La restauration de Solesmes devant l’opinion

LA RESTAURATION DE SOLESMES DEVANT L’OPINION

Claude SAVART (Colloque Dom Guéranger 1975)

 

    Dans son numéro du 8 juillet 1833, trois jours avant l’installation officielle d’une nouvelle communauté monastique dans le vieux prieuré de Solesmes, L’Europe littéraire écrivait (p. 227) :

    « Aujourd’hui les bénédictins reviennent… : personne ne semble y faire attention ».

    Quatre ans plus tard, une autre revue, la France littéraire, revenant sur l’événement dans son numéro de juin 1837, affirmait au contraire (p. 166) :

    « Soudain se fixa sur l’humble prieuré et ses nouveaux hôtes, l’attention du monde savant et religieux ».

    Qui faut-il croire ? Certes, les deux propos sont tenus dans des contextes et dans des intentions bien différents. Mais ils posent clairement la question que ces quelques pages ambitionnent, sinon d’épuiser, du moins d’éclairer : comment la restauration de la vie monastique à Solesmes par dom Guéranger fut-elle accueillie et commentée par l’opinion, ou plus précisément par la presse qui nous en conserve l’expression ? Peut-on parler de sa part d’un intérêt soutenu ou d’une indifférence quasi générale à l’égard de l’œuvre entreprise ? Lorsque celle-ci est évoquée, est-ce en des termes favorables ou hostiles ? Dans un cas comme dans l’autre, quels arguments sont avancés selon le secteur de l’opinion que représente tel ou tel organe ? Et ces arguments portent-ils sur la véritable essence de la vie monastique, ou en restent-ils à des querelles marginales ? Les réponses que nous espérons y apporter devraient permettre de mieux comprendre les difficultés des premières années de l’abbaye naissante.

    L’ampleur d’un tel programme exclut, hélas, une enquête exhaustive, et contraint à certaines options sur lesquelles nous devons au lecteur quelques éclaircissements, en essayant de les faire les plus brefs qu’il sera possible. Le premier choix à faire concernait la durée de la période à prendre en considération. D’un côté, certes, il n’y avait à attendre aucune réaction de l’opinion avant le début de l’année 1833, au plus tôt ; mais de l’autre, jusqu’où étendre l’enquête ? Il nous a paru qu’il serait très regrettable de recueillir seulement, au cours de l’été 1833, les premiers échos de la restauration, sans se préoccuper des jugements émis un peu plus tard au sujet d’une communauté ayant déjà plusieurs années d’existence. Il fallait donc – tel est le terme qui a été retenu – atteindre l’année 1838 inclusivement, pour saisir les éventuelles « retombées » de la confirmation romaine de l’année précédente, et voir l’abbaye accéder à une certaine maturité. Cela ne veut pas dire que ces six années vont offrir à notre curiosité la même abondance d’articles sur le sujet qui nous intéresse ; mais justement, les silences peuvent compter ici autant que les mots, et il importait d’essayer de les localiser par une recherche systématique. Faute de pouvoir envisager sérieusement le dépouillement de nombreux journaux sur une période de six années, nous avons choisi de faire porter notre effort, avec l’espoir de récolter des travaux plus élaborés, sur une étude relativement exhaustive des revues 1 . Sans renoncer à utiliser les articles des journaux, nous ne les ferons intervenir qu’à titre complémentaire, et resterons délibérément incomplets en ce domaine ; nous ne pensons pas que les conclusions générales en soient gravement faussées. Nous avons dû négliger les périodiques provinciaux ou étrangers, au profit de la seule presse parisienne. Dans cette dernière, notre attention est allée aux éventuelles prises de position sur la restauration de la vie monastique ; il est probable que quelques autres articles s’y ajouteraient, si l’on orientait la recherche, soit vers la description des bâtiments du prieuré, dans des revues artistiques ou archéologiques, soit vers la recension des premiers écrits de dom Guéranger, dans des revues littéraires ou bibliographiques. Notre panorama des revues n’est donc lui-même relativement complet que dans la perspective que nous avons choisie.

    De 1833 à 1838, Solesmes n’a certes pas retenu constamment l’attention de l’opinion, attention qu’auront réveillée par moments (ou au contraire découragée) les diverses phases de l’histoire de la restauration bénédictine. La moitié environ des textes recueillis datent de l’année 1833, donc expriment les premières réactions de l’opinion à la nouvelle du relèvement du prieuré ; nous commencerons par examiner le contenu de ce premier groupe. Lui-même d’ailleurs doit être envisagé comme la réponse de la presse à une série de textes où dom Guéranger avait annoncé son initiative au public ; il nous faudra les présenter préalablement. Les années suivantes, enfin, voient paraître, à un rythme irrégulier et moins soutenu, divers articles sur Solesmes ; leur analyse pourra montrer la permanence ou l’évolution des attitudes de l’opinion à son égard.

    La première annonce publique de la « Résurrection des Bénédictins de France », due à la plume de dom Guéranger, parut sous ce titre, sur quatre colonnes et suivie de la signature « G.C.D.L.M. » (à lire : Chanoine de l’Église du Mans ?), le 19 mai 1833, en première page de la Tribune catholique, le journal de Bailly, considéré avec quelque exagération (car si pâle en comparaison !) comme le continuateur de L’Avenir, avant qu’il ne cède lui-même la place à L’Univers. C’était en tout cas, par son ultramontanisme et ses sympathies, l’organe alors le plus proche – on oserait presque dire : la seule tribune possible – pour l’aspirant bénédictin. L’article de ce dernier mérite une analyse détaillée : il a choisi pour thème : les services qu’a rendus dans le passé et que peut rendre encore dans l’avenir l’Ordre de saint Benoît. Voici comment il le développe.

    Une introduction occupe à peu près la 1ère colonne : – De ce que la Révolution a détruit avec les ordres religieux, rien n’a été remplacé. Mais les institutions chrétiennes ne peuvent périr. Les maux de notre siècle appellent une réapparition des ordres religieux :

    « L’humanité n’est pas instruite ; qui viendra l’enseigner ? Elle n’est pas riche ; qui viendra la nourrir ? Elle n’est pas aimée et elle est souffrante ; qui se sacrifiera à son service, et qui viendra baiser ses mains, si ce n’est le religieux, homme de désintéressement, de science et d’amour ? ».

    Vaste programme dans lequel s’insère la vocation bénédictine, qui est ainsi présentée :

    « Voilà que quelques prêtres se disposent à reprendre dans la solitude (à Solesmes) ces études monastiques, fécondées par la prière, qui produisirent pour la science historique de si magnifiques résultats ».

    Relevons au passage cette petite pointe anti-révolutionnaire :

    « Espérons qu’ils seront comme ce signe d’alliance que Dieu donna aux hommes pour leur assurer qu’il n’y aurait plus de déluge ».

    L’auteur brosse alors (colonnes 2 et 3) le tableau des services rendus au cours des siècles passés par les bénédictins. Ils ont défriché une partie de l’Europe ; ils en ont converti les peuples à l’Évangile. Les moniales ont complété cette œuvre par leur action charitable. Les moines enfin, en particulier ceux de la Congrégation de Saint-Maur, ont brillé naguère dans le domaine scientifique.

    C’est donc plus rapidement que, au-delà du « point de vue purement social », l’article aborde enfin le « côté religieux ». On distinguera aisément dans les lignes suivantes les deux aspects sous lesquels il l’envisage, le monastère comme foyer de prière et comme refuge des pécheurs :

    « Qui ne reconnaît l’utilité de la prière ? Tous savent qu’il n’y a pas que de la poésie dans ces hymnes que des hommes chantent à Dieu tous les jours de leur vie, pendant que d’autres blasphèment son saint nom ; et qu’il est bien consolant pour les hommes qui ont failli dans ce monde de trouver asile dans la maison du repentir lorsque la société les rejette de son sein ».

    Vient enfin une conclusion très marquée de romantisme, sous la forme d’un curieux appel aux « artistes » et aux « hommes d’amour et de nature religieuse » (?) :

    « Ce sont eux que nous appelons à la contemplation de ce magnifique et touchant spectacle, de voir ces hommes, quand vient le soir, glisser silencieux avec leurs antiques vêtements, comme de mystérieux fantômes, le long du cloître, pour se rendre au lieu de la prière, et d’entendre toutes ces voix qui s’élèvent comme une seule voix en chantant les hymnes saints… Nous irons, nous autres hommes du monde, nous retremper quelque temps dans la solitude du cloître pour y puiser les inspirations qui nous manquent… Il n’y a pas dans le cloître que des leçons à prendre ; il y a encore des inspirations et des pensées d’artistes à recueillir ».

    Dom Guéranger soulignait donc là, de façon étonnamment moderne, le rôle du monastère comme lieu de ressourcement spirituel, en particulier pour les artistes et les intellectuels.

    Le surlendemain, 21 mai, le numéro suivant du même journal insérait un second texte du même auteur (mais non signé), qui était un appel à la générosité des fidèles en faveur de l’œuvre entreprise. Le même texte avait été imprimé en une mince plaquette anonyme intitulée : Souscription pour l’œuvre des Bénédictins de Solesmes 2  ; il fut repris ensuite, avec des commentaires sur lesquels nous reviendrons, par les Annales de philosophie chrétienne du 31 mai, et par le numéro de juin de la Revue européenne (nous suivrons ci-dessous la pagination de cette dernière). Il demande lui aussi une brève analyse.

    Il est présenté dès l’abord, par la Revue européenne, comme « un appel de la foi à la science ». Sa première partie en effet (près de la moitié du texte) insiste principalement sur la vocation intellectuelle des bénédictins, ne donnant que la seconde place au thème déjà rencontré plus haut du monastère comme refuge (ici plutôt contre le mal du siècle). On en jugera par ces larges extraits (p. 442-443) :

    « À aucune époque de l’histoire le besoin des cloîtres ne s’est fait sentir aussi vivement qu’aujourd’hui ; d’un côté, tant d’âmes froissées, désenchantées par suite d’un développement trop précoce, appellent à grands cris cette solitude au sein de laquelle Dieu parle au cœur ; de l’autre, les travaux de la science, noble héritage des moines, demeurent tristement suspendus, sans qu’il reste aux amis de la docte antiquité le plus léger espoir de voir renouer le fil de tant de laborieuses recherches. De toutes parts, on n’entend qu’un cri : Qui nous rendra les Bénédictins ? … Qu’elle sorte donc de ses ruines cette antique Congrégation de Saint-Maur !…

    « Fécondés par la prière, les travaux de l’érudition monastique ont créé la science moderne : devant eux, notre âge est muet de stupeur et d’admiration, comme le voyageur à l’aspect des pyramides du désert. Et pourtant, à une époque où la science historique est appelée à refaire le monde, tout languit dans la nullité des efforts individuels ; tout va périr, toute science va devenir la proie des feuilletons et des revues, si Dieu ne fait surgir les Mabillon et les Montfaucon, du dix-neuvième siècle ».

    L’auteur annonce ensuite qu’à partir du 11 juillet, plusieurs ecclésiastiques réunis à Solesmes « vont consacrer aux études sérieuses de la Congrégation de Saint-Maur, tous les instants que la règle de saint Benoît a assignés au travail » (p. 444). Suit l’appel à la charité des fidèles.

    Dom Guéranger avait cru habile (à tort, semble-t-il), de reproduire à la fin de son prospectus (p. 445), à titre de prestigieuse recommandation, la lettre que Chateaubriand lui avait adressée, en décembre précédent, en réponse à l’appel à l’aide de ce jeune chanoine du Mans 3 . Le grand écrivain y approuvait le projet d’un « rétablissement des Bénédictins », mais accumulait fâcheusement les formules malheureuses. Après avoir écrit :

    « Puisque vous êtes jeune, Monsieur, rêvez mieux que moi… » ; il se déclarait pour exprimer sa sympathie, « bénédictin honoraire de Solesmes », et signait pour poursuivre la plaisanterie :

    « F.A. de Chateaubriand, e neo-congregatione Sancti Mauri ». Nous verrons plus loin le sort fait par la presse à cette épître.

    Les deux textes précédents n’avaient pas été sans provoquer dans les milieux religieux divers remous (nous en recueillerons l’écho ci-dessous), dont on pouvait redouter que l’aggravation ne renversât la fondation à peine établie. Sentant venir ces attaques, dom Guéranger voulut compléter – voire rectifier – la présentation de Solesmes à l’opinion publique ; il le fit par une lettre ouverte datée du 1er août, que la Tribune catholique publia le 7 et L’Ami de la Religion le lendemain. Nous devons l’analyser ici, puisqu’elle constitue le troisième des textes de base sur lesquels (sans exclure bien entendu d’autres sources d’information) la presse avait déjà commencé à réagir.

    Cette lettre entend faire parvenir aux lecteurs des deux journaux la « protestation » de la communauté de Solesmes contre des rumeurs encore informulées mais non moins nocives. Ses « réclamations » portent sur les quatre points suivants :

    – l’établissement de Solesmes a été encouragé par l’évêque du Mans et lui reste entièrement soumis (ce qui n’empêchera pas leurs relations de se détériorer à partir de 1837).

    – son but est d’abord la prière, en second lieu l’étude.

    – « Nous ne sommes point une école » (il faut lire : Solesmes n’est pas un foyer mennaisien) et nous adhérons pleinement aux enseignements pontificaux, en particulier à l’encyclique Mirari vos.

    – Les solesmiens ne songent pas un instant à se mêler des « affaires du jour » et des « questions personnelles de la politique ».

    Le second point est celui qui nous intéresse le plus ici, car il définit la vocation bénédictine d’une manière assez différente de ce que nous avons lu précédemment sous la même plume : il nous faut le citer presque intégralement :

    « Notre but principal, en nous réunissant à Solesmes, a été d’y établir une maison de retraite et de prières, où pût refleurir quelque ombre des anciennes vertus du cloître, et d’offrir un asile aux âmes qui, appelées à la vie religieuse, ne trouvent point en France les secours nécessaires pour suivre leur vocation. Notre but secondaire a été de nous livrer à l’étude de la science ecclésiastique, considérée tant en elle-même que sous ses rapports avec les autres branches des connaissances humaines. L’Écriture sainte, l’antiquité chrétienne, le droit canonique, l’histoire enfin seront les principaux objets de nos travaux. Du reste, nous sommes loin de nourrir des prétentions incompatibles avec la faiblesse d’une institution qui ne fait que de naître : nous voulons seulement consacrer fidèlement au service de l’Église tous les instants que nous laisse libres la célébration des divins offices ».

    Cette fois, donc, deux objectifs seulement sont mis en avant, et c’est très explicitement que l’étude est considérée comme seconde par rapport à la prière (on comparera utilement à cet égard la fin de notre dernière citation avec la phrase extraite plus haut de la page 444 de la Revue européenne).

    Le contraste entre les textes des 19 et 21 mai et la lettre du 1er août appelle quelques réflexions. Dans les premiers, l’accent est mis très fortement sur la mission intellectuelle, scientifique des bénédictins, que la science séculière ne peut en aucun cas remplacer ; les autres fonctions de la vie monastique sont beaucoup plus rapidement évoquées : le monastère est aussi un foyer de prière, un refuge pour les pécheurs et les âmes en peine, un lieu d’inspiration pour les artistes. Dans la lettre, la première place est faite à une vie de prière dans la retraite ; l’étude occupera le temps laissé libre par les offices, et d’ailleurs on ne saurait attendre immédiatement des travaux spectaculaires d’une institution naissante. Nous ne pensons pas qu’il soit suffisant, pour rendre compte de ce contraste, d’invoquer les visées différentes des deux interventions : en mai, on voulait plaire à des lecteurs dont on sollicitait la générosité ; en août, on s’efforce de redresser une image de marque compromise par des rumeurs défavorables. Dom Guéranger pouvait hésiter à souligner au départ auprès du grand public l’aspect proprement spirituel de la vie monastique ; « l’utilité de la prière » est bien timidement affirmée : « Il n’y a pas que de la poésie dans ces hymnes… ». Deux mois plus tard, Solesmes ayant déjà suscité ici ou là des inquiétudes, mieux valait n’apparaître que comme une inoffensive maison de prière, et minimiser les projets d’action extérieure.

    Il est permis néanmoins d’estimer qu’une telle explication fait trop large place à l’habileté tactique, trop faible à la sincérité et à la spontanéité. La première place donnée au travail intellectuel, sinon sur le plan théorique, du moins dans l’ordre des motivations, ne correspondrait-elle pas à la véritable psychologie – à cette date – de l’abbé Guéranger, qui semble bien n’avoir songé d’abord à la vie monastique que pour y trouver les conditions favorables au travail intellectuel 4  ? Les premières semaines de fervente vie communautaire à Solesmes – en juillet – ont pu contribuer à remettre au premier plan la vie spirituelle. Plus vraisemblablement encore, la petitesse et les difficultés de ces commencements concrets ont pu ramener l’esprit de dom Guéranger, des affirmations grandioses du mois de mai (« Toute science va périr, si Dieu ne fait surgir des Mabillon… »), à des ambitions plus modestes et mieux adaptées à « la faiblesse d’une institution qui ne fait que de naître ». Mais il est temps de voir maintenant la manière dont l’opinion a répondu à cette triple interpellation.

    

    Nous ne nous astreindrons pas, par souci de clarté, à suivre l’ordre chronologique de ces réponses, et nous séparerons – comme il a été dit plus haut – celles des journaux et celles des revues. Du côté des premiers, l’épisode le plus retentissant fut, à la fin de juillet et au mois d’août, une assez vive polémique qui opposa la Tribune catholique à L’Ami de la religion. Nous ne nous y attarderons pas outre mesure, et parce qu’elle a déjà été étudiée 5 , et surtout parce qu’elle ne révèle pas véritablement deux conceptions différentes de la vie monastique. Plusieurs journaux avaient déjà commenté diversement les deux papiers de dom Guéranger publiés par la Tribune, et cette dernière avait pu en donner le 18 juillet une sorte de revue de presse : L’Ami gardait encore obstinément le silence. Le journal de Picot, aux tendances gallicanes à peine dissimulées, rival direct de la Tribune auprès de la clientèle catholique, ne nourrissait à priori aucune sympathie pour l’initiative de ce jeune chanoine du Mans, qui avait naguère un moment collaboré au Mémorial et à L’Avenir, et s’était même un peu heurté à cette occasion aux rédacteurs de L’Ami.

    Le 30 juillet, enfin, ce dernier publiait, sur quatre pages, un article non signé, Sur l’établissement de Solesmes : c’était une attaque en règle, polie mais vigoureuse. Passons sur un éloge initial des Mauristes qui, au vu des lignes suivantes, n’était pas sans arrière-pensée ; sur le récit un peu tardif de l’installation du 11 juillet ; sur la mention finale des statues anciennes de l’église du prieuré. Le cœur de l’article était (p. 610-611) dans quatre critiques d’inégale importance :

    – Le rédacteur affectait de prendre au sérieux la plaisanterie de Chateaubriand : « Ce nouveau genre d’affiliation parut assez singulier… Nous n’avions jamais ouï parler de bénédictins honoraires… » (Cette critique n’allait pas sans quelque mauvaise foi).

    – Le nœud du problème :

    « M. l’abbé Guéranger et ses associés passaient pour être attachés aux opinions des auteurs de L’Avenir ».

    – Les futurs bénédictins ont refusé de s’associer d’anciens Mauristes, pour éviter toute influence janséniste et gallicane.

    – « Au lieu de se former dans la retraite et le silence aux vertus de leur état », … ils veulent « … publier des ouvrages, se livrer à des recherches d’érudition, … peut-être faire un journal ». Ici, L’Ami exploitait adroitement une imprudence de la Tribune qui, dans son article du 18 juillet, avait en effet envisagé cette éventualité.

    On peut penser que les deux derniers arguments ne faisaient que monnayer le second, et que L’Ami redoutait essentiellement la formation d’un nouveau foyer de mennaisianisme. Cette crainte allait jusqu’à lui faire avancer (avec quel degré de sincérité après l’éloge des Mauristes ?) une étrange incompatibilité entre le travail intellectuel et la formation religieuse.

    C’est l’abbé Bouvier, vicaire général du Mans, qui prit la défense de Solesmes par une lettre ouverte datée du 3 août : L’Ami la publia le 15, la Tribune le 17. Il rejetait formellement à son sujet l’accusation de mennaisianisme, et celle de « s’isoler des anciens Bénédictins ». Il ajoutait même, non sans paradoxe (ou en ne pensant qu’au court terme ?) : « Ils ne songent pas à publier des livres, beaucoup moins à faire un journal : c’est une plaisanterie ou une invention qui ne peut venir que d’un esprit malveillant ». L’Ami fit suivre cette insertion d’un commentaire assez habile, dont il ressortait qu’il avait eu mille fois raison de se montrer d’abord réservé, qu’il n’avait agi ainsi ni par « légèreté », ni par « passion ». La Tribune répliqua le surlendemain, en insistant sur la question du journalisme qu’elle avait involontairement provoquée, et déclara « qu’il était peu chrétien… d’essayer en quelque sorte de tarir les sources de la charité catholique, qui seule peut donner de l’accroissement et de la solidité au nouvel établissement ». Que retenir de cette affaire ? Peu de choses pour notre propos, puisque le motif plus ou moins avoué de la querelle reste le soupçon de mennaisianisme ; elle n’entraîne pas les deux adversaires à s’expliquer sur la nature de la vie monastique.

    Bien que nous ayons renoncé à inventorier tous les articles de journaux, nous ne pouvons négliger la revue de presse publiée par la Tribune catholique le 18 juillet 1833 ; elle nous permettra, avant que nous n’en venions aux revues, un rapide tour d’horizon des premières réactions de l’opinion. La Tribune mentionne sans s’y arrêter quelques échos favorables :

    « La Quotidienne, La Gazette de France… ont répété en termes chrétiens cette bonne nouvelle… Le Journal des Débats s’est exprimé avec convenance sur cet établissement ».

    Elle va s’attarder davantage aux articles défavorables, et de ce côté cite en premier lieu le Figaro : celui-ci « y a trouvé matière à rire ». De fait, aussi vivement anti-légitimiste qu’anticlérical, il en a pris occasion pour ironiser, le 1er juillet 1833, sous le titre : « Bénédictin », sur la lettre de Chateaubriand. Mais le monachisme, dans cette charge, n’est visé que par quelques poncifs superficiels, il est dédaigné plutôt qu’attaqué :

    « Qui de nous n’a pas rêvé quelque fois cette douce et savante vie du monastère… ? Mais dans notre siècle positif, peu ami des couvents, ce ne sont là que des rêves… Des jeunes gens du Mans ont pris le rêve au sérieux… Ce peut être pendant quelque temps une réalité fort agréable au moyen des livres et des poulardes du Mans ».

    On voit cependant percer là, sur le mode humoristique, le thème que le Courrier français a traité, lui, sur le mode sérieux, à savoir le caractère irrévocablement dépassé de la vie monastique :

    « Le Courrier français… a formellement reconnu le droit des solitaires de Solesmes (à vivre en communauté) ; il a trouvé, à la vérité, que c’était reculer bien loin que de revenir à saint Benoît ; il a trouvé que, si les Bénédictins de Solesmes ont l’esprit de dévouement et de science, c’est à exploiter l’avenir, c’est à marcher en avant qu’ils doivent se consacrer ; or, suivant lui, rien n’est moins progressif que l’esprit monacal ; il n’y aura pas de moines dans l’ordre de choses que le temps prépare ».

    L’attitude du Constitutionnel est plus franchement hostile :

    « Le Constitutionnel a vu un envahissement sacerdotal dans quelques ruines arrachées à une entière destruction, dans la réunion de quelques hommes qui se vouent à l’étude et à la prière ; toutefois, il n’a pas osé dire qu’ils n’eussent pas le droit de s’associer, de prier, d’étudier, de vivre ensemble ; il n’a pas établi, il n’a pas non plus nié, à leur occasion, le droit d’association religieuse ».

    Deux débats, si l’on en croit ce bref aperçu, se dessinent donc de ce côté de l’opinion dès les premières semaines :

    – d’une part, monachisme et histoire : la vie monastique a eu sa grandeur dans le passé, puis a décliné et disparu ; est-il concevable qu’elle reparaisse aujourd’hui, et à quelles conditions ?

    – d’autre part, monachisme et liberté : faut-il laisser aux monastères la liberté de se constituer ? Ne sont-ils pas, à leur tour, une menace pour la liberté dans les sociétés modernes ?

    Ces deux questions n’ont pas fini d’être agitées par les journalistes. Nous les retrouverons, à peu près semblables à elles-mêmes, quelques années plus tard. Sans doute ont-elles duré bien plus longtemps encore…

    

    Nous tournant donc vers les revues, afin d’y trouver des prises de position plus longuement explicitées, nous avons examiné, pour les années 1833 à 1838 exclusivement, un effectif total de 25 publications périodiques de conceptions assez diverses 6 . Sur ce nombre, six seulement traitent de la restauration solesmienne, et encore paraissent-elles toutes six appartenir plus ou moins au même secteur idéologique ; la première leçon de l’enquête, c’est donc l’écho limité de l’événement : un intérêt réel se manifeste dans des milieux bien déterminés, ailleurs c’est le silence total (du moins à ce niveau des revues). Rien dans les grandes revues culturelles du temps : la Revue des deux mondes, sa sœur jumelle la Revue de Paris, ou encore la Revue française. Rien non plus dans des publications plus luxueuses comme La Mode ou L’Artiste, sauf dans ce dernier une brève note sur les sculptures de l’église du prieuré 7 . Dans un genre plus modeste, celui des recueils de lectures familiales, instructives ou distrayantes, rien dans le Magasin pittoresque, dans le Magasin universel, dans la Mosaïque ou le Musée des familles, tous d’attitude bien-pensante mais au contenu peu religieux. Pas de réaction dans des organes de tendance socialiste, comme la Revue encyclopédique de Pierre Leroux ou même L’Européen de Buchez. On aurait pu attendre un point de vue original, quoique sans doute fort réservé, de la part des organes protestants : le Protestant (qui devient ensuite Le Libre examen), Le Semeur, les Archives du christianisme au 19ème
siècle : silence complet. Silence enfin, plus surprenant, de la part d’un certain nombre de revues religieuses catholiques (sans prétendre en épuiser la liste) : la France catholique et la Revue religieuse et édifiante (recueils de pieuses lectures), le Journal des presbytères et les Études religieuses (publications destinées au clergé), ou encore la gallicane Revue ecclésiastique.

    Restent donc six revues dans lesquelles nous avons rencontré des articles sur Solesmes. Or, trois d’entre elles avaient toutes raisons de s’intéresser à une initiative qui semblait issue de milieux mennaisiens. La Revue européenne a pris la suite du premier Correspondant et paraît très proche de la Tribune catholique de Bailly. Les Annales de philosophie chrétienne se rapprochent du mennaisianisme par leur traditionalisme quasi fidéiste. Toutes deux parlent de Solesmes très tôt, dès juin 1833. L’Université catholique, dirigée par les mennaisiens Gerbet et Salinis, n’interviendra qu’en 1837-1838, mais elle n’a commencé à paraître qu’en 1836. Quant aux trois autres, si leur catholicisme est moins affirmé – ou même se réduit à une réelle sympathie pour la première d’entre elles -, leurs traits communs paraissent être le légitimisme en politique et le romantisme en littérature (car il s’agit de revues principalement littéraires) ; ce sont L’Europe littéraire, L’Écho de la jeune France et La France littéraire. Voyons donc maintenant de plus près le contenu de leurs propos.

    Dans les Annales de philosophie chrétienne du 31 mai 1833, le chanoine S. Foisset, supérieur du petit séminaire de Dijon, a signé les 6 pages qui précèdent le texte de l’appel aux souscriptions dû à dom Guéranger ; sur les 6 d’ailleurs, 3 ne font que reproduire les termes d’une plaidoirie prononcée dans l’affaire des Trappistes de Melleray. Le reste, où notre chanoine a déployé un ton excessivement oratoire, n’est que l’amplification parfois maladroite des thèmes que nous avons relevés dans les articles de la Tribune des 19 et 21 mai. Voici d’abord comment il énumère les buts de la nouvelle institution (p. 390-391) :

    « Des prêtres au cœur généreux… ont entendu le cri de détresse poussé par la science, qui périt chétive et flétrie depuis qu’un honteux divorce a été consommé entre elle et la foi. Ils ont voulu rendre à l’homme de prière un asile… ; à l’âme triste et désenchantée des illusions de la terre, une retraite… ; aux peuples souffrant de la faim, un désert à défricher… ; ils ont voulu enfin offrir à la société menacée d’une subversion mortelle, un coin de terre où les idées d’ordre, de paix et de civilisation ne pussent point périr ».

    Convenons que, dans cette liste, les trois derniers éléments ne s’imposaient pas ici ; en fait, seuls le premier et le troisième inspirent vraiment l’auteur, parfois un peu trop. Ainsi dans ce tableau poussé au noir d’une culture profane stérile et mourante (p. 391-392) :

    « Voyez ce qui se passe autour de nous ! comme tout languit et se meurt dans l’isolement ! La philosophie profane confesse son impuissance. Pas un de ces sages d’hier qui ait fondé une doctrine, formé un disciple pour continuer son œuvre. La littérature est épuisée de caprices et d’immoralité, désespérée d’elle-même comme ces jeunes hommes décrépits qui se réfugient dans le suicide quand ils ont dévoré leur printemps. L’histoire, après avoir remué, assemblé, disposé de vastes matériaux, succombe de lassitude, et renonce à en soulever le poids. Babel est sous nos yeux : les ouvriers, confondus de ne plus s’entendre, ont abandonné leur tâche. Quelques-uns encore, çà et là, taillent des blocs isolés, dressent ou cisèlent dans le désert une colonne perdue ; tous attendent l’idée-mère qui seule peut se saisir de ces pierres gigantesques dispersées, et les ordonner en édifice ».

    Ou bien encore dans cette exaltation romantique de la vie monastique justifiée comme refuge et consolation (p. 392) :

    « Âmes jeunes et ardentes, pour qui déjà la vie n’a plus de fleurs ni d’illusions, vous à qui le monde pèse par les malheurs et les déceptions amères, vous pour qui la terre n’a plus de joies, plus de consolations, plus d’avenir, il ne vous reste pas que le désespoir. Il ne vous sera pas fermé, le lieu propice aux consolations de la prière, aux larmes et aux inspirations du repentir. Qu’ils renaissent, ces pieux asiles, objets de tant de regrets et de tant de vœux, ces longs cloîtres silencieux, où l’âme avide de paix et éprise des charmes de la solitude s’abîme en Dieu par la pensée, et oublie le monde et ses pompes mensongères pour les biens éternels ! Et nous verrons encore les landes défrichées et fécondées par des mains couvertes de bure, et le monde redeviendra chrétien ! Qu’elles nous soient rendues ces divines psalmodies, ces saintes veilles, cette vie dégagée des sens et de la matière ; et nous reverrons ces âmes d’élite, aspirant à la vie des anges, se partager entre les salutaires austérités de la pénitence, les douces extases de la prière, le travail des mains, les graves et fécondes méditations de l’intelligence et du cœur ! ».

    Après avoir reproduit en juin 1833 le même appel aux souscriptions par dom Guéranger, la Revue européenne donne à ses lecteurs le mois suivant le récit d’un « Voyage à Solesmes » par Edmond de Cazalès, sur 13 pages. Voyage réel 8 , de telle sorte qu’on peut espérer trouver sous la plume du laïc un écho assez fidèle de la pensée du bénédictin. L’article est pour plus de la moitié une description de l’église et de ses statues, mais l’auteur développe ensuite en deux pages (p. 593-594) « ce que peuvent être les moines dans ce siècle ». Là-dessus, une page et demie évoque leur mission intellectuelle, en des termes d’ailleurs plus mesurés que ceux du chanoine Foisset. Voici comment il conçoit cette mission :

    « D’une part, réveiller la science ecclésiastique qui dort d’un si profond sommeil… D’autre part, lutter avec l’incroyance et… apprendre au monde que le vrai, le beau, l’utile ont leur unique source, leur dernière raison dans notre foi ».

    Or seuls les moines peuvent la remplir, et parce que « l’association et la règle leur donneront toujours une force surhumaine », à l’inverse de « cette frivole et vaniteuse créature, l’homme de lettres » ; et parce que « la vie monastique peut seule aujourd’hui fournir aux prêtres ces doctes loisirs à l’aide desquels il pourra opérer toutes ces grandes choses ».

    Une demi-page seulement introduit (mais ne développe pas) deux autres thèmes. Celui, à peine esquissé, du monastère comme refuge :

    « Le siècle, malgré ses airs sceptiques, a besoin de cloîtres…, un impérieux et douloureux besoin de foi et de paix… Des gens chercheront là un asile ».

    Celui, que l’auteur a saisi mais n’ose souligner, de la vie spirituelle comme cœur du monachisme :

    « Le côté intellectuel n’est que la moindre partie de la vie monastique ; c’est d’abord dans l’ascétisme, la prière qui en est le fond… Mais on ne peut pas trop s’étendre sur ce sujet ».

    L’Europe littéraire avait signalé dès le 28 juin 1833 l’entreprise de dom Guéranger, en reproduisant même la lettre de Chateaubriand. Le 8 juillet suivant, un second article (également anonyme) poursuit la réflexion sur 1’évènement. Pour lui, la nouvelle a laissé étonnamment silencieuse la presse anticléricale dont elle aurait dû déclencher les clameurs. C’est que nous touchons au moment où s’épuise une réaction séculaire contre le catholicisme. Car « le mouvement révolutionnaire a été un pêle-mêle aveugle où toutes les institutions anciennes ont été ébranlées, sans que rien de solide ait été fondé ». Dans le domaine littéraire et scientifique en particulier :

    « Les académies ont remplacé les couvents, et l’on est déjà dégoûté des académies. Maintenant, c’est le règne du journalisme. Tout se traduit en journal. Le journal est l’institution spirituelle d’une société qui cherche sa loi et qui vit au jour le jour ».

    D’où cette conclusion à laquelle conduit tout l’article :

    « C’est une grave leçon pour les partisans du progrès et de l’esprit nouveau, … que de voir toujours renaître les institutions anciennes, au moment où elles semblaient détruites ».

    Ainsi la restauration solesmienne n’est plus ici que l’occasion ou le prétexte, sinon à un regard nostalgique vers le passé, en tout cas à une vive critique de l’état présent de la société.

    Essayons de dresser le bilan de l’attitude de ces trois revues. Nous y avons retrouvés, plus ou moins déformés, les thèmes lancés par les deux premiers textes de dom Guéranger. L’un d’eux cependant a disparu : le cloître comme lieu d’inspiration pour les artistes. Un autre – la place de la prière et de la pénitence au cœur de la vie monastique – n’a été retenu que par la Revue européenne, plus directement informée. La présentation du monastère comme refuge des âmes en peine est devenue, sous la plume surtout du chanoine Foisset, une sorte de lamentation sur le mal du siècle. Mais l’intérêt se porte avant tout vers ce que l’on peut attendre du travail intellectuel des nouveaux bénédictins : Cazalès l’expose assez clairement ; les Annales n’en retiennent paradoxalement que l’occasion de décrier la culture profane (n’est-ce pas plutôt la culture religieuse qui languit ?), et l’Europe littéraire, celle de contester toute la société telle que l’a
faite 1789. Aucun thème vraiment nouveau n’apparaît ; on n’assiste qu’à une dégradation du donné initial.

    

    Au cours des années suivantes, l’attention accordée à Solesmes par la presse devient évidemment moins soutenue, et n’est réveillée que de temps à autre par les divers épisodes qui jalonnent l’histoire des débuts de l’abbaye. On signale ici ou là la Notice sur le prieuré de Solesmes composée par dom Guéranger en 1834 à l’usage des visiteurs. Au printemps 1836, la crise qui secoue la jeune communauté semble être restée relativement ignorée de l’opinion publique, et en tout cas ne pousse pas les bénédictins à faire en sorte qu’on parle d’eux. Par contre, en 1837, la parution en mars des Origines de l’Église romaine, puis la confirmation par Rome en juillet de la restauration bénédictine, suscitent une nouvelle vague d’articles dans les journaux et les revues. Nous commencerons, cette fois, par ces dernières.

    Dans son numéro du 15 novembre 1835, L’Écho de la jeune France offre à ses lecteurs, sous le titre « Renaissance du prieuré de Solesmes » et la signature du « baron de Mengin de Fondragon », le récit (en 6 pages) d’une visite à la nouvelle maison monastique des bords de la Sarthe. C’est un reportage assez vivant, mais parfois bien mal informé, avec longue description de l’église et de ses statues, et interview de « l’abbé Guéranges » (sic). En ce qui concerne la définition de la vie monastique, nous y retrouvons sans surprise les trois thèmes des articles antérieurs, très clairement associés dans ce programme en une seule phrase (p. 397) :

    « …Rendre à la science son berceau, au malheur un refuge, et aux âmes pieuses un séjour de repos et de félicité céleste ! ».

    Science – refuge – piété : comme d’habitude aussi, seuls les deux premiers termes sont réellement développés. Voici comment l’auteur rend compte de la vocation de dom Guéranger (p. 391) :

    « Il a compris que, pour combattre avec plus de succès les mauvais ouvrages que l’on ne cessait de répandre dans la société, il était nécessaire de réunir des hommes pieux et savants, capables dès lors de défendre avec succès la religion contre ses ardents ennemis ».

    Du moins le thème du refuge est-il traité de manière assez concrète, comme une sorte d’engagement du prieuré à pratiquer l’hospitalité (p. 396) :

    « Si un homme, las des tempêtes du monde, usé par le chagrin ou poursuivi par le remords, aspirait, pour éviter le désespoir, à se réfugier dans votre sein, non comme religieux…, mais comme un naufragé qui invoque votre secours et votre compassion, lui ouvririez-vous les bras ? Lui accorderiez-vous un asile ? – Sans doute, nous l’accueillerions… Il pourrait assister à nos offices, participer à nos récréations, et jouir des livres de notre bibliothèque ; en un mot, nous chercherions à calmer ses chagrins, et à lui faire oublier ses peines et ses angoisses, en lui faisant voir la paix qui règne parmi nous ».

    L’article du baron se place donc exactement dans le sillage de ceux de 1833. Il nous fait attendre 1837 pour voir la présentation de Solesmes se renouveler un peu.

    C’est en juin 1837 qu’Alphonse Bayle, dans la France littéraire, publie un article de 12 pages sur « Les nouveaux bénédictins de Solesmes » ; lui aussi s’y est rendu, et livre au public ses impressions, d’ailleurs très favorables (p. 174) :

    « Leur foi est vive mais calme. On remarque d’habitude sur leur front une douce sérénité. Ils apportent dans leurs manières cette simplicité aimable que le vrai savoir a toujours pour attribut, et cette affectueuse bonté qui est celle des âmes sincèrement religieuses ».

    À côté de considérations banales – l’auteur esquisse en 4 pages une histoire du monachisme occidental, et souligne lui aussi la fécondité de l’association religieuse pour le travail intellectuel -, un thème original apparaît ici, celui de la modernité de ce nouvel établissement (p. 165) :

    « Ces Bénédictins sont des hommes de notre temps, qui ont vécu de notre vie ; de jeunes hommes comme nous… ».

    Ce sont, continue sans sourciller Alphonse Bayle, d’anciens mennaisiens las des débats théoriques, et désireux de tenter une application pratique. Leur genre de vie ne les sépare pas réellement du siècle – (p. 167) :

    « À Solesmes encore, on comprendra qu’en apparence reléguée en dehors des conditions de la vie ordinaire, la vie monastique a pu cependant s’y rattacher par mille liens : par le travail, par ses fruits, par le ferment, par l’active élaboration de quelque féconde idée, comme par son rayonnement extérieur ».

    Ces liens, aux yeux de l’auteur, sont particulièrement manifestes dans l’orientation des premiers travaux historiques de la communauté (p. 174) :

    « Il nous semble que leur but, tel qu’ils le conçoivent, est de s’éclairer du présent pour mieux comprendre le passé, de se servir du passé pour instruire le présent sur une communauté de tendances, sur d’intimes analogies qui se révèlent en lui sans qu’il en ait encore positivement conscience ; cachet d’actualité destiné à marquer leur œuvre, et à lui donner place parmi celles dont l’époque pourra tirer le plus de profit… ».

    On a donc là une présentation assez neuve, imprudente peut-être par certains côtés (le rappel du mennaisianisme), mais délibérément tournée vers le présent et l’avenir, et par là plus fidèle à coup sûr aux intentions de dom Guéranger que d’autres interprétations qui ne voulaient y voir que pure et simple restauration du passé.

    À la même date, Eugène de la Gournerie rend compte, dans L’Université catholique, de la parution des Origines de l’Église romaine, et c’est l’occasion de quelques pages sur Solesmes, qui paraissent s’en tenir volontairement à une prudente grisaille. Le relèvement du prieuré est présenté comme le signe d’une « réaction religieuse » (p. 461) :

    « C’était chose singulière qu’une institution du 5ème siècle cherchant à reprendre son rang au 19ème … Qu’est-ce qu’un moine… pour oser se montrer à face découverte en plein 20ème s. ? ».

    Le recenseur prend soin d’extraire de l’ouvrage une longue citation où se trouve nettement condamnée l’apostasie de La Mennais. Finalement, le seul thème sur lequel il s’attarde (c’est en effet par là que Solesmes rejoint le programme de la revue) est une critique des lacunes de la culture contemporaine, lacunes que seules pourraient vraiment combler des congrégations religieuses (p. 462) :

    « Nous sommes à une époque où tout le monde sait un peu, où un très petit nombre sait beaucoup… On n’y sent plus ce besoin d’études consciencieuses qui seules pouvaient vous conduire jadis à une certaine renommée… C’est donc aux congrégations religieuses que revient de droit cette partie si importante de la science (les grandes recherches d’érudition). Une congrégation ne meurt pas ; aussi, quelque immense que soit un travail, elle peut l’embrasser dans tout son ensemble, le poursuivre jusqu’à sa fin. Qui ne sait d’ailleurs combien la répartition du travail le facilite, combien les lumières réunies en faisceaux jettent un plus vif éclat qu’isolées ! Qui ne sait combien la conscience de remplir une tâche utile, l’abnégation de toute vanité, le sentiment d’un devoir qui a été consacré par vœu, donnent d’impartialité, de courage et de puissance ! ».

    En un mot, Solesmes est exalté essentiellement comme la reprise orthodoxe du grand dessein mennaisien d’un ordre religieux voué à réveiller les sciences ecclésiastiques.

    L’année suivante, en novembre 1838, la même revue publiera encore un anonyme « Voyage à Solesmes », mais celui-ci ne fait que répéter un article récent du Bulletin monumental qui s’intéresse presque exclusivement à décrire les bâtiments de l’abbaye.

    Quelques articles encore à signaler du côté des journaux, sans – répétons-le – aucune prétention à être complet en ce domaine. Le 20 décembre 1834, L’Ami de la Religion rend compte en 5 pages de la Notice sur le prieuré de Solesmes rédigée par dom Guéranger. C’est avant tout l’occasion de mettre fin par quelques mots aimables aux dissentiments antérieurs :

    « Des préventions anciennes avaient amené de notre part une explication franche sur la nature des inquiétudes que cet établissement nous faisait concevoir… L’Association de Solesmes est (maintenant) dégagée des nuages qui s’étaient élevés aux premiers jours de son existence ».

    Si le ciel s’éclaircit de ce côté, les événements de 1837 (publication des Origines et approbation romaine) réveillent soudain l’attention hostile de la presse de gauche. Renouvelle-t-elle ses arguments ? Il ne le semble pas, à en juger par les deux exemples que voici.

    Pour le National de 1834, rendant compte le 11 juillet 1837 des Origines de l’Église romaine (nous passons sur l’éreintement systématique de l’ouvrage lui-même), la restauration bénédictine n’est qu’une des manifestations de cet engouement pour le Moyen-Age qui alimente un romantisme de pacotille :

    « Il y a six ans (sic), lorsque nous étions en plein retour de Moyen-Age, que la Renaissance renaissait, que les peintres, les sculpteurs, les poètes, les romanciers, s’appliquaient à reproduire le 16ème s., chacun suivant son art et ses moyens ; en ce temps-là, dis-je, on entendit proclamer cette grande nouvelle : les Bénédictins ressuscitent ! La congrégation de Saint-Maur se rétablit ! Barbouilleurs de couleur locale, compilateurs de fausses chroniques, ceux qui s’appelaient Jean et signaient Jehan, tout ce monde fut ivre de joie. Des Bénédictins ! C’était bien plus respectable que les dagues de Tolède ou les jurons gothiques !… ».

    Quant au Courrier français, il réagit le 18 février 1838 par un article véhément, « Du rétablissement des ordres monastiques », à la décision romaine de l’été précédent concernant Solesmes ; pour lui, celle-ci annonce une prochaine reconnaissance des Jésuites eux-mêmes par un gouvernement dont la passivité ressemble à de la complicité :

    « Est-ce que la Bulle de 1814, qui a rétabli cet Ordre, n’est pas aussi respectable que les lettres apostoliques qui viennent d’ériger l’ancien prieuré de Solesmes en abbaye, avec droit de juridiction sur tous les établissements semblables qui se formeront en France ?… Le gouvernement, par sa faiblesse et sa connivence, verra ce qu’il aura gagné à ne pas protéger la liberté contre l’invasion simultanée de tous les congréganistes, ennemis des lumières et des institutions ».

    À y regarder d’un peu plus près, la musique n’est pas très neuve, et nous reconnaissons aisément les deux refrains déjà fredonnés quatre ou cinq ans plus tôt :

  1.     les moines, c’est du passé, – il est donc impensable qu’ils reparaissent sérieusement aujourd’hui, – si la chose est tentée, elle est nécessairement sans consistance et sans avenir
  2.     le rétablissement des ordres monastiques constituerait une menace grave de caractère théocratique, pour la société et la civilisation. Il serait superflu de souligner la contradiction entre les deux arguments, si l’on ne voyait le même Courrier français user du premier en 1833 et passer au second en 1838. Cela paraît indiquer une radicalisation de l’hostilité au monachisme à la suite de la décision romaine de juillet 1837.

    À part cette recrudescence d’hostilité chez les adversaires, les années écoulées n’ont donc guère apporté – on vient de le voir – d’éléments nouveaux dans l’accueil fait à Solesmes par l’opinion publique. Deux des trois articles de revue rencontrés s’en tiennent aux thèmes brassés par leurs prédécesseurs de 1833. Un troisième cependant ose dire – et l’idée est suffisamment originale pour mériter d’être soulignée – que la restauration bénédictine ne peut être la reconstitution archaïsante d’un passé si prestigieux soit-il, mais une émanation aussi des besoins du monde contemporain. C’est le seul point sur lequel le message de dom Guéranger semble mieux compris qu’en 1833.

    

    Au terme de cette enquête nécessairement incomplète, il apparaît que les contemporains n’ont prêté attention qu’à certains aspects de la restauration monastique, sans même aller peut-être à l’essentiel. Les journaux s’y sont intéressés principalement à deux moments distincts : en 1833, en réponse aux appels de fonds de dom Guéranger, et en 1837-1838, lorsque des faits nouveaux ont ramené Solesmes sur le devant de la scène de l’actualité. La polémique sur le mennaisianisme des nouveaux bénédictins est surtout le fait des deux feuilles rivales, la Tribune catholique et L’Ami de la religion. La presse anticléricale ne fait guère d’efforts pour comprendre l’institution monastique, mais agite à son sujet les épouvantails habituels : archaïsme, théocratie. Les revues, grâce à leur plus grande surface rédactionnelle et à un relatif recul par rapport à l’événement, vont un peu plus loin dans la réflexion et l’interprétation. La plupart d’entre elles cependant font écho à la présentation que dom Guéranger lui-même avait donné de la vie monastique dans ses deux articles de mai 1833. A sa suite, elles donnent la première place à la mission intellectuelle des bénédictins, la seconde à la fonction du monastère qui serait d’accueillir les cœurs meurtris ; de là, elles glissent volontiers à une critique acerbe du monde moderne, dénonçant sa prétendue impuissance intellectuelle et la dureté impitoyable de ses relations sociales. L’une d’elles va jusqu’à faire de Solesmes le type de l’institution du passé qui reparaît, utilisant ainsi, (avec une intention inverse) le même argument que la presse anticléricale. L’idée que la vie monastique pourrait être avant tout prière et pénitence, ascèse et mystique, est presque absente des textes collectés : dom Guéranger ne l’avait indiquée à ses lecteurs (en mai) que de manière presque allusive ; une seule revue la reprend, assez rapidement elle aussi. On ne trouve également clairement exprimée que par un seul article, la conviction que Solesmes est une institution d’aujourd’hui avant d’être la copie des institutions d’hier. Il ne convient pas d’ailleurs d’exagérer le retentissement, à ce niveau des revues, du relèvement en France de l’ Ordre bénédictin : seules en ont parlé celles qui, pour diverses raisons, éprouvaient pour l’entreprise une réelle sympathie. Au total, on est porté à conclure, au-delà de l’attention apparemment accordée par l’ensemble de l’opinion, à un large fossé d’incompréhension qui, mieux que l’engouement qu’on pouvait imaginer, explique les difficultés rencontrées par dom Guéranger.

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