Du Naturalisme dans l’Histoire (10e article – 3 janvier 1859)

 

Lutte du Sacerdoce et de l’Empire

    Si nous avions à rendre compte ici de toutes les déclamations, de toutes les malédictions dont l’Église et la Papauté ont été assaillies, depuis le XVIe siècle, par les controversistes et les historiens protestants, à propos de la grande lutte qui fait le sujet de cet article ; si nous voulions ensuite reproduire les censures amères dont la puissance spirituelle a été l’objet, durant plus de deux siècles, de la part de l’école gallicane, relativement aux mêmes faits, nous aurions un étrange tableau à offrir à nos lecteurs. On y verrait d’abord le curieux spectacle d’une légion de penseurs s’obstinant à juger une époque avec des idées, vraies ou fausses, qui n’ont eu cours que beaucoup plus tard ; ce qui n’est pas le comble de l’intelligence de l’histoire ; on y verrait les caractères les plus nobles et les plus désintéressés méconnus brutalement ; enfin, la nescience la plus complète sur les périls qui menaçaient la société humaine, lorsque la main ferme et fidèle des Pontifes romains la retint sur le penchant de la barbarie. Il ne serait pas non plus d’un médiocre intérêt de voir de nombreux écrivains fermement résolus de demeurer catholiques, et employant leurs doctes veilles à démontrer que rien n’est plus contraire à l’évidence de la loi de Dieu que les principes de droit public en vertu desquels ont agi, au Moyen-Âge, les Papes et conciles généraux, et ont enseigné pasteurs des Églises et docteurs d’Universités.

    Heureusement la lumière s’est faite, de nos jours, sur ce chaos ; la science historique est entrée dans une voie sage et pratique ; les caractères et les situations ont été jugés avec plus d’impartialité, et des services éminents ont été signalés là même où naguère il n’était permis de voir que tyrannie sauvage et usurpation monstrueuse. Quant aux théologiens d’école, ils ont fini par s’apercevoir que, pour soutenir un système, ils sacrifiaient ni plus ni moins que l’Église, qui, d’après leur première idée, s’était trouvée dépourvue du sens moral et de l’intelligence de la loi du Christ, durant une longue suite de siècles. Il est remarquable que ce soient des écrivains protestants ou philosophes qui, les premiers, dans notre temps, ont eu la justice et le bon sens d’apprécier à un point de vue véritable le rôle sublime du sacerdoce dans ses luttes contre l’empire, et de reconnaître que les papes ont alors sauvé le droit public, la liberté des peuples, la dignité humaine, l’avenir entier de l’Europe, compromis par les violences de ces princes redoutables qui ne représentaient que la force brute et irrésistible à tout autre obstacle que la puissance de l’Église.

    Cette manière de juger un fait immense qui s’étend sur une si longue période, mais d’une façon plus dramatique de saint Grégoire VII à Boniface VIII, est devenue la plus commune aujourd’hui, parmi ceux mêmes qui n’ont pas le bonheur de pratiquer notre foi ; et l’on est parfois tenté de se demander ce que penseraient de nous, s’ils venaient à revivre, tant d’hommes d’Église du XVIIe siècle, qui ont tant agi et tant écrit pour faire détester aux Français ces Papes assez insolents pour enseigner qu’il en est du corps social comme du corps de l’individu, savoir que l’âme, à raison de sa spiritualité, doit le diriger et non être dirigée par lui ; ces Pontifes audacieux qui, dans l’application de ce damnable principe, se permettaient quelquefois de débarrasser de la couronne certains fronts indignes de la porter. Ce mouvement, dont l’impulsion, il faut en convenir, nous est venue du dehors, devait être partagé et accepté par les catholiques ; et il l’a été à des degrés différents. Les uns ont reconnu avec saint Thomas et toute l’école du Moyen-Âge, dans les faits en question, l’usage simple et légitime des droits que l’Église a reçus d’en Haut par l’institution divine ; d’autres n’y ont voulu voir que l’application d’un droit tout politique consenti par les sociétés chrétiennes d’alors. Ce n’est pas ici le lieu de discuter les raisons qui ont été apportées de part et d’autre ; nous, nous poursuivons le naturalisme dans l’histoire ; il s’agit donc uniquement de montrer en quoi sa tendance pourrait fausser les idées relativement à l’ordre de faits que nous embrassons dans cet article.

    Déjà nous avons eu l’occasion de ramener à la véritable mesure le sentiment des écrivains et orateurs chrétiens qui pensent avoir tout dit sur Jésus-Christ, quand ils l’ont célébré comme le grand civilisateur des peuples. Nous avons fait voir que le sauveur du monde avait apporté au genre humain un bienfait infiniment au-dessus de ce que l’on appelle la civilisation, un bienfait qui lui rend obligée notre race pour le temps et pour l’éternité, et dont cette civilisation tant célébrée, et avec raison, n’est elle-même qu’un résultat secondaire. En un mot, nous avons démontré qu’il n’y avait d’autre appréciation véritable de Jésus-Christ et de sa mission que l’appréciation surnaturelle, attendu que les biens d’un ordre inférieur qui ont résulté de la divine incarnation doivent être simplement comptés dans le surcroît promis à ceux qui cherchent Dieu et sa justice, selon la promesse du Sauveur. Que s’il est à propos d’user du point de vue naturel, dans ces questions, à l’égard de ceux qui ne croient pas, tant que dure la Préparation Évangélique, il est souverainement inconvenant en même temps que dangereux, dans des écrits et dans des discours chrétiens, de mettre en première ligne des bienfaits du Christ les avantages de l’ordre politique qui nous sont survenus de sa mission en ce monde ; en un mot, de résumer son divin caractère dans celui de civilisateur du monde. 1

    Par suite, lorsqu’il s’agit de l’action de l’Église sur les sociétés, aux âges de foi, voyons-nous les mêmes hommes recueillir tout le résultat de leurs observations en un seul point : la liberté des peuples sauvée et triomphante, et, comme l’on dit, l’heureuse tutelle qui protégea l’enfance des sociétés, et conserva en elles cette énergie qui les a préparées à la conquête du progrès moderne. Les Papes du Moyen-Âge ont été de grands libéraux, les seuls porteurs de l’idée libérale dans leur temps, et le fougueux Hildebrand n’est bientôt plus que l’intéressant précurseur des constituants de 1789. Tout cela s’est dit et écrit, tout cela se répète avec une simplicité qui n’a d’égale que l’ignorance profonde des principes sociaux du christianisme, dans laquelle on vit et on semble rivé pour jamais. Que l’action de la puissance spirituelle, dans les luttes qu’elle a dû soutenir au Moyen-Âge, ait été favorable aux peuples, personne n’en saurait douter aujourd’hui ; et, ce qui n’est pas à dédaigner, nous jouissons pour le dire d’une liberté que les Parlements nous eussent refusée au XVIIe siècle. Mais entendons-nous bien : les Papes ont-ils enseigné, ont-ils donné aux peuples le droit de penser que la souveraineté vient d’en bas, et que l’homme doit se préoccuper de ses droits à l’égal de ses devoirs ? Sans doute, ils ont plus d’une fois disposé des couronnes ; mais était-ce en vertu d’un pouvoir humain qu’ils agissaient, ou au nom du baptême au sein de l’Église. Nous sommes loin de là aujourd’hui ; on en a eu la preuve tout à l’heure, quand on a entendu tant de chrétiens libéraux se lamenter en faveur d’un père juif, sans éprouver aucune inquiétude fraternelle pour le nouveau chrétien que la grâce divine s’est choisi. Certes, aux Xe et XIIe siècles, la cause de ce néophyte eût été populaire de la Baltique à la Méditerranée, et le sentiment de la nationalité chrétienne eût révélé à tous ces millions d’hommes qu’ils étaient frères en cet enfant. Tout s’est attiédi, le christianisme n’étant plus le lien des peuples. En ont-ils un autre ? Non ; les nations sont comme des brebis sans pasteur ; elles ne font plus corps. Elles n’ont plus un intérêt commun ; car l’idée libérale ne sera jamais cet intérêt. Pour lier les peuples, il faut quelque chose qui soit venu du ciel ; ce qui vient d’en bas n’a pas cette puissance. L’idée libérale, c’est la passion de l’indépendance ; on bâtit solidement sur le sacrifice ; mais rien de durable ne s’élèvera sur le principe d’intérêt propre. 2

    C’est donc par le sentiment de la fraternité chrétienne qui résulte du baptême que la puissance spirituelle arriva à créer dans la pensée des hommes le sentiment de la vraie liberté, et non en employant la théorie naturaliste des droits de l’homme. De même que les Apôtres s’étaient abstenus de déclamer contre l’esclavage, se contentant de le miner efficacement par le dogme de l’égalité surnaturelle des baptisés ; ainsi les Papes, en déployant toute leur énergie pour arracher le sceptre des mains de tout prince qui s’insurgeait comme prince contre la loi chrétienne, apprenaient aux peuples qu’ils ne sont pas la propriété d’un homme, et que pour leur commander, il faut en être digne. Tout ce magnifique enseignement passait par le dogme surnaturel, qui leur intimait en même temps que ce n’est pas l’homme, mais Dieu lui-même, qui forme le lien entre le prince et les sujets ; par ce moyen, on avait la liberté dans l’ordre, et l’ordre dans la liberté ; il n’y avait contradiction nulle part, et les peuples n’éprouvaient pas, comme en 1789, le besoin de sortir de la société chrétienne pour être libres. 3
Il pouvait y avoir des guerres de peuple à peuple, des dissensions civiles ; mais la révolution sociale n’était pas à craindre ; car le principe qui la produit est un principe anti-chrétien, repoussé par conséquent de toute société chrétienne.

    Il y avait donc à la fois dignité et sécurité pour les peuples qui vivaient à l’ombre de la suprématie spirituelle ; et pour cela, il n’avait été fait usage par personne de ces abstractions naturalistes qui démolissent toute société, en la plaçant en dehors du milieu surnaturel où elle doit vivre et se mouvoir. Je m’étonne toujours qu’un si grand nombre d’entre nous se soient laissé prendre à ces banalités libérales, dont les incroyants se servent quand il leur plaît d’amnistier nos grands Papes. Car enfin, l’histoire en main, il est patent que jamais les Pontifes romains n’ont tiré le glaive spirituel contre les empereurs et les rois pour une abstraction. Ou ces princes s’opposaient à la liberté de l’Église par leurs lois et leurs violences ; ou ils tentaient de réduire la hiérarchie ecclésiastique à l’état de pure machine féodale à leur service par les investitures ; ou ils rompaient avec la société chrétienne, en demeurant un long temps sous l’excommunication, sans se mettre en devoir de satisfaire et d’être absous ; ou ils violaient la sainteté du mariage, en donnant le spectacle de la polygamie sur un trône chrétien ; ou ils trahissaient la cause de la chrétienté, en s’alliant aux infidèles ou aux hérétiques ; ou enfin, ils rompaient le pacte juré le jour de leur sacre, en professant l’hérésie ou le schisme ; telles sont les causes qui amenèrent les Pontifes romains à tirer le glaive spirituel contre un certain nombre de souverains au Moyen-Âge. Pour peu que l’on y réfléchisse, on comprendra que tout se rattache ici, dans leur conduite, au maintien de la société surnaturelle que le Christ est venu établir ; et que les bienfaits qu’en recueillait la société politique lui venaient exclusivement par le canal surnaturel et étaient surnaturels eux-mêmes. Aussi étaient-ils sans danger, dans ces temps où l’affranchissement du péché par Jésus-Christ était estimé d’une plus haute valeur que l’affranchissement du joug de l’homme, où chacun savait que le chrétien est libre en Jésus-Christ et par Jésus-Christ, d’une liberté plus excellente que celle de Rome et d’Athènes dans leur plus beaux jours. Le surcroît promis dans l’Évangile s’appliquait de lui-même à une telle société, et malgré l’imperfection native de la race humaine, elle le sentait, et s’attachait par le plus noble instinct à la cause du sacerdoce, qui encourait tant de périls pour conserver sur cette terre un principe qui la rattachait au ciel, où est la raison de ses destinées. Quelle cause jouit jamais en Europe d’une popularité plus grande que celle de saint Thomas de Cantorbéry, en lutte avec Henri II pour l’immunité ecclésiastique ? Quel plus ardent intérêt que celui qui accueillit partout la nouvelle de l’immolation de saint Pierre*** martyr, tombé sous le poignard des Manichéens, ces précurseurs du socialisme moderne ?

    Au fond, quand on pèse les griefs qui attirèrent sur certains princes du Moyen-Âge les rigueurs des Papes, on reconnaît aisément à quel degré la loi fondamentale de la société eût souffert d’une impunité qui eût gracié de tels attentats. Ainsi, la plus auguste de toutes étant foulée aux pieds, qui arrêterait désormais la force brute, quand elle avait franchi la seule barrière capable de l’arrêter ? L’investiture des grands bénéfices ecclésiastiques par l’anneau et la crosse ; dès lors, plus de pasteurs dans les églises et les monastères, mais uniquement des feudataires, ou des hommes-liges du souverain ; l’ignorance, la grossièreté des mœurs, les habitudes soldatesques, chez ceux qui auraient dû conduire en toute humilité et charité le troupeau du Christ ; la hiérarchie ecclésiastique, procédant désormais du prince et non plus de l’Église, devenue une pure institution politique. Le prince excommunié, persistant à braver les chaînes spirituelles qui le retiennent hors de l’Église ; défi insolent et sacrilège à la plus haute autorité, scandale dans la nation, qui peut y recevoir la plus funeste leçon d’infidélité. Violation de la sainteté du mariage par des répudiations injustes suivies d’alliances sacrilèges ; c’était mettre en péril le principe de l’unité dans le mariage, base de la famille, rétrograder jusqu’aux mœurs païennes. Alliance avec les infidèles et les hérétiques ; dès lors, plus d’estime pour le lien sacré de la société chrétienne, héritage de Dieu sur la terre, cité des croyants, leur force et leur boulevard. Profession de l’hérésie ou du schisme sur un trône chrétien ; c’est, avec un peu de temps, la perversion d’une nation entière qui cessera de compter dans cette admirable fédération. Et les hommes du XVIIe siècle reprochaient aux Pontifes romains d’être intervenus pour arrêter de si grands maux, pour sauver à la fois les croyances, les mœurs, la véritable liberté des peuples, celle du bien ! Et les hommes d’aujourd’hui s’en vont choisir dans ce magnifique résultat des luttes papales le moindre côté, celui qu’ils espèrent faire cadrer avec leurs utopies de prétendu progrès, passant sous silence ce que les Pontifes ont fait et souffert pour le règne de Dieu sur la terre, et ne voyant pas qu’en cherchant à isoler l’accessoire du principal, ils tournent le dos à l’histoire, et répudient précisément ce qui seul explique les grands avantages conquis alors !

    C’est donc pur naturalisme de dire que l’Église a géré honorablement la tutelle des peuples, mais que l’émancipation qu’ils ont cherchée plus tard de sa direction a été pour eux un progrès auquel tout catholique peut applaudir ; en un mot, qu’il n’y a eu que par exception et temporairement un droit public chrétien, interprété et appliqué par l’Église. D’où il suivrait que les nations formées d’individus baptisés n’ont pas d’être surnaturel, et sont retombées, en vertu d’un progrès, dans l’état où elles étaient avant le christianisme. Que cette doctrine mette à l’aise les libéraux catholiques avec les libéraux qui ne le sont pas, on le conçoit ; mais que telle ait été l’intention de Dieu en envoyant son Fils sur la terre, il y a lieu d’en douter. Si l’on considère les annales humaines depuis l’émancipation tant vantée, l’utopie naturaliste n’a pas de quoi se vanter. La société affranchie de la tutelle de l’Église fait assez l’effet d’un vaisseau lancé dans la haute mer, sans agrès et sans pilote. Les essais succèdent aux essais, les révolutions aux révolutions, et nous n’avons pu réaliser encore un système de droit public qui réunisse tous les esprits, je ne dis pas chez l’ensemble des peuples émancipés, mais même chez un seul peuple. 4
Le milieu surnaturel avait cet avantage ; mais nous en sommes loin aujourd’hui. Ne soyons donc pas si fiers d’un progrès qui ne cesse de nous faire reculer, et qui nous mènera à une perte infaillible, si Dieu n’a pas pitié de nous. Nous comprendrions durement alors combien fut énorme l’erreur qui nous fit prendre pour une tutelle passagère cette précieuse direction qui seule jusqu’ici a pu expliquer raisonnablement la supériorité de l’élément européen sur celui des autres peuple du globe. Les traces de cette direction ne sont pas encore toutes effacées ; c’est par elles seules que nous nous maintenons ; gardons-nous de le méconnaître, et ne hâtons pas le jour où elles n’auraient cessé d’être visibles.

D. P. GUÉRANGER

 

Dom Guéranger fait paraître en 1858 – 1859 13 articles contre le naturalisme, ils sont disponibles sur domgueranger.net

http://www.domgueranger.net/du-naturalisme-dans-lhistoire-1er-article-31-janvier-1858/

http://www.domgueranger.net/du-naturalisme-dans-lhistoire-2eme-article-21-fevrier-1858/

http://www.domgueranger.net/du-naturalisme-dans-lhistoire-3e-article-21-mars-1858/

http://www.domgueranger.net/du-naturalisme-dans-lhistoire-4e-article-11-avril-1858/

http://www.domgueranger.net/du-naturalisme-dans-lhistoire-5e-article-25-avril-1858/

http://www.domgueranger.net/du-naturalisme-dans-lhistoire-5e-article-25-avril-1858/

http://www.domgueranger.net/du-naturalisme-dans-lhistoire-6eme-article-9-mai-1858/

http://www.domgueranger.net/du-naturalisme-dans-lhistoire-7e-article-4-juin-1858/

http://www.domgueranger.net/du-naturalisme-dans-lhistoire-8eme-article-29-aout-1858/

http://www.domgueranger.net/du-naturalisme-dans-lhistoire-9eme-article-7-novembre-1858/

http://www.domgueranger.net/du-naturalisme-dans-lhistoire-10e-article-3-janvier-1859/

http://www.domgueranger.net/du-naturalisme-dans-lhistoire-11e-article-27-fevrier-1859/

http://www.domgueranger.net/du-naturalisme-dans-lhistoire-12eme-article-1er-mai-1859/

http://www.domgueranger.net/du-naturalisme-dans-lhistoire-13e-article-3-juillet-1859/

Nous y ajoutons l’article paru dans Le Monde le 3 avril 1860 : Du point de vue chrétien de l’histoire.

http://www.domgueranger.net/du-point-de-vue-chretien-dans-lhistoire-le-monde-3-avril-1860/

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