Dom Guéranger, abbé de Solesmes, par Dom Delatte – Chapitre XVI

CHAPITRE XVI

 

AUTORITÉ CROISSANTE DE DOM GUÉRANGER

 

(1860-1863)

    

    Depuis de longues années déjà, un moine de la congrégation anglo-bénédictine, le R. P. dom Laurent Shepherd, s’était pris de grande affection pour l’abbé de Solesmes qu’il regardait comme le restaurateur au dix-neuvième siècle de la vraie vie monastique. Il entretenait avec lui une correspondance régulière, chaque année le ramenait à Solesmes ; il désirait avec impatience l’apparition de la Vie de saint Benoît toujours sur le métier. L’Année liturgique inspirait sa vie, il en donna en anglais une élégante et fidèle traduction. Il voulut faire plus encore, arracher pour un instant dom Guéranger à ses moines, à ses travaux, à l’amour de son abbaye, l’entraîner au delà du détroit et nouer ainsi des relations d’affectueuse fraternité entre la famille bénédictine de Lance et cette congrégation antique dont les travaux ont tant contribué à conserver à l’Angleterre, au milieu des persécutions, le germe du catholicisme.

    Le prieuré de Belmont, auquel appartenait dom Shepherd,. devait durant l’automne de 1860 célébrer la dédicace de son église dédiée à l’archange saint Michel. N’était-ce pas un motif tout-puissant et une occasion heureuse pour déterminer l’abbé de Solesmes au voyage ? Le prieur de Belmont, dom Sweeney, unissait ses instances à celles de son moine. Tous deux songeaient à ramener plus de vie conventuelle dans une congrégation que les circonstances historiques avaient entraînée vers les labeurs nécessaires de l’apostolat ; ils espéraient que la présence de dom Guéranger leur serait un appui. Lorsque la date de la dédicace fut définitivement fixée au 5 septembre, les instances devinrent plus pressantes. L’itinéraire était tout tracé : une première étape conduirait au prieuré anglais de Douai ; le prieur de Douai, dom Adrien Hankinson, guiderait ensuite de sa personne sur terre et sur l’onde le voyageur ignorant l’anglais. Dom Guéranger consentit. Le 30 août 1860 il partait pour Douai. L’accueil y fut très aimable mais compensé par une épreuve inattendue : dom Hankinson déclara que pour se rendre en Angleterre il fallait adopter l’habit séculier. Une loi de 1850 condamnait à la prison quiconque se risquerait en publie avec l’habit religieux. Il fallut s’incliner. Et l’habit séculier, c’était entre autres accessoires le chapeau haut de forme, vulgairement chimney pot, et le paletot trop étroit, vraie camisole de force où dom Guéranger une fois emprisonné avait peine à se mouvoir, peine surtout à être reconnu. La traversée fut facile. Lorsqu’il fut. arrivé à Glocester, l’abbé de Solesmes sortit tête nue, ayant par mégarde oublié son chapeau dans le compartiment, et ce ne fut qu’à la voix et à l’accent que dom Laurent Shepherd le put deviner. « Voyez, mon fils Laurent, lui disait-il en ouvrant les bras, voyez comme on m’a traité ! » Dom Laurent courut à la recherche du chapeau en détresse ; lorsqu’il en fut coiffé, l’abbé de Solesmes était complètement méconnaissable.

    De Glocester à Hereford, de Hereford à Belmont, on fit route avec une grande affluence d’ecclésiastiques et de religieux qui se rendaient à la fête, où se trouvèrent réunis neuf évêques, trois abbés mitrés, nombre de religieux de tous ordres, bénédictins, cisterciens, dominicains, cordeliers. Mgr de Newport fit la cérémonie de la dédicace. On y entendit la voix de l’archidiacre Manning et de Mgr Ullathorne, évêque de Birmingham. Cette fonction fut regardée comme la plus brillante qui se fût célébrée en Angleterre depuis la Réforme. Puis selon une coutume anglaise, le lendemain de la dédicace de l’église, eut lieu l’inauguration du monastère, le premier que l’ordre bénédictin eût relevé en Angleterre depuis Henri VIII. La clôture n’était pas établie encore ; toute la société anglaise visita le monastère de la cave au grenier, mais dans la plus parfaite convenance, disait l’abbé de Solesmes, et sans cette vision de cohue que provoquent inévitablement dans certains pays les avant-veilles de clôture. Des lecteurs et lectrices de l’Année liturgique tinrent à honneur de lui être présentés.

    Les lettres qu’il écrivit d’Angleterre révèlent à la fois et les admirations et les regrets inspirés par la vue des cathédrales si belles et si vides, bâties autrefois par des mains catholiques. Etre sans cesse ramené à la froide réalité, à l’hérésie régnante’ lui était douloureux.

    Toutes ces belles cathédrales usurpées et profanées par l’hérésie, la plupart des églises et chapelles catholiques pauvres, étroites, cachées, fréquentées par une faible minorité de catholiques ; sur la route, d’innombrables clochers signalant des églises où Notre Seigneur n’habite pas ; pas une croix, pas un objet pieux exposé en public, l’obligation de se travestir pour voyager, tout cela est triste au dernier point. Et pourtant, ajoutait-il avec un accent d’espérance, il y a de bien saintes âmes dans ce pays, des conversions héroïques, des dévouements généreux qui laissent bien loin derrière eux tout ce que nous voyons en France 1

    Malgré tout dom Guéranger regrettait le ciel de France ; pourquoi ne pas l’avouer aussi ? les viandes anglaises ne parvenaient pas à lui faire oublier sa laitue quotidienne 2 . Dom Laurent lui épargna tous les ennuis d’un voyage en pays étranger et de langue inconnue. Glocester et sa cathédrale dédiée à saint Pierre, Bath et ses souvenirs bénédictins, Saint Grégoire de Downside, la cathédrale de Worcester dédiée à Notre Dame, avec les tombeaux à fleur de terre de saint Oswald et de saint Wulstan, l’abbaye bénédictine de Stanbrook, rien ne fut oublié. La santé de dom Guéranger, si souvent éprouvée en France, se riait de la fatigue. Il avait oublié son chapeau à Glocester, il oublia son bréviaire à Stanbrook ; ce lui fut une nécessité de rebrousser chemin et de donner une bénédiction nouvelle et dernière à ce coin de terre, si cher à ses yeux et si tendrement aimé de lui.

    De Worcester il remonta jusqu’à Birmingham, sans y trouver Mgr Ullathorne appelé auprès de sa mère mourante. Aux portes de la ville se trouvait une maison de l’Oratoire où vivait le Dr Newman.* Dom Guéranger s’y rendit. L’entrevue fut brève et froide. Newman ne voulut point parler français, s’excusa de parler italien, ne consentit point à user du latin ; et les questions rapides de l’abbé de Solesmes traduites par le P. Shepherd ne parvinrent pas tout d’abord à triompher de sa glaciale réserve. Il ne répondait que par monosyllabes. On se leva. Newman introduisit dom Guéranger dans la bibliothèque ; là enfin, en face des livres, amis communs, auprès surtout de l’exemplaire de saint Athanase qui avait appartenu à Bossuet et portait de nombreuses notes marginales de sa main, la conversation languissante jusqu’alors s’anima quelque peu et l’on parut plus à l’aise. L’entretien fut plus facile au collège d’Oscott dont le Dr Northcote était alors président. Malgré l’impatience qu’il éprouvait de revoir son monastère, dom Guéranger se prêta à son aimable compagnon. Ensemble ils visitèrent la cathédrale d’York, puis le monastère de Saint-Laurent d’Ampleforth où Mgr Ullathorne les rejoignit un instant.

    Les étapes du voyage furent assombries par tout ce qui se passait alors à Rome, par tout ce que la France laissait faire : la mort de Pimodan, l’écrasement de l’armée pontificale à Castelfidardo, le général de Lamoricière entrant à Ancône avec quelques cavaliers seulement, l’agression sacrilège couronnée de succès, la révolution triomphante, un détestable exemple donné à l’Europe. La tristesse de ces nouvelles accéléra la dernière partie du voyage : Peterborough, sa cathédrale dédiée à saint Pierre, et du côté de L’Evangile, avec un millésime incomplet, sous une dalle de marbre noir foulée par tous les passants, le tombeau de Catherine d’Aragon humiliée jusque dans la mort ; puis ce fut Oxford, son université, ses bibliothèques, ses collèges et enfin Londres où les voyageurs furent accueillis chez les oblats de Saint Ambroise par le Dr Manning. Le P. Faber était souffrant ; il se fit violence pour recevoir quand même l’abbé de Solesmes. On sait en quelle haute estime dom Guéranger tenait le pieux auteur de tant de livres spirituels qui sont dans toutes les mains. On eut moins de peine à s’entendre à l’Oratoire de Londres qu’à l’Oratoire de Birmingham : le P. Faber entendait le français et parlait l’italien ; les âmes étaient à l’unisson et la cordialité fut absolue. « C’est un bon Anglais, gros, franc, ouvert et gai, disait rondement dom Guéranger, un vrai fils de saint Philippe Néri. » Depuis la bibliothèque jusqu’à la cuisine, tout fut exploré et la chapelle plus que tout le reste. Elle. était contiguë à une église protestante et ménagée avec assez de confort. Le P. Faber racontait en souriant les commencements d’une conversion : tout récemment, une Anglaise avait déclaré au ministre qui voulait la retenir dans sa communion que décidément elle préférait venir à l’Oratoire parce que l’église était mieux chauffée.

    Le cardinal Wiseman était absent de Londres. A Westminster, l’abbé de Solesmes ne pouvait contenir son admiration. Très prime sautier dans l’expression de ses sentiments, il salua de façon très différente le tombeau d’Elisabeth et celui de Marie Stuart. Cela naturellement fit froncer le sourcil au guide qui faillit en interrompre son discours ; mais dom Guéranger ne comprenait pas l’anglais. Ce fut plus grave, lorsque le groupe des visiteurs parvint au tombeau de saint Edouard le Confesseur. N’ayant rien à faire d’explications qui n’étaient pas pour lui, il se détacha du groupe des curieux et alla seul s’agenouiller au pied du monument. Sa prière durait depuis quelque temps ; le cicerone impatienté pria le P. Shepherd d’inviter son ami à rejoindre le groupe. Dom Shepherd obéit au cicerone, mais dom Guéranger absorbé sans doute n’obéit pas. Une seconde invitation n’eut pas plus de succès. C’est alors que le guide irrité marcha vers le coupable et, le secouant par l’épaule, lui adressa quelques mots auxquels dom Guéranger ne comprit rien sauf la colère de celui qui lui parlait. Toujours agenouillé, il se retourna vers dom Laurent Shepherd et lui dit :

    – Mais que me veut ce bonhomme ?

    – Levez-vous, mon père, lui fut-il répondu, il est fort en colère et ces protestants, aussi. Ils prétendent que vous devez vous conformer aux règles et qu’il n’est pas permis dans un lieu de culte public de prier comme vous le faites.

    – J’ai fini, repartit dom Guéranger, je suis à vos ordres.

    Peut-être l’avertissement du guide fut-il d’autant plus sévère que durant cette dernière partie du voyage dom Guéranger avait renoncé à tout travestissement ; il avait repris avec joie l’habit monastique qu’il abritait d’un manteau et tenait son chapeau à la main. L’impatience de revoir Solesmes le fit renoncer à visiter Cantorbéry. Le 21 septembre, il disait adieu au P. Laurent, et, sous la conduite du président de la congrégation anglaise, dom Burchall, regagnait la France. Une halte à Douai, un court séjour à Paris, et les trois semaines d’absence prirent fin. Un des meilleurs souvenirs de ce rapide voyage fut celui qu’il garda du P. Faber. « J’ai vu à Londres ce grand et saint docteur, écrivait-il, j’ai été tout embaumé de sa charité, de son amabilité, de sa simplicité. Je me le figurais ainsi. Il a été extrêmement gracieux pour moi 3 »

    Nous n’ignorons pas l’impression que de son côté l’abbé de Solesmes laissa au P. Faber : il l’a livrée dans une lettre privée qu’il écrivit le soir même de la visite à l’une de ses correspondantes, lectrice assidue de l’Année liturgique. Nous en donnons la traduction française.

    Ma chère miss Nugent, je suis arrivé à Londres hier seulement et j’en repars demain matin. J’espère que votre affectueuse sollicitude sera satisfaite quand je vous aurai dit que j’ai eu l’honneur et l’insigne faveur d’une entrevue de près de deux heures avec le grand et bon père Guéranger. Malheureusement je souffrais d’un fâcheux mal de tête, et le peu de mots que je pus dire en français ou en italien furent bégayés plus encore qu’à l’ordinaire. Ainsi c’est une occasion que je regarde comme perdue ; j’avais tant à dire et je n’ai rien dit. C’est pour moi néanmoins une grande consolation et je n’oublierai pas cette figure, cette voix, ces manières où se révèle l’esprit tranquille et fervent, profond et joyeux de cet excellent moine. C’est une de ces rencontres qui font dire : Il faut qu’au ciel je me retrouve en compagnie de cet homme si humble, si modeste, si bienveillant, avec autour de lui un tel parfum de prière qu’on le prendrait pour la fleur exquise de la sainteté bénédictine. Pour moi, je fus si contraint, si maladroit, si maussade que je ne lui demandai même pas de prier pour moi.

    Il est superflu de rappeler ici l’observateur très fin, l’analyste pénétrant qu’était le P. Faber, pour assurer à un tel jugement toute sa portée. Mais l’éloge contenu dans ces quelques lignes a une histoire que nous n’hésitons pas à rapporter ici malgré sa forme anecdotique, tant elle trahit l’aversion qu’éprouvait dom Guéranger pour toute vaine gloire. L’année suivante lorsque le P. Laurent vint à Solesmes selon sa coutume, il apportait avec lui la lettre autographe du P. Faber. Il la communiqua à ceux des moines avec qui il était en relations familières ; quelques-uns peut-être furent surpris que leur abbé qu’ils voyaient et coudoyaient tous les jours pût provoquer et mériter un tel éloge. Le bruit circula bientôt qu’il y avait une lettre du P. Faber concernant le père abbé, tant et si bien qu’il parvint à l’abbé lui-même. Il témoigna le désir de voir ce qu’un fils de saint Philippe Néri pouvait penser d’un fils de saint Benoît. Se refuser à ce désir était impossible ; mais quelques avisés pressentirent le sort réservé à l’autographe, s’il parvenait aux mains de l’abbé. Et voici de quel stratagème ils usèrent. Il se trouvait alors à Solesmes un jeune moine d’une plume très habile et très sûre, *expert en calligraphie et capable de reproduire un document écrit, avec une perfection décevante ; on s’adressa à lui ; copie fut prise et l’original placé en lieu sûr.

    Le P. Laurent se rendit à son heure chez le père abbé, muni de son fac-similé. Dom Guéranger lui demanda la lettre. Il était habile de ne pas s’exécuter aussitôt. Le P. Laurent s’excusa tout d’abord ; il fit valoir que la lettre était pour lui d’un grand prix, qu’elle lui appartenait à peine et qu’il éprouverait du chagrin à s’en dessaisir. Il céda pourtant et livra son trésor. Dom Guéranger lut rapidement. Son front se rembrunit ; l’air devint sévère. « N’est-ce que cela ? dit-il ; mais il n’y a rien d’intéressant dans ce papier. » Le froisser, le jeter au feu fut l’affaire d’un instant. Il ne manqua rien à la gaîté de l’abbé lorsqu’il vit le P. Laurent triste, effaré, disputer aux flammes le document à demi consumé.

    – Mais, mon révérendissime père, je tenais beaucoup à cette lettre.

    – Mais non, mon enfant, il n’y avait là que des bêtises ; est-ce qu’on fait collection de choses pareilles ?

    Dès son retour d’Angleterre, dom Guéranger voulut payer à ceux qui étaient morts à Castelfidardo le juste tribut de l’admiration chrétienne.

    « C’est une loi établie, disait-il après Bossuet, que L’Église ne peut jouir d’aucun avantage qui -ne lui coûte la mort de ses enfants et que, pour affermir ses droits, il faut qu’elle répande du sang 4 . » L’Église ne compte donc pas comme défaite la mort de ceux qui combattent avec elle et pour elle : leur dévouement est l’élément dont elle vit… Et l’éternel honneur de nos héros est de s’être dévoués pour la royauté de Jésus-Christ, comme les croisés leurs pères se dévouèrent pour la délivrance de son sépulcre. Chez eux, point de ces théories humaines qui rapetissent et font descendre d’une partie de sa hauteur le principat sacré. Ils n’ont point disserté sur la manière de concilier l’œuvre de Pépin et de Charlemagne avec les idées modernes. Ils se sont dit seulement : Jésus Christ a sur la terre un vicaire ; ce vicaire est roi et doit l’être ; combattons et mourons pour la royauté du vicaire de Jésus-Christ. Affirmation magnanime au milieu des idées vagues de notre temps, de ces continuelles alliances de la vérité et de l’erreur, de cette dissolution de l’antique foi que l’on signale partout. Tandis que d’autres prenant et reprenant la question donnaient leur encre, eux ont donné leur sang : démonstration irrésistible qui dépasse tout et don rien n’arrêtera l’effet. C’est ainsi que L’Église a triomphé ; c’est ainsi qu’elle triomphera toujours 5

    Cet hommage public aux martyrs, aux témoins des droits de L’Église émut sans le convertir à l’espérance l’esprit très positif de Segretain.

    Ajournons tout espoir, écrivait-il, après l’expérience sociale à laquelle la Providence veut certainement soumettre l’humanité. L’Église persécuté, humiliée, désavouée, désarmée de tout moyen temporel, voyant la cervelle des trois quarts de ses enfants détraquée par un libéralisme imbécile, ne peut plus aujourd’hui que semer des germes de résurrection mais non sauver la société agonisante 6

    Les événements se hâtaient de justifier ces paroles découragées. La révolution poursuivait le cours de ses odieux succès, ne faisait nul mystère de ses desseins et feignait de n’y voir que la réalisation d’un idéal de liberté.

    Je crois, disait nettement M. de Cavour au parlement de Turin, que la solution de la question romaine doit être amenée par la conviction qui se répandra de plus en plus dans la société moderne et même dans la grande société catholique, que la liberté est hautement favorable au développement du véritable sentiment religieux. Ma conviction est que cette vérité triomphera bientôt. Nous l’avons déjà vue reconnue par les défenseurs les plus passionnés des idées catholiques. Nous avons vu un illustre écrivain dans un moment lucide démontrer à l’Europe, dans un livre qui a fait grand bruit, que la liberté avait été très utile pour relever l’esprit religieux 7

    Il ne pouvait convenir à Montalembert de paraître fournir des armes à la révolution même parée du nom de liberté. Il releva le gant et repoussa avec une éloquente indignation une trop odieuse solidarité mais sans abandonner pourtant le thème auquel il dévoue sa vie et dont il précise la formule : « Je parle ici en mon nom, disait-il, sans mission, sans autorité, appuyé seulement sur une expérience déjà longue et singulièrement éclairée par l’état de la France depuis dix ans ; mais je dis sans hésiter

    « L’Église libre au sein d’un État libre », voilà pour moi l’idéal 8 . » La formule était trouvée. Elle devait quelques années plus tard essuyer dans le Syllabus une réprobation formelle ; mais à l’heure où elle se produisit, ni l’évêque de Poitiers ni l’abbé de Solesmes n’étaient à même de la relever, de l’expliquer ni de la réduire. La prudence conseillait de souffrir en silence et d’attendre l’heure de Dieu.

    Montalembert venait de publier les deux premiers volumes des Moines d’Occident ; le souverain pontife incliné par Mgr de Mérode en avait accueilli la dédicace.

    Avez-vous lu, demandait dom Guéranger, les Moines d’Occident de M. de Montalembert ? Si vous n’avez pas ce livre, ayez-le bientôt. Il y a quelques mauvaises pages à mon adresse ; n’y faites pas attention. Le livre est très beau en lui-même et un admirable monument à la gloire de saint Benoît. Le talent de l’auteur est toujours le même ; et il est impossible de n’être pas charmé de ses récits 9 .

    L’éloge donné au livre par l’abbé de Solesmes était bien désintéressé, car Montalembert avait dans son introduction affecté de ne se souvenir pas. Ni de l’amitié d’autrefois, ni de la longue initiation qui lui avait montré la grandeur de l’ordre monastique, ni des conseils qui l’avaient guidé, ni de ces dix années de sa vie les plus fructueuses et les plus brillantes, son livre ne porte nulle trace. Le parti pris d’oublier est absolu. Nul souvenir de cette maison monastique où il a été reçu en ami, où il a vécu de la vie des moines, qui jusqu’au dernier jour l’aime et ne cesse de prier pour lui. Car il serait vraiment trop douloureux de penser, si enclin que Montalembert ait été parfois à l’invective par allusion, qu’il ait songé au guide et à l’ami des premiers jours en écrivant, au chapitre troisième de son introduction, ces dures paroles : « Je dois aux moines au point de vue purement humain des actions de grâces pour m’avoir réconcilié avec les hommes, en m’ouvrant un monde où ne se rencontrent que de loin en loin les égoïstes et les menteurs, les serviles et les ingrats 10  » Comment en effet aurait pu mériter en 1859 un si dur congé celui de qui Montalembert écrivait de Madère en 1842 à l’un de ses amis d’Angleterre, M. Ambrose Philipps de Lisle :

    Songez à vous procurer, si ce n’est fait, l’admirable Avent liturgique de dom Guéranger ; vous y trouverez en l’honneur de votre saint Ambroise des hymnes et des prières telles que vous ne sauriez imaginer. En les goûtant, pensez à moi, pauvre exilé. Ce dom Guéranger, abbé de la seule abbaye vraiment bénédictine, – hélas ! je le crains bien, – qui soit au monde, est sur le tout l’ecclésiastique le plus distingué que nous avons en France. Je suppose que vous avez lu ses deux volumes intitulés : Institutions liturgiques ; rien ne saurait être plus instructif ni plus intéressant 11 .

    Pourtant il était d’autres pages de l’introduction où l’allusion se déguisait si peu que l’abbé de Solesmes ne pouvait contester qu’il fût visé.

    Aujourd’hui, disait Montalembert, une critique hargneuse et oppressive s’est installée au sein même de l’orthodoxie dont elle prétend se réserver le monopole. Après avoir entrepris de justifier les pages les plus sombres et les théories les plus excessives qu’il soit possible de découvrir dans le passé catholique, elle prétend, quant au présent et à l’avenir, tracer au gré de son pédantisme fantasque le cercle hors duquel il n’y a pas de salut, et dans une sphère trop étendue ses arrêts ont force de loi. Ce sont ses oracles qui statuent souverainement sur le mérite des défenseurs de la cause catholique et infligent volontiers à tout ce qui ne reconnaît pas leur autorité la note infamante de libéralisme, de rationalisme et surtout de naturalisme. Cette triple note m’est acquise de droit. Je serais surpris et même affligé de n’en être pas jugé digne, car j’adore la liberté qui seule à mon sens assure à la vérité des triomphes dignes d’elle. Je tiens la raison pour l’alliée reconnaissante de la foi non pour sa victime asservie et humiliée ; enfin, animé d’une foi vive et simple dans le surnaturel, je n’y ai recours que quand l’Église me l’ordonne ou quand toute explication naturelle à des faits incontestables fait défaut. Ce doit en être assez pour mériter la proscription de nos modernes inquisiteurs dont il faut toutefois savoir braver les foudres, à moins, comme disait Mabillon à l’encontre de certains dénonciateurs monastiques de son temps, « à moins qu’on ne veuille renoncer à la sincérité, à la bonne foi et à l’honneur. 12  »

    La provocation était formelle. « Pauvre Montalembert ! », disait l’abbé de Solesmes avec tristesse ; mais jamais il ne consentit à croiser le fer devant le public avec l’ami d’autrefois. Impuissant à ramener vers lui ou mieux vers la saine doctrine un esprit qui s’irritait de la contradiction et qui, dans une sorte de bravoure ou de bravade, y puisait un motif de s’attacher plus fortement à la liberté qu’il adorait sans bien la définir, dom Guéranger demeura respectueux quand même pour une amitié qui était morte ; il évita en combattant les doctrines de faire allusion à un nom qu’il ne pouvait, même dans les conversations privées, prononcer sans douleur.

    Le comte de Falloux y mettait plus de grâce, et il était un point sur lequel il se rencontrait encore avec dom Guéranger. Lorsque parurent les deux volumes où il racontait la vie de Mme Swetchine, il s’empressa de les faire parvenir à Solesmes :

    Je vous demande en retour et avec la dernière instance tout ce qui directement ou indirectement peut honorer la mémoire de notre sainte amie et fortifier son action sur les âmes. Veuillez également tenir pour certain, mon bien cher ami, que tout ce que vous m’accorderez en ce genre s’ajoutera en ineffaçable gratitude à tous mes vieux sentiments de respectueux attachement 13

    L’abbé de Solesmes avait renoncé à publier à part sa correspondance avec Mme Swetchine ; il la remit au comte de Falloux avec une lettre inédite du comte de Maistre à sa vénérable amie. Et comme l’Univers s’était vu supprimer avant d’avoir eu le loisir de signaler au public la Vie et les ŒUVRES de Mme Swetchine, M. de Falloux, désireux que son œuvre fût présentée aux lecteurs catholiques même par l’organe du Monde, insista pour que l’abbé de Solesmes la fit connaître et y trouvât l’occasion de rendre un hommage personnel à leur amie commune.

    Il n’était pas besoin de tant d’efforts pour obtenir de dom Guéranger ce qu’il regardait comme un devoir envers une âme si aimée et qui s’était vivement intéressée, nous l’avons vu, aux débuts de l’œuvre monastique de Solesmes. Là où le comte de Falloux avait vu et montré en Mme Swetchine les qualités brillantes de l’intelligence et du cœur, il s’appliqua à mettre en relief la chrétienne admirable dans sa foi et sa fidélité à la grâce 14 . Plus qu’aucun autre il avait pénétré dans le secret de ses héroïques vertus et en connaissait la source profonde. Chemin faisant et en rapportant ce qu’il savait de la conversion de Mme Swetchine et de sa fidélité surnaturelle, il fit de l’œuvre de M. de Falloux un éloge mérité. Il applaudit en particulier aux pages où l’écrivain et l’ami rapporte les derniers jours de Mme Swetchine.

    M. de Falloux retrace dans un récit digne du sujet, avec la simplicité et la sensibilité contenue que réclame la description de la mort des saints, cette scène sublime qui se prolongea vingt jours durant. Nous ne chercherons pas à analyser de telles pages : il faut les lire et y apprendre comment meurent les saints. Qu’il nous suffise de rappeler un seul mot de la mourante, qui justifie à lui seul toutes nos espérances. A une amie qui allait prier pour elle, on l’entendit dire : « Merci, ma bonne amie, merci ; mais ne demandez à Dieu ni un jour de plus ni une souffrance de moins 15 »

    Dans un cinquième et dernier article paru le 30 décembre 1860, l’abbé de Solesmes se rencontre avec l’abbé Bautain pour venger Mme Swetchine d’un reproche qu’on avait parfois élevé contre elle : « Quelques-uns, écrivait-il, ont avancé que dans certaines occasions elle poussait la tolérance des doctrines au delà de ses dernières limites et que sa bienveillance pour les personnes l’entraînait parfois à des complaisances de jugement et d’expression qui se conciliaient difficilement avec les règles de la complète orthodoxie. Une telle assertion est fausse et injuste de tout point. Que Mme Swetchine qui n’avait pas pris ses grades en théologie ait pu quelquefois ne pas se rendre compte du danger que renfermaient certaines théories, contenues dans tel ou tel livre ou exprimées dans telle ou telle conversation, rien n’est plus aisé à concevoir et à excuser ; mais ses principes arrêtés la tenaient en garde contre toute tolérance coupable et l’ombre d’un dissentiment avec la foi à laquelle elle avait voué sa vie l’eût fait reculer avec une sainte frayeur. « Dans les matières religieuses, disait elle ,la modération a ses coupables : ce sont les neutres. »… On rapporte d’elle un mot aussi spirituel que profond. Dans un entretien sur la hiérarchie de l’Église et ses applications, son interlocuteur, ayant cru reconnaître en elle – certaines tendances qui semblaient se rapprocher du gallicanisme, lui en fit la remarque : « Rassurez-vous,» mon cher ami, répondit-elle : je ne suis pas sortie d’un grand schisme « pour me jeter dans un petit. »

    Dom Guéranger achevait ce dernier hommage rendu à sa vénérable amie, lorsque la mort vint frapper tout auprès de lui. Le prieur claustral de l’abbaye, dom Julien Segrétain, rendit son âme à Dieu après quelques jours de maladie. Il était âgé de soixante-cinq ans.

    Ce bien-aimé confrère avait milité près de moi durant vingt-sept ans, écrivait l’abbé de Solesmes à dom Pitre ; la congrégation lui doit l’exemple d’une rare exactitude au service divin et aux observances. Dans sa simplicité, il fut un de ces hommes qui fondent pour leur part. J’ai grand espoir qu’il est déjà au ciel, éprouvé comme il l’a été par la souffrance ; prions néanmoins pour lui avec instance. Je lui ai donné pour successeur, à la satisfaction de tous, le bon père dom Couturier qui retient en même temps le noviciat. Tout va à merveille par cet arrangement 16

    Oui, et en même temps que le présent était assuré, Dieu préparait l’avenir en donnant à dom Guéranger au déclin de sa vie l’appui fidèle d’un dévouement à toute épreuve.

    Si l’heure était menaçante pour Rome et le souverain pontife, du moins l’épiscopat français ne faillit pas à sa tâche et la vérité ne fut pas retenue captive dans l’injustice. Tout criblé qu’il fût encore des épigrammes de Louis Veuillot, le publiciste, qui s’était aventuré sous le pseudonyme de Brémond, n’avait pourtant pas été mis hors de combat ; une fois de plus il se fit l’organe du pouvoir impérial pour justifier une politique de non-intervention, trop motivée selon lui par l’obstination et l’ingratitude du souverain pontife. C’était le but de la brochure de M. de la Guéronnière : la France, Rome et l’Italie ; elle parut au commencement de 1861. Le mandement de Mgr l’évêque de Poitiers atteignit l’écrivain et son inspirateur. Ceux qui ont vécu à cette époque n’oublieront jamais le frémissement qui courut sur toute la France catholique, lorsque fut prononcée la parole vengeresse : a « Lave tes mains, Pilate, déclare-toi innocent de la mort du Christ 17 . » « J’ai voulu être un peu factieux, mon bien cher père, écrivait Mgr Pie. J’ai trouvé que c’était l’occasion, que nos pères l’eussent été de cette façon. J’y ai réussi. Je me réjouis de la déclaration d’abus 18 . » Dom Guéranger applaudissait au courage et à l’éloquence de l’évêque son ami. Il accueillait avec joie la nouvelle que lui faisait parvenir Adolphe Segretain 19 de l’apparition de son travail sur Sixte V et Henri IV et l’introduction du protestantisme en France, étude très solide et trop oubliée sur la lutte que soutint la papauté, à l’avènement du premier des Bourbons, pour maintenir dans le monde ce droit public catholique que l’édit de Nantes devait quelque temps après atteindre si profondément.

    Par une curieuse rencontre des événements, à la même heure l’auteur de Sixte V et Henri IV rappelait, en regrettant qu’il eût disparu, ce qu’avait été autrefois le droit public de l’Europe chrétienne ; et M. Guizot, répondant en séance d’Académie au discours de réception de Lacordaire, se félicitait que les temps eussent définitivement nivelé tous les éléments de séparation entre catholiques et hérétiques.

    Il y a six cents ans, monsieur, disait Guizot au P. Lacordaire, si mes pareils de ce temps vous avaient rencontré, ils vous auraient assailli avec colère comme un odieux persécuteur ; et les vôtres, ardents à enflammer les persécuteurs contre les hérétiques, se seraient écriés : « Frappez, frappez toujours ! Dieu saura bien reconnaître les siens… »Vous avez eu à cœur, monsieur ,de laver de telles barbaries la mémoire de l’illustre fondateur de l’ordre religieux auquel vous appartenez ; ce n’est pas à lui en effet, c’est à son siècle et à tous les partis pendant bien des siècles qu’il faut les reprocher 20

    Malgré son parfait libéralisme, Lacordaire dut éprouver un peu d’embarras devant ce jugement sommaire qui renvoyait dos à dos, comme méritant le même oubli ou la même indulgence, hérétiques et inquisiteurs.

    L’abbé de Solesmes mettait alors la dernière main à l’œuvre de rénovation liturgique commencée par ses Institutions, en s’appliquant à restituer dans sa pureté le chant traditionnel de l’Église ; et Dieu lui donnait dans la personne de dom Paul Jausions, entré à Solesmes dès 1853, et de dom Joseph Pothier les premiers ouvriers de cette restauration

    Nous n’avons plus à parler des encouragements que le chevalier Jean-Baptiste de Rossi venait puiser à Solesmes. Une seule chose lui était pénible, la rareté des lettres et la lenteur des réponses ; nous devons en effet reconnaître que parfois l’abbé de Solesmes méritait l’éloge donné à un moine de la congrégation de Saint-Maur : amicos plus diligens quam colens. Celui-là seul lui jettera la pierre qui n’aura pas aperçu déjà dans le récit de sa vie quelle était la variété de son labeur et ce qui pouvait lui rester de loisir pour écrire, alors que les travaux, les visites, les préoccupations matérielles, le gouvernement de sa maison se disputaient les quelques heures laissées Fibres par la célébration de l’office de nuit et de jour. Encore sa santé le condamnait-elle parfois au repos absolu et ne lui laissait autre chose à faire qu’à attendre le retour d’un peu de vigueur. Souvent aussi une lettre commencée à Solesmes se terminait à Ligugé, dans ce monastère encore au berceau, qu’il entourait de son affectueuse sollicitude. Au milieu de cette vie toute dévorée, il faisait face au devoir le plus urgent, les amis pouvaient attendre.

    Aujourd’hui l’abbé Emile Bougaud soumettait à son appréciation la préface de l’Histoire de sainte Jeanne de Chantal : comment ne pas se rendre à une demande conçue dans les termes les plus délicats ?

    J’ai besoin, mon très révérend père, d’un juge savant et habille qui me tranquille : j’ai pensé à vous. Vous ne me connaissez pas, car vous n’avez pu garder souvenir d’un jeune prêtre de Dijon qui vint il y a quelques années fureter dans votre bibliothèque de Solesmes et y chercher des documents relatifs à saint Bénigne. Mais moi, je vous connais, je vous admire et, si je l’osais dire, je vous aime. Vous avez exercé une influence trop heureuse sur l’église de France pour que je ne me fasse pas honneur de ces sentiments… Mon libraire s’impatiente, mais il faudra bien qu’il attende un avis auquel je tiens par-dessus tout 21

    Nous croyons que l’évêque d’Orléans ne connut jamais cette démarche.

    Le lendemain, c’était Adolphe Segretain. Il avait obtenu pour son livre les félicitations de l’évêque de Poitiers et de l’évêque d’Arras ; et, depuis dis jours qu’il l’avait envoyé à Solesmes, il se plaignait de n’avoir rien reçu.

    Cela me chiffonne à un point que je ne puis dire. Est-ce que vous ne savez pas bien que tant que dom Guéranger n’aura pas donné son avis, il me manquera, celui que je désire le plus avoir et qui vaut pour moi plus que tous les autres ? Mon très cher père, vous vous êtes fait une querelle en règle. Je ris moi-même qu’un homme aussi peu auteur que je le suis ressente déjà avec autant de vivacité le manque d’égards pour les produits de sa plume. Au reste, cher père, quand ce serait une volée que vous devriez me donner, donnez-la ; mais ne gardez pas le silence 22

    Quelques jours plus tard, dom Guéranger répondait en applaudissant aux vues de l’écrivain, à son courage et à son talent 23  ; c’était trop peu. Avec mille précautions oratoires, Segretain demandait à l’abbé de Solesmes d’être auprès des catholiques le répondant et le parrain d’un livre auquel il s’était si vivement intéressé 24 Dom Guéranger ne savait pas refuser sauf à faire quelquefois attendre. Il était harcelé à ce moment parles éditeurs qui réclamaient ses soins pour la réimpression de la Septuagésime et du deuxième volume du Temps pascal ; le troisième volume était sur le métier. Il n’avait pas abandonné la Vie de saint Benoît. Mais vint la belle saison et les hôtes avec elle : le P. Laurent d’abord pour re prendre les conversations d’outre-Manche ; puis bientôt Louis Veuillot qui s’annonça.

    Révérendissime père et seigneur, j’ai besoin de respirer l’air monastique et de placer pendant quelques jours mon pauvre esprit dans un courant d’air pur, entre les chants des moines et les chants des oiseaux. Je traînais un tourment vague. Tout à l’heure, en écoutant et subissant un motet du P. Lambillotte, formé de roucoulements de chantres et accompagné de roulements d’omnibus, j’ai su ce qu’il me fallait. Pouvez-vous me faire la charité d’un lit et d’une table à écrire pour une ou deux semaines ? Je serai bien tranquille. Comme je n’ai au fond de l’âme aucune appréhension d’être mal reçu, je serais bien parti sans vous donner aucun avis, mais je veux savoir si vous ne jugez pas que je puisse apporter la peste au moustier 25 .

    Le gouvernement venait de s’essayer en effet par la dissolution de diverses maisons religieuses non autorisées, à Douai, à Lille, à Hazebrouck.*- Le préfet de la Sarthe avait été pressenti par le ministre de l’intérieur qui lui avait demandé l’effet que produirait dans le public la suppression de l’abbaye de Solesmes ; et Louis Veuillot, depuis la mort violente de son journal, n’avait cessé d’être très surveillé par la police impériale. Dom Guéranger n’y trouva pas un motif pour fermer sa porte. Louis Veuillot, qui avait sollicité déjà les corrections de l’abbé de Solesmes pour son livre : Çà et là, voulait les obtenir encore pour le Parfum de Rome. Il vint.

    J’ai trouvé Solesmes, écrit-il à Adolphe Segretain, tel que je l’avais vu il y a vingt ans, et c’est maintenant la seule chose aimée de moi qui ne soit pas tombée ou qui n’ait pas bougé depuis cette date lointaine. Je ne saurais vous dire le bonheur que j’éprouve à palper et à déguster cette solidité, après cette longue série d’écroulements, de morts et de transformations que représentent aujourd’hui vingt ans d’une vie humaine. Il y a donc encore sur la terre quelque chose que j’ai connu jadis et que je peux reconnaître !… Quel délice de contempler cette belle vieille abbaye, assise dans sa majesté douce au milieu de ce site charmant ! Et elle est là depuis huit siècles Il y a huit siècles que les collines lui sourient et que la Sarthe coule à ses pieds, silencieuse et vivante ! Savez-vous que c’est une assez belle image de l’éternité, une rivière ? Notre précieux ami Renan craindrait de s’ennuyer au ciel : c’est qu’il ne l’a jamais vu qu’au fond de son encrier. S’il regardait le ciel dans la rivière de Solesmes, le matin après

    la prière ou le soir après le Salve Regina, il saurait peut-être des choses que les .Allemands ne lui disent point.

    J’étudie à nouveau la vie du moine. II n’en est point au monde qui soit si bien organisée contre la langueur et contre l’ennui. Le moine a toujours à faire mais sans hâte. Etre toujours occupé et jamais pressé, c’est le paradis sur terre, ce me semble, et le paradis céleste doit être fait un peu de cette façon Ajoutez la flamme du cœur. Le moine est toujours en présence de Dieu, il parle à Dieu et il l’entend ; il sert Dieu, il apprend à aimer Dieu. Je trouve ces hommes bien heureux. Il leur est permis d’être graves ; ils n’ont point de sottes querelles ni de préoccupations mesquines ; ils ne sont point forcés de suivre la mode et d’insulter leur corps par des parures ; ils ne courent point, ils ne babillent point ; la hausse et la baisse ne les regardent point. Ils sont doux, simples, sérieux, de bonne grâce ; ils vivent de prière, de pensée, d’air salubre. Ils ont leur cimetière à l’ombre de l’église, ils y dormiront, la tête appuyée aux bases de l’autel. Voilà des rois et nous ne sommes que des faquins !

    Pour que rien ne me manque ici, j’y trouve aussi ,du nouveau et de l’imprévu. Ce nouveau et cet imprévu, c’est tout simplement le père abbé. Je croyais le connaître pour l’avoir souvent questionné par lettres et quelquefois entretenu à Paris. Je ne l’avais pas vu ici, dans son lieu, dans son cloître, dans sa cellule, dans sa stalle, dans son jardin où il préside l’heure de la récréation en écossant des pois ; à la promenade où il mène quelquefois les novices. Vous ne me l’aviez pas surfait : il est vraiment fin et fort, plein de savoir en tout, d’excellent conseil, d’une autorité douce, d’une douceur irrésistible, débordant de bonté. Peste ! mon ami, quel chasseur Dieu avait aposté pour vous prendre ! Il vous aime en papa jusqu’à ne pas voir vos défauts ; et moi, je ne les lui ai pas montrés parce que je suis un peu aveugle à distance ; mais vous en avez. Que ce père abbé est donc moine ! Qu’il aime donc sa robe, et son bienheureux père saint Benoît, et tous ses moines, novices et frères lais ! Je vais le visiter dans sa cellule de huit heures à dix heures et demie ; il me reconduit dans la mienne, on se dit bonsoir jusqu’au bord de demain, et il va travailler un peu. Quand je vous dirai que je ne demande pas à me coucher, j’aurai tout dit. Le père abbé a lu quelques chapitres du Parfum de Rome ; il m’a indiqué de bonnes corrections, et il n’est pas trop mécontent. Si j’avais deux mois à passer auprès de lui, je ferais peut-être un bon livre qui ne serait pas celui que j’ai conçu.

    C’est présentement dom Cadot qui fait la lecture au réfectoire, et dom Pitra me sert à table avec un grand tablier passé sur son froc. Il fait cela fort bien sans rien perdre de sa haute et douce physionomie monastique. Voilà pourtant l’homme de France qui sait le plus de grec ! Et s’il casse une assiette ou fait quelque autre faute, il se mettra à genoux au milieu du réfectoire jusqu’à ce qu’on lui dise de se relever. Cela est justement arrivé l’autre jour, et je vous avouerai que peu s’en est fallu que je ne laissasse tomber quelques larmes dans mon verre. Ce n’était pas que je fusse en grande pitié sur le sort de dom Pitra ; certes, je l’aime autant là qu’à l’Institut ! Mais j’étais attendri par le beau de la chose.

    Dom Cadot, le lecteur, me procure d’autres émotions. Ce bon père n’a point pris les leçons de Delsarte. Il a un ton de balançoire circulaire capable de donner le vertige et en outre une disposition terrible à s’attendrir sur les malheurs qu’il narre. Hier, il n’a pu retenir un sanglot en lisant la mort du roi Théodoric, décrite par un historien moderne. Je tiens mon sérieux parfaitement et je mange des pois, pendant que les révolutions défilent et que dom Cadot s’apitoie sur les malheurs des rois. Le soir, une autre histoire occupe mon attention et assaisonne mes pois. Dieu a donné beaucoup de pois cette année à ses bénédictins de Solesmes ! Depuis seize jours j’en ai mangé trente-deux fois. Mais la séance est courte, et l’on s’en tire après coup sans fatigue et même avec profit 26

    Après Louis Veuillot, Adolphe Segretain vint rappeler à dom Guéranger la promesse d’épauler son livre. Segretain était porteur d’une lettre de Louis Veuillot :

    Combien je vous suis reconnaissant de toutes les bonnes choses que j’ai emportées de Solesmes ! Ce bien se soutient ; mais, grâce à Dieu, la cure n’est pas parfaite et j’aurai besoin d’une nouvelle saison. Je travaille ardemment et joyeusement, en homme qui voit plus clair dans son ouvrage. Je m’en vais achever sur les bords de la mer ce que j’ai commencé près de votre océan ; je parle de cette bibliothèque qui est dans votre tête plus encore qu’autour de votre cellule. J’ai ruminé ce que vous m’avez dit. Tout n’est pas resté, mais ce que je n’ai pas perdu suffit pour m’enrichir.

    Je me recommande à votre bon souvenir, mon très révérend père, et vous prie de ne pas m’oublier à l’autel ni même à la récréation. Quand on épluchera des pois, qu’on se dise bien que j’aimerais mieux être là que de voir ailleurs égrener des perles. Oh ! dom Osouf, que votre cuisine est digne de regrets ! Oh ! dom Pitre, que vous servez bien à table ! Oh ! dom Bourgeteau, qu’on se plaît en votre hôtellerie ! Oh ! vous tous, doms du Saint-Esprit, que vous êtes désirables ! Chargez Segretain, mon très révérend père, de me donner des nouvelles de tout le monde, et croyez-moi de Votre Paternité le très humble et très reconnaissant serviteur et fils 27

    Segretain plaida bien sa cause et réussit. A propos du livre : Sixte Y et Henri IV, dans cinq articles échelonnés entre le 19 août 1860 et le 5 janvier 1862 28 , dom Guéranger donna ample satisfaction à sa promesse et aux désirs de son ami. Nous nous bornerions à signaler ces articles, si le livre d’Adolphe Segretain par le sujet qu’il se propose ne s’était heureusement placé à l’une de ces périodes critiques où l’histoire prend brusquement une direction nouvelle, et si l’analyse de son livre, accomplie avec une rare plénitude d’information, ne résumait pas toute une thèse de droit chrétien que le silence ou le parti pris des historiens s’est efforcé d’obscurcir. Remontant à l’origine même de la déviation qui a faussé toute la politique européenne, dom Guéranger après Segretain dénonçait l’apostasie sociale comme cause du malaise des peuples et de l’instabilité des pouvoirs.

    Depuis que la base des États européens a été changée, écrivait-il, depuis que le christianisme a cessé d’être la loi fondamentale des peuples pour faire place à l’intérêt et à l’orgueil de l’homme érigés en principes sociaux, une inconsistance lamentable s’est déclarée partout, les révolutions sont devenues pour ainsi dire périodiques, et nous voici arrivés, par la question italienne, en face d’une situation plus forte à ce qu’il paraît que les moyens de répression dont disposent les gouvernements d’aujourd’hui 29

    L’abbé de Solesmes ne croyait pas qu’il fût trop tard pour rappeler à l’Europe chrétienne ces temps lointains où elle s’inclinait avec obéissance devant une puissance spirituelle et désarmée qui avait fait la fraternité des peuples de l’ancien monde. Sans doute elle n’avait pu comprimer tout à fait des passions violentes ; du moins avait-elle réagi assez puissamment pour ménager à l’Europe le repos, la durée, la consistance, l’accès à la complète civilisation. C’était le régime du droit chrétien, tel qu’au lendemain de la paix de l’Église il s’était lentement constitué ; sous cet abri tutélaire étaient nées et avaient grandi les nations européennes. Les premières atteintes lui furent portées par Philippe le Bel. La crise dès lors ouverte se poursuivit avec Wiclef et Jean Huss, puis avec Luther et Calvin. Un jour enfin, le droit chrétien et le droit non chrétien se trouvèrent aux prises en la personne de Sixte V et d’Henri IV ; et si la conversion d’Henri IV et l’absolution qui lui permit de monter sur le trône de France parurent une reconnaissance momentanée du droit chrétien, devant qui s’inclinait le prétendant pour devenir roi, l’édit de Nantes ne tarda guère à retirer le bénéfice acquis par la conversion du rusé béarnais.

    L’introduction du protestantisme en France, l’épisode de la Saint Barthélemy, les physionomies d’Henri III, du duc de Guise, d’Henri IV ; puis la souplesse et la fermeté de la politique pontificale que le machiavélisme du roi de Navarre ne parvint jamais à entamer et qui poursuit, sans faiblir jamais, depuis Sixte V jusqu’à Clément VIII, le difficile projet de défendre la France tout à la fois contre l’intrusion d’un roi protestant et contre le péril de la voir grossir la puissance exagérée déjà de Philippe II ; l’habileté du glorieux Balafré, s’appuyant sur l’Espagne sans cesser d’être Français, enfin la fermeté des pontifes romains demeurant étrangers à la tentation trop facile de grouper dans la seule main de Philippe II toutes les forces catholiques, pour les opposer aux forces protestantes réunies autour de la reine Elisabeth : tout cet ensemble de tendances politiques, de caractères personnels, d’événements décisifs, que le travail de M. Segretain avait groupés et rangés dans un récit rapide, peut-être même trop dense, l’abbé de Solesmes s’applique à le mettre en pleine valeur par le relief qu’il donne aux lignes historiques générales et aux principes qui entrent en conflit. Il s’arrête avec amour devant la grandeur tragique du grand frate, Sixte- Quint, tour à tour inflexible et paternel, tenant en échec l’habileté du roi de Navarre qui se convainquit bientôt, si fin et si brave qu’il fût, que c’était décidément trop forte partie d’avoir simultanément à traiter avec le pape et à batailler contre Farnèse. Il est facile de reconnaître, au cours de cette étude, la pensée de dom Guéranger à la couleur même des extraits qu’il emprunte au livre de son ami. Sans aucun doute, c’était en même temps que ses convictions personnelles la doctrine du P. abbé de Solesmes qu’exposait l’auteur, lorsqu’il écrivait cette page, citée avec complaisance par son critique :

    Les protestants ont commencé à représenter l’Église comme une branche du pouvoir politique, qu’il appartenait à celui-ci de plier et d’émonder à son caprice. De nos jours, cette hérésie théologiquement ruinée a tellement grandi dans son développement laïque qu’on en vient à refuser à la société religieuse toute part d’action dans le maniement du temporel de la communauté sociale. On la scinde par conséquent, malgré ses principes constitutifs, en deux parts indépendantes, le clergé et les fidèles. Le premier n’a plus qu’un rôle de parade pour ainsi dire, renfermé dans les pratiques du culte et dans le ministère d’une prédication dont les enseignements ne peuvent jamais se traduire en règles fixes pour le bon gouvernement de ce monde.

    Soutenir une semblable doctrine et se proclamer catholique n’est qu’une fantaisie schismatique de plus, puisqu’on ne peut pas rester catholique sous le coup des anathèmes de l’Église et qu’elle a toujours retranché de sa communion ceux qui ont professé des principes si contraires aux siens et si mortels à l’autorité qu’elle doit avoir ici-bas. Aujourd’hui on dirige l’Église, on conseille la papauté, on lui offre et au besoin on lui impose l’appui bienfaisant d’une sagesse supérieure à la sienne. C’est le comble de l’inconséquence, si ce n’est le raffinement sacrilège de la plus détestable hypocrisie. La papauté est la tête et le cœur du monde, ou elle n’est rien. Le pape est le vicaire de Dieu, ou il n’est rien. C’est une suite nécessaire de sa dignité plus qu’humaine qu’il ait au moins les lumières suffisantes pour discerner les conditions normales de la vie des nations ; et partant tout catholique doit tenir pour suspect ce qu’il déclare suspect, et pour condamné ce qu’il condamne 30

    L’abbé de Solesmes jouissait de la parole de son converti et applaudissait à son courage. De son côté, Adolphe Segretain eût voulu faire de nouveau le voyage de Solesmes afin de remercier os ad os celui qui l’avait enfanté à la foi et qui le couronnait aujourd’hui de ses éloges. Une occasion unique s’offrit à lui. Après avoir prononcé à Tours le panégyrique ,de saint Martin, l’évêque de Tulle, Mgr Berteaud, désirait saluer dom Guéranger dans son abbaye. L’abbé de Solesmes en fut averti par un mot de Mgr Pie 31 et par une lettre de Louis Veuillot.

    Mon très révérend et très cher père, lui écrivait ce dernier, j’ai le cœur serré et crevé. L’évêque de Tulle me donne rendez-vous à Solesmes : il m’a écrit ! et je suis forcé de rester ici sur le Parfum de Rome. Manquer une occasion de voir ensemble l’abbé et l’évêque, et tous les deux dans le cloître ! J’ai fait bien des sacrifices à l’imprimerie depuis que je suis au monde, mais jamais je n’en ferai de si grand 32

    Pour se consoler un peu et n’être pas tout à fait absent, Louis Veuillot envoyait les épreuves de son Parfum de Rome et demandait des « redressements 33 ». Adolphe Segretain écrivait de son côté :

    J’ai eu une violente tentation de partir lundi soir pour Solesmes. J’aurais eu double plaisir à vous embrasser en cette occasion, celui que j’ai toujours en fils tendre et dévoué et celui de vous exprimer ma reconnaissance. Louis Veuillot m’avait lu dimanche un billet de l’évêque de Tulle qui l’appelait auprès du « très docte et très aimé, lui aussi, abbé de Solesmes ». L’auteur du Parfum de Rome est trop occupé en ce moment du tirage de ses bonnes feuilles pour pouvoir bouger, mais mon envie de partir tout seul était fort excitée par le désir de voir cet admirable prélat sans périphérie, qui est peut-être le génie le plus prodigieux de ce temps-ci. Ma passion pour lui est toute désintéressée, car il est avec Mgr Gerbet le seul évêque de ceux à qui j’ai adressé mon livre, qui ne m’ait pas répondu un mot de remerciements. Mais j’aurais voulu voir, à l’ombre de la crosse abbatiale et en pleine lumière bénédictine, cette tête du douzième siècle que le bon Dieu, je ne sais pourquoi, a réservée à nos tristes temps. Il m’a fallu réprimer toutes ces belles velléités parce que je suis trop patraque à l’heure qu’il est pour me mettre en route. Après quarante-trois ans de la plus florissante santé, il est dur d’être obligé de reconnaître qu’on n’a plus la liberté de ses mouvements 34

    C’était Dieu qui l’avertissait et la mort qui frappait ses premiers coups.

    Mgr Berteaud arriva le 19 novembre et se montra à Solesmes dans toute sa cordiale et intelligente simplicité. Il était vraiment d’un autre âge. Il sautait au cou des moines et de leur abbé lorsqu’il avait la joie de les rencontrer. En récréation, tout lui servait de thème aux variations les plus éloquentes et les plus inattendues. Il prit la parole à la conférence spirituelle ; l’abbé de Solesmes présent, et commenta le passage du dix huitième chapitre des Actes où il est dit d’Apollos : Hic
erat edoctus viam Domini, et fervens spiritu loquebatur, et docebat diligenter ea quoe sunt Jesu. Jamais la modestie de dom Guéranger ne fut mise à pareille épreuve. Il lui avait été facile, – il le croyait du moins, – de se délivrer par le feu des éloges écrits du P. Faber, mais il n’était pas de procédé qui pût contenir la parole étincelante de l’évêque de Tulle. L’Écriture elle-même nous avertit de ne pas résister à la poussée d’un fleuve qui franchit sa digue : Ne coneris contra ictum fluvii. Le fleuve, lui, coulait avec son abondance superbe, dans tout l’emportement libre et pourtant mesuré d’une doctrine sûre d’elle-même, tant elle se nourrissait de la moelle des pères. Les félicitations aux moines, l’éloge de leur abbé, son intelligence dans les voies de Dieu, la sûreté de sa doctrine le rôle des religieux dans l’Église de Dieu, la place du pape dans l’économie surnaturelle, la Présentation de Notre-Dame au Temple, des anathèmes contre les hommes et les doctrines de modération, Solesmes, vrai lieu de la doctrine irrépréhensible, rien ne fut oublié. On eût dit que l’éloquent évêque se plaisait à parcourir l’une après l’autre toutes les régions de doctrine où la parole de dom Guéranger avait porté sa lumière.

    Toute cette joie fut sans lendemain : une nouvelle soudaine apporta la consternation au monastère. Mgr Nanquette, évêque du Mans, venait de mourir subitement, quelques heures seulement après le passage de Mgr de Tulle. Grande fut la tristesse du diocèse et de la ville du Mans. Mgr Berteaud, accompagné de l’abbé de Solesmes, revit, assombri par le deuil, ce palais épiscopal d’où il venait de sortir et prononça aux funérailles mêmes de l’évêque un discours improvisé d’une beauté touchante. Il plaît à Dieu quelquefois de multiplier les avertissements de la mort et d’appeler coup sur coup les âmes des nôtres, comme s’il avait moins encore le dessein de nous rappeler l’éternité que de dépeupler notre vie. Charles Jourdain, un familier de Solesmes et ami des premiers jours, mourait presque en même temps que Mgr Nanquette. Le même jour à l’école de Sorèze, le P. Lacordaire rendait aussi son âme à Dieu. Pourquoi faut-il qu’avant de mourir, Montalembert ait cru nécessaire de publier ce testament où le P. Lacordaire a affecté lui aussi de ne se souvenir pas de celui qui l’avait guidé dans sa vocation et initié à la vie des frères prêcheurs ? Malgré la distance qui les séparait, dom Guéranger se souvint de l’amitié qui les avait unis autrefois et que leur amie commune, Mme Swetchine, avait eu tant à cœur de sceller à jamais. Mais sans doute les deux âmes étaient trop diverses d’éducation, de formation, de tendances pour que le mouvement même de la vie ne les entraînât point dans des directions divergentes, et le libéralisme impénitent auquel Lacordaire a voulu demeurer fidèle était une disposition trop étrangère à l’abbé de Solesmes pour que régnât entre eux une réelle et durable intimité. Les âmes sont entre elles comme leur mobile premier et comme les fins qu’elles se proposent.

    Ce n’était pas assez de tous ces deuils. A son tour Adolphe Segretain fut touché mortellement. Au commencement de janvier 1862, il avait encore la force de remercier lui-même dom Guéranger de ses conseils. « Dieu, disait-il, m’a donné les sentiments que vous désirez de moi. C’est bien sous sa main que je me sens abattu et c’est bien aussi du fond du cœur que je comprends que l’expiation, si dure qu’elle soit, ne sera jamais à la mesure de mes péchés. Il ne me manque que l’allégresse que vous me souhaitez. A vrai dire, je pense que Jésus l’envoie plutôt aux saints qu’il éprouve qu’aux pécheurs qu’il frappe. » Il ajoutait en terminant : « La crainte de la fatigue me fait vous dire adieu avec le plus tendre et le plus filial respect 35 » C’était bien un adieu. La lettre est du 11 janvier : un mois après il avait paru devant ce Dieu aux bras de qui il s’abandonnait si chrétiennement. Durant tout ce temps, Louis Veuillot fut à côté de lui et soutint son frère d’armes avec un incomparable dévouement : est-ce donc que l’ardeur de ces grands polémistes ne leur viendrait pas de l’ardeur même de leur charité ?

    Grâce à Louis Veuillot, dom Guéranger put suivre presque pas à pas les progrès de la maladie et les progrès plus rapides encore des dispositions de son ami.

    Notre cher malade éprouve encore le soulagement de la petite opération qu’on lui a faite ; mais en même temps que la douleur diminue, il me semble que la force baisse. En tout ses sentiments sont parfaits. Nous avons soin de son cœur autant que nous le pouvons et il a la consolation très grande d’avoir toujours un ami auprès de lui. Rien n’est touchant comme l’expression de sa reconnaissance pour les marques d’amitié dont il est l’objet 36

    Pendant que Louis Veuillot tenait auprès de Segretain la place et presque le ministère de l’abbé, l’abbé revoyait le Parfum de Rome pour sa deuxième édition.

    Voyez, lui avait dit Veuillot, si vous pouvez consacrer un jour ou deux à me nettoyer et, si vous avez déjà pris quelques notes, que Votre Paternité me les envoie. Ce n’est pas que je craigne d’être sifflé : on ne me fera pas cette faveur. Je passe au milieu du plus beau silence. Néanmoins il est bon d’être propre 37

    La critique de l’abbé de Solesmes était sévère.

    Vos duretés pour le Parfum de Rome, mon très révérend père, charment mon cœur par la tendresse dont elles témoignent pour moi et elles n’abattent pas trop mon esprit. Je pensais un peu tout cela. Vos critiques rabaissent donc mon travail ; mais elles me donnent une excellente opinion de mon jugement, et je me rattrape.

    Il me semble, ajoutait-il, que la douleur et la vie baissent à la fois chez notre pauvre Segretain. Il est bien résigné 38

    Et du Lac écrivait de son côté : « Son cœur s’est entièrement tourné vers Dieu, et il est dans des sentiments de résignation et de piété admirables 39 » Louis Veuillot reprenait la plume

    Notre pauvre ami s’en va, mais il s’en va d’un pas sûr, le cœur à Dieu… Vous seriez consolé de le voir. Il est tel qu’il doit être, humble, affligé, soumis. Il confesse ses regrets de la vie en même temps que son obéissance amoureuse à la volonté divine. Il fait la communion tous les huit jours. Lui-même le demande et il en sent le besoin. A présent il aime comme naguère il croyait. Adieu, mon très révérend père. Priez aussi pour moi : j’ai aussi mon cancer 40

    Et quelques jours plus tard, le 1er février :

    Notre ami a été administré hier soir à neuf heures, répondant lui-même aux prières et s’aidant, autant qu’il pouvait, pour les onctions. Je suis resté près de lui jusqu’à onze heures. Il m’a parlé avec plus de confiance qu’il n’avait jamais fait de ce qui regarde son âme et sa vie. Votre tendresse ne peut le désirer dans un meilleur état. « Si Dieu, dit-il, ne veut que me purifier et me fortifier pour que je le serve mieux, il me rendra la vie ; s’il voit ma faiblesse incurable, il me rappellera quand la mesure d’expiation sera remplie. Je regrette de l’avoir offensé ; je comprends, je sens, je bénis son amour. »

    Cette longue agonie finit le 10 février.

    Les derniers mots qu’il ait articulés distinctement sont les noms de Jésus Marie, Joseph, que je lui suggérais ; le dernier mouvement qu’il ait fait a été de tourner le visage vers le mur où était suspendu le crucifix ; ses yeux se sont éteints sur cette image 41

    Adieu, mon très révérend père, faites-moi l’héritier de notre cher Adolpne. Il ne pouvait vous aimer avec plus de respect et de dévouement que je ne fais 42

    Après l’avoir aidé dans la mort, Louis Veuillot voulut lui consacrer un souvenir dans ses Historiettes et fantaisies. Les Lettres d un ami avaient été adressées à Adolphe Segretain 43

    Quelques jours plus tard, Louis Veuillot écrivait à dom Guéranger : « Je ne sais pas si j’ai plus d’envie d’aller à Solesmes ou à Rome. » Pourtant, les derniers devoirs rendus à son ami, il partit pour Rome avec du Lac, se promettant de revenir par Solesmes. Avant de partir, il remerciait l’abbé de Solesmes d’avoir, selon sa pittoresque expression, nettoyé son livre : le Parfum de Rome.

    Il y reste encore des horreurs, ajoutait-il. Si je donne une cinquième édition, alors il sera tout propre, et je postulerai pour entrer à l’Institut comme savant. Mille remerciements du tome II du Temps pascal ! Quel bel et saint ouvrage vous faites là ! Quel canon à longue portée ! Je l’emporte à Rome, et il figurera dans ma relation qui en sera enrichie. Que vos prières assemblent autour de moi tous les anges qui gardent le corps, qui éclairent l’esprit et qui échauffent l’âme 44

    Tous les regards étaient alors fixés sur Rome. Le souverain pontife Pie IX, par son fier et tranquille refus de céder une portion de ses droits pour acheter la possession paisible du reste, provoquait l’admiration des catholiques frémissants. Pour être attentif aux choses de Rome, dom Guéranger avait en outre des motifs personnels : Louis Veuillot s’y rendait, dom Pitra l’y avait devancé et, après dix ans de travaux, le commandeur de Rossi faisait enfin paraître le premier volume des Inscriptions chrétiennes des six premiers siècles. Le séjour de dom Pitra à Ligugé et à Solesmes avait été très court. La nature et la continuité des travaux auxquels le pape avait voulu l’intéresser montraient que désormais le moine exilé avait son séjour fixé hors de son cloître, qu’il était perdu pour Solesmes et gagné à Rome sans retour. Pie IX avait résolu de démembrer la congrégation de la Propagande ou, si l’on aime mieux, de créer dans son sein une commission permanente, exclusivement chargée des affaires des églises d’Orient. Cette commission avait pour président le préfet même de la Propagande, le cardinal Barnabo ; mais elle avait ses membres distincts choisis dans le sacré collège, et ses consulteurs spéciaux choisis parmi les théologiens et les hommes versés dans la connaissance des idiomes et des choses de l’Orient. On y voyait figurer le nom de dom Pitra à côté de ceux d’Augustin Theiner de l’Oratoire et de Jean-Baptiste Franzelin de la compagnie de Jésus.

    En même temps qu’il s’efforçait de tenir en échec les efforts de la révolution, le souverain pontife avait encore à en réprimer l’infiltration dans le clergé et les ordres religieux eux-mêmes, trop enclins parfois sous l’influence de l’ancien joséphisme à pactiser avec les ennemis du saint-siège. C’était l’heure des audaces de Tosti, l’heure aussi de la défection du P. Passaglia ; et à la vue de ces ravages dus, comme il aimait à le dire, au mélange des principes, Pie IX poursuivait le projet de cette constitution doctrinale qui devait signaler aux catholiques les principales erreurs du temps. Quelquefois même on parlait d’un concile œcuménique ; puis on se ravisait. Non, ce n’était pas un concile œcuménique ; maris pourtant en pressentait que le pape convoquerait une grande partie de l’épiscopat à l’occasion de la canonisation des vingt-six martyrs du Japon. Dom Pitra annonçait à son abbé toutes ces nouvelles ; là-dessus son imagination et son affection filiale se donnaient carrière et ensemble rêvaient d’un signe du souverain pontife qui amènerait dom Guéranger à Rome 45

    En attendant, il s’employait affectueusement auprès du cardinal Antonelli afin d’obtenir pour l’église et le diocèse du Mans un digne successeur du regretté Mgr Nanquette 46 . L’abbé de Solesmes ne lui en avait rien dit encore ; mais il ne pouvait échapper à l’âme filiale de dom Pitra de quel intérêt il était pour l’abbaye de ne pas revoir les jour troublés de Mgr Bouvier. Le pouvoir impérial, de soi peu favorable aux congrégations établies sous le pur régime de la liberté, n’avait certes pas besoin pour les dissoudre d’y être invité par des plaintes épiscopales qui eussent justifié devant le public la dispersion des religieux. Mais dom Pitra craignait encore, et déjà la Providence avait donné la vraie et facile solution. La voix du peuple peut être parfois la voix de Dieu. A la mort de Mgr Bouvier, bien des regards, bien des espérances s’étaient tournés déjà, il nous en souvient, du côté de M. le vicaire général Charles Fillion, préconisé depuis évêque de Saint-Claude. Six ans lui avaient suffi pour conquérir l’attachement de tout son diocèse ; et il était facile de prévoir que le transfert de l’évêque de Saint-Claude à la chaire de saint Julien rencontrerait des obstacles soit dans l’affection de ses diocésains qui aspiraient à garder leur trésor, soit dans la très légitime répugnance de l’élu à abandonner sa première épouse. Mais, si rapide qu’eût été la mort de Mgr Nanquette, les vœux du diocèse du Mans s’étaient exprimés déjà auprès des pouvoirs civils ; et lorsque l’abbé de Solesmes s’efforça d’incliner à une acceptation la pensée de Mgr Fillion, il avait été devancé lui-même par la proposition du ministre des cultes. L’évêque n’avait répondu que par des objections : son église lui était chère ; il n’avait voulu en se donnant à elle que se dévouer pour elle jusqu’à la fin ; il lui répugnait de la livrer aux embarras d’une vacance et aux chances d’un nouveau choix. Ne devait-on pas craindre d’avilir la dignité épiscopale par des translations sans motif ? En tout cas, ce n’était pas à l’évêque qu’il appartenait de rompre le lien de l’institution canonique ; le saint-siège seul avait autorité pour cela 47

    Si fondées en droit et si légitimes qu’elles fussent, ces représentations n’avaient obtenu aucun succès. Par retour du courrier, Mgr Fillion apprit que l’empereur allait signer le décret et le faire paraître au Moniteur. Le gouvernement croyait dans l’espèce pouvoir présumer le consentement de l’évêque et celui du souverain pontife, et regardait comme impolitique de se dérober au vœu unanime du diocèse du Mans, clergé et peuple fidèle. L’évêque obtint pourtant un sursis. Sollicité par la prière des uns, retenu par les supplications et les regrets des autres, il avait porté au tribunal de Pie IX une cause qu’il ne pouvait dirimer à lui seul. Quelle que fût la solution, elle lui imposerait un dur sacrifice « Mais si la volonté divine m’appelle à quitter Saint-Claude, écrivait-il à dom Guéranger, une de mes grandes consolations sera de me trouver plus près de vous, de prendre vos avis et de me montrer comme toujours l’ami de Solesmes, et, de Votre Révérence, le très respectueux et dévoué serviteur en Notre Seigneur 48  »

    La réponse de Rome se fit attendre plusieurs semaines. Ce délai au cours duquel croissait l’anxiété était-il dû aux vacances de Noël, ou bien à la maladie et à la mort du secrétaire pour les lettres latines, Mgr Fioramonti ? Dieu voulait-il maintenir son élu dans l’indécision afin d’éprouver son esprit d’abandon et de le préparer, par une épreuve où son âme était déchirée en deux, aux œuvres nouvelles auxquelles il l’avait déjà prédestiné ? Lorsque le clergé de Saint-Claude, à qui l’évêque ne cachait rien de ces douloureuses négociations ni de leur issue prochaine, cessa d’espérer et demanda du moins à Mgr Fillion d’intervenir auprès du ministre pour la désignation de son successeur, à son tour l’évêque écrivait à l’abbé de Solesmes : « Vous avez fait autrefois de bons choix, mon très révérend père, un surtout qui est la gloire de l’Église. Vous semble-t-il que je doive, le cas échéant, prendre une aussi grave responsabilité et voudriez-vous la partager avec moi 49  ? »

    Mais déjà toute décision était prise. Le même décret du 14 janvier 1862 qui transférait Mgr Fillion au Mans lui donnait comme successeur à Saint-Claude l’abbé Nogret, curé de Loches. Dans la pensée de l’abbé de Solesmes et dans le dessein de Dieu, la translation de Mgr Fillion au siège de saint Julien était le premier pas vers la réalisation d’un projet étudié depuis quelque temps déjà : la fondation d’une abbaye de moniales dont les premiers éléments se groupaient dès lors dans sa main.. Il y a comme un tressaillement de joie dans la lettre que dom Guéranger écrivait au commencement de janvier 1862 à ses fils de Ligugé :

    Vous avez partagé notre désolation à la mort du digne évêque du Mans : vous priez en union avec nous pour obtenir un successeur qui lui ressemble. C’est donc pour moi un devoir de vous rassurer par une agréable nouvelle. Je connais de science certaine le futur prélat : il est tel que je l’eusse choisi moi-même. D’ici peu de temps son nom sera connu de vous et vous me comprendrez 50 .

    Et en effet, lorsque le décret de nomination parut à l’officiel, la joie éclata partout, sauf dans le diocèse de Saint-Claude. Le pouvoir avait courtoisement déféré aux désirs de l’évêque et attendu le bref de translation donné par le pape et apporté par le nouveau nonce, Mgr Chigi.

    Malgré ses trésors de patience et de fermeté, malgré les industries de miséricorde et de longanimité qu’il avait dépensées pour donner une solution définitive à la question d’Acey, désormais étrangère à la congrégation de France et néanmoins toujours pendante, Mgr Fillion avait le regret de léguer à son successeur cette affaire épineuse où deux abbés, deux évêques et la congrégation romaine elle-même étaient depuis plus de dix ans tenus en échec par la ruse et l’obstination d’un moine révolté.

    Pauvre Acey ! écrivait à dom Guéranger un des prêtres les plus distingués du diocèse orphelin, pauvre Acey ! C’est un sol inhabitable depuis que vous l’avez quitté. Vous nous y disiez, mon très révérend père abbé, que l’éminent évêque de Poitiers, votre ami, ne quitterait jamais le siège de saint Hilaire, par attachement à l’esprit des saints canons qui lient indissolublement l’évêque à son église, son épouse. Je soupçonne néanmoins que vous avez été, au fond, un peu infidèle à ces principes en convoitant notre évêque pour le siège du Mans, du moins en vous réjouissant de sa translation*.-

    Mgr Fillion fut reçu avec un enthousiasme marqué par sa ville épiscopale qui semblait l’avoir reconquis. A l’abbé de Solesmes qui lui demandait s’il ne songeait pas à se rendre à Rome pour la canonisation solennelle qui se préparait : « Oh ! non, répondait-il, nos chers Manceaux m’ont fait une trop magnifique réception pour que je songe à les quitter si tôt 51 . »

    Ainsi une part de consolation, de paix et de lumière entrait dans une vie qui longtemps n’avait connu que la lutte et l’anxiété. Les souffrances relâchaient un peu leur étreinte première ; la pauvreté, l’ange gardien de la vie religieuse, mesurait encore à l’abbaye le pain quotidien ; la vie du lendemain n’était pas assurée ; mais déjà Dieu ménageait à son serviteur le loisir d’exercer une action plus étendue et lui laissait quand même la liberté de songer à d’autres intérêts que ceux de sa famille propre.

    L’année précédente, lorsqu’il s’était rendu en Angleterre pour assister à la dédicace de l’église et à l’inauguration du monastère de Belmont, son viatique lui avait été fourni par le P. Shepherd. Il voulut remercier, sous forme durable, de cette aumône fraternelle. En même temps qu’il poursuivait la publication du tome quatrième des Actes des Martyrs, qu’il écrivait son Essai sur la médaille de saint Benoît et préparait le tome troisième du Temps pascal, il recueillit en un petit volume, l’Enchiridion benedictinum, une série d’écrits qui devaient selon lui constituer le trésor de tous les habitants du cloître et fournir à leur lecture quotidienne : le texte de la sainte règle, la Vie de saint Benoît par son disciple saint Grégoire, le Speculum monachorum du pieux Louis de Blois, et les Exercices de sainte Gertrude. C’est le livre de chevet d’un moine bénédictin. Le petit manuel était précédé d’une préface qui le dédiait aux moines de la congrégation anglo-bénédictine.

    Cette lettre préface rappelait à la famille de saint Benoît ses vraies traditions d’oraison, consacrées par les siècles, autorisées par l’usage des saints presque sans nombre à qui elles ont fait parcourir tous les degrés de la perfection surnaturelle. L’esprit d’oraison ne date pas du dix septième ou du seizième siècle et L’Église n’a pas attendu jusqu’à cette ,époque reculée pour prendre conscience des secrets de la prière. En parlant ainsi, dom Guéranger n’avait aucunement le dessein de réagir contre des formes de spiritualité plus modernes, mais seulement, à l’exemple du P. Faber lui-même, de rappeler qu’elles ne sont pas les seules, ni les plus anciennes, ni peut-être les mieux adaptées aux conditions ordinaires de la vie chrétienne. Non qu’il méconnût l’utilité de ces méthodes d’oraison précises pour toutes formes d’esprit qui s’y prêtent avec aisance et peut-être ont besoin d’être contenues par d’utiles entraves ; toutefois, en les conseillant à ceux qui y trouvaient leur profit, dom Guéranger demeurait attaché pour lui-même à une méthode spontanée et libre. Il voyait cette méthode toute naturelle tellement impliquée dans l’exercice ordinaire de nos facultés que les distractions elles-mêmes, c’est-à-dire les méditations d’à côté, ne font que la reproduire : mémoire, imagination, pensée, émotion. Il croyait surtout à l’efficacité supérieure d’une forme d’oraison qui « ménage la liberté d’esprit et produit dans les âmes, sans méthode rigoureuse, les dispositions dont les méthodes modernes n’ont pas toujours le secret. Quiconque en fera l’expérience, poursuivait-il, s’il a pratiqué les auteurs plus récents sur l’ascèse et la mystique, ne tardera pas à sentir cette saveur si différente, cette autorité douce qui ne s’impose pas mais qui entraîne. Là, rien de cette habileté, de cette stratégie, de cette analyse savante que l’on rencontre ailleurs. Au reste, les voies sont diverses et tout chemin qui mène l’homme à Dieu par la réforme de soi-même est un heureux chemin 52 »

    On le voit, dom Guéranger ne voulait rien détruire, rien exclure ; seulement, au nom de douze siècles de sainteté et de prière, il demandait que fût réservée à l’ancienne spiritualité bénédictine une place, sinon une place d’honneur à côté de spiritualités de forme plus moderne, plus ordonnée, peut-être plus méthodique et plus précise. II faut bien pardonner à ceux qui ont d’antiques traditions et une longue lignée d’ancêtres de demeurer attachés à une histoire qui s’est longtemps confondue avec l’histoire même’ de l’Église. Il ne nous semble pas que dom Guéranger ait excédé dans cette revendication. Elle fut appuyée d’ailleurs par deux hommes de génie bien différent mais qui tous deux au dix neuvième siècle ont illustré la doctrine ascétique : le P. Faber et l’abbé Charles Gay.

    Nul ne peut lire, a dit le P. Faber, les écrivains spirituels de l’ancienne école de saint Benoît, sans remarquer avec admiration la liberté d’esprit dont leur âme était pénétrée. Sainte Gertrude en est un bel exemple ; elle respire partout l’esprit de saint Benoît. L’esprit de la religion catholique est un esprit facile, un esprit de liberté ; et c’était là surtout l’apanage des bénédictins ascétiques de la vieille école. Les écrivains modernes ont cherché à tout circonscrire et cette déplorable méthode a causé plus de mal que de bien 53

    Le savant traducteur, écrivait de son côté l’abbé Gay, présentant au public catholique les Exercices de sainte Gertrude traduits et publiés par dom Guéranger, a fait précéder l’ouvrage d’une préface dans laquelle il dessine à grands traits, d’abord le personnage de la chère sainte, puis le caractère de sa spiritualité. Ces pages sont pleines de faits intéressants, d’observations très justes, d’appréciations très fines et de souhaits, auxquels nous avouons nous associer pleinement, touchant le retour à des façons de traiter avec Dieu plus vraies et plus simples que beaucoup de celles qu’on trouve indiquées et conseillées dans bon nombre de livres modernes ; à des voies spirituelles plus lumineuses, plus vivifiantes, enfin plus dignes de Dieu et plus en harmonie avec l’état et les besoins d’âmes affranchies par Jésus-Christ 54

    Le premier volume des Inscriptions chrétiennes du chevalier de Rossi 55 fut présenté aux lecteurs français par les soins de dom Pitra dans trois articles qui parurent en février 1862 56

    Dom Pitra vous a donné des nouvelles de mes ouvrages, écrivait de Rossi : il a bien voulu donner quelques articles sur les Inscriptions ; mais pour la Rome souterraine, c’est vous, mon révérend père, qui devez l’annoncer à la France. Donnez-moi signe de vie. Dom Pitra est pour moi une grande ressource et une consolation ; mais mon cœur vous cherche toujours et je ne veux point renoncer à l’avantage d’être prôné par vous, au moins pour la Rome souterraine 57

    Cependant dom Pitra, l’abbé Pescetelli, de Rossi lui-même avaient ourdi ensemble une amicale conspiration afin d’amener dom Guéranger à Rome pour la Pentecôte de 1862 58 « Aller à Rome ! répondait à leurs instances l’abbé de Solesmes ; mais- il faudrait pour cela quatre mille francs qui me manquent, sans parler des frais de voyage, et n’être pas absent plus d’un mois. Cela ne se peut et d’ailleurs vous êtes seuls à le désirer 59 » L’heure pourtant eût été opportune ; elle était solennelle aussi. La question à l’ordre du jour était celle du pouvoir temporel du souverain pontife que les entreprises du roi de Sardaigne n’avaient pas cessé de menacer. La presse révolutionnaire allait jusqu’à réclamer la convocation d’un concile universel où la question du pouvoir temporel eût été soumise au plébiscite des évêques ; et si Pie IX, se plaisait-elle à ajouter, n’y consent pas, c’est qu’il a conscience que sa pensée est en désaccord avec la pensée de l’épiscopat chrétien. Avons-nous le droit de regarder comme une réponse du souverain pontife à ces insinuations la lettre du préfet de la congrégation du Concile, cardinal Caterini, adressée sur l’ordre de Pie IX aux évêques du monde entier, à l’occasion de la canonisation des martyrs japonais ? Le saint père témoignait qu’il lui serait très agréable de réunir à Rome les évêques de l’Italie et des autres régions de la chrétienté, qui pourraient abandonner leurs diocèses sans préjudice pour les fidèles. Par une disposition expresse il était établi due déférer à l’invitation du pape dans cette circonstance serait considéré comme l’accomplissement de la prescription canonique de la visite ad limina.*

    C’était répondre victorieusement aux imputations de la presse révolutionnaire qui dès lors changea de procédé. Aussi longtemps que le souverain pontife y avait semblé hostile, elle avait réclamé la réunion des évêques : dès qu’il y eut consenti, cette réunion devint odieuse à ceux qui l’avaient impérieusement déclarée nécessaire et qui dès lors n’eurent d’autre souci que d’y mettre obstacle. Les vieux parlementaires, à qui l’on ne connaissait pas cette religieuse susceptibilité, se prirent à redouter l’amoindrissement de l’épiscopat. M. Rouland s’effraya lui même des conséquences d’une assemblée qui pourrait enlever aux évêques le peu d’indépendance qui leur restait encore. On se souvint qu’en vertu des libertés de l’église gallicane le chef de l’État était depuis cinq siècles et demi en possession du droit de retenir à son gré les évêques dans leur diocèse et pouvait intercepter ainsi les relations avec Rome, puisque les évêques pour sortir de France devaient solliciter du gouvernement des passeports qui ne leur seraient pas délivrés. Toute la presse fit écho à ces prétentions hardies ; et peut-être un conflit se fût-il élevé si des évêques courageux n’avaient signifié au ministre des cultes et à l’empereur lui-même que leur dessein était de se rendre à l’appel du souverain pontife sans réclamer aucune permission. Devant la perspective d’avoir à ramener de brigade en brigade, à travers la France entière et jusqu’à leurs villes épiscopales, vingt ou trente évêques réfractaires aux articles organiques, le gouvernement se prit à réfléchir. C’était décidément une trop grosse partie à jouer : il céda et les évêques furent laissés complètement libres.

    Si dom Guéranger ne pouvait se rendre à Rome, il ne cessait d’y être attentif et présent en esprit. En même temps qu’elles lui fournissaient d’amples informations, les lettres de dom Pitra lui soumettaient nulle problèmes canoniques et historiques, naissant en foule des relations nouvelles avec le monde de l’Orient chrétien. « Il n’est pas de jour, écrivait dom Pitra, où le pauvre travailleur que je suis n’éprouve, dans cet, encombrement d’affaires épineuses, le chagrin de n’être pas auprès de vous 60 » Nul ne se laissera surprendre à cette appréciation que porte sur lui-même le « pauvre travailleur » ; mais dom Pitra était d’une probité scientifique et d’une conscience extrêmes : il croyait n’avoir rien trouvé aussi longtemps qu’il lui restait quelque chose à trouver encore. Parfois il était embarrassé de ses propres richesses et littéralement succombait sous le poids des documents amassés par lui. Les dispositions naturelles de son esprit et les conditions mêmes de ses recherches le préparaient à réunir tous les éléments d’une question pratique mieux qu’à en dégager la solution : il recourait alors aux lumières de dom Guéranger.

    Malgré le peu de succès qu’avait eu son invitation, il ne pouvait renoncer au désir d’amener son abbé à Rome auprès du saint père, auprès de lui, à l’époque où s’élaborait avec le concours des évêques la constitution pontificale sur les erreurs du temps. Le projet primitif contenait soixante et une propositions dont le texte avait été sous la loi du secret communiqué aux évêques. Ils étaient invités à donner leur avis sur la rédaction proposée, sur la note de censure et l’opportunité de la condamnation ; même ils pouvaient formuler eux-mêmes, au cours de deux mois, les propositions qu’ils croyaient utile d’ajouter au premier projet et leur donner la note théologique qu’elles leur semblaient mériter. Dom Pitra réclamait, sinon le mémoire entier au moins la liste des propositions dressée par son abbé en 1859 sur la demande de Pie IX, afin de compléter le projet communiqué aux évêques par une série de propositions dogmatiques qui avaient fait défaut jusque-là.

    Votre travail peut venir en temps utile et rendra un grand service, disait-il. On regrette toujours beaucoup votre absence. Je me résignerais pour ma part de ne pas vous voir au milieu des quatre à cinq cents prélats qui sont arrivés déjà, et je conçois que vous laissiez passer ce flot qui va nous submerger jusqu’après la Pentecôte. Mais le moment où votre personne serait le plus utile et nécessaire, ce serait après ces fêtes, quand viendra le moment de porter le coup décisif… Je me permets de soumettre de nouveau la question d’un court voyage à votre sagesse, tout en me rendant bien compte des difficultés qui vous arrêteront 61 .

    Ces difficultés étaient trop réelles et l’abbé de Solesmes ne se donnait pas d’ailleurs assez d’importance pour croire que le voyage fût nécessaire ou même utile. Les préventions que soulevait son nom n’étaient-elles pas au contraire capables de nuire au bien ? Dom Pitra ne se faisait-il pas un peu d’illusion en croyant que la présence de son abbé était vivement désirée ? Et puis, ce qui coupait court à toute indécision, il n’avait nulle ressource d’argent pour ce voyage. De loin seulement et par la prière il pouvait s’intéresser à l’œuvre d’assainissement intellectuel que poursuivait le pape et s’opposer aux intrigues qui prétendaient la déconcerter 62 . Rarement en effet on vit à Rome un tel déploiement de forces libérales. Le ban, les évêques, et l’arrière-ban, les laïcs, s’y étaient donné rendez-vous. Mgr Pie était absent, retenu en France par ses démêlés avec le gouvernement : il avait cru en s’abstenant épargner au saint père un surcroît d’ennuis. L’évêque d’Orléans faisant fonction de généralissime dirigeait en personne ; Auguste Cochin était son lieutenant. Louis Veuillot n’a pu se retenir de marquer d’un trait rapide, dans ses lettres à sa sueur, l’humeur remuante de Mgr Dupanloup et les propos flatteurs qui s’échangeaient entre collaborateurs : « Cochin sténographie Orléans, et Orléans présente Cochin comme l’homme qui doit un jour gouverner la France 63 »Ce n’était pas en vain que l’évêque d’Orléans se dépensait : il savait la valeur du temps et en stratégiste avisé n’en laissait rien perdre. « Il me revient de Rome, écrivait Mgr Fillion à dom Guéranger, que les ovations ménagées à Mgr l’évêque d’Orléans ne s’adressent pas seulement à l’éloquent défenseur du pouvoir temporel, mais au partisan de l’esprit moderne et des principes de 89 64 »

    Que se passait-il donc et d’où venait à Mgr Dupanloup ce surcroît d’ardeur ? Le libéralisme se sentait condamné dans la pensée du souverain pontife et menacé d’une censure qu’il fallait conjurer à tout prix. On peut le dire sans crainte, puisque le comte de Falloux n’a fait nul mystère des informations et des conseils que M. Cochin portait au Vatican. En réponse à l’exposé qu’il fit au saint père des besoins religieux, intellectuels et politiques de notre pays, tels qu’ils étaient compris dans le cénacle du libéralisme, M. Cochin reçut de Pie IX cette assurance : « Je ne condamne point la liberté ; je ne fais pas de politique ; mais il y a aujourd’hui des erreurs que je ne puis passer sous silence et je prépare une constitution sur laquelle je consulterai les évêques 65 . » II n’était guère possible d’écarter plus nettement bien que courtoisement encore des conseils que les évêques français avaient seuls qualité de porter au souverain pontife. M. Cochin ne comprit pas et du Vatican s’en alla demander au P. Modena, de la congrégation de l’Index, quels griefs on pouvait nourrir à Rome contre un livre 66 dont il avait eu la malencontreuse idée, quelques mois auparavant, de dire beaucoup de bien dans le Correspondant 67 et qui avait eu néanmoins le malheur d’être condamné par l’Index. A cette mise en demeure, le P. Modena répondit, en exposant, avec une bonhomie parfaite et dans le plus minutieux détailla procédure usitée par la congrégation pour sauvegarder la doctrine catholique. « Oui, répondit M. Cochin, dont le P. Modena raillait l’attachement aux principes de 89, oui, vous êtes la doctrine catholique ; mais les principes de 89 sont à votre porte, en pantalon rouge, qui vous gardent. (Il faisait allusion à la présence à Rome des soldats français.) Ces soldats sont là parce que nous avons eu en 1849 des journaux, des orateurs, une tribune, tous les moyens d’agir sur l’opinion, que nous devons à 1789 68 »

    Etait-ce vraiment grâce aux immortels principes de 1789 que le gouvernement de la Lance avait douze ans auparavant pris en main la cause du pape ? Les pantalons rouges assistaient l’arme au bras à l’invasion des États pontificaux : était-ce un motif suffisant pour que les lèvres du pape demeurassent scellées ? et de telles prétentions ne témoignaient-elles pas, avec une extrême naïveté, en quelle estime étaient tenus et les droits de la vérité et la dignité même du gouvernement pontifical dont le silence aurait été obtenu au prix d’un marché ? En tout cas l’allocution prononcée au consistoire du jour de la Pentecôte, 9 juin 1862, dut décourager les espérances libérales. Elle porte dans les documents de Pie IX le titre : Maxima quidem loetitia, et a fourni au Syllabus plusieurs de ses propositions. Elle mit à néant tout espoir d’entraîner le. souverain, pontife à une transaction. L’affirmation de la vérité catholique avait rarement revêtu une telle solennité.

    De loin en loin seulement, Rome avait vu ce spectacle du monde groupé dans son sein : quarante-quatre cardinaux, deux cent soixante dix-huit évêques, la basilique de Saint-Pierre trop étroite pour recevoir les flots du peuple chrétien et laissant refluer sur la place immense cinquante mille pèlerins que la nef n’avait pu contenir ! Combien disparaissaient, au milieu de ces splendeurs de la Rome pontificale, emportés comme la paille au vent, toutes les petites intrigues, tous les chétifs calculs de l’homme qui prétendaient bâillonner la vérité !

    Mais pourquoi fallait-il, à côté de ces visions de surnaturelle beauté retracées pour Solesmes par les lettres de dom Pitra, que les fils de saint Benoît eussent à rougir et à verser des larmes sur d’inexplicables défaillances voisines de la trahison ? Etait-ce crainte, ambition, ivresse d’un instant ou sympathie de longue date pour la révolution, amour de l’unité italienne, nous ne saurions le dire ; mais quelle que pût être la cause secrète, il y fallait encore ajouter une rare dose d’aveuglement et d’oubli de toute dignité pour que des religieux se crussent autorisés à saluer le spoliateur sacrilège des États pontificaux. La lettre 69 de l’abbé Pappalettere au roi de Piémont venait d’être divulguée. Il l’avait écrite à l’insu de son monastère et par conséquent en portait seul la responsabilité d’autant plus lourde pour lui qu’il démentait de plus glorieux exemples. Au lendemain de l’invasion des provinces napolitaines, alors que le nouveau roi entrait dans son nouvel apanage, l’abbé Pappalettere avait cru de son devoir d’être parmi les premiers à lui rendre ses particuliers hommages et ceux de sa famille religieuse qu’il engageait sans l’avoir consultée : le très humble serviteur et très fidèle sujet se tenait pour assuré que cette démarche profondément affectueuse et sincère ne serait pas dédaignée du roi ; il terminait en sollicitant de Victor Emmanuel l’honneur d’une visite au Mont Cassin. A la réprobation que souleva dès qu’elle fut connue cette étrange invitation, l’auteur dut reconnaître qu’il avait blessé la susceptibilité de tous les vrais chrétiens : les journaux officiels prétendirent impliquer, avec la famille religieuse du Mont Cassin, l’ordre bénédictin tout entier ; mais une adresse au saint père, où se voyaient au milieu des cassinesi les noms de dom Pitra et de dom Camille Leduc, répudia promptement toute solidarité avec la lettre adressée au roi Victor Emmanuel 70 Peu de temps après, l’auteur fut invité à donner sa démission et rentra dans l’oubli.

    Le lendemain des fêtes de Saint-Pierre, les intrigues reprirent. Les propositions dont les évêques avaient reçu le texte ne tardèrent pas à être connues du gouvernement français. Les indiscrétions de ce genre sont fatales. Il était inévitable aussi que le parti qui s’efforçait d’écarter une condamnation formelle des principes libéraux ne se ménageât, pour la conjurer, l’appui des pouvoirs civils qui se réclamaient de ces mêmes principes. La divulgation faite, M. Thouvenel tenta d’exercer une pression sur les évêques français dans l’intérêt de ce qu’on appelait les idées libérales ; mais on pouvait prévoir, quelle que fût l’équivoque obstinée planant sur le vrai contenu de ces idées, que l’effort du gouvernement français demeurerait stérile auprès d’un groupement d’évêques venus de tous pays, et partant peu disposés à se laisser guider ou déterminer par des préoccupations d’ordre national et privé. Comme le disait l’évêque de Montauban, les idées libérales auxquelles Mgr Dupanloup aurait voulu, dans le texte de l’adresse au pape, concilier un peu de faveur, « avaient dû être mises de côté pour cette raison péremptoire que l’Église ne peut pas montrer une sympathie particulière pour telle ou telle forme sociale préférablement à d’autres, sa mission lui commandant de s’accommoder de son mieux avec toutes celles qui existent, monarchies ou républiques, monarchies représentatives ou non représentatives. L’adresse des évêques est donc ce qu’elle devait être une proclamation de principes et de droits catholiques et universels, qui sont vrais pour toutes les nations indépendamment des formes de leur gouvernement ; et ce qui en fait le caractère le plus saillant, comme aussi ce qui lui donne le cachet d’une grande sagesse, e’est qu’elle s’est placée en dehors de tout ce qu’on pourrait appeler une pensée politique 71 »

    Selon l’expression de son historien, Mgr Dupanloup demeura français même à Rome 72 Il servait trop bien la politique de Napoléon III et concertait trop ses mouvements avec l’ambassade française pour que l’Empire ne lui sût pas gré de ses efforts même couronnés de peu de succès. « L’évêque d’Orléans a gagné ses éperons », disait l’empereur 73 . Dans le cercle des amis de Mgr Dupanloup, on disait hautement que le gouvernement français s’honorerait en le présentant au cardinalat. Jusque-là regardé par le pouvoir impérial comme un prélat suspect que nul fonctionnaire ne devait ni visiter ni même saluer, l’évêque d’Orléans entra en faveur. Les dîners à l’ambassade française se succédèrent avec une fréquence très inusitée 74 Une récompense lui manquait encore ; il la reçut bientôt de la main du ministre des cultes, M. Rouland, qui le félicitait de ses patriotiques efforts 75 « L’empereur ne se cachait pas pour dire, – nous citons ici textuellement l’historien de Mgr Dupanloup, – que le plus français des évêques, à Rome, avait été l’évêque d’Orléans, et il blâmait Mgr Morlot de ne l’avoir pas assez soutenu 76 . »La défense faite aux fonctionnaires du Loiret fut levée ; avis en fut donné à Mgr Dupanloup 77 . Malheureusement ce que l’évêque d’Orléans gagnait auprès de l’empereur, il le perdait auprès du souverain pontife, qui disait dans l’intimité : Questo vescovo è caldo di testa, ma tiepido nel cuore : parola bella, si ; ma cosa nulla o quasi niente 78 .

    Dom Guéranger n’avait pas revu de Rossi depuis six ans. Leur amitié si vive n’était qu’à demi satisfaite par un commerce de lettres que les travaux, la santé et parfois les événements avaient fréquemment interrompu. Vingt fois on avait repris la résolution d’écrire tous les mois ; vingt fois on avait été infidèle. Nous devons avouer que les infidélités, les repentirs, les promesses de mieux faire étaient tous du côté de l’abbé, les adjurations et les reproches du côté de son ami romain. Grande fut la joie qu’éprouva dom Guéranger lorsqu’il reçut en juillet 1862 une lettre de dom Pitra : « J’espère arriver le premier pour vous annoncer une bonne nouvelle : le chevalier de Rossi part pour la France par ce même courrier avec sa jeune femme un peu souffrante. Il vous écrira et vous conjurera de lui ménager une entrevue 79 . » Dom Pitra faisait auprès de son abbé de vives instances pour qu’eût lieu cette entrevue qui devait relever une âme abattue et facilement découragée. Quelques jours après arrivait une lettre de M. de Rossi :

    Vous ne savez certainement pas que je suis tout près de vous. Du Mans à Caen, le chemin de fer ; de Caen à Luc-sur-Mer, une heure de voiture. Je voudrais bien venir vous visiter avec ma femme ; elle prend les bains pour sa santé bien compromise par des fièvres obstinées et je ne puis la quitter. Et pourtant je brûle du désir de vous embrasser, de savoir quelle impression vous a faite mon premier volume des Inscriptions. Ma femme aussi désire beaucoup vous connaître. Venez donc, mon incomparable ami, et attribuez à l’embarras où je me trouve cette demande que je vous fais de venir au lieu d’aller moi-même vous visiter à Solesmes 80 .

    Malheureusement à cette époque de l’année dom Guéranger s’appartenait si peu que même la courte excursion dessinée par son ami lui était presque impossible. « Je souffre le supplice de Tantale, écrivait-il. Vous êtes près de moi et je ne puis aller à vous. Une affaire très importante exige ma présence ici et je ne puis absolument m’absenter un seul jour 81 . » Mais de part et d’autre il y avait un tel désir de se revoir que finalement on se mit d’accord sur un projet. Sitôt après l’Assomption, de Rossi, accompagné de sa femme qui ne pouvait voyager qu’à petites journées, se rendrait par la voie de Paris et Chartres jusqu’au Mans, hôtel du Dauphin. Le jour dit, – ce fut le mercredi 20 août au matin, – ils se rencontrèrent. Huit heures d’intimité absolue, dont l’amitié et l’archéologie, la Rome présente et la Rome antique firent les frais. « Quelles heures fortunées nous avons passées ensemble, mon très cher ami ! Je ne saurais vous exprimer toute ma joie de vous avoir revu et entendu, d’avoir joui par moi-même de votre bonheur dans cette union que Dieu lui-même a formée, enfin d’avoir pu saisir la clef de vos travaux récents, en sorte que je vais continuer à vous suivre comme si j’étais près de vous 82 . » Et il s’efforçait de hâter l’impression de la Roma sotterranea. De Rossi lui répondait : « Merci d’être venu au Mans pour nous y rencontrer. Ce souvenir associé à ceux de nos rencontres chez Mgr de Mérode, dans les cryptes du Vatican, dans l’abbaye de Solesmes, devient une des pages les plus douces dans les annales de notre amitié 83 . »

    Le comte de Falloux réclamait pour lui-même. Après avoir donné la Vie et les ŒUVRES de Mme Swetchine, il publiait les volumes des Lettres qui eurent grand succès.

    Je crois, écrivait-il à l’abbé de Solesmes, qu’il y aurait un dommage réel pour une œuvre que je me plais à considérer comme nous étant commune, mon très révérend ami, si vous ne faisiez pas paraître, vers la même époque, au moins le commencement des articles que vous destinez à cette seconde publication. On m’a dit durant mon séjour à Paris que le Monde n’en avait publié aucune annonce et considérait comme son devoir de vous réserver exclusivement tout ce qui concernait cette sainte mémoire : vous pensez bien que je suis loin de m’en plaindre, à charge aussi que vous comprendrez et pardonnerez mon insistance 84 .

    L’abbé de Solesmes avait renoncé, nous le savons déjà, à publier à part les lettres qu’il avait reçues de Mme Swetchine ; quelque répugnance qu’il éprouvât à livrer à tout lecteur le secret de cette sainte amitié, il avait finalement consenti à verser à la publication de M. de Falloux tout son trésor personnel. M. de Falloux, qui avait été assez habile pour l’obtenir, fut reconnaissant de l’avoir obtenu. En donnant place à dom Guéranger près du P. Lacordaire, de M. de Montalembert et de M. de Tocqueville, il s’engageait aimablement à ne rien publier avant d’avoir passé quelques jours à Solesmes. Il voulait se concerter avec l’abbé naturellement peu soucieux de mettre le public dans la confidence des éloges qu’il avait reçus de Mme Swetchine ; on l’eût facilement suspecté de faire indirectement son propre panégyrique. M. de Falloux obtint de dom Guéranger qu’il laissât à l’éditeur le soin de faire lui-même la départ exact de ce que le public pouvait entendre et des portions où l’éloge était, l’amitié aidant, trop vif pour être conservé tout entier.

    Je crains, mon très cher ami, qu’en élaguant vous-même, comme vous avez entrepris de le faire, vous ne soyez peut-être plus sévère que de raison et en même temps plus exposé à ce que vous craignez, puisque vous aurez pour ainsi dire publié vous-même les compliments que vous aurez conservés. Réfléchissez-y donc de nouveau et voyez si vous ne pourriez pas faire comme la plupart de vos amis, en me laissant à moi-même à répondre devant le public de l’ensemble de votre correspondance, sauf à vous soumettre les cas douteux où l’évidence du secret ne serait pas manifeste 85 .

    Dom Guéranger accepta de présenter aux lecteurs du Monde* les Lettres inédites de Mme Swetchine et aida à une diffusion qui charmait M. de Falloux ; en échange, celui-ci donna satisfaction à son ami et écarta toute part d’éloge avec un soin si scrupuleux, si attentif, si délicat qu’il n’en resta rien qui pût troubler la modestie même la plus exagérée.

    Lorsqu’il avait dédié l’Enchiridion à la congrégation anglo-bénédictine, l’abbé de Solesmes n’avait fait que reconnaître un droit d’aînesse et demander à une grande et antique famille monastique, en possession de traditions plusieurs fois séculaires et glorieuses, une alliance fraternelle qui fût pour lui et pour sa congrégation récente un appui de plus. Dieu voulut alors montrer que le rejeton solesmien avait acquis, au cours de trente ans d’épreuves, assez de force et de vigueur déjà pour donner de sa sève autour de lui. Dans ce même monastère de Rome où dom Guéranger avait émis profession en 1837, avait pris naissance une autre restauration bénédictine, .qui avait puisé à la même source et demandé à l’apôtre des gentils, avec le zèle qui doit poursuivre jusqu’à. la fin la fonction apostolique, l’amour de la doctrine qu’il a apportée au monde et une part à sa glorieuse élection. Peut-être son attention n’avait-elle pas été particulièrement attirée quelques années auparavant par le récit que lui faisait dom Louis David de quelques professions religieuses émises en 1856 par de jeunes Allemands dans le monastère de Saint-Paul. Aussi fut-ce pour lui une surprise de recevoir en septembre 1862 une lettre qui lui demandait son appui ; elle était signée de dom Maur Wolter.

    Avec l’obédience de l’abbé de Saint-Paul, dom Pescetelli, et la bénédiction du très saint père, aidé de ses deux frères, Placide et Hildebrand, dom Wolter avait dès 1860 entrepris son œuvre de restauration d’abord à Materborn près de Clèves, dans la Prusse rhénane, sur les frontières de la Hollande et dans le diocèse de Munster. Les circonstances ne permirent pas d’établissement durable en ce lieu ; mais bientôt, grâce à. l’appui de la princesse Catherine de Hohenzollern-Sigmaringen, dom Maur put prendre possession d’une ancienne abbaye de l’ordre des chanoines réguliers de Saint-Augustin, Saint-Martin de Beuron, située dans. l’ancienne principauté de Hohenzollern, non loin de la source du Danube et dans le diocèse de Fribourg-en-Brisgau. Il n’avait trouvé réalisée ni en Italie ni en Allemagne la conception de la vie bénédictine telle qu’il l’entrevoyait. Un moine de Saint-Paul qui était venu en France lui avait dit : « Si vous voulez faire œuvre sérieuse, allez voir Solesmes. »Il déférait à cet avis et demandait à dom Guéranger de venir s’éclairer de ses conseils et s’édifier de la discipline régulière ; il sollicitait en outre pour un de ses novices la grâce d’accomplir à Solesmes sous la direction de l’abbé son année de probation 86

    Telle était à cette époque de l’année 1862 l’abondance des visiteurs que dom Guéranger ne put répondre sur-le-champ. Outre les postulants dont il aimait à éprouver lui-même l’esprit, c’était l’heure où Raymond Brucker, toujours de cinquante francs au-dessous de ce qui lui était nécessaire, avait enfin réussi à faire le voyage, grâce à dom Gardereau qui opportunément avait présumé le consentement de son abbé pour secourir une grande impécuniosité. Il s’y rencontra avec Auguste de Villiers de l’Isle-Adam, l’arrière-petit-neveu du grand maître de l’ordre de Saint Jean de Jérusalem. Le lendemain arrivait à Solesmes un ami de dom Pitre, l’évêque d’Evreux Mgr Devoucoux, à dessein de faire sa retraite sous la conduite de dom Guéranger.

    Puis ce fut M. Henri Lasserre, depuis quelque temps déjà en relation avec l’abbaye. Lorsqu’il y arriva le 16 octobre 1862, guéri miraculeusement depuis six jours d’un mal qui le menaçait de cécité absolue, comme il l’a raconté lui-même dans les Episodes miraculeux de Lourdes, il était accompagné de M. et de Mme de Freycinet. On sait que c’était sur le conseil de M. de Freycinet, son ami protestant, qu’il avait usé de l’eau de Notre-Dame de Lourdes et s’était trouvé instantanément guéri. Henri Lasserre habita comme de coutume la tour des hôtes ; M- et Mme de Freycinet reçurent l’hospitalité en face du monastère dans une maison particulière étrangère à l’abbaye, avec service indépendant ..*Cette remarque n’est pas inutile. Elle retire toute vraisemblance au récit, aujourd’hui devenu historique grâce à la plume de M. Henri Lasserre, d’un poulet rôti que dom Guéranger, dans son admirable tolérance pour des estomacs protestants, aurait fait servir le vendredi à M. et Mme de Freycinet. Et comme ce dernier très au fait des habitudes catholiques témoignait à l’abbé de Solesmes sa surprise de trouver sur sa table un tel mets en un tel jour, dom Guéranger aurait encore assaisonné le tout de cette remarque : « Les commandements de l’Église n’obligent que ceux qui sont dans l’Église ; et en devenant mes hôtes vous n’avez pas cessé d’être chez vous 87 » On ne saurait à coup sûr être plus aimable, ni faire meilleur marché des lois de l’Église. Mais les souvenirs de M. Henri Lasserre sont inexacts sur ce point. Ni la maison où M. et Mme de Freycinet furent accueillis ne dépendait de l’abbaye, ni le ménage qui l’habitait n’était aux ordres de l’abbé, ni dom Guéranger qui fut aimable pour M. de Freycinet ne fit montre du libéralisme excessif dont M. Lasserre le félicite à contretemps.

    La bonté et l’intelligence de dom Guéranger lui suffirent pour s’attacher l’âme de ses hôtes. Ancien élève de l’Ecole polytechnique, ingénieur en chef du chemin de fer de Toulouse, M. de Freycinet venait alors de donner sa démission pour s’occuper de travaux scientifiques et aussi pour poser à Montauban sa candidature au siège de député. Dévoué aux idées d’ordre et partageant même l’opinion de M. Guizot sur le pouvoir temporel du souverain pontife, M. de Freycinet demanda à l’abbé de Solesmes que sa candidature fût par lui appuyée auprès de Mgr de Montauban. Dom Guéranger s’y prêta volontiers. M. et Mme de Freycinet l’avaient beaucoup intéressé. Il disait en parlant d’eux : « Dieu a ses desseins en conduisant ces deux jeunes gens à Solesmes où ils comptent bien revenir. » M. de Freycinet de son côté avait gardé de cette première entrevue une impression heureuse. On put croire un instant, et son ami Lasserre l’espérait, que l’influence de l’abbé de Solesmes le ramènerait au catholicisme.

    Voici en quels termes il remerciait de la recommandation adressée à l’évêque de Montauban :

    Mon révérend père, je vous écris tout ému de la lettre que Lasserre vient de me lire. Qu’ai-je fait pour mériter tant de bonté ? Comment pourrai-je me rendre digne d’une si haute estime ? Je voudrais être auprès de vous pour mettre à vos pieds l’hommage de ma vive gratitude, et permettez-moi aussi de dire, de ma respectueuse affection.

    Votre lettre me crée de grands devoirs. Je dois avoir sans- cesse présents à l’esprit ces mots si graves par lesquels vous la terminez : « Vous pouvez dire à Monseigneur que je réponds de M. de Freycinet. » Si de telles paroles engagent celui qui les prononce, elles engagent bien plus encore celui qui en est l’objet. C’est à moi de ne pas faire mentir un si généreux patronage. Or je prends ici en vos mains l’engagement formel de marcher toujours dans le droit chemin, de chercher la vérité en toutes choses et de mettre à son service un cœur loyal et résolu…

    Ma visite à Solesmes ne doit pas être perdue. Quand on a le bonheur d’approcher un homme comme vous et de lui inspirer la confiance que vous me témoignez, on a le devoir de s’élever pour demeurer à la hauteur où cette confiance vous a placé. Souffrez donc, mon révérend père, que cette première visite soit le point de départ d’une relation que je serai honoré d’entretenir et de rendre de plus en plus étroite. C’est le plus sûr moyen de me faire travailler à cette amélioration de moi-même dont vous m’avez fait sentir davantage la nécessité. Et dans ce vœu, je ne me sépare point de ma femme qui conserve le plus doux souvenir de votre accueil paternel. Elle aussi veut vous revoir et m’accompagnera à Solesmes à ma prochaine venue. Elle se joint à moi pour vous offrir en commun l’expression de notre profonde et respectueuse affection 88

    Henri Lasserre donnait à dom Guéranger les plus belles assurances.

    Votre ami marche peu à peu vers le catholicisme et je crois que nous aurons la joie de voir ces deux êtres excellents rentrer dans la grande unité de l’Église. Vous y serez pour une immense part ; car leur court séjour à Solesmes leur fait pressentir ce que c’est qu’un prélat chrétien. L’un et l’autre parlent de voua avec un respect et un attendrissement qu’ils ne manifestent pour nul autre. La graine que vous avez semée germera 89

    Ces espoirs furent déçus, nous n’avons pas besoin de le dire.

    D’autres visiteurs se présentèrent à l’abbaye, qui demeurèrent en deçà même des velléités de M. de Freycinet. Nous anticipons d’un an pour parler de M. Taine qui vint à Solesmes en 1863 et s’en est souvenu dans ses Carnets de voyage. Il ne semble pas avoir vu dom Guéranger dont il parle comme d’ « un homme instruit, ami de M. Veuillot ». Il est piquant de recueillir son impression photographique sur Solesmes.

    Très jolie maison, dit-il, semblable à l’habitation d’un homme qui aurait trente mille livres de rentes. Elle est sur le bord, de la Sarthe, à cinquante pieds au-dessus, avec une terrasse bordée de murs, un large promenoir sous une charmille à gauche, de belles fleurs, des vignes, des glycines grimpantes le long de la maison, un beau figuier. Beaucoup de goût, de jolis arrangements et encadrements de verdure. Sur la droite, vue admirable ; la Sarthe tourne et disparaît sous des massifs d’arbres dans un lointain vert indistinct. Les bénédictins ont bâti une haute tourelle coquette à plusieurs étages, terminée par des créneaux :

    ils y logent leurs hôtes. Ils disent qu’ils l’ont construite en 1848 pour occuper les ouvriers : ils y avaient dernièrement vingt-deux hôtes. Le frère qui nous accompagne a des façons d’homme du monde : « Si vous voulez nous faire l’honneur de partager notre dîner… » En somme, ce ne sont pas des ascètes 90

    Les hôtes qui ne manquent jamais au monastère se firent pourtant moins nombreux, et il devint loisible à dom Guéranger de répondre après un mois à la lettre de dom Maur Wolter _qui ne tarda pas à venir à l’abbaye, accompagné du frère Benoît Sauter dont l’année novitiale se terminerait à Solesmes. L’accueil fut fraternel, empressé ; et pendant que dom Maur puisait largement à l’expérience de l’abbé, le frère Benoît Sauter entrait au noviciat. Dom Couturier était alors maître des novices. Le novice de 1862, devenu depuis abbé d’Emmaüs à Prague, a fixé par écrit le souvenir qu’il. a gardé de cette formation monastique dont il avait bénéficié. Dans ses Conférences sur la règle de saint Benoît, ayant à commenter les lignes du chapitre cinquante-huitième où le saint patriarche définit les qualités requises chez le maître des novices, dom Sauter se demande si saint Benoît est demeuré fidèle à sa discrétion ordinaire et s’il n’a pas demandé trop de vertus à celui qui doit gagner les âmes à Dieu.

    Pourtant, continue-t-il, j’ai trouvé cet idéal réalisé, lorsque j’ai fait mon noviciat. Je ne puis dire l’impression que produisait sur nous, dès son premier aspect, le maître des novices, qui était en même temps prieur du monastère. Quelle sainte rigueur pour lui-même, unie à la charité non d’un père mais d’une mère pour chacun de ses novices ! Quelle ferveur dans l’oraison ! Quelle infatigable activité dans l’étude et le travail ! Il était toujours prêt à instruire, à consoler, à encourager, à sourire. Jamais on ne sortit d’auprès de lui sans s’être senti fortifié, rempli de joie et d’une ardeur nouvelle. Le maître des novices était de la part de son petit troupeau l’objet d’une confiance, d’une affection, d’un attachement tels que l’abbé aurait pu paraître oublié, si la vénération filiale, les enseignements et l’obéissance du maître des novices ne nous avaient portés bien avant dans le cœur l’amour du père commun. L’exemple du maître des novices dépassait encore son enseignement et sa direction. Heureux le monastère qui possède un tel maître des novices ! Heureux les novices qui reçoivent une telle formation ! Heureux l’abbé qui a confié à de telles mains les jeunes plants de sa famille monastique 91

    Evidemment le jeune novice y voyait mieux que Taine. Dom Maur Wolter de son côté étudiait toutes choses avec un soin très exact. Trois mois de séjour l’initièrent à cet ensemble de coutumes intérieures qui assure la dignité de la vie monastique, en même temps qu’ils créèrent entre Solesmes et la nouvelle congrégation bénédictine des liens de sympathie fraternelle qui ne se sont plus relâchés. Les enseignements de dom Guéranger tombaient en bonne terre et devaient produire au centuple. Dom Maur vécut à Solesmes comme un moine de Solesmes, assidu à l’office du chœur, animant les récréations par son entrain, gagnant la sympathie de tous pour lui-même et pour son œuvre. Avant de repartir, il fut témoin en la fête de l’Epiphanie de 1863 d’une triple profession qui honora les rois mages et réjouit grandement l’abbaye. Le lendemain dom Maur s’acheminait vers Beuron. Nous l’y retrouverons dans la suite, occupé à reproduire avec l’aide d’un moine de Solesmes là discipline et l’observance monastique qu’il avait si patiemment étudiées.

    En même temps que son action féconde initiait aux secrets de la vie bénédictine la congrégation naissante de Beuron, dom Guéranger était de moitié dans les travaux de dom Pitra, et, grâce à lui, n’ignorait rien des menus événements de Rome. On parlait fort prématurément du chapeau de cardinal pour Mgr Dupanloup ; mais l’attention de l’abbé de Solesmes se portait ailleurs, aux tristes condescendances de l’abbé Pappalettere pour la révolution italienne et aux lenteurs du Syllabus. « Venez après le 11 juillet, écrivait Mgr Pie. M. l’abbé Gay qui rentre ici le 8 vous donnera sur tout ce qui s’est accompli à Rome des détails de la plus grande intimité, et je vous entretiendrai de ce qui se prépare et des manœuvres qu’on y oppose. Je voudrais jeter les bases d’une troisième synodale sur les principales erreurs du temps. Nous en reparlerons 92 »

    C’était de doctrine qu’il était question entre eux. Le premier bien de l’âme est la foi. Rien n’était plus opportun d’ailleurs que le souci persévérant qu’ils apportaient à sa conservation. Ni l’évêque de Poitiers ni l’abbé de Solesmes ne le savaient encore, mais l’heure avait été choisie par les chefs de l’école libérale pour se concerter entre eux. Mgr Dupanloup était revenu de Rome, très conscient du peu de faveur dont y jouissaient les idées auxquelles il avait voué sa vie. L’Empire était maintenant devenu bienveillant pour lui ; il ne désespéra pas de réconcilier l’Église et ce qu’on appelait tantôt la société civile, tantôt la société moderne. Sans doute il avait échoué auprès du pape ; mais il se flatta qu’en groupant autour de lui dans un effort commun les chefs de l’école libérale, il parviendrait à créer un courant d’opinion publique, devant lequel s’arrêteraient effrayées les condamnations que l’on redoutait. Le 9 octobre 1862, le château de la Roche en Breny vit arriver l’évêque d’Orléans, rejoint bientôt par M. Cochin, M. de Falloux et M. Foisset. Le prince Albert de Broglie, récemment élu à l’Académie française, ne put pour témoigner de son adhésion que communiquer son futur discours de réception.

    Notre dessein ne saurait être de refaire l’histoire de ce petit concile libéral au sujet duquel tout a été dit et qui d’ailleurs n’a pour nous que la valeur d’un incident. M. Lagrange et M. de Falloux ont semblé très désireux d’en atténuer l’effet. Il s’était passé, durant les dix années qui s’écoulèrent jusqu’à sa divulgation, des événements tels qu’il y avait habileté à jeter un voile discret sur une tentative malencontreuse. De quoi il fut question dans le cénacle de la Roche en Breny, alors même que nous n’en aurions pas un garant assuré dans les dispositions de ceux qui ,s’y réunirent, les congrès de Malines ne tardèrent pas à en révéler le secret et l’inscription qui en témoigna montre assez la solennité et la nature de l’engagement que contractèrent les affidés. Il est absolument hors d’usage de graver sur la pierre des résolutions insignifiantes. Nous en donnons le texte, encore qu’il soit fort connu.

IN HOC SAECULO

FÉLIX AURELIANENSIS EPISCOPUS

PANEM VERBI

TRIBUIT

ET PANEM VITAE

CHRISTIANORUM AMICORUM PUSILLO GREGI

QUI

PRO ECCLESIA LIBERA IN LIBERA PATRIA

COMMILITARE

JAMDUDUM SOLITI

ANNOS VITAE RELIQUOS

ITIDEM

DEO ET LIBERTATI

DEVOVENDI PACTUM INSTAURARUNT

DIE OCT. XIII A. D. MDCCCLXII

ADERANT

ALFREDUS COMES DE FALLOUX

THEOPHILUS FOISSET

AUGUSTINUS COCHIN

CAROLUS COMES DE MONTALEMBERT

ABSENS QUIDEM CORPORE PRAESENS AUTEM SPIRITU

ALBERTUS PRINCEPS DE BROGLIE

 

    On reconnaît la formule chère à Montalembert : « L’Église libre dans l’État libre. » Elle était pour lui non un laissez-passer résigné, donné à l’hypothèse, mais, comme il l’a dit hautement, l’idéal, un grand bien, un grand progrès. Il n’en reviendra plus. Ni le plagiat de Cavour qui s’était donné le malin plaisir de cueillir la formule sur les lèvres d’un catholique, ni le péril que courut un instant à Rome son œuvre de 1853 : les Intérêts catholiques au dix-neuvième siècle, ni les avertissements que les hommes de doctrine ne lui ménagèrent pas, ni enfin les anathèmes de l’Église ne parvinrent à le dégoûter de sa triste chimère. Jamais, tant ce mot de liberté l’enivrait, il ne parvint à soupçonner que chez un peuple chrétien la liberté de l’Église consiste à exercer sur ceux qui sont à elle sa souveraineté maternelle ; jamais non plus, heureusement pour lui, il ne pressentit à quels excès de haine et d’arbitraire se laisserait emporter la politique de séparation qui s’est réclamée et abritée de son nom.

    L’année 1862 se termina pour l’abbé de Solesmes par un deuil de famille. Le plus jeune de ses frères, Constantin, devenu curé de La Chapelle Saint-Aubin, mourut presque subitement à la fin de décembre. Dom Guéranger l’aimait tendrement. Si la soudaineté de cette mort ne lui permit pas d’adresser à son frère un dernier adieu, il trouva, dans les témoignages d’attachement prodigués au défunt par toute la population chrétienne de Saint-Aubin, un adoucissement à sa douleur. « La mort si inopinée du bon et cher curé de Saint-Aubin m’a profondément affecté, écrivait Mgr Fillion ; c’est pour moi comme un deuil de famille. Puisse néanmoins cette année commencée pour vous dans les larmes se continuer dans la consolation et se terminer dans l’allégresse 93 »

    Les souhaits du bon évêque furent entendus de Dieu. Dans les premiers jours de janvier, la nouvelle arrivait à Solesmes que dom Pitra allait entrer au sacré collège. Une audience du cardinal secrétaire d’État l’avait avisé ; quelques jours après le souverain pontife avait confirmé sa résolution, nonobstant les réclamations de l’élu : il devait être proclamé au consistoire du mois de mars et habiter les appartements du palais Saint Calixte. L’historien du cardinal Pitra a fait connaître au public les accents si élevés qu’échangèrent le moine et l’abbé, l’abbé s’inclinant avec un affectueux respect devant celui qui était son fils hier encore, le moine affirmant qu’il le demeurait à jamais et reportant sur son père tout l’honneur inattendu de cette pourpre dont la confiance du pape l’avait revêtu 94 .

    Nous croyons superflu de repousser même d’un mot l’insinuation d’après laquelle, à dater du cardinalat, les relations se seraient refroidies entre dom Pitra et son abbé, et par le fait de l’abbé, incapable sans doute de pardonner à son moine devenu cardinal un honneur qu’il eût ambitionné pour lui-même. Il y a des inventions que l’histoire n’a pas à relever ; elles ont assez précisément la valeur des critiques que des esprits chagrins à Rome élevaient contre la décision pontificale.*

    Ma promotion est bien accueillie à Rome, écrivait dom Pitra, au moins par les hommes sérieux et dont le suffrage a quelque valeur. Mais les hommes de carrière ne se résignent pas à voir si tôt passer sur leurs têtes un étranger que presque personne à Rome ne connaît de figure, au point qu’à la veille du consistoire je puis traverser la ville sans que personne m’oblige à le saluer. On a peine à croire que je n’ai vu que deux fois le très saint père en toute l’année passée et toujours en compagnie des consulteurs de la Propagande. Il y a, surtout dans la colonie et la prélature françaises, des esprits irrités. On a déclamé contre vous et moi jusque dans les antichambres du saint père. Je me hâte de dire que pour vous surtout il est trop tard ; car, dans la dernière audience que Sa Sainteté m’a accordée, j’ai eu la consolation d’entendre à votre sujet les plus bienveillantes paroles 95

    Le consistoire du 16 mars approchait. La nouvelle était dès lors connue du public français et les commentaires allaient leur train. L’abbé de Solesmes voulut qu’en une circonstance si solennelle dom Camille Leduc avec un autre moine de Solesmes, dom Théophile Bérengier, représentât auprès de dom Pitra la congrégation de France si honorée en sa personne. Le dernier jour de février, dom Pitra, redoutant de ne trouver point au cours de sa retraite et des derniers préparatifs la liberté d’écrire, disait à son abbé :

    Si je ne puis vous écrire, je reste du fond du cœur plus que jamais uni à toutes vos pensées et agenouillé sous vos bénédictions de père, de directeur et d’ami. S’il vous était possible, pendant que je serai en retraite, de résumer par écrit les conseils que votre sagesse et votre tendresse aimeraient à me donner de vive voix et si j’avais la consolation de recevoir ces recommandations paternelles avant de monter au Vatican, elles seraient sur l’autel au moment où ma main touchera le saint Evangile, et je joindrais la promesse d’y être fidèle au serment que je ferai à Dieu et à saint Pierre. Je ne suis pas votre Eugène, il s’en faut ; mais vous serez toujours pour moi le saint abbé de Clairvaux, d’autant mieux que je vous dois déjà tant de miracles que Dieu a faits pour moi depuis vingt ans… J’espérais bientôt clore ma vie errante et rentrer une dernière fois dans la chère cellule pour n’en plus sortir. J’aurais été heureux de racheter le passé et de rendre à nos jeunes pères, en quelque mesure, ce que j’avais reçu de vous. Dieu en dispose autrement. Il ne nous reste plus que le rendez-vous commun de la croix et le ciel au delà. Une fois encore et toujours, révérendissime et bien-aimé père, bénissez-moi et laissez-moi protester que mon cœur se brisera plutôt que d’oublier le respect, la tendresse, le dévouement que doit à votre paternelle et très chère Révérence votre très humble et indigne fils ( 96

    Cependant les amis de Solesmes prenaient leur part de la joie des moines. « Dès que je croirai le moment venu, disait l’évêque de Poitiers, j’écrirai au saint père pour le complimenter et le remercier du témoignage d’intérêt et de protection qu’il donne à votre congrégation, à votre personne et à vos écrits, en honorant de la pourpre l’un de vos religieux 97 . » Certaines félicitations avaient un caractère original :

    Le choix que vient de faire le souverain pontife en désignant dom Pitra pour prendre place parmi les princes de l’Église me fait un devoir de vous adresser mes sincères compliments, car ici plus que jamais l’exaltation du fils fait la gloire du père. Je ne vous dissimulerai pas, mon très révérend père, que dans la joie qui résulte de cet événement au cœur de vos amis se trouve bien un petit coin d’égoïsme : cette calotte tombée sur Solesmes pouvait se poser sur une autre tête, et alors les distances au moral comme au physique devenaient pour nous tous presque infranchissables. Pie IX vient de montrer une fois de plus qu’il aime la France et qu’il se ferait conscience d’y diminuer le nombre des prélats selon son cœur 98

    En même temps que Rome, Solesmes le 16 mars fêta le nouveau cardinal. Sonneries, illuminations, fusées, feux de bengale, réjouissances à la fois solennelles et modestes auxquelles se mêlèrent les détonations d’une couleuvrine, apprirent au loin la joie de la famille monastique qui n’avait pas connu encore un jour si glorieux. C’est à Mgr Celesia, l’évêque exilé de Patti, confesseur de la foi et ami de dom Guéranger, que dom Pitra avait déféré l’honneur d’ouvrir au cours de la cérémonie et de lire le billet qui le faisait cardinal. «Ainsi, très cher et bien-aimé père, autant qu’il a dépendu de moi vous avez été avec moi jusqu’au dernier moment. Faut-il donc nous séparer ? A Dieu ne plaise. Ni l’Église, ni saint Benoît ne le permettront. Vous me resterez et jusqu’au dernier moment 99 . »Nous voudrions pouvoir citer sans fin ces pages exquises où se trahit une affection qui ne s’était jamais donné un plus libre cours. De son côté, l’abbé de Solesmes sans rien réduire de sa tendresse en tempérait l’expression par une nuance de respect, qui venait chez lui de l’esprit de foi et d’un exquis savoir-vivre. Le cardinal et l’abbé étaient créés pour se comprendre.

    Eminence révérendissime, votre bonne et aimable lettre de l’Alléluia m’a été bien douce au cœur, en y réveillant le souvenir des Pâques que nous avons célébrées ensemble tant de fois ; en même temps elle m’attristait en me faisant sortir plus durement que jamais que Dieu vous a enlevé à moi. Je ne m’en plains pas : je l’en remercie même ; mais je sens qu’il me faudra beaucoup de temps pour m’accoutumer à cette séparation. Quand bien même il me deviendrait possible une fois ou deux, d’ici que Dieu me retire du monde, d’aller vous visiter, ce ne serait qu’un éclair : le lien de vingt ans est brisé. Il m’a fallu vous sacrifier à la sainte Église : je ne le lui reproche pas ; mais je sens de plus en plus la rigueur du sacrifice 100

    Ainsi les lettres s’échangeaient plus pleines que jamais. L’activité de l’abbé de Solesmes lui permettait de mener de front la rédaction du troisième volume du Temps pascal, par lequel devait se terminer la portion écrite par lui de l’Année liturgique, et la préparation de la Vie de saint Benoît, jamais abandonnée, toujours reprise jusqu’à ce que de graves désordres de santé et les travaux des dernières années de sa vie lui interdirent d’y mettre la dernière main.

    Le séjour de dom Bérengier à Rome lui avait donné le loisir d’un double pèlerinage, à Subiaco d’abord, puis à Royate où il avait été témoin du prodige qui s’y renouvelle tous les ans à l’époque de la fête de saint Benoît. Une tradition, qui n’a point trouvé place dans le récit -de saint Grégoire au deuxième livre de ses Dialogues, rapporte que saint Benoît jeune encore, alors qu’il se retirait d’Enfide vers Subiaco, s’arrêta une nuit, accablé de fatigue, dans l’un des sites les plus sauvages de la région des Apennins. Il demanda sans succès l’hospitalité aux habitants du village de Royate et se retira à quelque distance dans une cavité rocheuse où il prit son repos. Plus hospitalier et plus accueillant, le rocher aurait gardé l’empreinte encore reconnaissable aujourd’hui d’un corps humain de très haute taille, couché sur le côté droit. Le ciseau d’un sculpteur est-il passé par là afin de traduire d’une façon réelle le récit de la tradition ? nous n’oserions le nier : la pierre garde non seulement le dessin du corps mais l’empreinte des vêtements. Mais ce qui est beaucoup moins explicable, c’est que chaque année, vers la fête de saint Benoît, quelquefois dès le 19 mars et toujours le 20 et le 21, le rocher laisse transsuder un liquide d’une parfaite limpidité, qui de la tête et de la poitrine suit la pente douce du rocher et va se déverser dans la petite cavité creusée par le talon de l’homme endormi. On nous assure qu’à l’examen chimique cette liqueur a été reconnue pour être de la sueur humaine. Employée avec foi, elle a souvent apporté soulagement et guérison principalement dans les maladies des yeux.

    Dom Bérengier qui avait vu rapportait à son abbé tous les détails de son pèlerinage, apportant ainsi sa contribution à la Vie de saint Benoît. Il racontait aussi son pèlerinage de Subiaco le 21 mars 1863, où il avait été aimablement accueilli par l’abbé Cazaretto. Auprès du Sagro Speco s’étaient rencontrés dans une piété commune des officiers français, des zouaves pontificaux, des prêtres de Cologne, des amis de Solesmes : le chanoine de Charnacé, Mme la marquise de Champagné ; ensemble ils avaient reconnu l’emplacement de quelques-uns des douze monastères établis par saint Benoît sur le flanc de la montagne, et ensemble remonté le courant de l’Anio pour y retrouver moins les souvenirs fastueux des palais de Néron que les endroits assignés encore par la tradition aux miracles rapportés par saint Grégoire. La piété du moine solesmien tressaillait d’aise devant ces souvenir, et lorsque la pèlerinage prit fin, – car tout finit en ce bas monde, – lorsque le pèlerin enthousiasmé rentra à Rome tout chargé de ses souvenirs, ce fut pour y apprendre et surtout pour transmettre à son abbé l’écho de l’affection singulière dont Pie IX usait envers le nouveau cardinal et qui de lui se répandait sur les moines de Solesmes, présentés par la nouvelle Eminence à l’audience du pape 101 .

    Savez-vous, mon très révérend père, entre les mains de qui j’ai vu à la chapelle Sixtine, durant les cérémonies de la semaine sainte, votre Année liturgique magnifiquement reliée ? Entre les mains de Liszt, le fameux pianiste, aujourd’hui aussi bon chrétien que fervent disciple de sainte Cécile. 11 ne porte à l’église que cet ouvrage et a été grandement réjoui, lorsque je lui ai appris la publication prochaine du troisième volume du Temps pascal… M. de Rossi est père d’une petite fille, Maria Caecilia 102

    Une fois de plus les relations épistolaires s’étaient ralenties entre l’abbé de Solesmes et M. de Rossi ; et ce n’était que par le Bulletin d’archéologie chrétienne qu’il était avisé des admirables découvertes de son ami. Les lettres reprirent en mars 1863, après l’article consacré dans le Monde au tome premier des Inscriptions, déjà étudié par dom Pitra. Il restait peu à glaner là où avait passé dom Pitra. Aussi le dessein de dom Guéranger fut-il de présenter au public français, moins le livre que l’auteur en qui il saluait le « prince de l’archéologie chrétienne en nos temps ».

    C’est grâce à lui, disait-il, que nous sommes rentrés en possession, avec complète certitude, du cimetière des saints Nérée et Achillée, creusé sous la voie Ardéatine avant la fin du premier siècle, dans des conditions d’architecture et d’ornementation qui en font la plus imposante région des catacombes. Bosio avait pris ce vaste labyrinthe pour le cimetière de Calixte qui ne fut creusé qu’au troisième siècle. Il était encore réservé au chevalier de Rossi de découvrir ce dernier cimetière, moins somptueux que celui de Nérée et Achillée, mais remarquable par la chambre sépulcrale destinée à une partie des papes du troisième siècle, dont quatres inscriptions tumulaires, celles d’Anteros, de Fabian, de Lucius et d’Eutychien, fracturées mais toujours lisibles, jonchaient encore le sol. De là il n’y avait qu’un pas pour retrouver le tombeau de la vierge Cécile, et ce fut l’affaire de quelques jours.

    En peu de mots l’article faisait ressortir le prix inestimable de ces découvertes et surtout de l’ensemble des règles judicieuses qui avaient fixé la date des catacombes déjà explorées.

    Chaque région de l’immense nécropole souterraine témoignait maintenant de sa date, à un quart de siècle près, pendant une durée de quatre cents ans. N’est-ce pas là une reprise de possession, non seulement des lieux fréquentés par nos pères dans la foi mais des mœurs mêmes de l’Église primitive en ce qu’elles eurent de plus intime 103  ?

    Je vous remercie de tout mon cœur, lui répondait le chevalier de Rossi, de votre article dans le Monde. Il a un grand défaut, celui d’être écrit plus à la louange de l’auteur que de l’œuvre. A chaque ligne on sent que c’est l’ami qui parle et que son cœur bat fortement. Lorsque j’aurai commencé l’édition française de mon Bulletin, il me faudra absolument un article de vous et bien promptement 104 .

    L’abbé de Solesmes pouvait-il se dérober alors que de Rossi lui disait :

    Le Bulletin me dispense de vous parler de mes découvertes ; j’y raconte tout, Mais quoique j’aie en apparence tout mon public devant moi, je n’ai souvent en vue qu’un seul lecteur ; c’est vous, mon révérend père et cher ami. Ainsi imaginez-vous en liant le Bulletin que je vous écris tout cela et que je vous parle. C’est une vérité de fait 105

    En face de ces progrès de l’archéologie, l’abbé de Solesmes se félicitait de n’avoir pas poussé au delà du premier volume ses Origines de l’Église romaine, tant les monuments mis au jour avaient renouvelé l’histoire des premiers siècles ; en même temps il se proposait, pour la troisième édition de l’Histoire de sainte Cécile, non pas seulement de faire remonter la date du martyre à l’an 176 d’après la supputation de son ami, mais encore d’y ajouter une introduction rappelant l’histoire de Rome chrétienne aux premiers siècles. Les Inscriptions dont le premier volume avait paru, la Roma sotterranea qui allait paraître lui devaient fournir abondamment de quoi illustrer et faire revivre ces temps antiques. « Que dites-vous de cette idée d’un barbare ? » demandait-il à son ami 106 . Sans doute, l’idée plut à M. de Rossi, qui y voyait la mise en œuvre de tant de précieux monuments de l’antiquité, retrouvés par lui.

Partager
×

Commentaires fermés.