Institutions liturgiques – Chapitre I

INSTITUTIONS LITURGIQUES

 

PREMIÈRE PARTIE

 

 

CHAPITRE I : NOTIONS PRÉLIMINAIRES

 

La Liturgie, considérée en général, est l’ensemble des symboles, des chants et des actes au moyen desquels l’Église exprime et manifeste sa religion envers Dieu.

La Liturgie n’est donc pas simplement la prière, mais bien la prière considérée à l’état social. Une prière individuelle, faite dans un nom individuel, n’est point Liturgie. Cependant les formules et les signes de la Liturgie peuvent être légitimement et convenablement employés par les particuliers, dans l’intention de donner plus de force et d’efficacité à leurs œuvres de prière ; comme lorsqu’on récite des oraisons consacrées, des hymnes, des répons, pour s’exciter à la religion. Ce genre de prière est même le meilleur, en fait de prière vocale, car il associe à l’effort individuel le mérite et la consécration de l’Église entière.

Quant à la récitation privée des formules de la Liturgie dans l’Office divin par les clercs, les bénéficiers et les réguliers, lesquels sont tenus de suppléer en particulier à ce qu’ils n’accomplissent pas au chœur, on ne saurait la considérer comme une œuvre de dévotion privée : elle est un acte de religion sociale. Celui qui prie ainsi est député officiellement pour ce sujet. Sa parole, son intention même, appartiennent à l’Église. S’il pèche en cet emploi, c’est contre l’Église autant que contre lui-même qu’il pèche. Ainsi la récitation du Bréviaire, quoique dans nos malheureux temps et dans notre pays elle n’ait plus guère lieu que dans le particulier, n’en est pas moins une chose liturgique, une œuvre liturgique.

De même que la vertu de religion renferme tous les actes du culte divin, ainsi la Liturgie, qui est la forme sociale de cette vertu, les comprend tous également. On peut même dire que la Liturgie est l’expression la plus haute, la plus sainte de la pensée, de l’intelligence de l’Église, par cela seul qu’elle est exercée par l’Église en communication directe avec Dieu dans la Confession, la Prière et la Louange.

Confession, Prière, Louange : tels sont les actes principaux de la religion ; telles sont aussi les formes principales de la Liturgie.

La Confession, par laquelle l’Église fait hommage à Dieu de la vérité qu’elle en a reçue, redisant mille fois en sa présence le triomphant symbole qui renferme écrites dans le langage de la terre des vérités qui sont du ciel. Ce symbole, elle le répète chaque jour en abrégé plusieurs fois dans les Heures canoniales; plus développé dans l’action du sacrifice au jour du dimanche et dans les grandes solennités; enfin elle le confesse en grand, dans l’ensemble de l’année chrétienne, au sein de laquelle il est représenté, mystère par mystère, avec toute la richesse des rites, toute la pompe du langage, toute la profondeur des adorations, tout l’enthousiasme de la foi.

De là l’importance si grande pour l’intelligence du dogme, donnée dans tous les temps aux paroles et aux faits de la Liturgie. On connaît l’axiome : Legem credendi statuat lex supplicandi. C’est dans la Liturgie que l’esprit qui inspira les Écritures sacrées parle encore ; la Liturgie est la tradition même à son plus haut degré de puissance et de solennité.

La Prière, par laquelle l’Église exprime son amour, son désir de plaire à Dieu, de lui être unie, désir à la fois humble et fort, timide et hardi, parce qu’elle est aimée et que celui qui l’aime est Dieu. C’est dans la Prière qui vient à la suite de la Confession, comme l’espérance après la foi, que l’Église présente ses demandes, expose ses besoins, explique ses nécessités, car elle sait ce que Dieu veut d’elle, et combien elle en est éloignée, jusqu’à ce que le nombre des élus soit complet.

De là l’onction ravissante, l’ineffable mélancolie, la tendresse incommunicable de ces formules, les unes si simples, les autres si solennelles, dans lesquelles apparaît tantôt la douce et tendre confiance d’une royale épouse envers le monarque qui l’a choisie et couronnée, tantôt la sollicitude empressée d’un cœur de mère qui s’alarme pour des enfants bien-aimés ; mais toujours cette science des choses d’une autre vie, si profonde et si distincte, soit qu’elle confesse la vérité, soit qu’elle désire en goûter les fruits, que nul sentiment ne saurait être comparé au sien nul langage rapproché de son langage.

La Louange, car l’Église ne saurait contenir dans une silencieuse contemplation les transports d’amour et d’admiration que lui fait naître l’aspect des mystères divins. Comme Marie, à la vue des grandes choses qu’a faites en elle Celui qui est puissant, elle tressaille en lui, elle le glorifie. Elle célèbre donc les victoires du Seigneur et aussi ses propres triomphes. Le souvenir des merveilles des temps anciens la ravit et l’exalte ; elle se met à en faire le récit pompeux, comme pour raviver les sentiments qu’elles lui inspirent.

Elle célèbre, après Dieu, les élus de Dieu; d’abord l’incomparable Marie, pour qui elle a des accents d’amour et de prière d’une douceur céleste; les Esprits bienheureux, dont les relations et les influences l’embellissent et la protègent ; ses propres enfants qui l’ont arrosée de leur sang, illuminée de leur doctrine, sanctifiée de leur glorieuse confession, embaumée du parfum de leurs lis et de leurs roses. Chaque année, elle redit avec amour et maternité leurs vertus et leurs combats!

Or ces trois parties principales, Confession, Prière, Louange, deviennent dans la Liturgie une triple source d’intarissable poésie : poésie inspirée du même esprit qui dicta les cantiques de David, d’Isaïe et de Salomon ; poésie aussi ravissante dans les images que profonde et inépuisable dans le sentiment. Dieu devait à son Église un langage digne de servir de si hautes pensées, de si ardents désirs.

Mais, comme toutes les grandes impressions de l’âme, la foi, l’amour, le sentiment de l’admiration, la joie du triomphe, ne se parlent pas seulement, mais se chantent, et d’autant plus que tout sentiment établi dans l’ordre se résout en harmonie, il s’ensuit que l’Église doit naturellement chanter louange, prière et confession, produisant, par une gradation quelque peu affaiblie sans doute, à mesure qu’elle s’éloigne du principe, un chant beau comme les paroles, des paroles élevées comme le sentiment, et le sentiment lui-même en rapport fini mais réel avec celui qui en est l’objet et la source.

Et, comme l’Église est une société, non d’esprits, mais d’hommes, créatures composées d’âme et de corps, qui traduisent toute vérité sous des images et des signes, portant eux-mêmes dans leurs corps une forme ineffable de leur âme ; dans l’Église, disons-nous, ce céleste ensemble de confession, de prière et de louange, parlé dans un langage sacré, modulé sur un rythme surnaturel, se produit aussi par les signes extérieurs, rites et cérémonies, qui sont le corps de la Liturgie.

Ainsi, sentiment, parole, mélodie, action, tels sont les éléments qui, mis en rapport avec le vrai et le bien, produisent l’ordre et l’harmonie parfaite ; que ne doivent-ils pas enfanter quand ils prennent la proportion de l’Église même de Dieu, initiée par le Verbe aux secrets de la vie éternelle, dépositaire de la vérité immuable et féconde, nourrie constamment de l’élément surnaturel ? Ne craignons donc pas de le dire, la Liturgie renferme éminemment toute beauté de sentiment, de mélodie et de forme, non-seulement à l’égal, mais infiniment au-dessus de tout ce qu’on pourrait lui comparer, à part les Livres saints. Nous en verrons à loisir la preuve.

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