In Spiritu et Veritate – 2

 

MADAME CÉCILE BRUYÈRE

FONDATRICE ET PREMIÈRE ABBESSE

DE SAINTE-CÉCILE DE SOLESMES

 

« Dans les grands ordres, il y a, comme dans l’Église, une première effusion splendide qui ressemble aux temps apostoliques. Ce n’est pas l’épanouissement dans les personnes et dans les choses, mais c’est l’effusion doctrinale et comme la source pure à laquelle il faut toujours puiser. Les Patriarches sont des receptacula munda pour toute leur race. On ne peut mieux faire qu’eux ; la perfection de leurs enfants est une perfection imitante et non innovante ».

MADAME CÉCILE BRUYÈRE.

 

Telle est, dessinée en quelques traits, l’œuvre de restauration monastique de Dom Guéranger : car il se trouva que celui qui ne voulait être que le fidèle disciple de saint Benoît, devint lui-même la souche et la source de la Congrégation de France.

La fondation de l’Abbaye Sainte-Cécile qu’il réalisait, il y a cent ans, fut pour le grand Abbé, parvenu au terme de sa vie, comme l’achèvement de ses travaux, le fruit de son expérience et de sa sagesse, et la récompense de toute une existence de dévouement à l’Eglise et de fidélité.

Dieu permit que Dom Guéranger trouvât en Madame Cécile Bruyère un instrument parfaitement docile, dont la vie fut la réalisation concrète de l’idéal de perfection monastique qu’il avait tracé. Tirer de cette vie les leçons qu’elle renferme, chercher à pénétrer le secret de son admirable fécondité et recueillir les lignes maîtresses de sa doctrine spirituelle, est, pour celles qui ont hérité de ce patrimoine, un devoir qui s’impose en ce Centenaire et une invitation à une humble action de grâces et à une entière fidélité.

Les pages qu’on va lire n’ont d’autre dessein que d’esquisser la physionomie spirituelle de celle qui fut la fondatrice et la première Abbesse de Sainte-Cécile de Solesmes. On aime à recourir, dans ce but, aux textes mêmes qu’elle nous a laissés, les faisant précéder, pour les mieux pénétrer, d’un aperçu de sa vie. Celui-ci s’inspire des souvenirs rédigés par Cécile Bruyère elle- même sur l’ordre de Dom Guéranger et emprunte très largement à Dom Delatte.

 

1845 – 1866

 

Le Samedi 12 Octobre 1845, jour anniversaire de la Dédicace de l’église de Saint-Pierre de Solesmes, naissait à Paris l’enfant qui devait être l’auxiliaire de Dom Guéranger, recueillir son esprit et s’associer à son œuvre de restauration bénédictine en France.

Jeanne-Henriette Bruyère (« Jenny » pour sa famille) fut baptisée en l’église Saint-Roch le 23 Octobre et vouée dès sa naissance à la Très Sainte Vierge. Son père, M. Léopard Bruyère, s’il n’avait pas échappé à l’esprit voltairien qui soufflait à cette époque et si l’exemple d’une épouse admirable n’avait pas encore réussi à l’amener à la pratique de ses devoirs de chrétien, n’en avait pas moins gardé le respect de la religion et il laissa toute liberté à Mme Bruyère pour l’éducation de leur fille.

Elle nous raconte elle-même ce que fut cette éducation.

« Mes souvenirs remontent à peu près jusqu’à mon âge de dix-huit mois à deux ans. Je commençai à penser, à parler et j’avais déjà, Seigneur, une idée précise de votre présence en tous lieux. Lorsque l’on me portait à l’église, ce que l’on fit de bonne heure, je me tenais dans une grande tranquillité quelque long temps qu’on y restât avec moi. Ma mère m’apprenait déjà peu à peu les principaux devoirs du chrétien, et je ne me figurais pas qu’on y pût manquer. Les cérémonies à l’église m’attachaient extrêmement et je questionnais sans cesse sur la signification de toutes choses. Les sermons amenaient un autre genre de curiosité, et ma mère avec une infatigable patience et une grande prudence, ne laissait aucune de mes questions sans réponse. Aussi je ne demandais qu’à elle les explications que je voulais savoir et je n’eus jamais aucune de ces idées ridicules et fausses que les enfants prennent avec les serviteurs les mieux intentionnés. Aucun objet n’embarrassait mon intelligence, et lors même qu’innocemment je me trouvais en face de choses qui auraient pu m’être dangereuses à cause de ma tendance à observer, ma mère n’évitait pas mes questions, mais sans éveiller mon imagination, comme sans lui rien refuser, elle expliquait avec gravité, faisant planer sur moi la pensée de votre souverain domaine. Je ne cherchais donc rien au-delà de ce qui m’avait été dit, parce que les éclaircissements donnés étaient toujours simples et vrais. La réflexion et une connaissance plus étendue ne me révélait jamais que ma mère m’eût trompée dans la plus petite chose. N’est-ce pas vous, Seigneur, qui lui donniez cette prudence et cette mesure ? Et ne vous dois-je pas une immense reconnaissance pour m’avoir préparé une éducation si ferme et si complète ?

Je me développais ainsi sans secousse, passant de longues journées avec ma mère, sans rechercher ou désirer même une autre compagnie que la sienne. C’est par le moyen de la conversation que j’appris l’Histoire Sainte, une partie de l’histoire de France, et surtout mon catéchisme. Je savais à fond le mystère de chaque fête, mais surtout ma mère s’appliquait à me donner une haute idée de votre souverain domaine sur toutes les créatures, et de votre présence en tous lieux. Elle me montrait le péché toujours hideux, le bien toujours beau et attrayant, et elle imprimait si fortement dans mon âme l’idée du devoir que je ne croyais pas que l’on pût manquer sur ce point, du moment où le mot devoir était prononcé. Je voyais du moins qu’il en était ainsi pour elle et que jamais le caprice ne réglait ses actes. Extrêmement tendre, jamais sa tendresse ne se confondit avec la mollesse. Elle me répétait souvent : « Mon enfant, Dieu ne te manquera jamais, Lui Seul est tout, personne que Lui n’est nécessaire. Il ne faut que Lui plaire, et craindre uniquement de Lui déplaire, tout le reste n’a aucune valeur ».

Ce fut pour Jenny une grâce insigne du Seigneur que d’avoir placé auprès d’elle une affection aussi vigilante que ferme qui sut l’aider à triompher d’un orgueil qui n’était pas celui d’une enfant et que rien ne pouvait faire plier. Un profond sentiment de justice et la droiture de son jugement la rendaient implacable pour tout ce qui n’était pas juste et droit. Le travail de Dieu se poursuivit sans trêve dans le cœur de Jenny. L’action persévérante de sa mère et, plus tard, la direction de l’Abbé de Solesmes, s’appliquèrent à déraciner jusqu’aux dernières fibres de l’intransigeance des premières années et Dieu permit que, sans rien perdre de son amour de la rectitude, elle se pliât à un tel degré de condescendance avec les personnes, de ménagement et d’affectueuse considération, que plusieurs l’ont taxée de faiblesse, tant elle redoutait de revenir à son tempérament d’autrefois, tant la grâce avait assoupli et comme trempé son caractère.

Dès son enfance, Jenny Bruyère ressentit l’attrait de la pureté parfaite, de la virginité. Un instinct profond lui fit comprendre de bonne heure l’orientation de sa vie qu’elle voulait toute à Dieu. Sans effort elle s’entretenait familièrement avec lui et elle trouvait dans la prière une douceur si pénétrante que les larmes jaillissaient de ses yeux et que rien au monde ne lui semblait valoir ces instants de délices spirituelles.

En 1853, M. Bruyère fit l’acquisition du manoir de Coudreuse dans le Maine. Ce fut l’occasion d’un premier contact avec Solesmes et Dom Guéranger. Au printemps de 1857, l’Abbé de Solesmes voulut bien préparer l’enfant à sa première Communion. Il s’inclina avec une surnaturelle affection sur cette jeune âme que la Providence lui amenait. A dater de cette époque, les rapports se poursuivirent d’une manière habituelle. M. Bruyère consentit non seulement à des confessions régulières, mais encore à ce que les études de sa fille et son emploi du temps fussent dirigés par l’Abbé de Solesmes qui traça à Jenny un règlement de vie qu’elle suivit religieusement. Il prit ainsi en main toute sa vie, lui demandant un compte exact de son temps, de sa vie intérieure, de ses relations sociales, de son travail intellectuel, Lui-même éveilla cette passion de la lecture qui fut une des caractéristiques de sa dirigée et lui fit acquérir une vraie et solide érudition.

Fidèle aux grâces abondantes que le Seigneur déversait dans son âme, soutenue par une mère perspicace et ferme, Jenny en vint à triompher de ses raideurs, de son indépendance, à renoncer à un isolement jaloux, à composer avec les habitudes et les goûts d’autrui, à se dévouer à toutes les exigences malgré la douleur. Ne commençait-elle pas ainsi, sans s’en douter, à faire l’apprentissage d’une vie qui ne devait jamais s’appartenir ?

Peu à peu, le même mouvement de la grâce qui domptait son caractère descellait aussi ses lèvres : le 8 Décembre 1858, pour la première fois, elle s’ouvrit à Dom Guéranger de son dessein de n’être qu’à Dieu et de Le servir uniquement. Le sage directeur promit à la jeune fille que, si elle travaillait sérieusement à se vaincre, il lui imposerait une année de probation et lui permettrait à Page de seize ans, d’émettre pour un an le vœu de chasteté. Elle accueillit avec grande joie cette promesse, tout en s’étonnant à part soi que le Père Abbé la fît attendre si longtemps et qu’il ne consentît ensuite qu’à un vœu temporaire. Avec persévérance, avec fidélité, elle s’attacha à suivre en tout les conseils qui lui étaient donnés avec douceur et fermeté : Dom Guéranger ne se lassait pas de l’encourager à la douceur, à l’humilité, à la maîtrise de ses mouvements premiers. Nous n’avons pas de preuve que jusqu’alors la pensée de la vie religieuse et cloîtrée se soit éveillée en elle : tout son désir était d’être à Dieu sans réserve.

Son noviciat privé commença le 12 Octobre 1860 ; il devait durer jusqu’au 12 Octobre 1861, où Jenny qui avait pris le nom de Cécile à la Confirmation, atteindrait sa seizième année. Ce fut une année d’épreuves morales, d’angoisses, de doutes à travers lesquels elle demeura fidèle à ses devoirs sans attraits, à ses résolutions sans charmes, à Dieu qui semblait se dérober. Le Seigneur, en même temps qu’il purifiait l’âme de tout alliage, lui inspirait une extrême délicatesse de conscience. Puis le calme revint et ce fut dans une disposition de paix et d’abnégation parfaite qu’elle commença sa retraite de préparation, au début d’Octobre 1861.

Une vie nouvelle commençait, où l’âme devenait maîtresse d’elle-même parce qu’elle était pleinement soumise à Dieu. Elle avait conscience de revivre dans la souplesse, l’aisance, la liberté intérieure et une absolue confiance en Dieu.

Le Samedi 12 Octobre 1861 se leva enfin. Les cloches de l’Abbaye de Solesmes annonçaient la Dédicace de l’ancienne église monastique. Leurs sons joyeux parlaient encore cette année, d’une autre Dédicace, et Cécile sentait son cœur inondé de reconnaissance. C’était vraiment un jour prédestiné et composé tout entier par la tendresse de Dieu. Au cours de la Sainte Messe, elle fit vœu de virginité et se donna totalement à son Seigneur. Voici, tel qu’il fut transcrit de sa main et prononcé devant Dieu et ses Anges, le texte authentique de sa donation :

« O Jésus, mon Créateur et mon Sauveur, qui avez daigné vous révéler à mon cœur et m’inspirer le désir de me donner à Vous, moi, Cécile Jenny Bruyère, en ce jour qui est celui de ma naissance, je me consacre tout entière à Votre divine Majesté, faisant en ce moment, pour votre amour, le vœu de chasteté, et renonçant, pour vous posséder pleinement, à tout autre époux que Vous Seul. C’est Vous, ô Jésus, qui m’avez attirée par votre grâce insigne ; maintenez-moi dans votre amour et rendez-moi fidèle pour toujours».

Et la vie ordinaire reprit son cours ; mais tout était nouveau désormais. L’âme était attachée à son centre pour le temps et l’éternité. Les épreuves que subit la santé de Cécile au cours des mois qui suivirent, ne purent altérer le bonheur qu’elle portait en elle. La belle santé des premières années ne devait plus revenir. C’en était fait pour jamais de ses forces et de ce bien- être physique où l’action est un plaisir. Lorsque le Seigneur entre quelque part, il entre avec sa croix… Mais tout cela n’était compté pour rien. Durant les longs jours et les nuits d’épuisement et de souffrance, elle était heureuse de tout, consolée de tout, et se réfugiait dans l’intimité de son union avec Dieu.

«Ecoutez la parole intérieure, écrivait l’Abbé de Solesmes au lendemain de la radieuse Dédicace, et maintenez-vous dans une franche humilité, dans un complet détachement de vous-même. Dois-je vous répéter combien je demande pour vous la fidélité ? Cherchez ma prière du 12 Octobre dans l’histoire de votre Patronne : vous la trouverez p. 69. Je la dis chaque jour, faites de même, car vous pouvez vous l’appliquer aussi :

 

DOMINE JESU CHRISTE, PASTOR BONE,

SEMINATOR CASTI CONSILII,

SUSCIPE SEMINUM FRUCTUS QUOS IN CAECILIA SEMINASTI.

 

A cette prière que l’Eglise redit le 22 Novembre pour glorifier la Vierge romaine, Dom Guéranger ajoutait en songeant à une autre Cécile, une formule d’intercession :

 

« ET HOS FRUCTUS, DIVINE SPONSE ILLIUS, DIGNARE CONSERVARE, PROTEGERE ET AUGERE, OB AMOREM TUUM IN ILLAM, ET OB AMOREM ILLIUS IN TE ».

 

L’année 1862 ayant apporté ses grâces de paix et de docilité, rien ne s’opposait à une donation plus absolue que celle qui avait précédé. Le 12 Octobre 1862 stipula la perpétuité de la promesse et porta l’âme de Cécile vers une plus haute perfection ; dans la lumière de Dieu, elle commençait aussi à entrevoir un coin de son avenir, si nous en croyons les lignes qu’elle écrivait en Novembre de la même année :

« Hier où l’Eglise célébrait la fête de sainte Gertrude, je n’ai pu me défendre toute la journée et toute la nuit, de la pensée que je ferai partie de la même famille spirituelle. Je n’ai pu me défaire de cette idée, quoi que j’aie fait ! elle m’étonnait moi-même, puisque malgré mon peu d’envie d’être carmélite, vous m’avez dit que si j’entrais au couvent, ce serait là. Ce qui m’étonne aussi dans cette idée, c’est qu’il n’y a pas de bénédictines en France, du moins je le crois… ».

Notre propos n’est pas de raconter ici l’enchaînement des événements providentiels qui aboutirent à la réalisation d’un projet dont la solution semblait encore très problématique à l’heure où Cécile Bruyère rêvait de suivre les traces de sainte Gertrude. Mais il est intéressant de remarquer que l’évolution de la pensée de Dom Guéranger touchant cette œuvre manifestement voulue de Dieu et qui lui était demandée de plusieurs côtés à la fois, ne tarda pas à se traduire dans les faits.

Jusque là l’orientation intellectuelle donnée par lui à Cécile Bruyère n’avait pas eu de caractère spécialement monastique ni bénédictin. A dater de 1863, il en fut un peu autrement. Il lui fit lire la Sainte Règle, étudier les Psaumes, lui dressa un calendrier de l’Ordre de S. Benoît et, selon que les circonstances s’y prêtaient, l’initia au détail de la vie monastique. Au cours de ces années de préparation éloignée, l’Abbé de Solesmes prenait exacte conscience de tout ce que le Seigneur exigerait dans la suite de Cécile Bruyère, et il poursuivait, avec un attention que rien ne détournait, l’éducation surnaturelle entreprise depuis l’enfance. Aucune méthode préconçue, aucune théorie rigide, mais une étude très patiente, très perspicace de tous les mouvements de la grâce. L’Abbé de Solesmes croyait que chaque personne est un monde, chaque âme une création spéciale, et que l’office de directeur de conscience est surtout un exercice de docilité à l’Esprit de Dieu. On est surpris à la lecture de ces pages où se pressent les encouragements et les conseils, les avertissements et les exhortations, de leur teneur grave et austère. Il ne pardonne rien ni ne se relâche jamais. Comprenait-il qu’à une volonté si vaillante et si généreuse il devait demander beaucoup et, par l’étendue même de ses exigences, fournir à sa générosité une large mesure qu’elle dépasserait encore ? Avait-il pressenti que la vie de cette jeune enfant serait, comme la sienne propre, plus que la sienne, marquée de la croix, et se croyait-il le devoir de la préparer aux luttes et aux douleurs de l’avenir ? Du moins ne cessa-t-il de l’encourager à la mortification intérieure et à une vigilance de chaque heure, pour gouverner, au gré de Dieu, tous les mouvements de son cœur Il n’avait nul besoin de la porter à la mortification extérieure et afflictive, mais seulement de tempérer par des conseils de prudence les ardeurs d’une âme avide de souffrir. Les sages limitations de Dom Guéranger étaient d’autant plus justifiées que la santé de Cécile était délicate et menacée souvent par des troubles au cœur Les efforts qu’elle s’était, toute jeune, imposés pour se vaincre, avaient retenti dans sa vie physique ; les victoires intérieures ne s’achètent qu’au prix de la douleur ; et si un calme surnaturel et profond était venu, aujourd’hui, couronner une lutte généreuse, sa générosité même, en l’affranchissant d’elle et du monde, l’avait livrée à d’autres assauts.

Il était facile à l’Abbé de Solesmes de suivre les progrès de la vie surnaturelle dans l’âme de son enfant : trop versé dans les secrets de la vie intérieure pour n’en observer pas la marche vivante et régulière, il avait encore la joie de reconnaître dans l’humilité constante que les tendresses du Seigneur maintenaient en Cécile, la marque authentique de leur sincérité et l’indice même de leur source divine.

Sans que les projets de vie bénédictine eussent acquis ni plus de précision, ni plus de chance d’une réalisation prochaine, les lettres échangées montrent pourtant qu’ils n’étaient pas oubliés :

«Je vois avec plaisir que vous goûtez la Règle de S. Benoît, écrivait Dom Guéranger. Mais vous verrez comme l’intelligence grandira avec le temps. Pensez que des milliers et des milliers d’âmes saintes en ont vécu pendant quatorze siècles, que sainte Gertrude y a trouvé la manne ; mais prenez bien le point de vue. La Règle est, pour quiconque arrive du dehors pour servir Dieu, le salut d’abord, la perfection ensuite. Lisez aussi et méditez la vie de S. Benoît qui est le complément de la Règle : en connaissant l’homme, vous pénétrerez mieux les préceptes ».

C’est de Marseille, au lendemain des fêtes de Notre- Dame de la Garde qu’il écrivait ces lignes ; les espérances qu’il avait conçues alors lui faisaient ajouter :

«Que j’aurai de choses à vous dire, au retour, sur ce que j’ai appris ici et vu de mes yeux. Les grâces que le Seigneur verse du Ciel dans le cours de ces années sont innombrables et des plus choisies. Dans des conditions analogues aux vôtres, que de sœurs de toutes parts ! Que Dieu soit béni du Nord au Midi, et de l’Est à l’Ouest ! » (11 Juin 1864).

Dans le Maine aussi d’autres vocations se dessinaient. Elles furent pour l’Abbé de Solesmes les signes de la volonté de Dieu. Dès 1865, la fondation du nouveau monastère fut décidée, mais il fallait compter avec la vive opposition de M. Bruyère qui ne voulait pas entendre parler de vocation religieuse pour sa fille et encore moins de vie contemplative et cloîtrée. Rien ne pourrait se faire avant les vingt et un ans de Cécile.-

Lentement, péniblement, s’écoulèrent les derniers mois qui la séparaient de sa majorité. Elle était décidée à braver l’hostilité paternelle pour obéir à Dieu : Dieu agréa l’offrande, mais écarta l’amertume qui semblait devoir s’y attacher. La souffrance, la prière, la volonté inébranlable de la jeune fille finirent par avoir gain de cause : M. Bruyère, l’âme apaisée, laissa partir sa fille aînée. Le 13 Novembre 1866, Cécile Bruyère rejoignait à Solesmes Dom Guéranger et les trois compagnes de fondation qui l’attendaient au petit monastère provisoire de Sainte-Cécile-la-petite. La vie monastique devait commencer le 16, aux premières Vêpres de sainte Gertrude. Juste avant, Dom Guéranger nomma la Supérieure et Cécile dut consentir, malgré ses répugnances, à devenir la forma gregis d’un troupeau qui ne tarderait pas à s’accroître rapidement.

L’Abbé de Solesmes était rayonnant de joie : l’œuvre tant aimée allait s’épanouir enfin. Elle lui était chère en proportion de tout ce qu’elle lui avait donné à souffrir

 

1867-1875

Les débuts de la vie monastique à Sainte-Cécile s’écoulèrent paisiblement sous la conduite paternelle de l’Abbé de Solesmes, d’abord dans le petit logis provisoire, bientôt dans le monastère qui se construisit si vite que les vêtures des sept fondatrices purent y avoir lieu le 14 Août 1867. Auparavant, l’une d’entre elles, Sœur Gertrude de Ruffo était allée passer dix jours à Notre-Dame de Jouarre pour y recueillir les observances et les usages d’une grande Abbaye de moniales. Elle y reçut le plus maternel accueil de la part de l’Abbesse, Madame Athanase Gilquin, qui la fit bénéficier largement de sa sagesse et de sa grande expérience monastique.

Sans doute, la maison n’était-elle encore qu’un vaste chantier, mais le fait d’habiter dans le cadre d’un vrai monastère comblait de joie les novices.

Accoutumée à se plier au bon plaisir divin et à ne pas compter avec ses forces, la jeune Supérieure de vingt et un ans prit en mains courageusement la direction de la maison dont elle devait porter seule tout le poids durant les absences du Père Abbé. La formation monastique des religieuses se poursuivit au cours de cette année de noviciat régulier : Dom Guéranger y donnait une bonne part de ses soins. Dans l’œuvre de cette éducation bénédictine, il était admirablement secondé par Mère Cécile qui, non encore réconciliée avec sa charge de Supérieure, en accomplissait néanmoins les devoirs avec une rare démission d’elle-même et un dévouement qui faisaient l’admiration de Dom Guéranger. Pourtant il ne la félicitait pas : le silence était son seul éloge. Quand il se taisait, c’est que tout était bien ; chaque jour les moniales s’attachaient plus fortement à leur Mère et estimaient davantage le trésor que le Seigneur leur avait donné. Sa fermeté était trempée de douceur et de grâce : tendre, attentive autant que prudente, patiente et forte, elle se prêtait avec une maternelle souplesse aux exigences variées des âmes confiées à ses soins. Avant même d’en avoir été avertie par le texte écrit des Déclarations, elle réalisait le rôle qu’elles assignent à l’Abbesse : « Sa charité tendre et maternelle donnera la vie au Monastère en la faisant toute à toutes ». Abordée à tout instant, à tout propos, consultée pour les moindres affaires, elle commença dès lors l’apprentissage de la démission absolue. Il faut plus qu’une vertu commune pour ne jamais s’appartenir. Une fois pourtant sa patience fut surprise et il lui advint d’accueillir l’une de ses filles avec un agacement trop visible. Non contente de s’en humilier devant Dieu, elle châtia rudement dans sa chair cette faiblesse d’un instant.

Cependant l’Abbé de Solesmes, désireux que les moniales ne fissent profession que sous des observances déterminées, hâtait la rédaction des Déclarations de Sainte-Cécile qu’il voulait avant le 15 Août présenter à l’approbation épiscopale. Le travail avait été fait avec sagesse afin d’achever son œuvre, le fondateur, malgré sa profonde connaissance de la Tradition, s’était entouré des Constitutions modernes les plus réputées pour leur discrétion. Même il avait voulu associer à sa rédaction la Prieure de Sainte-Cécile d’abord, puis après elle, les autres novices, et réclamer leurs observations. Il lui arriva de réformer le texte rédigé par lui pour donner satisfaction à l’une ou l’autre remarque. Lorsque le petit Parlement se déclarait satisfait, on ajoutait la feuille ainsi approuvée à l’ensemble de toutes celles qui attendaient l’approbation épiscopale. Au commencement d’Août, la rédaction fut terminée et remise aux mains de Mgr Fillion, évêque du Mans. Restait à déterminer le Cérémonial de la Profession. La pensée commune de l’Evêque et de l’Abbé était de grouper dans une même fonction les deux rites : la Profession monastique et la Consécration des vierges telle qu’elle se trouve au Pontifical. Par cette fusion des deux rites, Mgr Fillion et Dom Guéranger se proposaient de maintenir la dignité traditionnelle de l’état monastique, et en même temps d’assurer une plus grande solennité à la cérémonie de la Profession.

Il n’y a pas lieu de refaire ici le récit de la Profession émise le 15 Août 1868, et ce que la Profession monastique et la Consécration forment dans les âmes, les âmes elles-mêmes ne le pourraient dire, les mots des langues humaines n’ayant pas été faits pour ces glorieuses réalités. L’Eglise, épouse elle aussi, en a eu conscience : elle a voulu se dépasser elle-même dans la beauté incomparable des formules doctrinales et si pleines que la voix de l’Abbé de Solesmes sembla, ce jour là, faire revivre. On eut, dès la première heure, le sentiment qu’une grande œuvre venait de s’accomplir. A cette Profession première Dieu a donné, la bénédiction d’une large fécondité ; c’est en elle qu’ont germé, c’est d’elle que sont nées d’autres Professions monastiques qui ont traduit pour le temps et pour l’éternité la richesse de sève surnaturelle constituée par Dieu ce jour-là.

Le lendemain Dom Guéranger, accompagné de son Prieur, Dom Charles Couturier, vint à Sainte-Cécile présider l’élection régulière de la Prieure. La cérémonie fut courte : à la majorité de quatre voix sur cinq moniales, Mère Cécile fut élue. Le lendemain elle distribuait les charges du petit monastère, dès lors hiérarchiquement constitué. Désormais, de la période de l’enfance où le Monastère avait été jusque .là maintenu, prenait fin. L’Abbé de Solesmes le signifia en tenant à ce que la Prieure constituât elle-même sa maison et commençât tout de suite à prendre ses responsabilités.

Cette supériorité pour laquelle elle n’avait éprouvé que répugnance s’était jusqu’alors réduite à appliquer autour d’elle la pensée et les décisions du Père Abbé : il était la tête, elle était le bras. Il le fallait bien, puisque la jeune fondation ne comptait encore que des novices et des postulantes. Mais, plus encore que le souci de l’avenir et la conscience de son âge avancé, le respect surnaturel de l’œuvre aujourd’hui créée inspira à Dom Guéranger d’en user autrement à dater de cette heure. Maintenant il voulait voir agir Mère Cécile, sans pour autant lui refuser le bénéfice de son expérience et l’appui de ses conseils lorsqu’elle les lui demanderait. Mais les efforts et les dégoûts de la supériorité, toujours importune, aujourd’hui inquiétante, se réveillèrent. Il eût été si doux, pensait-elle, d’être simplement moniale, tout occupée de Dieu, de vivre dans la joie de l’obéissance, et de se livrer dans le silence et le loisir à tout un ensemble de lectures aimées, d’études sérieuses qui eussent comblé les lacunes de l’éducation première. Il eût été si nécessaire, dans l’intérêt même de sa maison et pour l’honneur de sa charge, d’achever par un travail suivi une éducation monastique si sommaire, si inachevée. On ne donne que de sa plénitude. Aujourd’hui, il fallait dire un adieu sans doute définitif à tous ces rêves : car, en se récusant, l’Abbé de Solesmes inaugurait pour la maison, pour la Prieure, des conditions toutes nouvelles, Sans que l’on pût s’y dérober. Il était trop tard pour contester avec sa vocation, pour écarter le calice qui lui était présenté. Avec les âmes qui sont le plus à lui, Dieu use souvent de procédés impérieux, il ne semble jaloux que d’affirmer son absolue souveraineté. Il ne consulte ni n’interroge ; il ne sollicite ni avis ni consentement, mais dispose, au gré de ses desseins, de la vie des siens. Encore que la plus haute gloire de la créature consiste à appartenir sans réserve à ces volontés providentielles et à se laisser porter par elles, l’âme étonnée s’inquiète de leurs exigences.

L’exemple, le dévouement, la douce fermeté de Mère Cécile, l’affection surnaturelle que toutes lui avaient vouée, entraînaient les âmes qui lui étaient confiées et, sous sa direction, le jeune monastère se développait sans heurts, doucement, paisiblement. Elle tenait vraiment au milieu de ses filles la place du Christ. On grandissait à son contact. Quelque effort qu’elle fît afin de dérober autour d’elle le secret de sa vie, l’intimité de son âme avec Dieu se trahissait à son insu. La profession religieuse venait de consacrer l’œuvre accomplie déjà en elle par les années qui avaient précédé, années d’innocence et de foi, années de mortifications et d’épreuves, années d’une générosité qui ne s’était jamais démentie. C’est chose si bonne pour l’homme d’avoir porté de bonne heure le joug de Dieu, et de n’avoir cherché que Lui. Et pour couronner ce travail premier, la vie monastique était venue maintenant avec la variété et le charme de sa prière, avec la continuité de son silence et de son recueillement, avec la pensée constante de Dieu, avec le contact assidu de ses mystères, avec le charme de la Liturgie sainte, avec l’histoire des Saints et des Saintes, avec le spectacle de toutes les beautés surnaturelles qui ont germé dans le Sang du Christ.

Nous n’avons pas à refaire un parallèle, peut-être trop souvent, peut-être aussi très inexactement et très confusément dessiné, entre les formes religieuses de la vie active et de la vie contemplative : la loi de chacune est d’accomplir sa fonction dans l’Eglise de Dieu. Il nous suffit d’observer que dans l’âme de Mère Cécile toutes les préparations que nous venons de dire, jointes au travail de la vie bénédictine devaient produire et produisaient un effet d’intimité singulière avec Dieu.

Vraiment « elle regardait en Dieu ». L’Ecriture Sainte et l’expérience nous parlent de l’obsession, de la fascination exercée sur nous par la bagatelle ici, la fascination était exercée par la réelle et vivante Beauté. Ayant trouvé dans sa vocation même un motif d’écarter ce que la grâce déjà lui avait appris à négliger, elle garda pour Dieu toute l’intégrité de sa force et de sa pensée, et les vœux de religion confirmèrent en elle l’œuvre de sa foi, de son espérance, de sa charité. Cette constante union à Dieu , après avoir été l’objet de ses désirs et de ses efforts, une fois obtenue, inspira ses œuvres, guida ses travaux, fut la source de sa doctrine, soutint son âme dans l’épreuve, et assura l’efficacité de son action. Elle forme le trait le plus caractéristique et le plus profond de ces quarante années qui vont de la Profession jusqu’à l’Eternité, années pleines de travaux et d’épreuves.

Mihi adhaerere Deo bonum est, ponere in Domino meo spem meam. Cette disposition intérieure de l’âme se traduisait par une teneur douce, grave, recueillie, quelquefois même dans un saint enjouement ; rien qui sentît l’apprêt ni l’effort. Elle s’inclinait avec une docilité infinie à la variété des caractères, et semblait ne s’étonner de rien, comme si la main de Dieu l’eût intérieurement préparée à tout et gardée contre toute surprise. Que de fois, après de longues séances où son attention avait appartenu tout entière aux difficultés, aux questions, aux souffrances dont les âmes lui apportaient le secret, la conversation finie, le congé une fois donné, voyait-on ses traits se détendre et se calmer soudain, dans une impression visible de paix agacement trop visible. Non contente de s’en humilier devant Dieu, elle châtia rudement dans sa chair cette faiblesse d’un instant.

Cependant l’Abbé de Solesmes, désireux que les moniales ne fissent profession que sous des observances et de recueillement, comme si l’âme, redevenue libre et sous la pression intérieure de son amour, retournait d’elle-même à Dieu comme au centre de sa pensée et de sa vie.

Des pages écrites en 1869 nous la montrent intelligemment attentive aux vérités du Credo qui s’illuminaient à ses yeux, aux mystères liturgiques dont la célébration compose la trame de la vie bénédictine, aux prières et au moindres cérémonies de la Sainte Messe, remplies pour elle d’une signification vivante.

Cet épanouissement intérieur s’accomplissait en elle sans effort, sans recherche, sans tension, sans inquiétude, dans l’intelligence croissante des formules sacrées et sous la main de Dieu. Elle apprenait à sortir de son excessive réserve ; une douce et forte sagesse coulait de ses lèvres, une ardeur secrète, mêlée de suavité et de grâce commençait à révéler la bénédiction intime dont son âme avait été prévenue. Ses lettres, ses entretiens, ses conférences, toutes ses réflexions calmaient, éclairaient, encourageaient les âmes, et dès lors les ordonnaient avec une autorité croissante, vers la beauté divine dont elle était éprise elle-même.

L’Abbé de Solesmes, au milieu de ses fatigues, de ses sollicitudes et de ses travaux, poursuivait l’œuvre chérie de sa vieillesse, la formation du Monastère qui grandissait sous sa main. A moins d’être retenu, comme il le fut souvent, par l’infirmité physique, il se rendait assez régulièrement le soir pour donner la conférence et traiter avec la Prieure et ses filles de tout ce qui pouvait aider à leur sanctification. Cet enseignement régulier, en même temps qu’il profitait à la Prieure elle-même, lui laissait encore la possibilité de donner aux moniales une doctrine longuement méditée. Ses conférences de 1871 formaient un ensemble suivi et prirent une forme didactique : elles roulèrent sur les vertus de foi, d’espérance et de charité, considérées comme les facultés propres de notre vie surnaturelle.

La clôture du Concile du Vatican eut un retentissement très spécial dans l’histoire de Sainte-Cécile. En reconnaissance des services rendus par Dom Guéranger à la cause de l’infaillibilité pontificale, Pie IX accorda à Monseigneur Fillion, évêque du Mans, l’élévation à la dignité abbatiale de la jeune Prieure du petit monastère. La bénédiction de l’Abbesse et la dédicace de l’église furent reculées l’une et l’autre à cause des désastres de la guerre de 1870. A la faveur de la paix conclue, la vie reprit son cours accoutumé.

Au printemps de 1871 il fut possible de fixer les dates des deux solennités liturgiques. La date de la dédicace était tout indiquée d’avance : le 12 Octobre était à la fois l’anniversaire de naissance de Mère Cécile, l’anniversaire de sa première consécration à Dieu, et le jour où, huit siècles et demi auparavant, avait été dédiée l’église de Saint-Pierre de Solesmes. Le 14 Juillet, anniversaire de l’audience où Pie IX avait accordé à Mgr Fillion une abbesse pour le jeune monastère, fut choisi pour la bénédiction abbatiale,

L’Histoire de Dom Guéranger 1 nous a appris de cette journée du Vendredi 14 Juillet 1871 tout le côté extérieur que les regards des hommes ont pu apercevoir.

Nous ne referons pas le récit d’une fête dont moines et laïques se sont appliqués à l’envie à décrire la splendeur joyeuse. L’Abbé de Solesmes, ravi, chantait son Nunc dimittis au soir d’une journée qui le comblait au-delà de tous ses vœux Car ce n’était pas dans sa pensée qu’avait germé le projet de cette bénédiction abbatiale qui élevait son enfant à la plus haute dignité que l’Eglise puisse conférer à une femme : avec l’admirable démission qui fut le caractère de sa vie, avec l’éloignement qu’il professait non pas seulement pour tout faste extérieur, mais pour toute initiative personnelle là où la conscience ne lui en faisait pas une loi, jamais il n’avait demandé à Dieu, ni aux hommes, un tel bonheur. Mgr Fillion pouvait tout revendiquer pour lui seul. Dom Guéranger avait d’autant plus le droit de s’en réjouir…

Pour que nous possédions de cette journée non pas seulement un reflet extérieur, mais l’aspect réel de l’âme qui se donnait à Dieu, Dieu permit que quinze ans plus tard, sur la demande qui lui fut adressée par l’un des siens, Madame l’Abbesse de Sainte-Cécile révélât ce que la cérémonie avait été pour elle :

« Il est assez curieux que, durant le Concile, un certain instinct me faisait supposer que Mgr Fillion rapporterait le pouvoir d’ériger la maison en Abbaye. Mais je repoussais constamment cette pensée qui me faisait beaucoup de peine comme venant du démon…

Pourquoi, me direz-vous, redoutiez-vous tant ce qui n’était qu’une grâce, puisque vous aviez, ni plus ni moins, le fardeau du Monastère ? Je redoutais l’irrévocable de la bénédiction abbatiale. Je redoutais les honneurs attachés à ce titre ; je sentais bien que tout l’effacement si désiré serait impossible, enfin, je comprenais bien que je ne pouvais me présenter à l’imposition des mains avec une restriction quelconque dans le cœur au sujet de cette charge dont l’horreur remonte à mon enfance.

Il plaisait à Notre-Seigneur que cette bénédiction changeât entièrement mon être ; et il permit que mon âme vît, dans une clarté intense, le détachement complet auquel elle était appelée. Jusqu’ici, j’avais senti que l’amour de Dieu m’aurait tout fait entreprendre je sentis dès lors que le second commandement était semblable au premier, et que je devais être au prochain par Notre-Seigneur et à cause de Notre-Seigneur, comme j’étais à lui-même. Je sentis qu’il fallait donner mon temps, mes pensées, toute ma vie aux âmes, et que la bénédiction viendrait sanctionner ce complet holocauste à l’honneur de Dieu. Je me souviens encore à quel point je m’abandonnais à lui afin qu’il fît de moi tout ce qu’il voudrait, ne pensant qu’à entrer dans ses vues, en ne laissant rien perdre de ce qu’il me préparait.

Lorsque je sortis du Monastère, au moment même où je mis le pied dehors, Notre-Seigneur eut pitié de ma faiblesse, il me tira à lui par sa grâce, si bien que je ne m’occupais plus ni de la foule, ni de la fonction, ni de rien d’extérieur. Tout cela me sembla un rêve, c’est au dedans qu’était la réalité. Lorsque l’Evêque me prit la main droite et me fit asseoir, je n’eus que l’idée de me laisser faire. C’était un acquiescement au vouloir de Dieu.

Il est certain que Dieu est fidèle. Depuis cette bénédiction, je n’ai jamais blessé les âmes, commis de maladresses : je ne suis demeurée au-dessous de mon mandat que lorsque j’ai cessé de m’appuyer sur le don divin pour revenir à moi. Autrement la grâce reçue maintient dans l’âme l’équité et la discrétion qui sont nécessaires afin de multorum servire moribus. L’imperfection arrive lorsqu’on veut se reprendre, disputer son temps, réduire sa peine, en un mot redevenir quelqu’un. L’amour de Dieu dans le dévouement, dans la paix des derniers jours du Cantique : après tout, il est la tradition de soi-même, et sa formule n’est-elle pas : Dilectus meus mihi et ego illi ? ».

Les premiers soins de l’Abbesse furent donnés à l’ordre hiérarchique de sa maison : elle choisit sa Prieure et ses autres officières. Elle vaquait à ses devoirs avec une aisance parfaite et, plus que jamais, ses filles voyaient le Christ à travers elle. Dès l’abord, elle voulut que rien ne fût préféré à l’œuvre de Dieu. Les lignes qu’elle traça plus tard à l’intention d’une de ses filles devenue abbesse, nous donnent toute sa pensée sur ce point et dessinent sa ligne de conduite.

«L’Abbesse, ainsi que le dit le Pontifical, est préposée à une Eglise : Sit exemplum et forma justitiae, ad gubernandam regendamque Ecclesiam tuam fideliter. Or, au sens ancien, le mot Eglise signifie une assemblée chrétienne pourvue de tout ce qui fait une société parfaite telle que l’Apôtre Saint Paul l’entendait, c’est-à-dire pourvue du culte sacré : Loquentes vobismetipsis in psalmis, et hymnis, et canticis spiritualibus : cantantes et psallentes in cordibus vestris Domino, gratias agentes semper pro omnibus, in nomine Domini nostri Jesu Christi, Deo et Patri. (Eph. 5, 19-20).

Point d’Eglise véritable sans l’Office divin célébré publiquement, solennellement au nom de tous. Cette célébration des heures canoniales est donc la première responsabilité de l’Abbesse, en tant que chargée d’une Eglise.

Placée à la tête d’un collège de Vierges, ayant reçu cette très haute fonction, la plus haute qui puisse être confiée à la femme dans l’Eglise, l’Abbesse doit spécialement veiller à ce que celles-ci l’accomplissent avec dignité, intelligence et fruit pour leurs âmes, de telle sorte que la faiblesse et la timidité de leur sexe n’y apparaissent jamais. Comparée, lors de sa bénédiction, à Marie, sœur de Moïse qui dirigeait les chœurs de femmes sur le bord de la Mer Rouge, l’Abbesse doit pareillement donner une impulsion vigoureuse à la louange divine en son Monastère, et former persévéramment ses filles à ce ministère sacré, sans se lasser jamais de chercher à en perfectionner l’accomplissement ».

Le début de l’année 1872 vit la mort de Madame Bruyère, suivie de près de celle de Monsieur Bruyère qui s’éteignit dans les plus profonds sentiments de foi et de repentir. Au milieu de ces deuils et au prix de la souffrance qu’ils apportaient avec eux, le Seigneur poursuivait sans relâche la formation surnaturelle de l’âme qui était à lui maintenant et plus que jamais par le sacrifice de ses plus chères affections.

A mesure que l’âme montait vers la lumière, elle se dépouillait davantage, et la douleur achevait en elle son œuvre Dieu bénissait sa parole et lui donnait sur les âmes un empire croissant. Comme si le Seigneur n’avait créé autour d’elle la solitude des affections que pour user d’elle plus librement, elle comprit dès lors qu’elle n’aurait pas à courir vers le travail, que le travail viendrait de lui-même, que ses journées seraient dorénavant plus encombrées, plus remplies de sollicitudes diverses, sans qu’elle pût ni s’appartenir, ni sentir le regret de ne pas s’appartenir. Sa vie antérieure n’était donc encore qu’un apprentissage. Elle s’inclina et bénit Dieu.

Les vocations monastiques, nombreuses, accouraient autour de l’Abbesse dont le rayonnement se faisait sentir bien au-delà de Solesmes, et l’abondance des bénédictions divines de tout genre encourageait Mère Cécile dans son travail.

La pauvreté et, avec elle, l’amour de la pauvreté, donnait à Sainte-Cécile un cachet d’austérité discrète. Il avait fallu retrancher tout ce qui n’était pas de première et indispensable nécessité. La frugalité régnait en souveraine dans le réfectoire des moniales : et pourtant comme si une part de pauvreté était de l’hygiène, les santés se soutenaient au milieu du travail, de la prière et des privations. Dieu aidant, on ne manqua jamais du nécessaire. La douce sérénité de Mère Cécile maintint sa maison dans la paix et la confiance parfaite ;
elle garda pour elle seule toutes les préoccupations afin de ne troubler personne autour d’elle : une sage gestion, le dévouement de quelques amis, puis, quelques années plus tard, l’entrée à Sainte-Cécile de Mlle. Thérèse Bernard assurèrent au monastère les ressources indispensables.

Les Abbayes de Jouarre, de Stanbrook, de Sainte- Croix, venaient puiser à Sainte-Cécile un regain de cette vie monastique que Dom Guéranger avait si parfaitement su adapter aux besoins des âmes, dans la fidélité à la tradition. Les visites, la correspondance, les conseils ou les lumières qu’on ne pouvait refuser sans manquer aux desseins de Dieu sur l’œuvre entreprise par le restaurateur de Solesmes, toutes ces œuvres extérieures étaient accomplies par la jeune Abbesse par devoir, mais non sans surprise ni répugnance.

Il y avait longtemps déjà que le Seigneur lui avait enseigné à s’intéresser par la prière, par l’effort ou par la souffrance à toutes les nécessités du prochain comme à tous les besoins de l’Eglise : depuis l’âge de douze à treize ans, elle s’était sentie portée vers une intercession étendue : « Au commencement, disait-elle, cela me parut bien téméraire d’être si entreprenante ; et puis, je me suis prêtée comme à un vouloir de Dieu ».

C’était l’heure où la France, laissant échapper les chances de salut qui lui étaient providentiellement offertes, glissait sur la pente dangereuse qui devait l’amener à la persécution antireligieuse. Très étrangère, par sa vocation même, à la politique pure, l’Abbesse de Sainte- Cécile ne pouvait en vraie Française et en vraie fille de l’Eglise, se désintéresser du sort de sa patrie. Agir ne lui était pas donné, mais prier lui était permis : Dieu laisse aux siens toute latitude de lui exposer leurs désirs et de peser de tout le poids de leur intercession sur ce centre divin où se dénouent les problèmes du monde.

Comme si Dieu avait voulu par de grandes joies préparer la jeune Abbesse à de grandes souffrances, les divines familiarités se multipliaient jusqu’à lui causer, lorsqu’elle devait en rendre compte à son confesseur, une intolérable confusion. Volontiers elle eût demandé au Seigneur : « Mais vous avez oublié qui je suis ? ». Et elle se proposait d’obtenir de lui, par une instante prière, qu’il la fît marcher par les voies communes et lui laissât le loisir de s’exercer aux devoirs de la vie pénitente. Seules l’obéissance et la confiance en son père spirituel avaient le pouvoir de la rassurer contre elle-même et de dissiper les craintes que lui inspirait son humilité.

1874 ne devait pas se terminer sans que les fardeaux qui se multipliaient sur les épaules de Madame l’Abbesse de Sainte-Cécile ne fussent accompagnés de douloureuses séparations. La mort de Mgr Fillion et celle de Dom Guéranger devaient la rendre deux fois orpheline. Mgr l’Evêque du Mans fut frappé le premier en Juillet. Une année ne s’écoulerait pas avant que les moniales de Sainte-Cécile qui pleuraient leur Evêque, ne dussent faire à Dieu le sacrifice de leur Fondateur et de leur Père. L’Abbé de Solesmes songeait à l’heure où ses lèvres se tairaient, scellées par la mort : « Quand le Bon Dieu m’appellera à Lui, disait-il trois mois avant sa mort à une moniale de Sainte-Cécile, je mourrai bien tranquille parce que je sais à qui je vous laisserai. Votre Mère a toute ma pensée : quand elle parlera, vous pourrez dire : Voilà ce qu’eût voulu notre Père Abbé ! Elle a toujours été si docile ! Je ne crois pas, à vous dire vrai, qu’elle ait jamais résisté à la grâce. Que Notre-Seigneur la bénisse pour toute la consolation qu’elle m’a donnée ! »

Il n’était plus possible de méconnaître que les jours de Dom Guéranger étaient comptés désormais. Ses forces l’avaient trahi durant la nuit de Noël 1874 ; ceux qui l’approchaient de plus près et l’aimaient davantage s’efforçaient de vivre au jour le jour, dans l’heure présente, les yeux fermés, sans oser s’avouer leur pensée commune. Plus encore que les indices matériels et les symptômes, la gravité solennelle dont s’enveloppaient certains actes très simples faisaient pressentir la fin prochaine. Il parlait lui-même de sa mort avec grande sérénité et liberté d’esprit. Le Mercredi 27 Janvier eut lieu sa dernière conférence à Sainte-Cécile : elle fut écourtée par la fatigue extrême qu’il ressentait. Le 28, la fièvre lui enleva le peu de force et de vie qui lui restait. Il eut trois jours d’agonie, entourée des prières des moines et des moniales, qui accompagnaient jusqu’au seuil de l’éternité le grand serviteur de Dieu. Le 30 Janvier, dans la soirée, Dom Guéranger rendait son âme à Dieu.

Au sortir des Vêpres, toutes les moniales se réunirent dans la chambre de leur Mère, moins pour la consoler que pour puiser la force auprès d’elle. Elle ne faiblit pas un instant. Son calme et sa paix sereine soutinrent ses filles. Au fond de son cœur, devant Dieu, elle promit à celui qui l’avait enfantée à la vie surnaturelle de se dévouer sans retour aux âmes, de chercher l’humilité pratique à toutes les heures de sa vie et de faire complète abnégation d’elle-même. C’était sur ces points que portaient habituellement les conseils de celui qui venait de la quitter. Dieu entendit cette promesse et lui donna d’y demeurer fidèle.

« Ce qui planait sur Solesmes au 30 Janvier 1875, écrivait-elle 25 ans plus tard, les témoins seuls peuvent le redire. La solennité de ce jour comprimait les éclats d’une douleur qui ne se pouvait exprimer. Tout était grave, silencieux, calme, plein de modération. Nous perdions tout : car il est des dons qui ne se renouvellent pas dans une famille : non multos patres, mais nous sentions aussi combien il était juste que celui qui avait tant souffert, qui avait restauré notre Ordre en France, celui à qui nous devions tout après Dieu, reçût du Juge sa couronne.

Comment vivrait-on le lendemain ? ce lendemain qui devait se lever sans lui ? Comment saurait-on se passer de ce conseil toujours sûr, de cette affection vigilante, de cette correction toujours équitable, de ce sens surnaturel si plein et si exquis ? Personne n’osait y songer : après avoir disputé à Dieu, dans une lutte qui nous fait encore frissonner, cette vie qu’il voulait reprendre, nous lui avons cédé enfin dans une soumission parfaite, reconnaissant son amour très juste en cette mort qui ne nous affligeait que pour récompenser un serviteur fidèle ».

(Lettre aux moniales de Wisques).

 

1875-1891

Après quelques jours de silence et de prière, le 11 Février, les moines élirent Dom Charles Couturier, deuxième Abbé de Solesmes, ratifiant la confiance que Dom Guéranger n’avait jamais cessé de témoigner à celui qui, depuis de longues années déjà, était Maître des Novices et Prieur. Pour le nouvel Abbé de Solesmes, c’était une force et un appui que de trouver auprès de lui une âme dont il connaissait les lumières, dont il vénérait la vertu, et que son prédécesseur (Dom Couturier ne l’ignorait pas), avait investie d’une mission de prière et de sollicitude maternelle envers la jeune Congrégation : « Quand je mourrai, avait dit Dom Guéranger à Madame l’Abbesse, je vous laisserai après moi, et je m’en irai en paix. Vous avez été longtemps fille, soyez Mère : le Seigneur le veut et je vous ai bénie pour cela ».

Faut-il s’étonner, dès lors, qu’on ait cherché la pensée de Dom Guéranger auprès de celle que Dom Cozien n’a pas craint d’appeler « l’héritière de son esprit et la mère de toute la Congrégation de France » ? Lorsque l’Evêque de Poitiers, Monseigneur Pie, eut à faire l’éloge du grand Abbé défunt, il s’adressa à Madame l’Abbesse comme à l’âme qui avait le mieux connu Dom Guéranger et il inséra, sans y rien changer, les pages qui sortirent de la plume et du cœur de Mère Cécile, dans l’Oraison funèbre du 4 Mars 1875.

Au cours des années suivantes, sur la demande de Mgr Pie, Madame Cécile Bruyère écrivit ses souvenirs sur Dom Guéranger, sous forme de notes. Cet important travail devait fournir à l’historien de Dom Guéranger tous les matériaux dont il aurait besoin pour écrire son ouvrage.

Malgré tout son désir d’effacement, et en dépit de la répugnance qui l’éloignait de toutes œuvres qui lui auraient fait négliger les devoirs de sa charge, elle ne pouvait, à moins de trahir les intérêts de Dieu, se dérober aux prières qui lui venaient de toutes parts : sa correspondance en fait foi. Religieux et religieuses, prêtres et prélats, recouraient à l’envi à ses lumières et à son intercession. Peut-être ne savaient-ils pas avec quel dévouement surnaturel elle se donnait à tous les intérêts qui lui étaient confiés, ni la part de souffrance et de prière que Dieu exigeait d’elle pour secourir chacun de ses clients qu’elle ne cherchait pas. En 1879, Mgr Pie qui venait d’être élevé à la pourpre cardinalice lui écrivait :

« J’appartiens tout entier à votre âme, et vous avez tout droit de verser dans la mienne tous les besoins et les sentiments de la vôtre. Tel que je suis, ma chère Mère, usez de moi comme de l’ami qui fut le plus uni de pensées et de sentiments à votre admirable Père Abbé. De mon côté je prendrai la confiance de vous intéresser aux grandes nécessités de mon âme, qui n’ont jamais été mieux comprises de moi qu’en ces derniers temps. Vous m’aiderez à devenir meilleur devant Dieu et à me préparer un jugement moins humiliant et moins sévère lorsque je paraîtrai devant lui. Toutes sortes de bénédictions à votre âme, ma chère fille et Mère en Notre-Seigneur. Je lui demande sa force, sa joie, ses consolations pour vous au milieu de tant de travaux qui vous accablent » (10 Août 1879).

La conversation épistolaire se poursuivit avec une admirable régularité, empreinte de confiance et de respectueux abandon, comme si les correspondants pressentaient qu’elle n’avait plus devant elle que quelques mois de durée. Le 18 Mai 1880, en effet, le Cardinal Pie mourait presque subitement à Angoulême. L’Abbesse de Sainte-Cécile ne pensa qu’à la perte que faisait l’Eglise, et s’inclina sous la main de Dieu, plus seule que jamais :

« Je vis dans cette mort le salut de l’Eglise de France, parce qu’il fallait pour l’obtenir une victime choisie. J’eus conscience que le grand Evêque s’était senti mourir, et que réunissant ses forces dans un acquiescement suprême à la volonté de Dieu, il s’était offert lui-même, mettant ainsi le sceau à sa carrière si noble de Pontife et de Docteur. Les plus nobles fils de l’Eglise ont été rappelés par Dieu au moment où tout semblait rouler sur eux et où ils semblaient indispensables. Qui nous dira la jalousie de Dieu pour son épouse, la Sainte Eglise » ?

Madame l’Abbesse voyait juste : l’Evêque de Poitiers disparaissait à une heure où l’Eglise de France aurait eu grand besoin de ses lumières. A ce moment s’élevait la première campagne de persécutions contre les ordres religieux. Une à une les maisons de la Congrégation bénédictine de France furent atteintes : Marseille, Ligugé, Solesmes dans les premiers jours de Novembre de cette année 1880. Les moines furent arrachés brutalement de leurs stalles par la force armée.

De toutes les tristesses de l’heure, l’Abbesse de Sainte- Cécile prit une large part. Elle eût moins souffert peut- être de la profanation de son église qu’elle ne souffrit de voir désolée et déserte l’église de sa première consécration, le sanctuaire ranimé par Dom Guéranger. Sa bonté et sa prière suivirent dans leurs retraites des environs les moines qui y avaient cherché un abri. On eût dit une mère se dépensant, se multipliant, ne négligeant aucun détail pour secourir toutes les détresses. Elle s’ingénia afin que ces petits groupements dispersés eussent, dès les premiers jours et même ensuite, les provisions de bouche auxquelles personne n’avait eu le temps de penser. Mère Cécile souffrait pour tous, persécutés et persécuteurs, pour les âmes découragées, les catholiques désunis, son pays livré aux ennemis de la religion. La prière était alors la seule ressource.

« Si la puissance de Satan s’affirme de plus en plus dans notre malheureux pays, disait-elle à ses filles, opposons, nous, avec vigueur, la royauté du Seigneur à cette royauté satanique. Que dans nos cœurs, le Seigneur soit un Roi absolu, qu’il règne et gouverne pleinement, que nos œuvres, nos désirs, nos demandes lui disent sans cesse : Adveniat regnum tuum.

Et le Seigneur récompensait le zèle de sa fidèle servante en envoyant au noviciat de Sainte-Cécile de nombreuses et bonnes vocations. Au milieu de toutes les inquiétudes des années qui s’écoulaient lentement, troublées par les persécutions religieuses et les bouleversements politiques, la vie monastique continuait, marquée de joies et de peines, mais toujours sereine et fixée en Dieu.

Au cours des premiers mois de 1885, à l’heure même où Sainte-Cécile était contrainte, par le nombre toujours croissant de ses moniales, d’élargir ses murailles et de s’étendre, Madame Cécile Bruyère aborda la rédaction d’un petit traité qui reçut d’abord ce titre : « L’Oraison selon les Pères et la tradition monastique », titre qu’il échangea dans une édition définitive, contre celui, plus exact, de : « La Vie spirituelle et l’Oraison, d’après la Sainte Ecriture et la Tradition monastique ». C’est le fruit de l’expérience et, dans ses grandes lignes spirituelles, le résumé de la vie de Madame Cécile Bruyère.

Le 12 Octobre 1886, au vingt-cinquième anniversaire de sa première consécration à Dieu, elle revenait avec une allégresse humble et recueillie aux jours passés, et elle trahissait l’intime de son âme en parlant à ses filles ce jour-là, des temples que le Seigneur s’est choisi : Notre-Dame, l’Eglise, l’âme humaine :

« L’âme humaine est le dernier de ces temples et la Majesté divine y réside, à la condition toutefois que ce lieu de Dieu soit vraiment la Domus orationis solitaire, vide de tout élément créé, et que Dieu n’y trouve que ce qui doit servir au culte et à l’adoration : les victimes et l’encens. Alors Dieu envahit son temple, il en remplit jusqu’aux abords, et le feu de la charité consume l’holocauste. » C’est dans cette « plénitude de Dieu dans l’âme » qu’il faut assurément chercher le secret du rayonnement exercé à cette époque par Madame l’Abbesse, tant à l’intérieur de son monastère qu’au dehors. Aussi bien, c’est sous sa plume que nous trouvons ces lignes qui la décrivent à son insu :

« Dieu, voyant bien que cette âme ne respire plus que pour Sa gloire et le service du prochain, décuple ses forces, ses aptitudes et ses moyens. On pourrait à peine dire ce que renferme de compassion profonde, de zèle ardent et de dévouement sans bornes, une âme ainsi unie à Dieu et transformée en Lui »1.

«Vous dites que le temps et les forces sont limités, écrivait-elle, oui, certainement, tant qu’on calcule. Mais en laissant le Seigneur agir, en prenant tout ce qu’il envoie, en s’abandonnant dans la pure foi, en baissant la tête et disant : Ecce ancilla Domini, je crois qu’il résout Lui-même tous les problèmes. J’ai eu beaucoup de peine à comprendre cela. Le bon sens me disait que les heures n’ont que soixante minutes, mais Celui pour qui mille jours sont comme un jour m’a prouvé cent fois qu’il est le Maître du temps comme de toutes choses »

« Il me semble n’être plus qu’une chose à tout le monde, une sorte d’ustensile à toutes fins, qui n’est jamais hors de service, quoique fêlé, bosselé par l’usage ».

Mais au cœur de ce mouvement dans lequel était emportée sa vie, elle poursuit :

« Je n’ai pas foi aux choses extérieures : il me semble perdre tous mes moyens quand je sors de la vie invisible et du tête-à-tête avec Notre-Seigneur ».

Toute à son devoir d’Abbesse, elle aidait encore, soutenait et éclairait toutes les personnes qui venaient auprès d’elle chercher force et consolation : elle répondait à l’Archevêque d’Athènes, écrivait à l’Evêque d’Angers, Monseigneur Freppel, et accueillait Monsieur Léon Harmel, se prêtant à la révision du « Catéchisme des Patrons » que préparait alors l’apôtre du Val-des-Bois. Ceux qui ont le mieux connu Madame l’Abbesse de Sainte-Cécile, ont admiré sa puissance sur les âmes : une conviction profonde donnait à sa parole une puissance irrésistible.

Au milieu des responsabilités toujours croissantes, la grâce guidait sa vie intérieure vers l’abandon, la parfaite simplicité.

Les mœurs de la demeure du Roi, écrivait-elle, sont tout-à-fait spéciales. On ne jouit jamais de rien là qu’après avoir renoncé à toute jouissance, on ne voit rien qu’après avoir renoncé à toute connaissance, on ne possède rien qu’après avoir renoncé à toute possession. C’est vraiment le lieu de Dieu, tabernaculum Dei cum hominibus, où tout se connaît et s’opère en Dieu. L’âme s’y trouve placée comme au centre de tout, sa connaissance et son action y sont bien plus étendues que lorsqu’elle était limitée à la seule richesse de ses facultés et de ses sens. Elle ne perd pas son temps à passer d’un objet à l’autre, ni même à quitter ces objets pour aller vers Dieu. Elle est toujours portée où elle doit se rendre, toujours présente à ce qu’elle doit surveiller, toujours priant pour ce qu’elle doit demander. Voilà l’aperçu le plus exact que je puisse donner de cet état où l’âme devient si simple, si souple, si absolument docile. L’Epoux divin en fait ce qu’il veut. Il l’applique à ce qu’il veut. Cette créature est à Lui. Il se plaît aussi parfois à se manifester comme étant à elle. C’est un mystérieux échange dans lequel Dieu remplit de Lui-même en cette âme tout ce que l’abnégation parfaite lui a livré ».

Un état si élevé n’allait pas, on s’en doute, sans une souffrance, d’ailleurs parfaitement paisible et consentie.

« Mon âme, écrivait-elle, est comme une pièce de monnaie dont la face est tournée vers l’éternité, et le revers, du côté du temps. C’est le principe d’une souffrance de contraste que Dieu rend parfois très vive, si vive que demeurer ici-bas me paraît contre nature. Mais quelque profonde que soit cette souffrance, elle demeure soumise et paisible. Ma volonté s’étend alors, pour ainsi dire, vers la vie présente par amour, et d’instinct, unit cet acte à la volonté qu’a eue la Très Sainte Vierge de demeurer sur terre après l’Ascension, afin de prier pour l’Eglise et de travailler mystiquement pour elle. Aucun sacrifice ne peut être plus grand, je le renouvelle bien des fois par jour et par nuit, et je suis disposée à le renouveler un siècle durant, si Dieu voulait, pour le moindre avancement d’une âme».

Des amitiés profondes et toutes surnaturelles, comme celles de Madame l’Abbesse de Stanbrook et de Madame la Prieure des Norbertines de Bonlieu, aidaient Madame l’Abbesse et lui procuraient de réelles consolations.

Le mois de Septembre 1887 apporta à Sainte-Cécile la joie de la visite de Madame la Prieure de Bonlieu, la Révérende Mère Marie de la Croix. Elle a laissé une relation de son séjour à Solesmes, et il est intéressant d’en reproduire quelques lignes qui donnent un aperçu vivant de la physionomie de Sainte-Cécile à cette époque et, plus encore, du rayonnement exercé par Mère Cécile. Chaque jour, elle avait ce qu’elle appelle « une conférence privée » dont elle consignait la substance dans sa relation :

«
4 Octobre. J’ai eu une longue conférence avec Madame l’Abbesse sur l’examen des postulantes et la consécration des vierges. J’ai remarqué que, durant tout cet entretien, Madame l’Abbesse parlait comme parfaitement sûre de ce qu’elle disait, avec une grande autorité, moins dans la voix et le ton que dans la force des raisons qu’elle propose. C’est d’ailleurs avec une grande liberté d’esprit, avec simplicité et humilité qu’elle s’exprime, et rien n’est frappant comme ce contraste que l’on remarque toujours en elle d’une parfaite entente du sujet qu’elle traite, de la précision des termes qu’elle emploie, et de la simplicité du ton avec lequel elle vous expose les plus hautes vérités comme la chose du monde la plus simple et telle que chacun peut la connaître. On ne sent en elle ni effort, ni travail, ni recherche. Elle semble se mouvoir dans une lumière qui ne lui laisse jamais un doute, qui lui fournit à point, et dans la mesure exacte, l’expression voulue pour tout dire, et le dire exactement. Je ne puis me lasser d’admirer avec quel tact, quelle simplicité, quelle lucidité cette vénérable Mère juge toutes choses, depuis les plus simples et les plus vulgaires, jusqu’aux questions les plus complexes et les plus élevées ».

« Je veux marquer, écrit-elle un autre jour, ce que Madame l’Abbesse m’a dit aujourd’hui : « Je crois, me disait-elle, que le bras de Dieu est soutenu, non par la foule, mais par un certain nombre d’âmes d’élite qui s’élèvent çà et là comme les colonnes des anciens stylites. Ce sont elles qui soutiennent tout, soit par la grâce d’intercession, soit par leur vie toute sainte, soit par la souffrance. Ces âmes ne sont pas très nombreuses, mais leur action s’étend au loin, et quand leur rayon d’influence arrive à se rencontrer, il s’établit comme un réseau protecteur, qui de l’une à l’autre enveloppe et protège. Oh ! que ces âmes soient fidèles ! Que les colonnes du temple ne se laissent pas ébranler ! ».

« Cette nuit, avant Matines, j’ai été réveillée par cette pensée : Madame l’Abbesse entre pleinement dans les paroles de la Liturgie et dans ses autres Mystères, elle y entre corps et âme, en œuvre et en vérité, dans l’ensemble et dans le détail de sa vie entière : de là vient la grande puissance de son intercession »…

Madame la Prieure de Bonlieu garda des quelques jours passés à Sainte-Cécile un souvenir radieux et bienfaisant.

Pour Madame l’Abbesse de Sainte-Cécile aussi cette sainte amitié était un réconfort dans les épreuves qu’elle traversait alors. A ceux qui l’entouraient elle ne disait pas à quel degré ses pauvres forces étaient alors réduites. La vie physique semblait ruinée ; c’était comme si, à toute heure, elle n’avait puisé la force même naturelle que dans un acte sans cesse répété de confiance et de foi en Celui qui crée et conserve. Dieu traite les siens avec de redoutables sévérités. Du moins ces souffrances-là sont méritoires et hautes : elles portent des fruits, elles grandissent ceux qui les ressentent et achètent les bénédictions de l’avenir.

Le 16 Mai 1888, Dom Couturier choisit Dom Paul Delatte comme Prieur. Cette nomination combla de joie Madame l’Abbesse. Deux jours après elle prenait la plume afin de dire à celui qui était maintenant investi de la charge, ce qu’était dans sa pensée un Prieur pour une maison monastique :

«Qu’est-ce qu’un Prieur dans une vraie Abbaye bénédictine ? C’est l’aîné de la famille, partageant toutes les sollicitudes de son Père, et ayant envers les frères une autorité semi-paternelle, toute d’affection, de dévouement et de condescendance aimable. Sachant faire exécuter les ordres du Père, il est son bras vivant et intelligent ; je dirais qu’il préside à l’école d’application. Il est le plus obéissant ,le plus respectueux, le plus tendre des fils : Electus ut exemplar monachorum. C’est de son attitude que dépend l’attitude de toute la famille en présence de l’Abbé. L’Abbé tient la place du Christ, dit Saint Benoît. J’ajouterais volontiers : le Prieur a le rôle du Saint-Esprit. Rôle tout impersonnel, caché ; ainsi que le souffle de la respiration, il transmet aux autres l’impulsion de l’Abbé dans le personnage collectif et le lui ramène comme une aspiration vivante ; il lui rattache toutes choses. Il est le moteur secret, il serre la famille et l’unit, il doit joindre les membres entre eux et les membres au chef ».

L’accroissement de la Communauté de Sainte-Cécile obligea Madame l’Abbesse, en cette même année à songer à une fondation :

« Je me vois dans l’impossibilité d’accroître indéfiniment un monastère qui compte déjà soixante-quinze personnes. Nos murs ne suffisent plus, et le grand esprit de famille que notre Père Dom Guéranger a implanté parmi nous ne tarderait pas à souffrir d’une extension sans mesure. Je sens très bien que ma faiblesse ne supporterait pas un plus lourd fardeau, et que les âmes ressentiraient un détriment de ne plus recevoir les soins qu’elles ont reçus jusqu’ici. Il y aurait bien le moyen, fort simple, de fermer la porte et d’attendre que l’éternité bienheureuse ouvrant ses portes aux plus âgées d’entre nous, nos rangs terrestres s’éclaircissent… Mais je ne crois pas que nous ayons le droit de limiter à un nombre donné les âmes généreuses qui aspirent à la vie bénédictine. Ce que nous avons reçu gratuitement, nous ne pouvons l’enfouir ; il nous faut le donner gratuitement ».

Après avoir un instant songé à Marseille, Madame Cécile Bruyère se tourna vers le Nord où s’annonçaient de nombreuses et solides vocations et où un enchaînement de circonstances providentielles rendit possible l’établissement d’un monastère à Wisques dans le diocèse d’Arras.

« Le lieu a son importance, sans doute, écrivait-elle alors, mais là n’est pas le plus important : c’est la ruche, mais ce n’est pas l’essaim. Ce n’est même pas le grand nombre des abeilles qui assure le succès de cette migration. J’ai vu bien des groupes d’abeilles se disperser et s’évanouir, faute d’une reine : elles ne formaient pas essaim, ne recueillaient aucun miel ; les fleurs semblaient leur refuser leur suc, et les alvéoles ne se construisaient pas. La prière doit donc d’abord nous aider à désigner une reine. Après, tout se fera de soi-même, j’en suis convaincue ».

Or Dieu s’était plu à désigner lui-même la première pierre de ce nouvel édifice. Les rares qualités de cœur et d’intelligence dont le Seigneur avait doté la R. M. Thérèse Bernard, la prédestinaient au gouvernement de la Communauté naissante. Le 14 Juillet 1888, Madame l’Abbesse remit à la R. M. Thérèse Bernard le sceau et les clefs de son Monastère et la constitua Prieure de Notre-Dame de Wisques. Le 21, le groupe des fondatrices, sous la conduite de Madame l’Abbesse, prit la direction de l’Artois. Dès le 24, le Saint-Sacrement prenait place dans l’Oratoire de Notre- Dame de Wisques et l’Office se célébrait « comme à Solesmes ».

Mais la sollicitude dont elle entourait ce premier essaim n’empêchait pas Madame Cécile Bruyère d’accueillir dans sa maison des moniales venues d’ailleurs s’y former à la vie monastique telle qu’elle avait été restaurée par Dom Guéranger. Les fondatrices de Maredret et de Dourgne furent reçues, elles aussi, et gardèrent pour Madame l’Abbesse une reconnaissance filiale. Les Servantes des Pauvres d’Angers lui demandèrent ses conseils pour la rédaction de leurs Constitutions et la R. M. Marie de la Passion, fondatrice des Franciscaines Missionnaires de Marie trouva auprès d’elle lumière et appui.

On se rappelle que l’année du Concile, Mgr Fillion avait obtenu de Pie IX la création d’une Abbesse à Sainte-Cécile. Depuis lors, le Monastère avait vécu sans songer autrement à une érection canonique complète : on avait une Abbesse, on ne songeait pas à avoir une Abbaye. Pourtant, l’une ou l’autre fois, au cours des vingt années écoulées, Mère Cécile, toujours attentive, avait épié l’opportunité. L’heure était venue do porter à la Congrégation des Evêques et Réguliers la question relative à l’érection canonique de son monastère. La bienveillance du Souverain Pontife et le chaleureux appui de l’Evêque du Mans, Mgr Labouré, facilitèrent les choses, et le 27 Janvier 1890, la faveur était accordée. Madame l’Abbesse tirait la conclusion de l’heureux résultat de ces démarches en écrivant à Mgr Marango Archevêque d’Athènes :

«Nous voilà maintenant doublement obligées à ne point trahir la confiance que la Sainte Eglise daigne mettre en nous. Constituées par elle pour pratiquer parfaitement les conseils évangéliques sous la forme monastique, pour célébrer la louange d’une manière officielle, nous allons redoubler de zèle pour une si sainte vie et un si beau ministère… ».

Depuis plusieurs mois, la santé de Dom Couturier était gravement atteinte. Dès les premiers jours de Septembre, l’état de l’Abbé de Solesmes s’aggrava à tel point qu’il n’y eut bientôt plus d’espoir de le voir se rétablir. Sa lente et douloureuse agonie se prolongea près de deux mois. Il rendit son âme à Dieu le 29 Octobre 1890. Le même jour, Madame l’Abbesse en donnait avis à ses filles de Notre-Dame de Wisques :

« Vous pleurerez avec nous et vous vous réjouirez aussi, parce que les portes de la Jérusalem céleste se sont ouvertes pour notre Père et qu’il a reçu une récompense que son humilité n’aurait même pas osé convoiter. Il a gardé la foi, il a soutenu le bon combat ; et dans les heures difficiles, il a conservé le dépôt avec une inviolable fidélité. Moine austère envers lui-même, devenu Abbé, on eût pu croire qu’il n’était encore que le Prieur de Dom Guéranger et qu’il attendait son retour ».

L’église abbatiale de Saint-Pierre demeurant inexorablement fermée, ce fut en l’église de Sainte-Cécile que les funérailles du second Abbé de Solesmes furent célébrées par l’Evêque du Mans. Le 9 Novembre, Dom Paul Delatte était élu à la charge d’Abbé de Solesmes. Au soir de cette journée, Madame l’Abbesse annonçait la nouvelle aux moniales de Notre-Dame :

« Vous connaissez de longue date la doctrine et la sainteté de vie de celui qui va tenir au milieu de nous la place du Christ puisqu’il a eu l’insigne charité d’accepter le lourd fardeau de la Supériorité. Je ne doute pas que vous ne conceviez pour lui cet amour humble et sincère dont parle le Saint Patriarche, et que vous lui rendiez aussi moins dure et moins ardue, autant qu’il est en vous la procuratio animarum. Vous ne manquerez pas davantage, mes filles très aimées, au devoir de la reconnaissance envers Dieu pour nous avoir préparé depuis longtemps un véritable Abbé, un Père tendre et un Maître éclairé dans les voies de Dieu, songeant qu’un don si excellent dépasse complètement vos mérites, et sera la force, la prospérité et la consolation surnaturelle de la Congrégation tout entière ».

 

1891-1909

 

Quand s’ouvrit l’année 1891 la joie de Mère Cécile était extrême, tant elle se croyait assurée maintenant de l’avenir de son cher Solesmes. Elle pensait qu’il n’y aurait plus dans sa vie que paix et sécurité. Dieu, lui, savait que cette paix serait de courte durée.

De la tempête qui faillit ruiner Solesmes en 1893, qu’il suffise de dire qu’elle prit fin, après de longs mois, par une visite apostolique dont le résultat devait mettre la vérité en pleine lumière et faire renaître à Solesmes joie et sécurité.

Tout au long de cette épreuve, Madame l’Abbesse ne se départit pas d’une paix qu’elle sut faire rayonner silencieusement autour d’elle. Quelques extraits de lettres nous montreront son attitude.

Quand, en 1892, elle eut appris les premières attaques lancées contre elle, elle écrivit :

« Toussaint 1892.

Par une jolie coïncidence, j’expliquais à la conférence le laudabiliter vivat, laudarique non appetat… Tu ei sis honor… de notre Préface… A cette heure-là, je pensais que l’honneur comme la vie était bien donné à Dieu et que je n’y avais plus aucune attache. Même j’entrevoyais qu’il pouvait y avoir une certaine joie à en faire l’offrande au Seigneur plus que de la vie ».

 

30 Décembre 1892.

« Ce que sera l’année 1893, je n’en sais rien et n’en ai cure. Ce que je sais bien, c’est que je n’en ai commencé aucune avec une confiance plus entière, une paix plus parfaite, une sécurité plus réelle. La racine de cette disposition est dans une absence totale de crainte se rapportant à ce que dit l’Apôtre Saint Paul : Quis nos separabit a caritate Christi ? Il avait expérimenté bien des choses, et c’était sa conclusion. La vraie force consiste à ne tenir à rien ; et pour ne tenir à rien, il faut avoir vu un peu le fond de tout. Alors il est clair que Dieu seul demeure et lui est souverainement fidèle ; il ne ment pas, il ne lâche pas ceux qui viennent à lui ; il est verax, il est stable ; en un mot, il est tout l’opposé de l’homme et l’homme ne vaut que dans la proportion où Dieu est avec lui ».

 

En Avril 1893, quand elle eut compris toute la gravité de la situation, elle écrivit :

« Avec la physionomie que les choses revêtent maintenant, l’âme ne peut plus être ni inquiète, ni triste, ni joyeuse : elle adore dans une simplicité profonde et calme toutes les voies de Dieu avec la certitude que tout est dans ses mains, qu’il est le principe de la vie, et qu’il fait chanter aux siens, même dans les ténèbres : Non moriar sed vivam, et narrabo opera Domini… J’incline humblement la tête… En même temps une conviction se crée en moi sans aucun principe humain : la conviction que Dieu accomplira tous ses desseins, que le Dimanche viendra couronner et achever le Vendredi ; oui, je sens que cette lampe-là brille en mon cœur : Non extinguetur in nocte lucerna ejus.

 

Et à la Prieure de Bonlieu :

«Oui, ma Vénérée Mère, aidez-nous et remerciez en même temps Notre-Seigneur de la force si calme, si soumise, si simple qu’il nous donne en cette passion si douloureuse.

Vraiment je n’ai plus peur de rien, je ne puis. Je laisse tout aux mains de Dieu… Et factus est in pace locus ejus… C’est comme un Calvaire sur sa fin. Des ténèbres, du silence, une prière profonde à peine interrompue par quelques mots çà et là ; une adoration qui embrasse la pleine acceptation des desseins de Dieu connus ou inconnus, une humble demande, un total abandon entre les mains du Père Eternel, une douleur et une joie sans fond de sentir que l’holocauste va jusqu’au bout. C’est tout. La douleur de chacun retentit plus douloureusement dans l’âme que la sienne propre ».

 

A un moine très attaché à Solesmes, elle écrivait : 25 Mai 1893.

«Tout cela nous bâtit dans une confiance invincible en Dieu seul, nous jette dans la foi pure, dans une paix parfaite. Pour moi personnellement, je vous avoue qu’en voyant tous les abîmes ouverts sous mes pas, c’est alors que je me suis sentie définitivement libre et affranchie de toute crainte. Cum ambulavero in medio umbrae mortis non timebo mala, quoniam tu mecum es. J’attends en paix que le Seigneur se montre in injuria defensio, parce que je crois très humblement qu’il le fera ; et s’il ne le faisait pas dans le temps, c’est que ce serait mieux.

Priez pour que nous ne perdions pas un atome de cette épreuve par notre faiblesse ou en y mêlant des sentiments humains… »

 

25 Juillet 1893.

« Je crois en Dieu et à Dieu ; cela suffit pour donner une tranquillité parfaite. Je ne tiens ni à ma vie, ni à mon honneur, ni à personne, ni à aucune chose que dans la mesure où Dieu y tient pour moi. Tout ceci m’a affranchie de toutes craintes…

D’ailleurs nous n’avons rien à vouloir ou à souhaiter malgré Dieu. S’il veut de nous, de l’œuvre de Dom Guéranger, qu’il nous défende ! S’il n’en veut pas, ayons le mérite de courber la tête dans une remise pleine et entière… Ces morts là engendrent toujours la vie.

Je sens que le Seigneur a un programme sur nous, et qu’il faut y entrer en aveugles, dans une remise totale de tous nos intérêts entre ses mains ».

 

9 Août 1893.

« En dépit de tout, je ne puis perdre confiance en notre cause… Je ne m’enferme pas dans mes peines, je ne les grossis pas, ne voulant rien porter qui ne soit de Dieu. Souffrir purement est un art que je demande à Notre-Seigneur d’apprendre pour moi et pour les autres ».

5 Novembre 1893.

« Je ne raisonne pas, je tâche de regarder paisiblement et je ne dis même pas beaucoup : Salva nos perimus ! mais je regarde le Seigneur en lui disant : Vous savez tout !

Fin Novembre, la crise sembla enfin conjurée. La paix était rendue à Solesmes. Il y eut cependant encore des incidents pénibles. Ce n’est qu’au printemps suivant que Madame l’Abbesse put écrire :

« Oui c’est fini, bien fini et avec de telles merveilles et de si grands prodiges qu’on en est à se demander si on rêve… Ma Mère, il n’y a que Dieu. Remerciez avec nous, c’est une vie nouvelle… Que la vérité et la fidélité divines sont grandes ! Que Dieu est bon de nous faire entrevoir dans le prisme des événements, inter mundanas varietates, quelque chose de sa Beauté immuablement radieuse ! »

L’Abbesse de Sainte-Cécile se dépensa sans mesure au cours de cette crise. Sa force admirable soutint toutes les âmes et les maintint dans leur soumission surnaturelle. Mais lorsque vint le terme de cette longue épreuve, la douleur et l’anxiété aidant, elle se trouva lasse jusqu’à la mort. L’épreuve n’avait pas dépassé son courage ni sa foi mais elle avait définitivement ébranlé ses forces. La joie qu’elle ressentit put faire illusion un instant… Le coup était porté, le coup dont on ne se relève pas, l’épreuve meurtrière qui donne à l’âme sa consécration définitive et la livre toute à Dieu.

La vie ordinaire reprit son cours paisible, comme si rien ne s’était passé. Et pour marquer la fécondité de toute cette souffrance, les bénédictions de Dieu descendaient plus abondantes que jamais sur l’œuvre de Dom Guéranger. Cette même année 1894 vit l’érection en Abbaye de la première fondation de Sainte-Cécile arrivée à l’âge adulte et, à la fin de l’été, Madame l’Abbesse se rendit à Wisques pour assister à la Bénédiction abbatiale de Madame Thérèse Bernard. La cérémonie (lu 16 Septembre 1894 ressembla en tout à celle du 14 Juillet 1871 dont elle était l’extension et l’épanouissement. L’Abbesse de Sainte-Cécile y goûta l’une des plus pures joies de sa vie. Elle se réjouissait de voir grandir l’œuvre de Dieu sans penser qu’elle y fût même pour quelque chose. Durant ces quelques jours passés à Notre-Dame, comme d’ailleurs en d’autres circonstances, elle fit bénéficier sa fille Abbesse des conseils maternels que lui dictèrent son expérience et sa sagesse.

Dès l’année suivante, il fallut songer à une nouvelle fondation. Sainte-Cécile comptait près de cent moniales et la maison ne pouvait suffire Le choix de l’Abbesse se porta cette fois sur la Bretagne où les instances de l’Evêque de Vannes la pressaient d’établir un nouveau centre de vie monastique.

L’année 1898 fut marquée par la fondation de Saint- Michel de Kergonan. « C’est chose grave, écrivait à ce sujet Madame l’Abbesse, que de prendre possession d’un sol pour y établir la louange divine. Cette seule pensée me porte, plus que tout, au recueillement. Il s’agit de mettre en œuvre les trois premières demandes du Pater ». Au milieu des travaux que lui imposait la fondation de cette maison lointaine, et des soucis complexes de l’organisation matérielle du monastère nouveau, c’est dans la prière et la réflexion de son cœur maternel que l’Abbesse de Sainte-Cécile s’employait à reconnaître celles de ses moniales qu’elle appellerait à la fondation de Bretagne et surtout celle qui serait à leur tête. Sa pensée s’arrêta finalement sur la Révérende Mère Lucie Schmitt qui avait exercé longtemps à Sainte-Cécile la charge de cellérière : il est permis de reconnaître que Dieu lui suggéra le choix qui devait assurer le mieux ses intérêts divins.

Au cours des préparatifs de cette fondation, le Seigneur vint avertir Madame Cécile Bruyère que ce serait la dernière. Elle s’y était employée avec une maternelle activité et dans l’oubli constant d’elle-même. Elle n’était âgée que de cinquante-deux ans, mais les travaux et les mortifications, les épreuves et les souffrances aiguës avaient réduit jusqu’à l’extrême une santé ébranlée depuis l’enfance. L’Abbesse n’y prenait pas garde et marchait, soutenue contre une faiblesse croissante par l’énergie de sa volonté. Un jour vint où ses forces la trahirent. Le 11 Juin, elle eut une attaque de paralysie et fut condamnée au repos absolu. Il fallut surseoir au départ pour la Bretagne. Les forces revinrent, mais comme il advient d’ordinaire dans une vie épuisée et dévorée, sans se relever complètement. Le 17 Août, Madame de Sainte-Cécile était assez rétablie pour pouvoir guider elle-même ses filles vers la Bretagne. Dès le lendemain, la vie conventuelle commençait à Saint- Michel de Kergonan sous les yeux de Madame l’Abbesse qui y fit un mois de séjour, utile pour sa santé, utile surtout à la mise en marche de la nouvelle famille monastique.

Cependant les troubles politiques et les discordes qui désolaient la France portaient les passions antireligieuses à un tel degré de violence que l’on dut envisager l’hypothèse d’une émigration. Dès Janvier 1895, l’Abbesse de Sainte-Cécile avait vu grandir le péril sans s’émouvoir :

«Nous ne pouvons mieux faire, écrivait-elle à l’Abbesse de Verneuil, que d’entrer dans cette année par un acte d’adoration profonde. Dieu tient dans sa main toutes les heures qui la composent. Il n’y a ni surprise, ni étonnement. Il sait ce qu’il veut faire et il le fera. Nous, nous tâcherons d’entrer dans ses desseins, non par force, mais d’esprit et de cœur, comme des agents très dociles ».

L’Abbesse voyait venir les événements, mais elle se croyait le devoir de tenir à outrance comme elle disait. Elle ne voyait dans la persécution que le bienfait de la huitième béatitude, et écartait de l’âme de ses filles toute inquiétude et toute préoccupation au sujet de l’avenir :

« Le présent ne nous impose, disait-elle, que la seule loi d’un attachement plus profond à la vie religieuse poursuivie par les mécréants. Après tout, aimait-elle à répéter, nous sommes, non pas à la merci des hommes, mais dans la main de Dieu ; il ne nous arrivera que ce que le Seigneur voudra. Sachons seulement que nous ne mériterons la protection spéciale de Dieu que dans la mesure où nous n’aurons souci que de lui seul ».

Elle n’éprouva aucune surprise devant le vote définitif de la Loi d’Association, mais le 30 Juin 1901, elle sembla un peu déconcertée lorsque l’Abbé de Solesmes lui fit part de la décision, prise à l’unanimité par les membres du Chapitre Général de la Congrégation, de se dérober par l’exil au servage déshonorant et à l’existence précaire qui étaient réservés désormais aux monastères et aux religieux. Dans son âme courageuse, croyait-elle de son devoir de demeurer sur place et d’attendre les mesures de violence ? Il est certain que son hésitation fut de courte durée et que dès les premiers jours de Juillet, on songea à se procurer un abri.

Vers la mi-Août, on crut avoir trouvé un refuge dans le Nord de l’île de Wight, à Northwood, situé près de West-Cowes. Madame l’Abbesse décida de se rendre sur les lieux avec sa Prieure pour présider elle-même aux travaux d’aménagement du nouveau monastère, qu’on ne prenait qu’en location. Le 19 Août au soir, pendant que la Communauté était à Matines, elle prit quelques instants pour visiter à l’ombre de l’église, le petit cimetière monastique où reposaient son père et sa mère auprès de ses premières filles. Elle dit adieu à chacune des tombes aimées qu’elle ne devait plus revoir. L’office de Matines terminé, la Communauté se réunit sous le cloître. Il y eut peu de paroles échangées ; l’émotion étreignait toutes les âmes. En pleine nuit, à la porte de clôture, elle bénit une fois encore toutes ses filles agenouillées, son regard se promena lentement sur le cloître aimé où s’étaient écoulés pour elle tant de jours de douleur, d’anxiété et de joie : la paix de Dieu semblait l’envelopper toute, et ce fut dans le calme le plus parfait qu’elle sortit de cette chère demeure qu’elle avait consacrée à Dieu et qui désormais ne la reverrait plus vivante. Après une halte à Paris, la traversée de la Manche, les voyageuses abordaient le 21 à Cowes. L’exil commençait.

L’exode des moniales s’accomplit par fractions au cours de la première quinzaine de Septembre. Il y eut de part et d’autre des jours de dur travail et des nuits sans beaucoup de repos. La Messe fut dite et l’Office fut célébré à Northwood dans un Chœur improvisé, alors que la Messe se disait encore et que l’Office était encore chanté à Sainte-Cécile : l’unique Abbaye en avait formé deux qui se répondaient. Mais l’unité se reforma bien vite, et la vie régulière put reprendre dans des locaux suffisamment aménagés où chœur, chapitre, réfectoire, cellules avaient pu trouver leur place. La population bienveillante, l’évêque très bon et heureux d’une implantation monastique dans son diocèse, les visites des familles et des amis dévoués, toutes ces délicatesses de la Providence consolaient les moniales dans leur exil : Ubi Deus, ibi bene, ibi patria, et ceux qui sont consacrés à Dieu et lui appartiennent tout entiers, trouvent partout où les conduit la main de .Dieu l’essentiel de la patrie. Mais ce qui assombrissait la vie et étreignait le cœur de chaque moniale, c’était l’état d’épuisement auquel était réduite Madame l’Abbesse.

Vers la fin de 1903, les médecins conseillèrent l’éloignement d’un climat qu’elle supportait mal. Malgré la vive répugnance qu’elle éprouvait à quitter son monastère, l’obéissance lui fit une loi de tenter l’épreuve pour essayer d’enrayer l’affaiblissement progressif de sa santé. Madame l’Abbesse consentit à se rendre en Hollande, à l’Abbaye Notre-Dame réfugiée à Oosterbout. Elle y demeura jusqu’au 6 Octobre, puis revint à Northwood sans qu’une réelle amélioration soit venue récompenser l’admirable soumission à tout ce qu’on exigeait d’elle en vue de son rétablissement.

En 1905, le monastère de Saint-Michel de Kergonan, réfugié également près de Cowes, fut érigé en Abbaye, et le 8 Mai, la bénédiction abbatiale fut conférée à Madame Lucie Schmitt dans l’oratoire de Sainte-Cécile, en présence des deux communautés réunies, ainsi que de l’Abbesse de Notre-Dame de Wisques, venue de Hollande. Toute l’oeuvre monastique de la fille de Dom Guéranger se trouvait achevée et résumée ce jour-là. C’était un peu comme son Nunc dimittis. Sa santé s’affaiblissait de plus en plus : les mouvements devenaient pénibles, la parole se ralentissait, la pensée demeurée claire ne pouvait plus s’exprimer. La soumission à Dieu, l’abandon entre ses mains était total : l’âme demeurait éveillée et forte, elle assistait toute vivante à la destruction du corps, tel un grain d’encens qui aurait conscience de se consumer dans la flamme de l’encensoir. Dieu seul a pu mesurer la douleur de ce lent martyre. Elle entrait peu à peu dans une solitude infiniment douloureuse : « Ne vous attristez pas, ma Mère, lui disait-on, autrefois c’était par votre parole, aujourd’hui c’est par votre silence que vous édifiez votre maison ». Ces paroles la consolaient un peu ; et sans doute ce long sacrifice a-t-il obtenu à son monastère les grâces qui l’ont soutenu dans cette épreuve, les grâces qui l’ont consolé et relevé depuis. Les voies de Dieu ne sont pas les nôtres, et les heures de souffrance sont celles où se compose le bonheur du lendemain. Mais ces compensations de l’avenir, Dieu ne les montre pas, même à ses élus : souffrir alors serait trop simple…

Lorsque vint cette même année la fête de saint Bonaventure, Madame l’Abbesse voulut, une fois encore, selon la tradition monastique, accomplir la déposition, puis la collation des charges du Monastère. Elle recueillit alors toutes ses forces afin d’inviter ses filles à l’observance exacte de leur Règle ; avec un accent d’humilité extrême, elle témoigna de son regret de ne plus pouvoir leur donner l’exemple de la régularité :

« Vous le voyez, mes enfants, disait-elle, ma santé n’est pas brillante, mais nous devons accepter ce que Dieu nous donne et courber la tête. Les temps sont mauvais : il nous faut les racheter. Observons notre Règle avec fidélité. Je vous demande pardon de vous parler ainsi, moi qui ne l’observe plus ; mais je l’ai suivie autant que je l’ai pu : et aujourd’hui si je ne puis plus la suivre, je l’aime toujours ».

Cinq ans s’étaient écoulés depuis le commencement de l’exil, et les événements politiques qui s’étaient succédés en France ne permettaient pas d’espérer le retour. La maison de Northwood s’avérait insuffisante et insalubre. Il fallut chercher un établissement plus sain et moins improvisé. Le choix de Madame l’Abbesse et de sa Prieure se fixa sur Apley-House, à Ryde, dans le voisinage de la mer. Dès Février 1906 l’acquisition était faite et les travaux d’aménagement vivement menés. Le déménagement s’effectua au cours des mois de Mai et de Juin. Et lorsque vint le 12 Octobre 1907, l’église de Sainte-Cécile était prête. La nouvelle église était un reflet de celle de Solesmes : la Dédicace fut un souvenir de la Dédicace de 1871. Les deux Abbesses de Notre-Dame et de Saint-Michel étaient venues s’associer à la joie de leur Mère qu’elles voyaient pour la dernière fois. Les conversations n’étaient plus longues : mais dans les familles très unies on se comprend à demi-mot.

Cette dédicace fut la dernière grande joie de sa vie. Désormais Madame l’Abbesse entre dans le silence, dans une solitude plus complète encore et dans une sujétion croissante. La paralysie s’étend progressivement sur ses membres. Il était pourtant facile d’obtenir de ses lèvres un témoignage de son adoration secrète et de l’acceptation de la volonté de Dieu : « Tout ce que Dieu voudra, répétait-elle, comme Dieu voudra ». Elle avait parlé autrefois à ses filles de ce que doit être, durant toute la vie, l’attitude d’une moniale, se tenant seule en face de Dieu seul :

« L’âme n’est plus occupée que de Dieu, et désintéressée de tout le reste, d’elle-même comme des réalités extérieures, semblant vivre déjà dans l’éternité et ne voyant plus les choses qu’en Dieu, les ayant perdues de vue par leur côté terrestre, comme quelqu’un pour qui tout est fini et qui n’a plus de lendemain. La moniale en a fini, elle aussi, avec le créé, le sensible, l’extérieur : il n’est plus que Dieu pour elle ».

Plus encore par les dispositions de son âme que par les infirmités de son corps, cette attitude était la sienne.

Elle assista encore le 9 Mars 1909 à la séance capitulaire où se fit devant elle l’examen des Novices. Puis son état s’aggrava très rapidement. Le Lundi 15 Mars, l’Abbé de Solesmes lui donna les derniers Sacrements. La Communauté accompagna le T. S. Sacrement et se rangea autour du lit où reposait Madame l’Abbesse qui, paisiblement, regardait l’une après l’autre chacune de ses filles, elle qui, bientôt, allait devant Dieu répondre de leur âme. Elle reçut le saint Viatique et prêta ses mains aux onctions. Durant les journées suivantes la faiblesse s’accentua. La prière ne se taisait pas autour d’elle. La mourante perdit connaissance dans la nuit du 17, et l’agonie commença, douce, entrecoupée d’une plainte. Le 18 Mars 1909, à onze heures moins un quart du soir, Madame l’Abbesse de Sainte- Cécile rendait son âme à Dieu. La fête de saint Joseph était commencée.

Toutes les moniales étaient réunies comme dans le chœur de leur église : l’Abbé de Solesmes commença le Subvenite qui fut poursuivi par les moniales. Chacune vint ensuite s’agenouiller près de la chère dépouille et baiser la main qui s’était étendue si souvent pour guider et pour bénir.

Les funérailles furent célébrées le Lundi 22 Mars. En attendant l’heure du retour en France, en 1930, le corps de l’Abbesse de Sainte-Cécile fut déposé dans une crypte voisine de l’église des moniales. Depuis le 18 jusqu’au 22 il était demeuré sur son lit funèbre. Ses traits avaient pris, dès après la mort, une expression singulière de beauté, de calme, de pureté. Le matin de sa mort, la liturgie de la Férie avait fait lire à la Messe le passage de saint Jean que Madame l’Abbesse s’était plu souvent à expliquer :

VENIT HORA ET NUNC EST QUANDO VERI ADORATORES ADORABUNT PATREM IN SPIRITU ET VERITATE.

La liturgie du temps s’épanouissait dans l’adoration plénière de l’éternité. Plus que jamais réconfortante et efficace, son influence cachée allait soutenir et guider les siens.

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