Dom Guéranger et la fondation de Sainte Cécile de Solesmes

DOM GUÉRANGER ET LA FONDATION

DE SAINTE-CÉCILE SOLESMES

 

Mère Jacqueline MAURY (†), o.s.b. Sainte-Cécile de Solesmes

(Colloque Dom Guéranger 1975)

 

    

    « Toute ma vie, le Seigneur m’a conduit en aveugle, disait dom Guéranger à Madame Cécile Bruyère, à la fin de sa vie. Je n’ai jamais prévu ce qu’il ferait de moi, je n’ai jamais pu combiner ni arranger rien. Ah ! Qu’il fait bon être ainsi dans la main du Seigneur ! ».

    Et encore : « Notre Seigneur ne m’a pas demandé la permission de m’employer. Quand je paraîtrai devant lui, ma seule excuse sera que je ne me suis jamais ingéré en rien et qu’il m’a toujours imposé les fardeaux ».

    Ces réflexions de l’abbé de Solesmes sur la conduite de Dieu à son égard s’appliquent d’une manière spéciale à la dernière œuvre de sa vie, dont il dira : « La seule œuvre où j’ai recueilli tout ce que j’attendais, c’est à Sainte-Cécile ».

    

    Dans les pages où elle retrace les origines et la fondation de son monastère, Mme Cécile Bruyère souligne l’humilité des moyens dont la Providence se servit pour amener dom Guéranger à entreprendre cette fondation et la pauvreté des instruments utilisés pour la réaliser. On peut vraiment affirmer que Sainte-Cécile fut fondée sur la foi dom Guéranger 1 .

    

    – Préparations lointaines

    

    Aux alentours de 1840, un architecte parisien, M. Jean-Jacques Huvé 2 , désirant assagir son fils aîné, trop facilement absorbé par les distractions que lui offraient la capitale, le fit entrer, contre son gré, dans l’administration des mines de Sablé. Le résultat de cet exil dépassa l’attente paternelle : le jeune homme s’adapta si bien à la petite ville provinciale, qu’il décida de s’y fixer, malgré les protestations familiales, et s’y maria. Sa jeune femme avait un frère qui, converti par dom Guéranger, était devenu un excellent chrétien et qui entraîna vite son beau-frère à suivre son exemple.

    En 1852, dom Guéranger baptisait un des enfants nés au foyer de M. Félix Huvé. La sœur de celui-ci, Madame Léopard Bruyère 3 , vint assister à la cérémonie et eut un entretien avec l’abbé de Solesmes, auquel elle confia ses préoccupations au sujet de la conversion de son mari, de son père, de son second frère, ainsi que pour l’éducation de ses deux filles, Jenny et Lise, âgées respectivement de six et trois ans. Dom Guéranger, frappé par le sérieux et la ferveur chrétienne de la jeune femme, lui donna des conseils et lui promit sa prière en des termes qui touchèrent profondément Mme Bruyère. De ce jour, elle conçut pour le Père abbé la plus profonde vénération et lui témoigna une confiance absolue.

    L’année suivante, Félix Huvé envoya à son beau-frère Bruyère, par manière de plaisanterie, une affiche annonçant la mise en vente de la propriété de Coudreuse, située sur la paroisse de Chantenay, à trois lieues de Sablé. M. Bruyère songeait bien à acheter une maison de campagne, mais n’était nullement attiré par le Maine. Cependant, il profita de ce prétexte pour aller, avec sa femme et ses filles, faire un séjour à Sablé. M. et Mme Huvé furent stupéfaits du résultat de leur plaisanterie et, sans croire à une conclusion favorable, se réjouirent vivement d’une réunion de famille, très rare à cette époque où le voyage de Paris à Sablé était encore une expédition qui se faisait en partie par diligence.

    M. et Mme Bruyère allèrent donc visiter Coudreuse et en revinrent sans avoir aucunement l’intention d’acheter une maison qui leur avait paru triste et délabrée. Mme Bruyère était très déçue ; elle avait beaucoup prié et fait prier sa fille aînée pour l’acquisition de cette propriété, car elle entrevoyait le bienfait que serait pour son mari la proximité de Solesmes.

    Or, M. Bruyère, qui était architecte, se mit à imaginer la parti qu’il pourrait tirer de ce vieux manoir du temps d’Henri IV, auquel il trouvait tout de même un certain cachet, et finalement il alla à l’adjudication. Pendant ce temps, Mme Bruyère et sa fille aînée, âgée de sept ans, assistaient à Solesmes aux premières Vêpres de l’Assomption. Jenny voyait dom Guéranger pour la première fois au cours d’une cérémonie pontificale qui l’émerveilla. Mais quand, à la sortie, elle apprit que sa mère allait au parloir saluer le P. Abbé, saisie d’une terreur inexplicable, elle prit la fuite.

    M. Bruyère avait acheté Coudreuse, mais, tout d’abord très pris par son activité professionnelle à Paris, il ne se préoccupa guère de sa nouvelle propriété. À l’automne de 1855, la santé de sa femme nécessitant des séjours prolongés à la campagne, il entreprit la restauration de la maison et vint passer quelques jours à Sablé avec sa famille. Ce fut pour Jenny l’occasion d’un nouveau contact avec Solesmes : une nuit de Noël qui lui parut un instant de paradis.

    En 1857, dom Guéranger, apprenant que la fille aînée de Mme Bruyère allait faire sa première communion, lui envoya une parcelle du linge taché du sang de sainte Cécile et une image représentant Notre-Dame cueillant un lis ; Jenny, très émue, crut que le P. Abbé l’avait devinée tout entière. Mais quelques jours plus tard, Mme Félix Huvé venait raconter à dom Guéranger que l’enfant était tombée sérieusement malade deux jours avant la cérémonie, et en avait un tel chagrin que le médecin, inquiet pour sa santé, demandait à ses parents de lui promettre qu’elle ferait sa première communion dès sa guérison. Les règlements administratifs des paroisses parisiennes rendaient la chose difficile.

    Dom Guéranger promit aussitôt de lui faire faire sa communion à la première grande fête, et Jenny ne pensa qu’à guérir le plus vite possible. Un instant, elle espéra pouvoir se joindre aux enfants de Chantenay, mais elle arriva trop tard. Il fallut donc recourir aux offres de dom Guéranger, qui l’attirait et la terrifiait tout à la fois. Finalement, il fut décidé qu’elle prendrait part à la première communion de Sablé, mais que dom Guéranger assurerait la dernière préparation. Il ne semble pas que celui-ci ait eu alors autre chose qu’un contact très simple avec une petite fille très intimidée, qu’il appellera bientôt sa « petite muette ».

    Après la première communion, Mme Bruyère demanda à dom Guéranger s’il voulait bien continuer à confesser sa fille tous les mois pendant ses séjours à Coudreuse. D’année en année, en raison de la santé de sa femme, M. Bruyère prolongea la durée de ces séjours, et bientôt la famille Bruyère ne retourna plus à Paris que pour les mois d’hiver.

    Tous les mois donc, et plus tard tous les quinze jours, quand M. Bruyère, qui n’aimait pas les femmes dévotes, n’y mettait pas obstacle, Jenny Bruyère – devenue Cécile depuis sa confirmation 4 – allait à Solesmes où dom Guéranger lui consacrait un quart d’heure : cinq minutes au confessionnal, dix minutes au parloir, où elle devait rendre compte de ses études et de ses lectures. Elle lisait, en effet, avec passion, même les livres les plus rébarbatifs, et dom Guéranger profitait de cet attrait pour la cultiver, lui apprendre à juger, redresser certaines idées. C’est ainsi qu’il influa autant sur la formation de son intelligence et de sa volonté que sur sa vie spirituelle. M. Bruyère, très flatté de voir un homme de la valeur de dom Guéranger s’occuper de sa fille, laissait faire.

    

    – Vocations

    

    Cécile Bruyère était d’un tempérament très fermé, qui devait déconcerter dom Guéranger, de nature plus expansive. Longtemps, il fit le siège de la petite citadelle qui ne se livrait pas. Plus tard, il confiera à l’abbesse de Sainte-Cécile :

    « Le Seigneur vous a donné de tels points de contact avec moi que j’en suis toujours émerveillé. Si j’avais pu soupçonner tout cela quand vous m’êtes arrivée ! Mais vous étiez si concentrée ! L’Époux se défiait de moi, il était jaloux, je me serais attaché à vous trop naturellement, et il ne le voulait pas. Je vous suivais donc avec un réel dévouement ; je vous voyais consciencieuse, exacte, quelque chose de mystérieux m’empêchait de me rebuter de votre froideur apparente. Oh ! Que vous m’avez mis à l’épreuve ! Quand j’ai vu ce que le Seigneur voulait faire, alors j’étais prêt et tout surnaturel à votre endroit ».

    Ce fut la veille de l’Immaculée Conception de 1858 que la petite citadelle entrouvrit sa porte, en réponse à une question toute simple de dom Guéranger au sujet de la fête du lendemain : « Dieu aime la pureté ; je ne me marierai jamais ». Dom Guéranger interrogea et se rendit compte qu’il s’agissait là d’une décision déjà ancienne, mûrie et tout surnaturelle. Il fit alors espérer à Cécile qu’après un temps d’épreuve suffisant, il lui permettrait de contracter plus solennellement l’engagement déjà pris dans son cœur.

    Sa direction se fit désormais plus précise, il exigea beaucoup de sa fille spirituelle pour laquelle il prévoyait bien des combats. Il lui demandait de lui rendre compte de sa vie intérieure et découvrait qu’elle avait été, dès l’enfance, prévenue de grâces de choix 5 . Comme elle avait une difficulté presque insurmontable à exprimer ce qui se passait en elle, il finit par lui demander d’en écrire un compte-rendu exact, la faisant recommencer quand elle restait dans le vague. Il l’exerçait sans cesse à l’humilité, à l’oubli de soi, à la charité effective dans un dévouement de tous les instants, à l’amabilité, même envers les personnes du monde dont la conduite la révoltait.

    

    – Direction spirituelle de dom Guéranger

    « La chose la plus importante pour Cécile, lui écrivait-il le 1er février 1859, à la veille d’un départ pour Paris, est de faire en sorte de ne jamais perdre le calme, de toujours conserver la paix dans son âme. Quand on se laisse troubler, on ne s’appartient plus et on cesse d’entendre la voix intérieure de Dieu. Ce n’est pas un péché, du moins toujours, de se laisser emporter par l’imagination ; mais c’est un danger ; parce qu’on y perd le recueillement, et que l’on ne prie plus aussi bien.

    

    « Dans le cours de la vie, bien des choses vous choqueront : faudra-t-il pour cela perdre la paix de l’âme ? Non assurément. Tout ce qui n’enlève pas Dieu de notre cœur n’est pas un mal pour nous ; demeurons donc tranquilles.

    

    « Il y a un moyen de profiter de beaucoup de choses qui sont nuisibles à d’autres, et que l’on ne peut éviter soi-même. C’est de ne s’en monter jamais et de les juger au point de vue que Dieu a bien voulu nous donner. Par ce moyen, Cécile acquerra de l’expérience, son jugement se formera et s’étendra ; elle comprendra plus de choses ; elle saura mieux tout ce qu’elle doit à la bonté gratuite de Dieu, et elle en sera meilleure et plus propre à faire le bien par son exemple et son influence, quand elle ne sera plus un enfant ».

    Il y revient le 18 février 1860 :

    « J’ai bien béni Notre Seigneur de l’assistance qu’il vous prête, et je la reconnais dans le calme qu’il vous inspire. Conservez cette disposition ; elle vous préservera de bien des troubles, et de bien des paroles et démarches irréfléchies, dont on se repent ensuite. Il ne faut être ni boudeuse, ni muette, mais posséder son âme et se laisser posséder par celui qui daigne l’habiter. Soyez donc douce et sereine en toute circonstance, et ne vous laissez émouvoir que quand le Maître veut qu’il en soit ainsi.

    « […] je me flatte que vous tenez ferme à vos bonnes résolutions de Coudreuse pour vous lever lestement, et pour vous habiller de même. Cela, et puis céder du premier coup à une parole ou à un geste de votre maman ; ce sont trois choses importantes et sur lesquelles je ne fléchis pas plus de loin que de près, et toujours dans l’intérêt de ma chère petite enfant pour qui Dieu a tant fait et fera tant par la suite, si elle lui est fidèle.

    « Pensez souvent, mon enfant, à l’inégale distribution des dons de la grâce. Dieu ne refuse à personne ce qui lui est nécessaire sous ce rapport ; mais il y a des préférés. Qu’avez-vous fait pour l’être, pauvre méchante petite fille ? Rien, et cependant Notre Seigneur dépense tant pour vous ! Voyez cela, et réfugiez vous dans l’humilité comme dans un asile. Soyez humble et humiliez vous ; autrement, vous seriez capable de tourner contre Dieu les dons qu’il vous fait. Demandez lui sans cesse qu’il veuille bien continuer à soutenir votre faiblesse. Soyez bonne et indulgente envers ceux qui ont moins reçu, et qui profiteraient peut-être mieux que vous, s’ils sentaient ce qu’il vous est donné de sentir. Je n’ai pas besoin de vous dire de prier pour ceux qui ont tant de besoins.

    « Je ne vous recommande point de prier pour le Saint Père ; je sais que vous êtes fille de l’Église catholique, comme disait d’elle-même Sainte Thérèse en mourant… ».

    Pendant quelque temps, il la mit en garde contre toute la recherche mondaine. Quand il se fût rendu compte qu’il n’y avait guère de risque de ce côté-là pour elle, il exigea au contraire une certaine attention sur ce terrain, pour l’honneur de son Seigneur. Pour la même raison, il ne lui passait aucune négligence dans le style ou la présentation de ses lettres et luttait contre une orthographe assez irrégulière : elle devait chercher dans tous ces détails la perfection pour Celui qui avait daigné contracter une alliance avec elle.

    « Quant à la toilette, lui écrit-il le 28 février 1860, il faut s’y résigner à Paris, en s’éloignant toujours plus au fond de son cœur, de toutes ces mondanités. Notre Seigneur ne s’y trompera pas … vous veillerez sur vous et protesterez contre tout cet extérieur auquel vous devez, par position, vous soumettre. Laissez faire votre maman, et ne pleurez plus ».

    En août 1862, la jeune fille ayant enfin réussi à vaincre sa froideur extérieure, dom Guéranger l’encourage :

    « Vous avez parfaitement compris ma chère enfant, d’où venait cette réserve glaciale à laquelle je vous ai vu si rarement déroger ; c’était un reste de la raideur d’orgueil qui a régné si longtemps sur vous. Il faut que cela tombe et que vous sentiez intimement que la bonne grâce est une des formes de l’humilité. Elle est aussi une de celles de la charité, et franchement, n’est-ce pas un malheur de faire dire aux gens du monde que les personnes pieuses sont égoïstes et indifférentes à l’égard de leur prochain ? » (19 août 1962).

    « Vos lettres sont maintenant bien claires et font connaître votre état de mieux en mieux. Elles sont un hymne continuel à la bonté de N-S. envers vous ; mais peut-il en être autrement ? Accoutumez-vous ainsi à causer avec la plume ; mais faites-le aussi avec la langue et soyez aimable et prévenante avec tout le monde » (28 septembre 1862).

    Il revient à plusieurs reprises sur le style et l’orthographe :

    « Tâchez de venir bientôt, et aussi de respecter un peu plus l’orthographe. Votre dernière lettre avait des tours de force en cette matière qui étaient comparables à ceux du passé. Si Lise vous en faisait autant, vous prendriez vos grands airs » (6 novembre 1862).

    Et à Mme Bruyère :

    « J’ai écrit longuement à Cécile, pour la récompenser de sa longue lettre ; mais l’espace m’a manqué pour lui recommander le style. Il y a comme toujours beaucoup de passages très corrects, mais après cela elle ne se soutient pas et tombe, la ponctuation et l’orthographe se tiennent à peu près au même point. Il faut qu’elle fasse attention à cela, à dix-sept ans, il est temps » (28 novembre 1862).

    Voici encore une leçon paternelle :

    « Vous éprouvez un peu ce que je craignais par suite de votre isolement et pas la nécessité de vous conduire toute seule. Cela m’oblige à vous redresser aussi un peu parce qu’il ne doit y avoir en vous que des sentiments justes. Ainsi vous écriviez à Marguerite 6 qu’il était à peine convenable que vous priiez pour elle, attendu que vous n’êtes qu’un pauvre rameau desséché ; je n’approuve pas cela : la prière d’un cœur humilié est la plus agréable à Dieu et ce cœur ne doit jamais craindre de prier pour autrui … Ne vous alambiquez plus ainsi ; autrement je vous renvoie à S. François de Sales… ».

    Rien n’était laissé à la sentimentalité, à la rêverie. Elle devait lutter énergiquement contre certaines faveurs spirituelles que dom Guéranger ne lui permettait pas de s’arrêter à savourer. Elle avouera plus tard que ce fut parfois pour elle une lutte épuisante.

    Dom Guéranger ne s’étonnait jamais, n’admirait jamais, n’hésitait jamais dans les conseils qu’il lui donnait. Au souvenir de la formation reçue, l’abbesse de Sainte-Cécile s’émerveillera de son doigté et de la sagesse avec laquelle il lui avait fait éviter tous les écueils de la vie spirituelle, sans quelle en eût même conscience. Ce ne sera que lorsqu’il lui confiera la charge des âmes qu’il invitera sa fille spirituelle à ne pas juger les autres d’après sa propre expérience, parce qu’elle avait été, dès son enfance, conduite par des voies exceptionnelles. Cette révélation la bouleversa : elle croyait sincèrement que sa vie spirituelle était celle de toutes les âmes ferventes et elle supplia Dieu de la rendre à la voie commune. Là encore, dom Guéranger lui demanda d’accepter docilement la volonté de Dieu. Elle-même affirmera que dom Guéranger n’aurait pu avoir un regard aussi perspicace et une telle sûreté de conduite s’il n’avait pas expérimenté tous ces sentiers.

    

    – Lointains projets de fondation bénédictine

    

    En octobre 1860 dom Guéranger fit commencer à la jeune fille un an de noviciat pour la préparer à émettre le vœu de chasteté. Il lui donna un règlement très exact et confia le rôle de maîtresse des novices à Mme Bruyère qui s’y employa avec un zèle que dom Guéranger eût probablement tempéré s’il l’avait vu de près à l’œuvre. Le jour de ses seize ans, 12 octobre 1861, Cécile Bruyère émettait donc le vœu de chasteté entre ses mains.

    Il envisageait pour elle une vie consacrée dans le monde mais Cécile avait en horreur la vie double qu’elle devait mener dans un milieu assez mondain et aspirait au don total de la vie religieuse, et plus précisément au Carmel. Quand elle en parla à dom Guéranger, il lui répondit avec une sorte de préoccupation :

    « Je ne voudrais pas vous détourner de la plénitude des conseils, mais élevée comme vous l’avez été, je crois que vous vous développerez moins dans un cloître tel qu’ils sont maintenant, avec l’étroitesse qui règne presque partout, que dans les conditions où vous vous trouvez » (O, p. 44).

    « Il éprouvait une souffrance réelle, écrit encore Mme C. Bruyère, en considérant dans quel abandon sont laissés à notre époque les monastères contemplatifs, le peu de respect que l’on porte à leurs lois et même à celles que l’Église a rendues en leur faveur, et l’absence de sollicitude pour les soins spirituels qu’on doit leur donner. « Y a-t-il dans un diocèse un prêtre ou trop souffrant ou incapable, disait-il, on en fait un aumônier parce qu’on ne peut en faire un vicaire. Au lieu de songer que ce qui ne convient pas aux simples fidèles, est encore moins apte à régir la partie choisie du troupeau ». Aussi, toute sa vie, quelles que fussent ses occupations, jamais ni un monastère, ni une religieuse isolée ne s’adressa à lui sans recevoir l’enseignement ou la lumière sollicitée…

    « Rien n’était cependant plus loin de sa pensée que le projet de fonder un monastère tel qu’il le concevait, et d’associer des femmes aux bienfaits de la vie monastique qu’il avait ouverte aux hommes. Il avait dirigé bien des âmes qu’il avait même guidées et encouragées jusqu’au cloître, mais il n’avait jamais entrevu la possibilité de fonder lui-même pour les abriter, et disons plus, il n’en avait jamais eu le plus vague désir » (O, p. 3).

    « Mais il n’en était pas de même pour Mme Bruyère. Depuis que sa fille s’était consacrée définitivement à Dieu, rien ne pouvait lui ôter la pensée qu’un jour dom Guéranger restaurerait la vie bénédictine pour les femmes comme il l’avait restaurée pour les hommes » (O, p. 49).

    Mme Bruyère finit par s’en ouvrir à dom Guéranger qui n’y attacha d’abord aucune importance.

    « On était alors, écrit Mme C. Bruyère, à l’époque où Mgr Jacques Nanquette venait de mourir prématurément. Les vœux de tout le clergé du Maine appelaient Mgr Charles Fillion 7 à recueillir sa succession, mais celui-ci résistait à un transfert qui lui semblait peu canonique, après si peu d’années passées à Saint-Claude, et pour revenir dans son pays. Durant ces alternatives, dom Guéranger se disait que si jamais il avait à faire la fondation d’un monastère de bénédictines, Mgr Charles Fillion était le prélat créé pour une telle œuvre. Un ordre formel du Souverain Pontife transféra l’évêque du siège de Saint-Claude à celui de Saint-Julien. Dom Guéranger en fut frappé, mais pas au point d’y voir un signe ».

    Cependant Mme Bruyère dut revenir par lettres plusieurs fois sur son idée, car le 28 novembre 1862, dom Guéranger lui écrivait :

    « J’ai admiré votre château en Espagne. Qui vivra verra. En tout cas, il n’y a pas de mal à cela. Le Bon Dieu fera ce qu’il voudra et vous avez le temps devant vous plus que moi. En attendant, vivons au jour le jour et le Bon Dieu saura bien faire connaître ce qu’il veut en son temps ».

    « Après ce mot rapide, dom Guéranger eut un entretien avec Mme Bruyère où il lui livra son âme tout entière à ce sujet. Il n’avait jamais pensé, disait-il, à un tel projet, sachant par expérience quelle somme de travaux, de sollicitudes, de peines et de douleurs est une fondation. Il avait usé toute sa vie à en, ébaucher une, et il ne pensait pas avoir assez de temps encore, de force et d’années devant lui pour mettre la main à une pareille œuvre » (O, p. 50).

    « Un peu plus tard il raconta à Mlle Cécile Bruyère la conversation qu’il avait eue avec sa mère, et ajouta, par manière de conclusion : « Je ne sais pas du reste pourquoi je vous dis tout cela, ma chère fille, à vous qui êtes carmélite déterminée ». Cécile Bruyère se prit à sourire et répondant à cette interrogation déguisée, dit : « Carmélite ? Oui, mon Père, plutôt que de rester dans le monde. Mais ce n’est pas par préférence ; et si vous faites des Bénédictines j’en serai, car voilà longtemps que je pense à l’Ordre de saint Benoît, mais il n’y a plus de filles de saint Benoît en France ». – « Mais si, il y en a plus de quarante monastères ! » – « Je l’ignore, mon Père, et je me disais que si cette pensée de fondation vient de Dieu, elle fera son chemin sans que je m’en mêle, sinon c’est perdre son temps en rêves inutiles ». – « Quelle singulière fille vous faites ! reprit le P. Abbé ; mais ce qui est certain, c’est que je ne ferai pas un monastère avec vous toute seule ». Et la conversation en demeura là ; et ni Mme Bruyère ni sa fille n’y revinrent les premières » (O, p. 52).

    On pourra s’étonner que dom Guéranger n’ait pas alors proposé à Cécile Bruyère d’entrer dans un monastère existant. Mais il regrettait que dans ces communautés, qui s’étaient maintenues à travers la Révolution ou s’étaient restaurées depuis, on eût repris des observances qui n’étaient pas toujours très conformes à la Règle de saint Benoît et qui parfois même altéraient le véritable esprit de l’Ordre.

    « Dom Guéranger, continue Mme C. Bruyère, lutta plusieurs jours avec cette pensée importune qui l’obsédait principalement dans la prière, si bien que pour chercher un point d’appui contre elle, il voulut s’en ouvrir à son Prieur, dom Charles Couturier, qui était aussi son confesseur. C’était un homme d’un jugement sûr, moine grave et exemplaire, mais plutôt extrêmement timide qu’entreprenant. Il écouta son Abbé attentivement, puis lui dit avec beaucoup de tranquillité : « Pourquoi vous effrayez-vous autant ? Qui sait si ce n’est pas là, au lieu d’un souci nouveau, la consolation que Dieu vous réserve pour vos dernières années ? » ». Dom Guéranger fut presque abasourdi par cette réponse inattendue ; mais bientôt sa foi profonde reprit le dessus, et il se dit que sans doute Dieu avait là des intentions pour influer sur des esprits si divers et si éloignés les uns des autres. Il se rangea désormais et porta cette pensée dans son âme, l’offrant à la divine Majesté, sans entrevoir du tout comment une pareille œuvre pourrait se réaliser. Prier et attendre fut toute son opération et toute sa politique » (O, p. 53).

    « Désormais il portait dans son âme cette idée de fondation qui se mûrissait dans le silence, la prière, sans aucun mélange d’empressement naturel et qui n’avait d’autre vie encore que l’acquiescement simple et ferme de deux ou trois volontés humaines à la volonté divine qui semblait s’être montrée » (N, p. 85).

    Cependant, à partir de cette époque, dom Guéranger fit lire à Cécile la Vie et la Règle de saint Benoît et l’initia peu à peu à la vie bénédictine.

    Il serait intéressant de retracer la vocation des autres fondatrices ; on y verrait l’attitude constante de dom Guéranger : prudence, sage lenteur pour reconnaître une vocation et l’orienter, grande fermeté dès que la volonté de Dieu était manifeste. Il avait une très haute idée de la grâce insigne qu’est la vocation, et, une fois celle-ci reconnue, il disait volontiers avec sainte Agnès : « La fiancée fait injure à l’Époux si elle se fait attendre » (O, p. 586).

    Entre les années 1861 et 1863 où dom Guéranger voyait se préciser la vocation de Mlle Bruyère, une autre jeune fille, Mlle Henriette Bouly 8 , dont la famille s’était fixée depuis peu à Sablé, venait le consulter dans des circonstances douloureuses, qui aboutirent à la rupture de ses fiançailles. Elle continua à s’adresser à lui et s’orienta peu à peu vers une vie consacrée à Dieu, puis songea à la vie religieuse. Très assidue aux offices de Saint-Pierre,

    elle demanda un jour à dom Guéranger s’il n’existait pas en France un monastère de « Bénédictines tout court » menant une vie analogue à celle des moines de Solesmes. Alors seulement, dom Guéranger lui laissa entrevoir la possibilité d’une fondation.

    Le 11 juillet 1863, se trouvait à Solesmes le chanoine Coulin 9 , directeur du Grand Catéchisme de Marseille, accompagné de plusieurs membres de ce Catéchisme, dont Mlle Brusson 10 . M. Coulin venait traiter de la fondation d’un monastère de Bénédictins à Marseille. Il désirait ainsi assurer l’avenir de son œuvre qui groupait de nombreuses dames et jeunes filles de la bonne société marseillaise. Parmi ces dernières, et à l’insu du plus grand nombre, s’était formé un noyau d’élite, le « Séminaire », à la tête duquel M. Coulin avait placé Mlle Amélie Brusson, à laquelle dom Guéranger donnera toute sa confiance et remettra le soin de distinguer les vocations pour Sainte-Cécile. Dès cette première rencontre, en effet, dom Guéranger s’ouvrit discrètement à elle sur l’éventualité d’une fondation de moniales bénédictines, en lui demandant si elle verrait au « Séminaire » des jeunes filles ayant une vocation religieuse.

    L’année suivante, il alla à Marseille pour la consécration de l’église Notre-Dame de la Garde et les préliminaires de la fondation du prieuré Sainte-Madeleine. Grâce à Mlle Brusson, il prit contact avec le Grand Catéchisme, et surtout avec le « Séminaire », entra en relation avec quelques uns de ses membres, particulièrement avec Mlle Marie de Ruffo-Bonneval 11 , mais ne révéla rien de son projet. Mlle Brusson lui avait confirmé que plusieurs jeunes filles étaient « arrêtées par la crainte de trouver une certaine étroitesse de vue et surtout l’absence totale de la compréhension de l’élément liturgique » (N, p. 86).

    « Que de sœurs de toutes parts ! écrivait dom Guéranger à Cécile Bruyère… Que (le Seigneur) soit donc béni du Nord au Midi et de l’Est à l’Ouest ! » (11 juin 1864).

    À la même époque, une autre vocation se dessinait à Sablé. Mlle Honorine Foubert 12 , appartenant à une famille très nombreuse dont le père était mort prématurément, se trouvait alors dans un pensionnat où on l’avait accueillie pour lui permettre de terminer ses études et où elle était devenue professeur de musique 13 . Les religieuses exerçaient une certaine pression, voire un certain chantage, auprès de cette jeune fille bien douée dont elles pressentaient la vocation religieuse. Celle-ci, qui commençait à se rendre compte que Dieu l’appelait vraiment, mais n’avait aucun attrait pour cette congrégation, était en plein désarroi. En vain s’efforça-t-elle de rencontrer un ami d’enfance qui venait de faire profession à Saint-Pierre, dom Athanase Logerot 14 . Elle en tomba malade, lors d’un séjour de vacances à Sablé, et le hasard amena dom Logerot chez Mme Joubert. La jeune fille le mit au courant de la situation et obtint la réponse qu’elle désirait : « J’en parlerai au P. Abbé ». Dans les mois qui suivirent, elle fut conseillée et guidée par dom Guéranger, par l’entremise du P. Logerot. En rentrant au pensionnat de La Flèche, elle se dit brusquement, sans rien que put justifier sa pensée : « Je ne serai jamais que bénédictine ». Ce ne fut que vers Noël 1865 que dom Guéranger lui parla de la possibilité d’une fondation.

    L’année 1866 allait s’ouvrir. Ni dom Guéranger, ni aucune des futures postulantes n’auraient pu imaginer qu’elle ne se terminerait pas sans que le nouveau monastère fût fondé. Pour tous, c’était encore un lointain projet.

    « Pressé de questions lorsqu’il fit le voyage de Marseille au commencement de l’année 1866, écrit Mme C. Bruyère, dom Guéranger s’ouvrit de la possibilité d’une fondation de bénédictines à Solesmes, à Mlle Amélie Brusson, centre de toutes les âmes aspirant à la vie parfaite, et à Mlle Marie de Ruffo-Bonneval qui, plus qu’une autre, désireuse d’embrasser une règle religieuse, et ayant même résolu de se faire carmélite si Dieu n’y avait pas mis obstacle par des évènements de famille, avait pressenti et deviné le projet bénédictin. Mais ni l’une ni l’autre n’étaient libres, et la confidence qui leur fut faite ne semblait pas, avant bien des années, avoir d’autres conséquences que de solliciter leurs prières et leur sympathie. Mlle Brusson était le bras droit de M.Coulin et se voyait retenue par des considérations très surnaturelles ; Mlle de Ruffo était seule pour soigner sa mère et sa sœur aînée, si infirmes toutes les deux qu’elle ne pouvait songer à les quitter avant que Dieu en eût disposé : ce qui pouvait ne survenir que dans dix ou quinze ans, selon le dire des médecins. On le voit, le Seigneur ne se hâtait pas de dire son secret. D’autant que, pécuniairement parlant, pour diverses raisons, aucune des personnes qui en étaient instruites n’avait une obole disponible pour une telle entreprise. En attendant, on s’entretenait du projet, et c’était déjà une sorte de repos pour l’abbé de Solesmes » (N., p. 87).

    

  1.     La fondation

        

        Au début d’avril 1866, dom Guéranger apprenait la mort de la marquise de Ruffo. C’était le lien le plus fort qui retenait sa fille dans le monde, mais celle-ci ne pouvait songer à laisser sa sœur aînée paralysée et dont elle était seule à pouvoir s’occuper.

        

        « Vers la fin de mai, écrit Mme Cécile Bruyère, un concours particulier de circonstances amena Mlle Bruyère à déclarer à son père son intention formelle d’entrer en religion à sa majorité. Sa vie devint alors intolérable au foyer paternel, et il parut évident qu’une telle situation ne pouvait durer longtemps. Dom Guéranger s’en rendit compte et comprit qu’il n’y avait plus à hésiter. Autant il s’était renfermé longtemps dans la prière, autant il montra de résolution et de fermeté lorsque Dieu eût ouvert la tranchée » (N., p. 100).

        Ce sobre paragraphe évoque discrètement les scènes de violence insensées auxquelles furent soumises Mme Bruyère et sa fille aînée lorsque celle-ci eut refusé un projet de mariage qui flattait extrêmement son père. Pour la première fois, quelqu’un osait résister à celui-ci. Dom Guéranger comprit que la santé de Mme Bruyère et de sa fille ne résisterait pas longtemps à une pareille épreuve et qu’il valait mieux brusquer les choses. Lui-même fut bientôt pris à partie : on se faisait fort de faire interdire les bénédictins par l’Empereur, auprès duquel un beau-frère de M. Bruyère avait ses entrées. M. Bruyère faisait éclater sa colère à tous les échos ; chacun, dans le pays, prenait parti pour lui ou pour dom Guéranger : l’unanimité ne se faisait que contre la jeune fille qui faisait peser une telle menace sur Solesmes par son entêtement. Elle-même suppliait dom Guéranger de l’autoriser à promettre d’attendre ses vingt-cinq ans pour partir. Sainte-Cécile serait alors fondée, M. Bruyère accepterait plus facilement pour un monastère plus proche et moins austère que le Carmel. L’abbé de Solesmes demeura inflexible : Cécile devait être là dès le début. Mme Bruyère et sa fille Lise, auxquelles dom Guéranger avait donné ses raisons, le soutenaient dans un parfait oubli d’elles-mêmes.

        Le 3 juin, M. Bruyère avait posé à sa fille un ultimatum, assorti des plus graves menaces contre elle, contre sa mère et sa sœur. Il exigeait une réponse pour le surlendemain matin. Cécile s’efforça aussitôt d’avertir dom Guéranger, mais les commissionnaires habituelles se trouvèrent empêchées, et ce fut sa sœur Lise qui, le 4, s’enfuit de grand matin porter une lettre de sa sœur à dom Guéranger. En arrivant à Saint-Pierre, elle apprit que celui-ci venait d’en partir pour Précigné. Elle ne pouvait attendre, devant être rentrée à Coudreuse avant midi, pour que son père ne s’aperçût pas de sa fugue ; la journée et la nuit se passèrent dans l’angoisse.

        Dom Guéranger rentra à Saint-Pierre dans la soirée, prit connaissance de la lettre et passa la nuit en prière. Au petit matin, il alla réveiller deux moines au courant de la situation, pour s’éclairer de leurs remarques, et écrivit sa réponse, que l’un d’eux porta aussitôt à Coudreuse : Cécile devait seulement promettre de ne pas quitter sa famille le jour même de ses vingt-et-un ans. Dieu permit que cette réponse apaisât temporairement M. Bruyère.

        Dom Guéranger confiera plus tard à l’abbesse de Sainte-Cécile : « Oh ! ma fille, quelle tentation vous m avez été le 4 juin 1866 ! Heureusement, le Seigneur a eu pitié de ma faiblesse et il m’avait envoyé à Bois-Dauphin. Sans cela, qu’aurais-je fait au récit de vos souffrances ? Et si j’avais faibli, quel malheur irréparable ! … Pour un pauvre homme, c’est terrible de prendre une pareille responsabilité et d’exiger de tels sacrifices. Aussi, vous voyez que Notre-Seigneur s’est défié de moi ».

        Le bruit du conflit fut tel que vingt ans après on en parlait encore, dans les fermes de la région, comme d’un évènement sensationnel. Mais ce fut, pour les jeunes filles de Chantenay dont s’occupait Cécile Bruyère, l’occasion d’entendre parler de la vie religieuse, et plusieurs vocations se révélèrent, donnant ainsi à Sainte-Cécile ses premières sœurs converses 15 .

        Dom Guéranger avait donc résolu de se hâter. Dès le 26 mai, il écrivit à Mlle de Ruffo :

        « Il est à désirer que la fondation ne tarde pas ; or, pour la commencer, pas un centime disponible. Pouvez-vous être fondatrice pour le temporel ? Pour l’établissement provisoire, il faudra cinquante à soixante mille francs. Votre fortune personnelle vous permettra-t-elle de faire cette avance ? ».

        Et la lettre se poursuivait par le récit de la crise que subissait Cécile Bruyère.

        Aussitôt, Mlle de Ruffo répondit qu’elle offrait avec joie tous les biens dont elle disposait et qui couvraient largement la somme indiquée par dom Guéranger. Quand à elle, elle ne pouvait espérer se libérer peut-être avant longtemps, à cause de sa sœur infirme. Mais elle ne pouvait réaliser ce qui lui appartenait sans l’autorisation de M. Coulin. Il fallait donc avertir celui-ci sans tarder.

        Ce fut l’occasion de toute une correspondance et de démarches diplomatiques qui eurent d’abord pour effet de déterminer un refus formel de la part du chanoine Coulin, stupéfait de cette vocation subite et nouvelle chez sa fille spirituelle.

        Dans le même temps, Mlle Brusson avait mis dom Guéranger en relations avec une autre fille spirituelle de M. Coulin, Mlle Elise Meiffren 16 , qui, elle, pouvait se libérer sans tarder. Elle n’avait qu’un défaut, « sa trop grande humilité », et elle ne partirait que sur l’ordre formel de son directeur, convaincue qu’elle était que dom Guéranger, après l’avoir vue, la renverrait aussitôt.

        On aura remarqué que dom Guéranger avait parlé à Mlle de Ruffo d’« établissement provisoire ». Il avait en effet d’abord songé à un petit monastère provisoire en bois, à l’exemple de ce qu’il avait vu faire pour la communauté toute proche de la Vairie, à Précigné. Sur le conseil de la supérieure, il renonça à la « maison de bois », mais non à un petit monastère temporaire, rapidement construit et qui lui aurait permis d’accueillir sans retard les postulantes. Ce fut Mlle de Ruffo qui s’opposa à cette solution.

        Au début de juin, dom Guéranger se mettait en quête du terrain nécessaire. Il en avait un en vue, qui lui plaisait fort, mais la propriétaire d’un des champs convoités ne voulait pas vendre. Dans une lettre du 13 juin, l’abbé de Solesmes réclamait à Mlles Brusson et de Ruffo un triduum de prières à cette intention.

        Mlle Brusson, avec un dévouement inlassable, servait d’intermédiaire entre les deux futures postulantes marseillaises et dom Guéranger, auquel il était préférable qu’elles ne s’adressent pas directement ; il fallait manœuvrer pour apaiser M. Coulin. Le prieur de Sainte-Madeleine de Marseille 17 , qui connaissait bien le bouillant chanoine, écrivait à dom Guéranger : « N’ayez pas l’air de précipiter les choses, et tout ira aussi vite que vous le désirez » (16 juin, O, p. 238).

        Dom Guéranger se décida à écrire à M. Coulin pour le mettre sous le sceau du secret, dans la confidence de son projet de fondation, en lui demandant conseil et appui (18 juin). Aussitôt, M. Coulin prit feu et flamme en faveur de ce projet et répandit :

         « Le Bon Dieu m’apprend par vous que mon vœu le plus cher va être réalisé. Il y a bien vingt ans que je soupire pour des âmes saintes après un inconnu dans lequel je voyais avec plus ou moins de clarté les bénédictines. Oui, mon Révérend Père, nous garderons le secret et nous préparerons les matériaux dans l’ombre. Mais je crois que vous devez agir » (25 juin).

        « Avant d’avancer davantage dans l’exécution de tous ces projets, écrit Mme Cécile Bruyère, l’abbé de Solesmes sentit qu’il fallait s’assurer le concours de Mgr Charles Fillion, et il partit pour Le Mans le 30 juin, afin de lui exposer son plan ».

        Du Mans même, dom Guéranger, assuré de l’appui du prélat, écrivit à M. Coulin une lettre où il résume toute l’histoire de la fondation et qu’il semble intéressant de citer en grande partie malgré sa longueur, car elle fait bien connaître toute la pensée de l’abbé de Solesmes sur la dernière œuvre que Dieu lui imposa.

        Après des formules de politesse, il écrit :

        « Parmi les jeunes filles de notre pays que la grâce divine a enrôlées pour l’œuvre future, il en est une que je dirige depuis dix ans et que Notre Seigneur a comblée des faveurs les plus rares. Son âme est un sanctuaire de perfection et sa vie tout entière la vie d’une sainte. Elle a un père sans religion et très despote ; sa mère, sainte femme et tendre mère, offrit cette enfant à Dieu en la mettant au monde. Elle la vit avec bonheur vouer sa virginité à Notre Seigneur à l’âge de seize ans, et plus tard ne sourcilla pas lorsque la jeune épouse du Christ lui déclara son intention d’entrer au Carmel à sa majorité. Je ne songeais pas encore aux bénédictines. Une circonstance m’y poussa, et Cécile m’avoua que c’était là le désir de son cœur, qu’elle n’avait jamais osé me l’avouer, et qu’elle n’avait songé aux carmélites que parce qu’elle pensait que je ne songeais aucunement à fonder un monastère pour des filles de saint Benoît. Il y a de cela environ trois ans.

        « Nous attendions tranquillement la majorité, qui arrivera le 12 octobre. Quatre ou cinq propositions de mariage ont été présentées et déjouées tour à tour par Cécile. Au mois de mai dernier, le diable a dressé la plus formidable batterie. Une dame officieuse de notre pays s’est proposée de chercher un mari à la pauvre enfant. Elle a monté la tête du père, elle a fait venir le jeune homme, elle a ménagé la présentation ; enfin les choses sont allées si loin que Cécile a dû, non plus répéter que le mariage ne lui convenait pas, mais que son intention était de se faire religieuse. Afin de ne me pas compromettre, elle a jeté en avant, plus ou moins vaguement, le mot de carmélite.

        « Cette nouvelle a jeté le père, qui s’était beaucoup avancé, dans une fureur extrême. L’enfant, sa mère, et sa sœur plus jeune qu’elle, ont cruellement eu a souffrir. Naturellement, le père me fait responsable de tout, et les relations amicales qui nous unissaient ont fait place à une indignation violente, accompagnées de menaces contre moi.

        « Dans cette situation, dont je n’avais pas jugé à propos de vous faire part tout d’abord, monsieur l’abbé, j’ai senti le besoin d’un appui, et je suis venu ici hier, auprès de l’évêque, mon ami intime depuis sa jeunesse. Dans tous les cas, je ne pouvais former une communauté de religieuses sans son concours. Je lui ai tout raconté, et il a parfaitement compris que les préparatifs de l’œuvre attireraient sur moi un orage, et que son devoir d’évêque et d’ami était de me couvrir. Il s’est résolu à prendre la responsabilité de tout devant le public. Mes jeunes filles lui écriront ; il leur répondra qu’il approuve leur désir d’être filles de saint Benoît, et qu’il les place sous ma conduite. Afin d’enlever autant que possible, de dessus de moi la responsabilité aux yeux de l’adversaire qui ne sera pas seul, ayant reçu communication de vos deux lettres au sujet de Marie et d’Élise, il s’est résolu, en gardant le secret sur les noms des sujets de notre pays, à présenter l’œuvre comme étant destinée pour des dames marseillaises désireuses d’embrasser notre Règle, par suite de notre établissement à Marseille.

         « Ainsi se trouvera amorti le coup dans les commencements en même temps que seront neutralisés les efforts de mon ennemi, qui n’aura plus devant lui un pauvre moine comme moi, mais bien un évêque dont la position est officielle, et à qui l’autorité ne peut demander raison des communautés religieuses qu’il fonde ou qu’il ne fonde pas. Toute cette affaire est donc arrangée de ce côté ; et il était temps, car le bon évêque part dès demain pour les eaux, d’où il ne reviendra qu’à la fin du mois. À son retour, il faudra s’occuper du nid des colombes de manière à ce que l’on n’ai plus rien à faire quand l’hiver sera venu, et à s’y installer l’année prochaine aux beaux jours.

        « Mais voici la question qui s’élève et que je dois aussi, monsieur l’abbé, recommander à tout votre zèle. La mère de Cécile avait espéré dans la dot de sa fille qui devait être très belle, pour subvenir aux frais de l’établissement. Nous comptions sur une manifestation toute douce au moment de la majorité ; les bonnes relations du père avec moi devaient faciliter les arrangements ; il eût même été flatté de coopérer à une œuvre dont sa fille eût été l’un des premiers ornements. Ce malheureux mariage manqué l’a jeté dans une rage contre moi, dont la pauvre enfant sent tous les jours les effets. Il ne lui donnera ni un sou, ni son consentement ; elle devra s’échapper de la maison paternelle quand il en sera temps. Les futures compagnes sont, l’une dans une position qui deviendra analogue, ou ne feront que subvenir à leur dépense personnelle.

        « Tout serait donc arrêté indéfiniment, s’il ne me venait pas en idée de vous proposer, monsieur l’abbé, d’examiner si Marie, héritière maintenant de sa mère, ne pourrait pas être la fondatrice de son futur monastère. Il faudrait quarante mille francs tant pour le sol que pour les constructions, et la propriété de tout serait en son nom. Cette somme ne serait pas nécessaire de suite en son entier ; il suffirait qu elle soit versée de mois en mois à mesure du besoin. Votre influence est tout dans cette affaire, monsieur l’abbé ; je la remets totalement entre les mains de Dieu et entre les vôtres. On ne peut occuper l’année prochaine qu’à condition de tout préparer en celle-ci. La saison est encore favorable, et il importe d’user du temps que Dieu donne.

        « Je laisse donc tout à votre sagesse et je m ‘endors dans la confiance en Dieu et en vous, n’ayant plus rien à ajouter. Votre réponse décidera de tout » (1er juillet 1866).

        Dès le 4 juillet, le chanoine Coulin dictait à Mlle de Ruffo un billet assez surprenant, à l’adresse de dom Guéranger : « Mon très Révérend Père, je vous dois une réponse un peu longue et un peu détaillée. Ma paresse m’empêche de prendre la plume ; je préfère user d’une locomotive. Je serai donc à Solesmes dimanche dans la journée. J’y serai avec sœur Madeleine (Mlle Brusson) et le lendemain Marie s’y trouvera avec sa sœur malade… ».

        Que s’était-il donc passé ? Le chanoine Coulin, fortement remué par la lettre de dom Guéranger, avait aussitôt convoqué Mlles Brusson et de Ruffo, et avant la fin de la conversation, il avait été décidé que Mlle de Ruffo mettait au service de la fondation tout ce qui devait lui venir de la succession de sa mère, et qu’on partirait aussitôt porter la bonne nouvelle à dom Guéranger. Toutes les difficultés qui, à une autre heure, avaient paru insurmontables, s’étaient s’évanouies comme par enchantement.

        M. Coulin et Mlle Brusson arrivèrent à Solesmes le 8 juillet et y accueillaient le lendemain Mlle Marie de Ruffo, accompagnée de sa sœur infirme, qu’elle n’avait pu abandonner. Mais Mlle Marie venait de traverser des heures terribles et arrivait les mains vides : en effet, au moment où M. Coulin quittait Marseille, elle avait appris que son plus jeune frère, agent de change, venait d’être ruiné par un coup de bourse, et que les fonds destiné à la fondation avaient disparu dans la catastrophe. Son voyage lui avait donc paru sans objet et elle avait pensé y renoncer pour rester auprès de son frère, mais le Prieur de Marseille, dom Menault, mis au courant, lui avait fait un devoir de partir.

        Le lendemain, Mlle Bruyère vint par hasard à Solesmes, ignorant tout des évènements récents et de la présence des hôtes marseillais. La rencontre du Nord et du Midi, tant désirée de dom Guéranger, se fit donc sous les yeux de celui-ci.

        « La conversation s’engagea, comme on pouvait s’y attendre, sur la future fondation, raconte Mme C. Bruyère. M. Coulin parla avec assurance de la vocation de Mlle Elise Meiffren ; il nomma aussi Mlle Marie Ripert 18 comme étant apte à entrer dans la famille de saint Benoît tôt ou tard ; on parla aussi du désastre extraordinaire qui venait d’atteindre le baron de Ruffo-Bonneval et des impossibilités que cet effondrement pouvait créer à l’œuvre nouvelle. Mais sur ce point l’abbé de Solesmes déclara avec fermeté qu’il y voyait si clairement une intervention diabolique, que la modicité des premières ressources mises à sa disposition ne saurait les faire reculer. Il fut aussi question des champs pour lesquels on était en pourparlers. Évidemment, selon les vues humaines, la situation temporelle était rien moins que brillante, car une fois les champs achetés, il ne restait guère pour bâtir que des espérances. Heureusement, ni dom Guéranger, ni M. Coulin n’étaient de caractère à envisager les œuvres surnaturelles par ce côté des chiffres, et leurs sentiments réciproques à cet égard étaient faits pour s’entendre » (O, p. 307).

        À propos de nouvelles difficultés temporelles, au cours de la fondation, Mme C. Bruyère remarque encore :

        « On peut constater que dom Guéranger ne savait jamais perdre de vue le progrès des âmes, et que le principal intérêt qu’il poursuivait était toujours leur accroissement. C’était ce qui contribuait souvent à lui faire regarder d’une façon un peu superficielle tout ce qui tenait au côté temporel ; il ne parvenait pas à y mettre le sérieux qu’il apportait toujours aux moindres nuances des choses surnaturelles » (O, p. 599).

        « Le 16 juillet 1866, fête de N-D. du Mont-Carmel, le premier champ fut acheté au nom de Mlle de Ruffo, et le 22 juillet, on avait acheté les deux champs contigus au premier. Le bon chanoine Coulin était reparti pour Marseille avec Mlle Brusson dès le 15. Avant leur départ, dom Guéranger, qui ne pensait aucunement que la réunion des sœurs pût avoir lieu avant le printemps suivant, ne put taire cependant qu’il lui semblait bien imprudent de songer à un nouveau transfert de Mlle Noëlie, Notre-Seigneur, disait-il, n’était pas tenu à un second miracle. Il offrit donc à Marie de Ruffo, en présence de M. Coulin, de passer l’hiver dans la petite maison de Mme Durand 19 . La perspective de passer ainsi la mauvaise saison dans un campement, loin de son pays, de ses amis, de tous les siens, pour n’avancer en rien les affaires de la fondation, effrayait passablement Mlle Marie ; elle accepta néanmoins avec générosité ce sacrifice » (O, p. 317).

        Cependant les champs étaient achetés. La maison de bois définitivement écartée comme dispendieuse et malsaine, il fallait songer à commencer la construction d’un vrai monastère. Pour toute ressource, il y avait des espérances. Pour réduire la dépense, dom Guéranger, proposa 1’aide de son cellérier. Mais, tout en connaissant fort peu encore les personnes et les choses de Solesmes, Mlle Marie qui avait déjà fait construire pour elle-même, déclara au P. Abbé qu’elle ne se lancerait jamais dans une si grande entreprise sans un architecte. De brèves réflexions de dom Menault et de Mlle Bruyère l’avaient mise un peu en garde au sujet de la compétence de dom Fonteinne.

        Dom Guéranger se rangea à l’avis de Mlle de Ruffo et se félicita plus tard de cette décision.

        « Lui-même se mit en quête d’un architecte, écrit Mme C. Bruyère, et ce fut M. Duvêtre, d’Angers, architecte diocésain, qui fixa son choix. Il arriva le 28 juillet à Solesmes pour prendre les instructions du Rme P. Abbé et de Mlle de Ruffo.

        « Tandis que l’architecte travaillait son plan, l’abbé de Solesmes songeant que bientôt on allait se mettre à tracer les fondements du monastère, ne voulut plus faire de mystère à ses moines. D’ailleurs, un champ appartenant à l’abbaye était nécessaire à l’enclos des futures moniales et il fallait le consentement capitulaire pour le vendre. Le secret avait été si bien gardé que, sauf deux ou trois des Pères, tous ignoraient les projets et étaient fort loin d’en rien soupçonner. Dans le pays, les bruits les plus divers couraient sur Mlle de Ruffo : elle venait faire bâtir tantôt un château, tantôt un collège ; on imaginait tout, sauf la réalité » (N, p. 163).

        Le 6 août, dom Guéranger réunit donc son Chapitre et lui exposa le projet de fondation ainsi que la demande d’achat du champ. Dans sa chronique privée, après le récit de la séance capitulaire, il note avec satisfaction : « À quoi le convent a accédé à l’unanimité avec la plus fraternelle bienveillance ».

        « Le lendemain, continue Mme C. Bruyère, Mgr Charles Fillion, qui voulait sur toutes choses seconder et couvrir l’abbé de Solesmes, arriva à l’abbaye et reçut Mlle de Ruffo avec une certaine ostentation ; et, pour que nul n’en ignore, il s’en alla visiter assez longuement l’emplacement du nouveau monastère en compagnie de dom Guéranger et de la fondatrice. L’opinion fut bien fixée dans tout le pays désormais : c’était vraiment un monastère que les dames marseillaises étaient venues élever à Solesmes,

        « … Dom Guéranger ne pensait réunir ses filles qu’au printemps suivant, puisqu’il n’y avait aucune possibilité que la construction fût assez avancée avant cette époque. Ce long terme inquiétait pourtant le vénérable Abbé, parce qu’il créait bien des difficultés aux membres de la fondation qui se trouvaient dans une situation fausse. Mlle Bouly aurait une position impossible chez son père, et Mlle Bruyère, une fois majeure, ce qui devait arriver le 12 octobre suivant, verrait s’accumuler autour d’elle des difficultés absolument inextricables. On avait bien pensé établir un provisoire dans une maison du bourg, mais après recherches, on avait conclu à l’impossibilité, toutes les habitations étant des maisons de paysans, composées seulement de deux ou trois pièces habitables.

        « Le jour de l’Assomption, se trouvait à l’abbaye, en qualité d’hôte, M. Huré, maître de pension à Paris, ayant seize ou dix-sept enfants et dont le fils avait embrassé la vie monastique… Il avait fait construire à Solesmes une maison très simple… (pour) abriter sa nombreuse tribu pendant les vacances. Une idée subite traversa l’esprit de dom Guéranger, et, à la récréation après le dîner, entraînant M. Huré sous la grande charmille du jardin de l’abbaye, il lui exposa les projets de fondation et lui demanda s’il ne consentirait pas à louer sa maison pour un an aux futures bénédictines, afin qu’elles pussent y commencer leur postulat. M. Huré était un homme de foi profonde et promit sa maison, sans vouloir accepter aucune rémunération, avec une spontanéité et une joie qui doublaient le pris de ce bienfait… Désormais, on dit « Sainte-Cécile la-petite » en parlant de la maison Huré » (N, p. 170 ss).

        « On avait décidé de se réunir à la maison Huré pour la Sainte Gertrude. Il avait donc fallu que Mlle Bouly avertît sans tarder sa famille. Sa mère avait accueilli la nouvelle avec esprit de foi, mais M. Bouly réagissait à peu près aussi violemment que M. Bruyère, qui ne désarmait pas, mais ne soupçonnait encore nullement que sa fille n’était pas destinée au Carmel. Dom Guéranger écrivant à dom Bastide, abbé de Ligugé, pour lui parler de la fondation, lui disait : « Vous ne devez pas douter que je n’aie eu déjà bien du chaffourement pour cette affaire. Les papas ne sont pas de bonne humeur quand leurs filles refusent les mariages. Priez bien pour moi et pour vos futures sœurs » (24 août 1866).

        « Toutes ces décisions obligeaient Mlle Marie de Ruffo à instruire enfin sa famille de ses projets réels, car jusqu’à présent on n’avait vu dans son départ qu’un voyage de santé, rendu plus prolongé par l’état de sa sœur Noëlie ; il était temps de révéler la vérité » (N, p. 197).

        Cette démarche, bien accueillie d’abord, puis colportée et déformée déclencha un orage, puis une panique à Marseille. On annonçait que dom Guéranger allait enlever pour sa fondation dix jeunes filles du Grand Catéchisme, sans avoir averti ni leurs familles, ni le chanoine Coulin. Les Bénédictins de Sainte-Madeleine se sentirent atteints et manifestèrent leur mécontentement à leur abbé.

        Un frère et une sœur de Mlle de Ruffo firent le voyage de Solesmes, se rendirent compte de la sagesse des mesures prises et rentrèrent à Marseille tout à fait conquis à l’idée de la fondation et décidés à aider leur sœur de tout leur pouvoir.

        « M. Coulin, écrit Mme C. Bruyère, s’était beaucoup ému de ces propos qui allaient fort loin et le compromettaient désagréablement. Il en écrivit à dom Guéranger, que ces allures impatientaient extrêmement, et qui ne pouvait se résoudre à attacher une importance quelconque à ces mesquins commérages » (N, p. 206).

        Une longue lettre de l’abbé de Solesmes finit par apaiser le bon chanoine.

        « Les travaux avançaient cependant, et les fondements du nouveau monastère étaient bientôt bâtis ; on songeait à poser solennellement la première pierre. Afin de s’afficher davantage comme protégeant cette nouvelle famille, Mgr Fillion s’était réservé d’accomplir cette fonction » (N, p. 214).

        Dom Guéranger lui écrivit donc en lui suggérant la date du 12 octobre. En raison de ses déplacements, l’évêque la fixa au 8. Il vint donc à Solesmes, visita l’installation provisoire, puis présida la fonction en présence de dom Guéranger et des moines de Saint-Pierre. Mlles de Ruffo et Bouly assistaient à la cérémonie, ainsi que Jeannette Martin et Anna Fresnay, qui devaient faire partie de la fondation et Louise Deshayes, qui entrerait plus tard à Sainte-Cécile comme oblate

        « Mlle Bruyère n’avait pas pu venir jusqu’à Solesmes et n’en était qu’à demi-fâchée ; elle ne semblait pas propre aux démonstrations officielles, et d’ailleurs une telle démarche à la veille de sa majorité était impossible. Elle se contenta d’écrire une lettre à l’évêque du Mans afin de lui demander de bien vouloir l’accepter pour le nouveau monastère, et le prélat lui fit une réponse des plus paternelles, qui fut mise peu de jours après sous les yeux de M. Bruyère. Ce fut la reprise d’une lutte douloureuse qui devait finir par le triomphe du Seigneur » (N, p. 214).

        « Il avait été convenu que Mlle de Ruffo se rendrait à Marseille avant que la réunion des postulantes à la maison Huré permît à la petite communauté de commencer à fonctionner régulièrement. C’était le moyen de régler promptement certaines affaires, de choisir un mandataire, de revoir les siens une dernière fois, et enfin de ramener Mlle Élise Meiffren, et même, on l’espérait encore, Mlle Marie Ripert » (N, p. 267).

        Mlle de Ruffo devait aussi tenter de négocier un emprunt sur des immeubles qu’elle ne pouvait encore vendre. Elle se heurta à toutes sortes d’obstacles, ne put ramener Mlle Ripert, retenue par ses parents, et seule, sans pouvoir demander conseil sur les difficultés qui l’obsédaient, recourait à dom Guéranger pour ne pas se laisser envahir par le découragement. Dom Guéranger la soutenait par ses lettres, mais ses conseils financiers ajoutaient aux perplexités de la pauvre exilée.

        « On ne faisait que commencer la série des sollicitudes et des traverses matérielles, écrit M. C. Bruyère, et vraiment il est bon de n’en taire aucune, afin que ceux qui croient que Sainte-Cécile de Solesmes s’est bâtie comme par enchantement ou qu’on a mis une foi restreinte dans les proportions primitivement adoptées et dans la modicité de certains détails, puissent constater les voies laborieuses par lesquelles on a été conduit. Le Seigneur a toujours donné à mesure le nécessaire, mais sans aucun superflu, et avec beaucoup de démarches et de combats. C’est à dessein que nous ne parlons pas d’inquiétude, car, Dieu merci, même dans les moments les plus difficiles, la confiance ne fit jamais défaut, et le labeur ne fut jamais de la sollicitude ni de la préoccupation » (O, p. 600).

        Au cours de ces semaines qui préparaient la réunion définitive, dom Guéranger eut à soutenir chacune des futures postulantes, qui toutes devaient faire face à bien des souffrances et des difficultés pour préparer leur départ. Lui qui se dira un jour « encore plus mère que père » ne pouvait pas ne pas ressentir profondément tant de douleurs. Il s’inquiétait surtout de Cécile Bruyère, dont la situation était devenue presque intolérable. Il avait dû s’absenter quelques jours de Solesmes au début de novembre. À peine y était-il rentré, que Mlle Marie de Ruffo revenait de Marseille avec Mlle Élise Meiffren, qui n’avait accepté de partir qu’à la condition que M. Coulin la présenterait à dom Guéranger comme sœur converse.

        « On était au 9 novembre, c’est-à-dire à moins d’une semaine du jour fixé pour la réunion, et il restait beaucoup de préparatifs à compléter dans la petite maison Huré. Mlle Marie de Ruffo et Élise Meiffren s’y mirent de tout cœur ; elles étaient secondées par Mlle Henriette Bouly, qui, malgré les scènes continuelles que lui faisait son père, s’échappait presque chaque jour durant plusieurs heures pour venir à Solesmes. Quant à Mlle Bruyère, elle s’efforçait de se dégager sans laisser retomber sur sa mère et sur sa sœur un trop lourd fardeau après son départ, et ne pouvait songer à venir à Solesmes que d’une façon définitive, mais à une date fort incertaine. Or, cette incertitude martyrisait dom Guéranger, et comme Mlle Bruyère n’avait pas l’air de comprendre pourquoi il y aurait eu grand inconvénient à ce qu’elle retardât de deux ou trois jours sa venue, elle accroissait ainsi les tourments de l’abbé de Solesmes avec une parfaite innocence » (N, p. 308).

        À la mi-octobre, dom Guéranger avait demandé à la jeune fille de quitter sa famille le plus tôt possible et d’aller attendre l’heure de la réunion à la Visitation du Mans, où l’on se réjouissait de la recevoir. Pour la seule fois de sa vie, elle avait résisté à dom Guéranger et refusé de faire une démarche qui, pensait-elle, eût blessé inutilement son père. Or, M. Bruyère s’était remis à multiplier les scènes de violence, de menaces, d’attendrissement, à faire des démarches contre dom Guéranger et l’évêque du Mans. Alarmée par les risques que ces scènes faisaient courir à sa fille, Mme Bruyère, cédant à un moment de faiblesse, demanda un délai à celle-ci, qui accepta de soumettre la question à dom Guéranger. L’abbé de Solesmes lui fit remarquer que si on l’avait écouté, on n’en serait pas arrivé à cette extrémité, mais maintint fermement la date du 15 novembre comme dernière limité pour l’arrivée de Cécile à Solesmes. La jeune fille lui fit répondre que « bien qu’il n’y eût rien de réglé encore, il fût bien tranquille, parce qu’elle arriverait à l’heure convenue, soit seule, soit accompagnée, de jour ou de nuit… Mais voilà que dom Guéranger, ingénieux à se tourmenter au sujet de sa fille Cécile, puisa dans ce message une intarissable source d’alarmes : le temps, le froid, l’état des routes, le passage de la rivière, tout lui était une préoccupation et une angoisse, et on ne le vit jamais si anxieux et se livrant aux suppositions les plus invraisemblable. Ces alternatives décidèrent Mlles de Ruffo et Elise Meiffren, qui couchaient encore à la maison de Mme Durand, à venir s’installer à la maison Huré, dans la crainte que Mlle Bruyère ne vint y frapper » (O. p. 641).

        «  Dieu à la fin se montra, et le mardi 13 novembre, fête de tous les Saints de l’Ordre, M. Bruyère consentit à embrasser sa fille et à donner son assentiment forcé mais sincère à son départ. C’était presque un miracle… ».

        « Le voyage devait réserver encore des péripéties à la fugitive qui arriva enfin dans l’après-midi à la maison Huré. On alla aussitôt avertir dom Guéranger, qui vint en hâte et, réunissant les quatre futures bénédictines dans la pièce destinée à l’oratoire, récita avec elles le Te Deum.

        Le lendemain, Mlle Bouly, après des scènes douloureuses rejoignait définitivement ses sœurs. Le 15, arrivèrent Jeannette Martin et Anne Fresnay, de Chantenay, ainsi qu’une troisième postulante converse, « qu’on fut heureux de congédier après quelques semaines ».

        La réalisation rapide de la fondation n’avait pas permis à Mlle Foubert de se dégager à temps, mais elle rejoindra la maison Huré assez tôt pour faire partie des fondatrices. Mlle Ripert, retenue par ses parents, arrivera un an plus tard.

        « Le vendredi 16 au matin, raconte Mme C. Bruyère, dom Guéranger consacra dans l’église de l’abbaye l’autel de la chapelle de Sainte-Cécile sous les yeux des futures postulantes. Cette imposante fonction, qui leur avait été expliquée les jours précédents par l’abbé de Solesmes, avait pour elles un sens bien profond ». (N, p. 312).

        « Après leur dîner, ces demoiselles allèrent chacune faire quelques commissions ou visites dans le bourg, et leurs adieux à la chère abbaye, puis elles se hâtèrent de revenir à Sainte-Cécile-la-petite où Mlle Noëlie était déjà transportée, et ce fut pour s’enfermer définitivement pour tout le temps du postulat dont elles revêtirent les insignes adaptés. Ainsi revêtues, elles attendirent l’abbé de Solesmes qui devait venir organiser la maison avant les vêpres. Tout était prêt dans la petite maison, et disposé aussi monastiquement que possible ; les lieux réguliers parfaitement distincts, une certaine clôture ingénieusement organisée, de sorte que les sœurs avaient un chœur séparé de la chapelle par une balustrade qui servait en même temps d’appui de communion ; chœur qui se transformait en chapitre au moyen d’une porte à coulisses qui l’isolait entièrement à volonté. La même porte munie d’un châssis à grille servait de confessionnal. Nul ne pénétrait à l’intérieur, l’accès du parloir et de la chapelle extérieure ayant été déménagé sans qu’il fût nécessaire de parcourir la maison. Dom Guéranger lui-même s’astreignait à garder cette clôture, qu’il ne franchit pas dix fois durant les neuf mois que les sœurs passèrent en ce lieu ; et encore, était-ce presque toujours pour confesser Mlle Noëlie. Une cloche à main, installée au haut de l’escalier, indiquait aussi exactement les exercices réguliers que dans une grande abbaye » (O, p. 658).

        Dans l’après-midi, l’abbé de Solesmes se rendit à Sainte-Cécile-la-petite et réunit les sœurs de chœur dans la chambre du premier, au-dessus de l’oratoire, pour leur signifier l’ordre des journées. En quatre petites pages il avait si merveilleusement condensé toute la moelle de la vie monastique qu’il voulait faire mener à ses filles, que la rédaction des Constitutions ne changea pas d’un iota ce qu’elles pratiquèrent à partir de ce jour. Cette réunion dans une pauvre chambre, pleine de caisses et d’armoires, où il y avait juste les cinq chaises nécessaires à l’assistance, avait une solennité que n’oublieront jamais celles qui y participèrent. Dom Guéranger lui-même était grave et ému ; il sut en quelques paroles orienter exactement avec son tact si exquis les âmes qu’il avait sous les yeux, donna les noms nouveaux à chacune et constitua le petit couvent en répartissant les emplois.

        Dans son Journal, après avoir raconté cette réunion, dom Guéranger ajoute :

        « J’ai ensuite établi supérieure sœur Cécile Bruyère, à la satisfaction des autres. Les sœurs ont après cela célébré les Vêpres, où elles ont chanté l’hymne et le Salve Regina. Après les Vêpres, j’ai consacré le calice et béni les ornements » (N, p. 314).

        

        Voici les lignes par lesquelles Mme C. Bruyère termine le récit des origines de Sainte-Cécile :

        « Ainsi tout était sagement préparé pour faire entrer sérieusement dans la vie monastique et commencer la formation des âmes que le Seigneur amenait à son serviteur. Sous plus d’un rapport, la tâche était nouvelle ; l’abbé de Solesmes avait bien dirigé des femmes, mais il n’avait jamais gouverné que des hommes, et bien qu’il y ait grand profit pour la sanctification à ne pas trop distinguer dans les procédés du gouvernement des uns et des autres, afin d’inoculer la délicatesse aux premiers et la force aux secondes, on ne saurait nier néanmoins qu’il n’y ait l’occasion de quelque nuances. Il ne s’agissait plus pour lui d’ajuster à la discipline monastique des hommes faits, apportant un bagage personnel de science et d’expérience de la vie, de prêtres ayant en eux la personnalité tranchée et indépendante que donne souvent le sacerdoce, de sujets ayant des idées propres avec lesquelles il fallait compter ; il s’agissait d’âmes neuves, souples, qui n’avaient comme acquis qu’une confiance aveugle dans le maître, et une résolution ferme de ne compter ni avec elles-mêmes, ni avec les difficultés. Ainsi qu’aux premiers temps de la vie monastique, celles qui se présentaient au grand ? abbé étaient déjà engagées à une partie des conseils évangéliques, et avaient déjà donné leur foi au Seigneur ; elles venaient demander une consécration publique et l’initiation de la Règle sainte qui a formé le « fortissimum genus cœnobitarum ». Dom Guéranger était bien l’homme qu’il fallait pour exploiter un pareil champ et lui faire rendre le fruit centuplé que l’Époux divin avait droit de recueillir. Son admirable dépendance de Dieu, son incomparable respect des âmes, sa longue expérience, sa maturité sainte et ses constantes épreuves en faisaient un maître accompli.

        « Il sentit bientôt que Dieu lui avait donné une autorité souveraine sur ces âmes, autorité dont il n’usait qu’avec une modération et une sagesse consommées. Il se savait écouté avidement et sans examen ; on ne cherchait rien autre chose que d’entrer dans ses vues et ses pensées en sortant parfaitement de soi ; la fidélité à Dieu était subordonnée, dans la pensée de ses filles, à la parfaite docilité envers lui, et, dès la première heure, leur unique industrie fut d’être assez souples pour se laisser modeler par le serviteur de Dieu,

        « La fondation de Sainte-Cécile de Solesmes lui appartient tout entière, elle a reçu son unique empreinte ; c’est là toute sa force, tout son mérite et toute sa beauté » (O, p. 659).

        
     

        
     

        

  2.     APPENDICE: La formation des postulantes

        

        Il semble intéressant d’ajouter ici les quelques pages où Mme C. Bruyère décrit la formation donnée aux postulantes de la maison Huvé.

        

        « Dom Guéranger joignit désormais à ses occupations la charge de maîtresse des novices. Son caractère apparut alors sous un jour nouveau et vraiment remarquable. Généralement, il faisait chaque jour la conférence spirituelle et initiait les postulantes avec une belle patience à la récitation du Bréviaire, leur apprenant dans le plus grand détail à bien prononcer le latin, à chanter le chant grégorien, à comprendre les rubriques. Puis il accoutumait les sœurs à vivre de leur office, leur donnait la physionomie caractéristique du saint du jour, esquissant à grands traits le cadre historique dans lequel il avait vécu. Il commentait la sainte Règle avec un charme pénétrant et savait se mettre à la portée de son auditoire avec une si grande sagesse, une prudence si consommée, que sans fatigue et sans difficultés les sœurs faisaient chaque jour un pas en avant, sans soupçonner même ce qui leur manquait encore, ce qui les eût passablement effrayées. Au contraire, sous la direction du maître, chacune allait son chemin sans autre souci que de ne rien perdre des enseignements qui lui étaient donnés. (…).

        « Le mercredi, après le dîner, dom Guéranger, qui n’avait pas la récréation des Pères – dont il ne s’exemptait ordinairement jamais les autres jours -, venait la passer au parloir de Sainte-Cécile-la-petite ; mais c’était encore pour l’instruction de ses filles : il leur apportait des gravures de la bibliothèque de l’abbaye et leur faisait faire des promenades aux Catacombes avec Bosio ou de Rossi ; où bien il leur montrait des reproductions des meilleures écoles de peinture, la vie de Saint Benoît à San Miniato de Florence, ou encore des plans de monastères anciens. Il avait un don merveilleux pour éveiller les intelligences en les intéressant, les remuant, de telle sorte que les lectures, les études particulières prenaient ensuite une tout autre physionomie, et le travail de la pensée commençait à se faire. Sous forme de conversation, sans monologue, il savait instruire, montrant les relations des choses entre elles, questionnant pour voir s’il était suivi, et employant un tour si neuf pour dire les choses les plus banales qu’elles se gravaient profondément dans la mémoire des auditeurs. Il avait un don particulier pour mettre même ce qui était profond et abstrait à la portée de tous, et sous une forme simple, ainsi qu’on le voit dans l’Année liturgique. Il poursuivait impitoyablement ce qui venait de la routine et était machinal ; il contraignait à la réflexion. Ainsi, ne se contentant pas de former les âmes, il voulait former encore les intelligences, disant que tout cela était nécessaire à la célébration parfaite de l’office divin.

        « Jamais il n’établissait un usage ou une observance sans en donner la raison. Lui-même réglait les lectures du réfectoire et celles qu’on a coutume de faire pendant le travail manuel, ainsi que les lectures particulières. Il en faisait rendre compte. Il surveillait aussi les études que chacune pouvait faire, et secouait vivement pour qu’on arrivât à employer les moindres minutes et qu’on profitât de tout pour se développer et s’instruire.

        « Les moniales de Sainte-Cécile qui ont entendu dire plus tard que dom Guéranger n’était pas un homme pratique, ni un homme de détails, ne pouvaient s’empêcher de sourire après avoir passé par cette éducation ; car pour elles, l’abbé de Solesmes s’était bien montré l’un et l’autre. Rien n’échappait à sa vigilance, ni le menu des repas, afin que tout y prit l’allure de la pauvreté monastique, ni le nombre et la qualité des objets à l’usage de chacune. Le mobilier de l’église et celui de la maison, la vaisselle dont on faisait usage ; sur toutes ces choses, il donnait les indications les plus sages, non pas au point de vue étroit de l’économie, mais d’après les plus sûrs principes monastiques. Il veillait aux santés avec une discrétion toute paternelle, amenant graduellement les sœurs aux abstinences et aux jeûnes de règle, ne leur laissant prendre aucune de ces fatigues exagérées qui sont la manie des débutants ; il exigeait qu’on eût un sommeil suffisant, et sa fermeté était inflexible à cet égard.

        Ce qui était encore plus remarquable que cette vigilance universelle, C’était la discrétion avec laquelle il enseignait, faisait appliquer devant lui, et s’éclipsait dès qu’il se voyait compris, afin qu’on s’habituât à se passer de lui. Loin d’exploiter, comme les hommes sont si généralement portés à le faire, une docilité respectueuse à laquelle il pouvait tout demander, sa sobriété était si grande qu’il s’efforçait toujours de mettre ses filles en mesure de marcher seules d’après des principes sûrs. Quoique fondateur, il tenait avec une rigoureuse exactitude à toutes les lois qu’il imposait aux autres. Nous avons déjà parlé de la clôture de la maison Huré, clôture de pure convenance et sans sanction canonique, qu’il ne franchit jamais cependant que pour confesser Mlle Noëlie.

        « La tenue si grave qu’il avait lui-même, il l’imposait aux autres, imprimant au dehors dans le langage et dans les rapports un très grand respect. Il en résultait comme toujours beaucoup d’aisance pour tout le monde, ainsi qu’il arrive lorsqu’on est certain que chacun demeurera à sa place. Bref, il ménagea si bien toutes choses que, malgré tout le temps et la peine que lui prenaient ses filles, personne ne murmura, et l’on témoignait aux dernières venues de la famille une charité aussi cordiale que délicate et qui se traduisait souvent d’une façon charmante. Dom sacristain, par exemple, ne manquait pas d’apporter lui-même à chaque fête un ornement un peu plus beau, sachant que les sœurs n’en avaient qu’un très simple de chaque couleur. Le frère portier n’oubliait pas l’oratoire de Sainte-Cécile-la-petite et envoyait des fleurs ; enfin chacun dans son emploi songeait au dénuement des sœurs, et sollicitait des permissions, généralement accordées, pour leur envoyer ce qui pouvait leur être utile ou agréable.

        Ce qui attirait le plus l’attention de dom Guéranger et réclamait davantage ses soins c’était la préparation de la célébration de l’office divin. Lorsqu’il autorisa à Prime le chant du martyrologe, il exerça lui-même l’acolyte les cinq ou six premières fois ; l’hebdomadière avait aussi sa répétition ; enfin, il venait souvent à Matines, qu’il présida même plusieurs fois. Dans ce cas, il se tenait dans l’oratoire contre l’appui de communion qui séparait l’oratoire du chœur des postulantes. L’office fini, il les faisait asseoir, et chacune avait séance tenante toute sa correction. Le moindre accent mis de côté, les doubles lettres sacrifiées, tout, en un mot, était révisé et redressé sur l’heure, afin qu’on ne prît aucune mauvaise habitude. À voir le zèle, l’entrain, le soin minutieux de dom Guéranger, on eût pu supposer que tous ces travaux étaient pleins de charmes pour lui. C’était vraiment la grâce paternelle qui lui donnait la patience de balbutier ainsi avec ses filles tous les rudiments de la vie monastique » (Notes, tome LXI, p. 320 et ss.)

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