Dom Guéranger et l’année liturgique

DOM GUÉRANGER ET L’ANNÉE LITURGIQUE

Père Jean-Philippe LEMAIRE, o.s.b. Solesmes

    Les éditions

    

    « Les éditions françaises et les traductions de l’Année liturgique dans les principales langues européennes sont aujourd’hui presque impossibles à recenser, tant elles sont nombreuses. De toutes les œuvres de dom Guéranger, l’Année liturgique est certainement la plus populaire ; pendant un siècle, elle a contribué à former des générations de chrétiens à la compréhension et à l’amour de la liturgie 1  ».

    La diffusion de l’Année liturgique n’a rien à voir avec les best-sellers qui passent aujourd’hui comme des météores. Elle a été progressive, comme un soleil levant.

    En 1841, l’éditeur Oudin de Poitiers tire le premier volume, L’Avent, à 2750 exemplaires. Du vivant de dom Guéranger, il fut réédité en 1858, 1866 et 1874.

    C’est seulement après la mort de dom Guéranger que l’œuvre fut achevée par son disciple dom Lucien Fromage, et que la diffusion prit vraiment son essor. Les 15 volumes de l’édition originale complète furent repris en 6 volumes dans l’édition de 1948.

    

    Le rayonnement

    

    L’Année liturgique a pénétré l’intimité des familles chrétiennes où elle était lue par les personnes et écoutée par le cercle familial. Elle apportait aux temps forts de l’année un aliment spirituel qui préparait aux célébrations et en distillait la moelle dans les intelligences. Parmi beaucoup de témoins, retenons la famille Martin : on la lit aux Buissonnets ; c’est par elle que sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus est initiée à la liturgie 2 .

    Le clergé aussi y puise et s’y nourrit. Témoin, Mgr Roncalli qui, nonce à Paris, achète l’édition en 15 volumes, devenu Jean XXIII, la garde sur son bureau.

    Le génie de dom Guéranger dans sa pédagogie liturgique réside dans l’équilibre entre la vue synthétique et la visite de détail. Cette visite de chaque fête, de chaque saint, de chaque prière de la messe commentée et savourée nourrit le cœur, l’initie à la méditation et l’ouvre à la contemplation : elle s’épanouit souvent en prière, en aspirations, en invocations.

    La vue synthétique, ce sont les introductions historiques, mystiques et pratiques qui introduisent chaque Temps de l’année liturgique. Ces préfaces sont de puissants raccourcis qui forment l’intelligence au développement historique, aux profondeurs mystiques et aux détails pratiques de chaque « saison liturgique ». Elles ont été rééditées en 1995 3 .

    Cette réédition met à la portée de tous la substance de l’Année liturgique. Elle invite le lecteur attentif à rapprocher l’œuvre de dom Guéranger et l’enseignement donné par le Concile Vatican II sur la liturgie. Une brève étude théologique a été ici tentée pour vérifier s’il y a bien continuité, cohérence de l’un à l’autre. L’alliance est-elle possible entre l’esprit du renouveau liturgique exposé dans Sacrosanctum concilium et l’esprit de l’Année liturgique ? D’emblée, la lecture parallèle de la Préface Générale de dom Guéranger et celle de l’introduction et du chapitre 1 de Sacrosanctum concilium montre non seulement une alliance, mais bien plus encore une véritable unité d’esprit : la liturgie est « le sommet auquel tend l’Église et la source d’où découle toute sa vertu 4  », entrer dans l’esprit de la liturgie, c’est donc pénétrer dans le mystère de l’Église, contemplée en son activité la plus vaste 5 . Dom Guéranger et les Pères du Concile ont la même visée : initier à la liturgie dans le mystère de ce temple de l’Esprit qu’est l’Église, c’est-à-dire mettre en lumière les multiples connexions de la liturgie et de l’Église.

    

  1.     Les principes immuables de la liturgie

        

        Cette visée nous est devenue aujourd’hui presque habituelle, mais peut-être est-il bon d’évoquer ce qu’elle avait d’audacieux, il y a un siècle. On vivait dans le sillage de la Contre-Réforme qui avait mis l’accent sur les structures de l’Église visible comme moyens de grâce, au détriment de leur signification : aussi leurs rapports et leurs connexions n’étaient-ils pas clairement perçus, pour la plupart. On avait hérité des séquelles d’un jansénisme individualiste et d’une ère d’idéalisme rationaliste, où l’Église avait été considérée plus comme société humaine que comme Communion des saints en Dieu-Trinité. Le retour aux sources patristiques avait provoqué une saine réaction en Allemagne. Mœhler avait publié son De l’unité de l’Église ; il fit bientôt école à Rome. En France, Dieu suscita dom Guéranger, qui, se situant à un niveau moins spéculatif et plus pastoral, eut cette initiative, fort peu conformiste, de rendre aux fidèles une connaissance vitale et expérimentale de « leur Mère la Sainte Eglise », en réveillant au cœur des baptisés le goût d’une participation intelligente et active à la liturgie. L’auteur de l’Année liturgique fut un initiateur : dans son œuvre était en germe la restauration commencée par saint Pie X, poursuivie par Pie XII et menée à bien par le Concile Vatican II. C’est une même visée qui se poursuit, un même esprit qui se développe depuis celui qui n’a pas peu contribué à justifier l’appellation de « siècle de l’Église 6  » donnée au 19ème s., en préparation du siècle de Vatican II.

        Sacrosanctum concilium présente la liturgie d’une part comme œuvre de la rédemption de l’homme et de la parfaite glorification de Dieu le Père, d’autre part comme manifestation « du mystère du Christ et de la nature authentique de la véritable Église 7  » : la liturgie est non seulement sanctification de l’homme par la prière, mais aussi école de doctrine. Ces deux aspects essentiels et immuables de la liturgie sont communs à toute la Tradition. La Contre-Réforme avait cependant quelque peu voilé le second, au moins dans la pratique : ceci explique l’insistance de la Constitution sur la Liturgie concernant l’aspect pastoral et pédagogique de la liturgie dont les signes et les paroles sont aussi des enseignements. Nous montrerons l’accord de dom Guéranger et de Vatican II quant aux principes qui régissent la prière de l’Église et quant à la doctrine qu’elle fait pénétrer avec douceur dans les esprits attentifs. Cependant, l’accent mis par les Pères du Concile sur cet aspect pastoral nous invitera à examiner plus en détail l’actualité de l’Année liturgique sur ce point.

        Les œuvres inspirées par l’Esprit de Dieu se goûtent d’abord – « Goûtez et voyez » (Ps 33,9). À ceux qui ne seraient pas convaincus de la valeur permanente de l’Année liturgique comme initiation à la prière officielle de l’Église, peut-être faudrait-il conseiller, avant tout autre argument, la lecture de certaines pages : celles de la Préface générale sur la nature de cette prière, celles du temps de l’Épiphanie sur la prière d’adoration, celle du temps du Carême et de la Passion sur la prière expiatrice unie à celle de notre Rédempteur… Comme l’a remarqué le premier biographe de dom Guéranger, « qui pourrait calculer la pénétration douce et tranquille de cet enseignement universel dont les âmes, lorsqu’elles l’ont une fois goûtée, ne peuvent plus se déprendre, comme si elles y reconnaissaient l’accent de l’Église et la saveur de leur baptême 8  ? ».

        Chaque baptisé a en lui ce sensus fidei qui lui fait sentir ce parfum et goûter cette saveur, mais enfin la prière officielle n’est pas seulement affaire de « sentiment » si spirituel soit-il ; elle a ses règles, elle est déterminée par des principes objectifs. Ceux-ci ayant été rappelés par Sacrosanctum concilium, nous nous contentons de montrer que ces principes généraux énoncés sous forme didactique par la Constitution sont tous inscrits en filigrane dans la Préface générale.

        1 – La liturgie est l’œuvre de la Sainte Eglise, Corps et Épouse du Christ mue par son Esprit 9 .

        2 – L’année liturgique est la manifestation des mystères du Seigneur qui opèrent dans l’Église et dans l’âme fidèle 10 .

        3 – La prière liturgique est la source de la fécondité apostolique de l’Eglise 11 .

        4 – Le culte rendu à la Vierge Marie et aux Saints au cours de l’année liturgique est lié au culte rendu au Christ, car en la Mère de Dieu, l’Église vénère celle qui fut l’associée de notre Sauveur, et dans les Saints qui sont morts avec le Christ et glorifiés en lui, elle proclame le mystère pascal 12 .

        5 – La louange divine est l’œuvre des adorateurs en esprit et en vérité, elle est l’honneur suprême de l’Épouse du Christ 13 .

    6 – L’Eucharistie est au centre de la liturgie 14 .

    Ces principes immuables de la prière officielle de l’Église ont été explicités et précisés dans leur formulation depuis un siècle, mais toujours « eodem sensu, eadem sententia », selon un développement homogène. Peut-être le privilège de l’Année liturgique demeure-t-il celui d’imprégner les âmes de ces mêmes principes avec une souplesse et une suavité, une simplicité et un enthousiasme que les documents pontificaux, de par leur forme didactique, n’ont pas toujours au même degré. Dom Guéranger a écrit pour les petits et les humbles, riches seulement de leur foi et de leur désir d’être enseignés 15 .

    

  1.     La contemplation des mystères

        

        La liturgie est aussi le lieu de la Parole de Dieu, de l’instruction des fidèles, de leur « édification » dans la foi. Elle est la prédication de la doctrine de vérité : « Elle contribue au plus haut point à ce que les fidèles, par leur vie, expriment et manifestent aux autres le mystère du Christ et la nature authentique de la véritable Eglise 16  ». Elle y contribue d’abord par ce qu’elle est, mais aussi par l’objet qu’elle manifeste : les mystères de notre salut accomplis par le Christ et continués dans son Église.

        

  2.     Le Christ

        

        La Providence a laissé à dom Guéranger le loisir nécessaire pour commenter l’Année liturgique jusqu’à l’octave de la Pentecôte, c’est-à-dire jusqu’au parfait accomplissement des mystères du Sauveur et jusqu’à l’établissement achevé de son Église : telle fut sa grâce, telle fut sa mission. Nous avons dit avec quel art spirituel il invite doucement les fidèles à suivre le Verbe Incarné en ses mystères joyeux, douloureux et glorieux. Il est loisible à chacun de remarquer avec quel tact surnaturel l’économie de ces mystères est exposée depuis la venue du Fils de Dieu en la chair, contemplée de l’Avent au temps de l’Épiphanie, jusqu’à sa Passion et à sa Résurrection, la fête de Pâques constituant vraiment le sommet de l’année liturgique. Dom Guéranger a senti toute la richesse du « mystère pascal » : dans la première édition, un volume est consacré à la Passion et un autre à la semaine de Pâques.

        

  3.     L’Église

        

        Le mystère de l’Église est lui-même contemplé à la lumière du mystère pascal, en souvenir du Seigneur qui apparut à ses disciples pendant quarante jours pour « les entretenir du Royaume de Dieu 17  ». Telle est aussi la perspective de Lumen Gentium : c’est par la Rédemption que le Christ a constitué l’Église son Épouse et son Corps 18 . La présentation du mystère de l’Église, insérée dans le mystère pascal du Christ, préparait déjà ce « recentrage » de la théologie de l’Église sur le mystère du Verbe Incarné et Rédempteur, qui, au dire des théologiens contemporains, caractérise la théologie de l’Église de Vatican II. Présentant l’Église à partir de la liturgie, dom Guéranger la montre comme un mystère en connexion avec les autres mystères : après le siècle des lumières et de la raison, au temps du joséphisme où, pour beaucoup, l’Église était avant tout une société juridiquement organisée, l’initiative de dom Guéranger était aussi opportune que percutante.

        La présentation théologique de l’Église par dom Guéranger demanderait néanmoins deux mises au point importantes.

        – Le rattachement de la mission de gouvernement et d’enseignement à la mission de sanctification : héritier d’une conception juridique née au Moyen-Âge, dom Guéranger oppose en effet trop radicalement juridiction et ordre : le gouvernement, l’enseignement, la sanctification au nom du Christ Pasteur, Maître et Grand-Prêtre sont en effet les trois aspects indissociables d’une unique mission reçue, par un sacrement visible et une détermination juridique, du Verbe Incarné, et, par une grâce invisible, de l’Esprit Saint qui est l’Esprit du Christ.

        – L’ordre d’exposition a changé lui aussi : dom Guéranger présente d’abord le trône de Pierre et ceux des Apôtres, puis autour de ce centre, le peuple des fidèles 19  ; Lumen Gentium présente au contraire d’abord le Peuple de Dieu (ch. 2), puis en son centre, la hiérarchie (ch. 3).

        Ces changements, si importants soient-ils, n’affectent que la présentation théologique, ils laissent toute leur valeur à l’exposé des vérités de foi concernant la fonction pastorale et doctrinale du pape et des évêques, l’infaillibilité du pape et le « sensus fidelium 20  », le caractère visible et invisible de l’Église 21 .

        Depuis la réforme grégorienne et plus spécialement depuis le Concile de Trente, l’équilibre entre la structure visible de l’Église et sa vie divine invisible a été le point délicat de la théologie de l’Eglise. Vatican II a exprimé ces rapports mystérieux en enseignant que « l’Église est dans le Christ le Sacrement de l’union à Dieu », c’est-à-dire qu’elle est le signe et l’instrument visible de la grâce invisible 22 . Or, dom Guéranger contemple l’Église visible « dans le Christ », c’est-à-dire dans le prolongement du mystère de l’Incarnation : « Le Verbe-divin a revêtu notre chair ; il s’est donné à voir, à entendre, à toucher (1 Jn 1,1) ; et, s’adressant aux hommes, il les a organisés en Église visible, parlante et palpable ». Et il montrait plus haut que la nature de l’Église répond à la nature de l’homme : « Telle est donc l’Église : société spirituelle, mais extérieure et visible, de même que l’homme, spirituel quant à son âme, tient à la nature physique par son corps qui fait partie essentielle de lui-même… 23  ». Le souci qu’ont eu les Pères de Vatican II de fonder leur théologie en référence à une anthropologie, spécialement dans Gaudium et spes, était déjà, on le voit, celui de dom Guéranger. Nul ne connaît l’homme, comme Jésus Christ qui est son créateur, c’est pourquoi « le chrétien aimera la sainte Eglise telle que Dieu l’a voulue » et il s’opposera à quiconque veut « renverser l’œuvre du Christ 24  ».

        

  4.     Les Sacrements

        

        Lumen Gentium a présenté les 7 sacrements comme des prolongements de la sacramentalité analogique de l’Église, de même dom Guéranger souligne la relation des 7 signes visibles sacramentels avec la visibilité de l’Église, elle-même reliée à l’Incarnation. Nous voulons citer longuement ce paragraphe de l’Année liturgique qui annonce déjà l’unité de la synthèse offerte par le récent concile, plus d’un siècle après :

        « Nous avons montré, il y a quelques jours, comment la sainte Eglise, société spirituelle, était en même temps une société visible et extérieure, parce que l’homme auquel elle est destinée est composé d’un corps et d’une âme. Jésus, en instituant ses sacrements, leur assigne à chacun un rite essentiel ; et ce rite est extérieur et sensible. Le Verbe divin, en prenant la chair, en a fait l’instrument de notre salut dans la Passion sur la Croix ; c’est par le sang de ses veines qu’il nous a rachetés ; poursuivant ce plan mystérieux, il prend les éléments de la nature physique pour auxiliaires dans l’œuvre de notre justification. Il les élève à l’état surnaturel, et en fait jusqu’au plus intime de nos âmes les conducteurs fidèles et tout-puissants de sa grâce. Ainsi s’applique jusqu’à ses dernières conséquences le mystère de la divine Incarnation, qui a eu pour but de nous élever, par les choses visibles, à la connaissance et à la possession des choses invisibles 25  ».

        

        Après avoir ainsi précisé la connexion du mystère des sacrements avec le mystère de l’Incarnation et avec celui de l’Église, dom Guéranger présente le septénaire : il évoque le mystère du nombre 7 à partir de la Sainte Écriture et en suggère discrètement la convenance : le symbolisme du nombre lui permet de souligner encore la relation des sacrements à l’Église, cette maison que la Sagesse Eternelle « fait reposer sur sept colonnes » (Pr 9, 1), tabernacle où demeure le « chandelier à sept branches chargées de fleurs et de fruits » (Ex 25,37), et à l’agneau qui « porte 7 cornes, symbole de sa force, et 7 yeux qui marquent l’étendue infinie de sa science 26 … ». Après avoir montré la convenance de ce nombre, il rappelle qu’il est objet de foi : « La théorie des sacrements s’impose tout entière à la foi, l’humble soumission du fidèle doit l’accueillir d’abord comme venant du Souverain Maître : c’est lorsqu’elle s’applique à l’âme que sa magnificence et son efficacité divines se révèlent, alors nous comprenons parce que nous avons cru. Credite et intelligite… » Cette remarque per transennam est caractéristique de la méthode de dom Guéranger dans l’Année liturgique : ses exposés théologiques sont sans cesse ramenés à la foi comme à leur point de départ.

        La théologie des 7 sacrements exposée au cours de la 5ème semaine après Pâques pourrait, a priori, susciter quelques soupçons de vétusté : la rénovation des rituels qui a suivi le Concile n’a-t-elle pas apporté de nombreux changements à la liturgie des sacrements ? Ce chapitre est un peu la pierre de touche de l’actualité de la doctrine théologique dispensée par l’Année liturgique : s’il n’a pas vieilli, ou peu vieilli, c’est que l’ensemble de l’œuvre garde sa valeur d’initiation aux « parties immuables » de la liturgie. Les trois « sacrements à caractère », ceux qu’on ne renouvelle pas parce qu’ils marquent l’homme en son être surnaturel, ont été ceux dont les rites ont le plus évolué depuis dom Guéranger : les Constitutions Apostoliques Sacramentum Ordinis de Pie XII et Divinæ consortium naturæ de Paul VI ont apporté des déterminations concernant la foi à propos des rites essentiels de l’Ordre et de la Confirmation : or, toute détermination concernant le signe touche aussi l’effet signifié et par suite oriente la théologie du sacrement. La théologie du Baptême, de la Confirmation et de l’Ordre exposée par dom Guéranger est-elle conforme à ces déterminations ultérieures ?

        

  5.     Le Baptême

        

        En l’octave de l’Épiphanie, dom Guéranger a montré les préparations et figures du Baptême dans l’Ancien Testament ; il a présenté le Baptême du Seigneur par Jean Baptiste comme « le prélude d’une création nouvelle », l’institution du sacrement de Baptême.

        En la vigile pascale, l’administration du Baptême est « le point central auquel tout aboutit » : c’est pourquoi dom Guéranger commente en détail la liturgie solennelle du Baptême, en se référant à la tradition romaine.

        Initiés à ce mystère à partir de la Sainte Ecriture et de la Tradition liturgique, on peut trouver au 4ème dimanche après Pâques une véritable initiation théologique au Baptême.

        La théologie sacramentaire d’après Vatican II insiste en premier lieu sur l’enracinement des sacrements dans la Bible et surtout dans l’évangile : or, dom Guéranger fonde son exposé sur les gestes et paroles du Seigneur :

        – l’importance qu’il donne au Baptême du Christ au Jourdain est dans la ligne de la théologie des Pères, aujourd’hui remise en lumière ; en effet, la manifestation de la Très Sainte Trinité annonce en Jésus l’adoption divine de tous ceux qui, après lui, seront baptisés. Car, au contact de la chair du Seigneur, les eaux reçoivent une vertu, non pas physique, mais spirituelle, qui purifie les âmes.

        – l’entretien avec Nicodème nous apprend que « notre première naissance n’ayant pas été pure, Jésus nous en prépare une seconde qui sera sainte, et que l’eau en sera l’instrument ». Notons cette exégèse rigoureuse et souple d’un verset qui n’a pas cessé d’exercer les exégètes.

        – lors de l’envoi solennel en mission, après la Résurrection, Jésus « déclare », c’est-à-dire dit « clairement », ce qu’il avait annoncé : « la puissance qu’il a donnée aux eaux de produire l’adoption sublime projetée par le Père 27  ».

        Cette progression dans la Révélation, qui n’est pleinement perçue qu’à la lumière de Pâques, est tout à fait conforme aux données de l’exégèse la plus rigoureuse.

        La distinction théologique des deux effets du Baptême, caractère et grâce, est présentée avec précision, mais non sans onction : « Nous qui lui devons la vie de nos âmes (la grâce sanctifiante) avec le sceau éternel et mystérieux qui fait de nous les membres de Jésus ». Comme le Concile, dom Guéranger préfère le terme de sceau (traduction de sphragis) plus scripturaire et plus primitif que « caractère » dans la tradition scholastique. De façon implicite, il enseigne en outre son indélébilité (« éternel »), son invisibilité (« mystérieux »), la configuration qu’il donne au sacerdoce du Christ (« fait de nous les membres de Jésus »). Dom Guéranger, sans technicité, enseigne l’essentiel.

        En évoquant Louis de Poissy « considérant la fontaine baptismale comme une mère qui l’avait enfanté à la vie céleste », dom Guéranger ne cède aucunement au lyrisme romantique, mais il est dans la ligne de la plus pure tradition liturgique et patristique qui présente les fonts baptismaux comme le sein de l’Église-Mère des enfants de Dieu 28 .

        Après avoir parlé de l’effet du sacrement, dom Guéranger considère la matière et le ministre en se plaçant exclusivement au point de vue de la nécessité du sacrement : tout homme peut, et, dans certains cas, doit baptiser à la seule condition de vouloir, en cet acte, accomplir sérieusement ce que fait l’Église quand elle administre le sacrement de baptême. La théologie de dom Guéranger est toujours à orientation pastorale, d’où cette insistance de la nécessité du baptême pour l’adulte (le baptême de désir peut suffire, mais, avec une précision théologique remarquable, l’auteur note que ce désir n’est pas une simple velléité 29 ) et pour l’enfant ; d’où aussi son allusion discrète au sort des enfants morts sans baptême : il met en avant la volonté salvifique de Dieu, sa justice qui exige la purification du péché, sa miséricorde prévenante. En quelques mots et avec un tact surnaturel parfait qui n’oblitère aucunement la nécessité du baptême tout en soulignant que Dieu a ses moyens, dom Guéranger fait entrer dans la pensée de la tradition théologique.

        Le sacrement en lui-même, ses effets, ses ministres, ses sujets : en quelques pages, c’est un traité complet du baptême qui est donné de façon condensée. La théologie du baptême selon saint Paul, pour lequel l’immersion est une participation à la mort et à l’ensevelissement du Christ, a été développée à l’occasion de la description du rite au samedi saint 30 . Un siècle avant que Lumen gentium rappelle solennellement à tous les baptisés la réalité de leur sacerdoce royal, dom Guéranger écrivait, à propos de l’onction post-baptismale : « Cette onction indique dans l’élu le caractère royal et sacerdotal du chrétien qui, par son union avec Jésus Christ, son chef, participe dans un certain degré à la Royauté et au Sacerdoce de ce divin Médiateur 31  ».

        Tous les aspects du Baptême ont été abordé en un exposé logique et poétique : rattacher le sacrement à l’Épiphanie, à la Vigile pascale et au Temps pascal, l’insère profondément dans l’histoire du Salut : ainsi a été gravée doucement dans les âmes l’unité de ce sacrement institué par le Christ, dispensé par l’Église pour faire naître à la vie divine.

        

  6.     La confirmation

        

        Le nouveau rituel de la Confirmation a mis en évidence « le lien intime de ce sacrement avec toute l’initiation chrétienne 32  ». Or, dans la nuit pascale, commentant l’ancien rite romain, dom Guéranger a placé la Confirmation entre la célébration du baptême et celle de l’Eucharistie, et lorsqu’il entreprend l’étude théologique de ce sacrement au lundi de la semaine après Pâques, il rappelle cette connexion intime du baptême et de la Confirmation 33 , et en tire les conséquences théologiques : la Confirmation est « le complément du baptême ». Reprenant une expression patristique et liturgique, il affirme que la Confirmation « perfectionne le chrétien », ou mieux, qu’elle réalise « le chrétien parfait » : le don de force en vue de la lutte est mis en relief, mais présenté comme une conséquence de la perfection du chrétien. Ici, dom Guéranger se fait l’écho de saint Thomas. Cette force vient « du sceau de l’Esprit Saint imprimé dans l’âme » : sous cette formulation, nous retrouvons la forme sacramentelle orientale reprise par le nouveau rituel : « Reçois le don de l’Esprit Saint ». Pour la matière du sacrement, dom Guéranger se trouve en accord parfait avec les déterminations apportées par Divinæ consortium naturæ en 1972 :

  •     l’imposition des mains accompagnée de l’invocation de l’Esprit aux sept dons est pour dom Guéranger « un moment sublime » dans l’administration de ce sacrement, mais elle ne constitue pas la matière du sacrement comme d’aucuns le pensaient ; Paul VI définira qu’elle est « une partie intégrante » mais non « essentielle » de la Confirmation.
  •     l’impression du sceau, l’effet du sacrement, est liée à l’onction de Saint Chrême qui la signifie. Dom Guéranger l’affirme, sans émettre aucun doute, et développe avec bonheur la signification de ce que Paul VI déterminera comme « le rite essentiel 34  ».

    Comme le nouveau rituel, dom Guéranger met en relation le sacrement de Confirmation avec le don de l’Esprit Saint par Jésus Ressuscité : il voit son institution au cours de l’apparition rapportée au chapitre 20ème de saint Jean : actuellement, on le relie plutôt à la Pentecôte. Cette différence est bien secondaire puisque les exégètes insistent aujourd’hui sur la connexion – sinon sur l’identité – de ces deux dons de l’Esprit Saint.

    Parce que dom Guéranger a « parlé le langage de l’antiquité » et a su discerner avec une acuité parfaite dans le pluralisme des rites de la Confirmation, en Orient et en Occident, les éléments essentiels, il a donné de ce sacrement une théologie merveilleuse de sobriété et de plénitude. Quand on sait le nombre d’articles et de volumes parus depuis sur ce sacrement, dont les rites et les effets ont toujours été les plus indéterminés de tous les sacrements, on est pris d’admiration pour la maîtrise non seulement liturgique mais aussi théologique de dom Guéranger. Les quatre pages de l’Année liturgique concernant la Confirmation sont un chef d’œuvre de densité, de précision et de lyrisme ; elles ont gardé, pour le fond, toute la fraîcheur de leur jeunesse. Leur auteur a possédé à un degré exceptionnel ce « flair » surnaturel qui sait discerner dans la liturgie l’importance de la signification de chacun des éléments, retenir les « parties immuables » et en donner la profonde intelligence.

    

  1.     L’Ordre

        

        La connaissance du sacrement de l’Ordre a été explicitée depuis dom Guéranger par deux documents qui apportent des précisions touchant non seulement la théologie mais aussi la foi :

        1 – Dans la constitution apostolique Sacramentum ordinis (1947), Pie XII a déterminé, non sans se référer à la Tradition, que la matière de ce sacrement est l’imposition des mains. Or, beaucoup pensaient que cette matière était plutôt la tradition des instruments, à cause de l’enseignement du concile de Florence : « cuius materia est illud per cuius traditionem confertur ordo 35  ». Or, dom Guéranger – qui ne donne pas de commentaire liturgique de l’ordination sacerdotale, mais seulement une initiation théologique – ne mentionne même pas la tradition des instruments, mais, sans émettre un doute, attribue l’effet de ce sacrement à l’imposition des mains.

        2 – Dans la Constitution dogmatique Lumen gentium, c’est la structure de ce sacrement qui a été précisée. En effet, le concile de Trente avait défini que l’épiscopat est « supérieur » au presbytérat 36 , mais il s’était refusé à trancher la question de la sacramentalité de l’épiscopat : à la suite d’une longue tradition occidentale, remontant à saint Jérôme et qu’avait respectée saint Thomas d’Aquin, tout en s’efforçant de l’interpréter avec souplesse, nombre de théologiens considéraient alors que la distinction entre épiscopat et presbytérat ne tenait pas à l’ordination sacramentelle, mais à l’ordre juridique ; c’est pourquoi on parlait depuis le Moyen-Age de « consécration épiscopale », car il n’était pas certain que ce fût un sacrement, un degré du sacrement de l’Ordre. Lumen gentium en se référant à la tradition antique des Pères et à la liturgie, a enseigné que l’ordination épiscopale confère « la plénitude du sacrement de l’Ordre 37  ».

        Or, un siècle plus tôt, dom Guéranger écrivait avec la plus parfaite assurance – sans même mentionner l’opinion opposée : « L’épiscopat contient en lui la plénitude du sacrement de l’Ordre », de telle sorte que ce sacrement comprend trois degrés : l’épiscopat, le presbytérat et le diaconat.

        Cette prise de position résolue sur une vérité très proche de la foi, lui permit d’abandonner la présentation théologique du sacrement de l’Ordre au concile de Trente qui commençait l’étude de ce sacrement par les degrés inférieurs, et d’inaugurer la problématique qui sera celle de Vatican II : montrer la plénitude du sacrement dans l’épiscopat, puis les participations à cette plénitude dans le presbytérat et le diaconat. Ce que dit dom Guéranger de ces deux degrés inférieurs a gardé sa valeur théologique ; seules certaines attributions, d’ordre canonique, seraient à mettre à jour 38 .

        Ce qui n’est pas moins remarquable dans ces six pages du vendredi de la 5ème semaine après Pâques, auxquelles il fait joindre l’introduction au lundi de la même semaine, c’est la manière dont l’auteur situe ce sacrement par rapport aux missions divines du Verbe Incarné et de l’Esprit Saint, qu’il continue dans l’Église. Or, cette mise en place du sacrement par rapport à l’histoire du Salut, qui ouvre les pages de dom Guéranger et le chapitre 3 de Lumen gentium, se réalise non par rapport au sacrement de l’Eucharistie considéré isolément, mais par rapport à la totalité de la mission de l’Église dont l’Eucharistie est la source et la fin. Il est à noter qu’en commentant la messe du Jeudi Saint, dom Guéranger lie l’institution du sacrement de l’Ordre à la dernière Cène, faisant ainsi écho à une définition du concile de Trente 39  ; au contraire, en faisant la théologie du sacrement de l’Ordre, il présente les paroles et le souffle du Christ ressuscité comme l’origine de ce sacrement : or, cette perspective est exactement celle de Vatican II, qui, en ses documents, se réfère 8 fois à Jn 22, 21-23, et élargit la problématique du concile de Trente en montrant l’importance de l’envoi des Apôtres en mission dans l’institution du sacrement de l’Ordre. Ce choix de la scène du cénacle permet à dom Guéranger, comme au concile Vatican II, de montrer comment le sacrement de l’Ordre, en tant que signe visible, transmet la mission visible du Verbe Incarné, et, en tant qu’instrument de la grâce invisible, transmet l’Esprit Saint, de telle sorte que, à partir de l’unité indissoluble des deux missions divines, la mission de l’Église se perpétue.

        Du point de vue de la matière du sacrement, du point de vue de la sacramentalité de l’épiscopat, enfin du point de vue de son institution, dom Guéranger se trouve donc en « symphonie » avec le Concile Vatican II. Pourtant, nous l’avons déjà signalé, s’il voit dans le prêtre le représentant du Christ Pasteur, Maître et Pontife, c’est-à-dire investi de la plénitude de la mission divine, il sépare indûment, suivant en cela la théologie traditionnelle depuis le Moyen-Age, la hiérarchie d’ordre, strictement sacramentelle, qui représente le Christ Pontife, et la hiérarchie de juridiction, qui représente le Christ Maître et Pasteur, en vertu de la mission canonique. Sur ce point particulier, sa théologie demande à être révisée.

        
     

        

  2.     Conclusion

        

        La doctrine de dom Guéranger sur les trois sacrements à caractère a donc gardé son actualité, au moins dans l’ensemble. Sur plusieurs vérités touchant la foi, l’auteur de l’Année
    liturgique a eu des intuitions qui ont devancé les déterminations ultérieures du Magistère et l’évolution théologique postérieure.

        Peut-on préciser les raisons de ces « anticipations » remarquables de la théologie de l’abbé de Solesmes ? On pourrait le faire en se référant sinon au don de prophétie, au moins aux dons du Saint-Esprit que, dans les dernières pages écrites par lui, l’auteur de l’Année liturgique a si remarquablement analysés. Il les connaissait par expérience : bien des pages témoignent des dons de sagesse, d’intelligence et de science qui élevaient sa pensée au-dessus d’elle-même, dans la lumière de l’Esprit d’amour. Mais il y a, nous semble-t-il, deux raisons plus formelles à ces intuitions profondes qui transcendent le temps : l’une naturelle est ce que l’on peut appeler son sens historique ; l’autre, surnaturelle, est la docilité de sa foi.

        Que dom Guéranger ait eu une forme d’intelligence prédisposée aux études historiques est un fait objectif noté par son biographe. Mais il importe de relever que ce sens historique subjectif, apte à saisir les faits dans leur contingence et leur relativité, dans leurs rapports et leur diversité, ne s’est pas développé chez dom Guéranger par manque d’esprit métaphysique ou au détriment du sens de l’absolu, mais au contraire comme la démarche réfléchie d’une intelligence profondément enracinée dans l’être et structurée par l’absolu. Les controverses doctrinales de l’abbé de Solesmes prouvent qu’il n’a cessé d’approfondir sa métaphysique et sa théologie spéculative – dont il n’avait reçu au séminaire que quelques rudiments. Sa théologie positive historique a découlé, comme par surabondance, de sa connaissance de l’être et de sa foi centrée sur le mystère de l’Incarnation. Cette structure métaphysique de sa pensée explique la sûreté de son jugement en histoire : à la lumière de l’être, il juge des contingences, il donne aux faits, aux doctrines, aux institutions, aux rites leur place et leur importance avec une étonnante acribie. C’est, nous semble-t-il, ce qui lui a permis de discerner l’importance, dans l’histoire de l’Église, de l’époque patristique, tant au point de vue liturgique que doctrinal, et de la privilégier par rapport aux époques postérieures. Et dans le champ immense de la patristique, il a reconnu les éléments fondamentaux et permanents. L’Année liturgique a comme structure la liturgie romaine du 19ème s., mais son fond théologique est constitué par la pensée des Pères : si dom Guéranger aimait à « parler le langage de l’antiquité », c’est que sa pensée était pétrie, depuis ses années d’études, de la doctrine des Pères. La première raison de l’actualité de l’Année liturgique est donc dans le sens historique de son auteur qui a redécouvert les « prémices » savoureuses et fécondes de la doctrine théologique, devançant ainsi l’effort du Concile Vatican II : donner une synthèse de la théologie catholique en puisant aux sources de l’Écriture et de la Tradition la plus ancienne.

        Cependant ce sens historique, beaucoup de patrologues l’ont eu, dont l’œuvre a cependant vieilli : ils ont parlé des Pères avec les idées de leur époque, voire avec leurs préjugés. Or, l’un des effets les plus remarquables de la vertu théologale de foi chez dom Guéranger est ce que lui-même appelle « la docilité du cœur et de l’esprit », cette transparence à la lumière surnaturelle, cette ouverture pleine de discernement à la doctrine traditionnelle qui résulte d’un effacement radical des prétentions d’une pensée attachée à elle-même. Dom Guéranger ne songeait aucunement à émettre des pensées d’un jour, il voulait faire pénétrer les âmes dans des pensées de toujours, dans le plan divin dressé par la Sainte Écriture et commenté par l’Église. Tel est le but qu’il se fixe dans la Préface générale de l’Année liturgique, en une page qui témoigne trop de son « sensus Ecclesiæ » pour que nous puissions omettre de la citer :

        « Notre intention n’est pas ici de mettre en œuvre les ressources de notre esprit tel quel pour bâtir un système, et faire de l’éloquence, de la philosophie, ou toute belle autre chose à propos des mystères de l’année ecclésiastique. Nous n’avons qu’un but et nous demandons humblement à Dieu de l’atteindre : c’est de servir d’interprète à la Sainte Église, de mettre les fidèles à portée de la suivre dans sa prière de chaque saison mystique, et même de chaque jour et de chaque heure. À Dieu ne plaise que nous nous permettions jamais de mettre nos pensées d’un jour à côté de celles que Notre Seigneur Jésus Christ, qui est la divine Sagesse, inspire par son Esprit à celle qui est son Épouse bien-aimée ! Toute notre application sera de saisir l’intention de l’Esprit Saint dans les diverses phases de l’année liturgique, nous inspirant de l’étude attentive des plus anciens et des plus vénérables monuments de la prière publique et aussi des sentiments des saints Pères et des interprètes antiques et approuvés 40 … ».

        

        Cette docilité à l’Esprit Saint qui vivifie la liturgie, conservant ses parties immuables et renouvelant ses parties contingentes selon une « loi d’esprit » qui transcende les modes, les styles, les goûts particuliers, explique que la voix de dom Guéranger puisse être entendue de tous ceux qui ont connu celle du Bon Pasteur. L’Année liturgique est devenue un classique. Les chrétiens continueront d’y puiser une eau toujours vive, car elle est celle de la Tradition animée par l’Esprit vivifiant.

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