Dom Guéranger, abbé de Solesmes, par Dom Delatte – Chapitre XVII

CHAPITRE XVII

MARSEILLE, LIGUGÉ, BEURON

(18631866)

 

    En l’an de grâce 1863 on bâtissait à l’abbaye de Solesmes. Il faut pour être juste reconnaître que si architectes et maçons avaient été convoqués, ce n’avait pas été à raison de cette manie de bâtir souvent reprochée aux moines et qu’on pourrait aussi reprocher aux abeilles. Car enfin si les moines n’avaient pas obéi à leur vocation qui est de construire, il nous manquerait aujourd’hui beaucoup de cathédrales, beaucoup de préfectures, beaucoup de bibliothèques publiques, beaucoup de musées. Mais l’abbé de Solesmes avait pour bâtir de trop bonnes raisons. L’église priorale en forme de croix latine, qui avant la Révolution avait contenu sans peine huit ou dix religieux, était devenue insuffisante, l’abbaye comptant plus de quarante moines et recevant des hôtes nombreux. Le chœur était encombré de façon excessive, les stalles se refusaient à accueillir les nouveaux venus, le groupement avait un caractère désordonné et disgracieux, les cérémonies ne pouvaient s’accomplir avec aisance ; novices et postulants ne trouvaient place que sur des tabourets qui parfois au cours des solennités de l’office divin accompagnaient d’évolutions non prévues par le cérémonial les mouvements des religieux. Élargir le chœur était impossible ; les solides constructions qui encadrent les chefs d’œuvre groupés dans le transept ne se prêtaient à aucun remaniement. Le problème n’avait donc qu’une solution : abandonner au public toute l’église priorale et créer en abside un chœur nouveau, plus large que l’ancien, porté sur des colonnes, abritant sous les collatéraux deux rangs de stalles.

    Les ressources manquaient, mais. la Providence apporta son aide. Elle prit la forme d’un ancien curé de Paris, le vénéré M. Ausoure autrefois collègue de dom Guéranger lors de son ministère aux Missions étrangères. M. Ausoure avait été curé de Saint Philippe du Roule. Parvenu à l’âge de soixante ans, il avait pris une décision courageuse autant que rare. II avait entendu et écouté le conseil du poète ; témoin plusieurs fois de ces vieillesses où l’homme semble ne survivre à l’affaiblissement de son corps, à la déchéance de sa pensée et de sa volonté que pour occuper le plus longtemps possible la place de son successeur, il s’était promis de ne pas donner aux siens cette tristesse, à sa paroisse ce spectacle, aux âmes ce détriment. Il avait fait beaucoup plus ; il s’était tenu parole et, à l’heure fixée par lui, en dépit des amicales protestations qui lui représentaient que jamais il n’avait mieux gouverné son peuple, il s’était retiré et avait demandé à l’abbé de Solesmes de l’accueillir. Il vivait avec les moines depuis trois ans déjà. L’ancien curé de Paris avait par devers lui quarante mille francs dont il ne savait que faire ; il voulait d’ailleurs reconnaître l’aimable hospitalité de Solesmes : il offrit son superflu. Ce superflu de M. Ausoure était précisément le nécessaire de dom Guéranger : le nouveau chœur fut résolu. Les fondations furent ouvertes le samedi saint 4 avril, jour anniversaire de la naissance de l’abbé de Solesmes. Dix jours après fut posée la première pierre, à l’angle de la construction nouvelle, du côté de l’Évangile. On y avait scellé une médaille de saint Benoît et deux pièces de monnaie à l’effigie de Pie IX et de l’empereur Napoléon III. Dom Guéranger prit autant qu’il le put la direction du travail.

    De l’Allemagne où il était rentré, dom Maur Wolter lui témoignait sa gratitude et l’initiait aux commencements de sa restauration bénédictine.

    Mon séjour dans votre illustre abbaye a lié pour toujours notre fondation à Solesmes qui est devenu pour ainsi dire la mère et le soutien de SaintMartin de Beuron. Si vous pouviez lire dans mon âme, vous y trouveriez un nouveau courage pour continuer l’œuvre confiée à mes mains si faibles et en même temps une consolation qui jusqu’à présent m’était restée étrangère… J’embrasse avec une vive gratitude tous les membres de votre chère communauté, que j’aime tendrement dans le cœur de notre divin Maître, pour l’amour duquel ils m’ont témoigné tant de bienveillance. Que le Seigneur les récompense tous et vous en particulier, mon très révérend père, que je serre dans mes bras avec la plus filiale affection et reconnaissance, demandant la bénédiction de Votre Paternité pour moi et les miens 1 .

    Sur les conseils de l’abbé de Solesmes et avec l’appui de la princesse Catherine de Hohenzollern que Pie IX honorait d’une singulière estime, dom Maur Wolter obtint de Rome un bref 2 qui lui donnait le titre de prieur et supprimait toute dépendance à l’égard de l’abbaye de Saint Paul, dont le nouveau prieur et son frère n’avaient pas cessé jusquelà de faire partie. En accordant dès lors au monastère de SaintMartin de Beuron le titre d’abbaye avec faculté d’y ouvrir un noviciat, le souverain pontife jetait les bases essentielles de la nouvelle congrégation. Mgr Herman de Vicari, archevêque de Fribourg, prenait la tutelle provisoire de l’abbaye. « Mon père, écrivait le nouveau prieur, maintenant plus que jamais j’ai besoin de vos saints conseils et de vos pieux encouragements. Soutenez-moi. J’espère que Votre Paternité voudra bien m’envoyer l’excellent P. Bastide, mon espoir et ma consolation, avec le frère Sauter, tout de suite après Pâques 3 . » A l’exemple de son frère aîné, dom Placide Wolter vint aussi : l’union si étroite déjà de Solesmes et de Beuron se resserrait encore.

    Quel bonheur pour moi, écrivait dom Maur, de posséder sous peu le père Bastide qui sera votre interprète et mon soutien ! Je vous remercie de la générosité avec laquelle vous me prêtez ce grand secours. Permettezmoi d’ajouter ici l’expression de ma plus vive gratitude pour les bienfaits dont le frère Sauter a été comblé par Votre Paternité et pour tous les tendres soins qu’a eus pour lui le bien cher et vénéré père prieur, ce digne maître et parfait modèle de vos chers novices. Je ne puis que vous aimer et prier pour vous du fond de mon âme, mais j’espère que Notre Seigneur vous rendra le centuple 4 .

    Le 5 mai 1863, lorsque dom Placide Wolter, le R. P. Bastide et le frère Benedict Sauter sortirent ensemble de l’abbaye de Solesmes, toute la communauté les entoura de ses adieux et de son affection. Aucun peut être ne songea à dire à la nouvelle congrégation le souhait des frères de Rébecca : Soror nostra es, crescas in mille millia ; mais tous eurent le pressentiment que naissait une grande famille bénédictine, pleine déjà de promesses de sainteté et de qui la sève puissante devait se répandre sur l’Allemagne et d’autres régions des deux mondes. Dom Guéranger en eut aussi l’intuition et remit aux voyageurs pour le prieur de Beuron les conseils que lui dictèrent son cœur, sa discrétion et son expérience.

    On eût dit les recommandations de saint Benoît à saint Maur. Dom sur Wolter ne pouvait se lasser d’en savourer la sagesse, et nous n’ignorons pas que ces pages ont été tout récemment encore (septembre 1908) considérées comme l’expression la plus exacte et la plus autorisée de ce que doit être l’autorité bénédictine.

    Quelle qu’eût été l’attention des moines allemands, leur séjour dans l’abbaye de Solesmes avait été de trop courte durée pour que tout le détail d’une vie très complexe leur fût devenu familier. Ce n’est pas trop de quelques années pour assouplir la vie d’un homme au joug monastique. Heureusement, dans la personne de dom Bastide, toute l’observance et le coutumier de l’abbaye française présidaient à Beuron, le lundi de la Pentecôte de cette année, à la profession religieuse du P. Sauter. Ce n’était encore là que le commencement d’une fraternité religieuse que l’avenir rendit plus étroite, lorsque trente ans plus tard les moniales de la même congrégation de Beuron vinrent demander à Sainte Cécile de Solesmes le bienfait de leur première éducation monastique. Après un séjour de cinq mois, le P. Bastide revint en France ; il s’était à ce point concilié les cœurs par l’aménité parfaite de son caractère et la jeune communauté réclamait si affectueusement son appui que dom Guéranger le laissa l’année suivante reprendre le chemin de Beuron.

    Sur ces entrefaites une lettre du P. Laurent Shepherd vint attrister Solesmes 5 . La santé du P. Faber était mortellement atteinte. Un instant ses amis conservèrent l’espoir que sa vigoureuse constitution prendrait le dessus et que Dieu garderait à l’Oratoire de Londres et à l’Église cette grande et pure lumière. Elle s’éteignit le 6 septembre 1863. En apprenant à sa communauté la triste nouvelle, l’abbé de Solesmes déplora que l’œuvre si pieuse et si doctrinale du P. Faber demeurât inachevée. Telle qu’elle est néanmoins, elle constitue dans son ensemble une admirable réaction contre la spiritualité désolante du jansénisme ou la sentimentalité maladive des petits traités modernes ; traduite en français, en allemand, en hollandais, elle a éclairé et nourri la piété de l’Amérique et de l’ancien monde.

    « Vous saurez, mon père, disait dom Laurent Shepherd, que je suis devenu, de moine de Belmont, confesseur des moniales de Stanbrook 6 »Cette nouvelle jetée au courant de la plume avait une gravité réelle. Le vicarius monialium était de droit membre du chapitre général de la congrégation anglobénédictine. Cette charge lui donnait une autorité qui s’exerça fructueusement. Au cours des vingt-deux ans de son ministère, l’influence de dom Laurent Shepherd releva la prospérité de l’abbaye de Notre-Dame de Consolation, aujourd’hui le plus beau joyau de la vie monastique en Angleterre.

    A son retour de Rome, dom Bérengier s’était arrêté quelques jours à Marseille chez sa sœur, Mme Durand. Très pieuse et depuis longtemps déjà en correspondance avec l’abbé de Solesmes dont elle goûtait fort les conseils, reconnaissante d’ailleurs de l’affection témoignée à son frère Mme Durand aspirait à voir la vie bénédictine s’établir à Marseille. Aucune des objections qui s’élevaient naturellement contre l’établissement de religieux contemplatifs dans une ville populeuse, bruyante, méridionale n’avait de prise sur sa pensée. Tout obstacle s’effaçait à ses yeux, tant elle avait pleine confiance en la vigueur surnaturelle de la prière monastique, tant elle était assurée de l’édification que donnerait la communauté. Elle poursuivait encore un autre dessein. L’œuvre du grand catéchisme, élevée par le chanoine Coulin à un très haut degré de prospérité, avait groupé plus de trois cents dames ou jeunes filles de la meilleure société de Marseille ; mais le bon chanoine arrivait à la vieillesse : on songeait autour de lui, il songeait luimême à ce que deviendrait son œuvre après lui. Avoir intéressé aux choses de la doctrine moyennant un travail de trente ans des personnes du monde, plus habituellement sollicitées même à Marseille par des goûts mondains et frivoles, avait été le succès de M. Coulin. N’eûtce pas été un crime, après avoir formé ce faisceau chrétien, de le laisser se dissocier et se perdre ?

    Guidé par sa sœur, le P. Bérengier vint dire la messe dans la chapelle du catéchisme. Ce fut une soudaine inspiration pour M. le chanoine Coulin, et elle trouva d’autant plus facilement le chemin de sa pensée que si d’autres y avaient songé avant lui, ils lui avaient prudemment réservé toute initiative et s’étaient abstenus de fournir même une indication. Nous aimons mieux nous donner un successeur que le recevoir de la main d’autrui. Les offres du bon chanoine aux bénédictins qui devaient selon lui recueillir et continuer son œuvre furent séduisantes :

    il leur laissait en toute propriété la chapelle, la sacristie, une maison d’habitation meublée pouvant contenir une douzaine de personnes. L’entretien des religieux était assuré ; I’œuvre du catéchisme y devait facilement pourvoir ; et à part le religieux d’âge mûr et de vertu éprouvée, choisi pour les prédications et les confessions, les autres poursuivraient leurs études dans la paix et célébreraient l’office divin dans la chapelle devenue église monastique. L’acceptation de l’abbé de Solesmes entraînerait des avantages pour l’abbaye mère ; et comme Dieu sème les vocations religieuses à Marseille comme ailleurs, ne pourraiton pas quelque jour sur cette terre des Marthe et des Madeleine trouver les éléments d’un monastère de moniales 7  ?

    Telles furent les propositions dont le « moine Théophile »était porteur à son arrivée à l’abbaye. Elles avaient dans l’esprit de M. Coulin un caractère si nettement arrêté qu’il se préparait sur un signe de l’abbé de Solesmes à se mettre en route pour s’entendre avec lui ; son grand âge lui faisait seul reculer l’heure du départ. Malheureusement le voyage ayant été résolu par lui, nul ne pouvait se substituer à lui ni essayer de le prévenir. A cette difficulté il y avait une issue : un voyage de dom Guéranger à Marseille. Là il verrait de ses yeux, il toucherait du doigt les avantages, on discuterait les objections. Sans aucun doute le fruit de l’entrevue serait la fondation à Marseille d’un prieuré de Sainte Madeleine en attendant plus et mieux, c’estàdire un monastère de moniales. Et comme toutes choses mûrissent promptement sous le soleil du Midi, le supérieur était désigné d’avance : par sa courtoisie et son urbanité parfaites, sa position antérieure dans le monde, ses belles relations, la dignité de toute sa vie, la distinction de sa parole, le R. P. Bastide n’étaitil pas désigné ? Avaitil été donné à Solesmes dans un autre dessein que de devenir le prieur de Sainte Madeleine ? Remettre à un lendemain trop éloigné eût été périlleux : outre que les forces de M. Coulin pouvaient l’abandonner subitement, il avait dû éconduire déjà cinq congrégations qui s’étaient offertes à lui avec le dessein évident de recueillir sa succession.

    Dom Guéranger n’était pas l’homme des empressements excessifs ; et, sans méconnaître aucunement les avantages réels de cette proposition. sans contester qu’elle répondît à ses désirs, il était peu disposé par les épreuves premières à prendre dans cette question de fondation nouvelle l’allure essoufflée qu’on lui suggérait. Il attendit que les circonstances lui vinssent signifier la volonté de Dieu.

    Il m’est impossible de faire en ce moment le voyage de Marseille, répondit-il. M. Coulin pourrait peutêtre venir lui-même ; j’avoue que cela me sourirait beaucoup. Laissons faire Dieu dans une affaire qui le regarde plus que nous. En présence de sa sainte volonté, je n’aurais garde d’essayer une résistance 8

    Aux obstacles ordinaires qui s’opposaient à tout long voyage, le gouvernement de son abbaye et la détresse d’argent, s’ajoutaient à ce moment la direction des travaux du chœur agrandi et un affaiblissement de santé contre lequel malgré son énergie il luttait à grand’ peine. Ligugé et Poitiers mesurèrent les plus longues étapes de cette année. Quelques jours furent donnés aux moines de Ligugé, à l’évêque de Poitiers et au saint homme de Tours, le vénérable M. Dupont. Plus tard, à petites journées, M. le chanoine Coulin vint au Mans, où bientôt il fut rejoint par un de ses fils spirituels, M. l’abbé Cazeneuve, et quelques membres choisis du grand catéchisme qui, pour intéresser saint Benoît à leur dessein, avaient projeté de venir à Solesmes pour la fête de la Translation. Les clauses du contrat de cession furent discutées et arrêtées. Néanmoins M. Coulin sollicita et obtint de l’abbé que l’accord dernier se conclurait dans une visite à Marseille. La visite une fois résolue, il ne restait plus qu’à lui trouver un motif plausible et avouable devant un public à qui peut-être on n’aurait pu sans péril livrer aussitôt confidence de tout le projet.

    Lorsque Dieu veut assurer le succès, les opportunités naissent d’elles mêmes. L’évêque de Marseille était alors Mgr Cruice que l’abbé de Solesmes avait eu autrefois l’occasion de féliciter au sujet de l’étude qu’il avait fait paraître, un des premiers, sur le pamphlet des Philosophumena. Son consentement était canoniquement indispensable pour la création du prieuré. L’année était sur son déclin et dom Guéranger se demandait sans doute comment il justifierait la visite projetée, lorsqu’il reçut de Mgr Cruice une invitation qui le dispensa de chercher plus longtemps.

     Mon très révérend père, disait l’évêque, la nouvelle église de Notre-Dame de la Garde sera prochainement achevée, et nous pourrons en faire la dédicace dans les premiers jours du mois de juin de l’année prochaine. Le dimanche 5 du même mois aura lieu la translation solennelle de la statue miraculeuse de la Bonne Mère dans son nouveau sanctuaire. Cette fête sera certainement la plus magnifique que nos pieux Marseillais aient encore célébrée. Permettez-moi, mon très révérend père, de vous adresser la même prière que tant de prélats ont accueillie favorablement. Veuillez accepter aussi pour une ou deux semaines l’hospitalité cordiale et respectueuse que la cité de Marseille sera si heureuse de vous offrir, et ne vous refusez pas à venir vous joindre à nous pour vouer à Marie un sanctuaire qui est appelé à devenir bientôt l’un des plus privilégiés du monde catholique. Je désire vivement vous voir, car depuis longtemps j’ai à cœur de vous exprimer toute ma reconnaissance pour les sympathies dont vous avez bien voulu me faire parvenir plusieurs fois de précieux témoignages.

    La lettre avait un post-scriptum intéressant.

    Son Eminence le cardinal Pitra a eu la bonté de m’écrire qu’il était tout disposé à accompagner de Rome à Marseille Son Éminence le cardinal Villecourt qui présidera la cérémonie. Mais il doit soumettre ce projet à son vénérable supérieur. Je vous prie, mon très révérend père, d’user de toute votre autorité pour le décider à se joindre à nous 9

    L’à-propos d’une telle invitation montrait à l’abbé de Solesmes que Notre-Dame voulait associer à la dédicace de son admirable sanctuaire les commencements du monastère nouveau ; il présuma qu’au milieu de ces fêtes brillantes le consentement canonique de Mgr Cruice serait accordé sans peine. D’ailleurs il aurait sûrement comme appui auprès de l’évêque le cardinal de l’Église romaine, résolu à ne prendre de décision que sur l’avis d’une volonté paternelle à qui il voulait déférer encore et toujours. La question dès lors était bien engagée ; le temps la résoudrait comme de lui-même. Tous les tâtonnements lui étaient épargnés, grâce à l’invitation si opportune de l’évêque de Marseille. Il reprenait ainsi le loisir de l’apostolat auprès des âmes qui venaient en affluence se retremper ou même revivre dans cette solitude monastique où rien ne les pouvait attirer que des affinités surnaturelles et un aimant divin.

    Que d’évêques et de prêtres, que de laïques de tout rang, penseurs, écrivains, journalistes, ont foulé la route sinueuse qui va de Sablé à Solesmes, s’orientant sur le clocher de l’abbaye. Le mouvement s’était depuis dix ans beaucoup accentué. Mgr Fillion donnait l’exemple ; comme Mgr Pie il se mêlait aux offices des religieux, et ce n’était pas sans un affectueux débat que l’abbé parvenait à lui faire accepter sa propre stalle au chœur. Solesmes vit Mgr Maupoint, évêque de La Réunion, Mgr Charbonnel, de nombreux ecclésiastiques des diocèses de Marseille, de SaintClaude, d’Orléans. Le P. Eymard, fondateur des prêtres du très saint Sacrement, vint passer quelques jours auprès de dom Guéranger. Le 1er août de cette année 1863, un prédicateur de grand renom, après avoir donné la retraite ecclésiastique aux prêtres du Mans, après les avoir félicités de posséder au milieu d’eux un centre de doctrine et de vie surnaturelle tel que Solesmes, confirma par une aimable visite à l’abbaye la parole qu’il avait prononcée : le prédicateur s’appelait l’abbé Mermillod ; il était alors recteur de l’église NotreDame de Genève.

    De tels noms montrent assez ce que les âmes venaient chercher auprès de l’abbé de Solesmes « Mon révérend père, j’ai besoin de lest, écrivait Louis Veuillot, et c’est à Solesmes seulement que je peux me lester comme il faut 10 »Le grand journaliste venait et, malgré un peu de surprise devant les travaux qui lui gâtaient son église, y retrouvait pourtant ses impressions d’autrefois.

    Mon cher ami, écrivaitil à un prêtre de SaôneetLoire, je suis à Solesmes où, comme vous, je suis en traitement. J’avais besoin de quitter Paris pour travailler, prier et me reposer. La médecine me réussit mieux qu’à vous. Je me trouve très bien du régime monastique ; si bien que si la chose était possible, je l’adopterais pour toujours.

    Dom Guéranger est un homme admirable, plein de science, plein de bonté, plein de piété et du plus aimable et large esprit. Il a formé ses moines à son image. C’est une société excellente et charmante. Au milieu d’eux, on goûte véritablement la vie de la foi. Rien n’est plus doux. En suivant ces beaux offices, célébrés avec tant de pompe et de recueillement, il me semble qu’en vérité je n’avais pas encore une idée du culte divin. Le travail m’est facilité par le silence, par la méditation, par la conversation ; j’ai tous les livres que je veux et des hommes qui savent plus et mieux que les livres. Oui, certes, si je n’avais pas de jeunes enfants qui réclament ma présence, je quitterais avec joie le monde ; ce serait bien ce que je pourrais faire de plus à propos pour servir à la fois mon âme et Dieu 11

    La « saison de Solesmes » terminée, Louis Veuillot s’en retourna, rêvant à la Vie de Notre Seigneur JésusChrist.

    Etaitce, dans la pensée de Dieu, afin de faire connaître à Solesmes cette terre vraiment hospitalière et libérale où les fils de dom Guéranger devaient un jour trouver un si parfait accueil, ou bien obéissaientils à cet amour de la tradition vivante dont le mouvement d’Oxford avait réveillé en eux le charme et le besoin : toujours estil que des ministres anglicans commencèrent dès lors à fréquenter l’abbaye ; jusqu’à l’heure de 1901, ils n’en oublièrent plus le chemin.

    Dom Guéranger mettait de beaucoup audessus de toutes réunions et de tous discours d’apparat cet apostolat discret et tout personnel qu’il exerçait sans sortir de sa vie claustrale. Invité à prendre part au trop fameux congrès de Malines, il renonça sans peine à paraître dans une réunion organisée par les chefs du parti catholique libéral et de laquelle il n’attendait aucun bien. Les questions de doctrine ne peuvent être fructueusement étudiées dans ces assemblées mobiles où l’esprit de parti, la stratégie des habiles et l’éloquence enflammée font acclamer sans peine par des esprits inattentifs les plus inquiétants sophismes.

    S’il fut l’âme de ce congrès, Mgr Dupanloup ne le dirigea pourtant qu’à distance. Montalembert semble avoir eu conscience de tout ce qu’il y avait de factice et de tumultuaire dans les applaudissements qui saluèrent les orateurs de l’école libérale.

    Le succès, écrit-il à Mgr Dupanloup, a été considérable et incontesté sur place ; la jeunesse surtout y répondait avec un enthousiasme frénétique et presque unanime ; mais nos adversaires, incapables de répondre, n’en prennent pas moins leur revanche en Belgique comme en France et surtout à Rome, puisqu’ils restent seuls maîtres du terrain par la presse. Tout ce beau feu s’éteindra faute d’un journal pour l’entretenir 12

    Il faut ajouter que la formule de « l’Église libre dans l’État libre » avait été nettement écartée par le président, baron de Gerlache : ce fut un motif pour Montalembert, après l’avoir créée, puis défendue contre Cavour, enfin gravée sur la pierre de La Roche en Breny, de la maintenir quand même. Les discours prononcés par lui à Malines ont été publiés dans le Correspondant du 25 août 13 et du 25 septembre 14 sous un titre qui avait des allures de défi : l’Église libre dans l’État libre. Le défi était tempéré, il est vrai, par une déclaration finale :

    « Je ne saurais terminer une étude où j’ai touché sur tant de points à des matières religieuses d’une nature si délicate, sans remplir mon devoir de catholique en soumettant toutes mes expressions comme toutes mes opinions à l’infaillible autorité de l’Église 15  » Comme si l’Église n’eût encore rien dit sur ces questions délicates qu’il se défendait d’aborder en théologien !

     « Mon cher évêque, avait dit un jour Pie IX à Mgr de Dreux-Brézé, soyez sûr que je condamnerai la Révolution et ses doctrines. Je l’ai promis à Dieu, et je vous le promets* :» Les fameux principes n’avaient donc qu’à attendre. « Je voudrais bien aussi, disait parfois le pape, que l’on m’expliquât le mot célèbre : l’Église libre dans l’État libre. Je n’ai encore trouvé personne qui en fût capable. » Et en effet la formule semblait bien plutôt un thème à développements sonores que l’énoncé d’un principe pratique, que l’Église ne pourrait admettre sans déserter sa mission divine. Un article très grave de la Civiltà 16 , où il n’était pas difficile de reconnaître une très haute inspiration et dont le journal le Monde 17 a donné de copieux extraits, ne tarda pas à main tenir les principes, à distinguer entre un congrès et un concile et à prémunir les catholiques contre toute diminution doctrinale

    Au mois d’octobre 1863, à la même heure où Mgr Fillion recevait Mgr Pie au Mans et invitait l’abbé de Solesmes à s’y rendre, M. de Falloux s’annonça inopinément 18 . Dom Guéranger s’excusa d’être retenu ailleurs et donna le motif. Avec une bonne grâce très dégagée, mêlée d’un peu d’ironie, M. de Falloux lui répondit :

    Vous seriez trop mal à l’aise pour dire du mal de moi, mon très cher ami, si je venais ainsi me placer derrière la porte. Je vous fais donc grâce pour cette fois-ci de mon arrivée inopportune, mais je pose nettement mes conditions. Vous prendrez non avec moi, mais avec vous-même la ferme résolution de venir au Bourg d’Iré dans le mois de novembre… Prenez-y garde : si vous n’adhérez pas pleinement à mon traité, je me fais avertir par le télégraphe de l’arrivée de M. Veuillot et je ne cesse de demeurer entre vous deux tant qu’il séjournera à Solesmes. Ne vous réduisez donc pas vous-même à cette cruelle extrémité et rassurez-moi bien vite par une bonne parole, je veux dire une bonne promesse 19 .

    Ces empressements avaient pour objet dernier la publication, dont nous avons parlé déjà, des lettres et des méditations de Mme Swetchine. Il était trois pièces particulièrement délicates sur lesquelles M. de Falloux se récusait et voulait obtenir l’avis de dom Guéranger. Avec une aimable insistance il était revenu souvent sur les lettres de son amie à l’abbé de Solesmes : « Je tiens plus que jamais à leur insertion, disaitil, dans le recueil général et à côté de celles du P. Lacordaire. Il faut que vous soyez rapprochés devant le public comme vous l’étiez dans le cœur de Mme Swetchine 20 . » Ces paroles contenaient peutêtre une tardive excuse pour le silence que la Vie de Mme Swetchine avait gardé sur l’abbé de Solesmes. Mais il s’agissait d’une amie vénérée ; dom Guéranger passa outre à tout autre sentiment. Le 3 novembre il était au Bourg d’Iré.*

    Rien de plus aimable que l’accueil qu’il reçut dans cet intérieur si digne, si parfaitement uni, où les deux époux s’aidaient noblement à porter ensemble les dures épreuves de leur vie. La santé de M. de Falloux avait toujours été mauvaise : les insomnies, d’intolérables névralgies, l’affaiblissement de la vue lui rendaient douloureux tout travail suivi. Mme de Falloux, dont les mains et les yeux venaient au secours de son mari, unit ses instances aux siennes pour obtenir la publication entière des lettres adressées à Solesmes par Mme Swetchine. Ensemble on relut la Vie de Mme Swetchine : M. de Falloux n’eut pas de peine à convenir qu’elle avait besoin d’être largement remaniée.

    Il était inévitable, après épuisement des questions de publicité et d’édition, que la conversation prît un autre tour et abordât les controverses libérales avec les mille points de faits et de personnes qui y étaient impliqués. Lorsqu’elles sont serrées et courtoises, ces petites passes d’armes ont l’avantage de définir bien nettement la zone où les esprits sont en désaccord irréductible. Dom Guéranger eut à se défendre d’avoir été l’inspirateur et l’âme du journal l’Univers ; M. de Falloux éprouva une grande surprise, trop naturelle pour être feinte, lorsqu’il apprit que Louis Veuillot avait été vraiment le rédacteur de son journal et qu’après un premier séjour à Solesmes en 1844, il avait laissé s’écouler quatorze ans sans y revenir et quelquefois trois ou quatre ans sans-y adresser une ligne. L’abbé de Solesmes ne dissimula d’ailleurs ni l’estime qu’il. professait pour le talent, pour le courage, pour les services de Louis Veuillot, non plus que l’amitié qui l’unissait à lui. M. de Falloux de son côté ne fit nulle difficulté de reconnaître les excès de Lacordaire, les audaces de Montalembert, les fortes lacunes de la science ecclésiastique de Mgr Dupanloup. On se connaissait fort bien entre catholiques libéraux. Un instant, il fut parlé aussi des causes de la rupture avec Montalembert. Enfin les questions de personnes épuisées, les questions de doctrine furent agitées entre ces deux hommes qui personnifiaient, l’un la politique et ses expédients, l’autre la religion et ses principes. « Si vous êtes dans un pays où est proclamée la liberté des cultes, disait dom Guéranger, c’est tactique légitime de vous réclamer de cette situation donnée, pour revendiquer la liberté de l’Église, même si vous le voulez, de défendre le droit des dissidents pour obtenir la reconnaissance de votre droit : aller plus loin est impossible à des catholiques. Vous ne pouvez proclamer comme un progrès la liberté pour le mal, ni nous représenter comme l’apogée d’une société bien ordonnée l’heure où une telle liberté est reconnue et inscrite dans la loi. »

    On pressent bien que ni l’habileté ni les paroles ne manquaient à M. de Falloux. Les nécessités du temps, l’évolution des sociétés, le charme de la liberté, la force supérieure de la vérité, les conditions de fait créées à un monde nouveau par une révolution qu’on ne peut supprimer lorsqu’une fois elle a été faite, tout fut éloquemment plaidé. Toutes les fois que dom Guéranger signalait à son interlocuteur les audacieux corollaires de sa doctrine, entre autres la boutade de Léopold de Gaillard dans le Correspondant : « Il y a trois lieux sacrés au monde : Rome, Jérusalem et Washington », M. de Falloux se récriait, convenait que c’était absurde et demandait en grâce qu’on ne le confondît pas avec les enfants perdus du parti libéral. Léopold de Gaillard et Augustin Cochin pesaient beaucoup moins que Montalembert et Lacordaire un instant on put croire que la doctrine libérale tenait dans la seule pensée de M. de Falloux. L’abbé de Solesmes devenait pressant ; il rappelait que toutes ces questions n’étaient plus pour les catholiques un domaine libre, puisque les décisions de l’Église y étaient intervenues : « Mais alors, interrogeait M. de Falloux, comment expliquer que nous soyons personnellement si bien accueillis à Rome ? Le pape sait ce que nous pensons et il donne des éloges à Mgr Dupanloup et des encouragements à Montalembert. Vous me parlez du discours de Malines : il y avait là quatre cents prêtres, personne n’a réclamé. Le discours de Montalembert avait passé sous les yeux du cardinal archevêque de Malines qui a laissé dire ! » Ce fut le tour de dom Guéranger de ramener à leur exacte portée et le silence des prêtres à Malines, et les paroles d’audience, et les politesses affectueuses, et les brefs élogieux, incontestablement honorables mais sans commune mesure avec des constitutions doctrinales.

    Une excursion au collège de Combrée égaya la sévérité de ces entretiens. Le 6 novembre dans l’après-midi, au moment du départ, le comte de Falloux, en remerciant son « révérend ami » du séjour passé sous son toit, l’assura que leurs conversations avaient dissipé bien des préjugés dans son esprit et peut-être préparé l’entente cordiale. » Nous sommes encore tous sous le charme de votre visite, de votre langage et de votre bienveillance affectueuse, mon très révérend ami », écrivait-il dix jours après. Et sa lettre se poursuivait, affectueuse, reconnaissante, vraiment détendue. Dans le dessein de ne livrer pas au public les différends qui s’étaient élevés entre Larcordaire et lui, l’abbé de Solesmes avait plaidé pour la suppression de quelques lignes de Mme Swetchine qui en consacraient le souvenir. M. de Falloux demandait l’insertion pure et simple.

    Mme Swetchine vous y exprime le prix infini qu’elle attache aux efforts que vous ferez pour vous rapprocher du père Lacordaire. Il y a là un exemple et une leçon dont je vous supplie de ne priver aucun de nous. Ce passage ne révèle a point vos dissentiments avec le P. Lacordaire ; ils ont été publics et demeureront historiques. Ce que ce passage révélera, et c’est pour cela que je m’y attache, c’est que Mme Swetchine ne faisait jamais de ses amitiés une passion et une cabale et que, quand elle avait des amis tels que vous deux, elle travaillait à ce qu’ils se complétassent l’un par l’autre pour le service commun de Dieu. Elle réussissait plus ou moins dans ce travail ; mais certainement elle obtenait toujours quelque chose, et c’est une de ses traditions que nous devons le plus nous appliquer à faire revivre entre nous 21

    Dom Guéranger déféra à cette juste demande. Encouragé par le succès, M. de Falloux tenta un rapprochement avec Montalembert et offrit le Bourg d’Iré comme lieu d’entrevue. Montalembert se disait tout prêt à tendre la main, sans que son humeur vive se fût apaisée encore.

    Je ne demande à l’abbé de Solesmes, écrivaitil, que de ne pas m’attribuer des doctrines que je n’ai jamais professées. Je n’ai jamais regardé la dissidence religieuse, chez un peuple chrétien, comme un bien ou comme un progrès. Le progrès ne consiste selon moi qu’à n’employer contre ces dissidences que des moyens de persuasion au lieu des moyens de rigueur. C’est le même progrès qui oblige un père à ne réprimer son fils libertin que par la raison et le bon exemple, au lieu de le fouetter comme s’il n’avait encore que sept ans 22 .

    Chétive défaite où il n’y avait même pas un regret pour certaines pages ouvertement injustes de l’introduction aux Moines d’Occident, tandis que, fidèle à une amitié ancienne, l’abbé de Solesmes ne s’était jamais permis de parler de Montalembert que pour rappeler ses services.

    Ce n’était point à moi, son ancien ami et son obligé, disait dom Guéranger, de signaler au public catholique les écarts de sa plume et de sa parole. J’ai gardé un fidèle silence. Si Dieu veut que nous nous rapprochions, je ne me reconnais pas le droit de lui demander une profession de foi quelconque ; ce sont deux hommes qui n’auraient jamais dû être désunis qui se retrouveraient. Tous deux nous sommes les humbles disciples de la sainte Église, tous deux nous n’avons qu’à l’écouter et à réformer nos pensées sur ses enseignements. Si quelque jour la rencontre se fait au Bourg d’Iré, elle sera pour moi l’occasion d’une émotion bien vive ; et je crois pouvoir assurer que si je retrouvais ce que j’ai connu et goûté autrefois, je ne pourrais m’empêcher de remercier Dieu 23 .

    L’année se termina pour dom Guéranger dans une grande fatigue voisine parfois de l’infirmité.

    Je suis vieux, infirme et surchargé à un degré inouï, écrivait-il au cardinal Pitra. Mais maintenant que vous êtes dans le sacré sénat, je pense que Dieu ne me laissera pas mourir sans que j’aie eu la joie de saluer la pourpre romaine sur un de mes fils. II faudra quelques années pour cela. Ainsi que je vous l’ai écrit plusieurs fois, je dois pourvoir aux nécessités de la maison, et l’absence, ne fût-elle que d’un mois, serait impossible. Ajoutez que cette année le chœur se bâtit ; il était indispensable à raison de l’accroissement de la communauté. Il me faut d’ici l’hiver être vingt fois le jour avec l’architecte ou sur le chantier avec les maçons 24

    De son côté, le cardinal Pitra se souvenait à Rome même du surcroît laborieux que les hôtes apportaient en automne à la santé déjà fatiguée de dom Guéranger ; par scrupule, ses lettres se faisaient plus rares pour reprendre à la fin de l’année la conversation interrompue.

    Au milieu des détails d’affaires et de la piquante description des personnes, se trouvent des échappées d’affection, des appréciations du caractère de son abbé, l’explication du peu de faveur que parfois rencontraient ses travaux.

    Très révérend et très cher père, écrivait le cardinal, je charge particulièrement dom Camille de vous bien dire, dès ses premiers mots, que vous avez à Rome deux amis de cœur que je ne devrais pas me permettre de vous nommer dans la même ligne : le très saint père et son bon cardinal bénédictin, comme il l’appelait à une dernière audience. Dom Camille qui en eut sa part vous rapportera de auditu en quels termes affectueux, gracieux, spontanés, Sa Sainteté parla de l’abbé de Solesmes. J’étais à peine arrivé qu’il me demanda si vous ne viendriez pas l’hiver prochain. J’ajouterai, et je crains bien que dom Camille ne soit aussi de mon avis, que vous pourriez bien n’avoir que deux bons amis à Rome. Cela pour moi s’explique par un ensemble de choses, une situation générale dont je voudrais pouvoir vous parler à l’aise.

    Et après avoir décrit avec mesure cette situation, il ajoutait :

    Votre tort et votre honneur, passez-moi toute cette franchise, est d’être tomme mon cher saint Léger, selon son plus vieux biographe, « un homme céleste dont le monde vieilli et vicieux ne supporte pas la mâle vigueur ». Cela étant, personne n’a dû être plus étudié, plus contrôlé, plus redouté, plus systématiquement écarté que vous, le principe- moine, l’abbé de la sainte Église. Mais il y a toujours eu quelqu’un qui n’a cessé de vous comprendre et de vous apprécier, c’est le très saint père. Je suis sûr qu’il a songé plusieurs fois à vous rapprocher de lui, qu’il serait heureux de vous revoir et qu’il a dû souffrir de ne pouvoir faire pour vous ce qu’il a fait pour l’un de vos fils qui le méritait si peu. Ce qu’il a pu aimer en ce fils, c’est quelque ressemblance avec le père, son dévouement à outrance pour vous, son parti pris de parler de vous à temps et à contretemps 25

    L’abbé, qui reconnaissait bien son fils sous la pourpre, répondait :

    J’ai été bien touché de ce que vous me mandez, éminentissime seigneur, au sujet des deux seuls amis que j’ai là où vous êtes. Quand je considère la qualité, il est certain que je peux très honorablement m’en contenter 26

    La vie des hommes consiste beaucoup moins dans les faits et événements de leur existence que dans leur réaction personnelle contre ces faits et dans le jeu des sentiments intérieurs dont ces faits sont l’occasion. En considération de cette remarque, le lecteur nous saura gré, plutôt que de parler nousmême, de laisser la parole à ceux qui nous semblent vivre encore dans ces pages où ils ont laissé quelque chose de leur âme.

    Mon histoire de saint Benoît a beaucoup souffert de la saison des étrangers, disait l’abbé de Solesmes. 11 est étonnant comme cette vie du saint patriarche grandit ; je n’en ai vraiment bien compris toute la beauté que depuis que j’ose l’écrire 27

    En écrivant suivant l’usage, le 26 novembre, une série de lettres aux princes et aux rois, je ne sais, répondait le cardinal, pourquoi j’ai résisté à la tentation de vous mettre en tête et de vous adresser les premiers vœux de nouvel an. Je ferai mieux l’année prochaine’ et sainte Cécile me fera devancer de quatre jours

    sainte Catherine. Je vous voyais au milieu de vos retraites et je craignais de les troubler. Un incident aujourd’hui me fera prendre les devants au moins de quelques jours. Mgr Cruice, voulant inaugurer NotreDame de la Garde au 1er mai prochain, convoque à Marseille toute la prélature de Rome, de France et de Navarre. Il m’a écrit plus qu’une circulaire, une lettre très personnelle, très pressante ; j’ai mis à mon acceptation une condition sine qua non : que vous recevriez la même invitation et que je me réglerais sur votre réponse. J’attendrai votre avis pour savoir si ce n’est pas trop tôt de reparaître en France 28

    Aller à Marseille, dans la pensée du cardinal, c’était une étape vers Nîmes où vivait sa sueur, supérieure de l’hôpital des Filles de la Charité, vers Paris où il voulait faire quelques recherches indispensables à ses publications, vers Solesmes où il aurait, disaitil, retrouvé sa chère cellule, ne fûtce que pour s’y retremper et y respirer durant huit jours de retraite 29

    L’abbé de Solesmes applaudit à la rencontre de Marseille, mais conseilla de surseoir et de remettre à deux ans plus tard une visite en France, qui à son sens eût été prématurée 30 . En même temps il s’efforçait de calmer les impatiences du chanoine Coulin : se hâter était inutile ; au milieu du triomphe de NotreDame de la Garde, le consentement de l’évêque serait plus facilement obtenu. Le bonheur est facile aux largesses ; et ce délai avait encore le très appréciable avantage d’assurer aux commencements du monastère un minimum de publicité. Etant données en effet les dispositions du gouvernement impérial et après la mesure qui tout récemment avait été prise contre les dominicains d’Arcueil, il n’était que juste d’user d’une discrétion extrême. Durant ce délai, on pousserait activement les travaux du chœur et on trouverait un peu de loisir pour le troisième volume du Temps pascal.

    Néanmoins la prudence qui obligeait à ne pas saisir aussitôt le public, et par lui le gouvernement, de la fondation projetée n’entraînait pas qu’il en fût fait mystère à Mgr Cruice dont les dispositions étaient affectueuses. En raison même de cette bienveillance, il eût été pénible à l’évêque de n’être averti de la fondation que par le bruit public ou même par une indiscrétion, si difficilement évitable là où plusieurs personnes, hommes et femmes, étaient initiées. Certains esprits ont si grande peine à ne pas laisser voir qu’ils sont renseignés, et un secret, nous dit le fabuliste, est chose difficile à porter. Cet ensemble de réflexions prudentes détermina dom Guéranger à s’ouvrir à l’évêque : « M. l’abbé Coulin a conçu la bienveillante pensée de léguer son œuvre à notre ordre, sauf l’approbation de Votre Grandeur. Il a bien voulu m’en faire la proposition ; j’ai cru devoir l’accepter, me réservant d’obtenir votre consentement canonique, lorsque votre gracieuse invitation m’aura appelé près de vous 31 »Tout était ainsi remis aux mains de l’évêque mis en demeure d’approuver ou d’écarter le projet. La réponse ne se fit pas attendre ; elle témoigna que l’on n’avait pas trop présumé de la bienveillance de Mgr Cruice pour les ordres religieux et en particulier pour l’ordre de SaintBenoît 32

    Les loisirs que laissait à l’abbé de Solesmes une santé chancelante furent aussi employés par lui à rendre un juste tribut d’hommages au P. Faber, à raconter sa vie, à rappeler au public chrétien combien avaient été fructueuses les dixhuit années de son apostolat 33 . Cependant M. de Falloux, après avoir classé la correspondance qu’il se proposait de publier, s’était aperçu que les lettres échangées entre le P. Lacordaire et Mme Swetchine formeraient à elles seules un juste volume : il était donc réduit à en distraire les lettres à Montalembert, à dom Guéranger, à M. de Tocqueville et d’autres. « La pensée m’est venue, disaitil, de détacher immédiatement le volume du P. Lacordaire. C’est le plus populaire d’entre vous : sa correspondance est d’une beauté, d’une austérité, d’une simplicité incomparables. L’heure de faire entendre cette voix du fond de sa tombe est plus opportune que jamais 34 » En lui écrivant, M. de Falloux voulait épargner à « son très cher ami » l’étonnement de voir paraître ce volume isolé, alors que le premier dessein avait été de livrer au public, unies ensemble, les lettres à Lacordaire et les lettres à dom Guéranger. La réponse de l’abbé de Solesmes mit le comte de Falloux en pleine quiétude.

    Il appartient à peine à notre sujet de dire sous quelles réserves et en même temps avec quelle hauteur de doctrine l’évêque de Poitiers, invité et presque provoqué par M. de Falloux, jugea la correspondance de Lacordaire ; mais nous ne résistons pas au désir de sauver de l’oubli les lignes où l’éloquent évêque, après avoir contesté ou redressé les jugements hâtifs du P. Lacordaire, élevait le débat au-dessus de la personne de l’illustre dominicain :

    Je donnerais de mon sang, monsieur le comte, pour arrêter un mal dont je suis le témoin : des hommes d’un grand talent et d’une foi sincère conspirant euxmêmes contre le mérite de leurs productions les plus sérieuses et infirmant à plaisir la valeur de leurs écrits, en les émaillant de doctrines antipathiques, je ne dirai pas à l’orthodoxie (le mot serait trouvé hargneux) mais à la tradition et au sens pratique de l’Église, contre laquelle le public chrétien d’aujourd’hui ni de demain ne leur donnera finalement raison…

    Vous avez cent fois ,raison, poursuivait l’évêque : tout ce qu’a entrepris le régime actuel a échoué. Les succès les plus brillants ont été sans lendemain, les expéditions les plus dispendieuses et militairement les plus glorieuses ont été stériles ; elles ont même été fatales, puisque l’état des choses s’est trouvé pire après qu’auparavant. Ainsi en Crimée, ainsi en Syrie, ainsi en Italie, ainsi en Cochinchine, ainsi pour la Pologne, ainsi pour le Mexique, ainsi surtout à l’intérieur. C’est la force des choses, et ne nous plaignons pas qu’en dehors de sa mission loyalement acceptée et sagement accomplie, qui est de faire prévaloir résolument le catholicisme dans le monde, la France ne puisse rien conduire à bien. Quand elle s’interdit d’obéir à sa vocation, il est sage à elle de ne rien tenter, et la « paix à tout prix » vaut mieux que la guerre sans but et sans fruit. La pire stérilité est assurément celle qui, après des conceptions multipliées et des gestations laborieuses, ne mène jamais le fruit à terme : honte pour honte, il y a en politique quelque chose de plus humiliant comme de plus désastreux que ce qu’on a appelé l’abaissement continu, c’est ce qu’on appellera l’avortement continu.

    Mais hélas ! cette impuissance est-elle exclusivement propre au régime actuel ? Puissent les nobles intelligences à qui Dieu réserve l’avenir, en s’appliquant à éclairer leur habileté pratique et leur aptitude aux affaires des vraies lumières de la foi et de l’expérience, sortir la politique européenne et principalement la diplomatie française de la fatale alternative de ne rien entreprendre de grand ou de ne rien faire de bon.*

    En grand seigneur qu’il était, le comte de Falloux reçut sans sourciller cette leçon et, pour donner une preuve de sa soumission à toute vérité doctrinale, protesta auprès de l’évêque de Poitiers que, s’il s’agissait seulement de professer avec lui sur la science, sur la .raison et la foi les principes émis dans le bref au congrès de Munich ; l’accord serait facile. Il ne disait rien du congrès de Malines auquel la France était plus directement intéressée. Le pape réprimeraitil aussi par un bref les doctrines qu’y avait soutenues Montalembert ? Les efforts de Mgr Dupanloup à Rome pendant cinq mois de séjour arriveraientils à conjurer un désaveu formel et à obtenir du saint père, à défaut d’une approbation qu’on ne pouvait espérer, le bénéfice au moins de son silence ? L’école libérale en était vivement préoccupée et le laissait voir. « Il paraît, disait du Lac, que dans ces derniers temps les catholiques libéraux se croyaient menacés de quelque malheur, et que maintenant leurs inquiétudes se calment » Après avoir rappelé le triomphe de l’Ecole du Correspondant au congrès de Malines, le Tablet, dans une lettre datée de Paris, « prétendit que, furieux de cette défaite, les adversaires de M. de Montalembert avaient eu recours à de noires intrigues pour obtenir du saintsiège la condamnation des doctrines prêchées avec tant d’éclat par le grand orateur. Cet indigne complot fut sur le point d’aboutir. Mais « grâces à Dieu, ajoute le correspondant du Tablet, » ces alarmes sont éloignées de nos cœurs. Mgr Chigi, représentant du « saint père à Paris, pour donner un démenti officiel aux calomnies » fait une visite personnelle à M. de Montalembert et lui a donné l’assurance plusieurs fois répétée qu’aucun blâme ne serait infligé aux « adresses de Malines » « L’Ecole du Monde n’a pas réussi à obtenir le blâme qu’elle sollicitait de l’autorité suprême contre des hommes illustres qui ont épuisé leur vie et leur génie à la défense de l’Église 35 »

    Les chefs de l’école libérale étaient trop prompts à se rassurer. A Rome les intrigues de Mgr Dupanloup avaient échoué. Sans aucun doute il avait atteint ce but de sanctification personnelle qui était, d’après son historien 36 , l’intention première de son long séjour ; mais ce n’est pas de progrès surnaturel qu’il était surtout question, et l’historien de Montalembert 37 ne nous a rien laissé ignorer de la trame savante qui fut ourdie alors autour du souverain pontife. Soulever l’opinion, y créer des ardeurs et dés répugnances factices, user de toutes influences pour circonvenir l’esprit de Pie IX, l’étonner, l’effrayer, s’il se pouvait, par la perspective des périls imminents qu’une parole imprudente peut déchaîner soudain, durant quatorze audiences agiter aux yeux du souverain pontife le spectre de cette émotion universelle que l’on avait tant contribué à créer, qui ne reconnaîtrait dans cette stratégie fiévreuse l’œuvre de Mgr Dupanloup ? Elle fut tenue en échec par la conscience du souverain pontife. Pie IX épargna à l’orateur de Malines le chagrin d’un blâme public, mais dans une lettre privée lui rappela combien les doctrines soutenues au congrès étaient en désaccord avec des enseignements pontificaux qu’il ne pouvait ignorer. L’improbation des doctrines libérales était formelle ; l’année ne devait pas s’écouler tout entière avant qu’elle ne devînt publique. Rome comprenait en effet que, sous le dessein de composer avec les exigences de la société moderne, se glissait frauduleusement l’idée d’un gallicanisme, pourquoi ne pas dire le mot aujourd’hui ? d’un modernisme tenace qui, tenant en échec l’autorité doctrinale, rêvait dès lors une refonte du christianisme, une édition nouvelle de la doctrine révélée, à l’usage d’une génération émancipée et impatiente des règles d’autrefois. L’heure était venue enfin où, sous peine d’abdiquer, on ne pouvait plus se taire.

    Grâce aux complaisances et à la faveur des pouvoirs civils, à côté des conflits de doctrine s’étalaient de très réels attentats à l’ordre hiérarchique de l’Église. Deux prêtres de Paris *se présentaient à l’improviste en habit de chœur chez les pères jésuites comme visiteurs de leur maison, au nom et avec délégation de l’archevêque Mgr Darboy. On leur opposa les lois de l’Église sur l’exemption ; ils répliquèrent que le droit canonique n’avait rien à faire là où les lois civiles ne reconnaissent pas les réguliers comme institution sociale et protestèrent que, nonobstant toute opposition, ils allaient procéder à la visite. De fait, ils se rendirent à la chapelle et y donnèrent le salut. Comme ils témoignaient de leur dessein de revenir encore, le nonce apostolique fut averti et Rome saisie. Même tentative chez les capucins, chez les dominicains. L’archevêque de Paris, tout récemment et par décret impérial nommé grand aumônier de la maison de l’empereur, avait un parti pris évident de braver. On sut dans la suite qu’il avait poussé plus loin l’audace et remis à l’un des deux visiteurs improvisés une lettre pour le préfet de police, qui en cas de résistance eût été sommé de prêter main-forte et de se faire ouvrir au nom de la loi. A la vigueur apostolique qui dénonça sa conduite comme indigne d’un évêque, prorsus indigna viro ecclesiastico, Mgr Darboy répondit d’un ton si ce n’est d’un cœur contrit qu’il n’avait pas cru les religieux établis dans les conditions qui leur assuraient le bénéfice de l’exemption, mais que nonobstant cette erreur de fait il n’avait d’autre volonté que celle du saint père.

    Cependant le gouvernement impérial mettait une grande énergie à soutenir les libertés gallicanes et à appliquer les articles organiques, limitant l’exercice de l’autorité ecclésiastique jusque dans les causes qui sont le plus exclusivement de son ressort. Un procureur impérial ordonna saisie de brochures liturgiques approuvées par le cardinal archevêque de Lyon, sous prétexte que l’auteur y avait fait cette déclaration subversive : « Rome a parlé, la cause est finie » Il aurait dû pour être conséquent faire saisir aussi les œuvres de saint Augustin. Les décrets du souverain pontife étaient arrêtés à la frontière ; en vérité c’était lui faire

    payer bien cher le séjour à Rome d’un rideau de soldats français qui voilait mal la connivence avec la révolution.

    Au milieu de ces tristesses vivement ressenties par lui et par tous ses fils, l’abbé de Solesmes pouvait du moins applaudir à l’apostolique vigueur de l’évêque de Poitiers. La troisième instruction synodale sur les erreurs du temps présent avait paru ; elle abordait un sujet familier à l’abbé de Solesmes, le naturalisme. Mgr Pie l’appelait de son vrai nom « l’antichristianisme », et le dénonçait tout à la fois dans son expression doctrinale, le naturalisme philosophique, et dans sa tendance à s’emparer de la direction des choses humaines, le naturalisme politique, la sécularisation des sociétés.

    En même temps les meilleures nouvelles venaient d’Allemagne. Le P. Benedict Sauter s’excusait d’écrire dans une langue qui lui était peu familière, mais enfin il écrivait, et à travers quelques légères incorrections de plume, il était facile de reconnaître le profond attachement que l’on gardait à SaintMartin de Beuron pour l’abbaye mère. La princesse Catherine de Hohenzollern vint passer plusieurs jours auprès de dom Guéranger ; et, soucieuse de l’avenir du prieuré de SaintMartin, désireuse d’y voir reproduire l’observance de Solesmes, elle obtint que dom Bastide, prêtre depuis quelques mois, retournât à Beuron pour aidez la jeune communauté. Dom Maur Wolter se montra très sensible à cette attention nouvelle.

    Mon très révérend père abbé, lui disaitil, bien qu’habitué de me voir comblé par votre cœur paternel de bienfaits et d’affection, je suis vivement pénétré de la nouvelle preuve de charité qui nous a été donnée par le retour de notre très cher père Bastide, votre représentant parmi nous. L’appui que nous donnent la présence et les sages conseils de ce bien aimé père nous est un puissant motif de renouveler notre confiance en bien qui, par les mains de Votre Paternité, bénit et fortifie l’œuvre naissante de notre fondation 38 .

    Un bref venu de Rome acheva cette allégresse : le souverain pontife disposait que le prieur de SaintMartin de Beuron serait élevé à la dignité abbatiale dès que le monastère compterait douze religieux profès, l’abbaye demeurant confiée aux mains de l’archevêque de Fribourg jusqu’au jour où d’autres monastères sortis de son sein en feraient la tige mère d’une congrégation nouvelle. Car il n’y avait pas lieu à discuter même un instant la pensée très affectueuse qui avait germé dans le cœur de la princesse de Hohenzollern et que Pie IX luimême avait accueillie avec faveur, de rattacher le monastère naissant à la famille adulte déjà de SaintPierre de Solesmes. A l’exemple des sœurs dont parle le poète latin, les deux congrégations auraient le même esprit, des vues souvent communes et seraient unies par une étroite et affectueuse fraternité ;, mais avant même les événements politiques survenus depuis, la fusion des nationalités eût été difficile. Chacune des deux familles monastiques, née sur son sol, dans un milieu déterminé, sous des influences diverses et faisant face à des besoins spéciaux, devait se développer aussi sur un rythme vital approprié à ses conditions.

    Au lieu de faire de la congrégation nouvelle un décalque matériel de ce qu’était alors Solesmes et de la faire remonter jusqu’à 1837, dom Guéranger avait voulu, dans un sentiment très affectueux, lui assurer le bénéfice de la maturité où l’expérience de trente ans l’avait conduit luimême. Il conseilla à dom Maur Wolter d’adopter non un corps de constitutions, tel que Rome l’avait autrefois approuvé pour Solesmes, mais le système des déclarations morcelées et se rapportant aux chapitres de la règle, ainsi qu’il devait plus tard en user lui-même pour les moniales de Sainte Cécile. Cette disposition n’est pas simplement typographique : elle a pour dessein de maintenir l’autorité de la règle et l’unité de la loi monastique, en joignant aux dispositions primitives du législateur les modifications ou interprétations ultérieures que l’Église y a insérées ou que l’expérience a reconnues nécessaires. A cette différence près, il y avait parenté parfaite avec les lois de l’abbaye de Solesmes.

    Au milieu de ces travaux arriva l’heure fixée pour le voyage de Marseille. « Ma santé est très fatiguée depuis plus de trois mois, écrivait dom Guéranger au cardinal Pitra, et si je ne vous pressentais au terme du pèlerinage, j’aurais peu de courage pour l’entreprendre. J’espère trouver près de vous santé et force 39 . » Il se mit en route le 1er juin. Dès le 3, il était à Marseille : « Je suis d’une fatigue extrême, ajoutaitil, votre chère vue me reposera 40 . » Le cardinal voulut se rendre le premier auprès de son abbé. «Quelle joie, cher et bien-aimé père, de vous savoir ici ! Laissez moi vous rendre la première visite aussitôt après la cérémonie de ce soir. Elle commence à l’instant, il me serait impossible de m’en absenter :

    c’est le vœu de Belzunce à renouveler. Aussitôt la fonction finie, je conserve la voiture et prends ma liberté pour passer avec vous tout le reste de la soirée 41 . » Quelques heures plus tard, le cardinal arrivait II apportait avec lui le premier volume du droit ecclésiastique des Grecs, tout récemment sorti des presses de la Propagande. Le titre seul avait son intérêt : Juris ecclesiastici Groecorum historia et monumenta. Jussu Pii IX, Pont. Max. ; curante J. B. Pitra. S. R. E. Card.

    Les fêtes de Marseille eurent un éclat extraordinaire : l’abbé de Solesmes en demeure enthousiasmé.

    Vous avez pu voir par le Monde, écritil, combien la fête de notre grande reine a été splendide ; mais aucun récit ne saurait en donner l’idée. J’essaierai de le faire lorsque je vous verrai ; mais je puis vous dire qu’il est impossible de rien voir de pareil sur terre. En recevant un tel hommage, Marie a dû se ressouvenir un peu du jour de son Assomption. Une procession de dixhuit mille personnes sous les yeux de trois cent mille spectateurs, tous respectueux la plupart recueillis, cinquante prélats mitrés et crossés, toutes les châsses des saints de la ville. A l’arrivée sur le rocher de la Garde, les dixhuit mille personnes formant la procession étaient échelonnées en rangs compacts sur les collines, et le cri de : « Vive Marie ! » s’échappait de ces masses à la vue de la sainte image qui escaladait la forteresse, et le peuple qui suivait répondait : « Vive Marie ! » Le soleil se couchait, la mer s’étendait à droite, heureuse et frémissante. Il faisait presque nuit au moment où la statue a été placée dans son exposition ; et lorsque les prélats se tournèrent vers la ville pour lui envoyer une bénédiction, la cité a répondu par une colossale illumination qui remplaça le jour. Vous voyez, je me mets à raconter après vous avoir dit que je ne raconterai rien. Vous voyez que c’est plus fort que moi. *_.

    Accueilli chez Mme Durand, la sœur du P. Théophile Bérengier, l’abbé de Solesmes consola de son mieux son jeune moine de n’avoir pas été témoin de ces fêtes. Rien n’y eût manqué dans la société de la chère Eminence et au milieu des soins affectueux dont il était entouré, si sa santé n’eût été mauvaise ; mais le repos lui était prescrit et souvent il dut se dérober aux trop longues cérémonies. Le 8 juin eut lieu l’entrevue décisive avec l’évêque de Marseille : on y concerta les termes de l’ordonnance épiscopale qui devait donner une existence canonique au prieuré de Sainte Madeleine. Rentré chez Mme Durand, l’abbé de Solesmes était souffrant au point de ne pouvoir tenir la plume ; il se jeta sur un fauteuil, le cardinal prit place auprès de lui et, sous la dictée de dom Guéranger, écrivit la minute de l’ordonnance que l’on voulait soumettre à la signature de Mgr Cruice. Le cardinal était dans une joie d’enfant d’être redevenu le secrétaire de son abbé et d’avoir retrouvé, ne fûtce que pour un moment, ces douceurs de l’intimité monastique qu’il regrettait toujours et que nul peutêtre ne ressentit au même degré que lui. Ceux qui eurent la joie, durant ces jours de fête, de voir ensemble l’abbé et son ancien moine furent ravis de l’attitude exquise que leur affection surnaturelle leur inspirait à tous deux : le cardinal, attentif, respectueux, aimant à incliner sa dignité devant celui qu’il ne cessa jamais de regarder comme son père et son abbé ; l’abbé, mêlant aux honneurs qu’il rendait à la dignité de son fils une nuance de fierté tendre et d’affectueuse vénération. Chacun de ces jours ils traitèrent ensemble, et souvent dans la plus stricte intimité, de leurs intérêts communs.

    Lorsqu’il fut donné à dom Guéranger d’entrer en rapport avec le monde pieux que M. Coulin avait groupé autour de lui et de reconnaître ses aspirations, il vit aussitôt que bien des âmes visaient plus haut que la vie chrétienne commune. Il se souvint des invitations pressantes à lui adressées par la princesse Catherine de Hohenzollern de faire pour des moniales ce qu’il avait fait pour des moines ; et devant ce que Dieu lui fit voir, il ne tarda pas à comprendre que, venu à Marseille pour fonder un monastère, à son insu il en avait réellement préparé deux.

    Un instant le cardinal quitta Marseille et se rendit auprès de sa sueur à Nîmes. Dom Guéranger garda un repos complet jusqu’au dimanche 19 juin où se firent les adieux, les derniers adieux en un sens, car on ne devait plus se revoir en ce monde. Par Dijon, Paris et Chartres, il revint à son monastère. Lorsqu’il y arriva le 24 juin pour y recevoir, à l’occasion de la fête de saint Prosper, les vœux de ses enfants, ses forces dont il avait trop présumé au cours du voyage l’abandonnèrent tout à coup. Grâce à une volonté résolue et en dépit de ses infirmités, il avait jusque-là suffi à sa tâche écrasante, avec les dehors d’une telle aisance que nul n’avait soupçonné l’effort. Ses lèvres ne laissaient jamais échapper une plainte ; à le voir gai toujours et toujours dispos, il ne semblait pas que la fatigue eût sur lui de prise réelle. Le sommeil était censé réparer ses forces, car il dormait comme un enfant, à poings fermés. Mais à son retour de Marseille des symptômes dénoncèrent une usure physique extrême : l’estomac se refusait à la nourriture, les nuits se passaient sans sommeil. Une enflure persistante et tous les caractères d’une profonde anémie provoquèrent l’inquiétude de ses religieux.

    Je resterai inquiet, lui mandait le cardinal, sur votre santé et votre retour à l’abbaye jusqu’à ce que j’aie reçu un mot qui me rassure sur l’état de souffrance dans lequel il a fallu vous laisser partir. Rien n’a manqué au sacrifice que vous avez fait pour moi. Je vous en remercie de nouveau, sans pouvoir trouver de termes qui rendent ce que j’ai éprouvé en vous revoyant, ce que j’éprouve encore à la seule pensée qui me reporte vers vous. Je ne sais vraiment si je vous ai quitté, tant je vous reste constamment et tendrement uni du fond du cœur 42

    Un long mois d’absolu repos amena à peine un léger mouvement de convalescence. « Je n’ai qu’un souffle de vie, et tant à faire », disait dom Guéranger. Il ne se donna qu’avec mesure à l’apostolat régulier qu’il exerçait à cette époque de l’année auprès des hôtes de l’abbaye ; mais il ne pouvait se dérober entièrement, et les scrupules de santé se taisaient, lorsque parlaient l’affection, ou la charité, ou le bien de l’Église. Mgr Fillion venait à l’abbaye ; mais c’était un repos que s’entretenir avec lui. Le P. le Lasseur de la compagnie de Jésus frappait à sa porte ; mais il connaissait si bien les jansénistes et savait sur leur compte mille anecdotes de haut goût que le fameux P. Rapin n’eût pas désavouées. A son tour l’ex-père Lavigne demandait à être accueilli ; il n’était pas possible de se refuser à un religieux désireux d’abriter sa vie dans le cloître. Enfin le P. Laurent Shepher devenait aussi ; mais le moyen d’esquiver un tel fils, venu d’Angleterre, venu de Stanbrook, les mains toutes pleines d’affectueuses largesses ? C’est ainsi et toujours pour les meilleurs motifs que les médecins avaient le dessous et que leurs prescriptions étaient négligées.

    Le lendemain du jour où il offrit à Pie IX son premier volume de la Roma sotterranea, le chevalier de Rossi vit mourir sa petite Caecilia. L’abbé de Solesmes ressentit durement la douleur de son ami et s’efforça de le consoler par son affection et par ses prières. « Votre bonne consolatoria m’est parvenue au moment même de mon départ pour Naples, répondait de Rossi. J’ai éprouvé une grande joie à revoir enfin votre chère écriture. Elle a fait avec moi le voyage de Naples 43 . » La tristesse chez M. de Rossi confinait au découragement : il avait pressenti comme par une sorte de divination qu’il achèterait au prix d’une grande souffrance la publication de la Roma sotterranea. Aujourd’hui que la souffrance était venue et qu’il voyait Mme de Rossi épuisée de larmes succomber près de lui, il se demandait si son devoir n’était pas de se retirer peu à peu, sans bruit, de ses études pour appartenir, en fugitif de l’archéologie, à son foyer désolé. Malgré les largesses de Pie IX, le nouveau Damase, de Rossi devait prendre sur sa fortune personnelle les frais de ses coûteuses publications. Auprès de lui, les petites rivalités le fatiguaient, les intrigues mesquines navraient son âme sensible à l’excès. De concert avec son frère Michel, il avait dressé le plan topographique des catacombes et défini avec une compétence supérieure selon quel ordre se devaient poursuivre les fouilles ; mais un malin génie partout présent déconcertait son effort, négligeait ses divinations, arrêtait ses découvertes. Il y avait un accent de détresse dans le cri qu’il jetait vers l’abbé de Solesmes.

    Je vous prie, mon révérend père et cher ami, de ne pas être avare de vos lettres si désirées, comme vous l’êtes depuis presque deux ans. Si elles ne peuvent pas être de quatre pages, qu’elles remplissent seulement la première ; mais des lettres, des lettres de vous ! Ne m’abandonnez pas, vous aussi, le meilleur de mes amis. Votre abandon me prépare à celui de la Rome souterraine ; vous aurez votre part de responsabilité dans ce triste parti, si je finis par l’adopter. Si vous n’exaucez pas mon vœu, vous commettez un crime de lèse-amitié 44

    Dom Guéranger répondait par l’éloge de la Roma sotterranea.

    Ma santé est encore très faible, ajoutaitil, et ce sera seulement après les fêtes de Noël que je me mettrai à écrire sur votre livre, mais le public du Monde sera averti avant le 15 janvier. Je me fatigue beaucoup à écrire ; mais j’espère que le froid va me rendre de la santé, comme il arrive chaque année. Auparavant je dois à vous exprimer toutes les délices que j’ai goûtées en lisant votre incomparable volume. Mon attente était grande, mais elle a été surpassée. Un tel livre fonde pour jamais la science des catacombes et ouvre une source inépuisable pour l’histoire de la Rome chrétienne primitive 45

    Avant même de jeter les bases premières du prieuré de Sainte Madeleine, l’abbé de Solesmes crut de son devoir d’achever sa fondation de Ligugé. Le lecteur se souvient que l’acte pontifical de 1856 qui avait donné naissance au monastère de Saint-Martin avait en même temps accordé la faculté d’y établir un abbé. Un motif de prudence l’avait maintenu dans ces conditions plus humbles où s’essaient, indécises encore, les destinées des maisons monastiques ; mais il ne pouvait convenir, à l’heure d’une fondation nouvelle, de prolonger davantage pour lui l’ère des commencements. Souvent les esprits ne s’établissent dans la paix que lorsqu’un événement décisif a mis fin au provisoire ; l’érection canonique fait pour les monastères ce que la profession fait pour les moines ; elle coupe court aux rêveries de l’instabilité. Les monastères eux aussi ont leurs tentations et s’accommodent mal de la précarité ; ils obéissent mieux à une autorité plus large et plus assurée d’elle-même que ne saurait l’être celle d’un prieur claustral.

    Solesmes possédait alors en la personne de dom Bastide un moine d’une vertu rare, d’une parfaite éducation ; ses débuts à Beuron, plus encore que les honorables fonctions qu’il avait autrefois remplies dans la magistrature, le désignaient au choix de dom Guéranger. Mais à raison de sa vertu même et de sa conscience timorée, on devait prévoir que l’élu opposerait à un tel dessein des objections variées. Jeune de profession monastique, jeune de sacerdoce puisqu’il n’était prêtre que depuis un an, sa santé était de plus fort médiocre, sa vue déjà menacée. Il avait fui les charges mondaines pour échapper aux responsabilités qu’elles entraînent : comment consentiraitil à en assumer de plus redoutables ? Ses dispositions secrètes le porteraient à relever avec un détail psychologique très affiné tout ce qui dans sa forme individuelle lui semblait incompatible avec la dignité dont on songeait à le revêtir. Et c’est en effet ce qui advint lorsque son abbé lui livra son dessein durant l’intervalle qui s’écoula entre les deux obédiences de Beuron_ Mais, s’il avait mesuré l’étendue des charges d’un abbé, dom Bastide avait aussi mûrement médité le chapitre de la sainte règle où saint Benoît définit l’attitude du vrai moine à qui l’on enjoint des œuvres qui lui semblent dépasser ses forces, et l’abbé de Solesmes était assuré que ses instances finiraient par triompher : la seule résignation, si elle s’accompagne de

    courage et de foi, n’estelle pas une garantie de succès dans l’exercice d’une autorité où l’homme, s’il n’est un insensé, ne doit pas compter sur ses propres forces ? Dom Guéranger persévérant après examen dans son intention première, dom Bastide s’inclina et fut le premier abbé de SaintMartin de Ligugé. « L’obéissance vous vaudra des grâces d’état, lui disait pour l’encourager l’abbé de Solesmes, et vous vous instruirez par votre propre expérience. Je serai près de vous. Je ne doute pas que vous ne preniez quelquefois mes conseils avant d’agir, si besoin est ; et vous verrez qua saint Martin aidant, tout ira bien : Vir obediens loquetur victorias. »

    L’installation du nouvel abbé eut lieu le 25 novembre 1864. Ce jourlà Mgr Pie célébrait le quinzième anniversaire de sa consécration. Après la messe pontificale et l’homélie accoutumée, de Poitiers dom Guéranger revint à Ligugé. Dans la salle capitulaire, devant tous les moines assemblés, dom Bastide reçut des mains du supérieur général les insignes de sa dignité nouvelle. Aux termes des privilèges donnés au Mont Cassin et du bref apostolique Cum religiosoe familioe du 17 octobre 1843, sans avoir reçu la bénédiction abbatiale, l’abbé de Ligugé était mis en possession de tous ses droits et censé béni virtuellement par le saintsiège. Cette coutume a été observée jusqu’en 1890 : depuis lors, tous les abbés de la congrégation ont reçu la bénédiction formelle. Le lendemain de cette fonction qui s’était accomplie dans la plus stricte intimité propter metum Judoeorum, dom Guéranger se fit une joie de présenter à Mgr Pie l’abbé de Saint-Martin ; le surlendemain l’évêque de Poitiers rendait sa visite et, avec sa bonne grâce habituelle, inaugurait des relations de confiance et d’affection qui ne se démentirent jamais. Avec l’abbé nouveau il traitait amiablement de tout ce qui intéressait la vie intérieure du monastère et l’expansion de son influence à l’extérieur. En 1849, évêque nommé, son regard s’était porté aussitôt vers les choses monastiques ; il s’était promis de les entourer de ses soins. « Il y aura deux soucis pour moi, disaitil : Ligugé et Sainte-Croix. » La première partie était achevée ; la seconde était en bonne voie. Il se servit de la première pour amener le succès de la seconde ; et ce fut double joie pour l’abbé de Solesmes d’avoir assuré l’avenir de sa fille aînée et de contempler l’action surnaturelle qu’elle exerça autour d’elle dès la première heure de sa vie adulte. Il y avait eu dans ce voyage à Ligugé tant de consolations que la santé de dom Guéranger en parut raffermie. Il n’abandonna point au père prieur, comme la fatigue l’y avait parfois contraint, la fonction liturgique de l’Immaculée Conception et la joie de donner à Dieu un de ses compatriotes, né comme lui à Sablé, le R. P. Athanase Logerot.

    Le long travail qui depuis plusieurs années se poursuivait à Rome dans le dessein de proscrire les erreurs du temps touchait enfin à son terme. Les efforts tentés pour retarder ou suspendre la sentence avaient définitivement échoué. Le premier congrès de Malines, les agissements de l’archevêque de Paris, la convention du 15 septembre faisaient au souverain pontife une loi de parler, alors que se taire eût été l’équivalent de reculer. Un second congrès de Malines avait été tenu en septembre 1864. Montalembert trop compromis déjà ne voulut pas s’y rendre ; mais il pressa Mgr Dupanloup de s’y trouver « Il s’agit moins, lui écrivaitil, de ce que vous direz que de ce que vous empêcherez 46 . » Mgr Dupanloup ne démentit pas les espérances de ses amis : il fut habile et prudent, esquiva avec adresse les documents pontificaux, parla de la reconnaissance due par les catholiques à M. de Falloux et à M. de Montalembert ; les audaces doctrinales qui avaient signalé la session de 1863 firent sourdine. Le congrès de 1864 eut moins de retentissement que son aîné ; c’est au milieu du silence que fut signée le 8 décembre de la même année l’encyclique Quarta cura, contenant l’annexe du Syllabus ou sommaire dogmatique qui, en quatrevingts propositions, empruntées aux allocutions consistoriales, aux brefs et aux encycliques de Pie IX, réprouvait les principales erreurs du temps. La distribution de l’encyclique fut calculée de manière à se faire simultanément à Rome et à Paris. On attendit pour la commencer à Rome que le nonce de Paris eût annoncé par télégramme qu’il avait lui-même reçu et distribué.

    Et ce n’est qu’en ouvrant mon pli, écrivait le cardinal Pitra, que j’ai eu enfin l’assurance qu’avec l’encyclique paraîtrait le Syllabus où vous retrouverez tout le plan de votre mémoire et plusieurs fois vos expressions. C’est, ajoutetil, la meilleure réponse que Mgr de Poitiers pût recevoir à l’envoi de sa synodale 47

    L’abbé de Solesmes salua comme un immense bienfait cette promulgation de la vérité catholique et bénit Dieu du large faisceau de lumière donné aux catholiques sincères et de bonne volonté. Sans doute il n’espérait pas que la réprobation des erreurs du siècle modifiât l’hostilité des pouvoirs publics envers l’Église ; aussi n’étaitce pas dans ce dessein que le souverain pontife avait parlé. Mais dom Guéranger se demandait aussi avec une part d’anxiété, parce qu’il y voyait engagé le sort des âmes, quel accueil serait fait à la parole de Pie IX par l’épiscopat français, par les chefs de l’école libérale si durement atteinte dans les quatre dernières propositions du Syllabus et par les gouvernements eux mêmes dont les multiples empiétements n’avaient pas trouvé grâce devant le document pontifical.

    Il était facile de prévoir qu’en France le ministère, surpris par la publication soudaine de l’encyclique et du Syllabus, se ressaisirait bientôt, se souviendrait des articles organiques et, n’ayant pu arrêter la divulgation, s’abriterait de l’article premier pour déclarer non avenue et non reçue en France la portion de l’encyclique qui avait déplu. Il ne se rencontra pas dans les régions officielles un conseiller avisé qui détournât Son Excellence M. Baroche, ministre de la justice et ces cultes, de l’anachronisme impliqué dans son décret du 5 janvier 1865, portant « improbation des clauses, formules, expressions de l’encyclique qui sont ou pourraient être contraires aux lois de l’Empire ainsi qu’aux libertés, franchises et maximes de l’église gallicane ». On a dit que Jupiter enlevait l’esprit à ceux qu’il voulait perdre. Dès lors il advint ce que l’Empire aurait dû prévoir : en dépit des distinctions introduites par M. Baroche, les évêques s’empressèrent de publier l’encyclique avec le Syllabus y annexé ; l’unanimité fut telle que les chefs de l’école libérale en furent désemparés.

    Laissé à luimême, Montalembert se fût rangé à l’enseignement pontifical avec cette même générosité de résolution dont il avait témoigné en 1832, lors de la condamnation des thèses du journal l’Avenir. « Mon devoir comme chrétien, écrivaitil, est d’accepter l’encyclique et le Syllabus.*» Mgr Dupanloup se sentit durement atteint ; il se confina dans la solitude et, ce qui contrevenait à ses coutumes, mangea seul. Cela dura quelques jours, passé lesquels des visites venues de Paris et de longues conférences relevèrent son âme abattue. A l’heure où Montalembert ne parlait plus que de se soumettre et d’abandonner des doctrines désormais sans avenir, Mgr Dupanloup s’était déjà retrouvé. « Que ditesvous là, mon cher ami ? reprenaitil vivement ; ce ne sont pas nos idées que le pape condamne ; cela veut dire seulement que certaines façons de parler nous sont interdites. » Pourtant ce ne fut pas l’habileté de l’évêque, mais la souplesse infinie de M. de Falloux qui ramena au combat des soldats effarés. «Mais c’est absurde, disaitil en froissant dans un agacement trop visible une lettre de l’évêque d’Orléans, c’est absurde II y a vraiment des gens qui passent pour des hommes d’esprit et qui ne sont rien du tout quand on les voit de près. »

    Dans les premiers moments, a écrit M. de Metz-Noblat, il a été difficile, à cause de l’émotion causée par l’acte pontifical, d’en mesurer avec certitude la portée… Le calme une fois rétabli à la surface au moins, il est devenu plus aisé de se rendre compte du véritable état de choses. Des voix ayant autorité dans l’Église ont parlé, et il semble avéré aujourd’hui que l’encyclique ne tranche dogmatiquement, pour ou contre personne, les points controversés. Elle a sir las matières restées douteuses une valeur de direction qui commande notre respect ; mais elle ne place point hors de l’Église ceux qui conservent leurs convictions libérales. Cela étant, la question reste entière et on demeure libre de l’examiner et de la discuter, sans forfaire à ses devoirs de filiale soumission envers l’Église 48

    De l’état d’esprit dessiné par ces lignes et du concert de toutes les habiletés et souplesses dont nous venons de parler, naquit la brochure demeurée célèbre : la convention du 15 septembre et l’encyclique du 8 décembre, où Mgr Dupanloup parvint, en la sollicitant avec habileté, à donner de l’encyclique un commentaire tel que le ministre Rouland en disait : « Oh ! mais l’encyclique de Mgr Dupanloup, nous en voulons bien ; elle n’est plus reconnaissable. » Le Dr Friedrich a cité une lettre de Montalembert tout ravi encore de l’habileté consommée de la brochure orléanaise : « L’évêque (d’Orléans) a fait, ditil, un véritable tour de force, ni plus ni moins ; sa brochure est un petit chef-d’œuvre d’éloquent escamotage 49 . » M. Lagrange 50 et l’abbé Rouquette 51 tombent en extase eux aussi devant cette conception prestigieuse ; mais Rome avait des raisons pour être peu satisfaite d’un commentaire qui « éteignait » l’encyclique. Par l’ordre de Pie IX, Mgr Dupanloup fut discrètement invité à donner à son peuple le vrai sens de ce document apostolique qu’il avait éloquemment défendu déjà contre de calomnieuses interprétations.

    Dans les lettres de M. de Falloux à l’abbé de Solesmes, il court, sous la courtoisie persévérante des formes, un sourd grondement de colère mal contenue.

    Mon très révérend ami, vous me croyez peutêtre mort, et vous êtes sans doute tenté de me traiter comme tel. Je viens donc vous apprendre qu’il y aurait là quelque exagération de votre part. Je déplore de plus en plus la séparation qui se creuse entre l’organe principal du clergé (le Monde) et tant de cœurs droits, tant d’intelligences élevées ; et puisque vous, qui y pourriez quelque chose, ne le tentez pas, je-m’y résigne et j’en appelle à des temps meilleurs.

    Ne me croyez pas pour cela en révolte latente contre l’encyclique et le Syllabus. Je n’ai même pas eu le moindre effort à m’imposer pour m’y soumettre. Vous rappelez-vous que je vous répétais sans cesse, au Bourg-d’Iré, que l’on entrait dans de bien grandes colères et que l’on voulait mettre le feu partout pour des querelles qui roulaient sur bien peu de chose ? N’est-ce pas ce qui est arrivé le jour où l’encyclique a paru ? Aucun catholique n’a eu la pensée de refuser sa soumission. Ce n’est point l’évêque de Poitiers, c’est le cardinal de Besançon qui monte sur la brèche, et c’est à l’évêque d’Orléans que Pie XI adresse un bref de félicitations 52 .

    Ainsi c’était sans raison que Rome avait parlé, sans motif que l’école libérale avait tremblé. Simples questions de personnes ou menues rivalités exaspérées par des prélats trop batailleurs : après comme avant l’encyclique, M. de Falloux ne voulait voir autre chose dans tout ce bruit. Il y avait pourtant autre chose et le gouvernement ne s’y méprit pas. Au mois de mars 1865, durant la discussion de l’adresse et à propos des rapports de l’Église et de l’État, il plut à M. Rouland de rééditer devant le Sénat, dans un réquisitoire très étudié et très venimeux, tous les griefs des vieux gallicans et des parlementaires contre les doctrines ultramontaines. Pour M. Rouland, l’ultramontanisme était l’ennemi. L’orateur était tout pénétré de regret pour les traditions de cette vénérable église gallicane, « la seule que Napoléon Ier, en signant le concordat, eût consenti à ressusciter » ; venaient ensuite avec un éloge pompeux des quatre articles de la déclaration de 1682, le palladium des libertés de l’église de France, des caresses compromettantes à la communauté de Saint-Sulpice : le tout avec une précision de détails et une exactitude de langage laissant soupçonner que le ministre n’avait pas dédaigné l’aide de canonistes expérimentés ; puis, en face de ces éloges, une large part d’anathèmes contre les ennemis : ennemie, la presse ultramontaine avec le fanatisme de ses excitations ; ennemis, les ordres religieux, coupables d’appauvrir le clergé paroissial sur qui pesaient toutes les fatigues, mais que le gouvernement, en échange, entourait de son estime, de sa faveur, de sa considération ; ennemis, les ultramontain ; coupables d’humilier devant la papauté le pouvoir temporel et d’affaiblir le pouvoir épiscopal ; en un mot, la série très complète de ces déclamations auxquelles les sectaires d’aujourd’hui n’ont rien ajouté.

    J’arrive à un fait plus grave, disait l’orateur avec un redoublement de solennité et comme effrayé à la pensée de révéler un secret trop plein d’horreur ; je demande compte au parti ultramontain de la destruction de la liturgie française. Pourquoi la détruire, cette vieille liturgie de nos pères et la remplacer par la liturgie romaine ? Pendant longtemps les papes, je le sais, ont désiré faire disparaître ce qui était à leurs yeux comme une protestation de l’église particulière de France en face de l’Église de Rome. Ils ne l’avaient pas entrepris. Le parti ultramontain, dom Guéranger en tête, avec sa ténacité ordinaire, s’est mis à l’œuvre et, sans tenir compte des regrets, des souffrances, des supplications de l’épiscopat, il est arrivé à son but. Pourquoi changer ainsi nos chants, nos hymnes, nos prières ? Pourquoi prier autrement que nos pères ?… On balbutie le mot d’unité, mais le vrai dessein est de briser le peu qui restait encore des franchises gallicanes.

    Et après avoir ainsi donné un regret aux liturgies disparues, après avoir déploré ,avec une compassion que jusqu’alors on ne lui avait pas connue, la servitude où gémissait l’épiscopat, le ministre prenait en main la défense de la civilisation moderne et plaidait devant le Sénat la cause du parti libéral, « de ce petit parti remarquable par le talent et les convictions, séparé des ultramontains par des haines implacables », parti

    si méchamment traité par l’encyclique et pour qui l’organe du gouvernement n’avait que des tendresses. Etaitce emportement oratoire, étaitce habileté et dessein formel de lier désormais la cause du libéralisme et celle de l’Empire, on ne saurait dire : en veine de confidences, le ministre révéla les efforts de Mgr Dupanloup durant son séjour à Rome, le peu de faveur qui avait accueilli ses représentations, et termina sa fougueuse mercuriale par un parallèle inattendu entre les deux systèmes qui ruinaient en France le sentiment religieux : le système révolutionnaire et le système ultramontain 53

    L’abbé de Solesmes entendit la menace ; il ne sa sentit pas déshonoré. Il ne lui déplaisait pas d’être signalé comme un des tenants de l’ultramontanisme. Un pouvoir qui trahissait la papauté ne pouvait regarder avec faveur les ordres religieux par vocation attachés à la papauté. Si le discours de M. Rouland n’avait auparavant livré sans ambages le dessein de limiter chez les religieux un développement menaçant pour la fortune publique, s’il n’avait appelé déjà l’attention des économistes sur l’extension des biens de mainmorte, le discours du sénateur Bonjean, président de chambre à la cour de cassation, qui prit la parole en second lieu, eût été un signe des temps nouveaux. Les hommes se répètent étrangement, et ceux qui feignent avoir peur de l’Église n’ont guère pris soin de varier leurs thèmes. Dans la société française actuelle, il y avait encore selon M. Bonjean une place pour les congrégations hospitalières, enseignantes et même, ajoutaitil un peu dédaigneusement, pour les congrégations purement contemplatives, quoique moins utiles.

    Ne fautil pas, disaitil avec un accent de miséricorde, des asiles pour tant de pauvres cœurs blessés qui demandent pour mourir un peu d’ombre et de silence ?… Aussi, les trappistes et les chartreux, qui peut songer à les troubler ? Ils ne troublent personne. De même les bénédictins, surtout s’ils ont la noble ambition de marcher sur les traces de leurs savants devanciers 54

     Une fois de plus, le conseil était menaçant pour les bénédictins et ressemblait à une sommation ; mais l’orateur du gouvernement avait réservé toutes ses sévérités pour les jésuites et renouvelait contre eux les imputations meurtrières du dixhuitième siècle. Cinq ans plus tard, le sénateur Bonjean dut remercier Dieu qu’un des fila de cette compagnie abhorrée lui donnât, avant de mourir avec lui, sa dernière absolution. Le premier président descendit de la tribune du Sénat, Mgr Darboy lui succéda. C’était ton début ; mais dès la première heure il donna toute sa mesure, ne fit aucune difficulté d’accepter les articles organiques et protesta même que, s’ils n’existaient pas, il faudrait les inventer. II déclara, à l’éloge des ordres religieux de son diocèse, qu’ils avaient spontanément reconnu l’illégalité de leur existence et renoncé entre ses mains à leur exemption. En un mot son discours donna au gouvernement de telles assurances que le viceprésident du Sénat, inscrit pour lui répondre au besoin, déclara que toute satisfaction lui était donnée d’avance et qu’il renonçait à la parole 55 . Le scandale causé par ce discours mérita que le souverain pontife réclamât auprès de la conscience de l’archevêque de Paris dans une lettre sévère qu’une indiscrétion livra au public et que nous n’avons pas à rappeler autrement.*

    Longtemps avant que les sociétés secrètes eussent révélé à tous leur néfaste perversité, Pie IX avait parle cardinal Pitra appelé l’attention de l’abbé de Solesmes sur les progrès de la francmaçonnerie.

    Il paraît, disait le pape, qu’en France, même des archevêques ne savent pas combien de bulles ont condamné la secte abominable et de plus en plus dangereuse. Partout elle domine et tyrannise. On ne pourra bientôt plus être ministre à Turin, à Paris, à Lisbonne, à Madrid, sans être de la secte antichrétienne. Qu’au moins des évêques ne viennent pas nous dire qu’il n’y a là qu’une pure et innocente philanthropie, que les bulles n’ont pas passé les monts, qu’en France on les ignore, que rien n’est plus inoffensif que les francsmaçons et leurs signes… Il serait urgent de prémunir les fidèles contre cet antichristianisme. Si l’abbé de Solesmes par lui ou par ses moines peut le faire hautement, intrépidement, comme il a coutume d’agir, il me fera plaisir 56

    Ces préoccupations du saint père se traduisirent dans son allocution consistoriale du 25 septembre 1865. En rapportant à dom Guéranger l’invitation du souverain pontife, le cardinal Pitra ajoutait :

    J’avoue cependant que je préfère aux épisodes les plus opportuns tant de beaux travaux commencés qu’il serait urgent d’achever, et d’autres à commencer, surtout le Saint Benoît à poser en toute sa grandeur. Hoec oportuit facere, et illa non omittere.

    Le pape voyait mieux et de plus haut que le bon cardinal.

    Je suis avec vous depuis quinze jours sans désemparer, poursuivaitil, car j’ai passé dix jours de retraite avec mes souvenirs et mes résolutions de la cellule de Solesmes. J’étais à vos pieds derechef, très ému de l’avoir été si peu dans le bon temps, très ému de telle et telle de vos paroles vraiment prophétiques que je voudrais relire ici un jour avec vous. Qu’au moins nous retrouvions tout cela au ciel. Ce sera le bon temps. Je n’y compte qu’avec l’appui de vos bonnes prières et de votre paternelle affection pour votre dévoué fils et ami 57

    L’année 1865 fut paisible à Solesmes. Avant cette échéance de l’éternité à laquelle le cardinal ajournait la joie complète, Dieu voulut assurer une part de calme à une vie souvent traversée par l’épreuve. Dans l’abbaye mère les âmes étaient groupées dans la concorde, maintenues par l’autorité de l’abbé et par la douce et forte direction du prieur et maître des novices, dom Charles Couturier. Cependant la santé de dom Guéranger ne se relevait pas et ce n’était qu’au prix de mille ménagements et dans de rares loisirs que s’achevait le troisième volume du Temps pascal, si impatiemment attendu. La plume de du Lac voulut bien excuser auprès des lecteurs du Monde les retards qu’il imputa à la fatigue de l’auteur. Les forces n’étaient pas revenues encore, lorsque sonna l’heure de la soixantaine. Pourtant l’abbé de Solesmes suffit sans trop de peine à la longue fonction du 4 avril 1865. En ce jour anniversaire de sa naissance il consacra l’autel majeur dans le chœur nouveau de l’église abbatiale ; les cérémonies de la semaine sainte purent dès lors se déployer à l’aise dans un cadre agrandi.

    Avant de se rendre à Rome pour son premier voyage ad limina, Mgr Fillion, à plusieurs reprises, à Sablé, à Solesmes, à Chantenay, revit dom Guéranger : dans ces affectueuses rencontres, sans négliger les affaires du présent les deux serviteurs de Dieu nouaient ensemble les projets de l’avenir.

    Cependant les moines de Beuron insistaient auprès du père abbé afin qu’il s’interdît toute fatigue ; la princesse Catherine et le prieur, dom Maur Wolter, l’invitaient ensemble à venir se reposer dans la vallée solitaire de Saint-Martin de Beuron. Malgré son affection pour la fondation nouvelle et les motifs affectueux qu’on fit valoir auprès de lui, dom Guéranger dut renoncer à ce voyage trop long pour être risqué sans péril. Dom Maur en témoignait son chagrin et, pour se consoler de n’avoir pu le recevoir à SaintMartin, se proposait de venir à Solesmes recueillir les conseils et encouragements de celui qu’il aimait à saluer comme son chef et son protecteur. A la dernière heure, il ne put réaliser son projet ; ce fut dom Sauter qui vint passer quelques semaines à Solesmes avec un novice de Beuron, le frère Baümer.

    Mais ce qui pour l’abbé de Solesmes marqua surtout cette époque et contribua à relever une santé que la souffrance avait minée plus que l’âge et les travaux, c’est qu’il vit se terminer définitivement, encore que par des solutions fort diverses, les épineuses affaires qui avaient ensanglanté sa vie et à Rome même, auprès de plusieurs, jeté le discrédit sur l’abbaye et la congrégation. Il est passé en proverbe que trois hommes qui crient font plus de bruit qu’une armée qui se tait ; il est malheureusement avéré aussi que deux ou trois moines rebelles suffisent, au loin surtout, pour déconsidérer une abbaye édifiante. Ab uno disce omnes est un axiome d’application fréquente. Les hommes pressés se dispensent volontiers de toute enquête suivie ; les procédés rapides et sommaires plaisent à la paresse comme à la malignité publique ; et, pour peu qu’à une première exception fâcheuse s’en joigne une seconde, puis une troisième, la conviction générale se forme et, dans l’esprit de ceux qui jugent de loin, une ombre obstinée plane sur une institution religieuse dont le nom n’a été prononcé qu’à l’occasion de certaines infidélités. Toutes ne furent pas retentissantes au même degré, et le lecteur comprendra que nous ne prononcions aucun nom, que nous ne donnions aucun détail au sujet d’équipées qui n’arrivèrent jamais jusqu’à la publicité. Laissons les héros de ces tristes drames bénéficier du silence ; un seul parmi eux, et nous avons dû autrefois en parler assez longuement, a saisi la presse de ses venimeux plaidoyers. Il ne nous est même pas loisible de dire la patiente longanimité que déploya l’abbé de Solesmes pour ne broyer pas le roseau éclaté, ni les saintes habiletés auxquelles il recourut pour garder sa communauté contre de perverses influences et conserver quand même aux coupables, par la persévérance de ses égards et de ses bontés, la part de réputation qu’ils n’avaient pas perdue encore. Ces épisodes appartiennent à la vie intime des communautés et forment la douleur secrète, aiguë, incommunicable de ceux qui portent le fardeau des responsabilités. Ceuxlà seuls qui ont connu ces épreuves savent leur mortelle amertume et ce qu’il y a de navrant à voir des âmes consacrées à Dieu fournir, étape par étape, sans que rien les puisse arrêter, le triste chemin qui mène à l’apostasie. Ceuxlà aussi pourront mesurer ce qu’il fallut de courage et d’abandon à Dieu pour gravir ce calvaire ; il dura vingt ans.

    A l’heure où ce récit nous a fait parvenir, comme si Solesmes avait dû expier d’un seul coup l’honneur d’avoir travaillé pour l’Église romaine, les trois causes odieuses, après avoir ému quelquefois les tribunaux séculiers, étaient simultanément offertes au tribunal de la congrégation des évêques et réguliers. Dom Guéranger y était mal défendu. Le procureur de la congrégation du Mont Cassin ne suivait qu’avec une attention distraite les affaires d’une famille bénédictine lointaine. La droiture un peu hautaine du cardinal Pitra demeurait impuissante devant des questions épineuses, compliquées, mêlées d’intrigues ; d’ailleurs il avait été moine de Solesmes : son appréciation devenait fatalement suspecte, sa parole semblait se confondre avec celle de dom Guéranger. Tout paraissait désespéré ; c’est précisément alors que Dieu intervint. Le nonce apostolique, Mgr Chigi, à Paris, et à Rome M. l’abbé Mermillod que la confiance de Pie IX venait de faire évêque d’Hébron et vicaire apostolique de Genève, puis bientôt Mgr Fillion, évêque du Mans, parvinrent à dénouer ou à briser ce nœud gordien. Aux dires du cardinal Pitra, Mgr du Mans ne cessa dès son arrivée à Rome d’y traiter moins les affaires de son diocèse que celles de l’abbaye 58 . Entre ses mains fermes, dévouées, habiles, elles aboutirent à une solution, on ne saurait dire à une solution heureuse, il est infiniment douloureux de voir les âmes s’éloigner de leur vocation ; mais enfin les droits des âmes fidèles groupées en communautés doivent finalement l’emporter sur le bien ou, pour parler plus exactement, sur l’obstination d’une âme rebelle ; la main si admirablement paternelle pourtant de saint Benoît n’a pas hésité à écrire ces paroles terribles :

Infidelis, si discedit, discedat, ne una ovis morbida totum gregem contaminet.

    Lorsque Mgr Fillion fut sur le point de quitter Rome pour rentrer au Mans, le cœur du cardinal Pitra fut en butte à la même tentation qui ‘avait ébranlé déjà l’année précédente.

    Que ne puis-je accompagner jusqu’à Solesmes le bon évêque du Mans pour continuer auprès de vous les entretiens où nous avons si souvent et si longuement parlé de vous presque seul ! Pendant qu’il vous dirait en témoin fidèle et irrécusable tout ce qu’il a trouvé ici de vénération et d’affection pour vous a summo usque deorsum, je me réserverais de vous dire à mon tour, autant que je le pourrais, le tendre et infatigable dévouement de cet excellent prélat pour notre chère abbaye et toutes les affaires de la congrégation 59

    A la reconnaissance que méritent de tels bienfaits, les enfants de Solesmes n’oublieront jamais qu’ils doivent associer le nom de Mgr Mermillod, si cher à l’Église à tant de titres.

    Dans le calme que lui ménageait l’action providentielle, l’abbaye se recrutait doucement, avec quelque lenteur, mais néanmoins d’un mouvement continu. Dieu ne voulait pas pour elle la bénédiction du nombre, ni l’éclatante prospérité, ni l’influence étendue ; il lui mesurait les forces nécessaires à la vie et lui amenait les âmes dévouées dont le travail humble et soutenu devait affranchir enfin l’abbaye de sa détresse. Mais l’heure de cette délivrance n’était point venue encore ; elle ne sonnerait qu’après la mort de dom Guéranger. Il était résolu que la gêne l’accompagnerait jusqu’à son heure dernière. La santé lui revenait peu à peu. Selon la promesse qu’il en avait donnée à M. de Rossi, il prépara son étude sur la Roma sotterranea. Un grand ouvrage in-folio, en italien, sur des matières d’archéologie, ne pouvait tenter le public français qu’à la condition de lui être d’abord présenté en raccourci.

    Sur ces entrefaites, une nouvelle fit tressaillir de joie le cœur de l’abbé. M. de Rossi lui-même s’annonçait en France. Malheureusement la santé de dom Guéranger était mauvaise et il se trouvait réduit à plaider auprès de son ami pour qu’on lui épargnât un déplacement trop pénible

    Vous comprenez, écrivaitil le 26 juin, que ma santé a été la seule cause qui a retardé les articles sur la Roma sotterranea. Depuis Noël, tout travail m’est devenu impossible et m’a été interdit par le médecin. Le régime que je suis arrive à me rendre un peu de force, et j’ai l’espoir d’acquitter enfin ma promesse envers vous. Je n’en doute pas, si vous venez à Solesmes.

    Venir à Solesmes était chose facile maintenant : le chemin de fer de Paris à Angers était ouvert ; le trajet du Mans à Sablé se faisait en une heure. Cette fois du moins, la réunion aurait lieu non à Paris, ni même au Mans, dans la banalité d’une chambre d’hôtel, mais à Solesmes, tout près de l’abbaye, durant plusieurs jours, dans une maison qui serait toute à la disposition de M. et de Mme de Rossi. Les pèlerins arrivèrent deux jours après l’Assomption et furent accueillis dans la demeure modeste où avaient habité, deux ans auparavant, M .et Mme de Freycinet. Ils y demeurèrent trois jours. Les questions et les réponses ne tarirent pas sur Rome, sur les catacombes, sur le cardinal Pitra.. De Mulhouse et avant d’entrer en Allemagne, de Rossi écrivait :

    Je ne puis quitter le sol de la France sans vous dire adieu. Oh ! que j’ai été touché de votre accueil si paternel à Solesmes ! Vous avez pour moi le cœur d’un père, d’un frère, je dirai même d’une mère. Merci mille fois de tant d’affection 60  !

    Je me réjouis, disait de son côté le cardinal Pitra, du contentement que vous éprouverez à la vue du cher chevalier, à la condition que la joie n’aille pas jusqu’à la crise dont j’ai gardé un alarmant souvenir 61

    Il n’y eut nulle crise et la joie ne fit que du bien. Pourtant le travail n’était possible que dans une mesure discrète : M. de Rossi attendit jusqu’à la fin de l’année l’article sur la Roma sotlerranea. Le lendemain même du départ de M. de Rossi, arrivait une lettre de M. Henri Lasserre :

    Mon révérendissime et bienaimé père, mille et mille remerciements de vouloir bien accueillir mon cher Edouard Drumont dans cette chrétienne oasis que vous avez, avec la grâce de Dieu, fondée sur les bords de la Sarthe.

    En donnant sur le jeune journaliste quelques détails intimes qui devaient incliner dom Guéranger vers l’âme qui venait à lui, Henri Lasserre s’excusait de ne l’accompagner pas. L’année qu’il venait de fournir avait été rude pour lui ; il expiait sous l’épreuve l’honneur d’avoir été l’historien de Lourdes ; mais, au milieu de ses confidences attristées, sa pensée revenait invinciblement au prodigue qu’il confiait à la charité de Solesmes.

    Je lui ai conseillé de faire quelques études sur les honnêtes gens du dix septième siècle. Édouard Drumont n’est pas encore au point où il pourrait écrire la vie d’un saint, et cette moyenne proportionnelle m’a paru bonne pour son âme en même temps que pour son intelligence. Il a beaucoup d’esprit, un très grand charme, un vrai talent d’écrivain, un grand sentiment de la forme, un sens littéraire très délicat. Si on parvenait à en faire un chrétien, et c’est très possible, il deviendrait un homme remarquable et pourrait faire beaucoup de bien.

    Pressentant que la santé de dom Guéranger lui serait un obstacle, Henri Lasserre demandait que dom Couturier voulût bien prendre sur lui la tâche de cette direction intellectuelle.

    On s’excuse souvent, poursuivait Henri Lasserre, de la brièveté de la lettre qu’on écrit ; j’ai à m’excuser de la longueur de la mienne. C’est, mon révérend et bien cher père, outre ma joie de m’entretenir avec vous, qu’il faut que cet enfant devienne chrétien et chrétien solide. II le faut, il le faut, il le faut. Et si, pour obtenir ce résultat, il faut à Dieu le sacrifice d’une existence humaine, diteslui de prendre la mienne et qu’il m’accorde le salut de cette âme 62

    Edouard Drumont nous pardonnera d’avoir retracé ces lignes. Elles sont d’un tel accent et Dieu y a si bien répondu que nous ne les pouvions taire. Je ne sais si Solesmes produisit sur l’heure le fruit que Lasserre implorait si ardemment ; je sais seulement que le jeune journaliste y recueillit des impressions dont il a témoigné à Solesmes sa reconnaissance.

    Combien se doutent à Paris, écrivait-il quelques années après son passage à l’abbaye, qu’il existe encore des moines suivant une règle qui date du sixième siècle et trouvant au même degré que jadis cette paix profonde dans l’amour de Dieu, que notre époque ne connaît plus ? Curieux de ce monde inconnu qui s’abrite à l’ombre des cloîtres, voulez-vous me suivre et partir à la recherche de ces débris du moyen âge ?… C’est Solesmes, un vieux monastère d’autrefois, dont les hôtes sont revenus plus pauvres qu’aux premiers jours et aussi pieux, aussi savants que jamais… Plus d’un parmi ceux qui écrivent encore en ce temps où on ne fait plus guère qu’écrivasser, plus d’un parmi ceux dont les ouvrages ont encore le privilège de laisser après eux une impression morale, une pensée féconde, sont venus méditer à l’ombre de ces cloîtres. Plus d’une idée grande y a germé, plus d’une vérité à peine entrevue s’est révélée au milieu de cet apaisement dans sa lucidité sereine. Louis Veuillot aime à venir saluer les pères de Solesmes et il a consacré à l’abbaye un des passages lés plus attachants de Çà et là. M. de Montalembert est resté huit mois entiers à Solesmes. C’est là qu’il a composé la vie de sainte Elisabeth de Hongrie et jeté les fondements de son histoire des moines d’Occident.

    Je ne sais au reste rien de plus fortifiant et de meilleur que quelques jours passés dans cette atmosphère. L’esprit, rafraîchi et transformé par ce milieu à part, s’élargit et s’habitue à respirer sur les sommets. Le sens des choses s’agrandit et l’on voit de plus près et de plus haut à la fois les hommes et les événements, le passé et le présent. L’avenir que l’on sait plus certainement aux mains de Dieu, n’a plus son incertitude…

    La vue de ces moines, qui vivent comme au moyen âge et qui semblent quelques débris des choses d’autrefois immobiles. et comme momifiés, que la tourmente a respectés et que le temps a oubliés, produit au premier abord un sentiment de stupéfaction. Puis l’admiration succède… En quittant l’abbaye, c’est presque un sentiment d’envie que l’on éprouve. Ils sont si heureux et même si gais, ces moines qu’on nous dépeint d’ordinaire si sombres ! Ils sont si satisfaits dans leur pauvreté qui n’est que trop réelle ! Et la nature qu’on ne paye pas leur a taillé un si beau site 63  !

    L’abbaye qui l’abrita pendant quelques jours est demeurée chère à Édouard Drumont. A toutes les heures d’anxiété qu’elle a connues plus que nulle autre, sa vaillante parole est intervenue pour elle et a été entendue.

    Solesmes tranquille, Ligugé guidé par la main de dom Bastide, une large part de la sollicitude de dom Guéranger était réclamée maintenant par la fondation de Sainte- Madeleine de Marseille. Les débuts furent pénibles, faute d’une main assez douce et assez ferme qui les guidât sûrement. Il n’est sans doute aucune institution au monde qui s’accommode aisément de n’être pas gouvernée ; peut-être néanmoins cet effacement de l’autorité est-il plus préjudiciable à une maison monastique, petite société fermée, sans distractions, sans diversions, sans fenêtres sur le dehors, où la stabilité religieuse et la sobriété voulue de la règle imposent à l’abbé un plus constant devoir d’attention, de discrétion et de vigilance. C’est dans la famille bénédictine surtout que toute la vie vient de la tête. L’abbé est d’office le bien de tous ; sa fonction est beaucoup moins d’être le chef que d’être le serviteur des siens : prodesse magis quam proeesse. A deux reprises, dans sa règle, saint Benoît a voulu définir les vertus que doit réunir le père de la famille monastique, comme pour nous apprendre ce que l’expérience nous montre chaque jour, que les monastères grandissent et déchoient avec les vertus de ceux qui y sont les gardiens de la doctrine, de la discipline et de la charité. Nous n’oserions assurer, lorsqu’il fut question d’un supérieur pour la maison nouvelle, que le cœur de l’abbé de Solesmes ne se trouva pas incliné vers un religieux qui avait précédemment déjà fait l’essai de la supériorité, doué d’ailleurs de vraies qualités de cœur et d’intelligence, de caractère seulement un peu faible ; mais de longues années de vie monastique lui avaient apporté, on l’espérait du moins, une maturité suffisante. La fondation était résolue, les auspices étaient pour elle, l’impatience était vive, dom Guéranger ne pouvait réclamer un nouveau délai sans paraître se dérober. Malgré la part de crainte qui se mêlait encore à ses espérances, il envoya à la maison nouvelle celui qu’il crut le plus apte. D’autres raconteront, s’ils le veulent, l’histoire du prieuré aujourd’hui abbaye de Sainte -Madeleine, depuis ses premiers jours ; nous n’avons nous, à parler de cette deuxième fille de Solesmes que dans la mesure où retentirent dans la vie de dom Guéranger les événements qui en ont marqué la naissance et les premiers progrès.*

    La faiblesse de sa santé, le souci de la fondation nouvelle, la diminution du nombre des travailleurs, toutes ces causes et d’autres détournèrent l’abbé de Solesmes d’un travail nouveau offert par le cardinal Pitra. A peu près à la même heure, l’abbé Migne et M. Palmé conçurent isolément le projet de rééditer les conciles. M. Palmé annonça le premier son édition et sollicita le cardinal d’en accepter le patronage. Devancé, l’abbé Migne consentit à remettre à M. Palmé les notes déjà recueillies, les livres acquis pour l’édition et deux cents souscriptions. L’édition projetée devait former une soixantaine de volumes infolio ; car la pensée du cardinal Pitra était non pas seulement de reprendre les conciles dans l’édition inachevée d’ailleurs et souvent fautive de Mansi, mais encore de donner place aux lettres des papes que Mansi n’a publiées dans sa collection que jusqu’à Innocent III. Dom Constant, Thiel, les bullaires généraux et particuliers, tous les regesta de Jaffé eussent été répartis dans les intervalles des conciles. L’édition eût formé une encyclopédie de tous les monuments de l’histoire ecclésiastique. Recueils canoniques, actes des synodes et des chapitres généraux, anciens pénitentiaux, règles religieuses eussent aussi reçu l’hospitalité dans cette collection immense. L’esprit du cardinal et sa prodigieuse puissance de travail se complaisaient dans ces perspectives grandioses 64  ; et comme si c’eût été trop peu d’un projet déjà démesuré, il racontait à dom Guéranger la bonne aubaine qui venait de lui survenir.

    Je rendais il y a quelques jours une première visite au R. P. Theiner, après sa longue et périlleuse maladie. II en fut si ravi qu’il m’en remercia en m’envoyant presque tous ses in-folio. J’allais aujourd’hui le remercier ; et au lieu d’accepter mes remerciements il m’a placé en présence d’un chartrier complet et fort riche : quatre mille pièces, m’a-t-il dit, et provenant toutes de notre célèbre abbaye de Pompose. J’ouvris les premières qui me tombaient sous la main : des bulles, des diplômes originaux du neuvième au douzième siècle. L’ensemble est du onzième et touche à toute l’histoire de la Haute- Italie, à tout le domaine de la comtesse Mathilde. Muratori a cherché partout ce dépôt qui aurait été soustrait à tous les regards pour couper court aux prétentions domaniales de la maison d’Este et de la cour impériale. Pompose, Farfa et Subiaco étaient les trois abbayes que les empereurs tenaient le plus à garder en leur mouvance. Comment tout cela estil arrivé au cabinet du P. Theiner ? Je n’ai guère pu le questionner ni m’en rendre compte. II m’a dit seulement qu’il avait payé le tout quelques centaines d’écus et constamment refusé de le céder aux riches amateurs étrangers qui lui ont fait des offres. Son ambition serait de rendre le tout à l’ordre de Saint -Benoît, et c’est l’abbaye de Solesmes qu’il choisirait de préférence 65

    L’abbaye de Solesmes n’a jamais vu le chartrier de Pompose ; et cette collection des conciles, à laquelle le cardinal songeait depuis vingt ans et qui aurait paru à l’imprimerie de la Propagande, ne fut pas réalisée.

    On avait pourtant distribué l’œuvre entière : les jésuites eussent recueilli l’héritage des Labbe, Cossart, Harduin, et donné les conciles ; les bénédictins eussent continué l’œuvre de dom Coustant et fourni les lettres

    des papes ; dom Pitra avait préparé une édition nouvelle des Constitutions apostoliques qui eût trouvé place dans le premier volume de la grande collection ; le Liber Pontificalis eût été confié au chevalier de Rossi 66 ). Tout semblait assuré ; malheureusement on ne put s’entendre et le projet fut abandonné. En s’y prêtant, dom Guéranger avait conscience du lourd fardeau qu’il eût imposé aux siens : il s’en fallait de beaucoup que sa communauté amoindrie de tout ce qu’il avait donné à Ligugé, de tout ce qu’il se proposait de donner à Marseille, demeurât capable de survivre aux exigences d’une telle publication.

    Lorsqu’ils rencontrent réunis dans un monastère une quarantaine, voire une soixantaine de religieux de chœur, les gens de l’extérieur, trop souvent disposés à ne voir chez un moine qu’un être studieux toujours courbé sur ses livres, se disent entre eux : « Quel admirable personnel pour un travail soutenu ! » Et parfois le sérieux et l’étendue des œuvres monastiques semblent justifier leur appréciation. De fait, il faut en rabattre beaucoup. Sur le nombre même considérable des habitants d’une abbaye, il faut faire la part de ceux qui sont dans la période de leur formation monastique et qu’il serait prématuré et périlleux d’appliquer à des recherches d’érudition, puis de ceux qui fournissent le long stade des études préparatoires de philosophie, de théologie, d’histoire et de liturgie ; il faut prélever ensuite la part de ceux qui sont voués à la formation et à l’enseignement des premiers, de ceux qui appartiennent aux offices intérieurs de cette petite société qui s’appelle le monastère, société réduite si l’on veut mais qui ne s’administre pour -tant pas sans des charges variées dont les titulaires gardent peu de temps pour l’étude ; enfin, lorsqu’on a encore éliminé ceux que l’âge, ou l’infirmité, ou l’inaptitude écartent fatalement de toute œuvre suivie et de longue haleine, cette sélection faite, il reste quelques travailleurs, rarinantes, à qui l’obscur dévouement de leurs frères ménage le loisir de se faire un nom à côté des savants laïques. On le voit, le plus clair de la force du système se dépense à l’intérieur du système, dans la prière et la sanctification des âmes ; la production littéraire vient à son rang, ce n’est pas le premier ; et seul le très petit nombre des religieux s’y trouvera employé. Elles demeurent d’ailleurs toujours à l’état d’exception, les trempes de ces grands laborieux qui suffisent à tout, tirent profit de tout, n’oublient rien, sont à l’aise au milieu des problèmes les plus compliqués de l’érudition, de la liturgie et de l’histoire et restituent comme en se jouant toute la trame du passé qu’ils font revivre. Nous avons eu déjà l’occasion de le remarquer, le cardinal Pitra était si riche de ses dons qu’il les supposait autour de lui : l’expérience de trente années avait appris à dom Guéranger l’art de mesurer plus exactement ce que l’on peut demander à la bonne volonté et aux facultés moyennes de l’ensemble.

    Le séjour à Rome de l’évêque du Mans eut un résultat auquel l’abbé de Solesmes n’avait pas songé, mais qui réjouit fort la famille monastique. Le cardinal Pitra, qui était de moitié dans les desseins affectueux de Mgr Fillion, écrivait à la fin de 1865 :

    Très révérend et bien cher père abbé, je suis heureux de pouvoir rompre un silence trop prolongé par une bonne nouvelle datée de l’Immaculée Conception et tout à fait inattendue. A une dernière audience que m’accorda le très saint père, au jour où la fête de saint Odon se célébrait à Saint-Paul, provoqué par les amabilités de Sa Sainteté à votre égard, je me décidai à présenter sans vous en avoir prévenu une supplique depuis longtemps concertée avec Mgr du Mans, pour obtenir su cher abbé de Solesmes et à ses successeurs le privilège de la cappa magna, à l’instar des abbés du Mont- Cassin, de Saint-Paul et du président de la congrégation cassinese. Il n’y eut pas un moment d’hésitation, et rapportai la supplique signée pour la remettre à Mgr Bartolini qui de son côté a ,pris immédiatement les ordres de Sa Sainteté pour l’expédition, dans son audience d’hier soir… Je n’ai qu’un regret, c’est de ne pouvoir aller moi-même vous présenter le décret.

    Voici maintenant une autre conspiration dont je dois vous parler sans détour. Là encore le très saint père intervient de la faon la plus gracieuse. Avant, pendant et après la concession précédente, il me demanda si instamment des nouvelles de votre santé que j’ai dû lui dire tout ce que j’en savais. Je n’ai pu lui dissimuler que l’hiver nous reporte à toutes les anxiétés de l’an passé, qu’un médecin m’en a écrit pour proposer un voyage en pays moins humide et plus chaud que la Sarthe ; que si, pour faciliter l’exécution de cette mesure, un ordre paternel, un appel amical devait descendre du Vatican, j’oserais le solliciter. Toutes mes paroles furent honorées d’un complet assentiment ; et jusqu’au moment où, la porte déjà ouverte, j’allais me retirer, le très saint père m’a répété : « Donc, c’est entendu, nous reverrons le cher abbé, e fra poco. »

    Et le plaidoyer continuait : ainsi l’affaire du propre du missel arriverait à bon terme sans écritures nouvelles ; le travail sur l’hymnographie byzantine pourrait être revu par le père abbé avant que le cardinal le livrât à l’impression.

    Je soumets le tout à votre tendre affection pour la Rome de saint Pierre, à votre vénération reconnaissante pour le très saint père, et enfin à l’inaltérable et paternelle amitié dont vous avez bien voulu honorer et consoler, depuis vingtcinq ans passés, le plus dévoué de vos fils et serviteurs 67 .

    L’invitation était charmante, mais l’abbé, de Solesmes se récusait à raison de sa pauvre santé.

    J’ai dû longtemps cesser toute écriture, toute composition, toute correspondance. Souvent au moment où je me croyais hors d’affaire, une rechute venait m’avertir que je m’étais trompé. C’est ainsi que je me trouvai très passablement lors du séjour du chevalier à Solesmes et que peu de jours après je retombai dans l’impuissance. Je termine aujourd’hui seulement mon premier article sur la Roma sotterranea
68 .

    La cappa magna fut apportée à Solesmes par le R. P. dom Jérôme Vaughan. Cet insigne épiscopal dont la concession s’est étendue depuis était à l’époque une distinction très rare. Elle n’appartenait dans l’ordre bénédictin qu’à l’abbé du Mont- Cassin, successeur de saint Benoît et prélat nullius, et à l’abbé de Saint-Paul dont la basilique est papale. Ce qui aux yeux de dom Guéranger en doublait le prix, c’est qu’elle avait été sollicitée par l’évêque du Mans. En vérité, on était bien loin des temps de Mgr Bouvier et des premiers conflits au sujet des pontificalia.

    Je ne sais vraiment, Éminence révérendissime, comment vous remercier de la joie que vous m’avez causée en obtenant du saint père pour mon humble personne la distinction dont l’insigne m’a été remis par le P. Vaughan. Je n’avais jamais songé à chose pareille, encore moins l’aurais-je désirée ; mais vous ne sauriez vous faire l’idée de la jubilation que cet événement a causée dans toute la congrégation et chez nos amis. L’évêque du Mans en particulier en est ravi et m’en a témoigné son contentement avec une effusion touchante. Pour tous, c’est une marque de la sympathie de Rome envers moi ; et, n’ayant jamais été gâté, la chose m’est d’autant plus sensible.

    C’était de Marseille, où il s’était rendu pour veiller aux besoins de la fondation nouvelle, que l’abbé de Solesmes écrivait ces lignes. II avait donc diminué de moitié la distance qui le séparait de Rome ; mais il devait s’excuser de n’aller pas plus loin.

    Vous êtes étonné sans doute, chère Éminence, de me savoir si près de vous. Je suis arrivé ici le 15 janvier et j’en repars le 28. C’est un essai que j’ai voulu faire. On m’a forcé de prendre un compagnon et j’en ai été très heureux. Bien que j’aie fait la route à petites journées, m’arrêtant à Poitiers et Ligugé, à Bordeaux, à Toulouse, à Albi, il m’a fallu m’arrêter deux jours à Narbonne, atteint d’une crise qui a rappelé mes plus mauvais jours. Je vais m’en retourner à petites journées, content de mon essai. Mais je serais incapable de passer la mer ou de m’aventurer sur les chemins de fer d’Italie. Ce n’est pas avant trois ans d’ici que je puis songer à revoir la ville sainte. Je n’ai pas le droit de me plaindre, puisque Dieu a daigné me rappeler comme Ezéchias des portes du tombeau. Ma tête est bonne et j’en profite ici pour rédiger un second article sur le livre de l’ami de Rossi. J’embrasse votre Eminence avec la plus respectueuse affection 69

    Le cardinal ne pouvait renoncer pourtant à un projet béni et autorisé par Pie IX. La conclusion de toutes ses lettres était : « Venez à Rome dès que les médecins le permettront. » L’abbé de Solesmes s’y fût trouvé avec l’évêque de Poitiers, l’évêque de Tulle et l’évêque de Moulins. « Tout à notre aise, disait le cardinal, nous reprendrions le programme de questions à peine ébauché durant les vingt jours de Marseille 70 » Peut-être y aurait-il en 1867 une nouvelle convocation des évêques. Des questions concernant les réguliers y seraient agitées sans doute. Le centenaire des apôtres s’écouleraitil sans que dom Guéranger voulût revoir la ville consacrée par leur martyre ? Et si, après le dogme de l’Immaculée Conception, l’Église pouvait espérer la proclamation de l’infaillibilité pontificale ou la censure formelle du gallicanisme, un travail de l’abbé de Solesmes n’aurait-il point encore l’influence décisive du Parere sur l’Immaculée Conception ? Le cardinal ne redevenait timide qu’à la pensée de retarder encore cette Vie de saint Benoît qu’il mettait au-dessus de tout, même d’un voyage à Rome 71 .

    En dépit des déplacements et de la faiblesse, l’abbé de Solesmes écrivait les articles promis sur la Rogna sotterranea. Le premier parut le 28 décembre 1865. Rien n’est plus éloigné de la banalité ordinaire du compte rendu que la série des études consacrées à l’œuvre de M. de Rossi. Elles mériteraient aujourd’hui encore d’être recueillies et formeraient à elles seules les éléments d’une initiation archéologique, les vrais préliminaires de la science des catacombes. Les glorieuses publications du chevalier de Rossi avaient, selon dom Guéranger, provoqué pour l’histoire des premiers siècles de l’Église une révolution comparable à celle accomplie au cours du dix-huitième siècle par la Diplomatique de Mabillon. Il s’agissait non plus de déchiffrer des chartes, des diplômes, des documents écrits, ni de déterminer à l’aide des lois critiques l’origine, la date, l’authenticité de ces vieux parchemins qui forment la base assurée de l’histoire ; l’archéologue romain remontait plus haut, jusqu’aux origines de l’Église ; et, dans les débris si rares que l’âge chrétien primitif nous a légués, marbres brisés, inscriptions, peintures à demi effacées, il restituait à l’histoire la vie des premiers chrétiens sous l’empire romain persécuteur.

    Les catacombes étaient tombées dans un profond oubli depuis le dixième siècle. Seuls de rares visiteurs avaient bravé la. terreur qu’inspiraient les cryptes abandonnées. Un coup de pioche heureux, donné le 31 mai 1578, trois ans après la naissance de Bosio, avait révélé auprès de la voie Salaria une galerie souterraine toute peuplée de tombeaux ; la curiosité d’abord, puis la piété avaient appris de nouveau l’existence de la Rome souterraine ; la science avait recommencé à l’explorer. Pourtant l’histoire des catacombes, la date de chacune, le dessin de ce vaste réseau tissé sous terre autour de Rome, tout cela demeurait inconnu. Les documents réels et les débris n’avaient pas de dates, ni de lien entre eux, ni de rapport à l’histoire : ils n’étaient que les restes mutilés d’un passé évanoui où quelques symboles demeurés visibles encore servaient accidentellement et moyennant des commentaires à attester les croyances antiques, les croyances éternelles des chrétiens. Il était réservé au chevalier de Rossi cette gloire impérissable de classer chronologiquement ces débris, de dater les catacombes, d’y retrouver l’histoire et la croyance des premiers chrétiens et de renouveler tout à la fois dans l’Église l’histoire dont il révélait les titres, et la théologie à qui il ouvrait de nouvelles voies. Désormais en effet, et peutêtre l’école y atelle trop peu songé, à côté de la théologie scolastique s’appuyant de préférence sur l’harmonie intellectuelle et l’unité systématique des croyances, la théologie positive, appliquée à recueillir les textes et les affirmations traditionnelles, trouverait dans ces monuments, interprétés par des règles sûres, l’irrécusable témoignage de l’antique foi.

    Sans doute on ne pouvait rien ajouter à l’information si large de M. de Rossi ; mais ce fut pour le savant romain une rare fortune d’avoir trouvé. afin d’offrir au public français deux grands in-folio, l’un en latin, l’autre en italien, non pas seulement une plume amie mais une intelligence depuis longtemps familiarisée avec les problèmes de la science nouvelle. Que de fois à Rome même ou par lettres, l’auteur des Origines de l’Église romaine, l’historien de sainte Cécile avait discuté, contesté avec son ami ! que de fois aussi il avait reconnu la sûreté de son information et la probité scientifique qui le faisait vérifier jusqu’au scrupule le bien fondé de ses géniales intuitions ! Aussi nul n’était-il plus apte que lui à parler des catacombes ; il le fit de manière à ravir de Rossi. A en juger par le thème des premiers articles, il put sembler un instant que l’enquête prendrait l’étendue de celle qu’il avait instituée autrefois sur le livre du prince de Broglie ou sur Marie d’Agréda. « Je vous remercie de toute mon âme, lui écrivait de Rossi, pour les articles que vous consacrez à ma Roma sotterranea. Vous êtes en train d’en faire une vingtaine ; tant mieux. II n’existe pas en Europe un juge plus compétent et plus bienveillant que vous, mon très cher père et ami 72 . » De fait dom Guéranger se borna à trois articles ; le dernier parut dans le numéro du ter mai 1866 73 et s’arrêta dans l’histoire des catacombes au grand nom de Bosio. Le cardinal Pitra joignait ses applaudissements à ceux du chevalier de Rossi et se félicitait que l’abbé de Solesmes fût revenu à meilleure santé. Dom Guéranger mettait alors la dernière main au troisième volume du Temps pascal, qui ne parut qu’un peu tard vers le 25 mai ; les lecteurs purent du moins s’en aider au cours de la semaine de la Pentecôte.

    Avant de lire ce troisième volume du Temps pascal, écrivait d’Angleterre le P. Laurent Shepherd, j’ignorais totalement les mystères de l’Ascension et de la Pentecôte. De plus, j’étais sûrement un de ces chrétiens dont vous parlez et qui attendent l’éternité pour savoir quelque chose du Saint-Esprit. Vous m’avez fait rire par cette expression, cher père abbé ; mais c’est si vrai que, même en riant, je me frappais la poitrine. Oh ! si j’avais connu tout cela quand j’étais jeune 74  !

    Dans cette même lettre le P. Shepherd annonçait à l’abbé de Solesmes qu’une moniale française, sueur Gertrude Dubois d’Aurillac, devait faire profession le 14 du mois de juin. C’était l’aurore des bénédictions de Dieu qui se levait sur l’abbaye de Stanbrook. Le moine anglais terminait en revenant encore au cher volume.

    Je baise votre main, mon bien-aimé père, par laquelle Notre Seigneur m’enseigne tout ce que je sais ou presque tout. Je vais relire pour la sixième fois la Pentecôte. Vous vous y êtes surpassé, mon bien cher père. Maintenant je soupire après quelques pages toutes consacrées au Père. Vous nous parlez quelquefois du Verbe et de l’Esprit- Saint en ces dix volumes ; il faut nous parler quelque part du Père 75

    Le bon P. Laurent ne savait pas qu’il se livrait lui-même dans le secret de sa piété, lorsqu’il implorait affectueusement quelques lumières sur la tendresse incréée. Cette suite ne devait jamais venir : la portion de l’Année liturgique écrite par dom Guéranger devait s’arrêter à ces pages incomparables où, en parlant des dons du SaintEsprit, il a décrit les degrés de l’ascension de l’âme, les formes authentiques dans lesquelles s’épanouit et s’achève toute vie surnaturelle.

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