Dom Guéranger au Mont-Cassin

Lettre aux amis de Solesmes – 1975 / 1

Alors qu’il se trouvait à Rome, au mois de mars 1856, Dom Guéranger fut invité par l’abbé du Mont-Cassin, Dom Michel-Ange Celesia, à venir célébrer la fête de saint Benoît, transférée au 1er avril en raison de la date précoce de Pâques. Il répondit avec joie et empressement. Peut-être s’étonnera-t-on qu’il ait attendu son quatrième voyage en Italie pour accomplir, à l’âge de cinquante et un ans et après vingt-trois années de vie monastique, un pèlerinage si cher à tout bénédictin et que trente lieues seulement séparent de Rome. Ce n’était pourtant pas le désir qui lui manquait de visiter les lieux sanctifiés jadis par saint Benoît. Au lendemain de sa profession à Saint-Paul de Rome, en juillet 1837, il s’était hâté vers Subiaco, regrettant de ne pouvoir se rendre ensuite au Cassin.

N’oublions pas la pauvreté des moyens de communication en ce temps-là. Il n’était pas question de partir en excursion au Mont-Cassin pour une journée : une distance couverte aujourd’hui en deux heures de voiture demandait alors près de dix-huit heures de voyage. Or, Dom Guéranger avait à Rome un emploi du temps fort chargé. Il pouvait alléguer aussi un motif de discrétion : en 1837, certains bénédictins d’Italie avaient cherché à faire entrer Solesmes dans la Congrégation cassinaise, et leur espoir avait été déçu.

Mais vingt ans avaient passé; Dom Guéranger était devenu un personnage considéré. Le geste de Dom Celesia le tirait d’embarras. Il est permis de penser que la présence d’un moine de Solesmes au Mont-Cassin n’était pas étrangère à cette invitation. Dom Camille Leduc, en effet, après avoir passé cinq années à Rome, avait gagné la grande abbaye depuis quelques mois et venait d’y être nommé Maître des novices.

Sur ce pèlerinage, qu’il regarda comme l’une des grandes heures de sa vie, Dom Guéranger nous a laissé, dans son Journal, des notes précises, inédites jusqu’à présent. Si elles sont surtout descriptives, elles nous font connaître néanmoins les impressions du pèlerin, exprimées avec discrétion. L’une de ces confidences porte sur l’effusion singulière de grâce, qu’il reçut, le 2 avril, en célébrant la messe dans les stanze de saint Benoît.

On remarquera particulièrement à travers ces notes :

– la joie de retrouver dans la disposition des lieux certains traits de la vie de saint Benoît, telle qu’elle est racontée par saint Grégoire le Grand au VIe siècle;

– l’attention aux particularités liturgiques, et la sensibilité dans l’appréciation des œuvres d’art;

– le souci scientifique de profiter de ces quelques heures passées près de l’un des plus riches dépôts d’archives. Dom Guéranger a toujours aimé les manuscrits; on le devine, à l’entendre énumérer les pièces rares qu’il a eu le bonheur d’avoir entre les mains.

En un mot, Dom Guéranger se comporte en pèlerin et en moine : il prie, il admire et il trouve encore le moyen de travailler. Il se montre également fort sensible au témoignage d’amitié fraternelle de la part des Cassiniens.

Il faudrait, pour le suivre plus aisément, avoir sous les yeux une carte, un plan, ou quelques vues de la grandiose abbaye. Il faudrait aussi relire les Dialogues de saint Grégoire le Grand. Mais peut-être, au cours de cette Année sainte, certains des Amis de Solesmes auront-ils mieux encore et pourront-ils prolonger leur pèlerinage à Rome par celui du Mont Cassin. Puissent-ils l’accomplir avec la même foi que le pèlerin de 1856.

Journal de Dom Guéranger

29 mars 1856.

Monté, à 19 h., en diligence poste pour Frosinone. On a fait dix lieues de suite avec les mêmes chevaux. Route très peu sûre. Dernièrement, cette voiture a été dévalisée par quinze brigands. Le courrier, après une lieue, nous a recommandé de veiller et de regarder souvent par l’ouverture de derrière. Nous n’avons eu aucune rencontre, onze brigands ayant été arrêtés depuis trois jours sur cette route. Changé de chevaux à Val Montone 1 . Arrivé à Frosinone 2 à 6 h. du matin.

30 mars.

Dimanche de Quasimodo. Célébré dans la chapelle des Buffalisti 3 , auxquels l’abbé Theodoli ( 4 ) m’avait recommandé et qui m’ont procuré une voiture pour Ceprano. Parti à 9 h. et arrivé avant midi à Ceprano ( 5 ). J’ai trouvé là le carrosse de l’Abbé du Mont Cassin. J’y suis monté de suite. Le Mont Cassin, que j’avais aperçu avant Ceprano, a reparu après une demi-heure. L’aspect est celui d’un vaste fort. Descendu à San Germano, au palais de l’Abbé, où j’ai été reçu par l’aimable et savant prieur Calefati ( 6 ). Dîné et gravi la montagne à pied. A l’endroit où saint Benoît se sépara de saint Maur, trouvé Dom Leduc avec ses deux novices. Plus haut, le prieur Tosti (), puis divers autres. La voie est rude et très longue à raison des détours (8) ; il m’a fallu au moins trois-quarts d’heure d’ascension. La vue est des plus magnifiques. Rencontré plusieurs traces de saint Benoît plus ou moins historiques : l’emplacement du temple d’Apollon, du bois sacré. L’abbaye devenait toujours plus imposante.

Enfin, franchi le seuil et traversé le conduit bas et voûté qui va en montant jusqu’au portique. Là, trouvé le Rme P. Abbé Celesia ( 7 ) qui m’attendait avec plusieurs moines. J’ai voulu du moins baiser la main du successeur de saint Benoît; il ne l’a pas permis, et a voulu en tout me traiter fraternellement. Monté avec lui les degrés qui conduisent à l’église cathédrale de Cassin ; aspect noble de ces deux cours ornées de colonnes et de statues. Le tympan de la porte principale de l’église est de l’ouvrage du Bx Victor Ill ( 8 ). L’église elle-même d’une richesse étonnante : marbres, peintures, dorures, comme dans une capitale. Les peintures sont toutes médiocres, mais il y a encore de l’idée, plus que l’on n’en aurait aujourd’hui. Adoré d’abord le T S. Sacrement, à la chapelle où il repose, puis, toujours conduit par le Révérendissime, monté au presbyterium, et, derrière le maître-autel, prié à la Confession de S. Benoît et de Ste Scholastique. Conduit ensuite à l’appartement où je devais loger. Là, le Rme m’a fait l’honneur de me présenter une partie de la communauté, puis les novices amenés par Dom Leduc, puis les convers. L’appartement est au-dessus de ce qu’on appelle les stanze ou chambres de saint Benoît. Je ne le sus qu’après. Tosti, Calefati, l’Abbé Scotti, Dom Nicollo d’Orgemont ( 9 ) sont revenus plus tard pour faire compagnie. Après souper, causé avec Dom Leduc, jusqu’à une heure du matin, sur plusieurs choses très importantes.

31 mars.

Célébré dans l’Eglise inférieure, dite sotto corpo, à la Confession, assisté de Dom Leduc et de ses deux novices. Après déjeuner, vu l’église en détail avec le Révérendissime : corps saints à tous les autels, moins ceux de S. Michel et de S. Jean; corps des SS. Abbés; S. Berthaire ( 10 ) et S. Apollinaire ( 11 ) sont à part ; corps du Bx Carlloman ( 12 ) et du Bx Victor IlI. Messe conventuelle; chant un peu plus grégorien qu’à Saint-Paul de Rome. On faisait de l’Annonciation par translation; très peu de monde au chœur Dîné; réfectoire magnifique avec le grand tableau donné au trait par Tosti : multiplication des pains ; en même temps, S. Benoît distribuant de ces pains et en donnant à S. Ignace; dans le lointain, l’abbaye comme au XVle siècle, avec la tour de S. Benoît encore isolée. Ce tableau est d’un grand effet, ainsi que la fresque de l’église, au-dessus de la porte : immense composition qui représente la dédicace par Alexandre Il ( 13 ), assisté de l’archidiacre Hildebrand ( 14 ) qui tient le Pontifical.

Après le dîner, séance à l’Archive, avec Calefati. 30.000 chartes, 1.000 manuscrits; correspondance des Bénédictins de Saint-Maur, du Bx Tommasi ( 15 ) avec Gattola ( 16 ) ; manuscrits d’Origène du Vl, ou VlIe siècles en onciale, etc. Etudié le Missel d’Oderise ( 17 ); les vers de S. Damase épars dans divers manuscrits, les passionaux sur Ste Cécile et divers martyrs de Rome; l’hymne de Paul Diacre sur la Sainte Vierge, etc. Tout cela dans cette séance et jours suivants. A 3 h., vêpres pontificales de S. Benoît. Selon l’usage du Mont-Cassin, on m’a revêtu de la Cappa magna et du rochet. Toute la communauté a accompagné, faisant suite. Les 107 séminaristes du diocèse marchaient devant et se sont arrêtés sous le portique, de manière à n’entrer qu’après les moines. Le Révérendissime attendait dans sa stalle. Dom N. d’Orgemont, cérémoniaire, a parfaitement dirigé toute la fonction qui a été des plus solennelles. L’usage du Mont-Cassin est aussi que le prélat invité officie u côté de l’Evangile, sur le trône même de l’Abbé, avec le baldaquin. Le chant de l’hymne est fort beau ! on me l’a donné.

1er avril.

S. Benoît Célébré pontificalement la messe, toujours avec la même solennité. Hier, à Vêpres, il n’y avait personne; aujourd’hui, à la messe, une soixantaine au moins. Quand la fête de S. Benoît n’est pas transférée, l’église est pleine, toute vaste qu’elle est. Après le dîner, qui a été très simple, séance à l’Archive. Vêpres chantées par le prieur Calefati ; le célébrant et les six chantres se sont tenus au fond du chœur, devant le livre choral, toujours debout, comme le chœur, excepté pour les antiennes. Avant le capitule, ils sont allés à la banquette, au côté de l’Epître, jusqu’à la fin. Complies et prières suivies de l’hymne de S. Benoît Signifer invictissime, puis de la gracieuse antienne : Benedictus et Scholastica, amabiles in vites sua, in morte quoque non sunt separati ( 18 ). Visité ensuite le trésor, avec le Révérendissime : Vraie Croix très considérable; deux Saintes Epines ; beaucoup de reliques précieuses, sans châsses, par suite du pillage de 1799 ( 19 ). Entre autres le bras de S. Matthieu; celui de S. Maur n’est plus discernable dans ces amas de saints ossements. Visité, toujours avec le Révérendissime, l’étage inférieur de l’antique tour, où reposaient les religieux et le diacre Servandus, quand S. Benoît eut la vision ( 20 ). Eté ensuite, avec Dom Leduc, prier à la Confession.

2 avril.

Après Prime, dans le chœur d’hiver, célébré la Sainte Messe dans les stanze. Profonde impression dans ce saint lieu, bien plus qu’à la Confession. Je remercie mon saint Patriarche de ce qu’il s’est fait sentir à moi. Avant de monter à l’autel, considéré Plombariola par une des fenêtres et, par l’autre, la montagne derrière laquelle est Capoue ; c’est le récit de S. Grégoire tout entier ( 21 ). Travaillé à l’Archive. Vu le diplôme de S. Zacharie ( 22 ) refait au XIe siècle. Après le dîner, vu lla bibliothèque : 25.000 volumes ; salle trois fois trop petite. Vu les stalles du chœur, merveilleuses de sculptures, mais dans tout le paganisme de la Renaissance. Vu les livres de chœur au nombre de 32, ornés de belles vignettes du XVl siècle. Parti avec les prieurs Calefati et Tosti pour visiter l’ancien monastère appelé l’Albaneta, qui était autrefois le noviciat du Mont-Cassin, et maintenant en. ruine. La route à travers la montagne est assez facile et présente l’aspect d’une profonde solitude. C’est à l’Albaneta que S. Thomas d’Aquin fut élevé et que S. Ignace a passé 40 jours. Ce lieu n’appartient plus à l’abbaye.

3 avril.

Célébré dans la petite église de S. Martin, qui est à l’ombre de la grande église. Parti à huit heures avec le Révérendissime et Dom Leduc. Descendu de rudes sentiers pendant plus d’une demi-heure. Vu en passant la vigne plantée par S. Ratchis ( 23 ). Enfin, dans la plaine, rencontré tout d’abord la chapelle qui marque le lieu du dernier entretien de S. Benoît et de Ste Scholastique, et qui est ombragé par un vieux cyprès qui n’a plus d’écorce. Charmant tableau à l’autel. Prié avec bonheur en ce saint lieu. De là, parti pour Plombariolla, aujourd’hui Piumarola. Ce lieu, avec ses petites dépendances appartient encore au Mont-Cassin. Tout est bien délabré ; mais le souvenir de Ste Scholastique y est toujours vivant. De là, elle apercevait la tour du Cassin, et de cette tour l’œil du frère protégeait la sœur Dîné à un quart de lieue de là, chez le régisseur de l’abbaye. Retour à San Germano. Visité les ruines de Casinum ; l’amphithéâtre, dont l’arène est un champ ensemencé et dont l’intérieur est orné d’un opus reticulatum ; l’emplacement du théâtre; un magnifique sépulcre que l’on croit étrusque, tout en énormes pierres de taille parfaitement agencées et ayant quatre absides avec une coupole; c’est maintenant une chapelle. Remonté à l’abbaye. Visité le séminaire, le pensionnat laïque et l’alumnat, avec un grand intérêt. Rendu visite aux principaux membres de l’abbaye.

4 avril.

Célébré dans la chapelle du noviciat. Visité en détail tous les sanctuaires, pour prendre congé. Adieux et remerciements au Révérendissime et à tous. Tosti, Scotti, d’Orgemont, Pappalettere 24 m’ont fait un peu de conduite. Dom Leduc m’a accompagné jusqu’au lieu de la séparation de saint Benoît et de saint Maur. Dom Calefati m’a suivi jusqu’à San Germano. Déjeuné au palais abbatial. Remonté dans la voiture de l’abbaye jusqu’à Ceprano. Là, grâce au bon chanoine de Donatis, j’ai trouvé une voiture qui m’a mené jusqu’à Frosinone. Monté dans la diligence, à 6 h. du soir, et roulé toute la nuit. Arrivé à Rome, le 5 avril, à 5 h. du matin.

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