In Spiritu et Veritate – 1

NDLR : In spiritu et Veritate est un recueil posthume d’enseignements de Madame Cécile Bruyère, fille spirituelle très chère de Dom Guéranger, fondatrice avec lui du monastère Sainte Cécile de Solesmes. Aujourd’hui épuisé, « In Spiritu et Veritate » est, sous la plume de Cécile Briyère, avec son opus magnus
« La Vie spirituelle et l’oraison selon la sainte écriture et la tradition monastique », un beau résumé de la doctrine et de la spiritualité de Dom Prosper Guéranger, une fleur éclose dans le cloître monastique, une postérité établie de ce qu’est la pensée du grand moine.


 

IN SPIRITU

ET

VERITATE

 

SAINTE-CECILE DE SOLESMES

Madame

et mes très chères filles,

 

Vous ne serez pas étonnées que je vous exprime tout d’abord la joie profonde que j’ai à m’associer à votre action de grâce pour la fondation du monastère de Sainte- Cécile, il y a cent ans. Vous savez mieux que moi tout ce qui était contenu en germe dans cette première semence jetée en terre solesmienne, à l’ombre de Saint- Pierre, par les mains de Dom Guéranger et de votre fondatrice et Mère, Madame Cécile Bruyère. Après un siècle écoulé, qu’il nous soit permis de reconnaître devant Dieu tout ce que la foi, la docilité surnaturelle, la consécration totale de l’âme de votre première Abbesse au Seigneur ont valu de fruits de sanctification et de sainteté, non seulement à elle-même, mais après elle et par elle, à l’ordre bénédictin et à l’Eglise : ce monastère de Sainte-Cécile, florissant non seulement en nombre, mais je l’espère aussi en sainteté, les autres monastères qui ont été fondés directement ou indirectement par Sainte-Cécile, ceux même qui, sans avoir aucun lien de filiation proprement dite, en ont reçu des bienfaits et des grâces ; sans parler des fruits de sainteté produits dans l’Eglise par le livre «La vie spirituelle et l’oraison », par tant d’autres communications, tant d’autres actions, tant d’autres influences émanant de Madame l’Abbesse ou de ses filles. Nous remercions Dieu pour tout cela et pour toutes les autres grâces ignorées du monde, mais connues de Dieu, qui ont découlé de cette première fondation.

Vous avez voulu que ce mémorial de votre centenaire s’inscrivît dans le cadre de la liturgie de la Dédicace. Cette fête qui enveloppa la première consécration à Dieu de votre Mère, s’harmonise en effet parfaitement avec la vie monastique. L’âme d’une moniale n’est-elle pas, elle aussi, le tabernacle du Seigneur, un sanctuaire que Dieu a choisi pour se le consacrer d’une façon spéciale ? Et lorsque Dieu veut se consacrer un temple, il s’y présente et y vient lui-même : mundum volens adventu suo piissimo consecrare 1 Qui mieux que Notre- Dame, Mère de Dieu, templum Domini, sacrarium Spiritus Sancti
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, pourrait nous en donner l’assurance ?

Un jour nous avons compris, nous aussi, après nos aînés, l’invitation du Seigneur qui passait près de nous :

Hodie in domo tua oportet me manere
3 ; et dans l’élan de notre jeunesse, avec la joie et la rapidité de Zachée, nous sommes accourus : praecurrens… festinans… gaudens
4 A son exemple, il nous faut consacrer notre vie tout entière à la recherche assidue du Seigneur : Quae rebat videre Jesum, quis esset 5

C’est en le cherchant que nous le trouverons, ne nous en a-t-il pas donné lui-même la formelle assurance :

Quaerite et invenietis
6 ? Mais il désire trouver en nous, non pas un sanctuaire quelconque, mais le coenaculum grande, stratum
7 dans lequel, à l’aise, il choisit toujours d’opérer des merveilles et de livrer son cœur en même temps que son corps dans une intimité qui ne peut être que celle de l’amitié la plus forte et la plus douce.

Il nous faut donc, jour après jour, continuer à bâtir et à orner en notre âme ce sanctuaire intérieur, si nous voulons y jouir de la présence intime, de la parole de vie et du commerce assidu du Seigneur : Aedificemus et nosmetipsi in corde nostro et faciamus domum quo veniat Ille et doceat nos et colloquatur nobis
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C’est pour ce grand œuvre que nous sommes venus à la vie monastique, et nous ne nous sommes pas trompés, car si nous sommes fidèles et généreux, elle nous apporte tous les moyens de parvenir à cette intimité, à cette fête merveilleuse qui réjouit la maison de Dieu, fête d’éternité avant même l’éternité, fête digne des Anges même pour les pauvres hommes que nous demeurons, fête embaumée de joie, de paix, d’un bonheur très simple, mais à la condition qu’en aient disparu toutes les résonnances du monde : In domo Dei festivitas magna… sed si non perstrepat mundus
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Et voilà pourquoi le premier avantage que nous offre la vie monastique est cette séparation du monde, au moyen tout d’abord de la clôture, ce mur d’enceinte du sanctuaire, qui pour nous doit être considérée comme un bienfait dont nous ne pouvons que nous réjouir : Felici mure vallati, mundum se gaudeant evasisse
10 . Mais cette séparation extérieure serait de peu d’utilité elle ne s’accompagnait d’un profond détachement de soi-même et de la solitude intérieure, du silence qui mettra notre âme dans un habituel recueillement, car telle est la raison d’être principale du silence : «recueillir » toutes les énergies, toutes les forces, toutes les facultés de l’âme pour les disposer à l’audition de la voix du Seigneur : Ducam eam in solitudinem et ibi loquar ad cor ejus
11 .

Mais notre vie est cénobitique et c’est dire que vous n’y êtes pas seules pour chercher le Seigneur, mais aidées puissamment par la société et l’exemple de nombreuses sœurs , sous la conduite d’une Mère. Et tout en vous étant un avantage précieux, la vie commune que vous offre le monastère vous fournit aussi l’occasion de vous exercer à la pratique de toutes les vertus, spécialement de trouver encore le Seigneur dans vos sœurs et de pratiquer la sortie de vous-même dans une charité patiente et désintéressée. Il faut sortir toujours : Egredere ! Cette sortie de soi-même pour passer en Dieu, ut transeat de hoc mundo ad Patrem
12 , a trouvé un climat favorable dans le silence, la séparation du monde, la vie commune au sein d’une famille surnaturelle. Et voici qu’un jour la grâce de la profession est venue achever cette œuvre l’âme qui, par le péché, s’était détournée de Dieu : aversio a Deo
13 , s’est maintenant retournée totalement vers lui : ce fut le vœu de conversio morum
14 , cette tendance à la perfection dans l’humilité, la pauvreté, la chasteté, toutes les vertus et observances qui font partie intégrante de la vie monastique. Elle s’est laissée conduire et façonner dans l’obéissance qui n’est pas seulement ni surtout la garantie du bon ordre extérieur dans le déroulement des actions et occupations journalières, mais bien plutôt la voie royale par laquelle nous retournons à ce Dieu dont nous avait éloignés la lâcheté de la désobéissance. Nous comprenons alors que saint Benoît puisse parler du bonum obedientiae
15 , et que l’obéissance soit vraiment un besoin pour les âmes monastiques ferventes : Abbatem sibi praeesse desiderant 16 , car elles savent bien, ces âmes, que c’est ainsi qu’elles réaliseront leur union étroite avec le Christ factus obediens usque ad mortem
17 , qu’il n’y a pas de plus grande séparation de Dieu que celle que crée la volonté propre et par conséquent pas non plus de préparation plus proche à la vie spirituelle et à l’union que l’obéissance et la docilité parfaite. C’est que la vie d’union commence précisément lorsque l’âme se déprend d’elle-même pour s’abandonner totalement au vouloir du Père, à l’exemple du Fils, sous l’action de l’Esprit-Saint.

Et tous ces avantages, les moines et les moniales veulent les acquérir de façon définitive, et pour se les assurer, ils se fixent pour toujours dans la famille du monastère, usque ad mortem in monasterio perseverentes : c’est la stabilité.

Comme on l’a fait remarquer, toute cette action de la vie monastique qui prépare le sanctuaire de Dieu dans les âmes fidèles, l’hymne de la Dédicace nous la résume :

 

Tunsionibus, pressuris, Expoliti lapides,

C’est la conversio morum.

Suis coaptantur lotis Per manus artificis

C’est l’obéissance.

Disponuntur permansuri Sacris aedificiis
18 .

C’est la stabilité.

 

L’édifice est construit, le sanctuaire est préparé, la voix du Seigneur s’y fait doucement entendre ; il y est aimé et servi. La plus haute forme de ce service et de cet amour, avec le don absolu de soi-même, va être le mystère de la louange et de l’adoration. Ce mystère est si grand et si sublime que les moines et les moniales ne se contentent pas de réciter leur office, il leur faut le chanter : Domus Dei cantando aedificatur ! 19 car lorsqu’on aime on chante : Cantare amantis est
20 , on chante celui qu’on aime, et voici que du sanctuaire de chaque âme, comme de la sainte cité de tout le monastère, s’élèvent ces mélodies joyeuses et vraiment harmonieuses parce qu’elles traduisent en réalité et comme un trop-plein les dispositions intérieures, ces mélodies qui chantent avec ferveur les trois divines Personnes uniquement aimées.

Trinum Deum Unicumque Cum fervore praedicat.

Ce n’est pas encore l’éternité, mais la moniale s’y prépare ainsi : elle voit en quelque sorte la Jérusalem céleste qui, de Dieu, descend du ciel et elle entend avec délices la voix du Seigneur qui nourrit son espérance : Ecce nova facio omnia
21 . Elle est heureuse car elle sait que le monastère est un lieu choisi pour se préparer à l’éternité :

Hic promereantur omnes Petita acquirere…

Alors la Dédicace sera complète et la Paix consommée : Pax aeterna, Pax perennis
22 !… Veni Domine Jesu
23 !

Ecce sto ad ostium et pulso ; si quis audierit vocem meam et aperuerit mihi januam, intrabo ad ilium et coenabo cum illo 24 .

A travers les pages qui évoquent la vie et l’enseignement de Madame Cécile Bruyère, il nous est bon de retrouver la réalisation concrète de ce programme de sainteté tracé par l’Église dans sa liturgie de la Dédicace. Et mon souhait festif, qui est aussi ma prière, en cette année de votre centenaire, est que le Seigneur vous rende toujours de plus en plus fidèles, mes chères filles, à faire fructifier l’héritage reçu, en vous conduisant toutes à cette « plénitude de Dieu dans l’âme » 25 , plénitude de lumière et de vie.

Notre-Dame, qui reçut les premières professions céciliennes, vous y aidera.

Je le lui demande aussi en vous bénissant toutes très paternellement,

 

Solesmes, le 15 Août 1966.

+ Fr Jean Prou Abbé de Solesmes

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