lumière dans la collection des Analecta juris pontificii 56 Mais pourquoi l’abbé de Solesmes se laissait-il détourner de l’œuvre commencée pour aborder l’examen d’une question si spéciale que celle de la Cité mystique et de la révélation toute privée qui y est contenue ? Voulut-il seulement déférer à la très aimable invitation du R. P. Laurent, provincial des capucins de la province de Paris, qui venait de rééditer le livre de la vénérable Marie d’Agréda et lui demandait de le présenter aux lecteurs de l’Univers 57  ? Ou bien crut-il l’heure venue d’apporter sous cette forme son hommage à la sainte Vierge ? Pensa-t-il qu’il y avait justice à relever ces manœuvres jansénistes auxquelles Bossuet lui-même s’était laissé surprendre et qui avaient arraché en 1696 à la Sorbonne, contre 1e livre de la Cité mystique, une censure irrégulière en sa forme : revanche chétive de la sentence qui trois ans auparavant avait atteint le livre de Baillet sur la dévotion à la sainte Vierge et le culte qui lui est dû ? Dans la pensée de dom Guéranger, les révélations privées, encore que l’élément humain y compose avec l’élément révélé, sont une des voies par lesquelles le surnaturel et l’édification pénètrent dans le peuple chrétien. Ce n’était donc pas pour lui se distraire clé son thème habituel que présenter ce livre aux fidèles. L’examen qu’il se proposait lui fournirait l’occasion de montrer dans les révélations privées la permanence de l’illustration surnaturelle et l’action constante de l’Esprit de Dieu sur les âmes saintes. Peut-être aussi n’était-il pas indifférent à l’exposé, sur le motif de l’Incarnation, d’une théorie qui lui fut toujours chère.

    Dès l’apparition du premier article, il y eut émoi au camp du gallicanisme. Les révélations privées avaient mauvaise réputation ; Bossuet était un homme à ménager ; et, à supposer contre toute vraisemblance que les remarques sur le livre de Marie d’Agréda, remarques dont le moindre tort était de ressembler beaucoup à celles d’Ellies Dupin, ne fussent pas de l’évêque de Meaux, sa correspondance portait néanmoins des traces évidentes de son peu de sympathie pour l’extatique espagnole. Alors même qu’il se laissait surprendre aux manœuvres jansénistes, Bossuet pour les gallicans demeurait intangible ; d’ailleurs, c’était à l’épiscopat seul qu’il appartenait de décider si la Cité mystique pouvait être utilement présentée au lecteur français.

    Le nonce, Mgr Sacconi, fuit saisi de l’affaire. Il aimait la paix et redoutait toutes polémiques qui eussent eu pour résultat de fendre quelque vie au gallicanisme. Il avait appris de saint Augustin que mieux vaut laisser mourir avec honneur ce qui s’en va à la mort ; et, malgré le concert de plaintes organisé autour de lui, il n’en estimait pas moins hautement le courage et le caractère de dom Guéranger. Il se borna donc à des conseils de modération ; tout au plus, au souvenir des articles sur le livre du prince de Broglie, demanda-t-il que la polémique fût brève 58  ; mais, l’affaire étant engagée, il abandonna à l’écrivain et au journal le soin de la poursuivre à leur gré. C’est tout ce qu’on voulait à l’Univers comme à Solesmes. L’examen comprit vingt-huit articles. D’Arras, Mgr Parisis applaudissait à la nouvelle série 59  ; Mgr Pie la trouvait intéressante mais regrettait la diversion et s’étonnait que l’abbé de Solesmes eût lâché le naturalisme pour un sujet de pure édification 60 C’est sans doute afin de donner satisfaction à l’évêque de Poitiers et peut-être pour lui en montrer le secret lien que dom Guéranger mena de front dans les colonnes de l’Univers et l’étude sur Marie d’Agréda et ses leçons sur le naturalisme en histoire. Seul l’évêque de Montauban, Mgr Doney, croyait que dom Guéranger et l’Univers marchaient sur des charbons ardents ; sa conviction était que les seuls franciscains applaudiraient et que dom Guéranger n’obtiendrait le suffrage d’aucun évêque de France 61

    Désormais la cause de Solesmes était gagnée auprès même des adversaires d’autrefois. L’évêque d’Angers, Mgr Angebault, n’avait plus de fête où l’abbé de Solesmes ne fut invité ; et lorsqu’eut lieu le 27 juillet la consécration de la chapelle du collège de Combrée, il témoigna de façon très aimable le désir qu’il y prît part 62 L’invitation ne put être acceptée, car antérieurement, pour reconnaître les liens qui unissent ab antiquo les fils de saint Ignace et les fils de saint Benoît, dom Guéranger avait promis au P. Stumpf, recteur de Saint Clément de Metz, de prononcer le panégyrique de saint Ignace dans l’ancienne abbaye messine, devenue récemment un collège des pères jésuites.  » Ancien habitant de Saint-Michel de Laval, écrivait le père recteur, je sais assez votre cordiale affection pour la compagnie et suis assuré que vous tiendrez à resserrer encore les liens qui unissent les bénédictins de France à leurs frères en Jésus-Christ et en l’unité romaine, les enfants de saint Ignace 63  » II voulait savoir l’heure précise de l’arrivée à Metz de l’abbé de Solesmes

     » Il y a de quoi se perdre deux fois dans les rues tortueuses de notre ville avant de parvenir jusqu’à nous, et on ne manquerait pas d’imputer -tilt compte des pauvres pères jésuites le malheur de votre disparition 64  »

    L’accueil à Saint Clément fut empreint de la plus fraternelle cordialité. Dans le panégyrique qu’il prononça, dom Guéranger se complut à signaler, en dépit des différences de but et de physionomie, les liens variés qui unissent à l’ordre de Saint-Benoît la compagnie de Jésus. Il montra comment ces deux formes religieuses, associées déjà dans une commune mission apostolique, ont vu se resserrer encore par des dispositions historiques et providentielles cette fraternité première. La conversion de saint Ignace, ses premiers pas dans la voie de la sainteté, les linéaments de la compagnie, le livre des Exercices, la profession de saint Ignace et de ses premiers compagnons à Saint-Paul-hors-les-murs, la restauration, après la tempête, de la compagnie de Jésus accomplie par un pontife de l’ordre de Saint-Benoît,* n’était-ce pas autant de témoignages d’une parenté spirituelle ? Il n’était pas jusqu’à cette abbaye de Saint Clément où s’élevait sa voix et qui, après avoir été le séjour des moines, abritait aujourd’hui les pères de la compagnie, qui ne témoignât que bénédictins et clercs réguliers appartiennent à la même milice, travaillent à la même œuvre et combattent sous les ordres d’un même roi 65

    Dom Guéranger rentra à Solesmes pour la fête de l’Assomption. Il se devait aux professions nombreuses que lui amenaient, comme une divine récompense de ses travaux, les fêtes de fin d’année. Cependant l’étude sur Marie d’Agréda se poursuivait dans les colonnes de l’Univers, mêlée aux leçons sur le naturalisme contemporain. Les révélations privées, leur rapport avec la doctrine révélée, leur portée, la prudence qu’il faut apporter à leur examen, toutes ces questions de détail alternèrent avec les grandes lignes qui dessinent la marche providentielle de l’histoire et en sont la réelle interprétation.

    Sa pensée ne se détachait pas de dom Pitra. « Vous avez dom Pitra à votre disposition, écrivait-il an chevalier de Rossi, mais c’est à mes dépens et je vous avoue ne pas me consoler de cet exil. L’expression est impropre peut-être lorsqu’il s’agit de la patrie de tous les chrétiens ; mais il me serait bien dur de penser que cet excellent confrère et ami me serait enlevé pour longtemps 66 . »Il nourrissait encore l’espoir de le reconquérir. Dom Pitra de son côté se faisait la même illusion. « Grâces à Dieu, écrivait-il à son abbé, je reste ce que j’étais, simple moine sous votre chère obédience. Je ne désespère pas même de vous revenir bientôt. Ma mission est toute littéraire 67 Dom Cabrol a raconté en quoi consistait cette mission 68 Elle avait pour dessein de tendre la main aux grecs-unis de Russie ; dom Guéranger ne pouvait que s’incliner, quelque regret qu’il eût, devant celui qu’il appelait le supérieur général de tous les réguliers.  » Vous aurez beaucoup à faire pour vous initier aux langues de la Russie, écrivait-il à dom Pitra. En outre, il faudra étudier la théologie et toutes les questions photiennes dans le passé et le présent. Vous allez devenir l’ami intime de l’excellent père Gagarin. Quant à la canonique et à la liturgie, il y aurait matière aussi à des travaux mûrement médités. Je suivrai tout cela de loin avec un vif intérêt, mais grâce à Dieu vous n’êtes pas encore parti 69 .  » Et quelques jours plus tard, il lui rappelait encore la nécessité d’étudier les discussions antérieures, depuis le neuvième siècle, et lui signalait les livres qui pouvaient lui servir à cet effet 70 Enfin, le 14 mai il le félicitait du tour que prenaient les affaires et du loisir qui lui était laissé, avant de se rendre à sa mission, de recueillir dans la Vaticane et les bibliothèques de l’Italie tous les documents qui lui seraient utiles pour l’étude du droit byzantin.

    Cette dernière lettre avertissait dom Pitra que, malgré ses efforts, l’intrigue de dom Dépillier à Rome était sur le point de triompher. Après examen, dom Pitra put s’assurer par lui-même que la situation était alarmante sinon désespérée. C’était aussi l’opinion de l’abbé Pescetelli, procureur de la congrégation du Mont Cassin. Dom Pitra se sentit débordé. « Je suis en disproportion complète avec de pareilles difficultés, écrivait-il d’un ton découragé : je ne puis, bien cher et affligé père, que vous promettre le dévouement le plus absolu… Je ne puis compter que sur un médiocre résultat 71  »Dom Dépillier avait réussi à s’emparer de l’esprit de Mgr Bizzarri ; en même temps des influences gallicanes s’employaient activement à inquiéter Rome au sujet de l’administration temporelle de l’abbaye de Solesmes et à solliciter pour cette maison, qu’on prétendait ruinée par les malversations et l’incurie de son chef, le bénéfice d’une visite apostolique 72

    Mais la Providence vint au secours de l’abbaye menacée. Là où le dévouement de dom Pitra ne pouvait conjurer l’intrigue, l’affection et la sagesse du nouvel évêque de Saint-Claude firent entrer ces longues négociations dans une phase nouvelle. Ce n’est pas que Mgr Fillion n’eût été fortement pressenti et que, dès avant sa consécration épiscopale, des efforts n’eussent été tentés auprès de lui pour l’amener, sous la pression des plus inquiétantes nouvelles, à prendre parti contre dom Guéranger. On avait lu les pièces officielles : elles étaient écrasantes. On avait fait l’historique de la fondation d’Acey, et là encore les documents les plus authentiques établissaient que dom Dépillier était un innocent, presque un martyr, et l’abbé de Solesmes, un persécuteur. Rome jugeant après examen des pièces avait donné gain de cause à dom Dépillier et l’avait définitivement soustrait à la juridiction de son abbé. Combien il fallait que dom Dépillier eût raison pour que, au mépris des services rendus par dom Guéranger à la liturgie romaine, Rome prononçât contre lui ! On citait des appréciations romaines ; elles concordaient toutes à montrer que dom Guéranger ne pouvait être défendu. Tout fut mis en œuvre afin de persuader à Mgr Fillion que la cause était jugée irrévocablement. Dès lors pouvait-il sans témérité ou dès le début de son épiscopat s’immiscer dans une affaire terminée ? Et, plutôt que d’essayer une réhabilitation désormais impossible, n’était-il pas plus sage de prendre son parti d’une sentence maintenant acquise et d’oublier tout le passé, puisque aussi bien on n’y pouvait plus rien changer ? L’affaire avait pris désormais une direction nouvelle, poursuivait le plaidoyer, et l’évêque de Saint-Claude était averti que Rome l’inviterait sans retard à accueillir dans le monastère d’Acey une colonie nouvelle, sous la conduite de dom Dépillier. Quant à dom Guéranger, il y avait péril à s’engager en sa faveur : le pape venait d’ordonner à la congrégation de le poursuivre d’office propter bona ecclesiastica male alienata et dilapidata 73

    A ces renseignements qui semblaient puisés aux meilleures sources, s’ajoutaient des lettres de dom Dépillier à Mgr de Saint-Claude, lettres d’une modération affectée, habilement calculées pour ménager l’amitié connue de l’évêque pour l’abbé de Solesmes, et où le retrait des moines d’Acey était présenté comme une renonciation volontairement consentie par dom Guéranger pour fortifier la communauté de Ligugé. La congrégation des évêques et réguliers avait soumis dom Dépillier « à l’obédience immédiate et unique du saint-siège 74  » , et la maison d’Acey était d’ores et déjà pourvue, par le concert de Son Eminence le cardinal préfet et du révérendissime dom Cazaretto, abbé de Subiaco. C’était par déférence pour Mgr Fillion que le supérieur désigné de la maison bénédictine d’Acey avait voulu surseoir à l’impatience légitime de tous les souscripteurs, pour ne rien faire que de concert avec l’autorité épiscopale nouvelle 75

    Si habilement que la trame fût ourdie, elle ne surprit pas le jugement de Mgr Fillion. Au lieu de se laisser dessaisir, il témoigna vouloir soumettre la question à un sérieux examen. L’empressement exagéré de dom Dépillier eût trahi, même à un esprit moins perspicace, le dessein de précipiter la sentence ; et, des informations abondantes que le moine fournissait à l’évêque 76 , le moindre tort était de n’avoir pas été sollicitées.

    Cependant, à Rome, dom Pitra profitait d’une audience pontificale afin d’appeler l’attention de Pie IX sur cette étonnante procédure, et Mgr Falcinelli, nommé nonce au Brésil, avait voulu en son audience de congé « obtenir du saint père une bénédiction spéciale pour son très grand et très cher ami l’abbé dom Guéranger, promoteur en France de la liturgie romaine et défenseur du saint-siège, qui est en ce moment en grande tribulation » – « Dites bien au bon abbé Guéranger, avait répondu le pape, que nous lui conservons toute notre estime et toute notre affection. Il paraît qu’il est très affligé, mais qu’il ne se tourmente pas, ni dom Pitra ni lui-même. Le cardinal della Genga me parlera de cette affaire ; nous l’arrangerons sans leur causer aucun désagrément 77  ». Les souverainetés même absolues sont loin d’être dans leur exercice aussi libres qu’on pourrait le penser à distance, et l’obstination du seul Bizzarri maintenait les choses dans un statu quo déplorable. « Mais comptez bien, très cher révérendissime, que ni l’abbé Pescetelli tout découragé qu’il est, ni votre pauvre procureur de passage, tout inexpérimenté et exaspéré qu’il puisse être, ne s’endormiront jusqu’à ce que nous ayons enfin justice 78  »

    En attendant la justice entière ; des efforts si dévoués amenèrent au moins une détente. L’intrigue se laissait apercevoir ; et Mgr Bizzarri lui-même, usant le premier d’un mot qui devait ensuite avoir une grande fortune, tenait dom Dépillier pour un « fou furieux 79  » Sur ces entrefaites, Mgr Falcinelli, en allant prendre possession de la nonciature du Brésil, était passé par Paris et s’y était rencontré avec dom Guéranger. Il était porteur de meilleures nouvelles. « J’ai compté sur Mgr Falcinelli, écrivait dom Pitra, pour suppléer à mon silence. Les nouvelles que j’ai à vous transmettre achèveront de vous rassurer et confirmeront votre dernière et bonne lettre dont je dois vous remercier. Il n’est pas encore possible toutefois de nous endormir ; nos ennemis ont les mains et les yeux partout 80 . »

    Peut-être l’affaire eût-elle encore traîné en longueur, si dom Dépillier n’avait travaillé contre lui-même. Il y a un grain de démence dans toute passion ; elle va spontanément à des actes désordonnés. Le moine révolté, sentant peut-être que le nouvel évêque de Saint-Claude ne lui était pas acquis, osa solliciter de Mgr Caggiotti, sous-secrétaire de la congrégation, un celebret qui le rendît indépendant de tout évêque ; on lui répondit par le sourire. Evincé de ce côté, il se présenta à Mgr Bizzarri et lui annonça d’un ton hautain son dessein de rentrer en France pour revendiquer ses droits de propriétaire. Malgré la faveur évidente qu’il lui avait jusque-là témoignée, le secrétaire de la congrégation s’étonna vivement qu’un religieux oubliât son vœu de pauvreté à ce point et pour toute réponse lui interdit de sortir de Rome. Après avoir fait parvenir ces nouvelles en double expédition à l’abbaye de Solesmes et à l’évêché de Saint-Claude, dom Pitra proposait comme solution définitive que la propriété d’Acey fût remise aux mains de Mgr Fillion ; un monastère d’Italie eût donné l’hospitalité à dom Dépillier que la charité de ses confrères et ses propres réflexions eussent sans doute amené à résipiscence 81 Ces propositions étaient incontestablement sages ; mais tout devait échouer devant une passion obstinée : et comme désormais le siège de Saint-Claude avait un évêque, comme toute l’affaire était en sa main, dom Guéranger invita dom Pitra à se dessaisir de la question et à l’abandonner la seule direction qui pût la conduire à bonne fin. Cette invitation plut fort à dom Pitra, beaucoup plus habile à déchiffrer les manuscrits qu’à débrouiller une intrigue. « Je me sens tellement incapable d’entrer dans les souterrains et les chausse-trapes où il faudrait poursuivre nos adversaires, que je vous promets de rester au point d’arrêt que vous m’avez prescrit 82 . »

    Quelques jours auparavant, mis en demeure par Mgr Bizzarri ou de céder ses titres de propriétaire ou de se faire séculariser, dom Dépillier avait choisi ce dernier parti et avait quitté Rome, emportant une lettre de sécularisation qui ne devait toutefois sortir son effet que dans le cas où un évêque le recevrait dans son diocèse 83  ; mais nul évêque d’abord ne voulut l’accueillir. Il en donnait la raison à Mgr Bizzarri :

    Les évêques m’ont répondu qu’ils ne voulaient pas se compromettre dans une affaire avec dom Guéranger et qu’en recevant un de ses anciens religieux ils seraient tôt ou tard les victimes d’un homme fort dangereux qui ne reculait devant aucun moyen pour perdre à Rome et dans le public, par des diffamations et des calomnies odieuses, les personnes qu’il supposait ne point marcher sur ses traces. On m’a ajouté, poursuit dom Dépillier, que ce n’était point Pie IX mais bien l’abbé de Solesmes qui était pape pour la France, qu’il s’en attribuait les fonctions et l’autorité, et qu’un évêque assez téméraire pour contredire en quoi que. ce soit l’abbé de Solesmes passerait aussitôt à Rome pour un gallican et pour un ennemi du saint-siège. *.

    Et cette lettre qui renseignait si admirablement Mgr Bizzarri se terminait par la demande d’une prorogation de six mois ; au cours de ce répit dom Dépillier espérait rencontrer un évêque plus indépendant de l’abbé de Solesmes, qui consentît à l’incorporer à son clergé. Il trouva le loisir et obtint congé de poursuivre ses quêtes dans le diocèse de Troyes et celui d’Orléans, mais sans que ces fâcheuses condescendances apportassent aucun changement réel à sa situation dès lors désespérée.

    « On dit bien des choses à votre sujet, écrivait dom Guéranger à dom Pitra avant son départ de Rome. Vous devez en savoir davantage. Dans tous les cas, ce ne sont que de bonnes choses qui réjouissent le cœur de votre père 84  » Ces quelques mots faisaient allusion aux bruits de cardinalat qui circulaient en Italie, en Allemagne et en France, « bruits de journaux désœuvrés, répondait dédaigneusement dom Pitra, qui faute de nouvelles en fabriquent sur mon compte. Je serais tenté d’y voir une persécution de persiflage que des ennemis désorientés font succéder aux injures dont ils nous ont si longtemps gratifiés 85  » De cela et de mille choses, l’abbé et son moine devisèrent à loisir lorsque le 11 novembre les réunit en la fête de saint Martin. Deux jours auparavant, l’abbé de Solesmes écrivait à M. de Rossi :

    Dom Pitra est de retour en France et ne tardera pas à rentrer à Solesmes où nous l’attendons de jour en jour. II me donnera des renseignements sur vos Inscriptions chrétiennes… Et Rome souterraine ! Combien je désire que les Inscriptions ne l’entravent pas trop ! N’oubliez pas la Regina viarum : c’est le cœur, le centre de Rome souterraine. Lorsque vous tiendrez la droite et la gauche, Calixte et Prétextat, vous serez le roi des cryptes sacrées. C’est avec bonheur que je vois commencer votre beau travail par cette capitale des catacombes. Savez-vous que je serais cruellement désappointé si d’ici deux ans. vous ne donniez pas au public votre VoieAppienne ? Il me faudra alors songer sérieusement à la troisième édition de ma Cécile. Vous m’avez suggéré de traiter au long de la vie intime de L’Église romaine sous les pontificats qu’a vus Cécile : j’ai donc besoin de vous en toutes manières. Vous m’avez rendu le tombeau de ma gracieuse dame : il faut que vous m’aidiez à dessiner le fond de scène sur lequel elle se détache si admirablement.

    Mais il était dans ces lettres question d’autre chose que de publications scientifiques.

    Je ne saurais vous dire, cher ami, quel bonheur j’éprouve à penser que vous êtes chrétien de cœur. Vous, vous connaissez et vous aimez Jésus-Christ comme votre Dieu, L’Église comme le canal de sa doctrine et de ses grâces, sa Mère comme l’ineffable médiatrice de ses faveurs, ses martyrs comme vos frères toujours vivants qui vous aiment, invisibles, avant qu’ils vous accueillent in osculo sancto 86

    Pour quelques jours, de Rossi était à Saint-Paul-hors-les-murs au milieu de ces moines qui lui rappelaient « son tendre et unique ami l’abbé de Solesmes » L’abbé Pescetelli créait alors à Saint-Paul un musée lapidaire chrétien, analogue à celui du Latran ; et en même temps qu’il y apportait son tribut, le chevalier de Rossi s’enveloppait du silence et de la solitude de l’abbaye pour se recueillir devant Dieu. Il donnait à, son ami de bonnes nouvelles : le volume des Inscriptions romaines avançait rapidement ; plus de sept cents inscriptions l’amenaient au commencement du cinquième siècle, et l’introduction chronologique qui ouvrait le volume prenait de grandes proportions 87 Avec le travail de J.-B. de Rossi et l’ouvrage de M. Edmond Le Blant, les Inscriptions chrétiennes de la Gaule antérieures au huitième siècle, l’archéologie chrétienne entrait dans une période nouvelle.

    L’opportunité de la doctrine que soutenaient l’évêque de Poitiers et l’abbé de Solesmes sur l’ordre surnaturel et les obligations de quiconque -y est entré ne tarda pas à être mise en pleine lumière par le cas du jeune Mortara, qui à ce moment-là même passionna les journaux, émut les chancelleries et provoqua contre L’Église un ouragan de déclamations. Il s’agissait d’un jeune enfant appartenant à une famille juive établie à Bologne. Une servante chrétienne l’avait baptisé, alors qu’il était en danger de mort ; l’enfant avait survécu. Dès qu’il parvint à l’âge de raison, l’autorité ecclésiastique avertie avait exigé que les droits de son baptême lui fussent reconnus et qu’il fût élevé dans la religion catholique. Sur le refus de ses parents, l’enfant avait été conduit à Rome et. reçu dans le collège des catéchumènes. Il n’y avait nul séquestre et ses parents avaient le droit de le visiter.

    Ce fait révélé au monde vers le milieu de 1858 fit tomber sur Pie IX, qui réclamait pour L’Église un enfant appartenant à L’Église, une pluie d’anathèmes. Après tout, disait M. de la Bédollière, le baptême n’était qu’une formalité, « quelques gouttes d’eau sur le front » avec une conception du baptême ainsi réduite, il était évident qu’on ne pouvait s’entendre. Les discussions sont sans fin, lorsque la nature du litige est à ce point méconnue. Aujourd’hui de tels faits soulèveraient sans doute un moindre scandale : les esprits y seraient plus préparés, semble t-il, par le fait d’un sectarisme politique qui, sans titre originel, sans doctrine, sans autorité, sans prétention à la possession d’une vérité quelconque, n’en exerce pas moins sur l’intelligence et la vie des enfants qui ne lui appartiennent pas une souveraineté contre laquelle L’Église et le pouvoir paternel protestent en vain. Par un juste retour des choses d’ici-bas, par une dure leçon infligée à l’inconséquence et à la timidité des bons, l’impiété possède aujourd’hui presque sans réclamation et exerce paisiblement ces droits que l’on contestait alors à L’Église.

    Il se trouva un abbé Delacouture pour désavouer le souverain pontife, et le journal qui accueillit sa prose insinua que l’opinion de son collaborateur n’était pas une opinion isolée dans le clergé français 88 La rédaction de l’Univers donna vigoureusement. L’abbé de Solesmes ne. put se dérober à une question qui passionnait tous les esprits ; le bruit que produisait l’affaire Mortara était d’ailleurs à ses yeux un indice trop évident de l’envahissement du naturalisme pour qu’il épargnât au siècle la leçon de théologie qu’il méritait. Cette leçon fut donnée avec une tranquille et irréfutable sérénité :

    Deux droits distincts se trouvent ici en présence, celui des parents sur l’éducation de leur enfant, et celui de l’enfant lui-même à jouir des avantages qu’il a obtenus dans son baptême et à être préservé du péril auquel l’exposerait l’infraction des devoirs qui lui incombent. De ces deux droits, l’un appartient à l’ordre de nature, l’autre à l’ordre surnaturel :tous deux viennent de Dieu. Dans le conflit, lequel devra l’emporter ? Le droit surnaturel, sans aucun doute. Dieu ne peut être contraire à lui-même… Dieu, qui impose à l’enfant l’oblige. tion de vivre en chrétien, ne peut autoriser en même temps les parents à étouffer en lui le christianisme. La puissance paternelle est donc suspendue dans l’espèce, bien qu’elle persiste pour tout le reste ; seulement elle est dévolue, pour l’éducation de l’enfant, à une puissance plus haute, celle de L’Église 89

    L’article entier était de cette note calme et douce. C’était si actuel et si simplement chrétien que Louis Veuillot, au lieu de le laisser chevaucher de la troisième sur la quatrième page du journal, lui fit les honneurs du Premier-Paris.

    Je crois bien que nous avons fait une chose exorbitante…, écrivait Louis Veuillot pour s’excuser ; vous vous fâcherez peut-être, vous nous consternerez, mais vous n’obtiendrez pas que nous nous repentions. Nous avons entendu une voix : Prosper, rédacteur en chef ! Et nous avons cédé. Franchement, très révérend père, cet article était trop beau, il venait trop à propos pour nous exposer à ce que tout le monde ne le lût pas immédiatement. Les coquins surtout qui ont horreur d’apprendre, n’auraient pas été le chercher à la quatrième page 90 .

    Inopinément devenu rédacteur en chef, l’abbé de Solesmes avait d’abord froncé le sourcil : il se calma devant des excuses présentées de si bonne grâce. Une lettre de Mgr de Mérode lui apprit que son article avait été fort goûté à Rome 91 , et lorsque quelques jours plus tard l’Univers 92 traduisit pour les lecteurs français l’article de la Civiltà Cattolica sur le cas du jeune Mortara, il se trouva qu’en France et à Rome on parlait la même langue et on avait la même foi.

    En même temps que Dieu se plaisait à récompenser par de généreuses vocations le travail infatigable de son ouvrier, il guidait vers lui des âmes d’une vertu éprouvée déjà mais ignorantes encore de leur voie. Il ne nous appartient pas en ces causes d’entrer dans de longs détails ; L’Ecriture nous apprend qu’il vaut mieux retenir dans l’ombre le secret de Dieu. Pourtant il nous serait difficile de taire une décision qui mit alors en un singulier relief la discrétion surnaturelle de l’abbé de Solesmes. Mlle Paule de Rougé appartenait à une famille admirablement chrétienne des environs, dont la noblesse n’a cessé d’être relevée par la science et la piété. Les annales de l’égyptologie ont inscrit le nom de M. Emmanuel de Rougé à côté des Oppert et des Champollion. A chaque génération nouvelle, Dieu a ajouté à la grandeur de cette ancienne famille et lui a demandé ses fils dont il a fait des apôtres, ses vierges dont il a fait des moniales. Mlle Paule de Rougé était de santé délicate. De bonne heure elle avait été marquée de Dieu pour l’épreuve. Les traits de. son doux et calme visage, qui dans la prière semblaient s’animer d’une lumière intérieure, ne trahissaient au cours de la vie que la sérénité et l’abandon. Dès son enfance elle avait aspiré à la vie religieuse, mais son désir s’était heurté à une vive opposition. La souffrance vint comme une réponse de Dieu la clouer sur son lit durant de longs mois, l’affranchir de toute obligation mondaine et, par une sorte de détour providentiel, la ramener aux conditions de cette même vie religieuse que les hommes lui contestaient. Elle se dévoua jusqu’à l’héroïsme au soin des malades, des infirmes et des pauvres qui devinrent sa famille.

    Lorsque les âmes sont aux mains de Dieu, des événements menus déterminent parfois leur vocation, des événements sous lesquels se dissimule, discrète en même temps qu’attentive, l’action de Dieu. Un prêtre du voisinage qui avait créé un orphelinat réclama son concours ; elle le donna sans réserve et peu à peu se trouva tellement entraînée dans le mouvement de l’œuvre à qui elle s’était intéressée, que la charité lui fit un devoir, après la mort du prêtre qui l’avait fondée, d’en recueillir pour elle seule le fardeau. D. lui fallut organiser la vie des sœurs qu’on avait réunies dans l’orphelinat, pourvoir aux nécessités matérielles et spirituelles d’une communauté naissante, former des religieuses sans être religieuse, en un mot, être fondatrice et fondatrice malgré soi.

    C’est alors que sur les conseils du vénéré M. Bouttier, supérieur du petit séminaire de Précigné, elle réclama la direction de dom Guéranger, à laquelle elle se rangea par obéissance sinon encore malgré elle ; elle ne croyait pas en sa parfaite humilité que son âme valût la peine d’occuper dom Guéranger. Elle ne comptait pas ; il s’agissait seulement de son rouvre : fallait-il poursuivre ? fallait-il abandonner ? Elle révéla à l’abbé de Solesmes et les secrets de son âme et la série des circonstances qui l’obligeaient à prendre une décision. Avec son amour de l’antiquité, ses habitudes de vie contemplative, son esprit de décision prompte et vigoureuse, le directeur improvisé devait sans doute écarter dès l’abord une conception de vie religieuse toute nouvelle et si étrangère à ses goûts

    il est si naturel à l’homme de mesurer tout à lui-même ! Pourtant il n’en fut rien. Dom Guéranger puisa, dans son respect des âmes et dans sa déférence à la grâce de Dieu, toute la souplesse nécessaire pour aider à une initiative par ailleurs si éloignée de son génie personnel. L’impulsion avait été donnée déjà ; il respecta le caractère de l’œuvre commencée, lui assigna la règle de saint Augustin comme base, établit la clôture, revit les constitutions et le cérémonial et attendit que le temps se prononçât sur l’avenir de la petite communauté. Le temps s’est prononcé. Les petites sœurs de Jésus poursuivent encore aujourd’hui leur vie de charité, de dévouement et d’austère réparation. Elles sont sorties de France en 1901, emportant dans leur exil avec l’espoir du retour le souvenir toujours vénéré de cette affection paternelle qui veilla sur leur berceau et à qui, nous le savons, elles se font gloire d’obéir encore.

    Cependant l’étude sur Marie d’Agréda, l’étude sur le naturalisme contemporain se poursuivaient avec leur tranquille régularité. Elles impliquaient nécessairement une part de polémique et des allusions fréquentes aux choses et aux hommes du jour. Aujourd’hui c’était avec M. Beugnot 93 , demain avec le Journal des Débats et Hippolyte Rigault que s’établissait la conversation. L’abbé de Solesmes se plaisait à relever ainsi, par des allusions que lui suggérait le journal ou le livre, ce que son exposé avait d’austère et d’inévitablement morcelé. Il est rare que le lecteur se donne la peine de recueillir dans le journal quotidien les fragments d’une étude dont il ne voit jamais l’ensemble, l’article d’hier étant oublié déjà et l’article d’aujourd’hui s’arrêtant là même où l’article de demain serait nécessaire. Ce morcellement inévitable donne la sensation d’un train qui s’arrête à toutes les gares et n’arrive jamais. L’inconvénient est plus vivement ressenti encore, lorsque les articles se suivent de loin en loin, à la distance de quinze jours et davantage. Sur la prière de plusieurs, l’abbé de Solesmes voulut y obvier et réunir en un volume les articles consacrés autrefois à l’analyse de l’ouvrage de M. de Broglie. Il lui donna ce titre : Essais sur le naturalisme contemporain.

    Nous n’aurions pas à y revenir si la préface de ce volume n’avait ménagé à dom, Guéranger l’occasion non pas seulement de décrire le progrès du mystère de l’iniquité et les secousses périodiques qu’il imprime à la société française, mais aussi de compléter l’étude qu’il avait consacrée à l’ouvrage de M. de Broglie, par l’examen attentif de toutes les publications antérieures du même auteur. Un lecteur peu renseigné aurait pu croire que la longue critique n’avait porté que sur des incorrections de langage échappées à une plume trop peu familière aux questions de doctrine ; mais cette excuse ne pouvait plus être invoquée, lorsque des articles semés çà et là au cours de dix ans témoignaient que l’attitude de l’auteur avait un caractère systématique et résolu. La deuxième édition de L’Église et l’Empire romain au quatrième siècle avait réformé sur plus d’un point les erreurs de la première, sans pourtant que les corrections l’eussent ramenée à une formule pleinement orthodoxe. Il n’est donné à l’homme ni de s’affranchir complètement de ,tout amour-propre d’écrivain, ni de s’abstraire de son milieu.

    Quand on est le petit-fils, par sa mère, de Mme de Staël, et par son père, d’un ami de M. de Lafayette, disait un ami de M. de Broglie* en remerciant dom Guéranger de son livre, on doit à Dieu de grandes actions de grâces pour le miracle qu’il a plu à sa Providence d’opérer en faisant du prince de Broglie un catholique. Quant à ce qui lui manque, sa naissance et le milieu où il a vécu sont des circonstances fort atténuantes devant Dieu et devant les hommes. Mais cela dit, ajoutait M. Foisset, je n’en sens pas moins vivement que vous, mon très révérend père, que la vérité a ses droits et surtout la vérité par excellence qui est la théologie. Vous nous aurez rendu à tous un signalé service en nous tenant en garde contre les lacunes de notre instruction religieuse 94 .

    La préparation du septième volume de d’Année liturgique, le premier consacré au Temps pascal, ne suspendit point les travaux commencés. A mesure que se développait la pensée de dom Guéranger, il devenait plus facile à tout lecteur attentif d’en reconnaître l’insigne opportunité, et les détours apparents de ses sentiers conduisaient à la pleine lumière. Avec l’autorité de ses études, il s’efforçait de dicter à l’historien catholique le jugement qu’il convient de porter à propos des faits les plus considérables de l’histoire chrétienne : de la tutelle continue qu’exerça L’Église sur les peuples, de l’influence de la papauté, du caractère des mouvements sociaux que L’Église avait pour mission de guider avec une maternelle sagesse, afin que l’effort vers le progrès ne devînt pas la destruction du passé. Successivement et dans de puissants raccourcis, les hérésies, l’islamisme, ses succès, ses échecs répétés devant Constantinople 95 , l’empire de Charlemagne, la constitution du pouvoir temporel des souverains pontifes 96  ; puis, dans le démembrement du grand empire carolingien, la création des nationalités européennes, les croisades et leur dessein providentiel 97 , saint Louis, les démêlés de Philippe le Bel avec Boniface VIII 98 , le séjour des papes à Avignon 99 fournirent ample matière à l’enquête historique si ferme, bien que nécessairement abrégés et sommaire, qui, tout en dessinant la marche providentielle de l’histoire, orientait l’historien catholique dans l’appréciation de ses moments décisifs.

    L’enquête ainsi commencée s’arrêta au 3 juillet 1859 avec l’article consacré aux papes d’Avignon. Il n’est pas défendu de penser qu’elle s’acheva dans une correspondance très intéressante qui à cette heure-là même s’échangeait entre l’abbé de Solesmes et l’ancien député de Laval, Adolphe Segretain. Le fruit de cette correspondance nous est connu : c’est le livre de M. Segretain sur Sixte-Quint et Henri IV. Restaient pour en arriver presque jusqu’à nos jours le dix-septième siècle et le jansénisme ; mais ils avaient leur place dans l’étude sur Marie d’Agréda. A l’origine, le public avait pu regarder cet épisode comme un peu menu et indigne d’occuper si longtemps la critique de l’abbé de Solesmes. Mais en même temps que la réhabilitation de la grande franciscaine, dom Gué ranger s’était proposé un but plus lointain et plus étendu : il voulait montrer comment, sous l’influence du jansénisme, la théologie générale et la théologie mariale s’étaient affaiblies, la sainteté et les vertus héroïques, diminuées ; comment sous le nom de richérisme un protestantisme déguisé avait réussi à infecter la Sorbonne et à surprendre le génie même de Bossuet, puis finalement avait préparé, par sa révolte obstinée et sournoise contre L’Église, le siècle du libertinage effréné et de l’impure licence, le siècle du philosophisme et des convulsionnaires.

    Il ne faudrait pas croire que dans cette longue excursion à travers treize siècles d’histoire l’abbé de Solesmes perdît jamais de vue son époque : il écrivait pour elle. L’histoire qu’il retraçait à grands traits ne se bornait pas à n’être qu’un pâle récit ; s’il aimait L’Église de tous les temps, il aimait aussi l’époque où Dieu avait placé sa vie. N’écrivant pas un traité didactique, il gardait toute sa liberté d’allure, signalait à l’attention du public les écrivains de l’heure présente, le P. Faber, Newman 100 , et dans de fréquentes digressions invitait ses contemporains à recueillir quelque chose de la grande leçon contenue dans l’histoire. Nous ne résistons pas à la tentation de montrer par un dernier emprunt quelle était sa manière. Il s’agissait des croisades, de ces grandes expéditions entreprises à l’heure où la chrétienté tout entière était réunie sous un même chef.

    Elles ne furent entreprises qu’à l’instigation de L’Église, et L’Église ne leur proposa qu’un but surnaturel et ne promit aux croisés que des récompenses spirituelles. L’Europe cependant s’ébranla et de nombreuses générations s’enrôlèrent pour la guerre sainte… Il y a là un spectacle bien instructif et bien digne d’admiration.

    Une société composée de nations, de races diverses et souvent en guerre, se levant comme un seul homme à la voix d’un vieillard qui exerce une suprématie purement morale ; un même intérêt purement moral susceptible de réunir dans un même corps d’armée le Franc, le Saxon, le Germain, le Slave, le Scandinave, tous dociles à la même pensée, épris du même enthousiasme, n’est-ce pas le chef-d’œuvre de l’influence évangélique qui doit unir tous les hommes, et une vision du règne de Dieu sur la terre ? En présence des nationalités de notre Europe, divisées et hostiles aujourd’hui, qui ne sentira la supériorité que donnait à celles du moyen âge le sens surnaturel planant au-dessus de toutes, Limé, compris, assurant les biens de la vie future, en même temps qu’il protégeait efficacement la confédération de peuples chrétiens, unie dans une commune soumission au vicaire du Christ, roi du monde ? Des hommes que l’on peut appeler sous les armes par centaines de milliers, en leur représentant que le Christ souffre dans son honneur et dans ses membres, bien loin, dans des régions livrées à la barbarie, et qui par amour pour le Sauveur de leurs âmes quittent tout et vont courir tous les hasards de cette expédition lointaine ; ces hommes, j’ose le dire, ont droit au respect de tous les siècles ; mais surtout ils doivent exciter l’envie du nôtre. Où est l’idée morale qui aurait aujourd’hui la puissance d’arracher l’Europe de ses fondements et de la lancer contre l’ennemi commun ? Quelle est la chose aimée de l’Europe entière, qui possède assez de prestige et lui tient assez à cœur pour amener durant près de deux siècles des millions d’hommes à lui sacrifier intérêts, repos, affections et patrie ? Convenons-en : la société qui offrit le spectacle de tels dévouements était non seulement plus forte et mieux gardée que la nôtre ; elle obéissait aussi à de plus nobles instincts, et nous ne serons que justes en lui payant l’hommage de notre admiration. La société européenne a-t-elle aujourd’hui un mobile commun 101  ?

    Semées çà et là par le journal, ces vues historiques provoquaient la réflexion, fortifiaient les consciences et valaient à dom Guéranger l’applaudissement des catholiques.

     Presque simultanément à cette époque, Mgr l’évêque de Fréjus offrait à Solesmes l’île et l’abbaye de Lérins qu’il venait de racheter, et Mgr l’évêque d’Autun, l’abbaye de Cluny encore intacte 102 seule la vaste basilique avait presque complètement disparu. `Ce n’était pas, on s’en souvient, la première fois que dom Guéranger était invité à ranimer l’ancienne abbaye. Ces offres étaient infiniment séduisantes ; mais quels que fussent les souvenirs éveillés par ces deux gloires monastiques, la situation de Solesmes était si précaire encore et si mal assurée que s’étendre prématurément eût provoqué de nouveaux désastres ; force fut donc de refuser non sans regrets.

    D’autres reprises de possession se pouvaient heureusement accomplir à moins de frais. Ceux qui ont visité autrefois l’église abbatiale de Saint Pierre de Solesmes ont pu remarquer dans la chapelle de droite, face à l’autel, une statue mutilée, reconnaissable néanmoins à l’aigle au vol abaissé, qui orne l’écusson dessiné sur sa poitrine. D’après un manuscrit conservé à la bibliothèque Nationale au milieu de matériaux préparés au dix-huitième siècle pour le Monasticon gallicanum, cette statue est celle d’un chevalier croisé qui aurait rapporté d’Orient et donné aux moines de Saint-Pierre une des épines de la couronne du Seigneur. L’Essai historique sur l’abbaye de Solesmes reconnaît dans ce chevalier Geoffroy, frère cadet de Robert IV, seigneur de Sablé, de la maison de Nevers. Robert IV se croisa, commanda la flotte de Richard Cœur de Lion et entra dans l’ordre des templiers dont il devint grand maître. La sainte couronne d’épines était encore à Constantinople ; c’est seulement en 1239 que saint Louis l’ayant acquise la confia à la Sainte-Chapelle ; mais auparavant grand nombre d’épines en avaient été détachées et données à diverses églises. Les relations de Robert IV avec l’Orient lui avaient permis de se procurer une de ces précieuses reliques dont il avait doté le monastère de tout temps cher à sa famille.

    Le quinzième siècle avait orné la chapelle de droite, où reposait Geoffroy, où il avait sa statue, de sculptures qui en faisaient pour la sainte épine un grandiose reliquaire. Le lundi de Pâques était de temps immémorial le jour de foire de la sainte épine ; elle était placée ce jour-là dans une petite chapelle gothique qui descend de la voûte : elle y fut vénérée jusqu’à la Révolution. A cette époque des mains pieuses l’avaient soustraite à la rapacité des commissaires du district pour la confier à un prêtre insermenté. Lorsque le concordat de 1801 rendit à la France la liberté du culte catholique, la précieuse relique fut remise à ce même curé qui avait gouverné la paroisse depuis 1770, puis s’était réfugié en Espagne, enfin à la faveur de la paix avait à son retour repris possession de son ancienne paroisse. En même temps que les chrétiens qui l’avaient sauvée de la profanation, il avait témoigné hautement de l’identité de la sainte relique. Mgr Bouvier avait néanmoins refusé de la reconnaître authentiquement et de la proposer à la vénération publique, parce que, disait-il, – et cela était trop vrai, – il n’y avait plus aucune trace du sceau de ses prédécesseurs. Du moment que la relique ne servait à rien, le curé de Solesmes, le légendaire Jean Jousse, eut l’inspiration de la restituer aux moines. Ainsi fut fait. En face des témoignages que l’abbé de Solesmes avait recueillis dans un procès-verbal que nous possédons encore, Mgr Nanquette n’eut point les scrupules dont s’était couvert Mgr Bouvier et n’hésita pas à reconnaître l’authenticité de l’insigne relique. Le lundi de Pâques de 1859 vit renaître les anciennes coutumes, la sainte épine retrouva les hommages et la vénération d’autrefois.

    Lorsque, au mois de mai 1859, l’abbé de Solesmes se rendit en Poitou et partagea son bref séjour entre ses fils de Ligugé et l’évêque de Poitiers, l’horizon politique s’était assombri depuis quelque temps déjà, et l’on échangea ensemble de tristes pressentiments. Le génie maudit de la révolution avait dès 1856 occupé le congrès de Paris de la question romaine, qu’il avait fait naître en la posant devant l’Europe assemblée. L’empereur Napoléon III avait-il avant son avènement donné à la révolution italienne quelques gages imprudents dont elle put se prévaloir pour armer la main d’Orsini ? C’est une question qu’il serait téméraire de résoudre par l’affirmative ; mais il n’est pas douteux que le carbonarisme italien, trop faible encore pour aborder de front le projet de révolutionner l’Italie et d’en expulser l’Autriche, espérait arriver à ses fins, dès que la France lui aurait prêté son appui. Nous n’avons pas à rechercher comment Napoléon III, qui n’était pas un timide et que l’attentat d’Orsini aurait dû détourner à jamais d’un parti politique usant de telles armes, se laissa déterminer à cette faute insigne de fournir à la révolution italienne l’appui qu’elle réclamait par l’assassinat. Un avenir gros de tempêtes était renfermé dans les paroles adressées par lu à M. de Hübner le 1er janvier 1859, au cours de la réception du corps diplomatique :« Monsieur l’ambassadeur, je regrette que nos relations avec votre gouvernement ne soient pas aussi bonnes que par le passé 103  »

    Bientôt l’ouverture de là session législative du Piémont montra ouvertement par les accents belliqueux qui y retentirent que le roi Victor Emmanuel pouvait compter sur de -puissantes complicités. La main de la princesse Clotilde était donnée au prince Jérôme Napoléon. Le mot de toute l’énigme politique était livré au monde par la brochure : Napoléon III et l’Italie. Elle n’avait pas de nom d’auteur, mais on la disait inspirée de très haut. Elle proposait le plan d’une confédération italienne sous la présidence honoraire du pape et le commandement militaire du roi de Piémont. Peut-être eût-il été possible encore d’éviter tout conflit armé. Rome se suffisait, et le cardinal Antonelli, ayant l’occasion au nom du souverain pontife de remercier Leurs Majestés l’empereur des Lançais et l’empereur d’Autriche du secours que leurs troupes avaient donné jusqu’à ce jour, les assurait que le gouvernement pontifical se croyait assez fort pour assurer sa propre sécurité et se déclarait disposé à entrer en arrangement avec les deux puissances afin d’obtenir le retrait simultané de leurs troupes. L’évêque de Poitiers, dans une audience mémorable que son historien nous a rapportée 104 , s’efforça d’arrêter l’empereur sur la pente dangereuse où il glissait. Mais le comte de Cavour vint au commencement d’avril passer quelques jours à Paris ; ses conseils prévalurent. Le 25 avril, les troupes françaises passaient la frontière sarde ; le 28 elles entraient à Turin : la guerre d’Italie commençait.

    Le premier volume du Temps pascal parut au milieu du bruit des armes, à une heure d’anxiété pour les cœurs catholiques. Où s’arrêterait l’effort de la révolution, encouragé par de telles complaisances ? Il en était bien peu parmi les catholiques attentifs qui fussent disposés à suivre le P. Lacordaire dans ses audaces de libéralisme politique et à prendre comme lui leur parti de cet assaut livré au pouvoir pontifical. Il en était peu aussi qui fussent disposés à souscrire au jugement qu’il porta vers cette époque sur le livre de M. de Broglie. Nul ne put s’y méprendre : ce que Lacordaire avait voulu, c’était rompre solennellement et sans retour avec une vieille amitié.

    M. le prince de Broglie venait de publier deux nouveaux volumes, amenant le récit historique à la mort de Julien l’Apostat. Le Correspondant loua ce nouveau travail et en donna des extraits 105 Le P. Lacordaire à son tour en fit l’éloge en termes un peu hyperboliques mais qui trouvaient leur raison dans l’étroite amitié qui unissait alors l’auteur et le critique 106 Là où l’éloquent dominicain dépassait les bornes, c’est lorsque, courroucé et prenant à partie les personnes, il ajoutait à son éloge cette déclaration inattendue

    Je ne vengerai pas M. Albert de Broglie des attaques dont il a été l’objet à propos de ses premiers volumes ; il l’a été dans la conscience de tous les chrétiens honnêtes et de tous ceux en qui l’esprit de parti n’étouffe pas l’équité littéraire. Tout le monde a compris que ce n’était pas le livre mais l’homme qui était en jeu, et que l’on poursuivait dans l’homme un des représentants les plus élevés de ce libéralisme chrétien que l’on voudrait bien déshonorer, mais qui proteste d’un bout de l’Europe à l’autre par ceux qui lui demeurent fidèles dans leur pensée, leur conduite et leurs travaux. En louant M. de Broglie, en lui adressant une seconde fois mes remerciements publics, j’ai le bonheur de lui rendre justice d’abord et le bonheur plus grand peut-être de me séparer par mes éloges de ceux qui ont été capables non pas seulement de lui refuser les leurs, mais de lui prodiguer le poison d’une critique amère et ne sachant pas même s’arrêter 107 .

    Il était difficile de prendre congé plus nettement et plus durement aussi d’un passé d’affection. Et pourtant il y avait dans ce même article quelque chose de bien plus douloureux encore : c’était l’évidente et presque scandaleuse sympathie témoignée à ce persécuteur haineux que L’Église a flétri à jamais de ce titre d’apostat qui fait désormais corps avec son nom. Plusieurs évêques s’en étonnèrent. Sera-ce plaider les circonstances atténuantes en faveur du libéral impénitent que Lacordaire se glorifia de demeurer toujours, que de rappeler après lui et d’après lui ce qui manqua à l’éducation historique et doctrinale d’une âme qui, plus que toute autre, à raison même de ses spontanéités audacieuses, l’eût réclamée impérieusement ?

    Né dans un siècle troublé jusqu’au fond par l’erreur, j’avais repu de Dieu une grâce abondante dont j’ai ressenti, dès l’enfance la plus tendre, des mouvements ineffables ; mais le siècle prévalut contre ce don d’en haut et toutes ses illusions me devinrent personnelles à un degré que je ne puis dire, comme si la nature jalouse de la grâce avait voulu la surpasser. Quand la grâce vainquit contre toute apparence, il y a douze ans, elle me jeta au séminaire sans avoir pris le temps de me désabuser de mille fausses notions, de mille sentiments sans rapport avec le christianisme, et je me trouvai tout ensemble vivant du siècle et vivant de la foi, homme de deux mondes, avec le même enthousiasme pour l’un et pour l’autre : mélange incompréhensible d’une nature aussi forte que la grâce et d’une grâce aussi forte que la nature 108 .

    On ne saurait mieux dire : jusqu’à ses derniers jours, la vie de Lacordaire ne cessa d’être sollicitée par cette double influence. « Je n’ai pas vu l’article du Correspondant, écrivait Mgr Pie : c’est une indignité au P. Lacordaire de se porter à un acte contre vous et à propos d’une suite de l’ouvrage qui est encore répréhensible. Vous savez qu’il est entièrement dans le mouvement de la Jeune Italie 109 . » Louis Veuillot voulut prendre sur lui de répondre à Lacordaire.

    C’est un saint, disait-il, mais plein de passion, d’orgueil et de rancune. Il avoue qu’il a eu tort d’écrire sa lettre sur la guerre d’Italie et peut-être même de vous injurier comme il l’a fait. II donne pour raison qu’il a toujours fait des sottises et qu’il en fera toujours. Ce n’est pas là qu’il y a sujet de le contredire. Le voyant en si bonne disposition, on a voulu toucher un mot de sa rage contre nous (l’Univers) : il s’est aussitôt fâché et il a donné le plus large cours à ses invectives les plus éloquentes. Ceux qui ont entendu Montalembert et lui sur ce chapitre disent que Montalembert est fade 110 .

    Ce courroux d’orateur s’apaisa toutefois, puisque Lacordaire provoqua une démarche auprès de Louis Veuillot pour l’engager à ne donner pas le spectacle de la division entre catholiques. Evidemment il se trompait d’adresse et on le lui fit remarquer.

    Néanmoins, ajoute Louis Veuillot, je l’ai beaucoup soulagé et amené même à désirer mon article, en lui disant que si je ne défendais pas votre cause, vous la pourriez défendre vous-même et que ce serait un peu plus sérieux. Il a paru très frappé de la justesse de mon observation 111

    Y avait-il, dans cet empressement à louer le prince de Broglie, dans la vive réprobation de la critique dirigée contre lui, une part de calcul et un effort habile pour décourager une polémique qui ne savait pas se réduire ? Peut-être. Peut-être aussi le P. Lacordaire, avant de porter ce coup, n’avait-il pas pressenti que sa parole serait non seulement blâmée par beaucoup d’évêques et de catholiques mais de plus désavouée par ses frères en religion. Ce qui ferait penser que le parti libéral voulait à tout prix épargner aux deux volumes qui venaient de paraître l’examen critique consacré aux deux premiers, c’est l’invitation réitérée, que M. de Falloux fit sur ces entrefaites parvenir à l’abbé de Solesmes, de garder un silence qui désormais, ajoutait-il, était commandé par le respect. M. de Broglie avait reçu un rescrit du pape lui accordant des indulgences ; le pape avait félicité l’auteur de la .résolution exprimée dans sa supplique de consacrer ses talents au service de la religion. N’y avait-il pas dès lors convenance à se taire et à ne pas maudire ceux que bénissait Pie IX 112  ?

    N’ayant pas réussi par intermédiaire, le comte de Falloux intervint directement. II avait l’effort habile, la parole insinuante, et ne négligeait rien. Mme Swetchine lui avait légué ses papiers et ses lettres ; il voulait tirer de ce trésor de quoi intéresser et édifier le public français. On ne pouvait guère, pour aborder dom Guéranger, user d’une forme plus délicate.

    Tous les amis de Mme Swetchine m’ont aidé dans mon œuvre, écrivait M. de Falloux. La plupart y ont puissamment concouru en me communiquant leur correspondance : j’ai le même service à vous demander, en prenant bien entendu l’engagement de ne publier quoi que ce soit sans votre autorisation préalable. A côté des dissidences sur lesquelles vous connaissez assez ma pensée pour que je ne me croie pas tenu à vous l’exprimer ici, j’ai toujours gardé bien présent le souvenir de votre constante bonté envers moi et celui de votre tendre attachement pour notre sainte amie commune. C’est donc sous ces auspices que je viens à vous en toute simplicité et vous prie d’agréer l’hommage très respectueux de mon reconnaissant attachement 113

    Deux ans s’étaient écoulés depuis la mort de Mme Swetchine. Ce n’était pour personne un mystère que sa vie était sur le point de paraître. L’article que le P. Lacordaire avait donné au Correspondant 114 sur Mme Swetchine avait affecté de n’accorder pas à l’abbé de Solesmes même la dernière place parmi ceux qu’elle honorait de ses lettres et de son affection. Dom Guéranger en avait légitimement conclu que le parti était pris de taire son nom dans la publication nouvelle et s’était engagé à publier lui-même.

    Je suis donc au regret de ne pouvoir vous accorder ce que vous désirez, répondait-il à M. de Falloux, tout en demeurant persuadé que la biographie que vous donnerez bientôt sera assez riche par elle-même pour que mon humble épisode n’y soit pas regretté. Je n’oublierai jamais deux choses : la première, que c’est dans le salon de Mme Swetchine que j’ai fait votre connaissance ; la onde, que c’est à vous que je dois d’avoir reçu ses adieux à Solesmes.

    Le comte de Falloux avait prononcé le mot de dissidences : il plut à l’abbé de Solesmes de le relever mais sans amertume.

    Je regrette, assurait-il, la concorde qui nous unissait à l’époque où vous écriviez Saint Pie V, et je suis persuadé qu’au ciel Mme Swetchine prie pour le retour de cette cordiale entente. M. de Juigné m’a fait vos commissions. Je n’ai pu prendre l’engagement de ne pas critiquer les deux nouveaux volumes de M. de Broglie ; loin de là, je me crois obligé de le faire 115

    M. de Falloux répliqua : le retard de sa publication s’expliquait par la lenteur même de son travail et la faiblesse de ses yeux fatigués ; il donnait de très bonnes raisons pour que les lettres de l’amie commune ne fussent pas publiées à demi, isolées de celles qui les avaient provoquées ou leur répondaient, à la façon d’une conversation où il ne serait fait état que d’un seul des interlocuteurs. N’ayant pu obtenir une promesse de silence au sujet de M. de Broglie, il se repliait habilement et en combattant encore.

    En ce qui touche le prince de Broglie, laissez-moi vous dire deux mots seulement en toute sincérité, mon très cher ami. Ne croyez pas que le désir de vous désarmer m’ait inspiré le message qu’a bien voulu remplir notre excellent ami commun, le marquis de Juigné. Un auteur n’est jamais très affligé du bruit qui se fait autour de son œuvre. C’est du fond du cœur et comme votre ami à vous que j’ai souhaité, par la communication du billet du saint père, contribuer à vous faire penser que cette polémique d’une durée si exceptionnelle était épuisée. Il me semblait permis d’espérer que la démonstration du peu d’effet produit par elle dans l’esprit du saint père était de nature à favoriser mon intention pacifique ; et la démonstration me semblait acquise par le seul fait d’un encouragement si direct, si personnel, donné sans réserve à l’homme dans lequel vous avez cru voir tant d’atteintes à la doctrine et à propos de l’ouvrage même dans lequel vous avez cru les voir. Soyez donc très sûr, très cher ami, que si, comme vous me l’annoncez, vous reprenez les mêmes attaques et dans les mêmes proportions, beaucoup de vos meilleurs amis en auront un chagrin dans lequel M. de Broglie n’entrera absolument pour rien 116 .

    M. de Falloux ne sut pas se contenir dans les termes de cette modération ; et peut-être livrait-il un peu trop son amertume secrète lorsque, voulant sans doute décrier le journal qu’avait choisi l’abbé de Solesmes, il l’avisait que « l’œuvre de passion politique, de mensonge, de pactisation de toutes sortes avec les plus dangereuses turpitudes de notre siècle, n’avait rien de monastique et portait une grave atteinte au caractère sacré du moine »

    N’y avait-il rien d’exagéré dans cette déférence à une parole pontificale, que le comte de Falloux éprouvait et s’efforçait de faire partager ? Etait-il persuadé vraiment que les lignes aimables du souverain pontife garantissaient contre toute critique l’orthodoxie de M. de Broglie ? Mais à coup sûr, c’est. au compte de la passion et de l’aveuglement qu’elle produit même chez les meilleurs qu’il fallait mettre l’éclat d’une indignation reprochant à l’abbé de Solesmes, comme un excès de honte, d’être devenu le collaborateur de l’Univers.

    C’est depuis que vous êtes devenu tout à fait journaliste, mon très cher ami, que vous avez paru au public étonné beaucoup moins moine que vous n’avez cru le rester. C’est là-dessus que j’oserais appeler votre méditation, si je n’avais plutôt à vous demander pardon de m’être laissé entraîner aussi loin 117

    Dom Guéranger ne semble pas avoir vivement ressenti l’amertume de la réplique. Outre que l’épithète de journaliste ne lui parut pas injurieuse, il ne se sentait pas être journaliste pour avoir obtenu un instant l’hospitalité d’un journal dont il estimait le courage, l’esprit chrétien, le dévouement, les services. C’est de doctrine et non de politique qu’il avait parlé au public de son temps, grâce à l’Univers. C’est le souci de la doctrine et non une passion personnelle, qui l’avait guidé dans son examen du livre de M. de Broglie. La valeur du témoignage pontifical était d’ailleurs par lui ramenée à sa portée exacte.

    Je ne puis comprendre l’importance que vous attachez aux termes assurément très bienveillants de la lettre romaine adressée en réponse à M. de Broglie. Le saint père y loue des sentiments que je loue moi-même. Le livre n’y est pour rien et la polémique encore moins. Ce n’est pas à moi qui connais le style et les usages de la cour romaine que cette lettre peut persuader autre chose que ce qu’elle contient. M. le marquis de Juigné, à son point de vue d’homme du monde, en a jugé comme moi 118

    M. de Falloux insista ; il voulait avoir le dernier mot et protesta qu’il ne désirait aucune réponse. Son dessein n’était pas d’engager une polémique mais de poser à son interlocuteur « dans le silence de sa cellule, des points d’interrogation adressés à sa conscience non à sa plume 119 L’abbé de Solesmes comprit et se tut. On aurait pu croire que M. de Falloux, après avoir échoué deux fois, abandonnait la partie ; il n’en fut rien, nous le verrons bientôt.

    Cependant l’interprétation du rescrit romain comme contenant une approbation autographe du livre de M. de Broglie circulait çà et là pour disposer l’opinion. Un jour même, parut dans les Etudes religieuses des pères de la compagnie de Jésus un article du P. Matignon, qui adoptait sur le livre de M. de Broglie toutes les idées du P. Lacordaire, passant sous silence la critique qui en avait été faite dans l’Univers et donnant à la lettre romaine la valeur que nous venons de dire 120 C’était l’heure même où l’abbé de Solesmes défendait la compagnie de Jésus contre l’abbé Bernier ; un tel parti pris de silence avait un caractère légèrement offensant. Voulait-on par ce silence affecté laisser entendre que les critiques ne portaient pas, que le grand public les regardait comme quantité négligeable et que dom Guéranger aurait pu dorénavant se livrer à de plus utiles travaux ? Peut-être ; mais l’évêque du Mans et l’évêque de Poitiers ressentirent vivement ce déni de justice 121

    Il s’en fallait de tout que Rome fût disposée à transiger sur des questions doctrinales ou à donner un satisfecit à des écrivains douteux dans la foi. On a pu parfois dans certains milieux regarder le Syllabus comme une rouvre improvisée et tumultuaire, un catalogue rédigé en une nuit, disait-on, ou emprunté presque mot pour mot à un mandement de l’évêque de Perpignan. Il serait difficile de concilier ces dires avec le souci que Pie IX témoigna dès 1852 de préparer cet acte solennel. Nous avons vu plus haut qu’en définissant le dogme de l’Immaculée Conception, il avait eu la pensée tout d’abord d’annexer à la bulle la condamnation des erreurs modernes, comme un corollaire symbolique dû à celle qui a mis à mort toute hérésie. Ecartée cette fois, la pensée du pape se mûrissait. Le 11 octobre 1859, dom Guéranger recevait à Solesmes le R. P. dom Bernard Smith, religieux irlandais d’origine, résidant depuis longtemps à Rome où il exerçait les fonctions de procureur de la congrégation anglo-bénédictine. Le souverain pontife, ayant appris que le moine irlandais se rendait à Paris, l’avait, dans son audience de congé, chargé de pousser jusqu’à Solesmes pour y porter une bénédiction pontificale et y savoir quelque chose de dom Pitra alors en Russie ; mais cette mission apparente en voilait une autre qui était de réclamer de l’abbé de Solesmes au nom du saint père des notes sur les principales erreurs du temps.*

    A la même époque, Mgr Pie recevait de Mgr Fioramonti une lettre confidentielle qui l’interrogeait aussi sur la situation doctrinale.  » On me demande à ce sujet un concours que je ne puis donner à moi seul « , disait l’évêque de Poitiers 122 Il y avait donc lieu de se concerter sur une matière si grave, ne fût-ce que pour éviter des redites ; rendez-vous fut pris pour la fête de saint Martin. Pendant que Mgr Pie revenait de Nantes au lendemain de la fête qui avait réuni, pour la translation des reliques de saint Emilien, un grand nombre d’évêques, dom Guéranger se dirigeait vers Poitiers, en passant par Tours où il s’arrêta pour saluer le vénérable M. Dupont, alors tout entier à son dessein de relever l’ancienne basilique de saint Martin. Quelques jours passés ensemble à Poitiers suffirent pour déterminer le partage du travail : l’évêque s’occuperait surtout du naturalisme, l’abbé donnerait son attention aux erreurs philosophiques. On devait se revoir à la fin de l’année pour relire ensemble les deux parties du travail ainsi partagé.

    Les efforts de M. de Falloux n’avaient donc pas réussi à dissuader dom Guéranger de l’examen des deux nouveaux volumes écrits par M. de Broglie, et le travail que Rome venait de lui demander montrait bien qu’elle n’avait pas cessé d’être soucieuse de la vérité. Plus s’assombrissaient les jours, plus il convenait de garder intact le dépôt d’une saine doctrine. L’Univers du 20 novembre annonçait la reprise d’un examen qui devait s’étendre beaucoup moins que le premier. Cinq articles suffirent 123 les réserves de caractère général ayant été faites expressément à l’occasion des deux premiers volumes, il ne restait au critique que le seul devoir de signaler les erreurs de détail auxquelles donnait naissance un système déjà connu. Pourtant l’abbé de Solesmes voulut vider en quelques mots la querelle que lui avait cherchée Lacordaire. En déclarant que M. de Broglie n’avait pas besoin d’être défendu contre les traits empoisonnés d’une critique amère qui poursuivait non un livre mais un homme, et dont il était suffisamment vengé dans la conscience de tous les chrétiens honnêtes, le P. Lacordaire avait sans doute manqué d’aménité. Dom Guéranger ne releva ce ton de maître d’école courroucé que pour dire qu’il ne s’en laissait pas effrayer.

    A la suite d’une discussion prolongée et sérieuse où se trouvèrent allégués tant de principes et tant de faits, l’ami de la partie accusée devait avoir quelque chose à dire sur le fond. Si fort au-dessous de soi que l’on estime un adversaire, il n’est pas toujours prudent et il est peu chrétien de s’en défaire par le dédair :mais si la vérité religieuse se trouve en jeu dans la controverse, il est difficile de comprendre que l’on ne daigne pas même un instant descendre dans l’arène. Les airs de grand seigneur entre nous autres ne sont jamais de mise, moins encore en cette circonstance 124

    Il eut un mot à l’adresse du P. Matignon qui, après avoir reproché à M. de Broglie de pousser un peu loin les concessions, ajoutait ces surprenantes paroles : « Il faut lui en savoir gré… car notre siècle si susceptible et si ombrageux aurait pu suspecter la fidélité dé l’historien, si la foi du catholique avait usé de tous ses droits 125 . » N’y avait-il pas imprudence ans le calcul qui réduit ainsi la vérité surnaturelle à ce que les mécréants peuvent entendre, en même temps que naïveté à reconnaître, chez l’auteur qu’on prétendait louer, l’habileté qui inspire de tels ménagements ? Autrefois le monde avait été sauvé par la prédication et la folie de la foi, et l’apôtre n’hésitait pas à dire à l’Aréopage des vérités importunes : serait-ce donc au prix des réticences que s’achètent aujourd’hui les conversions 126  ? M. de Broglie était fort au-dessus du calcul équivoque qu’on lui supposait, et l’abbé de Solesmes faisait meilleur éloge de son œuvre que ceux qui s’en constituaient les défenseurs. Il reconnaissait que les deux volumes de la continuation sont supérieurs aux deux premiers par leur intérêt, leur mouvement, la maturité du talent. L’auteur s’y était tenu plus en garde contre les idées naturalistes sans y avoir complètement renoncé encore 127 .

    Aussi les réserves de dom Guéranger étaient-elles expresses ; il ne pouvait souffrir que la foi des évêques d’Occident et de la chrétienté latine fût représentée sous les traits d’un respect simple et presque naïf pour le symbole de Nicée. Heureuse naïveté après tout que celle qui ne nous laisse apercevoir d’autre lumière que celle de la vérité ; toutefois expression à coup sûr fâcheuse en un temps où il est presque de mode de vanter tous les hérésiarques comme de grands génies, comme des hommes qui devancent leur temps, et de considérer les orthodoxes comme le troupeau des esprits simples qui suit paisiblement le chemin de la tradition. Ni dans l’histoire du concile de Sardique, ni dans le récit des rapports de saint Athanase avec l’empereur Constance, ni dans l’interprétation contrainte dont il enveloppe les miracles accomplis par les pères du désert, ni dans les inquiétudes témoignées en face des accroissements de la richesse temporelle de L’Église, le prince de Broglie n’avait réussi encore à s’affranchir totalement de l’influence de son milieu. Les événements passés revêtaient souvent les couleurs du prisme libéral ; les hommes et les conciles d’autrefois prenaient une teinte neutre ; saint Athanase agissait comme il convenait pour justifier les thèses du présent et saint Cyrille de Jérusalem parlait et atténuait comme M. de Broglie lui-même. Néanmoins le progrès était sensible, les défauts adoucis ; l’abbé de Solesmes faisait plus large la part de l’éloge. Le dernier article parut le 29 janvier. Le lendemain 30 janvier 1860, l’Univers, malgré la défense du gouvernement impérial, publiait en latin et en français l’encyclique de Pie IX Nullis cerce verbis. On lui répondit par la suppression.

    Cet acte de violence administrative était depuis longtemps prévu. Les événements s’étaient précipités et la politique impériale plus nettement dessinée durant les six derniers mois. Un instant, les évêques de France avaient été rassurés d’abord par les paroles de l’empereur et le fameux Jamais ! du ministre des cultes ; le 11 juillet, la paix de Villafranca signée entre la France et l’Autriche avait réservé l’intégrité du domaine pontifical. Mais bientôt ; il ne fut plus possible de douter que le pouvoir temporel n’eût été livré à la révolution. Les légations séparées de L’État pontifical moyennant un semblant de suffrage universel, la France gardant le silence sur l’usurpation et n’intervenant auprès du souverain pontife que pour obtenir qu’il consacrât lui-même sa dépossession, tout montrait clairement que le gouvernement se dérobait à la parole donnée. L’évêque d’Arras dès le 18 septembre, l’évêque de Poitiers dès le 28 septembre, par leurs lettres pastorales, l’évêque d’Orléans par une retentissante brochure, inaugurèrent la protestation dé tout l’épiscopat catholique. « Nous sommes dans une mêlée affreuse, écrivait dom Guéranger à l’évêque du Mans. L’empereur croit ne sacrifier que le pape ; il s’expose lui-même et l’Europe avec lui 128 Le gouvernement impérial embarrassé donna l’ordre à la presse de n’insérer plus dorénavant ni mandements, ni lettres d’évêques sur l’Italie, afin, disait l’ordre, de soustraire ces documents vénérables à la violence des journaux. Personne ne s’y méprit. On avait besoin de silence pour achever l’œuvre impie. Rien n’était possible si les évêques de France, après avoir solennellement condamné le mot d’ordre contenu dans la brochure : le Pape et le Congrès, pouvaient encore protester hautement devant un public catholique contre le fait de la spoliation. Les avertissements pleuvaient sur le Correspondant pour un article de Montalembert, sur l’Univers à l’occasion d’une adresse proposée à la signature des catholiques. La police sténographiait et commentait les discours de l’évêque de Poitiers.  » Nous devinons ici, écrivait M. Charles Gay, le futur évêque d’Anthédon, tout ce qu’on pense et tout ce qu’on souffre à Solesmes, et Solesmes n’ignore pas ce que l’on sent à Poitiers 129

    Au milieu de l’anxiété des catholiques se rencontraient les voix discordantes de tous ceux qui, soit inertie soit désertion, prenaient leur parti de l’iniquité. M. Gay rapportait à l’abbé de Solesmes qu’un catéchiste d’une des principales paroisses du faubourg Saint-Germain dictait aux enfants des leçons ainsi conçues

    – La puissance temporelle du pape est-elle d’institution divine ?

    – Non.

    – Est-elle nécessaire à la papauté ?

    – Non.

    – De sorte que les gouvernements peuvent l’attaquer sans attaquer la religion ?

    – Oui.

    « Ce fait, ajoutait l’abbé Gay, n’est pas un cas isolé 130 . Il est facile de noter dans la correspondance de l’abbé de Solesmes avec sa douleur de catholique la variété des sentiments qui se partageaient son âme. En se ralliant à l’Empire comme l’immense majorité des hommes de 1852, il avait fait œuvre de prudence non d’enthousiasme. De longtemps il avait pressenti les erreurs possibles auxquelles se laisserait entraîner un pouvoir qui n’avait pas assez ouvertement rompu avec la révolution ; mais enfin, aux jours où le second Empire se proposait de rassurer les bons et d’effrayer les méchants, il avait cru pouvoir lui faire crédit sur de telles avances. A ceux qui reprochaient à Napoléon III de n’être pas un prince chrétien, il répondait volontiers qu’il aurait fallu pour cela une société chrétienne, et malheureusement la nôtre ne l’était pas. Un prince qui commet des fautes n’est pas pour cela un prince déchu ; et même si l’autorité se trompe, elle n’a point perdu son titre à l’obéissance et au respect. Les devoirs envers le prince, tels qu’ils sont prescrits par les premiers éléments du catéchisme, courraient vraiment trop de risques surtout dans notre société démocratisée, s’ils étaient suspendus à l’inerrance et à la perfection de ceux qui commandent.

    Moins facile que d’autres à s’enthousiasmer, dora Guéranger voulait que l’on gardât des égards même envers le pouvoir qui se trompe. En regrettant les complaisances injustifiables de l’empereur, il réservait la. plus large part de ses sévérités pour la révolution, pour les hommes de tiers parti toujours attachés aux immortels principes de 89 et qui, dans les regrettables événements d’Italie, ne voyaient qu’un thème d’opposition politique ou de pur sentiment. Il regardait comme peu habile de provoquer un pouvoir exaspéré par ses propres fautes et par la déconsidération qu’elles lui avaient value. Très désireux de conserver à L’Église un organe qui lui était dévoué, il tremblait pour les jours de l’Univers alors très menacé ; et peut-être, se disait-il après tout, que le gouvernement, qui venait de se faire la main en frappant, comme suspecte, la société de Saint-Vincent-de-Paul, hésiterait bien moins encore en cas de polémique importune à supprimer une congrégation bénédictine non autorisée. *-

    Je suis désolé de la perte de l’Univers, écrivait-il à Mgr Pie ; s’il avait tenu à moi, je l’aurais conduit à travers les écueils de manière à ce qu’il ne sombrât pas. La suppression est cent fois pire que d’avoir laissé les évêques publier seuls l’encyclique ; mais le courage est si rare aujourd’hui qu’on est encore heureux d’avoir quelque chose à admirer en ce genre 131

    Ce lui fut une joie lorsque du Lac lui apprit que Taconet avait obtenu l’autorisation de fonder le Monde, moyennant le désistement de Louis Veuillot et de son frère ; du Lac, qui continuait à écrire dans le nouveau journal, était chargé par Taconet, propriétaire, gérant, directeur et rédacteur en chef, de solliciter auprès de lui pour le Monde l’honneur qui avait été fait à l’Univers et la même part de collaboration 132 La suppression du journal n’entraînerait donc pas la fin de la lutte et le silence imposé à de courageux écrivains n’empêcherait pas la parole du souverain pontife de parvenir aux oreilles catholiques. En vain le gouvernement s’efforçait-il de semer partout la terreur des avertissements, préludes de la suppression ; en vain le Moniteur du ter avril insérait-il la note suivante Le gouvernement croit dans les circonstances actuelles devoir rappeler la disposition suivante de la loi organique du concordat

    « Aucune bulle, bref, rescrit, décret, mandat, provision, ni autres expéditions de la cour de Rome, même ne concernant que les particuliers, ne pourront être reçus, publiés, imprimés, ni autrement mis à exécution sans l’autorisation du gouvernement. Le rappel de cette disposition ouvertement schismatique témoignait assez de la peur que ressentait le ministère de voir publier en France la bulle pontificale du 26 mars prononçant l’excommunication contre les envahisseurs et les usurpateurs des États de l’Église. Mais par une singulière contradiction il laissait attaquer et travestir dans la presse soudoyée par lui cette même bulle que nul ne devait connaître.

    La condition extraordinaire faite à la parole du pape inspira à l’évêque de Poitiers sa lettre pastorale du 7 avril où il tourna la défense avec une spirituelle habileté.

    Je n’ai pas à vous apprendre, nos très chers frères, disait-il, qu’une pièce importante émanée du souverain pontife dans ces derniers jours est parvenue jusque chez nous ; les organes de la publicité les mieux notés auprès du pouvoir n’ont pas fait difficulté de vous en instruire. Sans entrer ici dans l’appréciation des motifs qui nous dissuadent de vous donner communication de ce bref pour le moment, il suffira de vous dire qu’aucune prescription ecclésiastique ne nous enjoint de le publier et que les termes formels dans lesquels il est conçu, non plus que les dispositions générales du droit, n’en font point dépendre la valeur de sa promulgation par les ordinaires. Toutefois la liberté avec laquelle certaines feuilles quotidiennes, qui pénètrent chaque matin sur le territoire confié à notre sollicitude et à notre juridiction spirituelle, se permettent d’apprécier de discuter, de commenter, de dénaturer cet acte pontifical, nous confère le droit et nous impose le devoir de ne pas garder un silence absolu. S’il arrive que

    ous devions différer de placer sous vos yeux certains monuments de la juridiction apostolique et de l’histoire ecclésiastique contemporaine, personne ne voudra admettre, comme un corollaire obligé de cette mesure, la nécessité de les laisser librement calomnier, outrager et travestir 133

    Une fois cette situation prise, l’évêque de Poitiers avait toute liberté de faire connaître l’essentiel de la bulle pontificale, dans l’intention de la défendre, sans la promulguer bien entendu.

    La situation était difficile pour le journal qui avait succédé à l’Univers. Le premier numéro avait fait allusion à la bienveillance du gouvernement ; mais la formule avait été imposée par le gouvernement lui-même et nul n’ignorait que le pouvoir ne feignait d’embrasser un journal catholique que pour l’étouffer. De là, chez les rédacteurs du Monde, chez du Lac et Coquille en particulier, une velléité de se retirer et de suivre Louis Veuillot à un journal nouveau, qui eût été rédigé à Bruxelles et dont Pie IX lui-même avait semblé caresser le projet. L’abbé de Solesmes ne pouvait être favorable à cette combinaison.

    Ce serait un malheur immense, écrivait-il à du Lac, de priver les catholiques de France d’un journal pleinement orthodoxe et de les livrer à l’Ami de la religion. C’est cependant ce qui aura lieu, si l’ensemble de la rédaction de l’Univers quitte le Monde. Il y a d’autres vérités à soutenir que celles qui sont en jeu dans la question romaine. Bâillonnés sur celle-ci, il nous est toujours possible de soutenir les autres. Le journal belge portera un coup funeste au Monde… Vienne une crise qui rende la liberté à la presse catholique, et nous voilà sans journal en France. M. Taconet sait combien il en coûte pour en fonder un.

    Puis, ajoutait-il, on ne laissera pas durer le journal belge. Il succombera sous les coups des deux gouvernements, car il peut être assuré qu’on ne le laissera pas pénétrer en France. Où en serons-nous alors ? Nous aurons exporté à l’étranger toute la vitalité du seul journal catholique de France, pour recueillir une cruelle déception. Ne croyez pas d’ailleurs que les Français s’abonneront en grand nombre à un journal belge, toujours en retard pour les nouvelles de France. Assurément il vaut mieux que Veuillot écrive en Belgique plutôt que de ne pas écrire ; mais ce qui importe plus que tout, c’est de ne pas laisser la France sans un journal pleinement catholique, si gêné qu’il soit 134 Cet avis prévalut. M. Taconet en sut grand gré à dom Guéranger.

    Je vous remercie, lui disait-il, de votre bonne et puissante intervention. Quoiqu’il nous soit permis de parler de tout, excepté des hommes en place, des ministres, du gallicanisme, de l’ultramontanisme, des quatre articles et surtout de la suprématie de L’Église sur L’État, j’ose espérer que vous ne nous abandonnerez pas. M. Rouland a bien voulu, il y a trois mois, m’expliquer qu’il nous permettait le mysticisme, le surnaturel, Marie d’Agréda, etc. Le pauvre homme n’a pas vu, parlant ainsi, qu’il nous accordait tout. Nous nous retrancherons donc dans le surnaturel 135

    Dom Guéranger mettait sur le compte de sa santé alors éprouvée et aussi de la prudence le retard qu’il avait apporté à poursuivre la série de ses articles 136 Déjà pourtant il avait présenté aux lecteurs catholiques la Vie de Notre -Seigneur Jésus-Christ, écrite par Clément Brentano d’après les révélations d’Anne Catherine Emmerich et traduite par l’abbé de Cazalès 137

    Le Bien publie de Gand, par la plume de M. Joseph de Hemptinne et au nom de la commission directrice du grand journal belge, avait offert à dom Guéranger l’hospitalité de ses colonnes et témoigné tenir sa collaboration à grand honneur. Le Bien publie pénétrait dans presque toutes les maisons d’éducation ; il avait reproduit autrefois les articles donnés par l’Univers sur le naturalisme contemporain. L’enseignement de l’abbé de Solesmes avait été fort goûté et inspirait plus d’un professeur d’histoire. Si vous vous décidiez, ce dont je ne doute pas, à continuer votre croisade contre le naturalisme, je viens, disait M. de Hemptinne, mettre à votre disposition les colonnes du Bien public. Et si vous avez pris d’autres engagements, nous osons espérer que vous voudrez bien autoriser encore la reproduction de vos articles 138  » Malgré ces offres gracieuses, dom Guéranger demeura fidèle, nous le savons déjà, au journal qui avait recueilli la lourde succession de l’Univers.

    Dans le rapide résumé qu’il avait autrefois donné de l’histoire afin de restituer aux faits et aux personnages une portée trop souvent méconnue, un caractère parfois travesti, dom Guéranger n’avait pas eu assez de loisir pour s’arrêter longuement devant la figure de saint .Louis ; il avait à cœur pourtant, comme catholique et comme Français, de défendre l’honneur d’un tel roi contre des manœuvres intéressées qui avaient trop réussi. Récits apocryphes et calomnieux, fabrication de pièces, tout avait été employé pour ternir l’honneur du saint roi.  » On est venu à bout de tromper nos pères, disait-il avec tristesse, et nous, leurs fils, nous répétons docilement la leçon qu’ils nous ont transmise, sans nous douter le moins du monde que nous sommes tout simplement le jouet d’une odieuse mystification 139

    Au milieu de la crise romaine, parler de saint Louis, de ses relations avec la papauté, marquer en lui la fermeté respectueuse qui avait su concilier l’honneur de sa couronne avec ses devoirs de roi très chrétien, écarter comme supposée la fameuse pragmatique sanction, restituer les *positions religieuses de son testament, effacées par un faussaire du quatorzième siècle, dégager le saint roi de toute solidarité avec la politique inaugurée par son petit-fils, Philippe le Bel, c’était sans doute s’écarter un peu de ce mysticisme qui avait obtenu le laissez-passer dédaigneux de M. Rouland ; c’était peut-être aussi courir le risque d’être importun en montrant quelles avaient été, à une autre époque et sous les rois d’une autre race, les relations avec la papauté ; mais si l’abbé de Solesmes avait souvent protesté contre le système qui consiste à transposer les faits de l’histoire et à solliciter le passé pour y trouver la critique du présent, il n’avait pas le droit d’écarter un enseignement qui naissait des faits eux-mêmes, une leçon qui venait de l’histoire et non de l’historien.

    Du 21 mai 1860 au 18 février 1861, sans fausse crainte et sans aucune allusion ouverte qui eût provoqué contre le journal de nouvelles sévérités, huit articles 140 furent consacrés à dessiner la politique de la France avec la papauté, politique traditionnelle dont mérovingiens, carolingiens, capétiens s’étaient fait gloire. En répondant au message de Blanche de Castille, réclamant pour son jeune fils la protection apostolique, Grégoire IX ne faisait que résumer six siècles d’affectueuses relations, lorsqu’il disait :  » Nous ne pouvons ni ne devons jamais perdre de vue la foi sincère et le dévouement envers Dieu et la sainte Église qu’ont professés de tout temps les rois et le royaume de France, et qui ont constamment porté le siège apostolique à les favoriser et à les honorer en toutes manières.  » La lettre du pape se terminait par ces solennelles paroles

     » Nous recevons sous la protection du bienheureux Pierre et sous la nôtre vos personnes, le royaume, votre famille et tous vos biens, et nous vous en donnons acte par les présentes 141

    Au cours de son règne et sans rien aliéner de sa légitime indépendance, saint Louis ne cessa de reconnaître par sa déférence filiale la bienveillance apostolique qui s’était étendue sur sa minorité. Ni lorsqu’il refuse de susciter un compétiteur à Frédéric II dans la personne de son frère Robert comte d’Artois, ni lorsqu’il écarte doucement l’invitation de Grégoire I$ à prendre les armes contre le même Frédéric II dans la grande querelle du sacerdoce et de l’empire, saint Louis n’a trahi la papauté et bien moins encore préludé aux doctrines gallicanes sur le temporel des rois. Le refus de saint Louis à se prêter à la guerre contre Frédéric II était motivé par trop de raisons d’ordre politique pour ne s’imposer pas. Le royaume de France était divisé ; les troupes du roi semées par le monde, à Constantinople et en Palestine : il y avait prudence élémentaire à surseoir à une expédition qui, sans aider réellement les affaires du pape, eût exalté par un succès facile l’orgueil d’un voisin déjà trop puissant. Encore ces ménagements envers la puissance de Frédéric II n’eurent-ils qu’un temps ; et le jour où l’empereur fut osé au point de se saisir des évêques français qui se rendaient au concile romain convoqué par Grégoire IX, saint Louis n’eut besoin que de sa royale fierté pour enjoindre à l’empereur de relâcher les prélats captifs dont tout le crime était d’avoir obéi au souverain pontife :  » Que votre prudence impériale y réfléchisse donc,… car le royaume de France n’est pas tellement affaibli, qu’il soit d’avis de se laisser presser par vos éperons 142

    L’empereur comprit et les évêques français furent rendus à la liberté. L’abbé de Solesmes relevait avec joie les documents qui vengeaient le saint roi de l’imputation de gallicanisme. Il se proposait de faire, dans un autre article, l’histoire du conclave qui, en dépit des trames de Frédéric II, donna à Grégoire IX Innocent IV comme successeur. Cet article ne parut jamais. Les dernières paroles prononcées sur ce sujet ressemblaient à une moralité historique

    Il n’y a que servitude pour L’Église, abaissement et péril pour les nations catholiques, lorsque l’Italie est au pouvoir d’un prince qui a la main sur Rome. Que ce prince ait son trône dans la capitale du monde chrétien, ou qu’il la domine d’une autre manière comme faisait Frédéric, la liberté du conclave est exposée et la chrétienté ne sait plus en quelle estime elle pourra tenir son chef, ni même si ce chef a été élu dans des conditions canoniques. C’est pour cette raison que les papes, tant qu’ils ont eu une action temporelle, n’ont pas souffert qu’une souveraineté séculière s’étendît à toute l’Italie ni même à une moitié de la péninsule ; et en cela comme en tout le reste ils ont bien mérité de la chrétienté. L’Italie, si fière en paroles contre l’Autriche, oublie trop en ce moment que sans les papes et leurs glorieuses luttes elle serait depuis bien des siècles asservie à l’Allemagne, des Alpes au détroit. Puisse la France ne pas oublier qu’il s’est rencontré des circonstances où un roi tel que saint Louis a dû mettre ses forces militaires à la disposition d’un conclave ! Puisse la politique française se souvenir qu’un autre de ses rois, grand homme d’État, Henri IV, loin de croire possible la diminution du territoire soumis au saint-siège, songeait à accroître encore ce territoire en donnant au pape Naples et la Sicile Nous vivons dans d’autres temps, nous répondront les habiles de ce monde ; L’Église catholique ne compte plus parmi les institutions auxquelles on puisse garantir la possession du sol : elle n’a plus qu’un intérêt moral. Cet intérêt moral qui est celui de deux cents millions d’âmes, répondrons-nous, avez-vous découvert un moyen de l’assurer à L’Église, si dans son organe vital vous la livrez sans défense à la pression matérielle 143  ?

    Par malheur ces adjurations ne pouvaient rien contre l’invasion des États de L’Église par les volontaires de Garibaldi, ni contre l’astucieuse politique du roi de Piémont, désavouant une irruption dont elle s’apprêtait à recueillir le bénéfice, ni contre la complicité ou le silence des nations chrétiennes. En France, l’inquiétude était au cœur de tous les catholiques ; le ton des journaux était menaçant ; les vieux légistes profitaient de l’heure troublée pour exhumer contre les associations religieuses les vieux textes assassins. Il était trop tôt : la France alors n’était pas mûre ; pourtant dans son rapport au Sénat du 25 mas 1860, Dupin aîné faisait valoir déjà les arguments qui devaient dans la suite paraître décisifs. Heureusement les biens de mainmorte ne montaient encore, d’après son évaluation, qu’à une centaine de millions. On était bien loin du milliard que la propriété religieuse devait atteindre quarante ans plus tard. Aussi, en dépit de ce spectre des biens de mainmorte toujours agité par les légistes en quête de curée fructueuse, l’orage provoqué par M. Dupin fit plus de bruit que de mal. Dom Guéranger se rassurait :  » Je ne crois pas à la réalité du péril pour nous, disait-il à Mgr Pie : le grelot serait trop difficile à attacher 144 Il se persuadait en effet que l’idée de liberté était désormais assez familière aux Français pour qu’une dissolution violente des ordres religieux fût impossible. Il avait compté sans le lent travail de l’impiété, sans l’avidité des gens de chicane trop bien aidés dans leur oeuvre de destruction par l’indifférence publique et l’abaissement général des caractères.


 

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