Dom Guéranger, abbé de Solesmes, par Dom Delatte – Chapitre XX

CHAPITRE XX

LA FIN

(18741876)

 

    Une grande douleur menaçait le diocèse du Mans. La santé de Mgr Fillion, très ébranlée depuis plusieurs années déjà, inspirait à son entourage les plus vives inquiétudes. Aussitôt averti, l’abbé de Solesmes s’empressa malgré sa fatigue de se rendre auprès de l’évêque souffrant et, sachant l’anxiété ressentie par les siens, voulut sur l’heure les rassurer. « Je sors de voir le bon évêque, écrivait-il ; il ne mourra pas. Il parle un peu et se dégage sensiblement de sa crise. Il n’y aura pas de paralysie » Tout danger n’était pourtant pas conjuré ; en se retirant, dom Guéranger sollicita et obtint qu’on lui fît parvenir assidûment le bulletin de santé. Il y eut une légère amélioration dont nul ne se réjouit plus que lui ; mais les médecins consultés ne laissèrent pas d’espoir d’une guérison définitive.

    Il survient parfois dans notre vie des périodes où la mort frappe autour de nous à coups redoublés, comme si la moisson des saints était mûre et comme si Dieu voulait nous signifier qu’il est proche. Nous savons l’affection qui unissait dom Guéranger à celui qu’il appelait volontiers l’admirable Falcinelli. Après avoir été nommé évêque de Forli, puis nonce au Brésil et à Munich, enfin nonce à Vienne pendant onze ans, l’ancien abbé de Saint-Paul avait reçu la pourpre des mains de Pie IX. La joie du cardinal Pitra avait été grande : l’élévation d’un régulier diminuait sa solitude dans le sacré collège. Malheureusement Falcinelli n’était rentré à Rome que pour y mourir, victime de son dévouement à l’Église et martyr de la charité. Il avait quitté Vienne vers la fin d’avril. Mai n’était pas terminé que la nouvelle de sa mort parvenait à Solesmes et arrachait à dom Guéranger un cri de douleur : « C’est pour l’Église et pour l’ordre une perte immense qu’il ait fini si tôt. Quam investigabiles vioe Domini ! Durant de longues années j’ai pensé qu’il était réservé de Dieu pour donner son aide en son temps et j’ai attendu. La mort seule est venue. » Dans les conversations et les conférences, les moines apprirent ce qu’avait été durant sa vie et à la mort ce moine héroïque, cardinal de quelques jours. Le cardinal Pitra écrivait :

    On ne pouvait se faire illusion sur la santé désespérée du regretté Falcinelli, et cependant sa perte a été très ressentie par tous et surtout par moi… Je ne pouvais prononcer votre nom, celui du saint père, sans provoquer ses larmes. Il me priait toujours de revenir le plus tôt possible et semblait attendre un peu de force pour me faire des ouvertures qui expiraient sur ses lèvres 1

    Falcinelli était demeuré moine au milieu des charges et des honneurs ecclésiastiques qui l’étaient venus trouver. Dans la plénitude de son intelligence, il fit son testament, déclarant magnifiquement qu’étant fils de saint Benoît et voulant mourir tel, il donnait à l’Église tout ce qu’il laissait après lui et instituait le saint père son unique et universel héritier. On a remarqué qu’il était mort pauvre sur un vieux fauteuil qui appartenait au monastère de Saint-Paul.

    A cette époque la santé de l’abbé de Solesmes avait faibli à ce point qu’elle était devenue un souci pour ceux-là surtout de ses fils qui vivaient avec lui dans une plus grande intimité et apercevaient davantage le déclin de ses forces. Jamais il ne s’était complètement relevé des secousses que lui avaient imprimées les fièvres romaines. Travaux, inquiétudes, souffrances de toute nature avaient fini par avoir raison non de son énergie inlassable mais de sa vigueur physique ; il en avait conscience et laissait parfois s’échapper, dans ses entretiens sur les points d’observance, des recommandations qui semblaient l’expression de dernières volontés. Le bruit avait couru jusqu’à Rome de cet affaiblissement de ses forces.

    Je veux espérer, lui écrivait dom Pescetelli, que ma lettre trouvera Votre Paternité révérendissime rétablie et en bonne santé ; car, ces jours passés, circulaient des bruits inquiétants, venus par une lettre de l’évêque de Poitiers à l’éminentissime Pitra. Je vous souhaite de nombreuses années de vie encore pour les dépenser comme vous l’avez toujours fait au profit de la religion et de l’ordre de Saint-Benoît 2

    Les inquiétudes étaient grandes autour de lui : dom Guéranger presque septuagénaire se ménageait peu, témoignait peu de confiance aux médecins, peu d’inclination à les consulter, peu de docilité à suivre. leurs prescriptions et se gouvernait trop souvent à son gré, sauf à ralentir le mouvement, à modifier son régime et à ne composer avec le mal que lorsque lutter devenait impossible. A cette heure même où le repos était prescrit, tantôt l’affection l’appelait auprès de l’évêque du Mans, tantôt aussi la pauvreté extrême de sa maison lui faisait un devoir d’en sortir, seul, pour aller tendre la main. On devine quelle était alors l’anxiété des siens. Au cours du mois de juin, après une visite rendue à Mgr Fillion, traversant la place des Jacobins au Mans, il fut saisi au cœur d’une douleur si vive qu’il eut peine à parvenir jusqu’à la demeure de son frère, M. Edouard Guéranger, située à quelques pas seulement. Appelé sur- le- champ, le docteur Lebêle témoigna peu de satisfaction de l’état de son malade ; mais bientôt, la crise passée, trop préoccupé de l’état de l’évêque pour songer à soi, l’abbé de Solesmes ne daigna même pas prendre l’avis du médecin sur sa situation personnelle. Que lui importait après tout que les noms d’anémie, et de sclérose, et d’angine de poitrine eussent été prononcés ? Il se sentait dans la main de Dieu, et le nom de sa maladie ne lui eût rien enlevé de sa confiance joyeuse, non plus qu’il ne l’eût détourné de travailler et de combattre jusqu’au dernier de ses jours. Il se garda avec soin pour n’effrayer personne de faire aucune mention de l’incident. Ecrivant à Mgr Pie, il se borne à lui dire

    Notre bon évêque a failli nous quitter. Rien n’est décidé encore. On prie beaucoup, mais il n’y a pas d’espérance humaine. Si Dieu l’appelait, vous savez quelle importance aurait pour Solesmes la question de son successeur. Je compte sur vous, mon cher seigneur, pour faire tout ce qui vous sera possible soit pour amener, soit pour écarter. Il n’y a pas là seulement un diocèse, mais quelque chose qui représente la liberté de l’Église. Vous sentez cela comme moi 3

    De sa santé compromise, il ne dit pas un mot. Le corps était à bout de force ; mais l’âme avait gardé toute sa généreuse promptitude. Il songeait à donner dans d’Univers quelques articles sur Jeanne d’Arc afin de hâter une canonisation espérée. N’ayant pu tenir parole, il aurait voulu, du moins, pour les fêtes de juillet et les professions à recevoir, amener à Solesmes Louis Veuillot et causer avec lui de ce qu’il n’avait pas eu le loisir de dire au journal. Louis Veuillot condamné aux eaux d’Evian s’excusa ; lui aussi ressentait la fatigue.

    Je ne suis pas malade, répondait-il, mais je ne me trouve pas bien. Il me semble qu’il n’y a plus rien dans ma tête. Autrefois je me faisais illusion. Maintenant je ne pourrais pas même dire combien je suis vide, inapte et inepte. On me promet que cella reviendra. Je ne sais, mais cela me semble bien loin. Néanmoins je sais encore que je vous aime, je pourrais encore vous le dire et je crois même que c’est la chose qui ne s’éteindra pas 4

    Aller à Evian eût peut-être été utile aussi à l’abbé de Solesmes ; mais il n’avait pas encore réussi à concilier dans son esprit ces deux choses, la vie monastique et une saison d’eaux. Il ne sortit donc de son monastère que pour se rendre au Mans et s’assurer que l’espoir renaissait de conserver Mgr Fillion ; puis de là à Tours en quête du pain quotidien. M. et Mme Ratel étaient absents ; dom Guéranger fut obligé de rentrer chez lui. Cette déconvenue était une bénédiction de la Providence qui le voulait présent à Solesmes : subitement Mgr Fillion venait de mourir. L’amitié qui unissait l’évêque et l’abbé était chose si connue que les lettres arrivaient nombreuses pour consoler Solesmes de la perte qu’il venait de faire avec le diocèse, et le chapitre de la cathédrale témoignait à dom Guéranger l’espoir que l’affaiblissement de sa santé ne lui interdirait pas d’assister à là cérémonie des funérailles. Encore que la mort fût prévue, la dure nouvelle atteignit dom Guéranger au point le plus sensible du cœur.

     Combien Notre- Seigneur aurait mieux fait, disait-il à Mme l’abbesse de Sainte -Cécile, de me prendre, moi, et de vous laisser ce ferme appui ! Un homme de cinquante-huit ans pouvait durer longtemps encore. Mais moi, vous voyez bien que je n’en ai plus pour longtemps ; à soixante-dix ans les jours sont comptés.

     Alors, mon père, lui répondit Mme l’abbesse, est-ce que le Seigneur se serait trompé ?

    Il sourit et devant cette confiance rendit hommage à Dieu.

    L’église du Mans fit à son évêque qui avait été son fils des funérailles dignes de lui. Malgré l’émotion et la fatigue si sévèrement interdites, l’abbé de Solesmes s’y rendit, puis du Mans poussa jusqu’à Tours qui le rappelait. M. et Mme Ratel ne se consolaient pas d’avoir été absents lors du premier voyage et de n’avoir pu l’accueillir dans leur affectueuse hospitalité. De son côté, dom Guéranger sous le coup du besoin cherchait de l’aide auprès de ses amis ; et, au prix d’une cession, faite une fois pour toutes, des œuvres auxquelles s’était dépensée sa vie entière, il s’efforçait d’acquérir à sa maison en détresse les ressources immédiatement requises pour suffire aux échéances. Ces détails menus ne sauraient intéresser l’histoire et nous n’y faisons une allusion rapide que pour révéler les cuisantes anxiétés dans lesquelles se débattait la vieillesse du père abbé.

    Lorsqu’il revint à Solesmes, Dieu avait du moins allégé son fardeau. Il trouva une lettre de l’évêque de Poitiers qui avait accepté de prononcer au service du trentième jour l’oraison funèbre de Mgr Fillion. Mgr Pie savait trop l’intimité de quarante ans qui avait uni l’abbé de Solesmes à l’évêque pour ne pas réclamer son aide et ses souvenirs, et l’abbé de Solesmes était trop jaloux de l’honneur de l’évêque pour se récuser. Ses notes furent abondantes. Il avait suivi dès ses premiers débuts, nous l’avons vu autrefois, toute la carrière ecclésiastique de Mgr Fillion ; une même œuvre chère à tous deux les avait à la fin réunis dans un commun effort, et nul peut-être n’avait autant que lui pénétré jusqu’au secret intime de cette âme faite de simplicité et de droiture, de douceur et de fermeté, de délicatesse et de vraie grandeur.

    Le 27 août 1874, l’évêque de Poitiers prononça l’éloge du pontife défunt ; il eut un souvenir aimable pour le jeune monastère de vierges que Mgr Fillion avait fondé de concert avec l’abbé de Solesmes. Dom Guéranger fut ravi, lorsqu’il entendit l’éloge des moniales sur les lèvres de son ami ; il sembla moins à l’aise lorsque l’orateur, ayant à rappeler la part qu’avait prise Mgr Fillion aux travaux du concile et l’action considérable qu’il y avait exercée, s’autorisa à ajouter :

    J’oublierais une des gloires de votre église, si je n’ajoutais que, par les soins et les encouragements de son évêque, elle apporta à notre grande œuvre un autre concours des plus efficaces. D’anciens oracles ont prédit qu’encore que de nouveaux besoins dussent faire éclore successivement dans l’Église d’autres familles militantes, la descendance de saint Benoît subsisterait toujours et que, dans le combat des derniers âges contre l’antichristianisme, ses fils se retrouveraient au premier front de l’armée. Je n’en dois pas dire davantage

    je ne suis pas monté dans cette chaire pour louer un vivant. Que celui-ci se console de n’avoir pas apporté son vote dans l’urne conciliaire au nom de la hiérarchie monastique si fructueusement rétablie en sa personne. Son infirmité nous a valu des écrits plus précieux encore que sa présence, et l’histoire dira que l’église du Mans n’a pas compté pour une simple unité dans les suffrages du Vatican 5

    Même voilé de cette prétérition discrète, l’éloge sembla de trop à dom Guéranger ; il le reprocha à son ami qui se borna à lui répondre :

     « Ah ! mon cher père, si vous n’aviez pas été là ! » Quelques mois plus tard, les lèvres de Mgr Pie devaient être déliées, et la mort frappant un second coup lui laisserait l’expression libre. L’évêque ne consentit pas d’ailleurs a supprimer le peu qu’il avait dit, et, pour rassurer la conscience de l’abbé, se borna à lui écrire : «Je reçois à votre sujet plus de compliments que je ne vous en ai fait. Soignez votre chère santé 6 »

    L’influence du cardinal archevêque de Paris donna comme successeur à Mgr Fillion un ancien vicaire général de Tours devenu évêque d’Agen, Mgr Chaulet d’Outremont. L’abbé de Solesmes l’apprit des premiers par le marquis de Juigné alors député : « Mon révérend père, je reviens de la réception faite par la ville du Mans au Maréchal, et je me hâte de vous dire que vous pouvez considérer comme certaine la nomination au Mans de Mgr d’Outremont. Ce choix vous étant personnellement agréable, je suis heureux de pouvoir vous l’annoncer 7 » Et trois jours plus tard, au château de Juigné, l’abbé de Solesmes en reçut l’assurance des lèvres mêmes du maréchal de Mac -Mahon ; la peine si vive qu’il avait conçue de la mort de Mgr Fillion fut partiellement adoucie par une nomination qui assurait de la bienveillance aux deux abbayes.

    M. Edouard Guéranger obtint de son frère, au cours d’un voyage au Mans, qu’il se soumît à une consultation de médecins. Dom Guéranger y consentit sans trop de peine, contraint qu’il était par une faiblesse croissante. Aucune médication spéciale ne fut prescrite. Il était assez visible que la science se déclarait impuissante et se récusait : elle prescrivit du repos, recommanda d’éviter toute émotion, toute fatigue et, sans livrer encore au malade lui-même la gravité de son état,* fit comprendre qu’il ne restait sans doute que quelques mois de vie, que Solesmes était à la merci d’une crise soudaine et que, s’il restait à prendre quelques dispositions temporelles concernant les charges de l’abbaye et sa transmission, il était urgent d’y songer au plus tôt.

    Un coup de foudre éclatant à la fois sur l’une et l’autre abbaye y eût causé moins de terreur. Le monastère de Sainte -Cécile était de fondation si récente, et voici que l’appui de dom Guéranger allait se dérober au lendemain même du jour où Mgr Fillion venait de retourner à Dieu.

    La situation de l’abbaye de Saint-Pierre était beaucoup plus redoutable : l’abbaye mère reposait tout entière sur le nom et le crédit personnel de son abbé. Lui disparu, il fallait s’attendre que les créances fussent aussitôt réclamées par l’inquiétude des prêteurs ; et le montant de ces créances, le nombre des emprunts, les noms des prêteurs, les taux d’intérêts, les dates de remboursement ou d’exigibilité, tout était inconnu. Une précaution de prudence avait détourné dom Guéranger de livrer à son procureur ou cellérier les noms de ceux qui lui venaient en aide, pour leur épargner des tentatives directes et pour se mettre lui-même à l’abri de dépenses qui eussent tout compromis. Hélas ! même au milieu de la pauvreté les dilapidations avaient été trop réelles ; que fussent-elles devenues le jour où elles eussent semblé justifiées par des ressources directement obtenues ?

    Tout lecteur, je le sais trop bien, s’étonnera qu’un tel désordre puisse survenir dans une vie dont tous les offices sont régis par l’obéissance ; et nous ne contesterons pas que plus de sévérité, à l’origine du moins, eût réussi à conjurer tout à la fois et l’incurie et la détresse que l’incurie amenait après soi. Mais les hommes bien portants donnent facilement de bons conseils à ceux qui souffrent : l’irrégularité de ces situations tient à des causes sur lesquelles on ne peut revenir, à des âmes qu’on ne pourrait froisser sans péril, à des faits passés qui déroulent leurs conséquences fatales, en un mot à un faux départ dont l’erreur première s’augmentait chaque jour ; bien ou mal engagée, la maison n’en réclamait pas moins son pain quotidien. On avait commencé par l’absolue pauvreté : le 11 juillet 1833 au soir, il restait cinq francs dans le trésor du monastère. On avait vécu d’aumônes ; les vocations rares d’ailleurs n’avaient longtemps apporté que des charges, et nulles ressources. Après avoir ainsi végété pendant sept ou huit ans, à l’heure où l’on espérait sortir enfin de l’absolue pénurie, la chute des deux maisons de Paris et de Bièvres avait creusé un gouffre où l’abbaye mère elle-même avait failli être engloutie. Les détresses publiques étaient venues ensuite ; ressenties par tous, elles pesaient d’un poids mortel sur des finances alourdies déjà. Pour faire face, l’abbé de Solesmes ne pouvait compter que sur de maigres ressources, sur la vente de ses œuvres dont il était loin de tirer le parti qu’il aurait pu et enfin sur les expédients.

    Et pour comble il ne pouvait livrer à personne le secret de cette situation lamentable, sous peine d’effrayer chacun, de nuire à la pauvreté conventuelle, jamais plus menacée que lorsque le moine est préoccupé d’assurer lui-même son lendemain ; sous peine enfin de perdre le crédit qu’il gardait encore ; car on lui faisait, en considération de ses travaux et de sa personne, des prêts ou des dons qui se fussent découragés, si sa détresse personnel avait été connue. Un jour, il avait voulu obtenir la disposition momentanée d’une somme de cinquante mille francs que l’un de ses religieux avait obtenue de sa famille pour une fondation éventuelle* ; le religieux, affectueux pourtant, avait répondu que Solesmes aurait bientôt tout ce qu’il voudrait, pourvu que sa déplorable administration fût modifiée. C’était chose étonnante que les générosités vinssent encore de l’extérieur à une maison qui était abandonnée même par les siens.

    A distance et du haut de leur aisance personnelle, les hommes portent facilement des jugements sévères et d’une prudence facile. Ceux qui échouent ont toujours tort. Encore devrions-nous nous demander si c’est avoir échoué qu’avoir porté durant quarante ans ou à peu près le fardeau d’une telle œuvre dénuée de toutes ressources, d’avoir assuré sa vie et sa durée, et d’avoir finalement légué à son successeur une situation très obérée sans doute mais que son nom et son souvenir relevèrent après sa mort. II comprit, lui, et dès la première heure, que la gêne faisait partie de sa vocation. L’avoir reconnu était le principe de sa force. Jamais il ne douta ; jamais il ne vacilla dans sa confiance. Il allait comme les patriarches, le regard fixé sur Dieu ; il eut cette humilité si rare de reconnaître dans cette faiblesse d’ordre pratique une industrie de Dieu qui voulait l’obliger à se remettre tout à lui.

    Je sais bien, disait-il dans l’intimité avec une admirable démission, je sais qu’il me manque beaucoup de choses pour dénouer cette situation. Je ne suis qu’un pauvre homme ; ma seule excuse devant Notre- Seigneur, et je crois qu’elle vaudra quand je paraîtrai devant lui, c’est qu’il ne m’a pas demandé congé pour se servir de moi. Il a fallu agir tout seul ; ç’a été la cause de bien des détriments. Je ne suis qu’un pauvre pécheur ; avec plus de fidélité à sa grâce, j’eusse été un meilleur instrument. Mais à mon âge, après une vie toujours si encombrée, survient une grande lassitude physique et morale et l’on n’a plus l’énergie de réagir. Le bon Dieu m’en a tant mis sur le dos ! Pourtant je ne me suis jamais ingéré en rien ; c’est lui qui m’a chargé. Quand il m’appellera à lui, il fera de moi ce qu’il voudra ; il est le maître assurément.*

    On vit alors pourquoi Sainte -Cécile avait été fondée. Non sans doute qu’il l’eût fondée pour lui ; mais le douloureux problème n’eût jamais été abordé ni résolu, si Sainte -Cécile n’avait existé. Peut-être, à Saint-Pierre, nul n’avait-il assez d’influence sur sa pensée, non pas même son vénérable prieur dom Couturier, pour obtenir de lui le détail précis des charges pécuniaires dont il avait jusque-là porté seul tout le fardeau. Il était évident pour tous qu’il arrivait au terme de sa vie, et la piété filiale des siens recalait aujourd’hui devant des questions qui l’eussent alarmé, craignait-on, en lui montrant l’imminence de la fin. Une seule personne, Mme l’abbesse de Sainte -Cécile, pouvait agir ; elle le fit avec la sûreté et la mesure que son cœur lui inspirait, dans le dessein d’entourer de paix et de confiance les derniers jours de celui qui l’avait conduite à Dieu. Il eût été si pénible de songer, à l’heure où l’abbé de Solesmes s’acheminait vers son éternité, que sa pensée dût être ramenée sans cesse sur terre par les dures préoccupations de la vie temporelle. Encore pour questionner, fallait-il une occasion opportune. Dieu la fit naître : il disposa toute chose pour que l’initiative vînt de l’abbé lui-même. Parfois, timidement, avec le désir de la préparer à l’avenir et avec la crainte de la contrister par l’amertume de cet avenir, dom Guéranger parlait à Mme l’abbesse de sa mort prochaine. Elle le laissait dire sans témoigner d’effroi. Il en parla plus librement alors et se mit lui-même sur la pente des confidences nécessaires. Un jour à propos d’un problème difficile, il s’interrompit :

     Eh bien ! ma fille, demanda-t-il, si je venais à mourir, avec tout cela que feriez-vous ?

    Et il attendait la réponse, le regard anxieux. L’abbesse, de son ton le plus tranquille, lui répondit :

     Mon père, il resterait le Seigneur qui me tirerait d’affaire.

    Dom Guéranger sourit.

     Oh ! que vous me faites de bien ! s’écria-t-il.

    La glace était rompue.

     Mais ne croyez-vous pas, mon père, poursuivit Mme l’abbesse, que je pourrais vous aider un peu pour toutes vos affaires d’argent qui vous fatiguent inutilement ? Moi, ce n’est personne ; seulement, je serais quelque chose comme votre plume, comme Un agenda qui parlerait.

     C’est bien difficile, mon enfant.

    Et après un silence :

     Nous pourrions peut-être essayer.

     Voulez-vous, mon père, tout de suite ?

    Et on essaya. La liste était longue ; l’abbé d’ailleurs n’avait pas en main tous les renseignements. Les jours suivants, lorsqu’on avait un instant de liberté, d’un côté de la grille l’abbé dictait, de l’autre l’abbesse écrivait : l’effort de tous deux faisait entrer une part d’ordre et de lumière dans une gestion où se trouvaient amassées pêle-mêle toutes les charges créées par de longues années d’expédients et d’emprunts, quelquefois de créations folles et d’imprévoyances.

    Au moins grâce à cette aide, un peu de sécurité revint dans la vie de dom Guéranger. De leur côté, des fils de Solesmes qui, sans connaître toute l’étendue de cette détresse, en avaient le pressentiment, se dévouaient à la même œuvre filiale : l’abbé de Ligugé, le R. P. dom Alphonse Guépin, le R. P. dom Flavien Massiou furent de ceux qui s’employèrent avec une persévérante habileté à défendre la maison mère contre le désastre et le scandale d’une faillite. L’œuvre était délicate de préparer la cession de l’abbaye, de transmettre la propriété des œuvres de l’abbé, en un mot de dépecer une succession qui n’était pas ouverte encore. Heureusement la confiance que dom Guéranger témoignait à Mme l’abbesse simplifiait toutes les négociations. Le cap des tempêtes était doublé : emprunts contractés, dettes anciennes, arriérés d’intérêts, tout fut établi. Alors même que nulle solde n’était faite encore, on savait du moins le passif qu’il fallait amortir.

    Au milieu de ce travail auquel il se prêtait maintenant, au milieu des efforts tentés à l’extérieur pour faire mieux valoir ses écrits, ce à quoi il n’avait jamais songé, l’abbé de Solesmes s’étonnait que ses œuvres pulsent rapporter quelque chose et il les jugeait avec plus de sévérité que le public.

    Je ne m’abuse guère sur mes ouvrages, disait-il, je n’ai jamais eu la joie de les finir à mon gré, tant j’étais forcé d’écrire pour le moment présent et le besoin d’une cause urgente. II en a été ainsi pour da Monarchie pontificale. J’ai été obligé d’en faire une actualité : si j’avais le loisir, je la délesterais de toute la partie polémique pour en faire une œuvre qui eût titre à demeurer. Mais que voulez-vous ? Il fallait alors courir au plus pressé et défendre notre mère la sainte Église.

    Très étranger à toute vanité d’auteur et à tout souci d’une réputation littéraire, il semblait même déprécier jusqu’à son œuvre d’abbé et de fondateur.

    Je me suis efforcé de donner aux miens la doctrine monastique la plus exacte, disait-il ; mais je ne me fais pas d’illusion. Les hommes m’ont un peu manqué, les ressources aussi. Je ne m’étonnerai jamais que d’autres fassent mieux. Solesmes est moins un modèle qu’une ébauche. Tous les traits y sont ; mais c’est plus indiqué que terminé.

    Ses souffrances s’accrurent vers la mi-septembre. II craignit un instant de devoir renoncer à la célébration de la messe. Mais la main de Dieu le releva ; octobre fut meilleur sans lui permettre pourtant de répondre ni à son ami l’ex-ministre de l’Empire, M. Louvet, ni au désir que lui témoigna l’évêque d’Angers de le recevoir à la fête de la Sainte-Croix de Baugé. Pour le consoler de sa réclusion, Dieu lui montrait avant l’éternité les prémices de cette abondante floraison monastique qui devait, sous la main de son successeur, préparer les accroissements de sa congrégation : même une disposition affectueuse de la Providence amena à ses pieds, pour y recevoir sa bénédiction, celui qui devait quinze ans plus tard recueillir son titre et succéder à son successeur. *A son tour le P. Laurent Shepherd avait fait cette année le pèlerinage de Rome ; il en revenait, passant par Solesmes et rapportant à don Guéranger les questions inquiètes du cardinal Pitra. « Nous ne parvenons pas ici, disait le cardinal, à nous tranquilliser sur votre chère santé. A peine venues les nouvelles qui devraient nous rassurer, surviennent d’autres bruits plus alarmants 8 »

    Le mieux se maintenait pourtant : la respiration était plus à l’aise ; le corps lui-même semblait allégé depuis que les soucis d’argent étaient partagés. Il célébra avec une joie singulière sa dernière fête de sainte Cécile ; le P. Laurent y assista. Dom Guéranger crut néanmoins plus prudent de nie donner pas les exercices de la retraite à sa communauté, comme il avait accoutumé de faire souvent. Toutefois, s’il céda la parole au chanoine Janvier, il ne laissa pas, le soir à la conférence où il ne réunissait durant la. retraite que les seuls profès, d’appeler l’attention de ses religieux sur les détails de l’observance et de faire ainsi l’examen de conscience de sa communauté. Il inclina ses religieux à la joie surnaturelle qu’il regardait avec le P. Faber comme la condition de la sainteté monastique, comme l’indice assuré de la persévérance et de la fidélité. Au commencement de décembre, il ressentit le bénéfice accoutumé de l’hiver qui lui apportait un surcroît de forces ; et l’amélioration fut telle que le projet d’un voyage à Marseille naquit dans son esprit.

    Moins heureux que le monastère de Ligugé qui vivait calme et prospère sous la houlette de son abbé, don Bastide, le prieuré de Sainte- Madeleine fondé depuis dix ans n’était point adulte encore. Son développement semblait entravé, sa vie toujours précaire. Un mal inconnu, vague, une sorte de faiblesse congénitale le condamnait à une vie difficile et chétive. Est-ce donc que les religieux manquaient de dévouement et de vertu ? Nullement, et cette vertu fut parfois portée jusqu’à l’héroïsme. Est-ce que les hommes faisaient défaut ? Mais l’abbé de Solesmes, désireux de voir le prieuré sortir de ses langes, avait donné largement et ajoutait chaque année au personnel monastique. Les ressources matérielles étaient-elles insuffisantes ? Mais, à défaut de largesses princières, un dévouement généreux et assidu mettait le prieuré au-dessus du besoin. Peut-être l’exiguïté première de la maison aménagée en monastère avait-elle été à l’origine une dure épreuve ; mais durant ces dernières années, des acquisitions sagement conduites avaient donné de l’air, de la lumière et de l’espace. Est-ce donc, comme don Guéranger l’avait pensé souvent, que la création d’un prieuré au centre d’une ville populeuse rencontrerait de grands obstacles dans les œuvres actives auxquelles les moines seraient fatalement entraînés, dans la diminution de cette atmosphère de retraite, de solitude et de silence qui est la condition normale d’une maison bénédictine, dans la nécessité quotidienne de ne pouvoir sortir du monastère sans rencontrer au seuil même tous les bruits du siècle, tous les spectacles et toutes les foules ?

    Lorsque saint Benoît, dans la plénitude de son expérience, de sa sagesse et de sa sainteté, avait tracé les lignes d’une maison monastique, non content de rappeler que l’atelier où le moine doit s’appliquer diligemment à l’exercice des bonnes œuvres, c’est le cloître du monastère et la stabilité dans la communauté, il avait voulu que la demeure des moines fût établie de manière qu’on y trouvât toutes les choses nécessaires, de l’eau, un moulin, un jardin, une boulangerie, des officines pour les divers métiers ; et si le progrès général des industries et des mœurs, si des différences de recrutements dans les monastères ont pu faire considérer comme surannées certaines dispositions du saint patriarche, leur disparition laisse subsister toujours le principe qui les a motivées : « Qu’il ait, dit saint Benoît, pour les moines aucune nécessité de sortir du monastère : cela n’est aucunement expédient pour leurs âmes. » II n’est pas impossible que la lenteur des développements d’une maison bénédictine tienne à la méconnaissance d’un principe essentiel de la vie monastique. Quoi qu’il en soit, à ce détriment premier un second vint se surajouter : trois fois au cours de dix ans la maison naissante changea de supérieur. Or un monastère s’accommode mal de la discontinuité ; ni les œuvres ni les âmes ne prennent leur parti des secousses périodiques qui leur sont imprimées par le déplacement du chef qui doit leur donner la vie et le mouvement.

    Dans quelle mesure ces causes diverses se combinèrent-elles pour déconcerter le développement du jeune prieuré, il serait difficile, il serait superflu surtout de le rechercher, aujourd’hui que le monastère de Sainte -Madeleine a été comme tant d’autres déraciné et porté au delà de la frontière. Aujourd’hui une direction plus sûre et plus sage l’a fait échapper enfin aux difficultés de ses commencements ; mais les problèmes qui ont maintenant reçu leur solution formaient en 1874 une question douloureuse pour l’abbé de Solesmes, alors que l’unité conventuelle ne parvenait pas à se former, que les âmes et les corps souffraient également d’une situation sans issue et que les santés elles-mêmes se trouvaient cruellement éprouvées. Les petites difficultés qui naissaient chaque jour devenaient plus aiguës par leur fréquente répétition, par l’état maladif de la communauté ; de plus, exposées parfois dans des termes inexacts ou passionnés, elles s’envenimaient par la lenteur forcée des solutions lointaines. La question s’en allait de Marseille à Solesmes, la réponse venait de Solesmes à Marseille ; mais dans l’intervalle l’affaire avait changé de face, le tour des esprits s’était modifié, le cas de conscience n’était plus le même : bref, tout était à recommencer. Cette situation troublée s’augmentait d’une fièvre d’activité extérieure qui compliquait encore une vie déjà surchargée par ses devoirs ordinaires. écheveau ; aussi, après avoir célébré pour la dernière fois la fête de l’Immaculée Conception, conçut-il l’audacieux projet de se rendre à Marseille.

    L’hiver, nous le savons, lui apportait assez régulièrement un regain de santé ; et pourtant, affaibli comme il l’était par les infirmités de l’âge, il ne se dissimulait pas que ses forces pouvaient le trahir en chemin. Néanmoins sa résolution était prise ; il n’en livra pas le secret à sa communauté, craignant de l’effrayer, feignit de ne vouloir aller qu’à Paris, et prit avec lui le compagnon ordinaire de ses voyages, décidé, si le trajet de Solesmes à Paris était fourni sans encombre, de pousser jusqu’à Marseille. Dieu bénit cette généreuse résolution ; ce qu’elle avait de téméraire était aux yeux de l’abbé de Solesmes amplement justifié par le bénéfice qu’il en espérait. Tout alla bien de Sablé à Paris ; on mit le cap sur Marseille. De Valence deux dépêches furent adressées, à Marseille pour prévenir, à Solesmes pour avertir : l’audacieuse équipée avait réussi. Dom Guéranger arriva à Marseille le 16 décembre à quatre heures du soir, juste à temps pour mêler ses paternelles recommandations à l’homélie du Missus est, que l’abbé doit à ses religieux, d’après la tradition monastique, au mercredi des Quatre-Temps de l’Avent. La fête de Noël inspirait sa piété ; elle était pour lui le signal liturgique d’une vie nouvelle et d’un généreux recommencement. Nul n’excellait comme lui à tirer du trésor de son cœur, à l’occasion des fêtes, les enseignements anciens et nouveaux : Non sans grande fatigue, il bénit la maison que d’industrieux agrandissements avaient transformée, accueillit chacun des moines, adoucit, calma, encouragea, prit les dispositions qui dans sa pensée devaient assurer le bon gouvernement du prieuré. Chacun fut ranimé par sa parole et par son accent.

    Les entretiens de ces derniers jours furent abrégés par le désir qu’éprouvait l’abbé de Solesmes de célébrer la fête de Noël en son abbaye. Il donna une conférence d’adieu le 21 décembre au soir, le départ ayant été fixé au mardi 22. Après qu’il eut appelé de ses vœux la prospérité du prieuré de Sainte -Madeleine et ajouté les recommandations dernières que son cœur et son expérience lui inspiraient, la bénédiction de la maison monastique lui rappela les prières de la dédicace et la reconnaissance que l’Église témoigne à Dieu de réunir sains et saufs ses enfants dans le lieu saint : Deus qui nobis per singulos annos hujus sancti templi tui consecrationis reparas diem et sacris mysteriis reproesentas incolumes. L’accent de sa voix se teignit d’un peu d’émotion ; il ne voulut pas s’abandonner et termina brusquement. Une dernière fois il bénit ses enfants qu’il ne devait plus revoir et reprit le chemin de Solesmes où il arriva l’avant-veille de Noël à quatre heures du soir.

    Le lendemain, il chanta les matines qui commencent à dix heures et précèdent la messe de minuit ; mais il avait trop présumé de ses forces : après que le sous-diacre eut chanté l’épître, il avertit le cérémoniaire qu’il lui était impossible d’aller plus loin. On dut le conduire à sa chambre : la messe de minuit se poursuivit sans lui ; il ne put dire la messe le jour de saint Etienne.

    N’y avait-il pas un présage que la vie de l’abbé de Solesmes touchait à sa fin dans ce fait que des questions financières épineuses et pendantes depuis longtemps venaient de trouver enfin une issue heureuse ? Pourquoi à cette heure-là même la pauvreté diminuait-elle son étreinte ? Ou bien Dieu voulait-il récompenser par un sourire la confiance héroïque de son serviteur ? Il reprenait des forces et songeait aux œuvres commencées. Le Seigneur lui accorderait-il de les mener à leur terme ? Du moins, il se remettait au travail, comme s’il n’avait pas dû mourir. « J’ai une faim immense de vous voir, écrivait-il à l’évêque de Poitiers le 21 janvier 1875, et ce sera enfin pour cette année. La marche est difficile, mais la santé générale est infiniment meilleure. Je puis travailler maintenant sans peine. »

    Afin de lui épargner la fatigue de remonter souvent un étage et d’en descendre, ses fils le déterminèrent à occuper une salle de l’abbatiale, la première, où il avait accès de plain-pied. Il en éprouva grand soulagement et en fut lui-même émerveillé. L’abbé de Ligugé, dom Bastide, avait passé trois semaines près de lui, jouissant largement de ses entretiens. « Jamais, dit-il, l’intelligence de notre père abbé ne m’avait paru plus haute, jamais je n’avais autant ressenti sa paternelle tendresse, ni n’en avais plus complètement joui. » Une œuvre maîtresse vint réjouir ses derniers jours : il reçut le livre de M. l’abbé Gay sur la vie et les vertus chrétiennes et en félicita vivement l’auteur.

    Pourtant sa marche devenait de jour en jour plus chancelante sans qu’il cessât pour cela de donner la conférence du soir. Le 26 janvier, après les premières vêpres de saint Julien, l’apôtre de l’église du Mans, elle eut pour objet l’office du saint, l’évangélisation d’une partie de la Gaule dès les temps apostoliques et l’appui que la science de dom Piolin avait donné à cette question. C’était en ce même jour de saint Julien qu’en 1828 dom Guéranger, alors chanoine de l’église du Mans, avait sous la permission de son évêque commencé à user du bréviaire romain. Le deuil récent encore qui avait affligé le diocèse appela sur les lèvres de l’abbé le nom de Mgr Fillion, le nom aussi de son successeur, Mgr d’Outremont, pour qui il sollicita les prières de ses fils. Le lendemain, 27 janvier, malgré le frisson de la fièvre qui l’avait saisi déjà, il voulut quand même accomplir sa tâche accoutumée. Depuis un an, il donnait une leçon de catéchisme à la fille aînée de M. Ernest Landeau, Madeleine, qui se préparait à sa première communion. De concert on avait pour cette leçon hebdomadaire choisi le mercredi. Vers une heure de l’après-midi Madeleine vint au parloir avec sa mère. Le père abbé fatigué et malade dissimulait mal le tremblement que lui causait la fièvre. La leçon finie, la mère et l’enfant furent congédiées. Un instant après pourtant, il revint sur ses pas, appela Mme Landeau et lui dit : « Ma fille, dites à ma petite Bénédicte que, quand l’heure sera venue, je ferai pour elle tout ce que j’ai fait pour sa sœur. » La seconde fille de M. Ernest Landeau s’appelait Louise- Bénédicte ; mais dom Guéranger préférait le dernier nom. Cette assurance donnée, il s’éloigna.. Le même jour, il écrivit à Mlle Paule de Rongé à la Vairie et lui promit sa visite pour le dimanche suivant : ce fut. la dernière lettre sortie de sa main.

    La fatigue et l’accablement, dans le cours de l’après-midi, devinrent tels qu’il se jeta tout habillé sur son lit, non sans avoir prescrit à son camérier de l’avertir lorsque serait venue l’heure de la conférence à Sainte -Cécile. Le moment arrivé, le frère convers l’avertit. Un de ses fils s’efforça en vain de le dissuader d’un travail qui dépassait visiblement ses forces. « Non, dit-il, comme après avoir délibéré un instant, je veux y aller ; il le faut. Pauvres enfants ! c’est peut-être la dernière fois qu’elles me verront. » Il se leva, monta avec une peine extrême dans la modeste voiture qui l’aidait au trajet de Saint-Pierre à Sainte -Cécile. La petite communauté était réunie déjà. Il devait ce jour-là expliquer les collectes du missel ; mais les collectes ne l’inspirèrent plus, les réponses furent sans entrain, les explications d’une extrême brièveté ; toute conversation lui était visiblement pénible. La petite voiture qui l’avait amené le ramena à Saint-Pierre. Ses moines vinrent à lui comme de coutume ; il s’entretint avec dom Paquelin de la publication des œuvres de sainte Gertrude ,et de sainte Mechtilde dont le manuscrit avait été récemment livré à l’imprimeur.

    Le lendemain 28 au matin, il reçut quelques visites encore ; mais la prostration devint telle que ses fils le déterminèrent sans trop de peine à se coucher. La fièvre augmenta, le malade parut s’assoupir ; le médecin appelé à la hâte ne laissa aucun espoir. Tout le ravage produit par la souffrance des dernières années sembla se révéler soudain, tant son pauvre corps parut en un instant amaigri, ruiné, presque mourant. Il répondait doucement aux questions qui lui étaient adressées. Un de ses fils lui demanda s’il souffrait : « Non, fit-il en souriant, je ne souffre pas. »Parfois la torpeur faisait place à une sorte de délire très doux, coupé par des versets de psaumes et des formules liturgiques inachevées. La nuit se passa sans incident. Le lendemain 29 était le jour de saint François de Sales. Dès six heures et demie du matin, le R. P. prieur, dom Couturier, craignant que le sommeil où demeurait plongé le malade ne fût l’agonie commencée, lui donna l’extrême-onction. Lorsque commencèrent les prières des agonisants, dom Guéranger parut se réveiller, remua les lèvres, et la prière de la communauté réunie autour de lui s’arrêta avant le Proficiscere, anima christiana. Il demanda qu’on récitât près de lui le psaume cent deuxième, Benedic anima mea Domino, en suivit toutes les parties, souriant aux plus belles expressions du cantique sacré. La récitation terminée, la communauté se retira ; le père prieur entendit la confession de son abbé. Lorsqu’elle fut achevée, dom Couturier, sur qui reposait maintenant le fardeau du gouvernement, lui demanda

     Mon père, n’avez-vous nulle recommandation à me faire ?

    Le malade se recueillit et répondit :

     Non, aucune.

    Sur un signe du père prieur, la communauté rentra et on récita le Te Deum. Malgré l’angoisse qui étreignait les cœurs, tout s’accomplissait dans la gravité recueillie et douce d’une cérémonie liturgique dont tous les détails sont familiers et prévus. La prière ne se taisait pas ; les deux églises monastiques avaient obtenu d’exposer le saint Sacrement, et au loin les monastères, les parents, l’évêque de Poitiers furent avisés. L’accès de la chambre du père abbé demeurait ouvert à tous, moines et amis, clercs et serviteurs. Parfois il ouvrait les yeux, apercevait un visage aimé ; saluait d’un regard et d’un sourire, puis rentrait dans la paix de son sommeil. Dans l’après-midi de cette longue journée, M. Edouard Guéranger son frère arriva du Mans. L’abbé de Solesmes ne le reconnut pas d’abord ; mais la lucidité revint ensuite, il le reconnut et lui parla.

    Deux de ses fils veillèrent la nuit suivante auprès de lui. La torpeur s’appesantissait ; le silence était entrecoupé d’invocations et de prières ; on pouvait parfois recueillir les lambeaux de l’entretien qui se poursuivait avec Dieu : In spiritu humilitatis et in animo contrito suscipiamur a te Domine… Secundum multitudinem miserationum tuarum Domine… On entendit aussi : Intra in gaudium Domini tui. Les formules liturgiques venaient se poser d’elles-mêmes sur ces lèvres qui les avaient tant aimées, tant de fois redites.

    Le samedi 30 janvier se leva. C’est le jour d’une sainte abbesse des premiers temps bénédictins, sainte Aldegonde ; Solesmes célébrait la fête de saint Agathon, moine et pape. Les leçons du troisième nocturne avaient été empruntées par le père abbé à la lettre de saint Agathon au septième concile général ; elles contiennent un éclatant témoignage à la doctrine de l’infaillibilité pontificale. Avant que commençât l’office, vers trois heures du matin, le père prieur entra. Dom Guéranger l’appela près de son lit et, comme s’il eût ressenti le bénéfice des prières qui montaient vers Dieu pour lui, il lui dit doucement : « Mes filles prient pour moi. » Une veille de prières avait été en effet organisée à Sainte -Cécile. On récita le Miserere : la voix du prieur et celle de l’abbé s’unirent ensuite pour dire ensemble l’Ave Maria. L’abbé de Ligugé arriva à huit heures du matin. Quelques jours à peine s’étaient écoulés depuis son départ de Solesmes. Dom Guéranger le reconnut, sourit et fit cette réflexion : « Il n’y a pas longtemps qu’il était ici : vous l’avez donc fait venir ? C’est bien aimable ! » Puis l’ assoupissement le reprit plus profond ; une lueur de connaissance salua encore le télégramme envoyé par le cardinal Pitra, lorsqu’il fut lu à haute voix : « Bénédiction apostolique accordée avec empressement » ; et l’agonie commença. Elle fut douce, paisible, soutenue par la prière de ses enfants groupés autour de lui et ne contenant plus leurs larmes. Les chers yeux limpides, et que n’oublieront jamais ceux qui en ont vu le regard, s’ouvraient encore parfois, de loin en loin ; ils s’arrêtaient calmes et affectueux sur les visages qui l’entouraient : « Oh ! les bons petits enfants ! » disait-il.

    Lorsque vinrent les derniers moments, les moines lui donnèrent le baiser d’adieu. Au nom des présents, au nom des absents, l’abbé de Ligugé lui demanda de pardonner encore toutes les fautes commises contre la règle et contre sa personne ; il le conjura de veiller sur les siens, lorsqu’il serait près de Dieu. On finissait les vêpres à l’église de Sainte -Cécile. Les moniales chantaient : Serve bone et fidelis, intra in gaudium Domini tui. Vers trois heures et demie de l’après-midi, la tête se souleva doucement puis retomba sur l’épaule droite ; avec un soupir dom Guéranger rendait son âme à Dieu le samedi 30 janvier 1875. Une bénédiction de calme et de paix sembla envelopper l’abbaye orpheline, pendant que la cloche du monastère annonçait aux environs le deuil de la famille religieuse.

    Le public fut averti par une lettre ainsi conçue :

PAX

    

    Son Eminence le cardinal Pitra, de l’ordre de SaintBenoît, profès de l’abbaye de Solesmes ;

    Le très révérend père dom Léon Bastide, abbé de Ligugé ;

    Le révérend père prieur dom Charles Couturier et les moines de l’abbaye de Solesmes ;

    Le prieur et les moines de l’abbaye de Ligugé ;

    Le prieur et les moines de Sainte -Madeleine de Marseille ;

    Madame l’abbesse et les moniales de Sainte -Cécile de Solesmes

    recommandent à vos pieux suffrages l’âme du révérendissime père

    

DOM PROSPER -LOUIS -PASCAL GUÉRANGER

abbé de Solesmes,

    

    Supérieur général des bénédictins de la congrégation de France,

    Consulteur des sacrées congrégations romaines des Rites et de l’Index,

    Chanoine d’honneur des églises cathédrales du Mans, de Nantes

    et de Saint -Denys de la Réunion,

    

    décédé en son abbaye de Solesmes, le 30 janvier 1875, muni des sacrements de notre mère la sainte Église, dans la soixante-dixième année de son âge, la quarante-huitième de son sacerdoce, la trente-huitième de sa profession monastique et de son gouvernement abbatial

    Requiescat in pace !

    
 

    

    Les funérailles auront lieu le jeudi 4 février, à 9 heures du matin.

    

    Solesmes put voir alors quelle place tenait dans le monde catholique la vie qui venait de s’éteindre. La modestie même et le silence dont elle s’était volontairement enveloppée faisaient ressortir davantage l’émotion chrétienne qui donna à cette mort le caractère d’un triomphe. Si les religieux avaient pu se distraire de leur douleur, ils eussent été tentés de concevoir une sorte de joie filiale à la vue des hommages et des regrets qui vinrent saluer sur sa couche funèbre celui qui avait porté si haut le nom de Solesmes. Toute la presse n’eut qu’une voix ; car c’était encore un éloge, lorsque les journaux irréligieux reconnaissaient les coups portés à l’erreur par ce glorieux athlète qui se reposait maintenant de quarante ans de combats et d’épreuves soutenus pour l’Église du Christ. Le cardinal Pitra,, que le voyage de Marseille accompli en décembre avait rassuré et qui espérait pour l’abbé de Solesmes plusieurs années de vie encore, fut cruellement déçu, et sa douleur s’augmenta de l’absence. Il trouva pourtant dans son cœur meurtri des paroles de consolation et d’encouragement

    Si l’Église perd le théologien qui la comprenait le mieux, disait-il, la pauvre France le moine qui lui a rendu le plus grand service en lui rendant la prière romaine, la congrégation et tout l’ordre un si digne fils de Saint-Benoît ; nous qui avons vécu, prié, médité avec lui, nous regretterons surtout l’apôtre de l’ordre surnaturel, l’homme de foi qui avait si merveilleusement le sens et l’accent des choses divines 9

    Après le cardinal Antonelli et le cardinal Donnet, après tous les évêques de la province de Tours, ce fut presque tout l’épiscopat de France qui adressa à l’abbé de Solesmes un adieu de reconnaissance et de vénération. Nous ne pouvons que choisir, parmi ces témoignages d’une touchante unanimité, ceux qui nous semblent avoir mieux exprimé la pensée commune.

    Ma très révérende mère, écrivait Mgr Mermillod à Mme l’abbesse de Sainte -Cécile, l’évêque exilé qui, il y a une année, allait vous visiter sous les auspices de votre père et de votre fondateur, ne peut garder dans le secret de son cœur sa vive et profonde tristesse. J’ai besoin de vous dire mes respectueuses sympathies : je prie, je pleure avec vous, avec vos filles, avec toute l’Église ; car la mort du révérendissime père abbé est un deuil universel.

    Mgr de Dreux-Brézé, évêque de Moulins, se rencontrait avec l’évêque de Genève dans l’expression de cette même pensée que la mort de dom Guéranger atteignait non pas seulement sa famille religieuse mais avec elle l’Église entière 10

    L’Italie monastique, l’Allemagne monastique, l’Angleterre monastique s’associèrent à la douleur de Solesmes par la voix des abbés du Mont- Cassin, de Saint-Paul de Rome, de Saint-Martin de Beuron, de dom Bénédict Sauter, de dom Hildebrand de Hemptinne, de dom Laurent Shepherd, du révérendissime président dom Burchall, de l’abbesse de Stanbrook. Clergé régulier, clergé séculier, chapitres cathédraux, abbayes de moniales s’unirent dans un même concert de regret et de sympathie. Toutes les âmes chrétiennes, et elles étaient presque sans nombre, dont l’abbé de Solesmes avait été le conseil, la force et l’appui dirent leur souffrance. Louis Veuillot écrivait :

    Ce coup m’accable et me fait plus cruellement sentir les misères de ma situation présente. Depuis plus de quatre mois, je suis dans une totale impuissance de remuer, d’écrire et presque de penser. Si j’avais été libre, je serais arrivé à Solesmes dès que j’ai eu la cruelle nouvelle. Je me sens orphelin comme vous et bien d’autres sont orphelins comme nous. Notre père devait toujours laisser un grand vide ; de tells hommes emportent avec eux une partie de la vie publique. En ce moment, il nous laisse dans la nuit. Je vois l’étendue de la perte et j’ai peur. Ma pensée s’éteint. Je crois bien que Dieu nous secourra, mais lui seul le peut. De toute mon âme, je prie. pour Solesmes 11 .

    Il y avait eu de trop affectueuses relations pour que le comte de Falloux ne se souvînt pas.

    J’aurais tenu à honneur, disait-il, de rendre les derniers devoirs à dom Guéranger, si le misérable état de ma santé me l’avait permis. Je ne veux pas du moins vous laisser douter de mon profond regret et je vous serai très reconnaissant si vous avez la bonté de vous en faire l’interprète auprès de toute l’abbaye de Solesmes. Dom Guéranger avait, entre autres précieuses qualités, celle de défendre ses propres idées ou de combattre celles d’autrui sans s’aliéner ses amis. J’en ai fait plus d’une fois l’expérience personnelle et c’était un des titres à mon très fidèle et très respectueux attachement 12

    L’abbaye bénédictine ne devra jamais oublier la part que prirent à son deuil les municipalités de Solesmes, pays d’adoption de dom Guéranger, et de Sablé, sa ville natale. Le monde officiel voulut honorer, en la personne de l’abbé défunt, une des gloires les plus pures de la province et du pays tout entier. M. le marquis de Talhouët, député, était retenu à Paris par les travaux de l’Assemblée ; mais le préfet de la Sarthe annonça au maire de Solesmes son dessein d’assister aux funérailles, en le priant d’offrir au révérend père prieur et aux religieux sa profonde sympathie.

    Le corps de l’abbé de Solesmes fut embaumé avec un soin pieux par les mains du docteur Rondelou qu’aidait M. Edouard Guéranger,* puis revêtu des ornements pontificaux de couleur violette et porté sur un lit de parade. Il avait l’anneau pastoral au doigt, la mitre sur la tête, la crosse abbatiale reposait près de lui ; le calme et la paix de l’éternité rayonnaient sur son front. Du samedi 30 janvier jusqu’au jeudi 4 février, la prière et la psalmodie ne cessèrent pas de retentir auprès de lui ; il présidait réellement encore à toute la vie de cette abbaye dont il avait été l’âme.

    De vive voix et par écrit, il avait témoigné le désir qu’avant la sépulture son corps fût porté à l’église de Sainte -Cécile et que les moniales chantassent une absoute. II fut obéi et au delà. Le mercredi 3 février, il fut transporté d’abord dans le transept de son église de Saint-Pierre et placé dans la chapelle de gauche, dite chapelle de Notre- Dame -la -Belle. Là, durant quelques heures, il reposa au milieu des apôtres et des docteurs, à peu de distance du tombeau de Notre-Dame, au centre de ce glorieux poème que son enfance naïve s’était plu autrefois à contempler. On voulut donner ainsi satisfaction au peuple des environs, écarté par la clôture monastique et pourtant désireux de vénérer la dépouille sainte et de voir une fois encore la beauté douce de ces traits que la mort avait respectée.

    Puis vers quatre heures du soir, au son des cloches des deux abbayes, sous une pluie battante, une procession s’organisa d’elle-même. Au chant répété de l’In paradisum, le père abbé accomplit une fois encore sur les épaules de ses fils le trajet de Saint-Pierre à Sainte -Cécile qu’il avait tant de fois fourni depuis près de cinq ans. La foule suivait, recueillie, émue d’une même douleur, unie dans une même prière. Le corps fut déposé dans le sanctuaire, près des marches de l’autel, le visage tourné vers la nef. Les vêpres des morts commencèrent, chantées à deux chœurs, comme pour charmer le sommeil d’un père aimé. Lorsque les chants eurent cessé, le cercueil fut approché de la grille qui ferme le chœur des moniales, là même où l’abbé se tenait lorsqu’il leur donnait la sainte communion. Les religieux se retirèrent. Les restes du père abbé demeurèrent sous la garde des moniales jusqu’au lendemain. Elles dirent. devant lui complies, puis matines, et la nuit tout entière se passa en prière. Tel était le charme singulier qui émanait de ces restes bénis ! Des ouvriers en oublièrent le repos, veillèrent jusqu’au matin et, comme si la fatigue de la veille s’était évanouie au cours de leur prière, retournèrent dès l’aube à leur travail. Le 4 février avait commencé. Les religieux revinrent et les deux familles de dom Guéranger chantèrent ensemble les matines et les laudes des morts. Les chants se turent à neuf heures et quart. Annoncées pour neuf heures, les funérailles furent différées d’une heure, afin de laisser à Mgr d’Outremont le loisir de venir du Mans pour faire la levée du corps et présider la cérémonie. A dix heures le cortège funèbre quitta l’église de Sainte -Cécile.

    En l’absence de Louis Veuillot, c’est à la plume et au cœur de M. Auguste Roussel que revint l’honneur de décrire ces funérailles. On ne saurait rien ajouter à l’exactitude de son récit : il a bien reconnu que la mort de dom Guéranger avait été le deuil de toute la région.

    Je ne saurais assez le redire, écrivait-il à l’Univers, on n’imagine pas, on n’imaginait pas surtout, parmi ceux qui pensaient le mieux connaître, à quel point dom Guéranger était entré dans l’âme du peuple. On aurait pu croire que sa mort serait plutôt un deuil pour les élus de l’intelligence ; or ce sont surtout les pauvres, les humbles, les ignorants qui ne savent rien de lui que ses œuvres de charité, ce sont ceux-là qui forment aujourd’hui la grosse majorité de la foule dont le flot toujours grossissant se déroule, ininterrompu, de Sablé à Solesmes, durant l’espace de plus d’une lieue. La levée du corps faite à Sainte -Cécile, on retourne à l’abbaye de Saint-Pierre ; mais la foule échelonnée sur les côtés de la route est devenue beaucoup plus considérable, et c’est à grand’peine qu’on arrive à se frayer un passage. De tout ce monde, l’église abbatiale, où pourtant l’on s’entasse, peut à peine contenir un tiers. Mais les heureux ne triomphent pas plus que les autres ne murmurent. Le respect et l’affection du mort contiennent chacun dans un même sentiment ; et, silencieuse partout, la douleur fait néanmoins parler de même tous les cœurs partout 13

    A la fin de la cérémonie, au moment de l’absoute, Mgr d’Outremont parut à l’entrée du chœur et donna une expression éloquente à la douleur publique. Vox in Rama audita est : Rachel plorans filios suos. Rachel en larmes, c’était l’Église, l’Église si aimée de dom Guéranger, si glorifiée par lui, et qui, après avoir plusieurs fois cueilli sur les lèvres de l’abbé de Solesmes la formule même de ses enseignements, lui rendait dans la mort quelque chose de l’honneur qu’elle avait reçu de lui. L’émotion du nouvel évêque du Mans, qui ne fut jamais mieux inspiré que ce jour-là, arracha des larmes à son vaste auditoire. Même après les cinq absoutes la foule ne consentit pas sur l’heure à s’éloigner du corps vénéré ; malgré l’heure avancée déjà, la piété des fidèles s’attarda à faire toucher des chapelets et des médailles aux habits et aux mains du prélat défunt et à s’emparer comme d’un souvenir des fleurs semées autour de sa couche funèbre.

    L’abbé de Solesmes avait dit autrefois à son prieur : « Si quelques paroles devaient être prononcées sur ma tombe, adressez-vous à l’évêque de Poitiers ; nul ne me connaît mieux que lui. Il vous dira la vérité. »L’évêque, pressenti, avait accepté : au milieu même de ce jour de deuil,. il y eut comme un frémissement de joie dans les cœurs, lorsque le père prieur annonça que Mgr Pie prononcerait l’éloge funèbre de son ami au service du trentième jour, le 4 mars suivant.

    Le, dîner réunit ensuite évêques, prélats et autorités diverses dans l’étroit réfectoire des moines. Mgr de Nantes voulut rappeler que quatre ans auparavant c’était sous la direction de dom Guéranger qu’il s’était préparé à recevoir la consécration épiscopale. « J’ai recueilli, ajoutait-il, de son autorité et de son amitié, des conseils dont la pratique suffirait pour faire de grands évêques.» Au moment où le corps du père abbé allait être scellé dans sa tombe, l’évêque souhaitait à sa famille d’être la gardienne non pas seulement de ses restes mortels, mais de sa doctrine et de son esprit ; ainsi la grande voix qui avait si longtemps enseigné dans l’Église ne s’éteindrait pas tout entière.

    A ces éloges s’en joignaient d’autres qui mêlaient une sainte fierté aux larmes des moines et des moniales. Lorsque le cardinal Pitra avait porté au souverain pontife la nouvelle de la mort de dom Guéranger, Pie IX avait pâli subitement, gardé un instant le silence et prononcé ces simples mots : « J’ai perdu un ami dévoué, et l’Église un grand serviteur. »Avant même de venir prononcer sur la tombe de son ami l’éloge funèbre où il devança le jugement de l’Église et celui de la postérité, l’évêque de Poitiers écrivait à M. Ernest Landeau :

    Si cette perte est pour vous un malheur, elle est pour moi un désastre. Le père abbé était ma vraie force. J’étais tranquille lorsque j’avais son approbation : une heure d’entretien avec lui me valait mieux souvent que des volumes pour former ma conviction et arriver à la formule exacte de la vérité sur la doctrine et sur les événements qu’il éclairait de la lumière de son génie et de sa foi.

    Dans cette pieuse acclamation qui s’éleva alors de toute la France, nous ne saurions oublier les pages qui furent consacrées à la mémoire de dom Guéranger dans le journal le Monde 14  ; elles étaient signées du nom de Léon Gautier. D’autres parurent dans la Liberté sous ce titre :

    Une abbaye de bénédictins au dix-neuvième siècle. Elles venaient d’une plume que Solesmes avait dès lors appris à connaître et devait bien des fuis encore applaudir ; l’article parut le 5 février 1875 et était signé Edouard Drumont. Le lendemain, les colonnes de l’Univers, qui avaient inséré déjà le récit des funérailles, s’ouvrirent aux souvenirs et à l’affection de Léon Aubineau. Il y eut même des surprises ; des amis inconnus parlèrent ces jours-là, qui avaient aimé Solesmes dans le silence. L’Evénement du 9 février terminait en ces termes un relevé très complet du labeur de l’abbé de Solesmes :

    Dom Guéranger n’a point publié d’écrits périodiques, il s’est encore moins distingué dans les brochures à sensation, il n’eut jamais la pensée de se mêler à nos luttes politiques, d’occuper un rang dans nos assemblées plus ou moins révolutionnaires, ou de tonner à grand renfort de citations profanes contre le libertinage contemporain. Aussi nul de nous n’a daigné s’occuper de lui ; personne n’a voulu inventorier son bagage, et tous, nous l’avons laissé partir seul, comme un simple moine mendiant, sans le bénir ou le maudire. II est mort en vrai bénédictin et nous continuons à vivre en véritables ignorants… C’est égal, concluait l’écrivain, après avoir dévoré les œuvres légères de Mgr ***, nous devrions bien au moins parcourir l’Année liturgique de dom Prosper Guéranger.

    Le ton était d’un journaliste. L’accent de Mgr de Ladoue, évêque de Nevers, dans la lettre qui porta à la connaissance de son diocèse la nouvelle de la mort de dom Guéranger, était tout à la fois d’un évêque et d’un ami. Nous en recueillerons quelques mots seulement, tant nous redoutons de fatiguer le lecteur par l’expression d’un éloge continu. Mgr de Nevers, par l’étude sérieuse qu’il avait faite de l’école mennaisienne et de sa dispersion, était préparé mieux que bien d’autres à reconnaître le rôle de dom Guéranger et la croisade poursuivie par lui pour la défense de l’Église catholique.

    Dieu se réserve, disait l’évêque, au milieu de chaque génération, des hommes de sa droite, comme aussi hélas ! des hommes de sa justice. Dom Guéranger fut dans la France du dix-neuvième siècle un homme de la droite de Dieu, ayant pour mission de réparer les désastres causés à la religion et à la société par la gallicanisme religieux et parlementaire des deux derniers siècles.

    Et après avoir montré l’unité admirable de cette vie toute dévouée aux intérêts de l’Église, toute dépensée à lutter contre ses ennemis, l’évêque de Nevers s’effaçait « devant la grande voix qui quelques jours plus tard dirait tout haut ce que clergé et fidèles pensaient tout bas 15 »

    Nous ne pouvons suivre jusque dans la presse étrangère l’écho de ces éloges et de cette vénération.

    Selon la demande que l’abbé de Solesmes en avait faite durant sa vie, son cœur fut porté à Sainte -Cécile et placé dans le sanctuaire même de l’église qu’il avait tant aimée. Le cercueil qui contenait son corps ne put occuper aussitôt dans la crypte de l’église de Saint-Pierre son tombeau définitif. Abandonnée depuis longtemps déjà, la crypte dite de Saint- Léonce, située su centre de l’église sous le transept, n’était pas préparée à recueillir son glorieux dépôt. Il fallut plusieurs jours de travail pour l’adapter à sa destination nouvelle. Le 12 février, après avoir célébré solennellement le service du septième jour’ le révérendissime dom Bastide, abbé de Ligugé, bénit le loculus avec les chants et les cérémonies prescrites au rituel. Le corps y fut descendu : une plaque de marbre ferme le tombeau où repose, jusqu’au jour de la résurrection, le corps de dom Guéranger. Elle porte cette seule inscription

IN PACE

 

DOMNUS PROSPER GUÉRANGER

    

    Le jeudi 4 mars 1875, eut lieu le service du trentième jour. La messe fut chantée par Mgr de la Bouillerie, archevêque de Perga et coadjuteur de Bordeaux, en présence des évêques du Mans, d’Angers, de Vannes, des abbés de Frigolet, de Ligugé, du Port- du -Salut. L’oraison funèbre fut prononcée par Mgr l’évêque de Poitiers. Elle avait pour texte les paroles d’Isaïe : Et servavi te ut possideres hoereditates dissipatas, et dépassa tout ce qu’on avait le droit d’attendre de l’affection et de l’éloquence de Mgr Pie.

    Je vous remercie, lui écrivait le cardinal Pitra, de nous avoir si bien montré le père abbé. Tout autre se fût borné à parler du liturgiste, du polémiste, de l’écrivain. Le plus beau de cette vie, le sacrifice le plus grand, le plus dur, perpétuellement renouvelé : Si quis Deo voverit omne quod vivet, fût resté dans l’ombre… Et quels merveilleux textes d’Ecriture vous savez trouver ! Il faut qu’il y ait pour vous une germination de la Bible, au jour, à l’heure, au coup de soleil qui vous convient. Du reste, vous savez récolter jusque dans des confins inconnus. Grâce su quatrième livre d’Esdras, vous savez donner un nom à ce qui est sans nom. Inconstabilitio hominibus !

    Comme si l’hommage rendu à l’abbé de Solesmes eût été une joie personnelle pour Pie IX, il adressa à l’évêque de Poitiers un bref où il se disait heureux lui-même qu’en remplissant le devoir de l’amitié, Mgr Pie eût montré dans la personne et dans toute la vie de dom Guéranger « un instrument providentiellement préparé de Dieu à la France pour y relever les ordres religieux, un appui à l’Église romaine pour rétablir l’uniformité des rites détruits par le vice des temps, pour mettre en un plus grand jour les droits et privilèges du siège apostolique, pour réfuter les erreurs et les opinions vantées comme la gloire de notre époque 16 ». L’évêque de Poitiers donna à son clergé communication du suffrage apostolique.

    Lors du service anniversaire, une autre voix bien chère aux catholiques s’éleva à son tour auprès de la tombe de l’abbé de Solesmes. Elle ne se borna pas à redire ce que l’évêque de Poitiers avait dit pour toujours. Le 16 mars 1876, l’évêque d’Angers, Mgr Freppel, renouvela un sujet qu’on aurait pu croire épuisé par tant d’éloges et, commentant la parole du psaume quarante-neuvième : « Sacrificium laudis honorificabit me, et illiciter quo ostendam illi salutare Dei : Le sacrifice de louange est l’honneur que j’attends de mon serviteur, c’est la voie par laquelle je lui manifesterai le salut de Dieu », il s’appliqua à déterminer le ressort intime qui a donné le branle à toute la vie de l’abbé de Solesmes et explique l’étendue de son influence. Ne serait-ce pas, se demandait l’orateur, que dom Guéranger a été, comme le dit le souverain pontife, « un vrai disciple de saint Benoît, verus Benedicti discipulus », un moine, l’homme de la louange divine, et, comme tel, l’homme de Dieu, l’homme de l’Église, l’homme de l’Église romaine ? Une fois encore, l’auditoire émerveillé vit passer sous ses yeux le tableau rapide des œuvres de dom Guéranger, jaillissant en quelque sorte dans une admirable et vivante spontanéité de la source bénie de la profession monastique. Avec le sens profond des évêques de grande doctrine, Mgr Freppel saluait la résurrection, en notre France, de la vie religieuse, et applaudissait à chacun de ses accroissements.

    Puisse- t -elle se multiplier cette légion des disciples de la perfection, pour l’honneur et l’édification du peuple chrétien. Puisse le sol béni de la France se couvrir à nouveau de ces abbayes et de ces monastères, jadis l’une de ses gloires les plus pures ! Puissent-ils se rallumer au souffle de l’Esprit de Dieu, ces foyers célèbres de doctrine et de sainteté, de science et d’érudition ! Puisse-t-il refleurir parmi nous et embaumer nos solitudes, ce rosier de saint Benoît, image d’une fécondité inépuisable, que la vierge d’Helfta, Gertrude la Grande, contemplait avec délices dans l’une de ses plus ravissantes visions ! Puissent toutes ces choses s’accomplir pour le bien de l’Église et de la France ! Et lorsqu’on voudra, dans l’avenir, remonter à l’origine de ces restaurations puissantes, on y trouvera après la grâce de Dieu la main et le cœur de dom Guéranger, abbé de Solesmes. Ce sera sa grandeur dans l’histoire et son mérite devant Dieu 17

    Une fois encore, il plut au souverain pontife d’adresser par un bref daté du 10 avril 1876 18 , des félicitations publiques à la noble parole qui avait trouvé le secret, en louant un homme, de venger des institutions saintes que l’impiété se plaisait déjà à décrier comme inutiles, afin de trouver prétexte à les ruiner. Mais, avant même d’applaudir à la parole des deux grands évêques, Rome avait accordé à l’abbé de Solesmes, dès le 19 mars 1875, un éloge presque sans exemple.

    La preuve que notre affection ne nous a point aveuglé dans la part que nous avons faite à l’illustre abbé de Solesmes, disait Mgr Pie à son clergé, c’est le tribut public de louange et de gratitude qui lui est payé par le pontife romain.

    Notre discours pâlit et s’efface à côté de cet acte solennel. Et toutefois, parce qu’il ratifie et amplifie notre propre langage, le bref Ecclesiasticis viris, donné à Rome, sous l’anneau du pêcheur, le 19 mars dernier, ad futuram rei memoriam, a sa place marquée dans les archives de notre église de Poitiers. Nous osons dire qu’il nous a causé une des plus vives et des meilleures joies que nous puissions sentir en ce monde : celle de voir glorifier dignement par la religion le nom et la mémoire d’un homme qui, n’ayant point recueilli ni envié ici-bas le prix de ses longs et importants services, se trouve investi de la plus appréciable des récompenses, de la plus haute des distinctions, auprès de la postérité chrétienne. C’est ainsi que l’Église, animée de l’Esprit d’en haut, juge bon de remplir dès à présent toute justice et de rendre ouvertement hommage à celui qui, n’ayant jamais omis de confesser Jésus-Christ et sa doctrine devant les hommes, a mérité d’être confessé par lui devant son Père et devant les anges du ciel

    A la vérité, poursuivait Mgr Pie, ce que Pie IX vient de faire n’est pas sans précédents. En particulier, le pape Benoît XIV et avant lui Benoît XIII avaient donné l’exemple et la forme de cet acte apostolique. En raison des importants travaux liturgiques, soit de Barthélemy Gavanti, soit du bienheureux Tommasi et de Merati, la congrégation des barnabites et celle des théatins furent gratifiées à perpétuité du droit de siéger, en la personne d’un de leurs membres, parmi les consulteurs des Rites. Toutefois la lecture comparée des documents pontificaux laisse comprendre à quel point la personnalité de l’abbé de Solesmes, son rayonnement dans l’Église et dans les âmes, la portée de son action ainsi que la variété et l’étendue de ses connaissances, ont dépassé la sphère dans laquelle se sont renfermés les doctes rubricistes et commentateurs du dix-septième et du dix-huitième siècle. La faveur honorifique dévolue aux successeurs du T. R. P. dom Prosper Guéranger tirera donc son plus grand lustre des considérations qui l’ont dictée ; et ce ne sera pas une médiocre gloire pour la jeune congrégation bénédictine de France, déjà recommandable à tant de titres, d’avoir fait dériver un nouveau privilège sur toute la famille cassinienne à laquelle elle est reliée 19

    Ces dernières paroles de Mgr Pie étaient une allusion intelligente à la double faveur accordée par le bref Ecclesiasticis viris. Afin d’honorer la mémoire de dom Guéranger et les services rendus par lui à l’Église, le souverain pontife accordait à ses successeurs réguliers dans le gouvernement de l’abbaye de Solesmes l’usage de la cappa magna ; toute fonction solennelle remplie par eux leur rappellerait ainsi un grand souvenir et un grand devoir. De plus, parmi les consulteurs de la congrégation des Rites, une place serait assignée à perpétuité à un des moines de l’ordre de Saint-Benoît : cette dernière faveur, gagnée par l’abbé de Solesmes et accordée à ses travaux, fut assez naturellement dévolue à la congrégation du Mont -Cassin, à laquelle la congrégation bénédictine de lance était attachée jusque-là et, qu’elle enrichissait ainsi d’une faveur, obtenue par la fille et aussitôt reportée sur la mère.

    Il faut le reconnaître d’ailleurs, la portée réelle du bref était beaucoup moins dans ces faveurs que dans les considérants, crue nous devons mettre sous les yeux du lecteur. Ils résument avec une incomparable autorité toute la glorieuse vifs que nous avons essayé de raconter.

PIE IX, PAPE

 

POUR PERPÉTUELLE MÉMOIRE

    

    Parmi les hommes d’Église qui de notre temps se sont le plus distingués par leur religion, leur zèle, leur science et leur habileté à faire progresser les intérêts catholiques, on doit inscrire à juste titre notre cher fils Prosper Guéranger, abbé de Saint-Pierre de Solesmes et supérieur général des bénédictins de la congrégation de France. Doué d’un puissant génie, possédant une merveilleuse érudition et une science approfondie des règles canoniques, il s’est appliqué, pendant tout le cours de sa longue vie, à défendre courageusement dans des écrits de la plus haute valeur la doctrine de l’Église catholique et les prérogatives du pontife romain, brisant les efforts et réfutant les erreurs de ceux qui les combattaient. Et lorsque, aux applaudissements du peuple chrétien, Nous avons, par un décret solennel, confirmé le céleste privilège de la Conception Immaculée de la sainte Mère de Dieu ; et tout récemment, lorsque Nous avons défini, avec l’approbation du très nombreux concile qui réunissait les évêques de tous les points de l’univers catholique, l’infaillibilité du pontife romain enseignant ex cathedra, notre cher fils Prosper n’a pas manqué au devoir de l’écrivain catholique : il publia des ouvrages pleins de foi et de science sacrée qui furent une preuve nouvelle de son esprit supérieur et de son dévouement inébranlable à la chaire de Saint-Pierre. Mais l’objet principal de ses travaux et de ses pensées a été de rétablir en France la liturgie romaine dans ses anciens droits. II a si bien conduit cette entreprise que c’est à ses écrits et en même temps à sa constance et à son habileté singulière, plus qu’à toute autre influence, qu’on doit d’avoir vu, avant sa mort, tous les diocèses de France embrasser les rites de l’Église romaine.

    Cette vie, employée, on peut dire, tout entière aux intérêts de la cause catholique, ajoute l’éclat d’une splendeur nouvelle à la congrégation bénédictine de France, déjà illustre à tant d’autres titres, et semble exiger de Nous un nouveau témoignage de notre bienveillante affection…

    

    Donné à Rome, à Saint-Pierre, sous l’anneau du pécheur, le 19 mars 1875, la vingt-neuvième année de notre pontificat.

    

    Au cours du temps, Dieu ne fait qu’une œuvre, son Église. C’est à elle qu’il a tout rapporté. L’honneur de sa créature est d’y travailler après lui, avec lui, et de mettre son effort et sa vie là où le Fils de Dieu a mis son sang. En disant des travailleurs évangéliques qu’ils sont les ailes de Dieu, Dei adjutores, l’apôtre n’a fait que traduire la parole du Seigneur même, lorsqu’il montre l’Église comme une vigne, Dieu comme le maître de cette vigne qui est toujours devant lui, et les hommes comme les ouvriers conviés successivement, selon les diverses heures du jour, à y apporter leur travail. Cette image simple et grande, qui résume l’histoire surnaturelle et l’œuvre de Dieu dans le temps, a été aimée de saint Benoît ; il l’a recueillie. Au prologue de la sainte règle, Dieu lui est apparu comme dans la parabole évangélique recrutant par le monde ses religieux et ses élus, semblable au maître de maison qui engage ses ouvriers à son œuvre par l’espoir de l’éternel salaire, quoerens Dominus in multitudine operarium suum.

    L’ouvrier de Dieu ! N’est-ce pas par excellence le nom de celui qui, au lendemain de son dur labeur, repose loin de nous maintenant dans la solitude de son église déserte ? Huit ans se sont écoulés déjà, depuis le jour où ses fils se sont exilés pour garder l’intégrité, la liberté et l’honneur de la vie religieuse qu’ils ont vouée. On ne les a point vus, dom Guéranger ne le leur avait point appris, fréquenter les antichambres, contester avec les politiciens, se diminuer en voulant se racheter à tout prix, ni fatiguer les bourreaux par d’inutiles supplications. Ils se sont retirés de la France, lorsqu’ils ont entendu les représentants du pays leur signifier que leur vie était immorale, parce qu’ils ne pouvaient ni faire du commerce, ni se marier. Conformément à l’ordre de l’Évangile, ils ont secoué la poussière de leurs chaussures en témoignage contre une patrie où ils n’avaient plus de place. Ils ne gémissent pas, ils ne maudissent pas, ils n’implorent rien : à quoi bon ? il est encore en Europe des régions qui savent respecter leur propre liberté dans la liberté d’autrui. Ils attendent seulement aux portes de la France qu’un retour d’équité et de bon sens leur fasse retrouver leur place de droit dans une terre qu’ils ne sauraient oublier. Jusque-là leur règle elle-même leur rappellera que leur vie est à Dieu toute, et qu’en tout lieu on sert le même Dieu, on milite sous le même roi. Or il est partout simple de servir Dieu ; il est simple aussi de mourir et il y a de partout accès à l’éternité. Dès lors, tout est bien.

    Lorsque saint Benoît fut sur le point de sortir de la vie, il promit à ses fils de leur être plus proche et plus présent, le jour où il aurait déposé le fardeau de son corps : Proesentior vobis ero carnis deposito onere. Au cours d’un exil que nous supportons pour demeurer fidèles à notre règle et pour confesser notre foi monastique, nous attendons le même bienfait et la même bénédiction de celui que Dieu nous a donné pour père et que la, voix de l’Église a appelé « un vrai disciple de saint Benoît ».

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