Dom Paul Piolin – Dom Guéranger

DOM PROSPER-LOUIS-PASCAL GUÉRANGER

    Prosper Louis Pascal Guéranger naquit à Sablé, le 4 avril 1805, dans une maison qui avait été le couvent des Elisabéthines de cette ville. Il avait à peine deux ans lorsque son père prit la direction du collège de Sablé, établi dans l’ancienne maison de refuge des moines de Solesmes. Il y passa toute son enfance. C’est sur la route qui conduit de Sablé à Solesmes, qu’if essaya ses premiers pas.  » Dès l’âge de trois ans, dit M. Etienne Cartier, il désignait à sa bonne le vieux prieuré comme le but de ses promenades, et les jours où le cloître s’ouvrait pour quelques fêtes mondaines, il y entrait avec la foule. Ce n’étaient pas la musique et le mouvement qui le captivaient, mais il s’extasiait devant ces arcades, ces boiseries, ces tables et ces bassins qui avaient servi aux moines. Tout lui semblait d’une grandeur merveilleuse et il ne se lassait pas de voir et de toucher. Ses impressions étaient plus vives encore lorsqu’il pouvait se glisser dans l’église déserte et contempler ce nombre de statues, ces apôtres, ces anges, ces femmes, ces dragons aux sept têtes, tous ces personnages dont on avait peint les yeux, et qui semblaient le regarder et lui parler un mystérieux langage. il questionnait alors, et son imagination recueillait avec avidité tout ce qu’on lui racontait des religieux qui avaient fait faire ces statues. C’étaient là ses histoires de revenants, et les ci devant Bénédictins animaient sans doute quelquefois les rêves de celui qui devait les faire revivre à Solesmes 1 .Bien souvent il nous a parlé de ces souvenirs qui étaient les plus lointains de son enfance ; il y joignait un souvenir très vif aussi des Te Deum chantés à l’église paroissiale de Sablé pour les victoires vraies ou fausses de l’empire.

    Quelque impression que ces fêtes eussent produite sur l’imagination de l’enfant, elle ne le détourna jamais de sa voie. Dès lors il déclarait qu’il voulait être prêtre, et cette vocation lui parut toujours comme le seul but possible de sa vie. Dès lors aussi il fit paraître une foi des plus vives et des plus profondes, une intelligence remarquable et un goût particulier pour tout ce qui concerne le service divin; il se souvenait et aimait à parler des vieux prêtres qui rentrés de l’émigration ou sortis des prisons de la Terreur, et parmi lesquels se trouvaient un Bénédictin et un Cordelier, chantaient exactement une partie des offices dans l’église de Sablé, tous les samedis les vêpres et toutes les vigiles des principales fêtes.

    Tout contribua à développer cette foi et cette intelligence. Dans sa famille, il trouva l’exemple des vertus chrétiennes et d’une religieuse observation des préceptes de l’Église. Il aimait à interroger ces vieux prêtres qui lui inspiraient une si juste vénération, car plusieurs étaient des hommes d’un mérite réel et qui avaient enduré courageusement la persécution sans jamais fléchir. Suspendu aux lèvres de ces vieillards et de quelques laïques vertueux, il écoutait avec avidité les récits qui pouvaient lui peindre la physionomie complète de l’Église, dont le présent ne lui faisait apercevoir que les éléments les plus essentiels. Déjà avide de lecture, il dévora et s’assimila dès ses premières années une foule de livres que les autres abordent à peine aux approches de l’âge mûr. A douze ans, il possédait l’ensemble de l’histoire de l’Eglise qu’il avait acquis dans une lecture attentive et réfléchie de l’Histoire ecclésiastique de Fleury. Il connaissait aussi dès lors la topographie des Lieux Saints comme un pèlerin de Palestine. Toute sa vie il eut pour ces deux sujets d’étude une prédilection prononcée.

    En 1818, il fut placé au collège royal d’Angers et il eut le bonheur d’y achever ses études sans recevoir la moindre atteinte du courant d’impiété et d’immoralité qui entraînait presque tous ses contemporains. Il était parmi ses condisciples exact à toutes les pratiques de la religion, préoccupé d’études et de pensées auxquelles les autres, pour la plupart, étaient complètement étrangers. La Providence lui avait ménagé un secours précieux dans l’amitié de M. l’abbé Pasquier, mort curé de Notre-Dame à Angers, et alors aumônier du collège. Dès lors ils s’attachèrent l’un à l’autre d’une amitié que la mort seule a pu rompre. M. Pasquier ouvrit sa bibliothèque à l’écolier avide de livres sérieux : les œuvres du comte de Maistre qu’il y trouva produisirent sur son esprit une profonde impression et firent travailler son esprit assez sérieusement pour lui faire reconnaître les faux principes qu’il avait puisés dans l’histoire de Fleury. La conversion fut complète, l’amour du Saint-Siège et la haine du gallicanisme furent comme le germe de sa vocation future.

    IL sortit du collège d’Angers où il s’était toujours trouvé parmi les bons élèves, et il entra au séminaire du Mans où il se maintint parmi les premiers élèves en théologie, sans que rien néanmoins fit prévoir le degré auquel il s’est élevé dans la suite par sa portée théologique. Il faut dire que, par son aptitude d’esprit et certaines circonstances d’éducation, la méthode adoptée pour l’enseignement de la théologie lui était antipathique. En se reportant à la date à laquelle Prosper Guéranger était assis sur les bancs du séminaire du Mans, il n’est pas difficile de s’expliquer cette disposition. Il n’en travaillait pas moins avec activité à enrichir son esprit de connaissances utiles ; l’histoire de l’Eglise et les ouvrages des Pères lui enseignaient la tradition catholique.

    L’amour qu’il avait toujours ressenti pour les cérémonies de l’Eglise ne fit que s’accroître; il fut nommé cérémoniaire du séminaire, ce qui lui permit d’assister aux principaux offices de l’église cathédrale et de prendre une part active à leur célébration. Alors le jeune clerc sentit qu’une vie partagée entre l’étude et la prière liturgique pouvait seule répondre aux aspirations de son âme; et ne voyant en France aucune maison où la vie monastique fût pratiquée sous la forme qu’il rêvait, il eut la pensée de se rendre au Mont Cassin pour y embrasser la règle de Saint-Benoît.

    Trois circonstances entre autres contribuèrent à le détourner de poursuivre ce dessein. Prosper Guéranger vit son esprit envahi par des scrupules cruels et qui auraient pu lui faire perdre entièrement sa vocation ecclésiastique si la Providence ne lui avait ménagé les avis d’un guide prudent et éclairé ; ce guide était M. Jean-Baptiste Bouvier, alors supérieur du séminaire et depuis évêque du Mans. A des manières et un langage d’une grande simplicité., M. Bouvier joignait une application au travail infatigable, un amour du devoir constant, une science des choses pratiques peu commune et une connaissance des hommes surtout qui le rendit toujours maître de la position. Ce fut cette qualité unie à une vertu universellement vénérée qui fit sa force dans tout le cours d’une carrière longue et unie. Comme supérieur du séminaire et vicaire général il obtint une autorité morale ,dans tout le diocèse qui ne pouvait qu’augmenter lorsqu’il fut devenu évêque. Néanmoins, quoiqu’il fût très opposé au système philosophique que l’abbé de Lamennais veniat de mettre en avant, il ne lui fut pas possible d’empêcher un certain nombre de clercs du séminaire, et l’un des directeurs, de se prononcer pour cette opinion nouvelle, dont de très bons esprits ne virent pas d’abord le danger. Prosper Guéranger fut du nombre de ceux qui se rangèrent sous la bannière du philosophe de la Chesnaie. Cette dissidence d’opinions n’apporta aucun changement dans ses rapports avec son supérieur.

    Le dévouement aussi bien prononcé que professait Prosper Guéranger pour les doctrines romaines ne l’empêcha pas non plus de conquérir l’estime et l’affection du prélat qui gouvernait le diocèse, et qui avait été élevé dans les vieilles traditions de la Sorbonne. Mgr Claude Madeleine de la Myre-Mory appela près de lui Prosper Guéranger qui n’était que sous-diacre, et se l’attacha comme secrétaire particulier. il fit plus, au grand scandale de certains chanoines, il lui donna tout aussitôt le titre et les insignes de chanoine honoraire. Dans cette position nouvelle, il trouva les loisirs qu’il désirait pour l’étude. En même temps des rapports intimes et journaliers avec un vieillard qui avait conservé les traditions de l’ancienne Église de France lui révélèrent tout un monde dont il eût vainement cherché la connaissance dans les livres.

    Deux grands événements marquèrent cette période de la vie de Prosper Guéranger. Le 7 octobre 1827, il reçut, dans la chapelle du palais archiépiscopal de Tours, l’ordination sacerdotale des mains de Mgr Augustin Louis de Montblanc. Il fut heureux pour lui d’avoir étudié sérieusement les rites ecclésiastiques, car durant la cérémonie dont il était le seul objet, une des parties essentielles de l’ordination allait être omise, et ni l’archevêque ni son vicaire général, Dominique Augustin Dufètre, ne s’en apercevaient. Le soir même de ce grand jour, le nouveau prêtre se dirigeait vers Marmoutier, l’ancien monastère de saint Martin, pour y mettre sa vie nouvelle sous le patronage de celui qui est le type du prêtre et de l’apôtre, aussi bien que le patriarche de la vie monastique en Occident. Tout était désolé dans l’enceinte de la vieille abbaye ; l’église, les cloîtres et presque tous les bâtiments avaient disparu ; il ne restait plus que la porte dite de la Crosse et les fondations comme pour accuser les sacrilèges qui avaient profané la maison des saints. Pénétré de douleur à la vue d’une telle désolation, le jeune prêtre tomba à genoux et le chant emprunté aux prophètes pour peindre le deuil de Jérusalem attendant son Rédempteur monta de lui-même de son cœur sur ses lèvres ; il chanta, avec l’accent d’une profonde douleur; le Rorate. Il ne se doutait pas qu’il serait un jour le restaurateur de la maison de Dieu dont parle le saint cantique.

    Prosper Guéranger était encore dans la première ferveur de son sacerdoce lorsque la Providence mit, comme par hasard, entre ses mains le Missel romain pour la célébration du saint sacrifice. Comme le plus grand nombre des diocèses de France, celui du Mans avait alors sa liturgie particulière, fabriquée à l’imitation de la liturgie parisienne, mais dans un esprit très orthodoxe, par le docteur Robinet. On n’y trouvait plus néanmoins ni la pensée, ni les sentiments, ni la prière de l’Eglise. A part le canon de la messe, les rites des sacrements et quelques pièces conservées de la liturgie romaine, tout était nouveau. Comme ses contemporains du jeune clergé, Prosper Guéranger avait trouvé ces compilations admirables. Cette appréciation ne tarda pas à changer lorsqu’il eut établi la comparaison avec les livres romains. Là, il goûtait le ton, la majesté, le mystérieux langage de l’antiquité et des Pères.

    Dès ce jour il avait retrouvé la prière de l’Eglise, dont la liturgie du Mans était vide. il ne voulut plus célébrer avec d’autre missel lue celui de Rome ; et le 26 janvier 1828 , aux premières vêpres de saint Julien, apôtre du Maine, il adopta le bréviaire romain pour son usage privé. Avant de faire cette démarche, il demanda l’assentiment de son évêque qui lui répondit  » Ce serait plutôt à nous de demander la permission de faire le contraire. « Le rétablissement de la liturgie romaine en France, la révolution la plus féconde peut-être en fruits de salut qui se soit opérée dans notre temps, a commencé par cet acte de foi et de respect envers l’Eglise romaine, accompli obscurément par un jeune prêtre de vingt-trois ans, avec la bénédiction d’un vieillard que les infirmités foraient à descendre de son siège épiscopal.

    Peu de mois après Prosper Guéranger suivait Mgr de la Myre qui, après avoir fait agréer sa démission par le Souverain Pontife, se retirait à Paris. Le mouvement de réaction contre le gallicanisme était dans toute son intensité. Lamennais avait donné l’impulsion, et une phalange de jeunes esprits rangés autour du grand écrivain luttèrent avec une énergie admirable contre les préjugés et les erreurs qui paralysaient la vie catholique dans notre patrie. Prosper Guéranger se trouvait naturellement porté vers cette pléiade ; les Gerbet et les Salinis et bientôt les Montalembert et les Lacordaire devinrent ses amis.

    Malheureusement pour eux et pour l’Église, Lamennais et ses disciples ne se bornèrent pas au rôle de champions de l’autorité pontificale ; sous le prétexte de replacer tout l’édifice de la science sur les bases d’une philosophie nouvelle ils avaient avancé des théories dangereuses. Prosper Guéranger avait été séduit comme tant d’autres par la théorie du sens commun ;jamais il ne chercha à le dissimuler et nous l’avons entendu une fois dire que l’encyclique de Grégoire XVI, Mirari vos, du 15 août 1832, lui avait ouvert les yeux. Il bénissait Dieu de lui avoir montré la vérité par l’autorité infaillible de son Vicaire.

    Les spéculations philosophiques purement théoriques, comme celles qui formaient la base du système de Lamennais, avaient peu d’attrait pour lui ; il ne s’y arrêta guère et n’écrivit jamais rien sur ces matières. Il ne suivit pas non plus ses amis sur un autre terrain où les événements de 1830 les entraînèrent pour leur malheur. Dans le nouveau journal qu’ils fondèrent et qui eut un retentissement extrême, l’Avenir; ils prêchèrent la séparation nécessaire et radicale de l’Eglise et de l’Etat, propageant une hérésie non moins dangereuse que le gallicanisme lui-même. Prosper Guéranger, quoi qu’incliné, en partie au moins, non pour cette théorie, mais pour leur politique, n’écrivit jamais rien sur ces sujets : il s’était cantonné dans les matières purement ecclésiastiques, et il s’y tint strictement. Sa collaboration au journal l’Avenir se borna à deux articles, et dans les dernières années de sa vie il nous répétait qu’il aurait pu les écrire encore alors, car ils étaient d’une orthodoxie rigoureuse, et absolument à l’abri des foudres qui avaient atteint la feuille où ils parurent. L’auteur se propose de démontrer que l’Eglise de France, dans les circonstances où elle se trouvait, pouvait et devait continuer à faire des prières publiques pour le prince qui gouvernait l’Etat 2 .

    Avant l’apparition du journal l’Avenir, Prosper Guéranger avait débuté comme écrivain dans le Mémorial catholique, organe de l’école lamennaisienne. Les articles, du reste peu nombreux, qu’il y fit paraître tranchaient assez sensiblement avec ceux qui se lisaient dans cette revue, à laquelle il conserva toujours une réelle affection. Il y traitait de la liturgie et esquissait déjà les travaux qu’il devait donner plus tard. Toute liturgie, disait-il en substance, doit être antique, universelle, autorisée et pieuse. Les liturgies françaises répondaient-elles à ces caractères essentiels ? L’auteur ne tirait pas les conclusions ; mais les conséquences de sa théorie s’imposaient d’elles-mêmes, et Michel Picot, qui se posait comme le tenant des anciennes traditions de l’Eglise gallicane, attaqua cet écrit dans son journal l’Ami de la religion. L’auteur répliqua avec toute la verve de la jeunesse, et Picot battit en retraite devant son jeune adversaire, qu’il reconnaissait déjà pour « un rude jouteur » et qu’il ne tarda pas, du reste, à retrouver 3 .

    Mgr de la Myre mourut à la fin de l’année 1829, et Prosper Guéranger se disposait à rentrer au Mans, lorsqu’il fut retenu à Paris par M. Dufriche Desgenettes, alors curé de la paroisse des Missions Etrangères. En se retirant à Paris, Mgr de la Myre était venu occuper un appartement dans le séminaire des Missions Etrangères; l’appartement voisin était occupé par le curé de la paroisse, avec lequel le jeune secrétaire du vieil évêque s’était promptement trouvé en relation. Dès lors l’excellent curé, dont le nom est devenu si célèbre par la fondation de l’archiconfrérie du Saint Cœur de Marie, voua au jeune prêtre une amitié profonde. Il désira l’attacher à sa paroisse et obtint pour lui le titre de prêtre administrateur.

    La Révolution de 1830 porta M. Desgenettes à passer en Suisse, et Prosper Guéranger revint au Mans. Il y poursuivit ses études et publia en 1831 son premier ouvrage intitulé : Traité de l’élection
des évêques. Les circonstances avaient fait naître cette publication :les catholiques se demandaient si le prince qui venait d’usurper le trône de France avait qualité pour désigner les futurs évêques ;les deux premiers choix avaient amené des difficultés avec le Siège Apostolique. Dans son traité, le jeune auteur penche évidemment pour redonner le choix des candidats aux chapitres. Il est facile de reconnaître dans ce premier livre une érudition remarquable et des qualités qui annonçaient un écrivain de valeur 4 .

    Dès lors une autre mission s’ouvrait pour Prosper Guéranger qui n’avait jamais perdu absolument de vue ses premières aspirations vers la vie monastique. Il attendait sans inquiétude que la volonté du Ciel se manifestât pour lui, et il employait avec ardeur tous ses moments à l’étude. Sur ces entrefaites, au printemps de 1831, les journaux annoncèrent que l’ancien prieuré de Solesmes était en vente. Il connut d’ailleurs, que les propriétaires, embarrassés de cet immeuble, cherchaient partout des acquéreurs. A cette nouvelle, les souvenirs de l’enfance se ré veillèrent dans l’âme du jeune prêtre ; il résolu, de sauver à tout prix ce monument menacé de ruine. Il écrivit à M. de Lamennais, le pressa d’acheter Solesmes pour y établir cette congrégation de Saint-Pierre, dont la fondation avait été longtemps le rêve chimérique du prêtre breton. Mais les idées de cet infortuné publiciste étaient alors bien changées ; il répondit par un refus.

    Les semaines s’écoulaient, l’annonce de vente apparaissait toujours dans les journaux, et le bruit circulait dans la contrée que la bande noire voulait acquérir Solesmes, pour le détruire et exploiter les matériaux. La pensée vint alors à Prosper Guéranger de se faire l’acquéreur de ces bâtiments pour y établir une communauté sous la règle de Saint-Benoît. Après de ferventes prières et de sérieuses réflexions, il communiqua son dessein à deux ou trois amis, prêtres comme lui, qui y applaudirent. Il voulut revoir ;Solesmes, et le 23 juillet 1831 il pénétrait dans les cloîtres déserts, les cellules dévastées, les lieux réguliers sans meubles, et surtout dans cette église aux autels dépouillés et aux stalles vides, mais toujours belle par ses statues qui respirent la piété. Dans cette visite, il était accompagné de M. Augustin Fonteinne, vicaire à Sablé, son ancien condisciple au séminaire du. Mans et bientôt son plus fidèle coopérateur dans l’œuvre de restauration. Avec eux se trouvaient Mlles Marie et Perrine Cosnard, de Sablé, et deux jeunes filles leurs nièces et du même nom. Grande fut l’émotion de Prosper Guéranger à la vue de ces chefs d’œuvre de l’art chrétien, et tombant à genoux ainsi que ceux qui l’accompagnaient, tous chantèrent le cantique Rorate. Ce fut le chant qui annonça à l’église de Solesmes que sa gloire allait renaître plus grande et plus belle que la première. Dès ce moment l’œuvre de la restauration de l’ordre de Saint-Benoît fut résolue dans l’esprit de ces deux jeunes prêtres. Sans fortune, presque inconnus, sans appui extérieur, ils n’hésitèrent pas à se dévouer à une entreprise remplie de difficultés, dans tous les temps; plus difficile encore à cette époque au lendemain de la dévastation de Saint-Germain-l’Auxerrois et de l’archevêché de Paris (14 février); des troubles sans cesse renaissant à paris(-10 et 11 mars; 9 et 10 mai; 14., 15 et 16 juin; 14 juillet; 16 et 17 septembre), à Lyon (21 novembre), dans d’autres villes, et de l’état de surexcitation de tout l’Ouest. Les premiers bienfaiteurs furent les femmes pieuses qui avaient accompagné les deux jeunes prêtres. Il est juste d’associer à leur nom celui de Mme veuve Gazeau, née Marçais, que toute la ville de Sablé vénérait comme la mère des pauvres, et qui travailla pour l’œuvre nouvelle avec l’abnégation et l’ardente charité d’une sainte. D’autres secours vinrent plus tard : le marquis de Dreux-Brézé, l’éloquent champion de la monarchie légitime à la Chambre des pairs, s’inscrivit le premier sur la liste des bienfaiteurs de Solesmes; Mme Swetchine, le comte de Montalembert mirent au secours de l’œuvre leur talent et leur influence. Tout cela ne produisit que des secours insuffisants, et il y eut au commencement de dures souffrances; les vrais secours vinrent des pieuses chrétiennes que nous avons désignées.

    Autour de Prosper Guéranger de nombreuses sympathies se déclaraient dans le clergé du Mans; mais toutes rencontraient des difficultés, et il n’y eut en définitive que le vicaire Augustin Fonteinne qui donna sa vie à l’œuvre projetée. Outre des coopérateurs, il fallait l’assentiment de l’évêque diocésain. Ce prélat était Mgr Philippe Marie Thérèse Guy Carron, prélat très pieux, éclairé et sincèrement attaché à la vraie doctrine de l’Église. Avec de telles dispositions, il ne pouvait que voir avec sympathie les intentions qu’on lui manifestait; mais il hésitait à approuver :une œuvre qui n’existait, à vrai dire, que dans la pensée d’un prêtre de vingt six ans, dont on. admirait généralement l’esprit et l’érudition précoce, mais dont personne ne pouvait encore soupçonner la mission dans l’Église.

    A l’extérieur les circonstances devenaient plus difficiles chaque jour; les républicains à Paris, les légitimistes dans le Midi et l’Ouest, causaient au gouvernement les plus vives inquiétudes: tout le pays était en mouvement. Cependant les propriétaires de Solesmes désirant forcer les futurs acquéreurs commencèrent la démolition à l’automne 1832. Le 8 novembre, Mgr Carron engagea vivement Prosper Guéranger à arrêter cette démolition, et promit d’examiner avec bienveillance les constitutions qui devaient préparer la communauté, future à la pratique de la règle bénédictine. Comment prendre des engagements aussi considérables? Le futur restaurateur de l’ordre bénédictin n’avait qu’une somme de cinq cent francs donnée par le marquis de Dreux-Brézé ; les encouragements et les prières des religieuses de la Visitation du Mans soutinrent son courage; de concert ils !firent une neuvaine de prières à la très sainte Vierge, et durant son cours Mlles Cosnard s’engagèrent à fournir une somme de six mille francs. Le 14 décembre un contrat était signé, et Prosper Guéranger et Augustin Fonteinne prenaient possession le lendemain, le jour même où les pieuses filles de la Visitation terminaient leurs prières. Le 19, Mgr Carron approuvait les constitutions. Reconnaissant que cette œuvre s’était accomplie par une protection spéciale de la Mère de Dieu, Prosper Guéranger fit un vœu en l’honneur du mystère de l’Immaculée Conception, et ce vœu s’est renouvelé tous les ans; nous verrons ce qu’il fit plus tard à la gloire de ce mystère; mais dès le commencement il mit aussi son entreprise sous la protection du Sacré Cœur de Jésus. Ce double vœu disait clairement dans quel esprit le restaurateur de l’ordre bénédictin en France entendait former ses disciples. Aussi dans sa vieillesse il disait :  » Si je valais la peine d’être résumé; ma vie n’a été autre chose qu’une réaction contre la tendance jansénienne.  »

    Pourvu de l’autorisation ecclésiastique nécessaire pour commencer son œuvre, Prosper Guéranger devait-il chercher à se faire accorder la reconnaissance légale? Cette question, qui se présente naturellement à l’heure où nous écrivons sous le coup de la persécution (6 février 1881), ne faisait pas une difficulté en 1832. Sous le souffle de liberté qui régnait alors, personne n’aurait compris une semblable démarche. Du moment que les nouveaux Bénédictins ne demandaient qu’à jouir du droit commun, personne ne songea à les inquiéter et même personne ne fut surpris.

    Dernièrement un écrivain distingué disait au sein de l’Académie française où il venait prendre place : La liberté… telle que la conçoivent les âmes désintéressées n’est pas l’apanage d’un homme ou d’une faction, elle est le droit de tous; elle respecte les actes émanés de la conscience, elle laisse chacun prier Dieu à sa guise, elle, n’intervient pas dans la famille, et, sous prétexte de protéger une des manifestations de la pensée humaine, elle ne persécute pas les autres. Volontiers M. Saint René Taillandier eût dit:  » La liberté est le pouvoir qui appartient à l’homme d’exercer à son gré toutes ses facultés ; elle a la justice pour règle, les droits d’autrui pour bornes, la nature pour principe et la loi pour sauvegarde.  » Messieurs, cette définition a été, donnée par Saint-Just; aujourd’hui elle paraît oubliée. » – L’auditoire d’élite qui entendait ces nobles paroles les a saluées avec empressement. Il a remarqué aussi et salué au passage un bel éloge des années heureuses et du grand mouvement intellectuel de la Restauration; c’est que tout le monde reconnaissait dans ces pensées généreuses, si noblement exprimées par M. Maxime du Camp, l’énonciation d’une vérité essentielle. Durant les années trop courtes de la Restauration, ces principes avaient prévalu dans tous les esprits éclairés. Il a fallu le règne corrupteur de Louis-Philippe et la tyrannie démocratique qui n’a cessé d’opprimer la France soit sous la République, soit sous l’Empire, mais surtout depuis 1855, pour allumer dans les masses ces appétits déréglés qui produisent l’aveuglement de l’esprit, et les impatiences des plus coupables passions. Lorsqu’un peuple est descendu à ce niveau de honte et d’abrutissement, ne lui parlez plus ni de liberté ni de justice. Par liberté, il entend le pouvoir d’assouvir ses plus honteuses convoitises ; par justice, il comprend la possibilité pour le plus fort, pour le plus grand nombre de dépouiller le faible et d’opprimer l’innocent. -Il n’en était pas ainsi au temps où Dom Guéranger méditait les moyens de ressusciter en France l’ordre treize fois séculaire de Saint-Benoît. Même .les esprits qui n’avaient pas le bonheur de partager les croyances chrétiennes comprenaient que des lois, faites dans un moment d’effervescence antireligieuse, étaient entièrement nulles par elles-mêmes puisqu’elles n’étaient pas égales pour tous. Ils comprenaient ce qu’il y a de grand, d’élevé, de respectable pour tous dans le mouvement des âmes qui se consacraient au culte de la Divinité avec une abnégation bien supérieure aux aspirations communes. Ceux mêmes qui ne s’élevaient pas à ces considérations sentaient qu’il y aurait injustice, oppression, tyrannie à vouloir empêcher l’essor de ces âmes. C’est qu’il y avait alors dans l’air un souffle de justice et de liberté. Nul ne saurait faire un crime au jeune prêtre qui se sentait appelé du Ciel à renouveler un ordre qui a tant fait pour la gloire et l’avantage du pays, d’avoir assez bien pensé de l’esprit de ses contemporains pour s’être mis à l’œuvre, ne s’appuyant que sur le droit commun. Comme il ne prétendait à aucune faveur, à aucun privilège, il ne pouvait lui venir en esprit que l’on invoquât contre lui des lois qui supposent l’existence d’une corporation jouissant d’exemptions et d’avantages particuliers. Tous les sophismes du monde ne parviendront jamais à prouver que ces raisons ne sont pas solides. Elles ne sont pas les seules que nous pourrions alléguer, mais nous nous écarterions du but que nous poursuivons. il fallut sept mois pour préparer la fondation. Prosper Guéranger se rendit à Nantes puis à Paris, et le résultat le plus clair de ces voyages c’est qu’il prévit dès lors que l’entretien temporel de sa famille religieuse serait l’objet d’une sollicitude incessante pour lui. Le 11 juillet 1833, en la fête de la Translation des Reliques de saint Benoît en France, eut lieu l’installation de la nouvelle communauté. File fut présidée par M. Philippe Ménochet, chanoine et vicaire général du Mans, spécialement délégué pour cette fonction par Mgr Carron, déjà gravement malade. La communauté nouvelle se composait de Prosper Guéranger, Augustin Fonteinne, trois autres ecclésiastiques et deux laïques. Un nombreux clergé s’était réuni pour la cérémonie. Le vicaire général fit asseoir Prosper Guéranger dans la stalle du prieur, célébra la messe et, dans une allocution remplie de gravité, il indiqua le but et la portée de la cérémonie, et finit par adresser les plus paternels encouragements à la nouvelle milice qui se formait sous le patronage de saint Benoît.

    A partir du 11 juillet 1833, l’office divin, qui est le premier devoir que saint Benoît recommande à ses fils, fut célébré régulièrement et intégralement dans l’église de Saint-Pierre de Solesmes, jusqu’au 6 novembre 1880 où Lagrange. de Langres, préfet de la Sarthe, Gaston Jolliet, de Dijon, sous-préfet à la Flèche, et Sanson, commissaire de police, vinrent rompre les portes de cette église à coups de hache et la placer sous les scellé, après en avoir expulsé parla violence les moines qui, au moment même, fidèles à leur devoir, y chantaient les louanges de Dieu.

    On suivit d’abord le rite romain, ce ne fut que le jour de Noël 1846 que la communauté put adopter le rite romain monastique. Dès le premier jour aussi on suivit l’observance telle que le Siège Apostolique l’a depuis approuvée. Pour nous conformer à l’usage qui prévalut dès lors nous donnerons désormais les noms de père et de dom aux membres de la communauté. Ils conservaient néanmoins l’habit des ecclésiastiques séculiers et ne prirent celui des fils de saint Benoît qu’à l’Assomption 1836.

    Au milieu des difficultés d’une nouvelle fondation que l’indifférence presque universelle accueillit d’abord, Dom Guéranger entreprit une traduction des œuvres complètes de saint Alphonse de Liguori, qui n’était encore que bienheureux. Le prospectus parut en 1833 et le premier volume fut publié l’année suivante 5 ; mais l’éditeur ayant été obligé d’abandonner les affaires, ce travail ne fut pas poussé pus loin. Dom Guéranger avait placé en tête de son volume une introduction écrite avec verve, mais qui contenait, il faut en convenir, plusieurs propositions un peu exagérées pour montrer que les temps modernes n’ont rien à envier à la primitive Église sous le rapport de la sainteté. Michel Picot, qui se croyait un droit acquis de censurer tout ce qui se faisait et tout ce qui se publiait dans l’Église, surtout en France ,en dehors de l’Ami de la Religion, attaqua d’un ton sardonique et l’auteur et l’ouvrage. Peu de temps après Picot publia un nouvel article sous ce titre : Sur l’Etablissement de Solesmes
6 . Et par ce qu’il exprimait et par ce qu’il insinuait, cet article était propre à causer beaucoup de préjudice. Mgr Bouvier, alors vicaire général du diocèse du Mans, voyant la portée de cette attaque, et se trouvant personnellement blessé puisqu’il avait beaucoup insisté pour faire donner l’approbation épiscopale, réfuta l’article de Picot dans une lettre que l’Ami de
la Religion fut obligé de publier. Dom Guéranger fit la même chose de son côté 7 .

    Picot connaissait personnellement Dom Guéranger et n’avait aucune raison de mécontentement contre lui; s’il dirigea presque continuellement des attaques directes ou des insinuations malignes contre lui, c’est qu’il se figurait que Solesmes, avait pour but de relever l’école de Lamennais. Dom Guéranger, le rencontrant vers cette époque, lui fit des reproches sur ses attaques déloyales. Quoi! dit le vieux gazettier, vous voulez faire quelque chose de sérieux? Il fallait donc me prévenir. Ainsi, pour ce laïque qui régentait l’Eglise de France du fond de son cabinet, on ne pouvait rien faire sans son assentiment; bien plus, l’autorisation de Mgr l’évêque du Mans et la sûreté de doctrine ne suffisaient pas à ses yeux. malheureusement, les préjugés de picot étaient partagés par d’autres esprits prévenus, et contribuèrent pour beaucoup à créer le vide autour de Solesmes.

    La même année, Dom Guéranger fit paraître une Notice sur le prieuré de Solesmes qui se répandit promptement et fut plusieurs fois réimprimée, reçut de nouveaux développements et a servi de fonds à tout ce qui a été écrit depuis sur le même sujet 8 .

    Il travaillait en même temps à un ouvrage beaucoup plus considérable, et qu’il fit imprimer deux ans plus tard sous le nom collectif des membres de la communauté de Solesmes, avec le titre d’Origines
de l’Eglise romaine
9 . Ce n’était, dans le dessein de l’auteur, que le prélude d’une histoire complète de l’Eglise durant les six premiers siècles ; il comptait en emprunter les matériaux à tous les monuments écrits et figurés de l’antiquité tant sacrée que profane. il avait parfaitement compris qu’une grande partie des annales de l’Eglise et surtout de ses origines avait échappé aux historiens précédents qui n’avaient pas connu les trésors que renferment les monuments sculptés, peints et ciselés, que l’on retrouve surtout dans les catacombes de Rome. La donnée n’était pas absolument nouvelle ; dès le XVII° siècle, les savants avaient cherché dans les documents figuré: des éclaircissements sur les faits de l’histoire. Depuis 1820, plusieurs érudits à Rome, et en France Letronne et Raoul Rochelle, pour ne donner que quelques noms , tiraient un parti très utile de ces études archéologiques. Aujourd’hui, les découvertes et les savants ouvrages de M. le commandeur J.-B. de Rossi ont prouvé que ces antiquités permettent de renouveler entièrement l’histoire des premiers siècles. A l’époque où Dom Guéranger publia son ouvrage, ces notions n’étaient pas vulgaires et peu d’esprits avaient saisi comme lui l’importance de ces études. Son premier volume est consacré à l’examen critique des anciens catalogues des Souverains Pontifes. ŒUVRE de pure érudition en apparence, ce livre contenait un double manifeste. Les Bénédictins y protestaient de leur soumission entière aux décisions du Siège Apostolique et de leur dévouement absolu pour lui, repoussant toute solidarité avec la révolte dans laquelle l’infortuné Lamennais s’enfonçait de plus en plus, seul heureusement de toute son école. il y avait aussi une protestation contre l’école hypercritique des Lannoy, des Baillet et des Tillemont. Dom Guéranger déclare que les Bénédictins de Solesmes, au risque d’attirer sur eux les dédains des académies, seront toujours les défenseurs des doctrines de l’Église romaine dans toute leur étendue; qu’ils seront des hommes d’Église, se proposant la gloire de Dieu et le bien des âmes, et que, fidèles à suivre une critique modérée , respectueuse et juste, ils feront toujours marcher la piété avec la science.

    Les Bénédictins de Solesmes, bien peu nombreux encore, avaient néanmoins reçu déjà des encouragements du Saint-Siège. Leurs travaux attirent l’attention des hommes instruits et attachés à l’Église.

    A l’automne de cette même année 1837, le vicomte Armand de Melun fit un pèlerinage à Solesmes, dont le monastère l’attirait  » comme une restauration.  » Dans ses Mémoires, il constate qu’un grand retour vers l’unité romaine se prépare par les travaux des nouveaux Bénédictins; et lui-même se plaisait dans ce lieu d’étude et de prière  » où il pourrait appartenir tout entier à son œuvre, sans la nécessité de se partager 10 .  » Ainsi, l’opinion se formait et l’œuvre semblait avoir des bases assez solides pour qu’on osât la soumettre au jugement du Saint-Siège. Encouragé par Mgr Bouvier, qui venait d’être élevé sur le siège du Mans et qui aidait de tout son pouvoir la communauté naissante, Dom Guéranger partit pour Rome , muni des recommandations de NNgrs les archevêques de Tours et de Paris et de l’évêque du Mans. Il avait aussi des lettres de M. Desgenettes pour le cardinal Lambruschini , secrétaire d’État, qui se montra très favorable. Quant à Grégoire XVI , il l’accueillit avec une bonté paternelle, déclarant sa joie de voir revivre en France la règle de saint Benoît, qu’il avait suivie lui-même. Les constitutions furent approuvées, et l’abbé de Saint Paul hors des Murs, Dom Vincent Bini, fut autorisé à recevoir, au nom du Souverain Pontife, la profession monastique du prieur de Solesmes.

    Ce fut le 28 juillet 1837 que la cérémonie s’accomplit dans la, basilique de Saint-Paul, et l’abbé officiant adressa à l’assemblée nombreuse un remarquable discours .L’un des témoins de cette solennité était Henri Lacordaire, encore indécis sur l’emploi de sa vie. L’exemple et les conseils de Dom Guéranger le décidèrent, après une retraite faite à Solesmes, à entreprendre la restauration de l’ordre des Frères Prêcheurs en France.

    Le 1er septembre, Grégoire XVI donna la sanction définitive à l’œuvre de restauration de l’ordre bénédictin en France. Par ses lettres apostoliques Innumeras inter, il créait la Congrégation française de l’ordre de Saint-Benoît héritière des anciennes congrégations de Cluny, de Saint Maur et de Saint Vannes ; il érigeait le prieuré de Solesmes en abbaye et nommait Dom Prosper Guéranger premier abbé et supérieur de la nouvelle congrégation.

    Nous ne devons pas oublier que Dom Guéranger était parvenu à faire demander cette approbation au Saint-Père par l’ambassadeur de France, comte de La Tour Maubourg, au nom de son gouvernement.

    L’ambassadeur ne fit point cette démarche sans pressentir les dispositions, peut-être du roi Louis-Philippe, mais certainement des ministres que présidait M. Molé, ministre des affaires étrangères. Nous allons voir tout à l’heure d’autres preuves de l’agrément du gouvernement pour la nouvelle congrégation de France de l’ordre de Saint-Benoît.

    Rentré promptement en France, après avoir obtenu à Rome plus de faveur qu’il n’avait osé en espérer, Dom Guéranger prit possession de son siège abbatial le 31 octobre et officia pontificalement le lendemain, fête de la Toussaint. Le 21 novembre il reçut la profession religieuse de quatre novices, et le nombre des religieux profès se trouva de six, car il avait reçu une autre profession à Rome même.

    La nouvelle congrégation, telle que l’autorité apostolique venait de l’ériger, était essentiellement vouée à la vie contemplative ; or la notion de cette vie était tellement oblitérée dans notre patrie, que des religieux voués avant tout à la célébration de l’office divin devaient passer nécessairement auprès de beaucoup de chrétiens fidèles pour des hommes à peu près inutiles à l’Église et à l’État. Les vocations religieuses étaient assez peu nombreuses, et le courant du siècle, l’urgence même de certains travaux poussaient presque tous les aspirants à la vie parfaite et à la pratique des conseils évangéliques vers les ordres voués sans réserve à l’apostolat. Cependant, comme l’a dit un maître de la doctrine de nos jours,  » il n’est guère possible d’en douter, la nouvelle Église de France, privée de ce complément(de la vie contemplative), n’aurait jamais su remonter à la hauteur de ses destinées, et les pensées de miséricorde que le Pontife invisible nourrissait sur elle, à l’heure où il la faisait passer par la grande tribulation, auraient été frustrées de leur effet 11  » En effet il est facile de comprendre que l’Église n’est pas complète là où la pratique des conseils de l’Évangile n’est pas permise et libre, et elle n’est pas complète non plus là où la vie du divin Rédempteur n’est pas représentée dans sa partie contemplative comme dans sa partie active. La parole de l’Évangile, du reste, est formelle et la tradition de l’Église constante. Cette vérité néanmoins n’était pas comprise de beaucoup : aussi les candidats à la vie monastique furent rares et les secours matériels très précaires. Il fallut de longues années pour se procurer le plus strict et le plus pauvre mobilier; la bibliothèque ne recevait quelque accroissement chaque année qu’en prenant sur le nécessaire à la vie ; la sacristie elle même laissait beaucoup à désirer, et on s’estimait heureux de recevoir de Mme Swetchine des rideaux de soie pour en faire des chapes, dont le célébrant et les chantres se paraient aux plus grands jours.

    Une autre épreuve était réservée à la nouvelle Congrégation de France : son chef avait été atteint du choléra à Rome durant le séjour qu’il y fit pour obtenir l’approbation, et en revenant au milieu de ses fils il ne leur rapporta qu’un corps brisé par la douleur et longtemps en proie à la fièvre, aussitôt que le soleil prenait quelque force. Au milieu de ces épreuves on avait un entrain et une sève de jeunesse étonnants, une foi entière dans l’avenir, un dévouement sans bornes au Saint-Siège et un enthousiasme pour l’office divin que rien ne pouvait lasser. Malgré l’affaiblissement de ses forces, Dom Guéranger, par sa foi profonde, par sa verve naturelle, contribuait puissamment à cet élan qui fut constaté par tous ceux qui fréquentèrent à cette époque la jeune abbaye de Solesmes. Plusieurs de ceux-là ont laissé des noms célèbres, d’autres vivent encore; mais il en est un dont nous ne pouvons nous dispenser de dire un mot, car il fut l’un des amis dévoués et l’un des bienfaiteurs. Il s’agit de M. le comte de Montalembert. Il s’était lié très jeune, dès 1831, avec Dom Guéranger; leurs relations communes avec Mme Swetchine et l’amitié que cette grande dame portait à l’un et à l’autre avaient resserré encore ces liens. Montalembert fit alors plusieurs séjours à Solesmes, assistant chaque matin à l’office de matines dans une stalle à côté des religieux et partageant leur frugal repas. Ce fut à Solesmes qu’il écrivit en grande partie son beau livre : Vie de sainte Elisabeth
de Hongrie. Par sou esprit rempli de verve, il contribuait beaucoup à la gaieté des récréations qu’il prenait toujours avec la communauté. Désireux d’assurer l’avenir de la nouvelle Congrégation bénédictine, ce fut lui qui suggéra l’idée de travailler à un ouvrage qui pût lui assurer la considération dans le monde savant, et un certain renom dans le public, en lui faisant recueillir une partie de l’héritage littéraire légué par la Congrégation de Saint-Maur. L’Institut s’était chargé de continuer le Recueil des historiens des Gaules et l’Histoire littéraire de la France, et il avait plusieurs fois exprimé le désir de voir entreprendre la continuation du Gallia christiana. Ce fut cet important ouvrage que Dom Guéranger voulut conduire à fin. Présenté par le comte de Montalembert à M. Guizot, ministre de l’instruction publique, il fut très favorablement accueilli. Une pension de deux mille francs fut assurée, et cinq ans accordés pour la préparation du premier volume ; les autres devaient se succéder de deux ans en deux ans. Cette allocation fut portée au budget de l’État, ce qui fournit au député Isambert, prêtrophobe qui aurait dû vivre de nos jours, l’occasion d’attaquer le ministère à la tribune de la Chambre. Guizot prit hautement la défense de son acte, et fit voir que ce serait aller absolument contre l’esprit des institutions du pays, que de s’inquiéter du nom et de l’habit que portaient les habitants de l’abbaye de Solesmes ; dans un pays libre comme la France, aucun citoyen ne devait recevoir de préjudice de ses croyances ni de ses opinions, du moment qu’il respectait la liberté des autres et l’ordre moral. La Chambre fut de l’avis du ministre ; mais des intrigues obscures et envieuses firent rompre la convention sous un nouveau ministère.

    Durant ce temps-là, Mgr de Quelen, archevêque de Paris, laissa le siège vacant par sa mort arrivée le 31 décembre 1839. Il était de la plus grande importance que le successeur fût d’une doctrine pure. Dom Guéranger avait eu, depuis plusieurs années, des relations avec Mgr Affre, il crut reconnaître en lui le prélat que ses qualités désignaient pour le siège de la capitale ; et, par l’influence du comte de Montalembert, il le fit désigner par le roi à ce poste éminent. L’union avec le noble pair devait encore durer plusieurs années, et lorsque, sous l’influence de passions politiques et d’intrigues obscures, elle vint à se rompre, cette rupture laissa dans l’âme de dom Guéranger une profonde blessure.

    Il en avait reçu déjà une autre, non moins sensible, peut-être, par le désaccord qui s’éleva entre lui et Mgr Bouvier, évêque du Mans, au sujet de certains droits attachés à la dignité abbatiale. Ce différend fit trop de bruit ; des amis et des jaloux, les uns avec des intentions droites mais peu éclairées, les autres avec l’aveuglement que produit la passion, répandirent des soupçons et des rapports fâcheux. Hâtons-nous de dire que ces débats ne nuisirent point à l’estime réciproque, et comme preuve nous pouvons citer la conduite de Mgr Bouvier dans les affaires de vocation religieuse ; jamais il ne détourna aucun de ceux qui le consultèrent, d’entrer à l’abbaye de Solesmes ; même il favorisa plusieurs de ces vocations. Bien plus le pieux évêque vint de son propre mouvement faire une visite à l’abbaye, et dans une circonstance assez solennelle. Ce litige néanmoins eut des suites déplorables ; on en parla beaucoup, et, comme il arrive d’ordinaire, ceux qui étaient le moins en état d’en comprendre la nature furent ceux qui s’en occupèrent le plus. Ceux, au contraire, qui connaissent la question sont d’accord pour admettre la bonne foi réciproque et la droiture d’intention de l’un et de l’autre des contendants.

    Comment, au milieu des sollicitudes qu’une semblable situation fait chaque jour renaître, Dom Guéranger put-il composer et publier un ouvrage comme les Institutions liturgiques 12 dont le premier volume parut précisément à cette époque ? Ce secret ne peut s’expliquer que par la puissance de son intelligence et l’énergie de sa volonté. Le premier volume avait été publié en 1840, le second parut en 1841. Les principes qui ont inspiré cet ouvrage se trouvent déjà en germe dans les articles du Mémorial catholique dont nous avons parlé. L’ouvrage, tel que l’auteur le concevait, était une véritable Somme de la science liturgique traitant du sacrifice de la presse, de l’office divin, des sacrements des sacramentaux, des livres, des formules et des cérémonies employées dans toutes ces actions sacrées. Les deux volumes livrés au .public ne contenaient que l’histoire de la liturgie; l’auteur n’y traitait pas les questions de droit : mais ce simple exposé des vicissitudes subies par la liturgie suffisait pour démontrer combien étaient dépourvus de valeur et d’autorité les missels et les bréviaires introduits dans presque toutes les Églises de France, au XVIIe et au XVIIIe siècles , sous l’influence du gallicanisme, du jansénisme et d’une critique à demi rationaliste.

    A peine le second volume des Institutions liturgiques fut-il publié, que de tous les côtés les gallicans dénonçaient la conspiration qui s’ourdissait à Solesmes contre l’autorité des évêques, contre les traditions de l’Église de France, contre ses gloires les plus pures. Trois évêques se signalèrent entre tous parmi les adversaires de l’abbé de Solesmes. Mgr d’Astros, archevêque de Toulouse , depuis cardinal , prélat vénérable qui avait souffert durant la persécution religieuse du premier empire, eut la faiblesse de signer un livre composé par son vicaire général, Jacques Marie Joseph Baillès, depuis évêque de Luçon, et qui, après avoir été obligé de donner sa démission , demanda à être reçu à Solesmes. Mgr Affre, embarrassé par ses précédents, adressa une circulaire à tous les curés de son diocèse, qui devaient en donner lecture à leur clergé assemblé dans la sacristie, sans pouvoir leur en laisser copie. Avec moins d’autorité encore , Mgr Fayet, évêque d’Orléans, ancien universitaire , publia un gros volume où le grotesque dispute la place à l’ignorance la plus grossière. Le volume ne se vendit pas, et, le libraire ayant fait faillite, il y eut procès avec les héritiers du prélat que le choléra venait d’enlever. En attendant, Mgr Fayet avait reçu une récompense dont nous dirons un mot à l’instant. D’un caractère timide , le cardinal de Bonald, archevêque de Lyon, qui portait au fond du cœur un attachement sincère aux doctrines romaines , crut devoir glisser un mot dans une circulaire relative à une nouvelle édition du bréviaire de son Église , sur la témérité des attaques dirigées contre les liturgies particulières qui régnaient en France.

    Nous venons de dire que Mgr Fayet avait touché une prime pour la publication de son gros volume de réfutation. En effet, un élément nouveau était intervenu dans la question, et c’était Louis-Philippe lui-même qui l’avait trouvé et qui l’employait. Ennuyé des réclamations des catholiques de France qui le sommaient chaque jour de les délivrer de l’oppression sous laquelle ils gémissaient et d’accorder la liberté d’enseignement inscrite dans la Charte qu’il avait fait serment d’observer ; ayant déjà vu l’un de ses ministres devenu fou furieux à l’occasion de cette controverse qui passionnait tous les esprits, il imagina qu’il pourrait à l’occasion de la question liturgique amener une diversion. Ce fut lui qui pria l’évêque d’Orléans de composer son énorme pamphlet, et il l’envoya à Rome pour obtenir du secrétaire d’État un mot de désavoeu. Le négociateur revint bredouille. Il n’était pas le seul qu’on eût mis en campagne pour la même cause: un professeur ,à la prétendue faculté de théologie de la Sorbonne, M. Dassence, avait promis d’allumer une guerre sur cette question liturgique par les articles qu’il publierait dans l’Ami de la religion, et Louis-Philippe lui avait promis un évêché: les articles parurent, le roi les lut et déclara qu’ils ne valaient pas la peine. Cette fois le public fut de l’avis du roi. Il n’y eut que l’auteur qui fit entendre des réclamations : obligé de convenir que ses articles n’avaient pas produit l’effet qu’il avait promis, il demanda qu’au moins on le nommât au premier siège vacant, s’engageant sur l’honneur à refuser aussitôt ; mais même cette satisfaction lui fut refusée.

    Cette tactique de Louis-Philippe suppose que tout l’épiscopat et tout le clergé n’étaient pas contraires aux principes que Dom Guéranger avait posés dans son ouvrage. Outre une grande partie des laïques pieux et intelligents, un nombre considérable d’ecclésiastiques du second ordre, si ce n’est la grande majorité, presque tous les réguliers et plusieurs évêques s’étaient prononcés hautement pour l’unité liturgique. Il suffira de nommer de ces prélats, Mgr Parisis, alors évêque de Langres, qui avait rétabli la liturgie romaine dans son diocèse, peu de temps avant la publication des Institutions liturgiques, et Mgr Gousset, archevêque de Reims, dont la science théologique et la maturité de jugement devaient peser d’un si grand poids. Ce prélat s’entendit avec Dom Guéranger et celui-ci lui adressa une lettre sur le Droit de la liturgie
13 . il y posait les règles qui régissent la matière, laissant les évêques juges de l’opportunité des mesures à prendre pour l’application. Cet ouvrage parut en 1843.

    L’année suivante Dom Guéranger publia une réfutation du livre qui portait le nom de M- d’Astros, et en 1846 et 1847 une autre défense contre les attaques de Mgr Fayet 14 . L’effet de ces répliques fut foudroyant. Dès lors, la cause fuit complètement gagnée, et aucun homme sérieux n’osa prendre en main la cause des liturgies gallicanes. Il rencontra dans cette entreprise un puissant auxiliaire dans le nonce du lape à Paris, Raphaël Fornari, depuis cardinal. C’était un homme d’unie science théologique et canonique fort remarquable, d’une perspicacité rare et d’une grande fermeté de caractère. Il fut toujours l’ami et le protecteur de Dom Guéranger qu’il avait connu à Rome dès 1837. Dans la position qu’il occupa à Paris, il rendit aux églises de France d’inappréciables services par le choix des évêques qu’il dirigea dans la meilleure voie et parle retour à l’unité liturgique dont il seconda le mouvement; mais le branle avait été donné parle savant abbé de Solesmes seul. Aussi, la première fois q u’il parut devant Pie IX, le Pontife le salua en disant :  » Voilà le restaurateur de la liturgie romaine en France.

    Au terme de la lutte, en 1854, Dom Guéranger donna un troisième volume des Institutions liturgiques. Celui-ci traitait des livres liturgiques. L’œuvre ne fut pas poussée plus loin; elle ne pouvait guère être terminée par un seul homme. A la même époque, il poursuivait son Année liturgique où toute la science des rites sacrés est en germe. Destiné en apparence aux simples fidèles, cet ouvrage est pour le prêtre la source des plus utiles instructions et la meilleure clé du missel et du bréviaire. Ce fut l’œuvre de prédilection de l’abbé de Solesmes.  » Si j’ai fait du bien aux âmes, disait-il quelquefois, c’est par l’Année liturgique.  » Ce livre si utile eut néanmoins du mal à se faire goûter, disons mieux, à se faire connaître. Dix-sept ans s’écoulèrent entre la première édition et la seconde; mais lorsque les âmes eurent connu cette nourriture substantielle, elles la préférèrent à toute autre. A l’heure présente plusieurs éditions sont épuisées, et sans de fâcheuses circonstances, elles auraient été plus multipliées. C’est par l’Angleterre que la fortune de cet ouvrage a commencé

    Durant la période si active dont nous nous entretenons, Dom Guéranger entreprit de fonder une maison de son ordre à Paris. Après un essai de plusieurs années, il fallut renoncer à ce projet après de nombreuses fatigues et sous le poids d’embarras financiers des plus graves, qui ne fut allégé que par le dévouement de plusieurs religieux et le concours de quelques bienfaiteurs généreux, parmi lesquels nous devons nommer le comte de Kergorlay et M. et Mme Thayer. En même temps tomba une revue qui avait des chances de succès. Elle paraissait sous le nom de M. Sionnet, qui en était réellement le propriétaire et qui y écrivait quelquefois, mais en réalité sous la direction de Dom Guéranger : il y insérait souvent des articles et elle était presque entièrement rédigée par les Bénédictins. Cette revue portait le titre d’Auxiliaire catholique et commença en 1845.

    A peu près aussi dans le même temps Dom Guéranger fit paraître une monographie de sainte Cécile, vierge et martyre. L’auteur se proposait de faire connaître et aimer l’illustre martyre romaine qu’il aimait lui-même d’un si tendre et si constant amour. Il se proposait en même temps de venger les actes de la Sainte indignement traités par les critiques rationalistes du XVIIe et du XVIIIe siècles. A ceux qui n’étaient pas familiarisés avec l’Année liturgique ce beau livre révéla un homme nouveau. Ils ne connaissaient que le polémiste vigoureux et le savant armé de textes; ils trouvaient un cœur rempli des plus douces affections, s’exprimant dans un langage rempli de charme et d’élégance 15 . Un autre sujet sollicitait en même temps sa piété et sa science théologique. L’Église entière attendait la décision du Souverain Pontife au sujet de la pieuse croyance à l’Immaculée Conception de la Mère de Dieu. De toutes parts on demandait une solution ; mais la forme et la portée de l’oracle apostolique restaient incertaines. Dom Guéranger publia une dissertation courte, mais irrésistible par la lucidité et la solidité de ses preuves 16 .  » Pie IX y renvoyait à la veille de la définition comme à la pièce la plus convaincante qu’on eût produite sur la matière 17 .  » Et comme l’a dit Mgr d’Outremont, évêque du Mans, Dom Guéranger s’était tellement rempli de l’esprit de l’Eglise que, à l’heure décisive, l’Eglise vint cueillir sur les lèvres de son fils la forme même de sa définition dogmatique 18 . Aussi il eut le privilège de promulguer le premier en France, dans l’église abbatiale de Solesmes, le dogme défini. Ce fut le 16 décembre 1854, au milieu d’une joie inexprimable.

    En 1849, Dom Guéranger dut se rendre à Rennes pour assister au concile de la province de Tours, et il y présida la congrégation des études, laquelle inaugura dans nos diocèses des pratiques qui ont produites plus beaux résultats pour l’instruction du clergé. La même année, il eut le bonheur de rendre à l’Église un service plus signalé encore. Le siège de Poitiers devint vacant au commencement de cette année, et M. le conte de Falloux, ministre de l’instruction publique et des cultes, écrivit à Dom Guéranger, l’invitant à lui désigner un ecclésiastique digne et capable de remplir ce grand siège. L’abbé de Solesmes répondit, courrier pour courrier, désignant Louis François Désiré Edouard Pie, vicaire général de Chartres; la nomination par le président de la République fut signée le 23 mai, et le nouvel évêque de Poitiers reçut l’onction épiscopale le 25 novembre. Le mérite du nouveau prélat le désignait assez par lui-même pour occuper le premier rang dans l’Église et il était impossible qu’il n’y parvînt pas ; mais, au moment où il y fut élevé, il était encore peu connu et il se trouvait être le plus jeune des évêques de France. Quelques années d’épiscopat de plus étaient un immense service pour un diocèse, et lorsqu’il s’agit d’un homme de doctrine de la valeur du cardinal Pie, c’était un service pour l’Église entière.

    Ce prélat, qui portait si haut l’amour de la pureté de la doctrine, et qui avait le don de la promulguer avec tant de force et d’autorité, était en même temps l’homme qui avait le plus le culte des souvenirs et des traditions. Le successeur de saint Hilaire ne pouvait oublier que tout près de sa ville épiscopale, dans une vallée admirable, sur les bords du Clain, le grand docteur avait établi son disciple qui devint saint Martin, l’illustre thaumaturge des Gaules. Après lui, les fils de saint Benoît, c’est-à-dire les vrais disciples de saint Martin, continuèrent les traditions de la vie ascétique et cénobitique , au même lieu, jusqu’au commencement du XVIIe siècle. Ces souvenirs étaient trop grands et trop saints pour ne pas inspirer aussitôt à cet esprit généreux le désir de les ressusciter. Dès lors, la fondation d’une abbaye à Ligugé, au lieu où se voyait encore la chapelle en laquelle saint Martin rappela à la vie un catéchumène qui venait d’expirer, fut résolue dans l’âme du pontife. La Providence aplanit l’exécution de ce dessein dès 1853, l’évêque de Poitiers avait la joie d’offrir à son ami l’abbé de Solesmes l’héritage de saint Martin à Ligugé. Le 25 novembre, en l’anniversaire du sacre de l’évêque, quatre moines venus de Solesmes prenaient possession de l’antique prieuré et y commençaient l’office divin ,qui n’a été interrompu, dans ce vénérable sanctuaire , que le 5 novembre 1880, sous la présidence de Jules Grévy, le ministère de Jules Ferry et Zéphirin Constans, par les mains d’Obissier Saint-Martin, préfet de la Vienne ; de Blet, secrétaire général de la préfecture; de Douxte , commissaire central, et de Delalande, commissaire cantonal.

    Ce jour-là, de néfaste mémoire, des agents de police , des gendarmes et cinq crocheteurs sortis du bagne brisèrent les portes du monastère et jetèrent dans la rue, après les avoir pris au collet, les vingt-sept moines qui y servaient Dieu dans la paix et le travail. Il y avait six mois que le fondateur était mort; sa voix éloquente ne pouvait plus défendre l’œuvre qu’il avait fait naître et environnée de tant de soins paternels. Combien de fois il était venu s’y reposer clans la prière et le travail! Combien de chefs-d’œuvre de doctrine et d’éloquence il y avait composés ! A l’heure présente, la chambre où il habitait, comme les cellules voisines des moines, demeurent sous les scellés d’un commissaire de la République.

    Il est juste d’ajouter que la pieuse mère du prélat ne le céda à personne en sollicitude pour la nouvelle communauté, et que M la comtesse du Paty de Clam se montra toujours d’une générosité au-dessus de tout éloge. Grâce à ce généreux concours, le monastère restauré put être érigé en abbaye, le 18 novembre 1854, par l’autorité du Souverain Pontife.

    Cette fondation vint consoler le cœur de Dom Guéranger de la perte d’une autre vainement tentée dans l’antique abbaye cistercienne de Notre-Dame d’Acey, au diocèse de Saint-Claude. Les circonstances pénibles de ce fâcheux événement recevaient aussi un contre poids dans la place que quelques-uns de ses fils conquirent dès lors dans le domaine de la science qui est comme le patrimoine de la famille bénédictine.

    Ce fut en cette même année 1852, que Dom Jean Baptiste Pitra, aujourd’hui cardinal, bibliothécaire de l’Eglise Romaine et évêque de Frascati, fit paraître le premier volume du Spicilegium
Solesmense, inaugurant la publication d’œuvres inédites des Pères de l’Eglise, découvertes par lui dans les bibliothèques. On nous permettra de répéter, après le cardinal Pie , ce que nous n’oserions dire de nous-mêmes :  » La jeune Congrégation de France a déjà payé son tribut aux travaux scientifiques , particulièrement à ceux de l’histoire, dans des proportions que n’atteignit jamais, en si peu de temps, aucune des congrégations bénédictines 19 .  » Le moine bénédictin, comme les autres religieux, peut parfaitement remplir le but de sa vocation sans se signaler par des travaux littéraires ; mais s’il joint ce service à ceux qu’il rend par sa vie de prière et de mortification, les Souverains Pontifes, les docteurs et les saints proclament hautement qu’il unit les mérites de l’apostolat à ceux de la vie contemplative.

    Utiles dans tous les temps, les travaux des cénobites le sont plus encore à une époque comme la nôtre, où le rationalisme, envahissant toutes les branches de la science , cherche à bannir la notion du surnaturel de tous les esprits.

    L’un des symptômes les plus positifs de la profondeur du mal, c’est qu’il se manifeste quelquefois chez des écrivains à intentions certainement chrétiennes, et fidèles observateurs des lois de l’Eglise. N’y avait-il pas là un danger des plus grands pour la foi ? Les esprits les plus sagaces et les plus réfléchis le pensèrent, Dom Guéranger fut de ce nombre, et, se sentant. armé d’une plume propre à la bataille, il n’hésita pas à descendre dans la lice. Le moyen d’être compris de tous était de ne pas s’en tenir à l’exposition générale des principes, mais de faire voir la théorie dans son application. La publication de l’Histoire de l’Église et de l’Empire romain au IVe siècle, par M. le duc de Broglie, détermina Dom Guéranger à publier une suite d’articles où il passait en revue les principales erreurs du brillant écrivain. Comme les pages habiles de celui que l’on disait le chef de l’école rationaliste étaient lues partout, il fallait chercher un mode de publication qui répondît à une semblable divulgation : le journal était l’organe indiqué. Lié depuis longtemps avec MM. Veuillot et du Lac, l’abbé de Solesmes s’était toujours associé à leur œuvre de cœur, quelquefois par des avis, très rarement par des écrits. Afin de combattre l’erreur moderne la plus pernicieuse, le Naturalisme, il publia dans l’Univers une suite d’articles qui produisirent un immense effet sur le public catholique 20 . Quoique Mgr l’évêque de Poitiers eût dénoncé, avec l’autorité de son caractère épiscopal , les mêmes erreurs dans une lettre synodale qui reste comme l’un des monuments théologiques les plus importants de notre époque , on ne voulait voir, dans les accusations de l’abbé de Solesmes, que les exagérations d’un moine étranger à son siècle. Il n’est pas possible de partager cette opinion depuis l’encyclique du 8 décembre 1864 si l’on tient à rester catholique.

    Il est un autre genre de naturalisme que l’on pourrait appeler théologique. Celui-ci remonte plus haut et nous le voyons régner dès le XVIIe siècle à la Sorbonne. Dom Guéranger entreprit une campagne contre ce dangereux ennemi à propos de la Cité mystique de la Vénérable Marie d’Agréda*** 21 . Les principes qu’il expose sont inattaquables et de la plus grande importance ; peut-être pourrait-on dire que le livre de la Cité mystique n’était pas le livre le mieux choisi. L’année 1860, Dom Guéranger publia dans le journal Le Monde, qui avait succédé à l’Univers, supprimé par l’arbitraire impérial, une suite d’articles sur saint Louis et la Papauté
22 , sur Mme Swetchine 23 , et l’année suivante sur Sixte Quint et Henri IV 24 , d’après le livre de M. Ségretain. Pour Dom Guéranger Adolphe Ségretain était un ami, Mme Swetchine était une sainte en même temps qu’une amie et une bienfaitrice. Pour tous ceux qui ont eu le bonheur de connaître cette grande âme, l’impression de la sainteté domine toutes les autres qui sont inséparables de son souvenir, comme l’intelligence, la suprême distinction, la bonté inépuisable. Il y avait bien entre eux quelques nuances dans les appréciations, et je me souviens avoir entendu plus d’une fois Mme Swetchine s’excuser, pour ainsi dire, d’admettre chez elle des hommes dont l’orthodoxie n’était pas sans reproche; la droiture de son cœur ne lui permettait pas de croire que d’autres n’avaient pas les mêmes qualités. Toutefois, ceux qui ont dit que cette grande chrétienne avait partagé les idées des catholiques libéraux se sont trompés; ne répondit-elle pas à certaines insinuations :  » Je n’ai pas quitté un grand schisme, pour en adopter un petit?  » Quant à ses sentiments à l’égard de Dom Guéranger, ils furent jusqu’à la fin remplis de respect et de l’affection la plus vraie. Personne ne l’a mieux défini qu’elle lorsqu’elle dit :  » Il est né abbé de Solesmes.  »

    En 1863, Pie IX appela un simple religieux de Solesmes pour le revêtir de la pourpre, et la même année un nouveau Solesmes se forma en Allemagne, au diocèse de Fribourg-en-Brisgau, dans l’ancienne abbaye de Saint-Martin de Beuron, grâce à la générosité de la princesse Catherine de Hohenzollern-Sigmaringen. Les premiers religieux qui l’habitèrent, les RR. PP. Maur et Placide Wolter, avaient embrassé la vie bénédictine à Saint Paul hors des Murs, à Rome, mais ils vinrent passer du temps à Solesmes avant de s’établir à Beuron. Plusieurs autres religieux de la nouvelle colonie vinrent aussi faire leur noviciat sous la conduite de Dom Guéranger; la princesse elle-même fit plusieurs séjours assez prolongés à la porte de l’abbaye, et un moine de Solesmes présida à l’établissement définitif. En peu de temps cette nouvelle maison reçut un accroissement merveilleux; les moines devinrent nombreux et plusieurs se firent connaître par leurs talents : ils fondèrent une école de chant qui produisit de grands résultats dans la contrée et au loin ;ils fondèrent aussi une école de peinture à laquelle un avenir brillant est assuré malgré l’ingratitude des temps. En effet, le 10 décembre 1875 le Culturkampf a fermé l’abbaye de Beuron et forcé les moines à chercher un asile au loin. Les exilés ont déjà formé deux abbayes nombreuses Emmaus à Prague, et Maredsons au diocèse de Namur.

    Tout en veillant sur la fondation du monastère allemand, Dom Guéranger en préparait un autre dans la ville de Marseille. Un prêtre zélé, M. le chanoine Coulin, d’accord avec une élite de ferventes chrétiennes formées à son école, offrit une vaste église et quelques bâtiments pour établir un prieuré qui fut placé sous le patronage de sainte Madeleine. En peu d’années le petit monastère fit d’assez rapides progrès et, à la prière de Mgr Charles Place, il a été érigé en abbaye par Pie IX, le 4 février 1876. Hélas! pourquoi est-il nécessaire d’ajouter quelles infâmes décrets du 29 mars 1880 ont été appliqués à cette maison comme à tant d’autres monastères, le 29 octobre par le préfet des Bouches-du-Rhône, Pobel

    Vers le même temps, au cours des années 1867 et 1868, Dom Guéranger eut l’occasion de rendre un important service à l’ordre de Cîteaux. Poussé par un séculier intrigant et ennemi des réguliers, un membre de la Congrégation des Rites prétendit que les Trappistes usaient d’un bréviaire qui n’était pas dans les conditions voulues par le droit. La chose fut poussée vivement et en secret, et le moment n’était pas éloigné où un décret allait être rendu supprimant le bréviaire en usage. Heureusement le secret ne fut point assez gardé ; la nouvelle de ce qui se passait parvint aux oreilles des intéressés; le Père abbé d’Aiguebelle accourut à Solesmes, Dom Guéranger composa un mémoire dans lequel il rétablit la vérité des faits et prouva la légitimité des usages liturgiques suivis par les Trappistes. Ce fait nous remet en mémoire un autre service rendu par Dom Guéranger aux fidèles de France. Poussée par les mêmes hommes qui croient montrer du zèle par leur ardeur de changement, la Congrégation des Rites était sur le point de rendre un décret étendant à la France la mesure qui défend aux fidèles de communier le jour de Noël à la messe de minuit; Dom Guéranger devait se rendre à Rome, il précipita son départ et fit voir que ces communions n’avaient dans notre pays aucun des inconvénients qu’elles pouvaient avoir en Italie, et que les supprimer était porter un coup dangereux à la piété.

    En 1865 ou environ, M. de Freycinet vint à Solesmes dans le désir d’éclaircir certains doutes qui traversaient son âme. Il avait fait part de ses pensées à M. Henri Lasserre, son ami intime, et celui-ci qui connaissait beaucoup Solesmes, ou il avait passé à plusieurs reprises de longs mois, l’avait adressé à Dom Guéranger. M. de Freycinet resta plusieurs jours à Solesmes; comme il était accompagné de sa femme il ne logea pas dans l’abbaye, mais dans une maison voisine appartenant à la sœur d’un religieux du monastère. Cette visite n’avait absolument rien d’insolite, et beaucoup de religieux, celui même qui écrit ces lignes, n’en ont rien su que plusieurs années après, lorsque les événements ont mis le nom du visiteur dans une trop grande évidence. Dom Guéranger vit tous les jours, matin et soir, le futur ministre de la dernière république. Il crut reconnaître en lui des dispositions pour un retour à la vérité, et durant longtemps il exprima l’espérance que, renonçant aux erreurs du protestantisme dans lequel il a eu le malheur de naître, il entrerait dans la pleine lumière du catholicisme. Il est certain qu’en quittant Solesmes, M. de Freycinet était un admirateur prononcé de Dom Guéranger, comme j’en ai lu le témoignage écrit et signé de sa main et sur un livre offert par lui au religieux vénérable qui lui avait enseigné la vérité durant plusieurs jours. Autant cette démarche faisait d’honneur à celui qui cherchait la vérité en 1865, autant les lâchetés actuelles et les alliances ignobles des derniers jours le couvrent d’ignominie.

    Presque au terme de sa carrière, et après être revenu d’une maladie qui avait inspiré à ses fils les plus graves inquiétudes, l’abbé de Solesmes reçut de la Providence une consolation qui dut adoucir bien des amertumes inséparables d’une vie de polémique et d’une administration aussi étendue que celle qui pesait sur lui. Il lui fut donné de fonder un monastère de vierges à Solesmes même, sous le patronage de la glorieuse vierge et martyre sainte Cécile, dont le culte lui était si cher. Mgr Charles Jean Fillion, évêque du Mans, attaché à Solesmes et à son abbé par des liens qui remontaient aux jours mêmes de son enfance, seconda de tous ses efforts cette œuvre que le Ciel a couverte d’une protection visible. Le 8 octobre 1866, le successeur de saint Julien posait la première pierre et les bâtiments s’élevèrent avec une merveilleuse rapidité. L’abbé de Solesmes se réjouissait à la vue de cet édifice dans lequel le divin Maître devait être si dignement glorifié. Il en suivait tous les détails, mais il s’occupait surtout de l’édifice spirituel.  » Pendant huit ans, dit heureusement le cardinal Pie, il partagea entre ses deux familles ses soins et ses labeurs, dirigeant à la fois des deux côtés ces jets de lumière et de génie qui devenaient plus ardents et plus vifs à mesure qu’il approchait du foyer éternel 25 .  »

    Cette lumière plus vive n’avait jamais mieux paru que dans les controverses qui précédèrent et accompagnèrent la célébration du Concile du Vatican. Les ennemis déclarés ou secrets des prérogatives du Siège Apostolique prévirent si bien que la définition de ces prérogatives était une nécessité qui s’imposait aux futures assises de la chrétienté, qu’ils employèrent tous leurs efforts pour empêcher la réunion ordonnée par le Souverain Pontife; n’ayant pu arrêter la convocation et la réunion, avant que les matières des délibérations eussent été indiquées, ils se mirent à combattre l’infaillibilité du Pontife suprême, les uns directement comme le mathématicien Gratry, les autres indirectement sous le prétexte de l’inopportunité de la définition, comme Mgr Dupanloup, évêque d’Orléans, et Mgr Maret, évêque de Sura i. p. i. 26 . A quelque camp que l’on appartienne, il est impossible de nier que ces publications n’aient produit beaucoup de mal dans toutes les classes de la société; car on chercha à ameuter l’opinion sur toute la ligne. Dom Guéranger garda longtemps le silence; mais, convoqué par l’autorité apostolique à se rendre au concile selon les prérogatives de sa dignité et se voyant empêché par ses infirmités, pressé par ses amis, plus pressé encore par l’amour de la vérité, il répondit par trois brochures qui parurent successivement et à de courts intervalles, et enfin par un article dans l’Univers, aux diatribes du Père Gratry ; par une brochure et une lettre à Mgr l’évêque d’Orléans, et enfin par un traité en forme ayant pour titre: .De la monarchie pontificale, à Mgr Maret 27 . Ces divers écrits parurent en l’espace de quelques mois, au commencement de l’année 1870, durant que le concile du Vatican était assemblé. Jamais l’abbé de Solesmes n’écrivit de pages plus savantes, plus vigoureuses et plus éloquentes que ses trois lettres au Père Gratry ; et « quant à la Monarchie pontificale, fruit merveilleux et comme spontané d’une maturité théologique dont on citerait peu d’exemples, les Pères du Concile y trouvèrent la solution que tant de sophismes leur dérobaient, et les derniers nuages furent dissipés!  » Ainsi s’exprime un des Pères du Concile et qui remplit l’un des premiers rôles dans cette grande assemblée. C’était la seconde fois que la forme de la définition d’un dogme se trouvait sur les lèvres de l’abbé de Solesmes.

    Déjà Pie IX avait nommé Dom Guéranger consulteur des Congrégations des Rites et de l’Index et lui avait conféré le droit de porter la cappa magna, comme les prélats du rang le plus élevé; pour récompenser ses derniers travaux, le Pontife lui accorda une faveur qui dut lui apporter plus d’allégresse parce qu’elle couvrait de la sanction apostolique l’œuvre chérie de sa vieillesse. A la demande de l’évêque du Mans, le Pape autorisa ce prélat à conférer la bénédiction abbatiale à Mme Jeanne Cécile Bruyère, prieure de Sainte Cécile. La cérémonie eut lieu le 14 juillet 1871.

    Le 12 octobre suivant le même prélat consacrait l’église du nouveau monastère.

    Dom Guéranger néanmoins estimait n’avoir pas payé sa dette d’amour et de reconnaissance envers sa chère sainte Cécile. Depuis plus de quinze ans il avait formé le projet de lui élever un monument en groupant autour de son histoire vraie et vengée par lui des attaques d’une critique étroite et injuste, toutes les découvertes de l’archéologie chrétienne dans les temps modernes. Cette étude des antiquités chrétiennes, à Rome surtout, l’avait passionné dès sa jeunesse; ce goût l’avait lié avec M. le Commandeur J.-B. de Rossi, qui deux fois fit le voyage de Solesmes pour voir le savant abbé que ses infirmités retenaient dans son monastère. Personne ne suivit avec une attention plus intense les progrès que le grand archéologue à fait faire à la science ecclésiastique par les découvertes accomplies par lui dans les hypogées de la ville sainte. Mais ces découvertes modifiaient profondément les données admises jusqu’alors sur les actes de l’illustre Sainte et que lui même avait reproduites dans son premier ouvrage ; il résolut de présenter dans une large synthèse l’Eglise romaine dans les premiers siècles. C’est à la fois une histoire de sainte Cécile placée dans son véritable cadre, une apologie très solide de la religion chrétienne et une démonstration par les faits de cette monarchie pontificale qu’il venait d’établir avec tant d’autorité parles arguments théologiques. L’ouvrage parut en 1874 sous ce titre : Sainte Cécile et la Société romaine. Il fut édité par la maison Didot avec tout le luxe de vignettes et de gravures que l’on apports de nos jours à tant de publications insignifiantes ou funestes, et qu’un livre chrétien peut rarement obtenir 28 . Pie IX le lut un des premiers et déclara que cet ouvrage était un immense service rendu à la religion ; il y reconnaissait une apologie solide et sur un terrain nouveau. Il voulut féliciter l’auteur par un bref très élogieux.

    Nous n’avons point énuméré tous les écrits publiés par Dom Guéranger soit seul, soit en collaboration avec plusieurs religieux de l’abbaye de Solesmes. Il était de ceux qui ne donnent pas leur pleine mesure dans un livre et qu’il vaut encore mieux entendre que lire. Plus tard on recherchera autant sa correspondance que six ouvrages de longue haleine; et, quoiqu’il n’y ait pas mis la dernière main, on aimera à lire les conférences qu’il donnait chaque soir, surtout durant les huit dernières années de sa vie, dans le chapitre de l’abbaye 29 .

    La composition du livre Sainte Cécile et la Société romaine fatigua beaucoup le savant abbé dont les forces diminuaient sensiblement depuis plusieurs années. Les prières et les soins ne furent point épargnés pour prolonger une existence aussi chère. Si les forces physiques faisaient défaut, jamais peut-être l’intelligence n’avait paru plus vive et plus pénétrante. Ses fils de Marseille venaient d’inaugurer leur monastère renouvelé; ils ambitionnaient la bénédiction du père pour leur demeure ; il partit au mois de décembre 1874, et rentra à Solesmes pour les fêtes de Noël. Il officia aux matines, mais au Gloria in excelsis de la messe de minuit, il éprouva une défaillance. Aux soucis qu’amène nécessairement le soin des âmes, se joignaient les sollicitudes maternelles de plus en plus poignantes, et qui épuisaient ce qui lui restait de force. Le 27 janvier il visita, pour la dernière fois, l’abbaye de Sainte-Cécile, et parla, pour la dernière fois aussi, dans le chapitre de Saint-Pierre. Le sujet de l’entretien fut la fête de saint Julien, et il recommanda de n’oublier jamais la mémoire de Mgr Charles Fillion, successeur de saint Julien. Le lendemain, il était au parloir, instruisant une enfant qu’il préparait pour la première communion. « La plus douce occupation de ce polémiste ardent et redouté, de ce docteur qui éclairait les juges eux-mêmes de la foi, était de catéchiser l’enfance, d’instruire et de diriger les fils et les petits-fils de ses amis fidèles, et d’étendre, sur une troisième ou une quatrième génération, les soins qu’il avait prodigués aux pères. La mort l’a presque surpris dans cet humble ministère 30 . » En effet, saisi par une fièvre violente, le vieillard se traîna avec peine à sa cellule et ne se releva plus de son lit. Son agonie dura près de trois jours. On surprenait sur ses lèvres l’accent étouffé de la psalmodie. Dans un instant où l’usage de la parole lui fut rendu, il put recevoir le sacrement de la pénitence. Prié d’indiquer les prières que l’on devait réciter avec lui, il désigna le psaume Benedic anima mea Domino et le Te Deum. Il s’endormit paisiblement dans le Seigneur, le samedi 30 janvier, à trois heures de l’après-midi.

    Cette mort devint un événement, et tous les organes de la publicité s’en occupèrent. Le corps, revêtu des ornements pontificaux, fut exposé dans l’église de l’abbaye de Saint-Pierre; il fut ensuite transporté dans l’église de l’abbaye de Sainte Cécile où les habitants de la paroisse de Solesmes demandèrent à veiller toute la nuit, tandis que les religieuses étaient en prières derrière la grille du chœur. Le lendemain, les moines de Saint-Pierre revenaient à Sainte Cécile pour chercher le précieux dépôt qu’ils y avaient laissé la veille. Mgr d’Outremont, évêque du Mans, à peine entré dans son diocèse, NN. SS. Fournier, évêque de Nantes, et Dom Anselme Nouvel, de l’ordre de Saint-Benoît, évêque de Quimper; les RR. abbés mitrés de Ligugé, de la Pierre qui Vire, de la Grande Trappe, d’Aiguebelle et de Bellefontaine ; des députés des chapitres du Mans et de Laval, des représentants de presque tous les ordres religieux, des prêtres en grand nombre, et une foule de pieux fidèles, étaient accourus pour ces obsèques. Les autorités civiles et militaires du département, les magistrats de Solesmes et de Sablé, par leur présence, donnaient à ce deuil un caractère officiel. Mgr d’Outremont, après le saint sacrifice, prononça une touchante et éloquente allocution. L’élite de la population du Maine et de l’Anjou écoutait avec émotion ces paroles sympathiques. Enfin, le corps fut déposé dans une crypte, au centre de l’église.

    Au service de trentième célébré le 6 mars, Mgr Pie, évêque de Poitiers, prononça une oraison funèbre qui restera comme un chef-d’œuvre de doctrine et d’éloquence. Une année écoulée, Mgr Freppel, évêque d’Angers, venait à son tour rendre hommage à l’illustre abbé de Solesmes dans un discours qui restera aussi comme un monument remarquable d’une synthèse théologique et canonique exposée dans le plus beau langage. Mais l’éloge suprême est sorti de la bouche de Pie IX s’adressant à l’église universelle par son bref Ecclesiasticis viris, du 19 mars 1875, et destiné tout entier à louer le fidèle serviteur que l’Église venait de perdre en la personne de l’abbé de Solesmes Dom Prosper Louis Pascal Guéranger.

Partager
×

Commentaires fermés.