Dom Guéranger et Sainte Cécile – une amitié féconde

Conférence de la session Saint Grégoire – 7 septembre 2005. Sr. Cécile B. Pons, moniale de Sainte Cécile de Solesmes

 

L’amitié spirituelle de dom Guéranger avec la vierge et martyre romaine Cécile a été pour le Père Abbé comme une flamme qui réchauffe et réjouit, comme une source vive de lumière et d’inspiration, comme le modèle dynamique de son amour envers l’Église, incarné dans le visage d’une femme, d’une noble patricienne de la Rome chrétienne des origines.


Un moine de Solesmes a rapporté dans ses Souvenirs…  :

[Dans les années 1860], la piété envers sainte Cécile était vive dans le monastère. Dom Guéranger avait déjà publié sa Vie de sainte Cécile…et était tout plein d’un amour chevaleresque pour celle qu’il appelait sa Dame. Quand on l’assistait à la messe et que le nom de sa chère sainte arrivait sur ses lèvres au Canon, il le prononçait avec une ferveur qu’il était impossible de ne pas noter. […] Sainte Cécile n’avait alors à Solesmes ni abbaye ni église ni autel, mais on conservait précieusement une [petite] réduction de la célèbre statue de Maderno et des linges précieux, reliques de la sainte. Quand la fête de sainte Cécile arrivait, on exposait la relique et la statue. Et chaque année, à moins d’obstacles insurmontables, une dame arrivait d’un petit château voisin, apportant à sainte Cécile un beau bouquet, formé avec les dernières fleurs de son jardin. Elle était accompagnée de deux petites filles dont l’une, quelque douze ans après, devait être Mme Cécile Bruyère, abbesse de Sainte-Cécile de Solesmes 1 .

La publication de la Vie de sainte Cécile…que dom Guéranger retravailla avec prédilection jusqu’à ses derniers jours et sa paternité spirituelle envers Jenny-Cécile Bruyère et la fondation du monastère des moniales de Sainte-Cécile, sont, avec la remise en honneur de la consécration des vierges, quelques uns des plus beaux fruits issus de cette amitié merveilleuse.

Naissance et croissance d’une amitié spirituelle.

L’amitié entre le moine français et la martyre romaine a commencé par une illumination intérieure : à Rome 2 , en août 1843, sainte Cécile elle-même révéla subitement sa beauté spirituelle à dom Guéranger alors qu’il allait prier à sa Confession. Mère Cécile Bruyère, notre première abbesse, écrit :

Ce fut l’affaire d’un instant par ce procédé divin et rapide qui exclut tout travail de l’intelligence. D’un bond l’esprit embrasse ce qu’il n’aurait pu acquérir que par un long travail, en même temps que le cœur est à jamais captivé et subjugué ; car l’action divine est simultanée sur l’intelligence et sur la volonté. […] La noble Cécile […] avait parlé à son chevalier ; elle s’était révélée à lui tout entière, bravant l’oubli engendré par les siècles, et se montrant toujours vivante par sa suave et forte influence 3 .

Mais qui est sainte Cécile et comment a-t-elle pu gagner à ce point le cœur du Père Abbé ?

La source principale par laquelle nous connaissons sa vie est la Passion de sainte Cécile
dont la rédaction remonte au Ve siècle. Si dom Guéranger considérait comme historiques la plupart des faits narrés dans ce texte, la critique moderne est beaucoup moins affirmative 4 . Cependant, la grande force poétique de ce document qui exalte avec talent la virginité et la force chrétiennes a popularisé le culte de la sainte et contribué à sa diffusion. De cette source ont découlé tous les textes liturgiques, latins ou grecs, honorant la vierge romaine. Quel portrait de sainte Cécile nous trace la Passion ?

« Accorde-moi, Seigneur, la pureté du cœur et du corps, que je n’ai pas à rougir ! » Ainsi chante 5 au jour de ses noces, Cécile, une jeune patricienne des premiers siècles. Elle est chrétienne et, dans le secret de son cœur, le Christ est son unique amour. Mais elle doit obéir à ses parents qui l’ont promise en mariage à un jeune homme de valeur, mais païen.

« Elle aimait Valérien, nous dit dom Guéranger, mais elle estimait bien plus sa virginité, aussi lui avoue-t-elle l’engagement qu’elle avait contracté, et Dieu la bénit 6 . » Son fiancé se convertit et respecte son vœu. Il reçoit le baptême des mains de l’évêque Urbain 7 .

Le retournement de Valérien est le signal d’une série prodigieuse de conversions. À chaque fois, Cécile intervient comme l’apôtre qui fait la catéchèse et parfait l’instruction. Au total, la moisson fortunée se chiffrera à plus de quatre cents nouveaux chrétiens. Dom Guéranger commente : « Le Seigneur a tant aimé Cécile qu’il l’a consacrée apôtre dans cette ville des apôtres 8 .. »

« Lorsque
le préfet de la ville songe à l’arrêter, il envoie chez elle des appariteurs. Montée sur un marbre, car elle était petite, elle les convertit tous. Et quand elle comparait au tribunal pour son propre compte, Cécile remue et secoue tous ces païens et leur fait connaître le vrai Dieu. Enfin, après avoir prêché, elle va au martyre. 9  ». Elle est condamnée à être consumée par les flammes dans sa propre salle de bains. Or, enfermée durant un jour et une nuit sous l’action des vapeurs brûlantes, elle reste indemne de toute lésion. C’est, nous explique un des répons de sa fête, que  « le feu qui brûlait au dehors se montrait plus faible que celui qui embrasait au dedans le cœur de la vierge. » 10

On envoie alors un licteur, chargé de la décapiter. Le bourreau frappe par trois fois Cécile, mais ne parvient pas à l’achever. Il doit se retirer, car la loi ne permet pas de frapper une quatrième fois. Il abandonne donc sa victime à demi-morte. Elle reste ainsi durant trois jours, consolant les uns, exhortant les autres. Saint Urbain accourt. Elle lui confie : « j’ai demandé à Dieu ce délai de trois jours afin de consacrer ma maison comme église 11 . » Désormais, elle peut mourir 12 .

Si dom Guéranger s’attacha si fort à sainte Cécile, remarque notre première abbesse,

[C’est qu’] il avait reconnu en elle plus qu’une gracieuse apparition de la sainteté ; il la voyait comme une incarnation de cette Église romaine des premiers siècles, forte, sereine, majestueuse, invincible, environnée de la royale parure de son sang généreux, drapée dans cette chasteté virginale si résolue et si énergique, qu’elle demeure supérieure à tous les pièges. 13

L’étincelle qui fit jaillir en dom Guéranger la lumière sur le mystère de Cécile semble avoir été la contemplation de la statue de Maderno 14 . Celui-ci a immortalisé dans le marbre la posture de la sainte au moment de rendre son âme à Dieu :

Elle est couchée sur le côté droit, les genoux réunis avec modestie. […]. Par un suprême effort, comme pour garder le secret de son dernier soupir, elle détourne sa tête sillonnée par le glaive. Son âme s’échappe et s’envole vers le Christ, laissant planer sur ce corps virginal une grâce et une pudicité que l’inspiration chrétienne de Maderno a sentie et que son ciseau a su exprimer. Le sculpteur voulut rendre jusqu’à la pose des mains qui atteste de manière si expressive la foi de Cécile mourante. Les trois premiers doigts de la main droite sont étendus ; ceux de la main gauche fermés sauf l’index. Unité de la substance divine, Trinité des Personnes : telle est la foi de l’Église, tel est aussi le geste symbolique qui témoigne […] de la croyance pour laquelle Cécile a versé son sang 15 .

Ainsi se lisent clairement la virginité de Cécile qui détourne la tête des regards humains, son martyre : la blessure du cou, et sa foi : la position des doigts confessant le Dieu Un et Trine. Toute son attitude corporelle, évoquant davantage le sommeil que la mort, annonce la résurrection de la chair.

De l’enthousiasme de l’Abbé de Solesmes pour sa chère sainte va naître d’abord, en 1849, une Histoire de sainte Cécile, vierge romaine et martyre 16 . Une seconde édition revue et augmentée paraît en 1853 17 . Dès l’année suivante, la découverte de l’emplacement primitif du tombeau de Cécile par son ami, l’archéologue Jean-Baptiste de Rossi, dans le cimetière de Calliste 18 provoque la joie du Père Abbé :

Vous avez retrouvé ma sainte bien-aimée ; à vous cet honneur insigne ; […] C’est bien le tombeau de ma martyre, de la vierge, de l’apôtre, et c’est à vous que l’Église et votre ami le doivent. Qu’il me tarde d’y des cendre avec vous 19  !

De fait, dom Guéranger aura bientôt le bonheur d’aller prier sur ces « lieux bénis. » Son voyage à Rome de 1856 atteint, en effet, son sommet, le 26 avril, lorsque Pie IX lui permet de célébrer la messe à l’emplacement même du premier tombeau de sa martyre. Il en a fait le récit à la troisième personne :

L’intérieur de l’arcade où avait reposé le sarcophage de sainte Cécile était garni d’une couche de pétales de roses sur laquelle posaient de petites lampes de cristal. Assisté d’amis dévoués, le prêtre offrit le sacrifice. […] On sentait que l’influence de Cécile remplissait encore ce réduit. […] Après le sacrifice, le prêtre français recueillit avec respect les pétales de roses qui avaient rempli l’arcature sous laquelle reposa Cécile, et plus d’une fois elles ont témoigné du pouvoir et de la vigilance maternelle qu’exerce encore, au sein de l’éternelle vie, celle qui illustra pour jamais ces lieux sacrés 20 .

Les pétales de roses furent réunis dans un sachet de velours rouge, brodé d’or que dom Guéranger gardait précieusement.

Lorsqu’en 1866 l’Abbé de Solesmes complètera son œuvre de restauration de l’ordre bénédictin en France par la fondation d’un monastère de moniales sous le patronage de sainte Cécile, il leur confiera le sachet, demandant qu’on le lui rende au moment de sa mort.

Au commencement de l’année 1867, dom Guéranger contracte la petite vérole. Il envoie chercher les pétales de roses. Mère Cécile raconte : « Les sœurs entreprirent alors une neuvaine à sainte Cécile pour obtenir la guérison du Père Abbé, qui s’y unit en tenant le petit sachet. Or, en ces jours, le frère infirmier de dom Guéranger remarqua dans la cellule du malade une forte odeur de rose. On finit par découvrir qu’elle émanait du sachet. Ce parfum dura autant que la neuvaine avec une fraîcheur qui fut remarquée de plusieurs autres personnes et portait la consolation et la joie dans l’âme de dom Guéranger 21 . »

En 1873, la troisième édition de Sainte Cécile est prête. Elle est considérablement augmentée grâce aux découvertes du chevalier de Rossi.
Sainte Cécile et la société romaine aux deux premiers siècles est l’œuvre qui présente la pensée la plus achevée de dom Guéranger sur sa chère sainte. L’ouvrage s’accompagne d’un large panorama historique des origines du christianisme, attestant la présence influente de l’aristocratie romaine dans l’Église dès ses débuts. Le livre parait à temps pour que l’auteur en fasse hommage à sa Dame au jour de sa fête, le 22 novembre. Il dépose le volume au pied
de la statue de sainte Cécile, sous l’autel de l’église des moniales. 22

À Noël 1874, les dernières forces de dom Guéranger l’abandonnent au cours de la liturgie de la nuit. Le 27 janvier, il donne son ultime conférence à Sainte-Cécile, mais elle est écourtée à cause de sa trop grande fatigue. Le lendemain il se couche et entame la dernière étape de son existence terrestre. Le petit coussin de roses est de nouveau transmis à Saint-Pierre.

Le 30 janvier 1875, vers trois heures de l’après-midi, le Père Abbé est mourant, il est entouré de tous ses fils, tandis que ses filles l’accompagnent de loin par leur prière. Le Père Prieur s’apercevant que la fin est proche fait arrêter le chant des litanies des saints. Mais il n’est pas compris et les invocations se poursuivent. Il insiste par un second signe, il n’est pas compris davantage. Enfin, à la troisième fois, il réussit à imposer silence tandis que la dernière invocation résonne : « Sancta Caecilia, ora pro nobis. 23  »

Ayant reçu l’absolution, dom Guéranger exhale son dernier soupir protégé par sa Dame, lui qui aimait à dire :

Mettez sous la protection de sainte Cécile la fin de votre vie ; […] la mort de sainte Cécile fut si grande, si généreuse ! Elle nous fera voir qu’il fait bon penser à elle, elle viendra à ce moment et nous aidera à partir. 24

 

Sainte Cécile, une lumière pour les chrétiens de notre temps :

Dom Guéranger avait la conviction que sainte Cécile pouvait être une lumière pour les chrétiens de son temps, quelle que soit leur condition, car :

Les saints n’influent pas seulement par l’imitation directe de leurs vertus héroïques, mais aussi par les [applications] que chaque fidèle est à même d’en tirer pour sa situation particulière 25 .

Or, dom Guéranger dénonce dans la société du XIXe siècle le « culte du sensualisme 26  », d’où découle un matérialisme pratique qui sacrifie tout aux puissances des sens et à la satisfaction du plaisir immédiat. Respirant l’air ambiant, les catholiques sont pris malgré eux dans cette atmosphère, ils ont donc besoin d’encouragement. Le Père Abbé les exhorte à regarder vers le passé non pour le regretter avec nostalgie mais pour y trouver des enseignements salutaires, une force pour affronter le présent et construire l’avenir :

Revenons donc, dit-il, sur les siècles écoulés, et pour savoir ce que nous devons être regardons nos ancêtres 27 . Car c’est la foi chrétienne toute seule qui s’explique par leurs paroles et leurs actions 28 .

Quels encouragements nous apporte Cécile ?

L’Église reconnaît et honore dans sainte Cécile trois caractères : la virginité, le zèle apostolique, le courage surhumain qui lui a fait braver la mort et les supplices 29 .

Virginité :

L’un des maux de la société d’alors est la dévalorisation de la famille menacée par les propositions d’une loi qui reconnaîtrait le droit au divorce. Dom Guéranger écrit :

Il est temps que la famille songe à sa défense, en redevenant sérieuse et chrétienne. Que le mariage soit en honneur avec toutes les chastes conséquences qu’il entraîne ; qu’il cesse d’être un jeu ou une spéculation ; que la paternité et la maternité ne soit plus un calcul, mais un devoir sévère ; bientôt par la famille, la cité et la nation auront repris leur dignité et leur vigueur 30 .

Or, le mariage ne remontera à cette élévation qu’autant que les hommes apprécieront cet élément supérieur qu’est la chasteté. Sans doute, tous ne sont pas appelés à l’embrasser dans sa notion absolue mais tous doivent lui rendre hommage.

En effet, c’est elle qui révèle à l’homme le secret de sa dignité, qui trempe son âme pour tous les genres de dévouement, qui assainit son cœur et relève son être tout entier. Elle est le point culminant de la beauté morale de l’individu, en même temps que le grand ressort de la société humaine 31 .

La grâce virginale de sainte Cécile fortifie aussi la famille en révélant pleinement la dignité personnelle de la femme Car celle-ci n’est pleinement mise en lumière que par la chasteté à l’état permanent et sacré. L’éclat de la virginité consacrée rejaillit ensuite sur la femme mariée et, ennoblissant la vie conjugale elle-même, favorise ainsi l’essor de la famille.

Zèle apostolique :

L’insensibilité au mal dont on n’a pas à répondre personnellement est un autre trait néfaste de la société :

On gémit, on se lamente, on convient que tout s’en va, qu’on assiste à une décomposition universelle et l’on ne songe pas à tendre la main à son voisin pour l’arracher au naufrage ! […] Il faut en convenir : il est des catholiques, et beaucoup, que l’on trouve exacts en tout ce qui concerne leurs devoirs de fidèles; […] qui accomplissent tranquillement leur vie, sans avoir jamais paru se douter que Dieu nous a rendus solidaires les uns des autres ! […] Ne dirait-on pas que les besoins [si] désespérés de tant d’âmes ne les touchent pas ? […] Cependant, ils ont lu dans l’Évangile que l’homme ne vit pas seulement de pain 32 .

Ici le zèle apostolique de sainte Cécile sert encore de modèle :

Le charme de la prière contemplative n’enlevait point à la vierge la pensée du salut d’autrui. […] Cécile eût voulu voir accourir au baptême tous ceux que le Rédempteur universel avait rachetés de son sang. […] Sa parole éloquente et vive pénétrait comme un glaive dans les cœurs… 33 .

Du seul fait qu’elle était chrétienne, Cécile ressentait une tendresse maternelle pour les âmes de ses frères :

Où serions-nous aujourd’hui, poursuit le Père Abbé, si le cœur des premiers chrétiens était aussi glacé que le nôtre, s’il n’eût été pris de cet inépuisable amour qui leur défendit de désespérer du monde au sein duquel Dieu les avait déposés pour être le sel de la terre ? Chacun se sentait alors comptable sans mesure du don qu’il avait reçu. Fut-il libre ou esclave, connu ou inconnu, tout homme était l’objet d’un dévouement sans bornes pour ces cœurs que la charité du Christ remplissait […] Aussi les païens disaient : Voyez comme ils s’aiment ! 34 Et comment ne se fussent-ils pas aimés ? Dans l’ordre de la foi, ils étaient fils les uns des autres 35 .

martyre

Cependant le zèle apostolique resterait dans l’ordre des bonnes intentions s’il ne s’accompagnait du courage de l’amour jusqu’au don de sa vie. C’est pourquoi le martyre de Cécile est si fécond ; il proclame bien haut : « N’ayez pas peur ! … Tempérez en vous ce sentiment de peur qui paralyse le témoignage pratique de votre foi chrétienne et partant, de votre action dans la société. Peur de perdre ses biens ou ses places ; peur de perdre son luxe ou ses aises ; peur enfin de perdre sa vie… »

Aurions-nous oublié que nous ne sommes que voyageurs sur cette terre, et l’espérance des biens futurs serait-elle donc éteinte dans nos cœurs ? 36 Or, avec la peur, remarque le Père Abbé, les premiers chrétiens nous eussent trahis, car la Parole de vie ne fût pas arrivée jusqu’à nous ; avec la peur nous trahirions les générations à venir qui attendent de nous la transmission du dépôt de la foi que nous avons reçu de nos pères 37 .

Sainte Cécile, miroir des moniales.

Lorsque le 26 avril 1856, dom Guéranger célébrait le saint Sacrifice à l’emplacement du tombeau de sainte Cécile, la Providence tenait encore cachée la merveilleuse fécondité de sa prière. En effet, dès l’année suivante, commence à son insu l’histoire de la fondation du monastère qu’il consacrera à la vierge romaine. Cette histoire remonte à la première communion d’une enfant, Jenny Bruyère, le 28 mai 1857. L’Abbé de Solesmes avait accepté de la préparer à ce grand acte. Alors commence une direction spirituelle qui lui permet de prendre en main toute la formation humaine et spirituelle de Jenny.

À la veille de la fête de l’Immaculée Conception 1858, répondant à une question du Père Abbé sur le mystère qui se célébrait, elle déclare : « Dieu aime la pureté ; je ne me marierai jamais. » Dom Guéranger comprend qu’il s’agit d’une décision mûrie de longue date et toute surnaturelle. Le 12 octobre 1861, après un an de probation, il lui permet d’émettre le vœu de chasteté : elle a juste seize ans.

Il est remarquable que Jenny aussi vouait à sainte Cécile une profonde dévotion. Madame Bruyère aurait voulu lui donner ce prénom qui était celui de sa mère. L’enfant, à l’âge de huit ans, avait reçu une gravure de sainte Cécile qui lui avait fait une impression extraordinaire. La première jonction manifeste, si l’on peut dire, de la piété du Père Abbé et de celle qui deviendra sa fille, est signalée le 15 avril 1858, lors de sa confirmation : selon le désir qu’elle nourrissait depuis longtemps, Jenny y prit le nom de Cécile. À partir de ce jour dom Guéranger l’appela Cécile.

La jeune fille aspire à la vie monastique ; elle désirerait la vie des moines de Solesmes qu’elle côtoie, mais croit qu’il n’existe plus de monastères de bénédictines en France. D’autres jeunes filles présentent le même désir, cependant dom Guéranger ne songe nullement à fonder lui-même un monastère de moniales : il se sent vieillir et a subi tant de déboires qu’il est plutôt porté à écarter de sa pensée tout projet de ce genre. Mais le Seigneur voit les choses autrement. « Toute ma vie, le Seigneur m’a conduit en aveugle » dira l’Abbé de Solesmes au soir de son existence. De fait, par une série d’événements providentiels, Dieu montre clairement qu’il veut cette fondation.

Après une période de préparation, le 16 novembre 1866, dans une simple habitation du bourg de Solesmes, Dom Guéranger inaugure la vie monastique avec sept jeunes filles. Sœur Cécile Bruyère est nommée supérieure. Le Père Abbé lit et commente les pages écrites de sa main établissant l’observance, réglant les temps de prière, de silence, de pénitence, de travail, de lecture méditée. Sainte-Cécile de Solesmes vient de naître.

Sur une colline avoisinante, commencent à s’élever les constructions du futur monastère dont l’église sera une hymne à la gloire de sainte Cécile. La flèche, symbole de foi sans compromis, s’élèvera toute blanche vers le ciel, les lys et les roses orneront les murs.

Les postulantes, vraies pierres vivantes se laissent tailler et polir par les soins du Père Abbé qui les veut à l’image de leur sainte Patronne. Car, dit dom Guéranger « rien n’est plus digne à proposer à des moniales que Sainte Cécile 38  ». Ce choix d’ailleurs n’exclue pas la protection de sainte Scholastique, la sœur de saint Benoît.

Pour ici, affirme dom Guéranger, il nous faut les lys de Scholastique et les roses de Cécile, parce qu’ici tout parle de ce qui réjouit […]le cœur de Dieu et de ce qui grandit l’homme : amour et pureté, […] grandeur et courage 39 .

Le Père Abbé est convaincu que les vertus généreusement pratiquées par sainte Cécile sont de celles qui peuvent forger d’authentiques moniales, de vraies filles de l’Église : la pureté du cœur, une force virile et sereine, l’amour de l’Église avec ses conséquences : une foi sans faille puisée dans l’étude de la doctrine et célébrée dans la liturgie, une « inviolable fidélité 40  » au Souverain Pontife et le zèle pour le salut de tout homme. C’est là toute l’éducation monastique que l’abbé de Solesmes donne au jour le jour avec une patience inlassable.

Sainte Cécile avait offert à Dieu son cœur et son corps : Fiat cor meum immaculatum 41 . Les moniales, elles aussi, font vœu de chasteté. Dieu les désire comme épouses de son Fils. L’union est si étroite et indissoluble qu’elle est comparée à une union conjugale. En cela, les moniales figurent et signifient le mystère de l’union exclusive du Seigneur avec l’Église qui est « l’épouse en grand 42  » dit dom Guéranger.

C’est pourquoi, lorsque, le 15 août 1868, arrive l’heure de la donation définitive au Seigneur, dom Guéranger reprend pour ses filles le rite romain de la Consécration des vierges. Dans sa forme primitive, il remonte au IVe siècle. Il servait à bénir solennellement les femmes qui vouaient à Dieu leur virginité, tout en restant dans leur famille. Le rite fut ensuite en usage dans les monastères. En raison de sa grande beauté littéraire et de sa riche signification, l’Abbé de Solesmes regrette qu’il soit tombé en désuétude presque partout depuis le XVème siècle. Le mystère de la virginité consacrée y est contemplé au cœur du dessein divin du salut. La prière consécratoire glorifie Dieu pour l’œuvre de la création et de la rédemption qui rend à ses enfants non seulement l’innocence première, perdue par le péché originel, mais aussi une certaine expérience des biens à venir ; l’Incarnation du Verbe y est présentée comme l’union nuptiale de la nature divine avec la nature humaine. Le baptême fait de nous tous des enfants de Dieu, mais certains reçoivent une autre grâce, celle de la virginité, pour s’attacher à leur unique Époux, le Christ 43 . La grandeur du mariage est exaltée, mais l’excellence de la virginité est proclamée. la vierge aspire à s’attacher dès maintenant à la réalité que le mariage préfigure : l’union du Christ et de l’Église 44 .

Pour éviter que l’usage de ce rite ne retombe dans l’abandon, dom Guéranger le joint à la profession monastique dans une même cérémonie. Cette option liturgique sera reprise et complétée dans le rituel rénové selon l’esprit de Vatican II.

Collaborant avec le Christ au mystère de la Rédemption, les moniales doivent avoir, à l’image de leur patronne, « un cœur apostolique 45  ». Cécile, en effet, « gagna au Christ son mari et ramena une quantité de gens qui furent baptisés par l’évêque Urbain 46 . » De fait, la réponse des moniales à l’amour divin, face à l’indifférence de beaucoup, les place dans cette belle vocation d’intercesseurs, par laquelle la grâce divine atteint de façon mystérieuse ceux qui ne connaissent pas Dieu ou le refusent 47 .

Une telle mission au cœur de l’Église, ne se remplit pas sans combat. Dans la tradition chrétienne, la vie monastique se compare au martyre. Dom Guéranger exhorte ainsi ses filles :

Voyez sainte Cécile, votre reine, elle a dû soutenir la lutte, et elle l’a soutenue contre elle-même, contre les Césars, contre le glaive 48 . […] Donc que les moniales se lèvent, qu’elles se dressent et se disent que le combat auquel elles sont appelées est un combat bien moins rude que celui de [Cécile]. Il n’y a pas de sang répandu ; c’est un défaut à vaincre, c’est un acte de vertu à pratiquer, c’est une petite gêne, une petite privation à s’imposer. […] Mais pour cela, il faut savoir combattre, il faut vouloir raviver toujours son amour, il faut vouloir en tout l’honneur de l’Époux, et lui rendre ce qu’il a donné. 49

Imiter Cécile, c’est imiter le Christ : « l’Église proclame le mystère pascal [dans les] saints qui ont souffert avec le Christ et sont glorifiés avec lui 50 . » La souffrance, en effet, n’est pas le dernier mot du martyre. Celui-ci s’épanouit en confession de foi, en glorification du nom de Dieu trois fois saint.

Or le lieu par excellence de la louange de Dieu, est précisément la célébration liturgique.

[Les moniales] reçoivent le livre de la sainte Église pour chanter l’Époux […] Il ne serait pas assez pour elles de réciter, de parler bas, il faut qu’elles fassent entendre leur voix avec plus d’éclat ; leur cœur est plein, elles doivent chanter l’Époux et leur chant ne cesse plus. Il s’étend, de jour et de nuit, aux différentes heures de la journée  […] il n’y a pas de petites choses dans l’office, toutes ces paroles qui passent par votre bouche vous purifient et vous sanctifient ; elles ouvrent le ciel, ferment l’enfer ; intercèdent pour les pécheurs et attirent sur eux les grâces de la divine miséricorde. 51

Ainsi liturgie et louange de Dieu plongent leurs racines dans le terreau spirituel de l’unique sacrifice du Christ. Le patronage de Cécile est motivé, non par la simple joie du chant, mais par un chant qui dit : service de Dieu, louange pure, poussés
jusqu’au sacrifice de la vie. 52 C’est la raison profonde qui a conduit
Paul VI à maintenir la mémoire de sainte Cécile dans le calendrier de l’Église romaine malgré l’obscurité qui entoure les circonstances de sa vie.

En mettant ses filles sous le patronage de sa chère sainte, dom Guéranger ne leur impose donc pas de l’extérieur une dévotion qui lui serait personnelle, il leur offre au contraire les moyens de développer pleinement leur vocation de moniales bénédictines dans l’Église. Pour lui, sainte Cécile, la vierge romaine, et sainte Gertrude, la bénédictine allemande, sont sœurs. Le Père Abbé aime à souligner la ressemblance entre les deux femmes :

Quelle rencontre des deux sœurs ! et quelle est puissante dans son unité cette grâce du Rédempteur qui suscite, à mille ans de distance, ces deux âmes, ces deux vies qui s’unissent dans le même amour ! La jeune romaine du 3e siècle, la noble germaine du [XIIIe], se sont rencontrées et n’ont eu qu’une même aspiration. Gertrude, dans Rome païenne, eût donné son sang comme Cécile ; et Cécile, sous le cloître allemand, se fût fondue dans l’amour du souverain bien comme Gertrude. Quelle imposante preuve de la divinité de Jésus Christ que cet attrait vers lui qui attire les âmes comme un aimant, sans distinction de temps ni de lieux ! [Nier ce fait], c’est affirmer la mort en présence de la vie. […] N’est-il pas vrai, ma chère enfant, que le cœur qu’il a daigné choisir ne saurait lui résister ? Il en sera ainsi jusqu’à ce qu’il ait cueilli sa dernière fleur en ce monde, la veille du jour où la terre s’abîmera 53 .

 

Esquisse du mystère de la femme à la lumière de la vie consacrée.

Le visage de la femme tel que dom Guéranger le dégage de la personnalité de sainte Cécile nous retient encore aujourd’hui. D’une part, l’abbé de Solesmes a une haute idée du mariage, figure de l’union du Christ et de l’Église. Il écrit dans l’Année liturgique :

Le mariage est grand aux yeux de Dieu. Il l’établit dans le paradis terrestre en faveur de nos premiers parents encore innocents, et il en détermina dès ce jour les conditions, déclarant que l’unité serait sa base, que la femme n’appartiendrait qu’à un seul homme, et l’homme qu’à une seule femme. […] Lorsque le Christ parut au milieu des hommes, ayant pris en lui-même leur nature, il déclara qu’il était l’Époux, Celui que les prophètes et le divin Cantique avaient annoncé comme devant un jour prendre une épouse parmi les mortels : cette Épouse qu’il s’est choisie, c’est la sainte Église, c’est-à-dire l’humanité purifiée par le baptême et ornée des dons surnaturels 54 .

Mais d’autre part, pour l’Église, comme pour le Père Abbé, la virginité pour le royaume l’emporte encore sur le mariage : en effet, elle est une bonne nouvelle pour la femme, car elle libère celle-ci d’un destin purement biologique. Dans le même esprit, le magistère le plus récent réserve au mystère de la femme une place de choix 55 , d’autant plus importante que l’erreur anthropologique d’un certain féminisme semble vouloir s’imposer. Dans le mystère de la femme, virginité et maternité, loin de s’opposer, se complètent : la maternité manifeste la « capacité d’ouverture à l’autre » de la femme. Elle sait au plus profond d’elle-même que le meilleur de sa vie est fait d’activités ordonnées à l’éveil de l’autre, à sa croissance, à sa protection. Elle rappelle à la virginité qu’il n’y a pas de vocation chrétienne sans le don concret de soi à l’autre. Tandis qu’elle reçoit de la virginité le rappel de sa dimension fondamentalement spirituelle : à savoir que ce n’est pas en se contentant de donner la vie physique que l’on enfante véritablement. Le zèle apostolique et le martyre de sainte Cécile se situent dans ce courant vital.

C’est, en définitive, l’amour oblatif qui libère la femme. Sainte Marie-Madeleine, lorsqu’elle se laisse enfin saisir par l’amour du Christ, retrouve sa liberté d’aimer et son innocence intérieure. Dom Guéranger disait un jour à Mère Cécile :

Avez-vous remarqué, petite fille, que l’Époux a souvent donné pour Mère et pour spéciale protectrice la grande sainte Madeleine à ses plus saintes épouses, aux Vierges les plus « sans taches » ? Ces choses nous révèlent un peu à quel degré cette grande pénitente a été refaite par l’amour. Elle n’est pas vierge ; c’est vrai. Mais elle est devenue digne d’être préposée aux vierges elles-mêmes 56 . »

Il est légitime de se demander où le Père Abbé a puisé ce regard lumineux sur le mystère de la femme. Dans l’Écriture sainte en premier lieu, dans son amour filial envers la Vierge Immaculée, dans l’exemple entraînant des vierges martyres des premiers siècles ; en un mot, dans la vie et la liturgie de l’Église, vierge et mère, Épouse du Christ.

En effet, la liturgie pleinement vécue est la source du véritable esprit chrétien : ce qu’en nos temps l’Église exprime de manière doctrinale, elle le chante solennellement dans son culte depuis l’antiquité.

 

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Annexe : Sainte Cécile, patronne de la musique.

 

C’est relativement tardivement, au XVe siècle, que Sainte Cécile a reçu le patronage de la musique. Et cela en raison d’un contresens latin ! A cette époque, on ne lisait plus intégralement la Passion de Sainte Cécile et l’on ne connaissait a vie de la sainte que par l’intermédiaire des antiennes de son Office. Or, la première antienne des Laudes dit : Cantantibus organis, Cæcilia Domino decantabant dicens : « fiat cor meum immaculatum ut non confundar » Alors que résonnaient les instruments de musique, Cécile chantait pour le Seigneur en disant : « Protège mon cœur que je n’aie pas à rougir. » Un artiste, van Eyck, sur l’un des volets de son célèbre tableau de l’Agneau, a pris prétexte de ce chant de Cécile pour la représenter au clavier d’un orgue. Il a été si bien copié que depuis lors la pratique devint presque universelle de représenter sainte Cécile avec un instrument de musique. Dom Guéranger fait allusion à cela dans son ouvrage Sainte Cécile et la société romaine aux deux premiers siècles.:

    Il est vrai que les organa dont il est question ici ne sont rien moins qu’un concert spirituel. Il s’agit des accords profanes qui retentissaient dans la salle du festin nuptial, au milieu des pompes du mariage de Valérien et de Cécile. Cécile se dérobant à tout ce fracas, chantait silencieusement dans son cœur, in corde suo, un verset de David par lequel elle demandait à Dieu d’être assistée de son secours [ lorsqu’elle avouerait à son mari l’engagement de virginité qu’elle avait pris et dans lequel elle voulait persévérer. ] Le chant de Cécile est donc d’une nature toute différente de celui qu’entendait les convives, et sa mélodie bien plus supérieure à tous les concerts de la terre 57  .

Mais l’Abbé de Solesmes ne récuse pas pour autant ce patronage que l’Église elle-même a bénit, il poursuit :

    Le plus séduisant de tous les arts, celui qui complète par son concours les hommages que la terre rend à Dieu, n’avait-il pas le droit de recevoir pour patronne, celle qui, dès ici-bas, sut dépasser les concerts de la terre, et réaliser dans son cœur l’union avec les concerts immatériels des esprits angéliques ? L’apôtre ne nous enseigne-t-il pas que le chrétien ne doit pas se borner à prier, mais encore qu’il doit chanter 58 à Dieu dans son cœur : cantantes et psallentes in cordibus vestris Domino 59  ; et n’est-ce pas un indice de l’abaissement du sentiment chrétien, que le mutisme d’une âme, qui semble n’avoir plus besoin du chant pour compléter la prière, et lui donner sa forme supérieure ? Les Saintes Écritures, formule inspirée de notre prière à Dieu, ne sont que chant et poésie ; mais qu’il est petit le nombre de ceux qui aujourd’hui ont recours aux psaumes, comme le fit à ce moment Cécile, pour louer Dieu et lui demander ce qu’ils désirent ! […]

    Il n’y a donc rien à retrancher dans l’acclamation de la terre vers Cécile, lorsqu’elle la célèbre comme la musicienne par excellence ; il suffit seulement de ne pas aller chercher la raison dans un fait qui n’aurait de fondement historique, et de saisir la relation délicate entre les deux musques dont Cécile est devenue le lien merveilleux. […]

    Il sera toujours beau de voir le plus séduisant des arts amené chaque année, [pour la fête de sainte Cécile ] à confesser que le sentiment supérieur de l’harmonie émane de la pureté du cœur et des sens, si divinement symbolisé dans Cécile. C’est alors que, dans plus d’une âme, l’attrait céleste cherche à pénétrer, qu’il sollicite l’homme d’aspirer à des concerts plus harmonieux et plus durables que ceux de ce monde de douleurs, où le péché brisa les cordes de la lyre, qui ne sont jamais rejointes que par instants fugitifs, et qui ne résonnent d’un son plein et parfait que lorsque l’homme les emploie à célébrer son Créateur, de concert avec les esprits angéliques 60 .

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