Institutions liturgiques – Chapitre III

CHAPITRE III : ÉTAT DE LA LITURGIE AU TEMPS DES APOTRES

 

La Liturgie est une chose si excellente, que, pour en trouver le principe, il faut remonter jusqu’à Dieu ; car Dieu, dans la contemplation de ses perfections infinies, se loue et se glorifie sans cesse, comme il s’aime d’un amour éternel. Toutefois ces divers actes accomplis dans l’essence divine, n’ont eu d’expression visible et véritablement liturgique que du moment où une des trois Personnes ayant pris la nature humaine, a pu dès lors rendre les devoirs de la religion à la glorieuse Trinité.

Dieu a tant aimé le monde, qu’il lui a donné son Fils unique 1 pour l’instruire dans l’accomplissement de l’œuvre liturgique. Après avoir été annoncée et préfigurée pendant quarante siècles, une prière divine a été offerte, un sacrifice divin a été accompli, et, maintenant encore et jusque dans l’éternité, l’Agneau immolé dès le commencement du monde s’offre sur l’autel sublime du ciel et rend d’une manière infinie à l’ineffable Trinité tous les devoirs de la religion, au nom des membres dont il est le Chef, lesquels confessent, supplient et glorifient avec lui, par la vertu du divin Esprit qui, les animant de son souffle 2 et les couvrant de son ombre3, forme en eux cet inénarrable gémissement 4 qui retentit doucement dans les cœurs.

Infiniment au-dessous de l’Agneau, mais incomparablement au-dessus de toute autre créature, Marie, mère de Dieu, assistant en corps et en âme, afin que rien ne manque à la plénitude de son expression liturgique, offre à Dieu la prière la plus pure et la plus complète après celle du Fils de Dieu auprès duquel elle introduit les vœux de la création, les complétant de sa perfection propre, les rendant agréables de sa faveur toujours agréée.

Les chœurs des esprits angéliques célèbrent aussi la louange de Dieu. Ils ne cessent de crier alternativement : Saint, saint, saint! Ils rendent tous les devoirs de la religion pour eux-mêmes, et aussi pour le reste de la création, particulièrement pour les hommes auxquels Dieu a, comme à eux, confié l’honneur de son service 5

Les hommes élus et glorifiés, les saints, établis dans une harmonie parfaite de grâce et de gloire, chantent aussi la divine louange, continuant d’un ton plus fort et plus mélodieux encore leurs cantiques de la terre, et, afin que rien ne manque aux conditions de leur Liturgie, ils reprendront un jour leurs corps pour lui pouvoir donner une forme visible.

L’Église militante enfin loue Dieu avec l’Agneau qui est son époux et sur lequel elle est appuyée 6 ; avec Marie, qui est sa miséricordieuse reine ; avec les anges, qui la gouvernent sous l’œil du Très-Haut ; avec les saints, qui l’aiment toujours d’une tendresse filiale, et la tirent d’en haut ; enfin dans cette demeure mortelle où la retiennent les décrets divins et qu’elle est appelée à sanctifier, elle remplit admirablement toutes les conditions de la Liturgie, ainsi que nous le ferons voir en détail dans ces Institutions.

Mais suivons d’abord les principes et les développements de cette Liturgie sous ses formes générales. Reconnaissons d’abord que le monde n’a jamais été sans elle : car, comme l’Eglise date du commencement du monde, suivant la doctrine de saint Augustin 7, la Liturgie date de ce même commencement. En effet, l’homme n’a point été sans connaître Dieu qui se révéla à lui tout d’abord; or, connaissant Dieu, il n’a point été sans l’adorer, sans le supplier, sans célébrer ses grandeurs et ses bienfaits, et ces sentiments n’ont point non plus été dans l’homme sans se produire par des paroles et des actes.

Dieu daigna révéler ces formes de la Liturgie, comme il donna à l’homme la pensée, comme il lui donna la parole, comme il se manifesta à lui en qualité d’auteur de la nature et d’auteur de la grâce et de la gloire. Aussi voyons-nous, dès l’origine, la Liturgie exercée par les premiers hommes dans le principal et le plus auguste de ses actes, le sacrifice. Malgré la différence de leurs hosties, et par la raison de cette différence même, Caïn et Abel attestent dans leurs offrandes diverses un ordre préétabli, un rite commun, quoique le sacrifice du second soit sanglant et que l’offrande du premier ne le soit pas.

Bientôt, à cette même époque antédiluvienne, si riche de communications divines, nous lisons d’Énos, homme juste et serviteur de Dieu, qu’il commença d’invoquer le nom du Seigneur 8, c’est-à-dire, comme l’ont entendu les Pères , à enrichir de développements plus vastes cette première forme qui remontait au jour même de la création de l’homme. Durant cette période, le sacrifice persévéra toujours ; car Noé, au sortir de l’Arche, pendant que l’arc du Seigneur resplendissait à l’horizon, immola en action de grâces plusieurs des animaux purs que, dans cette intention même, Dieu avait ordonné de conserver en plus grand nombre 9

Ainsi le principe liturgique avait été sauvé du redoutable cataclysme qui engloutit pour jamais la plupart des souvenirs de ce premier monde; il survécut avec le langage, avec les traditions sacrées des patriarches. Nous en voyons de fréquentes applications dans les pages si courtes du récit antémosaïque. Abraham, Isaac, Jacob, offrent des sacrifices d’animaux 10 ; ils dédient au Seigneur les lieux où ils ont senti sa présence 11 ; ils élèvent des pierres en autel 12 ; ces pierres, comme aujourd’hui, ont besoin d’être inondées d’huile pour devenir dignes de recevoir la majesté de Dieu 13 ; et non-seulement l’autel paraît, mais le sacrifice futur est montré de loin. Tout à coup, un Roi Pontife, tenant en ses mains le pain et le vin, offre une hostie pacifique 14, et avec tant de vérité, que la mémoire de son sacrifice et de sa consécration demeure pour être invoquée mille ans après, par un autre prophète-roi, mais non plus pontife, comme type du sacerdoce et du sacrifice du Messie à venir.

Durant toute cette époque primitive, les traditions liturgiques ne sont point flottantes et arbitraires, mais précises et déterminées : elles se reproduisent toujours les mêmes. On voit clairement qu’elles ne sont point de l’invention de l’homme, mais imposées par Dieu lui-même ; car le Seigneur loue Abraham d’avoir gardé non-seulement ses lois et ses préceptes, mais encore ses cérémonies 15

La loi mosaïque fut ensuite promulguée en son temps, à l’effet de donner une forme plus précise encore et plus solennelle à la Liturgie, de créer un corps de Prêtres présidé par un Pontife souverain, de fixer, au moyen de règlements écrits, des traditions jusqu’alors conservées pures, mais dont la défection générale des peuples menaçait l’intégrité. Toutefois, avant que Moïse montât sur le Sinaï, où il devait recevoir cette loi, déjà l’Agneau pascal avait été immolé au milieu des rites les plus mystérieux, et déjà le chef des Hébreux avait chanté l’hymne du passage de la mer Rouge, pendant que Marie, à la tête du chœur des vierges d’Israël, l’accompagnait du son des instruments sacrés.

Dieu parle donc et révèle cet ensemble de rites dans lequel on voit figurer en un ordre admirable les diverses espèces de sacrifices, les expiations, l’offrande des prémices, le feu sacré, les thurifications, les habits sacerdotaux, etc. La Liturgie sort de l’enfance et passe à son âge intermédiaire, durant lequel elle ne devait plus être exercée sous une forme simplement domestique, mais sous une forme plus sociale, au moyen d’une tribu sacrée ; mais, d’autre part, ses symboles, si riches qu’ils fussent, ne devaient pas renfermer les réalités qu’ils signifiaient. Le développement de ce magnifique tableau n’entre point dans notre plan ; de nombreux et savants commentateurs s’en sont occupés dans des ouvrages spéciaux que tout le monde peut consulter.

D’ailleurs le Lévitique ne renfermait pas tous les détails rituels du culte mosaïque, non plus que les tables de la loi, toutes les croyances du peuple de Dieu. Beaucoup de particularités liturgiques se conservaient par la tradition ; tels sont le rite du cantique des degrés 16, la prière sept fois le jour et au milieu de la nuit 17l’onction des rois 18, et mille autres faits épars dans les livres historiques et prophétiques de l’Ancien Testament.

Nous ne devons pas manquer de signaler aussi ce phénomène si remarquable, qui surprend dès l’abord l’observateur des anciennes religions, savoir, la ressemblance frappante des formes religieuses employées par la plupart des peuples Gentils avec les rites liturgiques du peuple israélite. Ce fait est incontestable, et, ainsi qu’on l’a remarqué il y a longtemps, il a contribué puissamment à préparer les voies à l’établissement du culte chrétien, soit qu’on l’explique, avec la plupart des anciens Pères, par une suite de communications de ces peuples avec les Juifs, soit qu’on le considère comme un débris des traditions patriarcales dont le culte mosaïque n’était qu’un vaste développement.

Quoi qu’il en soit, la plénitude des temps étant venue, le VERBE SE FIT CHAIR ET HABITA PARMI NOUS : il se donna à voir, à entendre, à toucher aux hommes 19, et, descendu du ciel pour créer des adorateurs en esprit et en vérité 20, il vint, non détruire, mais accomplir et perfectionner les traditions liturgiques 21. Après sa naissance, il fut circoncis, offert au temple, racheté. Dès l’âge de douze ans, il accomplit la visite du temple, et, plus tard, on l’y vit fréquemment venir offrir sa prière. Il remplit la carrière du jeûne de quarante jours ; il sanctifia le sabbat ; il consacra par son exemple la prière nocturne. A la dernière cène, où il célébra le grand Acte liturgique, et pourvut à son accomplissement futur jusqu’à la fin des siècles, il préluda par le lavement des pieds que les Pères ont appelé un mystère, et termina par un hymne solennel, avant de sortir pour aller au mont des Oliviers. Peu d’heures après, sa vie mortelle, qui n’était elle-même qu’un grand acte liturgique, se termina dans l’effusion du sang sur l’autel de la croix; le voile de l’ancien temple se déchirant, ouvrit comme un passage à de nouveaux mystères, proclama un nouveau tabernacle, une arche d’alliance éternelle, et désormais la Liturgie commença sa période complète en tant que culte de la terre.

Car le sacrifice ne cesse pas en ce jour, bien qu’il soit consommé. Du lever du soleil à son couchant 22, il devient perpétuel, quotidien, universel ; et non-seulement le sacrifice, centre de la Liturgie, reste, mais une nouvelle naissance par l’eau est offerte au genre humain ; la visite de l’Esprit de sanctification est annoncée, ses dons sont communiqués aux Apôtres pour toute l’Église par l’insufflation et l’imposition des mains. Enfin, lorsque le Médiateur ressuscité a employé quarante jours à instruire ses disciples de tout ce qui regarde le royaume de Dieu 23, c’est-à-dire l’Église, lorsqu’il leur a dit solennellement, invoquant la puissance qui lui a été donnée au ciel et en terre: Allez, baptisez toutes les nations ; enseignes-leur à garder toutes les choses que je vous ai enjointes, il les quitte en montant au ciel, laissant ouvertes sur toutes les nations du monde sept sources principales de salut dans les sacrements, dont chacun contient une grâce agissante, mais invisible, en même temps qu’il la signifie à l’extérieur par les symboles les plus précis et les plus énergiques.

Jésus-Christ laissa donc sur la terre ses apôtres investis de son pouvoir, envoyés comme il avait été envoyé lui-même 24 ; aussi s’annoncent-ils, non pas simplement comme propagateurs de la parole évangélique, mais comme ministres et dispensateurs des mystères 25. Le pouvoir liturgique était fondé et déclaré perpétuel pour veiller à la garde du dépôt des sacrements et des autres observances rituelles que le Pontife suprême avait établies, pour régler les rites qui devaient les rendre plus vénérables encore au peuple chrétien, pour étendre et appliquer, suivant les besoins de l’homme et de la société, cette grâce de sanctification qu’était venu apporter au monde Celui qui, comme le chante l’Église, ôtant la malédiction, a donné la bénédiction 26.

Les Apôtres durent donc établir et promulguer un ensemble de rites, ensemble supérieur sur tous les points à la Liturgie mosaïque. Tel était le génie de la nouvelle religion, comme de toute religion ; car, ainsi que le dit saint Augustin, « jamais on ne parviendra à réunir les hommes « sous aucune forme ou appellation religieuse, vraie ou fausse, si on ne les lie par une association de sacrements visibles 27 » C’est pourquoi le saint Concile de Trente, traitant dans sa XXIIe session des cérémonies augustes du saint sacrifice de la messe, déclare, avec toute l’autorité de la science et de l’enseignement religieux, qu’il faut rapporter à l’institution apostolique les bénédictions mystiques, les cierges allumés, les encensements, les habits sacrés, et généralement tous les détails propres à relever la majesté de cette grande action, et à porter l’âme des fidèles à la contemplation des choses sublimes cachées dans ce profond mystère, au moyen de ces signes visibles de religion et de piété 28

Or ce saint Concile n’était point amené à produire cette assertion par quelque conjecture incertaine, déduite de prémisses vagues, il parlait comme parlaient les premiers siècles. Il invoquait la tradition primitive, c’est-à-dire apostolique, comme l’avait si éloquemment invoquée Tertullien, dès le troisième siècle, pour rendre raison de tant de rites qui ne paraissaient point fondés sur la lettre des saints Évangiles, tels que le renoncement au démon avant le baptême, la triple immersion, la confession du baptisé dont elle était précédée ; la nourriture de lait et de miel qu’on lui donnait, l’obligation de s’abstenir du bain durant la semaine qui suivait le baptême ; la communion eucharistique fixée au matin, avant toute autre nourriture ; les oblations pour les défunts ; la défense de jeûner ou de prier à genoux, le dimanche et durant le temps pascal ; le soin tout particulier des espèces consacrées ; l’usage continuel du signe de la croix, etc. 29. Saint Basile signale aussi la même tradition comme source des mêmes observances, auxquelles il ajoute, en manière d’exemple, les suivantes, ainsi de prier vers l’orient, de consacrer l’Eucharistie au milieu d’une formule d’invocation qui ne se trouve rapportée ni dans saint Paul, ni dans l’Évangile ; de bénir l’eau baptismale et l’huile de l’onction, etc. 30 Et non-seulement saint Basile et Tertullien, mais toute l’antiquité, sans exception, confesse expressément cette grande règle de saint Augustin devenue banale à force d’être répétée : Quod universa tenet ecclesia, nec conciliis institution, sed semper retentum est, non nisi auctoritate apostolica traditum rectissime creditur 31.

C’est pourquoi les protestants éclairés, en dépit des conséquences que les catholiques en peuvent tirer contre eux, ne font aucune difficulté de rapporter à l’institution apostolique les rites qui accompagnent la célébration des sacrés mystères, toutes les fois que ces rites présentent un caractère d’universalité. Grotius confesse franchement qu’il ne voit pas le plus léger sujet d’en douter 32 ; Grabe a va plus loin et déclare qu’il ne comprend pas comment un homme de sens se pourrait persuader un instant qu’il en pût être autrement. « Non, dit-il, que je prétende adjuger toutes les Liturgies dites Apostoliques à ceux dont elles portent les noms ; il suffit bien que les Apôtres aient été les auteurs, sinon les rédacteurs des anciennes Liturgies 33. » En quoi ils se trouvent pleinement d’accord l’un et l’autre avec le grand cardinal Bona qui résume admirablement toute cette question dans les paroles suivantes :

« Il est dans toutes les Liturgies certaines choses sur lesquelles toutes les Églises conviennent, et qui sont telles que sans elles l’essence du sacrifice n’existerait pas, comme sont la préparation du pain et du vin, l’oblation, la consécration, la consommation, enfin la distribution du sacrement à ceux qui veulent communier. Ensuite, il y a d’autres parties importantes qui, bien qu’elles n’appartiennent pas à l’intégrité du sacrifice, se retrouvent cependant dans toutes les Liturgies, comme le chant des psaumes, la lecture de l’Écriture sainte, l’assistance des ministres, l’encensement, l’exclusion des catéchumènes et des profanes, la fraction de l’hostie, le souhait de paix, les prières multipliées, l’action de grâces et autres choses de cette nature 34. »

Mais si les Apôtres doivent être incontestablement considérés comme les créateurs de toutes les formes liturgiques universelles, on n’est pas moins en droit de leur attribuer un grand nombre de celles qui, pour n’avoir qu’une extension bornée, ne se perdent pas moins, quant à leur origine, dans la nuit des temps. En effet, ils ont dû plus d’une fois assortir les institutions de ce genre, dans leur partie mobile, aux mœurs des pays, au génie des peuples, pour faciliter par cette condescendance la diffusion de l’Évangile : et c’est là l’unique manière d’expliquer les dissemblances profondes qui règnent entre certaines Liturgies d’Orient, qui sont l’œuvre plus ou moins directe d’un ou plusieurs apôtres, et les Liturgies d’Occident, dont l’une, celle de Rome, doit reconnaître saint Pierre pour son principal auteur. Ainsi encore pourra-t-on expliquer comment les Églises d’Asie, au second siècle, soutenaient, comme une tradition apostolique, leur manière de célébrer la Pâque, contraire à celle de l’Église romaine qui invoquait, avec raison, la tradition très-certaine et très-canonique du Prince des apôtres.

On est même en droit de conjecturer que le même Apôtre a pu, dans le cours de sa carrière de prédication, se trouver dans le cas d’employer des rites différents, à raison de la diversité des lieux qu’il évangélisait tour à tour. C’est la remarque du savant Père Lesleus dans l’excellente préface de son édition du Missel Mozarabe ; ce qu’il faut néanmoins toujours entendre, sauf la réserve des points sur lesquels on trouve accord universel dans toutes les Liturgies 35. Ces diversités n’ont donc rien qui doive surprendre : elles entraient dans les nécessités de l’époque apostolique, puisque, aujourd’hui même, l’unité fût-elle rétablie entre l’Orient et l’Occident, on n’oserait se flatter de les voir disparaître. Concluons donc que ce n’est point une raison pour refuser d’admettre l’origine apostolique des Liturgies générales et particulières, de ce que celles qui portent les noms de saint Pierre, de saint Jacques, de saint Marc, etc., ne s’accordent ni entre elles, ni avec celles de l’Occident, dans les choses d’une importance secondaire, telles que l’ordre et la teneur des formules de supplication. On ne saurait non plus leur disputer cette même origine, sous prétexte que, dans l’état où elles sont aujourd’hui, elles présentent plusieurs choses qui paraissent visiblement avoir été ajoutées dans des temps postérieurs. Les Apôtres tracèrent les premières lignes, imprimèrent la dilection ; mais l’œuvre liturgique dut se perfectionner sous l’influence de l’Esprit de vérité qui était donné à l’Église pour résider en elle jusqu’à la fin des temps. Telle est la manière saine d’envisager les controverses agitées plusieurs fois par des hommes doctes, à propos de ces Liturgies ; assez généralement on a excédé de part et d’autre, en soutenant des principes trop absolus.

Laissons donc saint Jacques auteur de la Liturgie qui porte son nom, puisque l’antiquité l’a cru ainsi. Qu’importent quelques changements ou additions? ne fait-elle pas le fond de toutes celles de l’Orient? Quant à saint Pierre, il y a deux questions à examiner. D’abord, comme chef et prince des Apôtres, il n’a pu être étranger à l’institution ou règlement des formes générales de Liturgie que ses frères allaient porter par tout l’univers. Du moment que nous admettons son pouvoir de chef, nous devons admettre, par là même, son influence principale, en ceci comme en tout le reste, et reconnaître, avec saint Isidore, que l’on doit faire remonter à saint Pierre, comme instituteur, tout ordre liturgique qui s’observe universellement dans toute l’Église 36. En second lieu, quant à la Liturgie particulière de l’Église de Rome, sans s’arrêter à donner ici des autorités que la suite de la discussion amènera plus loin, le seul bon sens nous apprend que cet apôtre n’a pu habiter Rome durant de si longues années, sans s’occuper d’un objet si important, sans établir, dans la langue latine, et pour le service de cette Église qu’il faisait par son libre choix mère et maîtresse de toutes les autres, une forme qui, eu égard aux variantes que nécessitait la différence des mœurs, du génie et des habitudes, valût au moins celles qu’il avait établies et pratiquées à Jérusalem, à Antioche, dans le Pont et la Galatie.

Admettons tant qu’on voudra que cette formation de la Liturgie par les Apôtres a dû, comme toutes les grandes choses, s’accomplir progressivement ; que l’ensemble des rites du saint sacrifice et des sacrements ne se sera pas complété dès le jour même de la Pentecôte : le Nouveau Testament lui-même n’a-t-il pas été formé successivement ? De l’apparition de l’Évangile de saint Matthieu à la publication de l’Évangile de saint Jean, cinquante années ne se sont-elles pas écoulées ? Accordons encore ceci, que les nécessités de l’instruction chrétienne devant naturellement absorber la plus grande partie des moments que les Apôtres passaient dans les diverses Églises, on se trouvait obligé d’abréger le temps destiné à la Liturgie, comme il arriva à Troade, où la fraction du pain, c’est-à-dire la célébration de l’Eucharistie, se trouva retardée jusqu’au-delà du milieu de la nuit, par suite de la longueur des instructions que l’Apôtre reprit encore après la célébration des Mystères et continua jusqu’au lever du jour 37; mais du moment que la foi chrétienne avait pris racine dans une ville et que les Apôtres avaient pu y établir un évêque, des prêtres et des diacres, les formes extérieures acquéraient de l’extension et le culte devenait nécessairement plus solennel. Ainsi saint Paul, dans sa première Épître aux Corinthiens 38, nous montre-t-il cette nouvelle Église déjà en possession des Mystères du corps et du sang du Seigneur; mais il ne croit pas avoir accompli tous ses devoirs à son égard, s’il ne la visite encore, s’il ne dispose dans un ordre plus parfait, plus canonique, ce qui concerne les choses saintes. Tel est le sens que les saints docteurs ont constamment donné à ces paroles qui terminent le passage de cette épître où il est parlé de l’Eucharistie : Cœtera cum venero disponam. Saint Jérôme, dans son commentaire succinct sur ce passage, s’explique ainsi : Cœtera de ipsius Mysterii Sacramento. Saint Augustin développe davantage cette pensée dans sa lettre ad Januarium 39 : « Ces paroles, dit-il, donnent à entendre que, de même qu’il avait dans cette épître fait allusion aux usages de l’Église universelle (sur la matière et l’essence du sacrifice), il établit ensuite lui-même (à Corinthe) ces rites dont la diversité des moeurs n’a point arrêté l’universalité. »

Mais, afin de préciser davantage la vérité de fait sur cette matière et appuyer nos observations sur des données positives, nous allons essayer de produire quelques traits de l’ensemble de la Liturgie primitive. Nous en puiserons les notions dans les Actes et les Épîtres des Apôtres, et aussi dans les témoignages de la tradition des cinq premiers siècles, où ces usages figurent comme remontant à l’origine même du Christianisme, en même temps qu’ils y offrent une idée de ces rites généraux qui, par leur généralité même, doivent être censés apostoliques, suivant la règle de saint Augustin que nous avons citée, et que ce grand docteur exprime encore ailleurs d’une manière non moins précise 40.

Commençons par le sacrifice eucharistique. Nul doute que tout ce qui le concerne ne soit à la tête des prescriptions liturgiques. La Fraction du Pain paraît dès la première page des Actes des Apôtres 41, et saint Paul, dans la première Épître aux Corinthiens, enseigne quelle est la valeur liturgique de cet acte 42. Mais le culte et l’amour que les saints Apôtres portaient à celui avec lequel cette Fraction du Pain les mettait en rapport, les obligeait, suivant l’éloquente remarque de saint Proclus de Constantinople, de l’environner d’un ensemble de rites et de prières sacrées qui ne pouvait s’accomplir que dans un temps assez long 43 : et ce saint évêque ne fait que suivre en cela le sentiment de son glorieux prédécesseur, saint Jean Chrysostome 44. D’abord cette célébration, autant qu’il était possible, avait lieu dans une salle décente et ornée; car le Sauveur l’avait pratiquée ainsi, à la dernière cène, cœnaculum grande, stratum 45. Quelquefois des lampes nombreuses y suppléaient à la lumière du jour 46. On doit comprendre que la Fraction du Pain célébrée chez Gamatiel, à Jérusalem, ou à Rome, chez le sénateur Pudens, devait s’y accomplir avec plus de pompe que lorsqu’elle avait lieu dans la maison de Simon le corroyeur 47.

Le lieu de la célébration était remarquable par un autel : ce n’était déjà plus une table. Saint Paul le dit avec emphase : Altare habemus, « nous avons un autel, et les « ministres du tabernacle n’ont point droit d’y participer 48. » Autour de cet autel étaient rangés, dès l’origine de l’Église, suivant les traditions du ciel dévoilées par saint Jean, dans l’Apocalypse 49, d’abord, en face, l’apôtre ou l’évêque qui tenait sa place, comme celui-là tenait celle du Père céleste ; à droite et à gauche du siège, les prêtres figurant les vingt-quatre vieillards ; près de l’autel, les diacres et autres ministres, en mémoire des anges qui assistent aussi dans l’attitude de serviteurs près de l’autel sur lequel se tient, dans les cieux, l’Agneau comme immolé 50. Tout le monde sait que cette disposition des sièges, dans l’abside de l’Église chrétienne, s’observe encore en Orient, et que si, en Occident, elle est presque partout tombée en désuétude, Rome en a gardé la tradition dans la disposition du chœur de plusieurs de ses anciennes églises ; on la suit exactement aux jours où le Pape célèbre, ou assiste pontificalement, dans quelqu’une des Basiliques Patriarcales.

Les fidèles réunis ainsi dans le lieu du Sacrifice, que faisait le Pontife, à l’époque apostolique ? Comme aujourd’hui, il présidait d’abord à la lecture des Épîtres des Apôtres, à la récitation de quelque passage du saint Évangile, ce qui a dès l’origine formé la Messe des Catéchumènes ; et il ne faut pas chercher d’autres instituteurs de cet usage que les Apôtres eux-mêmes. Saint Paul dit aux Colossiens : « Lorsque cette Épître que je vous écris, aura été lue « parmi vous, ayez soin qu’elle soit lue dans l’église de Laodicée, et lisez ensuite vous-mêmes celle qui est « adressée aux Laodiciens 51. » A la fin de la première Epître aux Thessaloniciens, ce même Apôtre ajoute : « Je « vous adjure par le Seigneur, que cette Épître soit lue à « tous les frères saints (2).» Cette injonction apostolique eut force de loi tout d’abord, car dans la première moitié du second siècle, le grand apologiste saint Justin atteste la fidélité avec laquelle on la suivait, dans la description qu’il a donnée de la Messe de son temps 52. Tertullien 53 et saint Cyprien 54 confirment son témoignage. Voilà pour l’Épître.

Quant à la lecture de l’Évangile, Eusèbe 55 nous apprend que le récit des actions du Sauveur écrit par saint Marc fut approuvé par saint Pierre pour être lu dans les Églises : et saint Paul fait, peut-être, allusion à ce même usage, lorsque, désignant saint Luc, le fidèle compagnon de ses pèlerinages apostoliques, il le nomme ce frère devenu célèbre, par l’Évangile, dans toutes les Eglises.56.

Le salut au peuple par ces paroles : Le Seigneur soit avec vous, était en usage dès l’ancienne loi. Booz l’adresse à ses moissonneurs 57 ; et un prophète à Asa, roi de Juda 58. Ecce ego vobiscum sum, dit le Christ à son Église 59. Aussi l’Église tient-elle cette coutume des Apôtres, comme le prouve l’uniformité de cette pratique dans les anciennes Liturgies d’Orient et d’Occident, comme l’enseigne expressément le premier Concile de Brague 60.

La Collecte, forme de prière qui résume les vœux de l’assemblée, avant même l’oblation du sacrifice, appartient aussi à l’institution primitive. Saint Augustin l’enseigne dans un passage que nous citerons plus loin : l’accord de toutes les Liturgies le démontre également. La conclusion de cette oraison et de toutes les autres par ces mots : Dans les siècles des siècles, est universelle, dès les premiers jours de l’Église. Saint Irénée, au second siècle, nous apprend que les Valentiniens en abusaient pour accréditer leur système des Eones 61. Quant à la coutume de répondre Amen, personne, sans doute, ne s’étonnera que nous la fassions remonter aux temps apostoliques. Saint Paul lui-même y fait allusion, dans sa première Épître aux Corinthiens 62.

Dans la préparation de la matière du Sacrifice, a lieu le mélange de l’eau avec le vin qui doit être consacré. Cet usage d’un si profond symbolisme, saint Cyprien nous enseigne à le faire remonter jusqu’à la tradition même du Seigneur 63. Les encensements qui accompagnent l’oblation ont été reconnus pour être d’institution apostolique, par le Concile de Trente, cité plus haut.

Le même saint Cyprien nous apprend que, dès le berceau de l’Église, l’Action du Sacrifice était précédée d’une Préface ; que le prêtre criait Sursum corda : à quoi le peuple répondait : Habemus ad Dominum 64. Et saint Cyrille, parlant aux catéchumènes de l’Eglise de Jérusalem, cette Église de fondation apostolique, s’il en fut jamais, leur explique cette autre acclamation qui retentit aussi dans nos Basiliques d’Occident : Gratias agamus Domino Deo nostro ! Dignum et justum est 65 !

Vient ensuite le Trisagion : Sanctus, Sanctus, Sanctus Dominus! Isaïe, sous l’ancienne Loi, l’entendit chanter au pied du trône de Jéhovah ; sous la nouvelle, le prophète de Pathmos le répéta tel qu’il l’avait ouï résonner, auprès de l’autel de l’Agneau. Ce cri d’amour et d’admiration révélé à la terre, devait trouver un écho dans l’Eglise chrétienne. Toutes les Liturgies le connaissent, et l’on peut assurer que le Sacrifice eucharistique ne s’est jamais offert sans qu’il ait été proféré.

Le Canon s’ouvre ensuite, et qui osera ne pas reconnaître son origine apostolique ? Les fondateurs des Églises pouvaient-ils laisser flottante et arbitraire cette partie principale de la Liturgie sacrée ? S’ils ont réglé tant de choses secondaires, avec quel soin n’auront-ils pas déterminé les paroles et les rites du plus redoutable et du plus fondamental de tous les mystères chrétiens ? « C’est de la « tradition apostolique, dit le Pape Vigile, dans sa lettre « à Profuturus de Brague, que nous avons reçu le texte de la prière canonique 66 . »

C’est cette même prière canonique que saint Paul a en vue, quand, dans sa première Épître à Timothée, parlant des prières solennelles à adresser à Dieu, il distingue les Obsécrations, les Oraisons, les Postulations, les Actions de grâces 67. Voici le commentaire de saint Augustin sur ce passage : « Mon avis est qu’il faut entendre ces paroles « de l’usage suivi dans toute ou presque toute l’Église, savoir: les supplications (precationes),c’est-à-dire celles que dans la célébration des mystères nous adressons avant même de commencer à bénir ce qui est sur la Table du Seigneur ; les prières (orationes), c’est-à-dire tout ce qui se dit lorsqu’on bénit et sanctifie, lorsque l’on rompt pour distribuer, et cette partie se conclut par « l’Oraison dominicale, dans presque toute l’Église ; les interpellations (interpellationes), ou comme portent nos exemplaires, les postulations (postulationes), qui ont lieu quand on bénit le peuple : car alors les Pontifes, en leur qualité d’avocats, présentent leurs clients à la très-miséricordieuse bonté ; enfin, lorsque tout est terminé et qu’on a participé à un si grand Sacrement, l’Action de grâces (Gratiarum actio) conclut toutes choses 68. »

Après la divine consécration, les dons sanctifiés reposant sur l’autel, cette prière prolixe dont parle saint Justin 69, et par laquelle il désigne le Canon, touchant à sa fin, l’Oraison dominicale est prononcée avec une confiance solennelle ; car dit saint Jérôme : « C’est d’après l’enseignement du Christ lui-même, que les Apôtres ont osé dire chaque jour avec foi, en offrant le sacrifice de son corps: Notre Père qui êtes aux cieux 70. »

Le Sacrificateur procède ensuite à la Fraction de l’ Hostie, en quoi il se montre l’imitateur, non-seulement des Apôtres71, mais du Christ lui-même, qui prit le pain, le bénit et le rompit avant de le distribuer 72.

Mais, avant de communier à la victime de charité, tous doivent se saluer dans le saint baiser 73. « L’invitation de l’Apôtre, dit Origène, a produit, dans les Églises, l’usage qu’ont les frères de se donner le baiser, lorsque la prière est arrivée à sa fin 74. »

Voilà donc certifiée l’origine apostolique des rites principaux du sacrifice, tels qu’ils se pratiquent dans toutes les Églises. Notre plan ne nous permet pas ici de traiter plus en détail cette matière : nous ajouterons seulement quelques mots, pour achever de donner une idée de la Liturgie, au siècle des Apôtres.

D’abord, pour ce qui regarde l’administration des Sacrements, nous y découvrons de suite la matière non-seulement présumée, mais entièrement certaine, d’un grand nombre de prescriptions apostoliques. Les cérémonies principales qui précèdent, accompagnent et suivent l’application de la matière et de la forme essentielles ; comme, dans le Baptême, les insufflations, les exorcismes, l’imposition des mains, la tradition du sel, les onctions, avec les formules qui y sont jointes, tous ces rites dont l’origine se perd dans les ombres de la première antiquité, ne peuvent avoir d’autres auteurs que les Apôtres eux-mêmes. L’Église l’enseigne, les anciens Pères l’attestent, la raison même le démontre ; car, autrement, comment expliquer l’universalité de ces rites ? Il faut donc admettre nécessairement un Rituel apostolique, écrit ou traditionnel, peu importe, renfermant le détail de ces augustes pratiques, avec les formules de prière ou de confession qui les accompagnent : ainsi, pour le Baptême, les insufflations, les exorcismes et impositions de mains, les onctions, les habits blancs ; pour la Confirmation, le Chrême, avec la manière de le Consacrer, l’imposition des mains qui diffère dans l’intention et dans les formules de celle qui se fait sur les catéchumènes, de celle qui réconcilie les pénitents, et de celle qui, dans le sacrement de l’Ordre, enfante à l’Église des évêques, des prêtres et des diacres, etc. Il suffit d’indiquer ici ces points de vue généraux, le lecteur peut suppléer aisément.

Nous ferons seulement remarquer ici que, comme l’Église n’exerce pas seulement le pouvoir des Sacrements, mais aussi celui des Sacramentaux, par la vertu de bénédiction qui est en elle, les Apôtres, de qui elle a tout reçu, n’ont pu manquer d’exercer ce droit de sanctifier toute créature pour la faire servir au bien spirituel et temporel des enfants de Dieu, et ont dû, par conséquent, laisser sur cette matière des enseignements et une pratique qui complètent cet ensemble rituel dont nous venons de parler. Il n’y aurait ni orthodoxie, ni logique, à contester cette évidente conséquence qui ne peut déplaire qu’à ces novateurs qui parlent sans cesse de l’antiquité, et la déclinent ensuite lorsqu’on vient à les confronter avec elle.

Parlerons-nous maintenant des habits sacrés ? Comment les Apôtres de la Loi nouvelle, de cette loi qui ne détruisait le symbolisme vide de l’ancienne que pour y substituer un symbolisme plein de réalité, eussent-ils emprunté aux rites mosaïques les onctions, le mélange de parfums qui forme le Chrême, les encensements et tant d’autres choses, et négligé la sainteté et la majesté des vêtements sacerdotaux ; détail si important, que Dieu lui-même, sur le Sinaï, l’avait minutieusement fixé pour les ministres du premier Tabernacle ? La tunique de lin que portait saint Jacques à Jérusalem 75, et la lame d’or dont saint Jean ceignait son front, à Éphèse 76, attestent que ces pêcheurs savaient s’environner de quelque pompe dans la célébration de leurs mystères. Nous ne citerons ici que ce seul trait ; le témoignage de saint Denys l’Aréopagite, dans sa Hiérarchie ecclésiastique, éclaircirait grandement cette matière ; mais nous nous interdirons les inductions tirées de cet auteur, jusqu’à ce que nous ayons ailleurs justifié l’autorité des écrits qu’on lui attribue.

Parlerons-nous des fêtes établies par les Apôtres ? Saint Augustin énumère celles de la Passion, de la Résurrection, de l’Ascension de Jésus-Christ et celle de la Pentecôte 77. Nous démontrerons ailleurs l’origine apostolique de plusieurs autres. Nous voulons seulement, dans ce chapitre, tracer les premières lignes et fixer le point de départ de la Liturgie chrétienne ; nous ne pousserons donc pas plus loin dans cet endroit ces observations de détail, dont l’occasion se présentera de nouveau. Nous placerons seulement ici, en finissant, quelques remarques fondamentales.

1° La Liturgie établie par les Apôtres a dû contenir nécessairement tout ce qui était essentiel à la célébration du Sacrifice chrétien, à l’administration des Sacrements, tant sous le rapport des formes essentielles que sous celui des rites exigés par la décence des mystères, à l’exercice du pouvoir de Sanctification et de Bénédiction que l’Église tient du Christ par les mêmes Apôtres, à l’établissement d’une forme de Psalmodie et de Prière publique; enfin, ce recueil liturgique a dû comprendre tout ce que l’on rencontre d’universel dans les formes du culte, durant les premiers siècles, et dont on ne peut assigner ou l’auteur ou l’origine. L’étude de l’antiquité chrétienne ne saurait manquer de révéler à ceux qui s’y livrent la grandeur de cet ensemble primitif des rites chrétiens, en même temps que la réflexion et la considération sérieuse des besoins de l’Église, dès cette époque, leur montrera toute la nécessité qu’elle avait, dès lors, de compléter et ses moyens de salut et ses moyens de culte, qui forment, avec le dépôt des vérités spéculatives, la principale partie de l’héritage divin confié à sa garde.

2° Sauf un petit nombre d’allusions dans les Actes des Apôtres et dans leurs Épîtres, la Liturgie apostolique se trouve tout à fait en dehors de l’Écriture, et est du pur domaine de la Tradition. Ces allusions, même les plus claires, par exemple celle de saint Jacques, sur l’Extrême-Onction, tout en nous apprenant qu’il existait des rites et des formules, ne nous apprennent rien, ni sur le genre des premiers, ni sur la teneur des secondes. On doit donc considérer, dès le principe, la Liturgie comme existant plus particulièrement dans la Tradition que dans l’Écriture, et devant par conséquent être interprétée, jugée, appliquée, d’après cette source de toutes les notions ecclésiastiques. Il ne faut ni étudier, ni réfléchir longtemps, pour savoir que la Liturgie s’exerçait par les Apôtres et par ceux qu’ils avaient consacrés évêques, prêtres ou diacres, longtemps avant la rédaction complète du Nouveau Testament. Plus tard, nous verrons d’importantes conséquences sortir de ce principe.

 

NOTES DU CHAPITRE III

 

NOTE A

 

Hanc (observationem) si nulla Scriptura determinavit, certe consuetudo corroboravit, quas sine dubio de traditione manavit; quomodo enim usurpari quid potest, si traditum prius non est? Etiam in traditionis obtentu exigenda est, inquis, auctoritas scripta? Ergo quaeramus, an et traditio nisi scripta non debeat recipi? Plane negabimus recipiendam, si nulla exempla praeudicent aliarum observationum, quas sine ullius Scriptura; instrumento, solius traditionis titulo, et exinde consuetudinis patrocinio vindicamus. Denique ut a baptismate ingrediar, aquam adituri, ibidem, sed et aliquanto prius in Ecclesia sub antistitis manu contestamur, nos renunciare diabolo, et pompas, et angelis ejus. Dehinc ter mergitamur, amplius aliquid respondentes,quam Dominus in Evangelio determinavit; inde suscepti, lactis et mellis concordiam praegustamus; exque ea die lavacro quotidiano per totam hebdomadam abstinemus. Eucharistie; sacramentum,et in tempore victus, et omnibus mandatum a Domino, etiam antelucanis cœtibus, nec de aliorum manu quam praesidentium sumimus. Oblationes pro defunctis, pro natalitiis annua die facimus. Die Dominico, jejunium nefas ducimus, vel de geniculis adorare. Eadem immunitate a die Paschos in Pentecosten usque gaudemus. Calicis aut panis etiam nostri aliquid decuti in terram anxie patimur. Ad omnem progressum atque promo-tum, ad omnem aditum et exitum, ad vestitum, ad calciatum, ad lavacrum, ad mensas, ad lumina, ad cubilia, ad sedilia, quascumque nos conversatio exercet, frontem crucis signaculo terimus. Harum et aliarum ejusmodi disciplinarum, si legem expostules Scripturarum, nullam invenies: traditio tibi prætendetur auctrix, consuetudo confirmatrix, et fides observatrix. (Tertullianus, De CoronaMilitis, cap. III.)

 

NOTE B

 

Nam, si consuetudines, quas scripto prodita non sunt, tanquam haud multum habentes momenti conemur rejicere, imprudentes gravissimum Evangelio detrimentum inferemus, imo potius ipsam fidei praedicationem ad nudum nomen contrahemus. Quodgenus est (ut ejus quod primum est et vulgatissimum primo loco commemorem) ut signo crucis eos, qui spem collocarunt in Christum, signemus, quis scripto docuit? Ut ad orientem versi precemur, quas nos docuit Scriptura? Invocationis verba, quum conficitur panis Eucharistias, et poculum benedictionis, quis sanctorum in scripto nobis reliquit? Nec enim his contenti sumus, quae commemorat Apostolus aut

 

41

 

Evangelium, verum alia quoque et ante et post dicimus, tanquam multum habentia momenti ad mysterium,quae ex traditione citra scriptum accepimus. Consecramus autem aquam baptismatis,et oleum unctionis, praeterea ipsum, qui baptismum accipit, ex quibus scriptis ? Nonne a tacita secretaque traditione? Ipsam porro olei inunctionem, quis sermo scripto proditus docuit ? Jam ter immergi hominem, unde ex Scriptura haustum ? Reliqua item quae fiunt in baptismo, veluti renunciare satanae et angelis ejus, ex qua Scriptura habemus ? Nonne ex minime publicata, et arcana hac traditione? (S. Basilius, De Spiritu Sancto, cap. XXVII.)

 

NOTE C

 

Sunt quasdam in omnibus Liturgiis, in quibus omnes Ecclesiae conveniunt, utpote sine quibus sacrificii ratio nullo modo subsisteret, cujusmodi sunt panis et vini praeparatio, oblatio, consecratio, consummatio, et ipsius sacramenti communicare volentibus distributio. Aliae item praecipuas partes sunt, qua; licet ad sacrificii integritatem non spectent, in omnibus tamen omnium gentium Liturgiis reperiuntur, Psalmorum scilicet modulatio, lectio Sacras Scripturae, ministrorum adparatus, thurificatio, catechumenorum et aliorum profanorum exclusio, fractio hostiae, precatio pacis, preces diverse, gratiarum actio, et si qua; alia; sunt ejusdem generis. (Bona, Rerum Liturgic, lib. I, cap. VI, § 1.)

 

NOTE D

 

Apostolus Petrus in Palestina, Antiochiae, et in Syria, in Ponto, in Galatia, Romae, in ltalia, et in aliis Orientis et Occidentis provinciis, Eucharistiam non semel celebravit. Num eodem ubique ritu? Si annuis, quaero num Romano, num Hierosolymitano,? Si Romano, cur in Oriente Liturgia Romana nullibi obtinuit? Si Hierosolymitano, cur hic ritus Romae, et in Occidente admissus non fuit ? Est igitur credibile S. Petrum, et alios apostolos uni eidemque Liturgia; constanter non adhassisse. (Lesleus, in Missale Mozarab., Praefat. n° 161, not.)

 

NOTE E

 

7. Una autem sabbati, cum convenissemus ad frangendum panem, Paulus disputabat cum eis profecturus in crastinum, protraxitque sermonem usque in mediam noctem.

8. Erant autem lampades copiosas in cœnaculo, ubi eramus congregati.

9. Sedens autem quidam adolescens, nomine Eutichus, super fenestram, cum mergeretur somno gravi, disputante diu Paulo, ductus somno cecidit de tertio cœnaculo deorsum, et sublatus est mortuus.

 

42

 

10. Ad quem cum descendisset Paulus, incubuit super eum; et complexus dixit: Nolite turbari, anima enim ipsius in ipso est.

11. Ascendens autem, frangensque panem, et gustans, satisque allocutus usque in lucem, sic profectus est. (Act., XX, 7-11.)

 

NOTE F

 

Salvatore nostro in cœlis assumpto, Apostoli antequam per omnem terrarum orbem dispergerentur, conspirantibus animis convenientes ad integram orandum diem convertebantur; et cum multam consolationem in mystico illo Dominici corporis sacrificio positam reperissent, fusissime, longoque verborum ambitu missam decantabant; id enim pariter, ac docendi institutum caeteris reus omnibus tanquam prœstantius anteponendum existimabant. Maxima sane cum alacritate, plurimoque gaudio haec divino sacrificio tempus insumentes instabant impense, jugiter memores illorum verborum Domini dicentis: Hoc est Corpus meum; et, Hoc facite in meam commemorationem ; et, Qui manducat meam carnem, et bibit meum sanguinem, in me manet, et ego in eo. Quocirca et contrito spiritu multas preces decantabant impense divinum implorantes numen (S. Procli, CP. Episcopi, De traditione divinae Liturgiae.)

 

NOTE G

 

Eligo, in his verbis hoc intelligere, quod omnis, vel pene omnis frequentat Ecclesia, ut precationes accipiamus dictas, quas facimus in celebratione Sacramentorum, antequam illud, quod est in Domini mensa, incipiat benedici : orationes quum benedicitur, et sanctificatur, et ad distribuendum comminuitur, quam totam petitionem fere omnis Ecclesia Dominica oratione concludit. Interpellationes autem, sive ut nostri codices habent, postulationes fiunt, quum populus benedicitur. Tunc enim antistites veluti advocati susceptos suos per manus impositionem misericordissima; offerunt pietati. Quibus peractis, et participato tanto Sacramento, gratiarum actio cuncta concludit. (S. Augustin. Epist. CXLIX, ad Paulinum. Opp., tom. II, pag. 5o9.)

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