In Spiritu et Veritate – 3

 

 

 

DE LA DÉDICACE DU TEMPS

A LA DÉDICACE

DE L’ÉTERNITÉ

 

D’origine et de teneur très diverses, ces textes sont venus s’insérer comme naturellement dans le cadre de la liturgie de la Dédicace. Ils n’ont d’autre lien logique que l’ordonnance simple et souple de la vie spirituelle, avec ses alternances d’ombre et de lumière. Dans leur spontanéité et leur simplicité, ils font revivre pour nous l’enseignement familier de Madame l’Abbesse et voudraient permettre à chacun de les assimiler pour les faire siens et en vivre.

 

OMNIS ILLA DEO SACRA…

La vraie consécration d’une âme, c’est la foi, l’espérance et la charité arrivées à leur apogée. Une âme consacrée, c’est celle dans laquelle Dieu peut trouver toutes ses complaisances comme dans son Fils Unique. L’âme vraiment consacrée ressemble aux vrais adorateurs que cherche le Père céleste et que Notre-Seigneur annonçait à la Samaritaine. L’âme adore Dieu parce que toutes choses sont en parfait équilibre chez elle, l’harmonie est devenue parfaite. Voilà ceux que le Verbe désire trouver sur la terre pour les présenter à son Père en union avec lui : il les attend comme étant le fruit des mystères de l’Incarnation et de la Rédemption.

La sainteté est le seul intérêt de l’existence, et la vie ne vaut pas la peine d’être vécue si nous ne tendons pas à ce but. Les âmes pleinement consacrées, ce sont les âmes simples dont la vie est ramenée à l’unité ; la consécration a pour résultat qu’elles ne peuvent plus sortir de Dieu : Adorabo ad sanctum templum tuum, c’est là l’occupation réelle de leur vie : adorer !

On ne revient à cet élément de simplicité parfaite, d’unité et de force qu’en prenant un peu dès ici-bas les mœurs de l’éternité.

Adorabo, oui, c’est là tout le programme ! Pour cela il faut faire jusqu’au fond le sacrifice de soi et réaliser en son entier cette chère parole : Fiat voluntas tua sicut in coelo et in terra. Au ciel, on fait cette volonté bénie avec joie, simplicité, unité et persévérance : faisons-la dès ici-bas : In simplicitate cordis mei laeta obtuli universa.

Nous chantons déjà dans une allégresse céleste : Ecce quod concupivi, jam video ; Quod speravi, jam teneo ; Illi sum juncta in coelis quem in terris posita… Après cela, qu’avons-nous à désirer et à envier ? Que sont les entraves, les épreuves, les souffrances, les mille misères du temps ? Jam, nous ne sommes plus du temps, et il semble que nous ne puissions plus être atteintes que par la joie. Qu’est pour nous tout ce qui afflige, si ce n’est simplement l’épreuve de notre amour et de notre fidélité ? Quel bonheur de pouvoir rendre témoignage de notre amour ! Les martyrs ont témoigné par le sang ; nous, nous témoignons par le feu divin, c’est toujours la couleur rouge, et c’est toujours le témoignage.

(Lettre, 1873).

 

La vraie consécration consiste à donner à Dieu la totalité des petites choses comme des grandes, les moindres mouvements de l’âme comme les choses importantes, c’est l’orientation générale de la vie qui n’échappe en rien à Dieu. Que la volonté de Dieu devienne en nous la loi souveraine. Que tout ce que le Seigneur demande, désire, soit immédiatement obéi. C’est alors la vraie consécration, c’est l’envahissement du Seigneur.

(12 Octobre 1894)•

Consacrez-moi toujours davantage, envahissez-moi, Seigneur, régnez toujours plus. Que jamais ma volonté ne discute non seulement sur les grandes lignes, mais dans les plus petits détails.

La consécration totale de notre être ne peut se faire sans un entier renoncement de nous-mêmes. C’est un peu dur, mais la fin justifie bien les moyens, car la consécration, c’est la sainteté. Et que faut-il faire pour atteindre ces hauteurs ? Il faut que l’âme dise dans toute sa vie, dans tous ses actes : Laeta obtuli universa.

 

CUSTODI HANC VOLUNTATEM…

Nos âmes sont chères à Dieu à cause de leur Dédicace, nous nous sommes dépossédées par amour pour Lui et nous devons montrer à quelle hauteur nous plaçons notre consécration en la confirmant de plus en plus.

La Sainteté, c’est un jour de Profession installé dans notre vie sans défaillance.

La Profession est non seulement un acte de confiance absolue, c’est aussi un acte de foi. N’est-ce pas grandiose que, devançant l’éternité, un homme puisse dire : « Je ramasse, je résume tout mon être, tout mon passé, tout ce que je suis, tout ce que je serai et je le livre à Dieu ».

Pourtant, ce n’est qu’un commencement, et l’âme consacrée doit toujours répéter : Custodi hanc voluntatem : arrachez-moi à cette fragilité humaine qui me donne la possibilité de reprendre dans le détail ce que vous avez déjà pris.

(12 Octobre 1894).

Il n’y a que l’Ange auquel il puisse être donné de poser un acte sans fléchissement, et cela, il le tient de sa nature plus parfaite que la nôtre. Quant à nous, Dieu compte avec nos défaillances…

 

BENE FUNDAT A EST DOMUS DOMINI

SUPRA FIRMAM PETRAM…

 

La première chose que Dom Guéranger m’ait apprise, c’est ce merveilleux procédé qui consiste à faire de nos fautes autant d’échelons pour monter vers Notre- Seigneur. Il y tant d’amour dans ce cri de l’âme qui a un vrai chagrin d’avoir blessé Celui qu’elle aime et de qui elle tient tout.

Jamais nous ne serons assez petits à nos propres yeux et aux yeux des autres ; mais ce n’est pas assez de nous voir misérables, il faut aimer cette misère. Si vous saviez comme le cœur est libre, joyeux, simple et confiant quand il est humble. Il est alors facilement charitable. Lorsque nous sommes humbles, nous sommes sévères envers nous-mêmes, il en résulte toujours la bonté pour les autres.

(Lettre, 18 Juillet 1883).

 

Basons notre vie sur l’humilité, la simplicité, sans jamais chercher l’extraordinaire, même sous prétexte de vertu. Notre vie cénobitique a ce cachet de nous retirer de l’extrême et de l’extraordinaire pour nous faire entrer dans le vrai surnaturel par les choses communes, simples et ordinaires que le Seigneur a voulues pour nous.

(Conférence, 1 Janvier 1896).

 

Ce qui est vraiment divin a toujours une apparence très simple, très tranquille, et il n’y a que les gens qui aiment les choses simples, tranquilles, cachées, qui soient dans le vrai et qui soient aptes à comprendre les secrets de Dieu.

(2 Février 1904).

 

Voulez-vous que votre amour monte jusqu’à lui, descendez profondément dans cette incomparable vallée de l’humilité où coulent les eaux vives de la grâce.

L’humilité est la racine de l’amour et la sauvegarde des dons divins. Que cette vertu soit toujours pour vous votre refuge, votre repos et votre appui.

La perfection ne consiste pas à être grand, mais à être petit.

Le grand secret en toutes choses, c’est de tenir le moins de place possible.

On préfère le mépris à l’oubli ; pourtant, une âme qui se réjouit d’être oubliée est plus avancée que d’autres : là est le point culminant du règne de Dieu en nous.

Le diable se sert d’inconscients et d’orgueilleux, jamais des petits et des humbles. Même dans les choses les plus hautes, on ne doit pas viser à ce qui est grand : Cum essem parvula, placui Altissimo.

L’animal raisonnable doit arriver à bien savoir, par une expérience souvent renouvelée, que le surnaturel, même le plus simple et le plus logique, est hors de sa portée, et qu’il est dans la plus étroite dépendance de Dieu pour l’atteindre… Nous avons un si immense besoin d’humilité pour être vrais, que Notre-Seigneur aime mieux nous faire faire toutes les écoles plutôt que de nous en voir manquer. Nous n’aimerons jamais fortiter et veraciter, nous ne serons jamais saints, et saints bénédictins, sans humilité.

 

IN SIMPLICITATE CORDIS MEI…

C’est pour vous que le Seigneur a dit : Amen dico vobis, nisi conversi fueritis et efficamini sicut parvuli, non intrabitis in regnum coelorum. Et encore : Confiteor tibi Pater… sic fuit placitum ante Te ! Notre-Seigneur veut pour vous non la puérilité, mais la simplicité de l’enfant, car il a rejeté l’une et embrassé l’autre ; or, c’est l’amour humble et sincère qui vous rendra ainsi et procurera le plein épanouissement en vous de la grâce.

(Lettre, 4 Octobre 1882).

 

Vous êtes encore trop grand, trop sage, trop raisonnant. Ôtez cet obstacle, et Notre-Seigneur s’inclinera vers vous avec sa douceur infinie. Vous le trouverez, il vous remplira de sa joie, de son amour et de sa paix ineffable. Peut-être le fera-t-il tout de suite ou demain, mais ce ne sera certainement pas avant que vous vous soyez humilié dans votre fond jusqu’à redevenir enfant.

(Lettre, 5 Novembre 1886).

 

Ce n’est jamais Notre-Seigneur qui fait défaut, mais notre confiance et notre amour.

Il est important de bien se pénétrer de cette vérité que nous sommes essentiellement impuissants par nous- mêmes à tout bien surnaturel ; notre attitude doit donc être une attitude patiente, accompagnée d’une humble confiance en la divine bonté qui ne doit rien et qui donne tout. Notre très aimé Seigneur fait son œuvre en nous, mais il la fait à sa manière. Du reste, vous lui dites avec la Sainte Eglise : Per tuas semitas, duc nos quo tendimus. Si vous saviez combien changent cette prière en per meas semitas ! Assurément ils ajoutent le reste de la phrase, mais ils sont moins exaucés à cause du changement de personne… Cette dépendance dont je parle n’est pas le sommeil et l’engourdissement, c’est le résultat d’une profonde humilité et d’une douceur qui vient de l’Esprit divin. Ne vous tourmentez donc pas de votre état dans la prière, mais humiliez-vous en vous tenant joyeusement en paix dans votre pauvreté.

(Lettre, 14 Juin 1873).

 

Ayez une confiance aveugle en Notre-Seigneur qui vous conduit certainement par le chemin le plus sûr et le meilleur pour vous. Cet acte de foi en la divine conduite est l’acte le plus sensé et le plus plein d’amour qu’une âme puisse faire.

(Lettre, 17 Février 1881).

 

La vraie sagesse de ce monde consiste à être très souple dans la main du Seigneur, sans chercher à voir trop loin devant soi. Il n’est pas dans l’habitude de la divine Providence de dire ses secrets à l’avance, mais elle les déroule peu à peu devant nous, quand nous sommes bien confiants et bien abandonné

(Lettre, 1890).

 

Dominus regit me et nihil mihi deerit… Ego sum Pastor bonus. Il y a un certain degré de contemplation qu’on n’obtient que par une souffrance intense qui nous bouleverse. On n’arrive jamais à se déprendre de soi par des procédés qui auraient le charme d’une caresse ; il faut vraiment que ce soit par un écorchement. Le Seigneur a des moyens à lui pour faire cette ouverture. Il peut trouver des moyens purement intérieurs qui auront l’effet qu’il se propose.

Dieu a pour nous des procédés déconcertants, car il ne passe pas par nos allures humaines. Le mieux, c’est d’aller à lui sans comprendre, avec la volonté d’entrer dans ses desseins. Cet acquiescement par le cœur suffit pour nous faire entrer, autant qu’il est nécessaire, dans ces desseins divins.

Choisir Dieu comme part unique et meilleure est très rare. C’est pourtant la seule qui ne puisse pas nous être enlevée. Cette part est excellente, parce qu’elle est éternelle.

Le divin Pasteur nous connaît nominatim. Il appartient à chaque brebis comme si elle était la seule ; pour lui, chacune est l’unique. Notre intimité avec le divin Pasteur est unique ; il n’y a pas d’intimité humaine qui puisse se comparer à celle-là.

Connaître le divin Pasteur, c’est l’apprécier comme il est ; c’est avoir envers lui une confiance, un abandon auquel il a droit. Il y a des âmes qui croient, en se réfugiant dans les bras du Seigneur, qu’il va les laisser tomber… A voir leur inquiétude, leurs appréhensions, on dirait qu’elles n’ont pas de Pasteur ; car celles qui ont un Pasteur sont gardées, orientées pour aller au terme. Le Pasteur les conduit dans les meilleurs pâturages où elles sont nourries, éclairées.

Que vous manque-t-il si vous connaissez le vrai Pasteur ? Pourquoi vous inquiétez-vous ? Il a donné son sang, sa vie pour ses brebis… Tant qu’on n’a pas rejeté toute anxiété pour soi et pour les autres, on ne connaît pas le Pasteur. Il faut vraiment que la volonté s’écarte de Dieu et veuille s’échapper de ses bras, pour risquer quelque chose. Cette connaissance du Pasteur pour ses brebis est de tous les instants. Il n’y a pas de moments où il dorme, Celui qui garde Israël !

Nous pouvons être en parfaite sécurité : le Seigneur n’oublie jamais ! Cette sécurité devrait être d’une fermeté invincible ; s’il y a doute, oscillation, c’est que nous ne savons pas mettre notre appui en Dieu. Une âme qui porte en elle, invinciblement, fortement et persévéramment la confiance, non seulement pour tout ce qui la regarde, mais pour tout ce qui l’environne, verra sa foi récompensée par des bienfaits de Dieu illimités.

 

Vous croyez que ceux qui ont cette confiance mesurent la possibilité et l’impossibilité de ce qu’ils demandent à Dieu et qu’ils se mettent en peine d’avoir du bon sens pour le Seigneur ?… Non ! Ils disent à Dieu tout ce dont ils ont envie, et ensuite ils le laissent agir, sachant parfaitement que ce que fera le Seigneur sera le mieux. Ils s’appuient sur lui et s’en remettent à lui. Notre santé, notre vie, notre âme, l’ensemble de notre existence, tout doit être remis entre les mains de Dieu, avec la certitude qu’il fera ce qui est le mieux. Il est bon et sain de nous endormir, avec une sorte de plaisir, dans cette sécurité parfaite.

(Conférence, 1899).

 

Béni soit notre grand Seigneur qui veut asseoir votre âme dans la vérité de la pure foi, en la privant de tout secours humain, de toute certitude venant de l’intelligence et de toute fermeté de la volonté…

Cette volonté que vous croyez faible est un vrai câble, croyez-moi. Ni Dieu ni diable ne peuvent la forcer sans vous ; quoi de plus fort ? Prenez en elle une confiance de foi, attendu que ce n’est pas la volonté naturelle dont il peut être question, mais la volonté surnaturelle qui est gratia Dei mecum.

Croyez-moi, ne raisonnez pas sur votre état, et imposez à votre imagination la mortification d’un aveuglement complet. Vous ne pouvez pas savoir où vous en êtes, vous ne devez pas le savoir, parce que Notre- Seigneur veut que vous viviez de cette foi supérieure qui est l’héroïsme de la confiance. Qui amat animam suam in hoc mundo, perdet eam. Perdez votre âme ; oh ! que ce mot est fort ; oui, perdez votre âme dans l’océan sans borne de la divinité, abandonnez-la complètement, pour le passé surtout et pour l’avenir, à celui qui est la justice, la miséricorde et l’amour, et qui fera tout pour sa gloire à laquelle vous êtes subordonné. C’est à dessein que j’ai retenu le présent, parce que, à ce total abandon de confiance, vous devez joindre une fidélité tranquille à entretenir en vous la volonté droite du serviteur fidèle. Vous ne pourrez pas voir si chaque action est bonne, mais tenez la volonté droite et livrez le reste à Dieu. Ne répondez pas à Satan, si ce n’est qu’il est un menteur.

(28 Février 1884).

 

Tâchez donc de marcher dans une ferme simplicité. Vous vous retardez dans ces petites craintes comme quelqu’un qui en cheminant s’arrête tout à coup devant un brin d’herbe. Ne raffinez pas, parce que là n’est pas la perfection, mais dans l’amour. Or l’amour, même très délicat, est toujours dilatant et large.

(15 Novembre 1884).

 

Il nous est si facile de nous faire un petit programme de vie spirituelle assez bien combiné d’après nos facultés, nos aptitudes, les moyens que nous avons dans les mains, etc… Ainsi tout doucement, tout content, vous auriez mené une bonne petite vie honnête.

Mais le Seigneur passe, bouleverse d’un revers de main cet échafaudage innocent mais qui ne vous menait qu’à la médiocrité, et au lieu de vous laisser être le porte-voix des belles théories sur la vie spirituelle, le détachement, l’abnégation, il fait en sorte que vous les pratiquiez. C’est ainsi que se font les saints. Pas un seul n’est arrivé autrement que par ce bouleversement complet et absolu de leurs projets, de leurs plans, de leurs combinaisons. Ce qui est admirable dans la vie religieuse, c’est qu’à moins d’être déloyal à ses serments, on devient saint de bon gré ou de force.

(11 Janvier 1891).

 

La vaillance et la générosité de l’âme sont le fruit du mépris de soi ; mais on ne peut se mépriser soi- même qu’en parvenant à un grand esprit de foi pratique. Quand nous connaissons bien Dieu, que nous voyons la si petite place que nous occupons, combien ce qui nous émeut si profondément ébranle peu ce qui est seul vivant et réel, on devient facilement inébranlable, parce que la Paix souveraine qui est Dieu garde l’intelligence et le cœur C’était là l’enseignement de saint Paul : Gaudete semper, iterum dico gaudete. Je pense bien que les Philippiens avaient comme nous leurs ennuis; mais l’Apôtre leur disait : Scio et humiliari, et abundare, et satiari, et esurire, et penuriam pati.

Il faut bien arriver à ne s’inquiéter de rien, puisque rien ne peut nous séparer de la charité du Christ. C’est une grâce enviée par le Psalmiste exspectabam eum qui salvum me fecit a pusillanimitate spiritus et tempestate. Mais on dirait aussi qu’elle est le fruit d’une disposition à ne regarder que Dieu et jamais soi : Perfecisti eis qui sperant in te… abcondes eos in abscondito faciei tuae a conturbatione hominum.

(2 Octobre 1889).

 

ET VIRTUTE MERITORUM

ILLUC INTRODUCITUR…

Les grâces de notre belle vie monastique pleuvent sur nous, aussi comme ses divines recherches doivent nous porter à courir magis ac magis dans la voie royale de la perfection !

(A Dame L .de Stanbrook, Mai 1882).

 

Oh ! combien peu d’âmes consentent à aimer Dieu à leurs dépens !

…Je ne comprends rien à l’inconséquence des meilleurs. On chante son Credo, l’esprit y adhère, on scellerait de son sang la dernière des syllabes, et puis pratiquement dans la vie, on se conduit en païen.

(16 Mai 1878).

 

On trouve Notre-Seigneur partout, et aucune oraison ne vaut de renoncer à sa volonté propre.

Adhérer pleinement du fond du cœur, d’une façon continue et à travers toutes les circonstances, à ce que Dieu veut, il n’y a pas d’œuvre plus salubre que celle- là ; c’est ce qui nous conduit à la sainteté et nous avons le vrai Pain du ciel pour nous donner cette vigueur continue.

Voluntas mea in ea. La volonté de Dieu devenue comme le nom propre d’une âme, voilà certes le plus beau titre pour une créature.

Ecce ancilla Domini. Quand une âme est résolue à acquiescer complètement à la volonté de Dieu, vous pouvez être sûres qu’elle arrivera au sommet. On cherche des méthodes de spiritualité ! Prenez la page de l’Evangile de l’Annonciation. Si cela a suffi pour faire une Mère de Dieu, cela suffira pour faire une épouse parfaite de Notre-Seigneur.

(Conférence, 25 Mars 1884).

 

Donnez à Notre-Seigneur tout ce qu’il vous demande. Multipliez les actes de volonté, c’est là que se trouve l’amour généreux, l’amour fidèle…, effectif, qui seul sanctifie l’âme.

L’amour engendre une crainte surnaturelle de blesser en quoi que ce soit l’objet de l’amour, et pour éviter de faire cette blessure, aucun sacrifice ne coûte.

Durant la vie mortelle, le vrai amour divin n’est pas dans la jouissance, mais dans le dévouement.

Je suis contente que vous ayez beaucoup à travailler et que vous soyez bien pressée. C’est un grand moyen de devenir sainte. La vie est si courte et le ciel sera si beau ! Comme nous voudrons avoir peiné et souffert !

Il faut chercher à vos dépens l’identification avec les vues, les volontés de notre adorable Jésus. Autrement votre âme recevrait sans profit les dons de Dieu. Gare à la recherche de soi ! Il n’y a de vrai dévouement que lorsqu’on arrive à compter tout sacrifice pour rien et que l’âme aspire à toujours donner davantage, autrement elle subit, et cette soumission, qui est chrétienne, ne peut suffire néanmoins à l’intimité des amis. Comment voulez-vous que l’Epoux soit content qu’on ait des airs martyrisés, même en se soumettant comme il faut ?

(24 Juillet 1876).

 

OMNIS QUI OB CHRISTI NOMEN

HIC IN MUNDO PREMITUR…

 

La souffrance n’est-elle pas la loi de la vie depuis le péché ? Qui avez-vous vu y échapper ? Les heureux ne sont donc pas ceux qui ne souffrent pas, car il n’y en aurait pas en ce monde, mais ceux qui savent souffrir… Il faut prendre votre courage et vous tourner vers Notre-Seigneur d’où vous viendra le secours. Je vous assure que je l’expérimente bien énergiquement depuis la mort de notre grand Abbé. Il faut tout porter et n’être plus porté par personne ; or je puis vous affirmer qu’avec un tel fardeau, je suis à l’aise, pourvu que je ne regarde pas du côté de l’amour de moi, et que, dans l’intimité du cœur je me jette en Jésus qui seul a en lui la beauté, l’amour, le bien, le vrai et tout ce qui peut nous captiver… Croyez-moi, ne craignez pas de souffrir en ce monde.

(Lettre, 11 Août 1877).

 

Ne vous étonnez pas d’être constamment et étrangement balloté. Vous serez vanné entre Dieu et le diable, mais c’est ce mouvement de van qui purifiera la nature et lui enlèvera la paille. Remarquez que le grain qu’on vanne n’a pas de mouvement propre, mais on le secoue. Laissez-vous remuer, mais ne bougez pas, loin d’aider à l’opération vous la troubleriez. Persistez donc à vous tenir calme… Vous n’arriverez pas toujours à faire la jonction avec Notre-Seigneur, mais il faut la rechercher toujours, quoique sans contention.

…Faites de votre mieux, agissez plus par la prière et par l’exemple que par la parole, mais ensuite si vous avez des insuccès, ne vous en tourmentez pas trop ; Notre-Seigneur en a bien aussi.

(17 Février 1887).

 

Pour s’unir à une âme, Dieu veut qu’elle soit assouplie : savoir profiter des choses qui nous façonnent est plus beau que la plus haute oraison.

Vous vous occupez trop selon moi de l’avenir que Dieu vous réserve, cela ne vous mène à rien et nuit au présent. Il faut acquérir les vraies et solides vertus, l’humilité, la patience, la force, l’amour… Votre santé n’est si facilement atteinte que parce que la jointure avec Dieu n’est pas assez faite.

L’épreuve de la santé en est une bien grande pour un moine, et j’y compatis de tout mon cœur Toutefois nos existences sont tellement données à Dieu corps et âme, que je ne puis penser qu’il n’y ait pour elles une providence toute particulière. Quelquefois cette providence peut ressembler au sommeil du Seigneur dans la barque de Pierre. Mais son sommeil ne saurait nous déconcerter néanmoins : il veille quand même.

Rien ne peut nous empêcher de rendre la vie intérieure d’autant plus intense que nos forces physiques sont plus restreintes. Il faut chercher plus de cœur à cœur avec Dieu, plus de foi et plus d’amour. Ne croyez-vous pas que Notre-Seigneur ruine souvent tous les abords de l’âme, afin de la concentrer sur elle-même et qu’elle s’accoutume à y trouver l’Hôte divin qui l’habite ? C’est une industrie du Maître pour nous dégager, nous déprendre des choses extérieures, même bonnes, qui tendent à nous éparpiller… Je suis convaincue que toutes les épreuves que vous venez de traverser vont à vous faire chercher encore plus une vie plus complètement contemplative…

(Lettre, 14 Mai 1890).

 

La patience est le remède à tous les maux. Dans la douleur, il ne faut pas s’agiter, mais tout accepter à cause de la main qui donne.

L’épreuve est toujours accompagnée d’une grâce de force ; lorsque le Seigneur nous engage dans la lutte, il se charge de nous donner le moyen de vaincre.

J’ai souvent pensé que la grâce du martyre était non seulement une grâce de force, ceci on le dit souvent, mais surtout une grâce de mansuétude extrême. Je suis surprise qu’on ne relève pas davantage ce caractère. Tamquam agnus coram tondente se. C’est une science que de savoir offrir un parfait holocauste ; c’est-à-dire une offrande sans alliage et sans mélange, dans laquelle on ne se reprend par aucun côté…

Ne sentez-vous pas que certaines peines sont comme un coin dans la main de Dieu ? Elles font entrer les réalités surnaturelles jusqu’au centre de l’âme.

(28 Novembre 1890).

 

Vous savez bien quels étaient les différents sacrifices de l’ancienne loi. Ceux pour l’action de grâces ou pour le péché laissaient une partie de la victime ou pour le sacrificateur ou pour le donateur, mais l’holocauste était brûlé tout entier.

Ainsi en est-il des offrandes des âmes. Dans beaucoup de circonstances nous donnons à Dieu de notre substance, c’est vrai, mais il y a un reliquat de l’offrande qui nous revient. Mais quand rien ne nous revient, quand nous n’avons aucun retour de notre don, c’est l’holocauste. Ne croyez pas quand je vous dis ces choses que je perde un seul instant de vue votre souffrance dans tous ses détails et avec tous ses raffinements ; mais je vois aussi, en raison même de cette connaissance, que vous avez une occasion unique de donner à Dieu ce que vous avez de plus surnaturellement précieux, et de le donner totalement.

Ne vous laissez pas déconcerter par l’apparente dureté du Seigneur : il ne vous montre ce visage que pour parfaire l’holocauste.

(29 Janvier 1891).

 

Vous paraissiez me faire un reproche de ce que je ne voulais jamais rien voir au point de vue de la raison. Mais ce point de vue rationnel, à quoi peut-il bien vous servir ? Il fait affluer en vous mille et mille pensées qui aigrissent votre mal sans rien changer aux choses. Je ne saurais pour moi rester en ce juste milieu. En jugeant selon la raison, c’est tout, la plupart du temps, que j’enverrais promener. Mais la foi peut seule engendrer la paix dans l’âme ; elle peut seule être une raison à ce qui paraît n’en pas avoir ; une consolation au milieu de ce qui est toute douleur ; une force quand on est faible et une espérance que Dieu qui voit tout avec une équité parfaite, saura aussi tout acquitter au moment voulu.

Vous serez bien avancé quand vous vous serez prouvé jusqu’à l’évidence qu’il y a eu dureté, injustice, ingratitude… En quoi cela pourra-t-il vous consoler ? Pour moi cela ne me ferait rien que de me faire du mal et de m’empêcher de tirer de cette épreuve tout ce qu’elle renferme de sanctifiant.

Mais, direz-vous, ces pensées viennent d’elles-mêmes, elles m’envahissent et me débordent. C’est vrai ; mais ne croyez-vous pas qu’on doit faire la police chez soi ? D’ailleurs ces pensées proviennent certainement d’une racine secrète qui est celle-ci : tout en acceptant l’épreuve, vous avez de l’attache à l’appréciation humaine de cette épreuve, et vous gardez un fond de rancune qui germe à certaines heures. Si, au lieu d’être ainsi divisé, vous étouffiez à fond tout ce qui n’est pas la foi pure, les pensées ne germeraient pas en foule…

…Je n’ai nulle sévérité, nul blâme pour vous dans le cœur Je ne nie aucunement la grandeur de l’épreuve ; seulement je suis sûre que si vous étiez à ma place et que je fusse à la vôtre, la compassion ne vous empêcherait pas de me dire ce que je vous dis. Je vous ai vu auprès des âmes et, dans leur intérêt, vous serriez pas mal l’écrou et n’entriez guère dans toutes les raisons bonnes ou mauvaises que chacun a toujours quand il souffre, à moins que se jetant pleinement en Dieu on ne veuille plus que lui tout seul.

…Quand tout s’en va, n’est-ce pas le moment de trouver Celui qui doit nous béatifier tout seul éternellement ? Combien nous serons seuls dans la vision intuitive, même entourés des anges et des saints

(5 Avril 1891).

 

Certaines épreuves très dures sont des grâces exquises qui font des saints malgré eux. Ce qui fait mourir est une grâce qu’on n’a pas toujours la force de chercher soi-même. Si Dieu aime l’âme, il l’impose, et sans s’arrêter à ses gémissements et à ses larmes il la conduit droit au but.

Donner à Dieu les choses illégitimes est déjà bien faire ; lui donner les choses permises et bonnes est meilleur ; lui donner les choses surnaturelles est le don le plus délicat et le plus parfait.

…Quand Dieu veut sanctifier réellement une âme, il connaît bien le joint et atteint juste au point sensible. D’abord on regimbe, puis on se soumet, puis on jette tout à terre ; et la joie, la paix, la pure charité naissent dans ces ruines. Cela vaut bien la peine. Rien ne donne espoir comme de voir une âme terrassée par une épreuve inattendue.

(20 Avril 1891).

 

QUI PARIETUM COMPAGE

IN UTROQUE NECTITUR…

 

Je vois que Notre-Seigneur fait et fera son œuvre, si nous devenons des saints. La souffrance fera un beau ciment. Oh ! qu’il faut avoir été bien écrasé pour faire des joints ! Devenir liquide, ce n’est pas commode.

(17 Février 1885).

 

Conseils à un nouveau Cellérier.

…Il faut oindre sans cesse autour de vous, adoucir et calmer, pacifier et joindre. Tant de gens veulent être pierre et si peu consentent à être ciment. Cependant n’est-ce pas le rôle divin du Saint-Esprit ? N’est-ce pas lui qui joint par d’admirables jointures les membres du Corps mystique du Christ ?

Méditez le Saint Patriarche sur l’article du Cellérier. Vous vivrez pour les autres, vous ne ferez rien sans le commandement de votre Abbé, et vous serez sicut oliva fructifera in domo Dei. Vous donnerez l’onction, la lumière, la nourriture. En tant d’emplois, sachez ménager vos forces ; ne vous épuisez pas dans des efforts de détails et habituez-vous à tâcher d’intéresser tout le monde aux affaires du moûtier. Gagnez- les tous en les aimant : c’est le grand moyen. L’amour est si industrieux et si habile !

Il est bien rare que tout soit mauvais dans un parti et que tout soit bon dans l’autre. Le vrai est de ne se passionner que pour Dieu, de beaucoup prier et de se vider de soi.

(5 Août 1877).

 

IN QUO CREDENS PERMANET…

 

Vous vous êtes toujours un peu plaint de ce que je ne voulais rien voir que dans la foi ; mais je crois que c’est la seule manière de voir véritable, exacte, car c’est celle que nous aurons devant le Souverain Juge. A quoi peut servir ce qui ne serait pas présentable à ce moment-là ? Il n’y a aucune sécurité (dans la vie religieuse surtout), en dehors de cet élément ; ce n’est pas la perfection et la sainteté encore, c’est simplement la sécurité. Il y a des heures dans la vie où, si l’on s’arrête à la raison, la tête tourne.

(20 Mars 1891).

 

Jamais dans la création les écorces ne disent la qualité du fruit. Ainsi les choses dans leur face externe en ce monde ne nous livrent pas leur secret véritable et leur germe qui est la volonté divine.

…Je n’ai plus du tout de goût qu’à m’enfoncer moi et tous ceux qui me sont chers dans cette foi profonde où les apparences ne sont plus rien et où l’on regarde toujours ea quae non videntur.

(31 Décembre 1890).

 

…Si vous saviez comme je vois clair que Dieu ne fonde et ne bâtit qu’avec des ruines, des impossibilités, des paralysies. C’est comme un jeu mystérieux de la Sagesse éternelle in orbe terrarum. C’est vrai dans les âmes, c’est vrai dans les sociétés spirituelles. Je suis harcelée par la pensée de la foi de Notre-Dame au grand samedi. La chère douce Reine, si elle avait dit sur quoi elle comptait aux apôtres, aux saintes femmes elles-mêmes, devant ce tombeau, en présence du succès des ennemis du Seigneur, l’aurait-on crue ?… je n’ose dire ! Pourtant, c’est elle qui avait raison.

Je vous conjure de verser toutes vos inquiétudes, anxiétés et prévisions dans le sein de Dieu. Nous autres, d’ailleurs, nous ne risquons rien, ne devant pas nous éterniser ici. Le succès et la victoire nous sont acquis et ne peuvent nous échapper. Pour l’Eglise que nous aimons, croyez aussi que tout sera succès.

(17 Septembre 1890).

 

Maintes fois, j’ai tout craint ; puis Notre-Seigneur me montrait mon peu de foi, me disant qu’il fallait tout traiter avec lui, en lui confiant le soin de la vraie action. Et quand je lui confiais la chose pleinement, sans entrer dans les considérations raisonnables et les craintes légitimes, tout se résolvait en temps voulu. Si bien que je n’ai pas tardé à m’apercevoir que l’issue dépendait de mon plus ou moins de confiance sereine et aveugle.

Dans ces circonstances, j’étais souvent obsédée par ce souvenir : Vinum non habent. Puis le Seigneur qui n’a pas du tout l’air de s’en occuper et répond tout autre chose ; Notre-Dame qui ne s’en émeut pas du tout, qui ne discute pas, qui ne se met pas en peine et qui dit simplement aux gens : Quodcumque dixerit vobis, tacite. Mon Dieu ! Que c’est vivant tout cela ! Et que c’est vrai ! Au reste, n’est-ce pas le nihil solliciti sitis, sed in oratione et obsecratione petitiones vestrae innotescant apud Deum ?

(16 Mars 1890).

 

Ne nous étonnons pas que les meilleures grâces soient les plus cachées. Il faut bien comprendre que nous devons laisser tomber ce qui est brillant, évident au sens humain, pour entrer dans cette région de la Foi où s’opèrent les grandes choses.

(Notes sur la Vie Spirituelle).

 

Sponsabo te mihi in fide. Comme la foi n’est pas dans le sentiment, j’avais gravé en ma mémoire ces paroles. Cela m’était d’un si grand poids que j’eusse voulu ne rien goûter, de peur d’aller contre la pureté de cette foi. C’est pourquoi les aridités ne m’affligeaient pas. Ainsi abandonnée à Celui qui me nourrissait de foi, je m’estimais plus riche en ma pauvreté que si j’avais eu toutes les joies possibles. Cela me faisait élever le cœur vers cette Beauté infinie, lui disant : « J’ai la foi, ô mon grand Dieu, je sais que vous êtes et cela me contente ». Si on m’avait demandé mes pensées, j’aurais répondu : « Je me contente de Celui qui est et qui remplit tout ». Je voyais Dieu en toutes choses et toutes choses en Dieu, et cette infinie majesté était à mon égard comme une vaste mer qui, venant à rompre ses bornes, me couvrait, m’inondait et m’enveloppait de toutes parts.

Notre foi nous élève, comme l’eau élevait peu à peu l’arche de Noé ; elle montait au-dessus des plus hautes montagnes et allait rejoindre le Ciel. Notre foi aussi nous porte au-dessus de la terre, pour nous faire gagner le Ciel.

 

LAETUS OBTULI UNIVERSA…

 

La mesure de notre foi est celle de notre joie.

Le secret de la joie, de la sécurité dans la vie surnaturelle, c’est la décentralisation de soi au profit de Dieu.

La bonté, l’épanouissement de l’âme se manifeste par la joie. Plus je vais, plus j’avance en âge, et plus je vois que la joie est la forme la plus exquise de l’âme consacrée à Dieu. La proximité de Dieu se traduit par cet épanouissement de l’âme, cette allure générale aimable et facile. Car le Seigneur qui, lui, a quelquefois des sévérités, ne veut pas que nous prenions, nous, des allures sévères. Voulez-vous louer Dieu pleinement et lui rendre le plus délicat hommage ? Ayez une joie résolue au milieu de tout. Repoussez tout élément de tristesse qui tendrait à s’introduire chez vous. Que cette atmosphère de joie soit comme l’habitude, l’impulsion ordinaire de votre âme. Réjouissez-vous, non pas parce que les choses sont agréables, mais parce que c’est Dieu qui les donne.

(Lettre, 1899).

 

Quand une moniale vit de la vraie joie, elle est comme l’épouse du Cantique Quasi pacem reperiens.

Sourire à toutes les voies de Dieu quelles qu’elles soient est certainement la forme de l’amour le plus délicat.

Hilarem datorem diligit Deus. La donation de nous- mêmes n’est pas complète quand elle n’est pas joyeuse. Saint Paul l’a dit. La vertu héroïque est facile, et par conséquent joyeuse. C’est une joie d’offrir au Seigneur tout ce que l’on a, mais surtout tout ce que l’on est. C’est alors la parfaite consécration parce que l’âme est livrée tout entière à Dieu. Le Seigneur semble attendre cela, il attend que tout soit pleinement dans sa main bénie, or nous savons combien il souhaite de s’emparer de l’âme qu’il aime.

 

SUIS COAPTANTUR LOGIS

PER MANUS ARTIFICIS…

 

La vraie perfection de toute créature est de remplir complètement la place que Dieu lui avait marquée de toute éternité… Le bien, le vrai et le beau ne peuvent être embrassés d’une façon absolue et totale ; ce que Dieu demande c’est que chaque créature l’embrasse d’une façon relative à sa volonté sur elle.

Tout ce que Dieu veut comme tout ce que Dieu est, est infiniment saint. Lorsqu’on se plonge entièrement dans cette volonté sainte, c’est inévitablement la sainteté.

 

A une moniale mise en demeure d’accepter une lourde responsabilité :

A mon sens, ni nos répugnances, ni nos répulsions ne peuvent être le régulateur de nos actes. Pour voir juste, il ne faut jamais regarder en nous, mais en Dieu. Si nous regardons en nous, il n’y a presque pas un seul de nos devoirs qui ne nous apparaisse comme fâcheux. C’est incroyable comme ce point de vue nous illusionne toujours. Par une juste loi, en nous cherchant nous-mêmes, nous nous nuisons toujours, au sens de nos intérêts réels ; tandis qu’en cherchant Dieu, tout nous advient à bien.

Vos répugnances ne sauraient donc pas être un motif déterminant et une lumière. Quand Notre-Seigneur nous a rachetés, il eut de grandes répugnances et passa outre, parce que la volonté de son Père était qu’il le fît…

Ne dites pas non plus que vous succomberez à la peine. Je crois de vrai qu’on ne succombe jamais à la peine sans imperfection. Voyez, je sens bien que mon langage quitte les sentiers battus et les lieux communs, mais je vous crois capable de l’entendre. Notre- Seigneur n’est pas mort dans son agonie ; Notre-Dame n’a pas expiré au Calvaire : on ne meurt à la peine qu’en cessant de regarder Dieu, qu’en cherchant de la joie en quelque autre chose qu’en Dieu et en se laissant hypnotiser par ce qui afflige.

Qu’en sera-t-il ? Je ne sais. Mais si Dieu ne veut pas votre sacrifice, n’y aura-t-il pas tout profit à vous mettre dans des dispositions si saintes ; et s’il le veut, vous ne lui aurez pas manqué en lui craquant dans la main. Ne devancez pas les heures. Je suis sûre que les circonstances nous éclaireront.

Vous savez bien que je ne me déroberai pas au devoir qui m’incombe de vous aider à chercher la lumière. Mais ceci n’est pas et ne saurait jamais être le terrain de l’autorité… Il ne s’agit pas de la conscience, mais de la loi de l’amour, en un mot de la perfection. La question ne se placera jamais sur un autre terrain. Or, là, Dieu lui-même ne contraint jamais sa créature : Si vis perfectus esse, comme s’il affectait une sorte d’indifférence. Au fond c’est là que se débattent ses plus grands intérêts, que se dénouent les vrais drames de son amour… Ses lumières sont alors appelées conseils.

A vous dire vrai, je ne suis pas surprise, si Notre- Seigneur veut vous faire atteindre non seulement la bonté, mais la sainteté, qu’il vous place dans des conditions où les horizons s’étendront un peu. La sainteté ne peut germer dans la seule fidélité correcte à nos devoirs d’état, c’est là seulement ce que nous devons apporter comme préparation. Si Dieu nous fait la grâce de vouloir nous conduire plus loin, il amène des circonstances qui nous obligent à une fidélité plus étendue. « Les circonstances font les saints, disait avec profondeur notre Père Abbé, les saints ne font pas les circonstances ». Une trempe sensée comme la vôtre court toujours le risque de s’arrêter au bon sens, à moins que le Seigneur ne brise cette coquille un peu étroite pour lancer l’âme dans l’océan sans rives et sans fond qui est lui-même ; nager et voler est de ce monde-là ; marcher semble plus solide et plus en harmonie avec notre nature.

…Dieu a-t-il résolu de vous faire arriver par là à la sainteté ? Voilà le vrai point de vue de la question. Quant à X…, Dieu pourrait toujours faire surgir un autre sauveur si vous refusiez, et le détriment serait alors pour vous et non pour X.

(Lettre, 16 Septembre 1889).

 

L’homme ne devient de taille à mériter les confiances du Seigneur que lorsqu’il a perdu son âme. Perdre son âme c’est prendre Dieu pour unique moteur, et ne se déterminer que d’après ses sentiments à lui.

Livrez-vous et ne vous prêtez pas seulement aux intentions de Dieu.

Si nous étions plus délicates envers Dieu, nous verrions qu’il sème dans notre existence tout ce qui est nécessaire pour opérer un détachement parfait.

Oui, tout doit vous servir d’échelon pour aller vers l’Époux divin ; après expérience en moi et dans les autres, je ne crois plus aux obstacles qui viennent du dehors ; je crois, au contraire, que Notre-Seigneur nous donne tout ce qui nous convient le mieux pour atteindre notre fin, en réalisant son plan, et que nous nous faisons illusion lorsque nous rêvons pour notre bien autre chose que la part qu’il nous fait. Je crois que l’âme a fait un grand progrès, quand elle est bien convaincue qu’elle doit s’adapter à ce qui l’entoure et non adapter l’entourage à elle…

(Lettre, 28 Novembre 1882).

 

La grandeur d’un acte n’est pas en lui-même, mais dans sa rencontre parfaite avec la volonté de Dieu.

Croyons que Dieu sait les chemins de son Paradis ; laissons-le faire.

Plus une âme abandonne toute sollicitude avec une fermeté que j’appellerai virginale, plus Notre-Seigneur tient à honneur de se charger de tout ce qui peut la préoccuper.

Dans les peines, regardons ailleurs, vers la Vérité éternelle, vers la Fidélité sans défaillance et la Beauté sans ombre. Après cela, que Dieu gouverne notre vie à son gré.

 

QUEREBAT VIDERE JESUM,

QUIS ESSET…

 

A Dieu ne plaise que le travail intellectuel devienne jamais pour une âme religieuse une occasion de se distraire de la présence de Dieu ! Il lui est donné non pour satisfaire la curiosité ou flatter l’orgueil, mais pour consacrer complètement à Dieu son intelligence, qui lui appartient au même titre que son cœur C’est Dieu seul que nous chercherons dans les livres, et l’étude de ses œuvres, quelles qu’elles soient, nous sera une invitation à redire toujours avec le Psalmiste : Quam magnificata sunt opera tua Domine ! Omnia in sapientia fecisti.

(Vie Spirituelle).

 

L’objet de toute science est la connaissance de la vérité. Or la vérité c’est Dieu ; Dieu manifesté et traduit aux hommes, c’est NOTRE-SEIGNEUR JESUS-CHRIST. Il dit dans l’Evangile : Ego sum via, veritas et vita. Ce n’était donc pas par modestie et par humilité, comme on le donne souvent à entendre, que saint Paul se glorifiait de ne connaître que Jésus et Jésus crucifié, car il manifestait ainsi, au contraire, qu’il possédait par là toutes les sciences. Connaître autrement est un mensonge de connaissance, puisque c’est mal connaître, et que mal connaître ne sera jamais savoir.

Ne savez-vous pas que la vérité n’est pas contraire à elle-même, pas plus que le bien ? La lumière dans l’intelligence ne peut vous porter à l’obscurité dans les actes ; la vraie science, selon Dieu, ne peut vous porter à l’infatuation ; renoncer à la science parce qu’il y a de la fausse monnaie qui enfle me paraît semblable à la conduite de ceux qui veulent supprimer les institutions parce qu’elles ont des défauts.

Je crois donc qu’il entre dans votre vocation, comme enfant de saint Benoît, de consacrer à Dieu non seulement implicitement, mais explicitement, les forces vives de votre intelligence et que cette intelligence a des aptitudes spéciales dont vous devez tout l’emploi à votre Seigneur et Roi et à votre Dame et Reine, l’Eglise.

Il faut étudier l’histoire monastique sous le regard de Dieu, non pas dans un esprit de contention et de critique, mais pour aimer davantage votre état et édifier votre âme. Le propre en effet du vrai savoir est d’édifier (bâtir) au lieu de détruire. En connaissant mieux les devoirs du moine et les procédés par lesquels les saints moines sont arrivés à la charité parfaite, vous aurez toujours plus à cœur de les imiter, par conséquent vous serez plus humble, plus soumis… Il y a bien moyen de rester humble, souple et respectueux. Saint Thomas recevait les leçons de théologie d’un ignorant sans sourciller et ne délaissait pas pour cela la science sacrée.

(Lettre, 2 Septembre 1882).

 

La science est bonne et conduit à Dieu ceux qui sont sains. La science, comme la nourriture, n’est malsaine que pour les malades ou les intempérants qui sont une sorte de malades… Vous n’aurez à veiller qu’à une seule chose, à sauvegarder toujours en première ligne la part de Dieu quoi qu’il arrive. Je vous promets à l’avance que ce temps ne nuira jamais à vos obligations de professeur, et je vous assure que tout travail qui empiéterait sur ce temps-là sera absolument stérile pour vos élèves et pour vous.

…Vous cultiverez la vraie science, et celle-là échauffe le cœur. Dieu est partout ; il ne faut pour le trouver que le chercher partout, et il se laisse trouver. Vous le trouverez dans la philosophie comme dans saint Paul ; les saint Denys, les saint Justin, les Athénagore et tant d’autres prouvent que ce chemin est bon. Puisse Notre-Seigneur vous tendre sa douce main dans cette voie et se révéler pleinement à vous pour que vous le révéliez pleinement aux autres à travers la science des premiers principes.

(Lettre, 26 Juin 1886).

 

A une aspirante.

Il est certain pour moi que la vie contemplative est faite pour vous. Mais quoique vous soyez propre à la vie contemplative, j’ai la persuasion intime que si votre esprit ne reçoit pas un aliment suffisant, votre imagination prendra une grande prépondérance, elle vous entraînera dans le vide et dans le vague. Et de là naîtront pour vous au bout de peu de temps de très grandes épreuves intérieures, auxquelles on ne saura comment remédier.

Si au contraire, on donne à votre esprit une nourriture saine destinée à le vivifier, à le développer, à l’épanouir dans les choses divines, la vie contemplative vous sera facilitée, l’imagination aura un contre-poids solide, et lorsqu’il plaira à Notre-Seigneur de vous envoyer les épreuves inévitables auxquelles il soumet toutes ses épouses, ces épreuves ne vous renverseront pas, parce que vous serez consolidée par une forte éducation religieuse.

Vous riez de la puérile réputation de savantes qu’on nous fait. Rien n’est plus ridicule et plus superficiel que cette appréciation. De savantes, il n’y en a point ici, mais des âmes qui cherchent vraiment Dieu dans la simplicité, qui le cherchent seulement comme on le cherchait au IVème siècle. Nous apprenons le latin afin de comprendre l’office divin, afin de pouvoir lire, dans la langue où ils les écrivaient pour nos grands-mères, les écrits des Pères et des Docteurs ; afin de nous délecter dans les écrits des saintes vierges qui nous ont précédées, afin de vivre comme vivaient sainte Gertrude et sainte Mechtilde, lesquelles puisaient dans les Saintes Ecritures toute la moelle de leur oraison mentale, et se sont élevées à une très haute contemplation par la simplicité et la largeur de la Règle bénédictine.

(Lettre, 18 Mai 1881).

 

Nous sommes tellement riches, tellement saturés de Dieu que notre misère n’est que de l’inapercevance. Nous possédons tout, et il y a une vraie ingratitude à faire comme si nous n’en avions pas même le soupçon.

(6 Mars 1891).

 

Sainte Thaïs s’est sanctifiée avec une seule sentence.

Il y a quelquefois un grand danger dans l’abondance, à force d’avoir beaucoup, on n’assimile plus rien.

Il est vrai et archi-vrai que nos œuvres sont filles de nos idées et leur ressemblent. Aussi, mon enfant, il faut abandonner sa tête au Bon Dieu pour que notre vie et nos actes aient son estampille.

(13 Avril 1897).

 

L’amour-propre est le seul ennemi de l’intelligence des divines Ecritures. Cette connaissance en effet ne ressemble pas aux autres. En vain étudiera-t-on : le Verbe qui est là, caché sous la lettre, ne se laissera jamais saisir que par l’âme vide de l’amour d’elle-même et échappera toujours à celle qui n’a pas de parfait mépris de soi. Et pour tout cela, la grâce nous est si largement donnée, que nous ne pouvons nous en prendre qu’à nous des échecs.

(5 Avril 1878).

 

La Sainte Bible.., prédilection sur tout autre livre. Il y a toute la distance du divin à l’humain. Toutefois on comprend mieux encore la Bible avec quelques notions de théologie qui aident à pénétrer cette poésie dont tous les symboles cachent une vérité, car c’est bien là que le beau est la seule splendeur du vrai. Pas de rêveries creuses, pas de sacrifices à la littérature et à la rhétorique, rien que la vérité éternelle sous une forme créée.

 

Les colombes logent in foraminibus petrae, dans le secret de la face de Dieu, de la foi. Elles se purifient et s’abreuvent dans les eaux vives de l’Ecriture, juxta fluenta plenissima.

L’Ecriture Sainte, c’est le Verbe de Dieu, il faut s’en servir avec une âme bien pure, alors elle sanctifie.

Si vous saviez comme j’aime vous voir aimer l’Ecriture sainte, le texte de Dieu ! Quelle est donc la parole humaine, prononcée il y a plusieurs milliers d’années, qui prête une expression à nos pensées, à nos sentiments, et qui, en les rendant, les renforce, les éclaire, les élève, les conforme à la pensée divine ?

Méditez sans cesse les Evangiles, sachez-les par cœur, mais par-dessus tout, lisez-les avec des yeux d’épouse, ou sans cela, vous ne verrez pas tout ce que vous y devez voir.

Ne sentez-vous pas tout de suite comment dans la divine Écriture tout se tient, s’enchaîne ; pour ma part, je ne vois rien d’isolé, mais au contraire un magnifique ensemble, des rapports étroits entre ce qui semble d’abord le plus éloigné, un grand tout, en un mot. Comment voulez-vous, après cette tendance de mon esprit, que je n’aie pas un véritable culte pour ce qui est un et simple comme l’unité ?

On peut regarder la simplicité comme l’apogée de l’esprit de foi ; parce que dans une âme qui possède l’esprit de foi, tout revient à l’unité.

Un mot de la Sainte Ecriture, le plus petit mot, fait tressaillir tout mon être : c’est le Verbe ! Je suis en contact avec le Verbe. La foi nous indique que ce contact se fait de trois manières : par la Sainte Eucharistie, par l’Ecriture Sainte et par la personne du Pape.

 

PLENA MODULIS IN LAUDE

ET CANORE JUBILO…

 

Nos temples doivent avoir un chant, autrement ils seraient mornes. Mais nous avons un chant, un chant incomparable. La seconde Personne de la Sainte Trinité est descendue sur la terre, le Verbe s’est fait chair. Qu’est la seconde Personne de la Sainte Trinité ? Qu’est le Verbe ? Il est tout à la fois un chantre et un chant. Chantre unique qui a donné une voix à la création tout entière, chant qui ne s’épuise jamais, car Dieu fait tout par son Verbe ; chant que nous redisons sans cesse, car c’est toujours le Verbe de Dieu que redisent les Psaumes. •

(Conférence, 12 Octobre 1888).

 

Lorsque Dieu daigna sortir de son éternel repos et créer ce que son intelligence avait conçu avant tout commencement, il imprima sur ses œuvres le sceau de sa ressemblance. Lui, le Beau absolu et parfait, a donné à son ouvrage une beauté qui est dans l’ordre, l’harmonie et la convenance.

La musique est une des images créées de la Beauté incréée. Le Père engendre éternellement son Fils qui est le Verbe, et ce Verbe est la musique incréée, toujours vibrante et résonnante ; musique égale et consubstantielle à son Auteur, musique féconde qui, en aimant d’un amour ineffable son principe, produit l’Esprit-Saint. Cet Esprit procède de l’amour réciproque du Verbe proféré et du Père proférant : il est cet amour même.

L’œuvre essentielle, le but de notre vie, c’est la contemplation, c’est la prière de l’Église célébrée par nous et devenue l’objet, le moyen, de notre contemplation.

Cherchez toujours l’identification avec l’Église, et tout ira bien ; elle mettra sur vos lèvres tout ce qu’il faudra dire. Que votre âme soit attentive seulement.

Nous sommes appelées par notre vocation même à prêter notre voix à la Sainte Église…

Nous devons donc toujours entrer dans ses pensées, dans son plan, dans ses vues, nous y livrer de toute l’ardeur dont nous sommes capables, chercher comment nous interpréterons mieux ses sentiments… Pour nous identifier à l’Église, il faut chasser toute personnalité, toute manière individuelle, nous transformer en tout autre chose que ce que nous sommes. Aussi faut-il mettre au-dessus de tout notre beau titre de filles de l’Église Catholique. Oui, au-dessus de tout. Le Seigneur a voulu nous donner ce lien avec son Église. C’est notre plus grand titre de noblesse. L’apogée de la sainteté, c’est d’être toujours plus filles de l’Église Catholique. Nous ne devons pas désirer autre chose.

Elles nourriront une inviolable fidélité au Saint- Siège apostolique et au Pontife Romain.

Voilà comment on s’identifie à l’Église, comment on est fille de l’Église : Tu es Pierre et sur cette pierre, je bâtirai mon Église… Tous les enseignements du Pape doivent être pour nous la vie, la force, la joie…

Même si j’y trouvais le contraire de ce que j’ai pensé toute ma vie, je m’y jetterais à corps perdu, avec toute l’énergie de ma foi. Notre-Seigneur a parlé par la bouche de Pierre. Nous avons une certitude complète de la vérité. Ne mêlons pas l’humain au divin. Manquer de cette fermeté dénote une faiblesse dans la foi. Avant même de connaître un texte Pontifical, j’ai ce sentiment profond d’adhésion qui me ferait donner tout mon sang pour chaque mot qui s’y trouve renfermé. C’est ainsi que doit agir un enfant de l’Église.

(Commentaire de la Sainte Règle).

 

Le cycle liturgique est un Credo vécu. Il est en même temps un traité complet de vie spirituelle, pouvant s’adapter à chaque âme selon ses besoins.

Songez que cette célébration nouvelle des mystères de notre salut est un moyen de nous les assimiler davantage, moyen qui ne se présente qu’un nombre limité de fois dans une vie humaine. Or si l’important pour nous est bien que nous ayons été rachetés, il est non moins important que nous prenions souci de nous incorporer le fruit de la Rédemption.

Ut mens nostra concordet voci nostrae. Modulez vos notes, qu’elles expriment les sentiments de vos âmes, que toutes aient l’accent de votre amour. Rendez la puissance de ce Verbe, de cette Parole efficace, qui pénètre le fond de l’âme usque ad divisionem animae et spiritus. Il faut que tous ceux qui vous entendent le sentent et le comprennent. Votre chant de louange trouvera un écho dans les âmes, comme l’Epoux se fait entendre dans vos propre cantiques.

Chantons, et chantons encore, sur cette terre étrangère jusqu’à ce que nos chants montent si haut qu’ils restent à jamais fixés avec nous autour de ce trône où réside Celui qui est Saint : Sanctus, Sanctus, Sanctus Dominus Deus Sabaoth !

Le moine est le chantre de la beauté de Dieu. Chanter Dieu, louer Dieu, et contempler sa beauté sans tache, c’est tout l’art du moine. Il y consacrera sa vie, il aura le culte de la beauté, et ce culte lui-même deviendra la plus belle chose qu’il y ait au monde. Nihil operi Dei praeponatur. L’œuvre de Dieu avant tout, c’est là l’œuvre unique de sa vie, c’est pour cela qu’il se retire du monde dont il fuit les distractions afin de se livrer plus entièrement à la contemplation de la Beauté.

La parfaite beauté d’un chœur dépend plus de la sainteté de la vie que de l’art à proprement parler.

L’hommage officiel et social rendu par l’Église militante au Dieu Père, Fils et Saint-Esprit, cet ensemble de formules parlées, de chants et de cérémonies qui est comme l’accompagnement nécessaire du Sacrifice éternel, constitue certainement la partie la plus noble du culte divin, qui est le tribut essentiel d’adoration, d’action de grâces, de louange et d’impétration.

(Vie Spirituelle).

Mais c’est en outre un moyen efficace pour approcher de Dieu ; ce qui veut dire que ce moyen est le premier pour baser la vie contemplative que j’appellerai la vie de contact avec Dieu.

 

HOC IN TEMPLO, SUMME DEUS,

EXORATUS ADVENI…

…Vouloir renfermer toute prière dans l’office divin et supprimer l’oraison, c’est arriver à rendre l’homme absolument impersonnel. Or, s’il y a un immense inconvénient à isoler l’homme, au lieu de le faire le membre d’un seul corps qui est l’Eglise, je vois pratiquement une sorte de panthéisme (je mets le mot trop gros simplement pour me faire comprendre) à l’absorber trop complètement dans un vaste tout, où jamais il ne fonctionne personnellement. Je vous avoue que j’ai presque autant horreur de cela que de l’égoïsme. La vérité est certainement entre les deux. Rejeter la prière mentale me semble donc annihiler la personnalité humaine d’une manière illicite et dangereuse.

 

HOC IN TEMPLO, SUMME DEUS,

EXORATUS ADVENI….

 

D’ailleurs, c’est une chose entièrement contraire, selon moi, à l’Ecriture Sainte et à la tradition.

…L’oraison mentale me paraît donc absolument nécessaire pour créer et entretenir en soi la continuelle aspiration vers les choses surnaturelles ainsi que le sentiment de leur réalité.

…L’office divin est le moment des idées et sa parfaite célébration demande que l’effort de l’intelligence s’unisse à celui de la voix : Mens nostra concordet voci nostrae. Mais le temps de l’oraison est tout autre. Là il faut consentir à « s’asseoir » comme font les brebis qui ruminent dans un pré, ou comme un chien qui se couche aux pieds de son Maître. Etre avec le Maître, à sa disposition, tranquille, même sans idées, pourvu que la volonté soit bien d’accord avec celle de Dieu, c’est la vraie oraison. On croit ainsi perdre son temps et il n’en est rien. Voyez donc dans les rapports entre personnes qui s’aiment, il serait fatigant de parler toujours ; et demeurer tranquille, sans mot dire, exprime souvent mieux la profondeur de l’amour. Ainsi en est-il avec Dieu, et surtout avec lui qui voit nos plus secrètes pensées. Présentez-vous simplement au divin Soleil comme un petit tournesol ou la fleur d’héliotrope. Cette oisiveté apparente est la vraie contemplation.

(Lettre, 1er Mai 1898).

 

Il ne faut pas se tendre dans la prière, mais s’y détendre et s’y reposer.

Tibi silentium laus : Heureuse qui se tait, pour n’écouter que Dieu.

Le silence est une des lois de l’adoration ; il est à la fois la voie pour que le Seigneur vienne et le résultat de sa venue.

La vie contemplative, c’est réfléchir Dieu dans le fond de son âme, parce qu’on le regarde sans cesse, et tandis que nous le regardons, il s’imprime en nous.

 

DOMUS MEA, DOMUS ORATIONIS VOCABITUR…

 

Oportet semper orare cette prière intérieure, sans paroles, n’est autre chose que l’exercice très simple de la charité.

Vous voulez être à Dieu ? Tu solus Dominus. Il faut vouloir n’être qu’à Dieu, et alors tout s’ordonne. La vie contemplative n’est pas autre chose que cet état d’intimité continue à travers toutes les occupations.

Cette atmosphère de prière doit pénétrer toute notre vie, depuis notre réveil jusqu’à notre sommeil, et encore lorsqu’on s’endort, c’est dans les bras de Dieu ; c’est une prière continue, et alors qu’il semble que tout dort, cette prière pénètre tout notre être comme l’encens pénètre les objets dans lesquels il est reçu : son parfum demeure à l’autel dans les fleurs et les vêtements sacrés. Voilà bien l’image de ce parfum de prière qui doit s’exhaler d’une moniale. On n’arrive pas à cette prière constante de tout l’être par la tension du cerveau, mais par l’harmonie de la volonté avec Dieu, par la remise totale de la vie entre ses mains.

Se remettre à Dieu, c’est lui dire : « Seigneur, prenez-moi ; guidez-moi ; abritez-moi ». Si souvent dans les Psaumes, nous appelons Dieu susceptor, ou encore nous lui disons de nous tenir à l’abri de ses ailes. Telle est la vraie atmosphère de prière. Ce n’est pas un acte déterminé, c’est un état qu’on provoque chez soi en le recherchant constamment, en y revenant toujours.

Majestas Domini replevit templum. Cherchez ce temple intérieur où la Majesté divine réside, et où l’amour nous donne accès. Cet amour tendre et dévoué est un acte permanent d’adoration. Reposez-vous là et ne faites pas même d’efforts laborieux pour vous reposer. La loi de l’amour — quand Dieu met en cet état — est de lui abandonner totalement le gouvernement de tout l’être, corps et âme.

(Lettre à Madame l’Abbesse de Stanbrook).

 

Le cœur devient un autel, où Dieu seul habite, et rend à son Père un sacrifice d’adoration, de louange et d’amour.

(Commentaire de la Montée du Carmel).

 

La volonté a quelque chose de calme, de tranquille. Elle nous fait nous serrer contre Dieu, nous blottir contre Dieu. Nous n’avons de consistance, de fermeté, qu’à la condition de nous tenir tout près de Dieu, étroitement unis à Dieu, dans l’humilité et la douceur absolues.

Il ne faut jamais qu’une âme s’absente de Dieu, puisque lui ne s’absente jamais de nous.

L’esprit de prière est la domination de Dieu acceptée d’une façon continuelle sur nous et en nous.

Rester devant Dieu pour qu’il nous envahisse n’est pas s’occuper de soi, mais se mettre à la disposition de Dieu.

 

CIVITAS…

AD QUAM CURRUNT IN FIDE

LAPIDES VIVI

 

La prière atteint partout, ou mieux, l’âme atteint tout en demeurant en Dieu.

Le monde a beau s’agiter et se rouler dans toutes les fanges, nos mystères ne s’en déroulent pas moins dans toute leur pureté, leur sérénité et leur splendeur. C’est toujours immuable, et nous, en y entrant, nous participons à cette activité sans trouble ni bruit.

Dans la société chrétienne, les contemplatifs sont aux âmes ce que les ordres hospitaliers sont aux corps.

Notre vrai levier social à nous contemplatives, c’est la sainteté de la vie et le parfait accomplissement de la prière liturgique. Voilà le champ de notre apostolat, et je le crois très vaste et très fécond.

Pour nous autres, femmes, après l’auguste Marie, Mère de Dieu, l’apostolat consiste dans la recherche de notre sanctification, afin de devenir toutes-puissantes par la prière sur le cœur de Notre-Seigneur. Avec cela nous faisons tout dans l’Église.

(Lettre, 1878).

 

Une seule âme qui se sanctifie dans la vérité est une richesse incomparable pour un monastère.

Nous ferons du bien, même social, en étant saints, et saints bénédictins, et en n’en sortant pas.

(3 Septembre 1884).

 

Je ne suis pas destinée à former des Apôtres ; Notre- Seigneur ne me demande que de former de vraies filles de saint Benoît. J’y mets tout ce que j’ai et tout ce que je suis ; l’Eglise ne réclamera rien de plus. L’esprit d’apostolat est, à mon sens, le point culminant de la sainteté, puisque c’est le moment où elle déborde…

(Lettre, 12 Avril 1890).

 

Quand les contemplatifs par vocation se lancent dans l’action sans se cacher dans le secret de la face de Dieu, ils sont au-dessous des religieux actifs.

(Lettre, sans date).

 

La patience, la prudence, l’adresse produite par une charité ingénieuse, et surtout le silence feront tout… Jamais je n’avais mieux compris l’importance du media nocte. Dieu vient dans les ténèbres de la vie présente, et dans le silence. C’est une formule qui nous demeure comme une leçon profonde. Vraiment on parle trop… et peut-être est-ce l’unique mal. On parle pour le bien, on parle pour médire, on parle pour parler, pour diriger, pour consoler, pour remédier : il en résulte une cacophonie épouvantable avec les meilleurs instruments, car personne ne veut lâcher son air. Eh ! je vous en prie, un peu du Maria conservabat haec omnia in corde suo.

Devant tant de combinaisons, tant d’activité, tant de projets, je ne sais quel impérieux besoin me prend de me jeter la tête la première en Dieu, dans cet océan tranquille et immense, simple et un, pour ne plus rien voir, ni rien comprendre, ni rien aimer que lui ; ou bien je n’ai plus envie de ne rien regarder que notre Reine Marie si belle, si paisible, si noyée dans l’inaccessible lumière ; ou mon Père saint Benoît si sage, si grave, si large dans sa paix, et regardant si bien le Créateur que tout lui est angusta creatura.

(Lettre, 24 Août 1890).

 

Le foyer de toute affection vraie est en Dieu… et je n’ai jamais su aimer personne hors de ce centre-là… J’aime les âmes, mais ce n’est pas elles directement, c’est parce que je les vois aimées d’un ineffable amour.

(Lettre à Dom Guéranger).

 

Ce que Dieu me réserve encore, je ne m’en fais pas grand souci ; puisqu’il m’a soutenue cinquante ans, il me soutiendra bien cent ans, si cela lui agrée. Je ne le tourmenterai ni pour allonger ni pour restreindre ma course. Je n’ai même pas de désir ou de répugnance pour ce qu’il compte y mettre. Je ne suis dévorée d’aucun zèle, et je ne regimbe à aucune besogne. Je suis sûre de la seule chose qui m’importe véritablement : quis ergo nos separabit a caritate Christi ? tribulatio ? an angustia ?… Certus sum enim quia neque mors, neque vita… neque creatura alia poterit nos separare a caritate Dei. Avec cette certitude on marche sans souci.

(Lettre, 19 Octobre 1895).

 

…Il faut avoir un certain détachement à l’égard du bien lui-même. Ce n’est pas facile ; cependant on y arrive. On se ménage de moins en moins, on se tient toujours prêt à agir pour le moment opportun, mais on ne veut pas les affaires du Seigneur plus et mieux que lui. On prie davantage et avec plus de confiance.

(Lettre, 26 Avril 1878).

 

Au milieu de tout, je vais sans regarder, sans m’arrêter, sans réfléchir ; si je cessais une seule seconde de regarder Dieu avec une intention intense, il nie semble que je serais comme perdue. J’aurais peur de moi et de tout : les angoisses et les répugnances me dévoreraient. Tandis qu’avec l’autre procédé, il n’y a que Dieu, et, avec lui, le silence et la paix.

Cor meum vigilat : Le cœur est toujours en éveil, toujours frais, toujours jeune, toujours prêt à aimer alors même que l’esprit et le corps n’en peuvent plus et ne rendent qu’un mauvais service. Ce cor meum vigilat est vraiment la ressource des supérieures, il est leur oraison, leur prudence, leur adresse, leur vie en un mot. Avec cela, elles se tirent de tout : j’estime même qu’elles pourraient faire de grands miracles. Si quelque chose manque, c’est que cette veille du cœur s’est ralentie ; oui, la veille convient à l’épouse, quant à l’Epoux, il peut dormir, parce que son sommeil ne nuit à rien. Voyez, il dort dans la barque de Pierre, il dort sur la croix lorsque son cœur est ouvert. Je pense même qu’il nous confie son sommeil et que nous devons faire, ipso favente, qu’il repose tranquillement dans les âmes qui lui appartiennent.

(Lettre, 28 Mai 1873).

 

Quand Dieu trouve une âme de foi, bâtie sur le surnaturel, il a pour elle une telle estime qu’il ne prend pas la peine de lui montrer le résultat de ce qu’elle fait. Les âmes de cette trempe travaillent uniquement pour Dieu et acceptent pour lui, sans jamais reculer, les besognes les plus ingrates.

L’Église ne vit que du dévouement de ses enfants, et Dieu lui-même ne veut rien faire en ce monde sans quelque personnalité qui consente à se donner sans réserve. Sans doute, je ne veux pas déprécier les incomparables beautés du martyre, mais souvent, en pensant à notre Père Abbé Dom Guéranger, il m’a semblé que certains martyrs regarderaient sans doute non sans admiration ces longues années passées parmi tant de tracas spirituels, temporels, sans que nous lui ayons vu jamais chercher ni à s’en distraire, ni à y échapper, en s’en allant se faire une vie au dehors pour compenser les ennuis du dedans. Quelle belle fidélité que cette persévérance journalière in multa patientia, dans une générosité qui ne s’alimente pas de la sublimité des actes, mais obscurément et continuellement vit l’abnegare semetipsum.

(Lettre, 28 Janvier 1890).

 

Les Apôtres pour travailler sûrement ont besoin d’être de grands contemplatifs. Tout a fléchi quand on a voulu agir seulement. La conversion d’une âme est une œuvre essentiellement divine. Si Dieu doit agir le premier, puisque la grâce praevenit et sequitur, dit l’Eglise, c’est sur lui qu’il faut agir d’abord. Les contemplatifs décident la question du côté de Dieu. Cela fait, le reste est un jeu. Tous les missionnaires le disent.

…En tous cas, la prière est le premier missionnaire. Quand on lapidait saint Etienne, Saul était là consentiens neci ejus ; mais la prière du diacre : Domine, ne statuas illis hoc peccatum tomba tout droit sur lui, et obtint ce que les paroles n’avaient pas obtenu. Or saint Paul de moins dans l’Eglise pour la diffusion de l’Evangile, c’était beaucoup…

(Lettre, 1890).

 

TERRIBILIS EST LOCUS ISTE

NON EST HIC ALIUD NISI DOMUS DEI…

 

Il y a un état dont je connais bien quelque chose, c’est d’être semi-viva. Je m’imagine que durant les triduanas inducias de ma sainte Cécile, elle était ainsi entre deux. J’ai quelquefois pensé que c’était l’état des stylites qui avaient ainsi tout l’isolement des anachorètes avec tout l’entourage des cénobites ; les inconvénients de la terre et ceux des intempéries du ciel. Ils n’étaient plus de ce monde et pas encore de l’autre. Le premier Stylite a été notre Sauveur en Croix. Le diable n’aime pas les stylites de cette sorte, car c’est lui qui disait : Salvum fac teipsum descendens de cruce. Les stylites sont debout : Stabat Mater ; quelques-uns, comme le Maître, ne portent plus nulle part que sur des plaies.

(Lettre à Madame la Prieure de Bonlieu, 25 Février 1890).

 

Jacob fit passer tout ce qu’il possédait et il resta seul, et quelqu’un lutta avec lui jusqu’au lever de l’aurore. (Gen. 32. 24-25).

Jacob, ayant veillé à toutes choses, sent le besoin de se réconforter dans la prière. L’état qu’il va traverser se reproduira en Notre Seigneur au jardin des olives, où, après avoir pourvu à tout pour les siens, il demeure seul. Et prolixius orabat. La lutte de Jacob est une figure de la grande lutte du Seigneur.

Jacob est encore ici le type de l’âme qui, après avoir épuisé et dépassé tous les secours ordinaires, se trouve seule en face de Dieu. Il y a des heures où il est impossible d’être assisté par d’autres. Pour beaucoup d’âmes, ce moment n’arrive qu’à la mort : là elles sont comme traquées, tout le reste s’évanouit, les abandonne, et c’est ce qui crée bien des angoisses chez les mourants en général. Ces angoisses viennent moins de l’agitation causée par la lutte entre l’âme et le corps qui vont se séparer — lutte qui est une trace du péché — qu’elles ne viennent de cette solitude dans laquelle la créature se voit en face de Dieu seul… Elle s’est toujours entourée de personnes et de choses qui ne lui ont pas permis de se placer seule en face de Dieu. Elle expérimente alors ce que dit saint Paul : « Qu’il est terrible de tomber entre les mains du Dieu vivant ! »

…Mais quelle différence pour l’âme qui a affronté cette solitude depuis longtemps et qui ne trouve d’aisance que là, parce que tout autre contact que celui de Dieu la gêne.

 

Casta libertas. Pourquoi ne pas entrer dans l’esprit du vœu de chasteté ? Pourquoi ne pas accomplir ce vœu avec cet amour que j’appellerai volontiers solitaire, exclusif ? Ce n’est pas de la sécheresse : ce détachement consiste à s’enfermer exclusivement du côté des choses divines et à abandonner au Seigneur ce qui nous tient le plus au cœur; quand l’âme se replie sur elle- même pour trouver le Seigneur uniquement, c’est le point culminant du vœu de chasteté. Le Quis ut Deus de saint Michel exprime bien cela.

Si vous voulez être forte, il ne faut regarder que le Seigneur et ses droits sur nous : c’est un honneur de pouvoir lui immoler nos affections les plus légitimes et les plus saintes ; les holocaustes ne se font jamais qu’avec ce qu’il y a de meilleur et dont on ne retranche rien.

(Lettre, 1890).

 

Rien ne se fait dans l’Eglise sans l’effusion du sang, celui du cœur ou celui du corps.

Le moyen unique pour obtenir la pureté est le renoncement absolu à tout ce qui est créé.

Notre-Seigneur veut que nous soyons séparées, et ce n’est pas assez pour nous de subir cette séparation : il faut la vouloir cordialement. Que ferait l’Epoux avec des épouses revêches et peu éprises de ce qui lui plaît ? Non, ce n’est point ainsi que nous serons, ni les unes ni les autres.

(Lettre, sans date).

 

La plus grande grâce que Dieu puisse faire à une âme, c’est de l’entraîner dans le désert. Il la met ainsi dans le voisinage des régions de l’éternité.

Enfoncez-vous seule avec lui seul dans le désert : le Maître, au lieu de s’incliner vers l’âme, l’oblige quelquefois à monter jusqu’à lui.

(Lettre, 14 Février 1889)

 

C’est une atmosphère pure et saine pour une âme d’épouse que d’être solitaria : je reconnais bien à cette conduite un peu austère l’amour du Seigneur pour votre âme. Pensez-vous quelquefois combien la vision intuitive nous mettra seule, dépouillée de tout, en face de Dieu ? Quelle belle solitude en laquelle jamais personne ne pourra pénétrer, lors même que les anges et les saints afflueraient à nos côtés ! Déjà en ce monde les âmes bien vides, plongées dans la foi, sans symboles ni images, entrevoient quelque chose de cela. Puissiez-vous en faire l’expérience !

(Lettre, 1891).

 

La vraie solitude de l’âme vient de ce qu’elle ne peut partager avec aucune créature ce qu’elle tient exclusivement de Dieu.

Jamais le Seigneur n’est plus près que lorsqu’on est seul.

Epoux de sang, jaloux de suffire, il permet les larmes, mais il veut que le cœur acquiesce au vide, à la solitude.

La souffrance, pour demeurer toute pure, ne doit venir que de Dieu. Il faut que notre âme ne consente jamais à la recevoir d’une main créée ; nous devons toujours nous tenir un peu comme le grand-prêtre auquel tout deuil était interdit à cause de sa grande proximité de Dieu et de son entrée dans le Saint des Saints.

(Lettre, sans date).

 

Vous êtes sevrée d’une foule de secours et de consolations divines parce que vous sortez trop de vous. Sacrifiez généreusement toutes ces paroles et sachez vous contenter d’avoir Dieu, ses anges et ses saints pour confidents. Vous avancerez davantage.

Souffrir seul certains ennuis attire des grâces immenses.

(16 Septembre 1887).

 

TUNSIONIBUS, PRESSURIS

EXPOLITI LAPIDES…

 

C’est une grande magnificence que la conduite de la Providence sur une âme que Dieu s’est réservée pour une vocation élevée. Cette prédestination, distincte de celle qui concerne le salut, se traduit par des influences plus délicates de l’amour divin qui, s’il est traversé dans ses plans, montre une sorte de susceptibilité jalouse qui lui fait briser avec fureur tout ce qui s’oppose à ses desseins. L’âme ignore parfois longtemps cette élection que Dieu a faite d’elle, cependant il est important qu’elle arrive à connaître le plan divin sur elle, non peut-être pour aider le Seigneur, mais pour ne pas l’entraver.

L’âme dont je parle a longtemps marché par des voies bonnes, mais communes et cependant la passion de la divine et éternelle Sagesse se traduisait déjà par les coïncidences, les faits les plus étranges et par un ensemble et une suite incontestables. Dieu a agi pendant longtemps par le dehors ; son opération se bornait à l’extérieur, j’allais dire qu’elle était presque négative, ayant surtout pour but d’empêcher les inconvénients de la nature et de faire éviter les pièges. L’amour conduisait tout, brûlant, desséchant autour de cette âme les choses créées, afin qu’elle ne pût ni se fixer, ni s’attacher, ni planter sa tente, mais qu’elle fût obligée de se tourner vers lui. Les personnes et les choses lui ont manqué dans la manière dont elle pensait les rencontrer, jamais cette âme n’a été remplie que d’une manière factice et transitoire, parce que Jésus avait résolu d’y maintenir le vide jusqu’à ce que lui-même daignât prendre toute la place.

La préparation extérieure de purification s’est ainsi faite mystérieusement, à l’insu de tout le monde et surtout de l’âme qui en était l’objet. Les humiliations, les hommes, les déceptions, tout a concouru à ce plan divin ; et le Seigneur avançait vers cette âme avec cette bonté, cette constance et cet amour industrieux dont la vue seule ravit d’admiration les Anges eux-mêmes. Dieu qui a créé l’homme libre, tient à honneur de ne point user envers lui de violence, mais il se glorifie d’atteindre sa fin avec force et douceur dans une pacifique conquête.

Lorsque l’âme dont je parle a été longuement préparée par le dehors, Notre-Seigneur commence à toucher le dedans. Il dit aux yeux de cette âme : Ephphetha. Elle, saisie doucement jusque dans l’intime de son être, a été pénétrée et renouvelée. Mais le Seigneur, au moyen de cette touche mystérieuse, ayant pour but de continuer à l’intérieur l’œuvre de purification commencée à l’extérieur, ne lui a point donné cette grâce sans amertume. Ses yeux spirituels nouvellement ouverts n’ont vu que des sujets d’une douleur toute d’amour, et les larmes ont coulé abondantes et doucement amères.

Ce sont là les saintes larmes de la componction plus précieuses que l’or, et que Dieu attend que l’on ne provoque ni que l’on n’arrête. Il faut que l’âme les verse passivement et doucement laissant la divine bonté faire son œuvre en elle. La source en sera subitement tarie et subitement rouverte, elles lavent l’âme sous le bon plaisir du Maître.

Tantôt elles couleront tranquilles et douces comme une rosée matinale, et elles seront pleines de charme ; tantôt elles se précipiteront comme un torrent et avec une douleur si pénétrante que l’âme pourrait se croire transpercée d’un dard. Ainsi touchée, l’âme profère comme invinciblement des paroles d’humilité ; chacun la croit humble et elle ne se sent que vraie. Elle voit ce qu’elle est, et ses regrets sont tout d’amour et de désirs.

Cette visite du Seigneur est une des grâces les plus sûres qu’une âme puisse recevoir, et il faut bien qu’elle sache que c’est un pur don du Divin Roi. Cette grâce il la fit à saint Pierre lorsqu’il lui accorda ce regard plein de tendresse chez Caïphe et que le grand Apôtre, ainsi que le dit si finement saint Marc coepit flere. Sous l’empire d’une grâce semblable David nous donna le Miserere.

Que l’âme souffre donc cette opération divine qui doit la transformer et laver toutes ses taches. Ah ! si elle pouvait voir avec quel amour le Seigneur voit couler ses saintes larmes et combien il se délecte de voir cette âme se faire justice ! Il admire cette œuvre de sa grâce et il se propose de la poursuivre et de l’achever par des dons plus magnifiques encore.

Mais il faut que l’âme ainsi prévenue se garde de la dissipation avec un soin tranquille. Que lui peuvent être les choses de ce monde ! Sans doute elle s’y appliquera avec soin autant que sa situation le requiert, mais il faut qu’elle tende à demeurer en elle-même, afin de ne pas éparpiller le don de Dieu.

Qu’elle adhère fortement à la vertu de prudence, surtout lorsque la componction la voudrait porter à des choses extrêmes qui ne seraient pas sanctionnées par un conseil. L’ennemi l’attendrait là et la pousserait dans quelques pièges. Au lieu de laisser à l’action de Dieu son empreinte sereine qui ne trompe pas, bientôt l’imagination se prendrait et engagerait cette âme dans des actes purement naturels et qui, loin de satisfaire le Maître, exposeraient l’âme à de grands périls. Qu’elle laisse au Seigneur le soin de la porter suavement et fidèlement à la vertu et vers des régions plus élevées sans doute, car Dieu ne s’arrête pas en chemin pourvu que l’homme ne gêne pas son action.

Il faut que cette âme cherche Dieu avec persévérance dans l’oraison et sans chercher autre chose qu’une conversation intime et tranquille avec le Seigneur, regardant plutôt les mystères que discourant sur eux. Au reste, le plus souvent elle ne pourra que regarder ses péchés et ses ingratitudes, et il lui semblera qu’elle a là son aliment inépuisable. Mais cela ne durera pas toujours.

La présence de Dieu doit devenir familière à cette âme et il lui faut sans cesse y revenir, si elle veut être fidèle. Mais surtout elle doit se donner à son céleste ami avec un sentiment toujours plus détaché de soi dans la Sainte Communion. Que sa plus grande préparation soit de se dilater et de s’ouvrir, et ensuite qu’elle laisse le Maître opérer. Il étendra insensiblement son règne, et lui qui est cette pax quae exsuperat omnem sensum, il habitera bientôt cette âme d’une manière stable et il n’y viendra pas seul : Ad eum veniemus, dit le Seigneur, et mansionem apud eum faciemus. C’est son aspiration avant même le jour éternel.

Une âme ainsi conduite ne doit pas se laisser envahir par une crainte défiante, quelle que soit l’horreur que lui cause la vue de ses infidélités, car c’est encore là un piège. La vertu d’espérance doit l’affermir dans une confiance sans limite et semblable à celle qui faisait dire à Job : Etiamsi occiderit me in ipso sperabo, verumtamen vias meas in conspectu ejus arguam. C’est un devoir de justice pour elle de se confier dans le Cœur de celui qui l’a aimée et suivie avec tant de fidélité.

Enfin que cette âme cherche sans cesse au milieu de ses larmes la noble et sainte joie du divin Esprit. Qu’elle rende hommage à Dieu par une hymne perpétuelle, à ce Dieu qui pouvait la laisser dans l’ornière commune et qui ne l’en a tirée que par une pure miséricorde. Soit à jamais au divin Roi des saints une louange éternelle de la part de cette âme.

(Lettre, 29 Juillet 1875).

 

In pharetra sua abscondit me (18. 49).

Etsi ambulavero in medio umbrae mords non timebo mala, quoniam tu mecum es (Ps. 22).

Dans la vie surnaturelle il y a un moment où la raison est confondue, où l’âme a besoin de se rendre à Dieu dans une confiance aveugle ; sans cela elle ne franchit pas un certain défilé ; il y a des hauteurs qu’elle n’aborderait jamais. Dieu ménage quelquefois cette épreuve sous une forme tout extérieure, ou bien mi-partie intérieure et extérieure, ou même intérieure.

On ne comprend pas, la raison est bouleversée, brisée en face de ce qui est impossible à éviter. Il faut attendre ce que le Seigneur fera ; dans ces conditions, la solution vient toujours, et elle vient de Dieu, par le côté qu’on n’attend pas.

Cette situation doit se retrouver plus ou moins dans les âmes, ou bien elles resteront toujours dans les bas- fonds de la vie surnaturelle. Cet état est la récompense d’une exacte fidélité. L’âme ferme les yeux. Elle dit au Seigneur : « Vous êtes le Maître. Je sais que vous ne me voulez que du bien. Je ne sais comment les choses se dérouleront, mais je consens à ne rien comprendre ».

Il faut que l’âme soit fidèle ; qu’on ne laisse pas aller son imagination ; qu’on sacrifie vraiment sa raison à Dieu ; alors on franchit un défilé important. Ces heures-là ne se remplacent pas. Il n’y a qu’à fermer les yeux sous la main de Dieu. Ce qu’il faut, c’est l’anéantissement de la raison humaine. La loi de toute résurrection, c’est d’abord la mort. Il fallait que le Seigneur mourût pour ressusciter. Les âmes doivent aussi mourir pour ressusciter à cette vie excellente qui est l’entrée dans la vraie vie surnaturelle.

Il faut de ces épreuves qui bouleversent l’être humain jusqu’au fond, une souffrance tellement profonde que les petites choses ne comptent plus. L’âme est vraiment détachée de tout, parce que toutes les amarres sont coupées ; elle est vraiment livrée à Dieu et devenue souple pour recevoir toutes les grâces et pour faire tout ce que Dieu veut d’elle.

Ceux qui sont vraiment unis à Dieu doivent en passer par là. Si rien ne déconcerte la confiance et l’abandon parfait que nous devons avoir envers Dieu, nous sommes livrés à son action dans la droiture et la soumission parfaite ; et le Seigneur ferait des miracles, s’il le fallait, pour venir au secours des âmes qui se livrent ainsi à lui complètement.

Mais celles qui se remuent, qui essayent de sortir de cet étau qui est comme les pierres carrées de Jérémie, ces âmes-là se font plus de mal que de bien.

Dans cet état il n’y a qu’à accepter. Tout ce que l’on fait pour en sortir est terrible, parce que Dieu ne veut pas que l’on en sorte. Il faut que l’on boive le calice jusqu’à la lie ; il faut que l’âme soit rendue et qu’elle meure. Toutes les fois qu’elle cherche à revivre, elle souffre beaucoup plus. Quelquefois on fait des maladresses qui ont des conséquences redoutables.

Les mystères de Dieu ne sont pas confiés à des âmes qui ne sont capables de rien endurer et qui éprouvent le besoin de se répandre dès qu’une chose les pique.

Dans l’état dont il est question ici, il faut consentir à rester seul devant Dieu en lui disant : « Vous me suffisez, faites l’opération à votre gré ».

Toutes les choses qui ne mettent pas la nature aux abois ne sont pas l’épreuve dont je parle. La manifestation de Notre-Seigneur, sa naissance, se réalise dans les âmes qui sont généreuses : la vraie vie de Dieu est la récompense de cet anéantissement et de la confusion de la raison.

(Conférence, Août 1901).

 

DISPONUNTUR PERMANSURI

SACRIS AEDIFICIIS

 

Les années, en s’écoulant, montrent toujours mieux l’unique objet et l’unique but de notre vie. Tout se simplifie et s’ordonne, et les circonstances extérieures finissent par n’avoir plus aucune prise. Que Dieu soit servi, aimé, glorifié, voilà le seul intérêt que nous ayons au cœur Et il est si doux et si précieux de sentir que, malgré les résistances, les âmes cheminent ensemble avec les mêmes désirs et les mêmes aspirations.

(Lettre, sans date).

 

Même au milieu de grands travaux tout est bien simple, bien tranquille, bien silencieux même, et très uniforme. Dès lors que le centre de l’âme n’est plus engagé inter mundanas varietates, comme le dit une collecte après Pâques, tout défile devant elle sans plus laisser de trace en elle que l’oiseau n’en laisse dans l’espace. Les choses n’intéressent plus qu’en Dieu, et tout autant qu’elles sont vivantes en lui.

(Lettre, 26 Octobre 1899).

 

Il nous faut arriver à cette simplicité de l’enfance où l’âme n’a plus de difficultés, tout est à sa place ; elle est prête à entrer dans tous les desseins de Dieu sur elle.

La vie est si simple. Je suis toujours poursuivie par ce texte : In omnibus requiem quaesivi et in haereditate Domini morabor. C’est tout un programme de paix, de sérénité, de stabilité en Dieu pour pouvoir mieux porter ce qu’il veut.

L’abandon tranquille, la sérénité, la paix, sont le dernier mot de la vertu, et la marque la plus réelle de notre union à Dieu.

L’âme est vraiment un diamant quand elle est telle qu’elle peut s’unir parfaitement à Dieu. Invulnérable, consistante contre tout ce qui n’est pas la lumière divine, transparente comme une eau de roche, mais ferme et solide comme la pierre.

(Lettre, 9 Septembre 1889).

 

A Madame l’Abbesse de Stanbrook, qui avait reçu le Sacrement des malades.

Il n’est pas besoin d’enthousiasme pour aller bien droit à Dieu. Je ne crois pas que la douce Reine du Ciel ait jamais payé Dieu de cette monnaie. Est-ce que l’adoration profonde qui est le parfait épanouissement de la divine charité, n’est pas la ruine de l’enthousiasme ? Celui-ci est le fruit d’un monde inférieur, tandis que tout ce qui est divin est grave.

On dit que les lacs profonds qui se trouvent dans le plateau des hautes montagnes n’ont point de vagues. La vague ne convient qu’aux surfaces, et les abîmes de l’océan ne les connaissent pas.

Quand l’âme s’avance vers les profondeurs de la Divinité, ce qui l’envahit, c’est la paix, une paix inénarrable que rien ne peut submerger, ni la pensée de, nos péchés, ni nos douleurs, ni celles des autres, ni rien au monde, parce que c’est l’aube de la vie éternelle qui commence à blanchir. On ne connaît pas encore la source de cette paix invincible, mais on l’expérimente néanmoins Pax Dei quae exsuperat omnem sensum custodiat intelligentiam et cor

(Lettre, 5 Octobre 1897).

 

PARADISUM INTROIRE…

 

La mort me paraît le plus facile, le plus simple de tous les actes de notre vie ; la donation la plus complète et la plus joyeuse de nous-mêmes à Dieu. Est-ce qu’un enfant ne s’endort pas confiant dans les bras de son père, alors même qu’il l’aurait offensé ? Est-ce qu’il n’est pas plus simple de lui faire débrouiller notre vie que de nous creuser la tête ? J’en dirais long là-dessus.

Lorsqu’une âme est unie à Dieu, pénétrée de sa lumière divine, il faut, pour que l’union soit consommée, que sa charité se soit déversée sur le prochain, que l’âme ait donné tout ce que Dieu a mis en elle. Alors, c’est le consummatum est. Si Notre-Dame était morte du seul fait de sa consommation en Dieu, elle serait morte dès le début de son existence ; mais elle avait une œuvre à accomplir. Il fallait qu’elle répandît sur d’autres ce qu’elle avait reçu. Cette diffusion était une conséquence de sa consommation en Dieu. Son âme a quitté alors le manteau de son corps, tout simplement, sans aucune violence, non que ce manteau fût altéré ou devenu trop étroit, mais parce que l’œuvre était achevée.

La « mort d’amour », c’est la vie divine qui envahit tout. Il est tout simple qu’arrivée à ce terme, l’âme quitte son vêtement et brise ses liens. Lorsque la vie divine a pénétré l’être dans sa plénitude, et que tout l’être s’est livré à Dieu, l’âme peut s’en aller.

(Conférence).

 

DICTA PACIS VISIO

 

Venez que nous nous entretenions pour un instant des moyens par lesquels votre âme gagnera toujours dans l’amour, c’est-à-dire dans la vraie perfection.

Celui auquel vous êtes uni est la source de toute béatitude ; vous ne pouvez le toucher, être en contact avec lui, sans que votre âme soit inondée de paix, de calme, de sérénité et de béatitude. Votre volonté qui est le point où vous adhérez à Dieu doit tenir si ferme que rien ne puisse vous arracher à lui. Souvent Dieu vous tient lui-même et alors son étreinte vous arrache à tout et à vous-même ; mais souvent aussi il vous tient sans vous étreindre, comme s’il disait : « Allez, si vous le voulez ! » Mais il ne faut jamais vouloir quitter celui qui vous enivre et vous rend beatus : il n’y a rien de plus parfait que d’être avec lui.

La sérénité est donc un baromètre qui dirige assez sûrement l’âme pour lui faire connaître si, à travers les accidents divers de la vie, elle est fidèle au plus parfait amour. Une âme sereine est vraiment détachée, pure, pauvre de la vraie pauvreté. Cette sérénité intérieure est plus volontaire qu’on ne le croit ; quand l’âme a atteint l’état du mariage spirituel, elle demeure presque toujours possible, puisqu’elle est la condition d’une entière fidélité. C’est par elle que tout amour de soi, tout orgueil, toute passion mal réglée, sont vaincus. Elle donne à Dieu le complet gouvernement de l’âme, laquelle lui échappe lorsqu’elle s’agite, même pour le bien. La sérénité maintient la rectitude du jugement parce que l’œil de l’âme est maintenu clair, tandis que le trouble amoncelle la poussière et empêche de percevoir la vérité. La sérénité empêche le flambeau de la foi de vaciller ; elle conserve ferme dans l’océan éternel l’ancre d’une espérance généreuse ; elle montre que l’amour divin donne toujours à Dieu l’unique place et que tout va bien puisque Dieu ne change pas, qu’il est toujours lui-même, toujours aussi grand, aussi beau. La sérénité nous donne aussi de servir le prochain comme les anges le font, sans passion, sans intérêt personnel, dans un dévouement admirable et dégagé de tout égoïsme.

Enfin, que dirai-je encore ? Cette, sérénité voulue, fruit de l’union transformante, permet à l’âme, quand Dieu lui impose la souffrance, de la lui offrir absolument pure de tout alliage ; car alors la souffrance ressemble à celle que Notre-Seigneur et Notre-Dame ont endurée pour nous.

Mais comment garder cette sérénité lorsque l’âme, par le fait de sa fragilité, commet quelque légère imperfection ou quelque péché véniel de surprise ? N’est-il pas légitime alors de s’attrister ? — Oui, si l’âme avait consenti volontairement à s’éloigner de Dieu, même en matière légère. Mais s’il n’y a eu que surprise, maladresse, défaillance imprévue et promptement réparée, il faut tenir bon à une sérénité vaillante, confiante et pleine de ferme propos. La raison en est facile à comprendre. Ces imperfections involontaires, ces surprises inévitables, sont corrigées aussitôt par l’union. Or l’union étant manifestée par la sérénité dont nous parlons, tenir ferme pour cette sérénité, c’est revenir aussitôt à l’union et précipiter dans le foyer divin la poussière qui vient de s’attacher à nous. C’est fuir l’ébranlement et le trouble qui disjoignent l’union ; c’est couper l’amour de soi jusque dans sa racine légitime, pratiquer une humilité généreuse, celle qui ne cherche aucun contentement de soi ; c’est pratiquer la patience : In patientia vestra possidebitis animas vestras ; c’est imiter la souplesse de la branche qui revient en son lieu dès qu’elle n’est plus courbée par un fardeau insolite ; c’est pratiquer la simplicité en ne mélangeant rien d’humain, aucun dépit, à son regret d’avoir failli. L’âme sereine voit son imperfection comme elle est, mais elle sait que le regret en ces matières se traduit surtout par une fidélité plus exacte et plus parfaite. L’âme sereine est une âme forte, maîtresse d’elle-même, magnanime, persévérante.

Cette sérénité est bien souvent indiquée dans l’Ecriture Sainte : Jubilate Deo omnis terra… Gaudete in Domino... Tous les beati, beatus, n’expriment pas autre chose que l’état dans lequel l’âme ne pratique pas seulement la vertu, mais la pratique avec sérénité ; ne supporte pas seulement l’épreuve, mais la voit venir avec une sérénité que rien n’altère et dont l’union est la source. C’est probablement en ce sens que la joie est donnée comme un fruit du Saint-Esprit. On ne comprend rien à la joie, au bonheur, si l’on ne connaît cette doctrine de la sérénité, si bien exprimée encore dans cette sentence : Secura mens quasi juge convivium.

Le démon ne craint rien tant que cette sérénité, rien ne le démonte davantage, et ses efforts persévérants sont dirigés contre elle. Il est hors de doute que beaucoup d’embûches n’ont point d’autre but que d’ébranler l’âme sur ce terrain en lui suggérant les raisons les plus spécieuses de la déserter. Mais, avec un peu d’exercice, l’âme s’aperçoit que dès qu’elle fléchit sous ce rapport elle perd la moitié de sa force, et que les attaques extérieures de l’ennemi pénètrent plus avant. C’est une première digue rompue et le flot entre, il bouleverse tout si on ne ferme la brèche.

Il y a encore un piège qu’il faut craindre, et que l’on peut éviter en redressant son jugement sur l’appréciation divine. Nous avons besoin de ne plus juger nos actes qu’à la lumière de Dieu et de fermer nos âmes à tout ce qui ne vient pas directement de cette lumière. Ainsi, sans aucune imperfection formelle, s’il arrive que l’âme tombe dans une faute matérielle, elle n’a pas le droit de s’en affliger, parce que Dieu n’étant pas atteint, pourquoi se permettrait-elle de l’être ? A plus forte raison doit-elle se conduire de la sorte lorsqu’il n’y a pas même un péché matériel et qu’elle tombe dans une incorrection, comme serait une impolitesse ou quelque autre maladresse de ce genre, Dieu n’étant pas même matériellement lésé. Cependant on sait que ces faiblesses affligent quelquefois plus les bonnes âmes qu’un péché formel en matière légère. Cette appréciation est fausse et contraire à la parfaite pureté de l’esprit ; car bien qu’on doive rechercher la délicatesse et la courtoisie dans les rapports mutuels, parce qu’elles sont l’enveloppe aimable d’une pure charité, si un accident nous y fait manquer, il faut plus se réjouir de la petite humiliation qui en ressort que de toute autre chose.

Si le démon suppose que nous perdrons facilement la sérénité qu’il redoute, à propos de ces petits accidents, il trouvera le moyen de multiplier autour de nous ces faits, non pour les faits eux-mêmes, mais pour la tristesse, qui, elle, étant une vraie imperfection, lui plaît singulièrement.

(Lettre, Octave de Noël 1887).

 

FUNDENS OLEUM DESUPER

 

Nous chantons au Psaume 44 : Dilexisti justitiam et odisti iniquitatem, propterea unxit te Deus, Deus tuus oleo laetitiae. Il ne s’agit pas ici d’onctions faites avec le Saint Chrême ou l’huile des catéchumènes, mais d’une onction, fruit de l’équité. C’est une forme mystérieuse de la grâce, qui atteint la partie supérieure de l’âme. Dieu la revêt d’une qualité spéciale qui a la suavité de l’huile. C’est quelque chose de doux et en même temps de fort, parce que le Seigneur n’est pas seulement douceur, mais encore force. C’est cette force et cette saveur qui donnent à l’âme paix, guérison parfaite, souplesse, adoucissement. C’est une récompense, le fruit intérieur d’une sorte d’intransigeance que nous portons en nous, mais non pour faire le procès du prochain. Il s’agit d’une discrétion, d’une séparation en nous du bien et du mal, discrétion qui nous fait rejeter tout ce qui est mal et aimer tout ce qui est bien. Mais jamais le Saint-Esprit ne conseille de travailler sur les autres avant que nous ayons travaillé sur nous-mêmes. La parole du Psaume 44 veut dire : J’ai aimé la justice en moi et j’ai rejeté tout ce qui déplaisait à Dieu, faisant tous les sacrifices pour arriver à la sainteté. Je n’ai pas mesuré mes efforts à mes goûts, je ne me suis pas raconté d’histoires, mais j’ai eu une parfaite intransigeance. Ce qui se présente dans l’ordre des besognes à faire, c’est nous d’abord, le prochain ensuite. C’est incroyable comme nous sommes ingénieux pour nous excuser, tandis que nous sommes très sévères pour les autres. Ce n’est pas le procédé de Dieu.

Quand nous avons aimé la justice et haï l’iniquité à tous les degrés, alors l’onction mystérieuse devient la récompense : Propterea unxit te Deus. Ce n’est pas une chose sensible, mais très substantielle par laquelle Dieu répond à l’intransigeance dont nous parlons. Nous avons exécuté par avance le jugement qui sera fait de nous plus tard. Cette onction est comme le dernier effort de Dieu pour la sanctification de l’âme.

(Commentaire de la Vive flamme d’amour

de saint Jean de la Croix).

 

TRANSLATI IN REQUIEM

 

L’état de charité consommée est décrit dans les Saintes Ecritures sous plusieurs symboles qui surpassent en beauté et en exactitude tout ce qu’ont pu dire ceux qui en ont l’expérience. Parmi ces figures, aucune ne paraît plus étendue que celle du sabbat ou du repos du septième jour. L’importance que le Saint-Esprit semble y mettre nous avertit que la réalité cachée sous le symbole doit être souverainement importante : Dieu conclut au septième jour l’ouvrage qu’il avait fait et, au septième jour, il se reposa après tout l’ouvrage qu’il avait fait. Dieu bénit le septième jour et le sanctifia, car il s’était alors reposé après tout son ouvrage de création (Gen. 2, 1-3).

Le repos de Dieu après la création signifie que Dieu ne se complaît dans aucune de ses œuvres, comme s’il avait eu besoin de la faire, ou qu’il eût été amoindri en ne rayant pas faite.

Toutefois, il est un autre repos de Dieu exprimé par le septième jour ; c’est celui qu’il daigna prendre dans ses créatures intelligentes qui lui sont pleinement soumises : In omnibus requiem quaesivi (Eccli. 24, 11). Oui, Dieu a cherché son repos accidentel dans les œuvres de ses mains, mais il ne l’a trouvé que dans la cité sanctifiée : In civitate sanctificata similiter requievi (ib. 15), cette cité appelée ailleurs : Jerusalem civitas requiei tuae (36, 15). L’état de charité consommée est un véritable sabbat où Dieu se repose dans l’âme humaine, et l’âme humaine se repose en Dieu, avant même l’éternité. Mais qu’est-ce que se reposer de ses œuvres avant l’éternité ? C’est lorsque, par la parfaite abnégation de soi-même, l’âme ne se considère jamais en aucune chose. Car nous ne saurions trouver aucun repos à nous replier sur nous-mêmes n’étant pas notre fin, tandis que le vrai terme de notre repos est en Dieu qui nous a faits et vers qui nous tendons.

C’est notre très grande gloire que de ne pouvoir trouver de repos ni en nous-mêmes, ni dans les œuvres de Dieu, mais en lui seul et de ne recueillir hors de lui que l’agitation et le trouble : Festinemus ergo ingredi in illam requiem. (Hébr. 4, 11). La pressante invitation de l’Apôtre est une haute leçon. Il faut se hâter, ne se poser nulle part, puisque en aucun lieu, en aucune créature ne se trouve pour nous le septième jour sanctifié. Il faut toujours s’élever vers Dieu avec persévérance par la foi, détourner ses regards de tout ce qui n’est pas lui, jusqu’à ce que nous soyons entrés dans ce bienheureux repos sans soir, à la célébration duquel sont attachés tant de dons.

Dans ce sabbat mystérieux et sanctifié, l’âme ne travaille plus, mais elle opère, et son opération est vive, puissante, efficace autant que silencieuse, paisible, tranquille. Moïse sur la montagne opérait lui aussi quand il avait les bras levés vers le ciel. Il n’éprouvait rien de la chaleur du combat ni des dangers de la lutte, il ne portait pas les coups et n’en recevait pas, mais élevé au-dessus de tout, seul admis au repos divin, il opérait la délivrance de son peuple et emportait la victoire. On peut dire que toute la vie de Moïse le montre ainsi opérant sans action extérieure. Notre- Seigneur Jésus-Christ, notre modèle, a imité, après ses immenses travaux, le repos du septième jour. Après avoir foulé seul le pressoir, ayant considéré l’ensemble de tout ce qu’il voulait accomplir, il dit : Consummatum est, et il entra dans le repos de son Père, sans cesser d’opérer toutes les œuvres qui avaient été confiées à son humanité sainte. Ce repos du Christ doit nous être incorporé comme toutes les autres phases de sa vie très sainte. Aussi y a-t-il pour nous un état qui n’est plus la passion et qui n’est pas encore le ciel. Saint Paul le dit : Consepulti ei in baptismo (Col. 2,12). Tel est notre état. Il se parfait et revêt toute sa noblesse dans la charité consommée

Si le samedi est consacré à la reine du Ciel, à Notre- Dame, la Vierge Immaculée, c’est que Dieu s’est reposé en elle, comme il ne se reposera jamais en aucune créature, car il a choisi pour le lieu de son repos non seulement l’âme de l’auguste Marie, mais encore son corps virginal, ainsi qu’elle le dit : Qui creavit me requievit in tabernaculo meo (Eccl. 24, 12). Mais en même temps aucune créature n’est entrée dans le repos de Dieu comme Notre-Dame Marie. Dès le premier instant de sa Conception Immaculée, cette créature vraiment à part s’est tournée vers Dieu et dédaignant à jamais toutes choses et soi-même, elle n’a pas, même un seul instant, détourné son regard de Dieu ; elle a passé à travers toutes choses, mais son repos, elle ne l’a jamais pris qu’en Dieu. Toutes les paroles qu’elle a jamais prononcées révèlent cette fixité au centre. Rien ne la trouble ni ne l’exalte. Sa très sainte vie s’est écoulée dans une sanctification constante du septième jour et dans le repos de Dieu. C’est tout le secret de sa vie et tout le mode de sa haute sainteté calme, silencieuse, ordonnée, profonde. Les joies de Bethléem, les angoisses du Calvaire sont pour son âme ce que sont les vagues soulevées par le vent dans les eaux profondes d’un de ces lacs qui se rencontrent au haut des montagnes, lacs inexplorés, autour desquels aucun être vivant ne paraît, si ce n’est l’aigle puissant. Lacs si profonds qu’on n’en saurait trouver le fond, tant leurs eaux pénètrent avant dans la croûte terrestre. La surface peut être soulevée, mais quelle force pourrait en atteindre les abîmes insondables ? Aussi, nul comme elle n’a compris le grand Samedi du repos de son divin Fils. Toutes les habitudes de son âme lui rendaient ce repos familier. Elle en connaissait depuis longtemps tous les mystères.

Ce samedi est le dernier effort de la foi, son apogée et son plein épanouissement. Il est glorieux à Dieu que l’âme s’y établisse un moment avant d’entrer dans le plein jour de la lumière de l’entière résurrection. Que Dieu se repose en nous et que nous nous reposions en Dieu de ses œuvres et des nôtres. C’est un état qui précède la parfaite béatitude ; c’est le sabbat, jour mixte, placé entre les œuvres laborieuses et extérieures et le jour éternel de la pleine lumière, jour sanctifié entre tous les autres, car il est la prise de possession parfaite et le vrai commencement. Jour où l’on s’abstient absolument des œuvres serviles parce que l’amour en chasse toute crainte. Jour du Seigneur, non dans la vision, mais dans les ombres du sépulcre de la foi. Jour où il n’y a plus de souffrances, quoique demeurent encore les dernières traces de la mortalité. Septième jour où les œuvres sont parfaites, où l’âme possède les plus grands biens sans les voir encore et où le corps est comme séparé d’elle et réduit dans le tombeau de la vie présente.

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