La vocation monastique de dom Guéranger – milieu et influences

LA VOCATION MONASTIQUE

DE DOM GUÉRANGER

 

MILIEU ET INFLUENCES

 

Père Antoine DES MAZIS (1904-1975), o.s.b. Solesmes, dans Revue Bénédictine, t. 83, 1973, p. 119-180

 

    […] Dom Guéranger a toujours été profondément marqué par son terroir, ses origines rurales. Plus on étudiera son personnage dans les détails, plus on saisira l’importance de cet attachement à son milieu d’origine 1 .

    L’histoire religieuse de la France durant la Révolution et l’Empire a bénéficié d’études approfondies. Elles nous ont incontestablement amenés à transformer quelque peu notre jugement sur le clergé des derniers temps de la Monarchie et sur le personnel de l’Église constitutionnelle. Mais, peut-être que cette meilleure connaissance du milieu ecclésiastique et de ses idées, bien plus nuancées qu’on ne le soupçonnait il y a encore quarante ans, laisse dans l’ombre la réaction populaire aux événements politico-religieux, le mouvement d’opinion qu’ils ont provoqué, toujours si difficile à saisir, non seulement dans un jugement d’ensemble, mais surtout au niveau et dans les limites d’une région particulière. à cet égard, la région de Sablé-sur-Sarthe, dont la famille Guéranger faisait sa résidence depuis 1798, est particulièrement riche en contrastes 2  : patriotes et chouans, républicains et monarchistes, constitutionnels concordataires et adeptes de la Petite Église s’y rencontrent et s’y opposent selon des nuances d’opinion parfois difficiles à déterminer.

    Quelle a été, au juste, l’attitude de la famille de dom Guéranger au cours de ces années troublées ? Nous savons que son père, Julien-Pierre Guéranger, a commencé ses fonctions d’instituteur à Sablé sous le gouvernement du Directoire, en 1798. Il a donc prêté le serment de Fructidor An V. Comme laïc, il n’avait pas à avoir de grands scrupules, mais il faut tout de même noter qu’il s’agissait d’un serment de « haine à la Royauté ». Il n’eût d’ailleurs pas été agréé comme instituteur municipal, si ses opinions modérées n’avaient pas été connues. L’examen des archives municipales confirme cette impression, ainsi que celui des registres paroissiaux des villages où exerçaient des prêtres réfractaires 3  : les trop rares documents nous montrent la famille Guéranger fidèle au culte des insermentés, mais nullement « chouanne », fuyant toute attitude politique prononcée 4 , liée avec l’abbé Yves-François de la Primaudière, prêtre réfractaire certes, mais frère d’un conventionnel régicide, lequel couvrit toujours de sa protection occulte son frère et les amis de celui-ci. Ce sont ces milieux-là, plus nombreux en province qu’on ne le pense généralement, qui justifient l’accueil enthousiaste qui salua l’avènement de Bonaparte ; c’est pour achever de les gagner que celui-ci se décida à négocier avec Rome le Concordat de 1802 5 .

    Prosper Guéranger, né en 1805, trouva donc une famille sincèrement attachée au Nouveau Régime et à l’Église concordataire. Son père avait trouvé tout naturel de se transformer d’instituteur municipal en principal du Collège, et de se faire recevoir bachelier de l’Université, comme la loi l’y obligeait. Je pense qu’il enseignait le catéchisme impérial sans y trouver difficulté. Il fallut le dramatique conflit entre Pie VII et Napoléon pour rompre ce conformisme paisible.

    C’est à cette date que remontaient les souvenirs les plus lointains de dom Guéranger. Il nous a renseignés lui-même sur ses réactions d’enfant dans les précieuses Notes autobiographiques qu’il a laissées à ses moines pour leur faire connaître les origines de la fondation de Solesmes.

    Il faut dire un mot ici de cette source importante de la vie de dom Guéranger 6 , qui n’a peut-être pas été suffisamment mise en relief par son premier biographe. Bien qu’elles aient été rédigées à la fin de sa vie (1860-1864), et doivent donc être utilisées avec critique – on relève en effet quelques erreurs très légères dans les dates –, ces Notes sont, avec la correspondance qui commence en 1828, notre source principale pour l’enquête que nous avons entreprise. Leur caractère intime et spontané plaide hautement pour l’authenticité des sentiments qui y sont exprimés, authenticité que nous pouvons d’ailleurs, à partir de 1828, contrôler grâce aux témoignages fournis par la correspondance. C’est ainsi qu’on peut affirmer qu’à part quelques défaillances de mémoire, les Notes autobiographiques rendent exactement le même son et reflètent les mêmes préoccupations que les lettres écrites et reçues au jour le jour.

    Aux premières pages de ce document, dom Guéranger se fait l’écho de la profonde secousse provoquée dans sa sensibilité d’enfant par la captivité du pape 7 . C’est à sept ans que, fortuitement, par un mot échappé à un vicaire de Sablé, il a appris que le pape n’était plus à Rome, que le pape était prisonnier. Sa famille, sans doute par crainte de bavardages enfantins, ne lui en avait rien dit ; aussi garde-t-il pour lui l’étrange nouvelle, tout en épiant le visage des adultes pour y deviner les raisons de cette extraordinaire situation.

    Dans un milieu aussi foncièrement catholique et, en même temps, aussi détaché des préoccupations politiques, on ne doit pas être étonné de constater que la Restauration monarchique de 1814-1815 ne représente aucunement un heureux retour au passé. On l’accueille comme une garantie de paix extérieure et, surtout, comme une possibilité de re-christianisation ; somme toute, on attend d’elle la réalisation plus complète et, pourrait-on dire, plus systématique du programme qu’on s’était proposé en vain au temps du Consulat, et que les événements et la politique impériale n’avaient fait que contrarier 8 . Tout ce qui évoque les divisions récentes paraît un obstacle à cette œuvre urgente. Les prêtres constitutionnels, comme ceux de la Petite Église, s’étaient plus ou moins réclamés du gallicanisme et du jansénisme : cela suffit pour discréditer ces deux tendances, même lorsqu’elles se présentent extrêmement édulcorées chez d’excellents ecclésiastiques 9 . Dans les Notes autobiographiques, on
remarque le peu de sympathie de la famille de dom Guéranger pour le clergé paroissial de la petite ville de Sablé, jugé trop « chouan », trop fanatiquement royaliste, janséniste dans sa direction spirituelle 10 . D’ailleurs, tous les prêtres qui, en dépit du Concordat et de la Charte, inquiètent les acheteurs de biens nationaux, sont jugés jansénistes. Pour ce qui est du gallicanisme, aucun souvenir d’enfance de dom Guéranger ne nous permet de juger de l’attitude de son milieu ; on constate seulement que, si le retour de l’ancienne dynastie est acclamé, c’est avant tout qu’on attend d’elle un appui qui n’est à aucun degré la restauration de l’Ancien Régime. Par-delà l’époque classique et surtout le siècle des lumières, on attend la réalisation des espérances chrétiennes chèrement conservées et entretenues, malgré les persécutions et les déconvenues, pendant vingt-cinq longues années de contradictions. Lentement, au cours de ces années, s’est formée l’image-programme d’une Église indépendante du pouvoir, tutélaire pour la nation et son guide intellectuel et moral. Terrain tout préparé pour accueillir l’idéal romantique d’une Église médiévale, parée de tous les prestiges trop évidemment refusés à l’Église des temps présents 11 .

    Tels nous apparaissent les sentiments et la mentalité du milieu provincial où Prosper Guéranger a passé sa première enfance. On peut penser qu’il n’a rien d’original pour le début du 19ème s. ; encore nous a-t-il paru utile de le rappeler.

    C’est au lycée d’Angers 12 qu’à partir de 1818 les idées de Prosper Guéranger commenceront à prendre corps et à devenir vraiment personnelles. L’amitié de l’aumônier, l’abbé Jacques Pasquier 13 , devait l’initier aux auteurs qui, déjà, font fureur parmi la jeunesse ecclésiastique : le premier volume de l’Essai sur l’indifférence en matière de religion est de novembre 1817. La Mennais est le grand homme de l’aumônier, et ce dernier ne peut s’empêcher d’en parler au jeune Guéranger, bien qu’il lui laisse lire, sans le mettre en garde, l’Histoire ecclésiastique de Fleury 14 , que l’adolescent découvre avec enthousiasme et dont il accepte alors les tendances gallicanes sans se poser aucune question sur leur valeur. Cependant, en 1821, à l’âge de seize ans, l’abbé Pasquier lui fait lire Le Pape de Joseph de Maistre ; malgré sa jeunesse, le lecteur en conservera une impression profonde et devait en reprendre la lecture bien des fois dans la suite 15 .

    à son arrivée au séminaire du Mans, où les mennaisiens sont nombreux, le jeune Guéranger prend contact plus directement avec la doctrine du maître de la Chênaie (1822). Il le reconnaîtra un jour lui-même :

    « J’étais déjà décidé dès la Rhétorique, et je me déclarais carrément La Mennaisien. Notre professeur l’était [M. Arcanger 16 ] et le répétiteur l’était aussi ».

    Comment, en 1823, ne l’aurait-il pas été, au séminaire du Mans ? Outre ceux qu’il vient de nommer, deux autres professeurs partageaient les mêmes idées 17 . Seul le professeur de morale, d’ailleurs fort médiocre, M. Hamon 18 , était gallican convaincu et rigoriste de tendance janséniste ; le directeur, M. Bouvier 19 , le futur évêque du Mans, était également gallican, mais avec plus de modération et non sans une certaine curiosité pour l’opinion adverse.

    Ce fut cependant lui que Prosper Guéranger choisit pour directeur de conscience. Ce fut même au bon vouloir de ce dernier que le jeune séminariste dut les toutes premières joies de son initiation à la science ecclésiastique, celles qui déterminèrent l’orientation de sa vie. Les disciplines qui auraient intéressé le jeune homme n’étaient pas enseignées au séminaire :

    « Point de cours d’histoire ecclésiastique, ni de liturgie, ni de droit canon, point de théologie ascétique ou mystique, et dans le séminaire, assez peu de piété 20  ».

    C’est alors que M. Bouvier lui ouvre la bibliothèque du séminaire, et c’est aussitôt l’enchantement :

    « J’y venais chaque jour passer de longues heures… J’éprouvais un bonheur sans pareil à étudier enfin les in-folios. Ces éditions des Pères de l’Église me ravissaient, jamais je ne les avais palpées. Les analyses de Fleury m’en avaient donné un avant-goût… Les hagiographies, surtout les Bollandistes, tout cela me fit une impression profonde, et je me sentais vivre d’une vie beaucoup plus intense, car je savais désormais ce que c’était que les livres 21  ».

    Confidence bien touchante, surtout lorsque l’on a présente à l’esprit la date où l’abbé de Solesmes nous la fait. à quarante ans de distance, l’impression a gardé sa fraîcheur, et le souffle naïf et bien romantique qui la traverse nous en garantit l’authenticité.

    Ainsi passèrent l’année de philosophie et la première année de théologie. Mais en novembre 1824, il fallut brusquement arrêter. Dom Delatte nous a raconté, d’après les Notes autobiographiques et les souvenirs des proches de dom Guéranger, le grave accident de santé que détermina chez ce dernier cette rage de lecture 22 . Le plus surprenant, dans cette aventure, c’est que l’intéressé parvint à n’interrompre que quelques mois cette étude acharnée. Bien plus, le travail était assez efficace, et les dons du séminariste assez exceptionnels pour que les graves prêtres qui en étaient témoins s’en montrent à ce point satisfaits que non seulement ils épargnèrent au jeune Guéranger l’ennui de refaire une deuxième année, mais qu’ils lui procurèrent la faveur de continuer presque seul son étude des Pères au cours de sa troisième année de théologie. Dès l’été précédent, Prosper Guéranger s’était d’ailleurs remis au travail de plus belle :

    « La lecture de Fleury avait allumé en moi, dès mon enfance, le désir de faire connaissance avec les monuments de l’antiquité ecclésiastique… Je lus les Pères Apostoliques, S. Justin, Athénagore, Tatien, S. Théophile d’Antioche, Hermas, et j’avais déjà entamé S. Irénée lorsqu’eut lieu la rentrée du séminaire en novembre 1825 23  ».

    Dans une ambiance aussi studieuse et exaltante, les événements de la vie religieuse et littéraire de l’époque trouvaient forcément une large résonance : les thèses mennaisiennes, développées au Mémorial Catholique 24 par le chef d’école et ses principaux disciples, Gerbet et Salinis, passionnaient et divisaient professeurs et élèves. Pour ce qui était de Prosper Guéranger, ce n’était pas le système philosophique du maître de la Chênaie qui devait l’enthousiasmer davantage. Son tempérament et ses curiosités ne le poussaient pas de ce côté. La formation trop élémentaire reçue au séminaire ne lui permettait pas une opinion vraiment personnelle. Il accepta comme faisant corps avec l’ensemble de la doctrine les thèses philosophiques et théologiques du maître prestigieux. Il ne devait s’en débarrasser pour l’essentiel que plus tard, après les condamnations romaines, lorsqu’il eut le loisir d’une étude mieux conduite. Nous en trouvons le précieux témoignage dans une lettre écrite à son ami Mgr Pie, évêque de Poitiers, le 27 novembre 1855 :

    « Nos traditionalistes… manquent de théologie. J’en sais quelque chose puisque j’ai été de leur camp. Je n’en suis plus depuis bientôt vingt-cinq ans [donc depuis environ 1831], c’est-à-dire depuis que j’ai enfin étudié la théologie 25  ».

    Ce qui passionnait le jeune Guéranger dans le mouvement mennaisien, c’était avant tout la lutte contre le gallicanisme. Il y avait été amené au séminaire même, grâce à l’influence de son professeur de dogme, l’abbé Heurtebize 26 , ultramontain convaincu, qui, pour détruire chez son élève les principes gallicans reçus de sa première lecture de l’Histoire ecclésiastique de Fleury, lui mit entre les mains la traduction toute récente du livre de Mgr Marchetti : Critique
de l’Histoire ecclésiastique de Fleury 27 . Mais c’est avant tout dans la lecture du Mémorial Catholique que le jeune séminariste trouvait de quoi satisfaire sa nature enthousiaste. Ici encore les souvenirs autobiographiques nous fournissent des données précises et sur un ton qui nous livre un fidèle écho de ses jeunes admirations :

    « Mais une autre crise, plus durable et plus salutaire, avait lieu alors dans l’Église de France. Le gallicanisme recevait les plus terribles coups et allait succomber après deux siècles de puissance. La Mennais l’avait pris corps à corps, et toute la fraction studieuse du jeune clergé s’élançait à la suite d’un tel athlète. Le Pape de Joseph de Maistre était trop au-dessus du niveau clérical d’alors ; il fallait un prêtre hardi, éloquent, passionné, pour traduire l’idée romaine, et ce prêtre s’était rencontré. Il n’était pas seul. Le Mémorial de 1826 regorgeait d’articles savants et lumineux. On l’attendait chaque mois avec impatience, et chaque mois les convictions faisaient un pas 28  ».

    Ces progrès dans les convictions du jeune Guéranger ne se manifestaient pas seulement dans le domaine historique et canonique ; ils étaient même d’autant plus divers et plus intimes, qu’ils avaient été préparés par d’autres acquisitions, dont le rapport avec les nouvelles lumières ne paraissait pas à première vue. À propos du milieu de jeunesse de Prosper Guéranger, nous avons noté les compromissions de l’Église constitutionnelle et de la Petite Église avec le jansénisme et le peu de prise de ce courant d’idées sur la première éducation du futur abbé de Solesmes. Il faut cependant reconnaître que ses lectures, particulièrement celle de Fleury, avaient comme fatalement induit Prosper Guéranger à adopter sur certains points des positions qui passaient à juste titre pour caractéristiques du jansénisme 29 . Mais, depuis son entrée au séminaire, associé, quoique de loin, au mouvement qui entraînait le jeune clergé, dans l’exaltation du romantisme catholique, à rejeter sans discrimination tout l’héritage du siècle précédent et à confondre les trois tendances, gallicane, janséniste et rationaliste, pour les condamner en bloc, le jeune séminariste éprouva très tôt la nécessité de réformer ses attitudes spirituelles pour les conformer à ses convictions nouvelles.

    Sa piété envers la Vierge Marie, en particulier, se ressentait encore des réticences que les milieux jansénistes du siècle précédent avaient professées à l’égard d’une dévotion que nombre d’entre eux jugeaient parfois « indiscrète ». Quoi d’étonnant si, dès 1823, Prosper Guéranger, dans la ferveur de ses dix-huit ans, prit pour jamais, sur ce point à ses yeux fondamental, une position désormais diamétralement opposée à la thèse janséniste 30  ? Dans ses Notes autobiographiques, destinées dans son esprit à retracer pour ses moines l’origine de son œuvre monastique, il prend soin de fixer avec précision au 8 décembre 1823 la date de son adhésion de foi à l’Immaculée Conception de la Vierge Marie. Ainsi, plus de quarante ans après, il voyait dans cet événement tout intime l’une des étapes les plus importantes de son évolution intellectuelle. C’est être fidèle à notre principale source d’information que de le mentionner ici à notre tour.

    Une autre confidence de dom Guéranger, placée sous l’année 1826, nous montre que nous ne nous trompons pas et que l’évolution de sa mentalité suit bien la ligne que nous avons cru pouvoir dégager. Ses convictions s’intériorisaient insensiblement, une véritable théologie de l’Église commençait à s’élaborer dans son esprit, et il en prenait conscience peu à peu. Les arguments qu’il recueillait par ses lectures lui permettaient de conceptualiser toujours davantage sa dévotion à la Sainte Église. Pour qui veut saisir le cheminement de sa vocation, la notation est précieuse :

    « Pour ce qui était de moi, le progrès était immense ; sans comprendre encore l’Église comme Dieu a daigné me la faire comprendre plus tard, je voyais mes anciennes idées sur la papauté, minées déjà depuis longtemps, s’écrouler et faire place à la vraie théorie… Au printemps de cette année 1826, La Mennais frappa un grand coup par la publication de la seconde partie de son admirable livre : De la Religion dans ses rapports avec l’ordre politique et civil. Là, non seulement il pulvérisait les trois derniers articles de la Déclaration de 1682, mais il s’attaquait au premier et le renversait de fond en comble 31  ».

    Dom Guéranger rappelle alors le procès de La Mennais et la fameuse « Déclaration au Roi » des quatorze évêques 32 , et il conclut par ces réflexions :

    « De tels actes, au lieu d’arrêter le mouvement, l’accéléraient, et la scission de doctrine s’opérait pour toujours entre l’ancienne Église de France et la nouvelle qui était issue du Concordat de 1801 33  ».

    Ainsi, enthousiaste appel à une vie entièrement dédiée aux recherches de science ecclésiastique, profond amour et soumission à la primauté romaine, telles sont les deux acquisitions que dom Guéranger reconnaît devoir à ses années de séminaire.

    Y eut-il quelque chose de plus précis ? Il est difficile de répondre d’un mot. La science ecclésiastique avait été glorieusement représentée dans la France des 17ème et 18ème s. par les bénédictins de la Congrégation de Saint-Maur. Malgré les réserves que devait nécessairement susciter alors leur réputation justifiée de jansénisme, à un jeune clerc épris d’étude, leur souvenir ne pouvait pas ne pas s’imposer. Certes, on peut douter que ce fût déjà là une vraie vocation monastique, mais c’était un attrait, un rêve, que les événements se chargeraient de faire mûrir et que dom Guéranger a toujours considéré comme un présage et une première grâce divine. Voici comment il nous la présente :

    « Ma première atteinte de vocation pour l’Ordre de Saint-Benoît me vint en cette année [1824] ou, au plus tard, la suivante. Je sentais un besoin ardent d’étudier la science ecclésiastique dans les sources -, les beaux in folios publiés par les Pères de la Congrégation de Saint-Maur me faisaient venir l’eau à la bouche. D’autre part, M. Heurtebize me parlait souvent des bénédictins de l’abbaye d’Évron, lieu de sa naissance. Il avait été élevé par dom Barbier 34 , dernier prieur de ce monastère, homme vénérable et vraiment bénédictin, ami de dom Verneuil 35 , qui avait compté sur lui pour le rétablissement de la Congrégation à Senlis en 1817. Ces conversations me faisaient la plus vive impression, et, comprenant parfaitement que dans le clergé séculier je ne trouverais pas le moyen de me livrer aux sciences ecclésiastiques, j’en vins à désirer de me faire bénédictin, et je m’en ouvris à M. Heurtebize, qui se plaisait à cette idée et finissait par m’avouer qu’il serait assez disposé à m’imiter. Nous ne voyions pas d’autre moyen que de partir pour le Mont-Cassin, puisqu’il n’y avait plus de bénédictins en France. Car, pour ce qui est d’une fondation dans notre pays, la pensée ne nous en venait même pas. Ce sujet d’entretien était très fréquent entre nous, mais Dieu seul savait ce qui en devait advenir. Pendant toute la durée de mon séminaire, je revins sans cesse à cette idée, qui disparut lors de mon changement de position, pour reparaître plus vive que jamais, et dans des conditions bien différentes, quand la Providence eut préparé les voies 36  ».

    Cette nouvelle position à laquelle fait allusion dom Guéranger est sa nomination, en 1826, à la charge de secrétaire de son évêque, Mgr de la Myre-Mory 37 , charge qui, tout en lui laissant du temps pour continuer ses études, lui procura l’occasion de contacts tout nouveaux pour le jeune provincial qu’il était resté jusque-là.

    Aucun des biographes de dom Guéranger n’a pu jusqu’ici mettre dans son vrai jour cet épisode de la vie du futur abbé de Solesmes. Dom Guéranger lui-même, s’il note, avec le grand âge du prélat, l’étendue de ses relations mondaines, n’a certainement pas soupçonné quelle était la nature de ces relations et quel était le milieu où sa nouvelle fonction lui permettait d’entrer. Aujourd’hui, grâce aux travaux sur la Congrégation 38 , nous savons que le neveu de l’évêque du Mans était, par sa mère, le neveu de Ferdinand de Bertier et que la famille où le jeune abbé Guéranger fut si aimablement accueilli appartenait au cercle le plus élevé de la fameuse association ultra-royaliste. Tout y était nouveau pour le clerc manceau, que son évêque, par une mesure qui sentait bien son Ancien Régime, avait honoré des insignes de chanoine de sa cathédrale 39 , et on comprend que, dans une atmosphère aussi différente de celle du séminaire, les velléités de retraite studieuse et de vie bénédictine aient eu du mal à survivre. Cependant, malgré l’affirmation de dom Guéranger, on peut douter qu’elles aient totalement disparu. N’arrive-t-il pas que parfois l’œil perspicace d’un étranger aperçoive des choses que nous ne nous avouons pas à nous-mêmes ? Dom Antoine Saulnier de Beauregard, le célèbre abbé de Melleray 40 , était des relations du vieil évêque. Il ne manqua pas de remarquer, à de certains airs ou à de certains propos, le jeune secrétaire. Il alla même jusqu’à confier au prélat qu’il le convoitait pour son monastère, et Mgr de la Myre crut devoir mettre en garde l’abbé Guéranger contre de possibles avances. « Mais, nous confie dom Guéranger, il y avait peu de danger. Je ne me sentais aucun goût pour la Trappe, où il eût fallu renoncer aux études 41  ».

    Sur ces entrefaites arriva pour l’abbé Guéranger le temps des ordinations. Ici encore un détail nous révèle l’orientation de ses préoccupations. La mauvaise santé de leur évêque obligeait les séminaristes du Mans à recevoir l’ordination des mains de prélats voisins. C’est ce que fit Prosper Guéranger pour le sous-diaconat et le diaconat, qu’il reçut de Mgr Montault des Isles, évêque d’Angers 42 . Quand vint l’heure de l’ordination sacerdotale, le jeune diacre manifesta sa répugnance à recevoir le sacerdoce des mains d’un évêque, fort digne prêtre et pasteur zélé, tout le monde en convenait, mais qui avait eu le malheur d’avoir été jadis évêque constitutionnel et qui devait sa consécration au schisme. D’accord avec Mgr de la Myre, l’ordination eut lieu à Tours, des mains de Mgr de Montblanc 43 , le 7 octobre 1827. Ainsi l’abbé Guéranger fit-il de son ordination même une manifestation de fidélité aux doctrines romaines. On sait, d’autre part, et dom Delatte a conté l’épisode, qu’au soir de ce jour il fit un pèlerinage ému sur les ruines de Marmoutier ; il y ressentit une profonde tristesse, mais aucun pressentiment de sa future vie monastique 44 .

    Les événements cependant continuaient à l’acheminer vers la synthèse intellectuelle qui le rendrait parfaitement maître de ses connaissances et de ses dons. L’abbé Guéranger, devenu chanoine honoraire et résidant pour quelque temps au Mans, fut amené, par des circonstances toutes naturelles, à faire connaissance avec la liturgie romaine. Mgr de la Myre avait accueilli au Mans une fondation des Dames du Sacré-Cœur 45 , où son jeune secrétaire était évidemment accueilli avec grande cordialité. Dans leur chapelle, on suivait le Missel romain, et cette circonstance fortuite amena l’abbé Guéranger à découvrir ce qui devait rester la marque de toute sa vie. La page des souvenirs autobiographiques où il relate ce moment décisif est connue par le long extrait qu’en a donné dom Delatte 46  ; celui-ci cependant n’a pas cru devoir rapporter la phrase qui semble, du moins à nos yeux, refléter plus spontanément l’importance capitale que dom Guéranger attribuait à l’épisode. Là où dom Delatte met un pointillé, dom Guéranger avait écrit :

    « J’étais donc enfin converti, et la miséricorde de jésus, le Souverain Prêtre, avait voulu que ma conversion s’accomplît à l’autel, dans la célébration même du divin mystère 47  ».

    Il était difficile au futur auteur de l’Année liturgique de nous faire mieux entrevoir les origines de son amour passionné pour la liturgie romaine. Pour ce qui est du bréviaire et de l’usage habituel du missel romain, l’abbé Guéranger s’attendait à quelque résistance de la part de Mgr de la Myre : ayant l’habitude, de par sa charge, de dire l’office en compagnie de son vieil évêque impotent et de lui dire la messe chaque matin, il fallait son autorisation pour changer les usages, et le gallicanisme du vieillard faisait redouter des objections. C’était oublier que l’évêque avait vécu durant l’émigration en Piémont et dans les provinces autrichiennes, où il avait usé de la liturgie romaine. Il accepta sans difficulté d’y revenir. Pour l’abbé Guéranger, ce fut une joie profonde :

    « La récitation journalière du Bréviaire romain, jointe à la célébration quotidienne de la Messe dans le Missel romain, me fit pénétrer toujours plus avant dans le sens intime de l’Église, et je compris, à mesure que j’avançais, mille choses qui m’étaient demeurées cachées et que j’aurais certainement ignorées toujours, s’il n’eût plu à Dieu de m’ouvrir cette voie 48  ».

    L’année 1828 réservait encore bien d’autres expériences à l’abbé Guéranger. Mgr de la Myre se soignait par des saisons à Bourbonne-les-Bains ; mais sa santé ne lui permettait pas de faire le voyage Le Mans-Bourbonne d’une seule traite : il lui fallait ménager des étapes, parfois longues, tout au long de sa route. Son secrétaire sut en profiter pour élargir ce que sa formation avait encore d’étroit et de livresque.

    Les premières étapes le conduisirent à Chartres et à Paris. Il n’aurait pas été de son temps, s’il ne nous avait pas confié, à cette occasion, son cri d’admiration devant les deux cathédrales. Mais il ne s’agit pas seulement d’esthétique romantique ; il se plaint de ce que son information ne lui permet pas encore de saisir l’enseignement religieux qu’il pressent devoir se dégager de cette riche statuaire 49 . Tel est désormais le pli de son esprit, qu’il ne cherche plus, en toutes choses, que la voix de l’Église et de la Tradition.

    Quelques semaines plus tard, et en cruel contraste avec les prestiges des cathédrales gothiques, l’abbé Guéranger se trouva brutalement mis face à face avec le phénomène de la déchristianisation des masses rurales. Spectacle tout nouveau pour lui qui était habitué aux populations des départements de l’Ouest de la France, où, en ce début du 19ème s., la pratique religieuse était suivie et en voie de croissance rapide, tandis que le nombre des prêtres était relativement élevé 50 . Or, accompagnant Mgr de la Myre chez les neveux de ce dernier, à Marolles-en-Brie (Seine-et-Oise, aujourd’hui Val-de-Marne), jadis paroisse minuscule de l’ancien diocèse de Paris 51 , il tombe sur une population totalement abandonnée depuis la Révolution, avec toutes les misères morales qui accompagnent cette situation. Alentour, le pays est vide de prêtres. Le sens sacerdotal de l’abbé Guéranger s’émeut au spectacle de ce peuple sans pasteur, et c’est pour lui une joie d’organiser comme une mission improvisée dans ce village délaissé. De cette expérience Prosper Guéranger semble avoir surtout gardé la préoccupation de la pénurie du clergé et de l’insuffisance de la formation qu’offrait aux candidats éventuels l’organisation des séminaires de l’époque : l’Église n’attirait pas les vocations parce qu’elle avait cessé d’être un corps instruit 52 .

    Ce souci ne doit pas être interprété comme une outrecuidance de la part d’un jeune prêtre de vingt-trois ans. C’était la préoccupation générale du moment dans tous les milieux ecclésiastiques. Accompagnant son évêque dans ses visites à Mgr de Quélen, ou recevant avec lui celles du cardinal d’Isoard, il l’avait certainement entendu débattre dans les milieux gallicans 53 . C’était aussi une des revendications majeures des milieux mennaisiens 54 , et dans son entourage immédiat, dans le clergé du Mans, la préoccupation était assez vive pour que l’abbé Basile Moreau, le futur fondateur des Clercs de Sainte-Croix et des Religieuses Marianites 55 , ait présenté, cette année-là même, à Mgr de la Myre un mémoire sur ce sujet 56 . Il s’agissait pour tous de trouver la formule d’une sorte d’école de hautes études ecclésiastiques capable de rendre au clergé le goût et les possibilités du travail et le mettre ainsi en état de répondre pertinemment à la marée de la propagande antichrétienne, tout en attirant les hommes de valeur.

    Tous les historiens de La Mennais ont relevé les paroles prophétiques que, dès 1818, les deux frères Jean-Marie et Félicité devaient écrire dans leurs Réflexions sur l’état de l’Église de France pendant le 18ème s. et sur sa situation actuelle :

    « Il est bien essentiel qu’on s’occupe de la conservation des sciences ecclésiastiques, dont l’étude ne fut jamais plus négligée et plus nécessaire… Serait-il possible que l’on ne sentît pas combien il importe de former des défenseurs de la foi ? à aucune époque l’Église n’eut à repousser des attaques plus dangereuses… Qu’on travaille à former des bibliothèques dans les séminaires, qu’on y établisse des dépôts littéraires semblables à ceux qui existaient autrefois dans un grand nombre de communautés. C’est le moyen le plus sûr de répandre l’instruction, car, avant tout, il faut des livres pour étudier 57  ».

    Mais c’est seulement plus tard que la Chênaie accueille des disciples, et c’est précisément en 1828 que Malestroit est acheté, et fondée la Congrégation de Saint-Pierre. C’est durant cette même année aussi qu’à l’autre bout de la France, à Strasbourg, Bautain réunit autour de lui les premiers éléments qui formeront la Société des Prêtres de Saint-Louis 58 .

    Peut-être doit-on attribuer ces premiers efforts des catholiques français et cette attitude de jour en jour plus résolue à la violence de la campagne anticléricale que le parti de l’opposition libérale et même les royalistes voltairiens développaient dans le pays. Elle réussit à arracher à la faiblesse du gouvernement les fameuses Ordonnances du 16 juin 1828 59 . Celles-ci, sous prétexte d’organiser l’enseignement secondaire ecclésiastique, en chassaient les jésuites et allaient jusqu’à limiter en nombre les petits séminaires, dont les élèves étaient eux-mêmes strictement contingentés. L’intention de limiter à la fois l’influence de l’Église sur les laïcs et le recrutement sacerdotal était à peine dissimulée. Les avantages financiers, dont le ministère se sentit obligé d’accompagner la loi, n’empêchèrent pas les évêques, dans leur grande majorité, de protester hautement, mais soulevèrent aussi les protestations du parti anti-chrétien, qui se plaignait qu’on faisait la part trop belle au « parti-prêtre 60  ».

    C’est dans le contexte de ces polémiques et de ces agitations que la suite des pérégrinations de son vieil évêque amena Prosper Guéranger à faire connaissance avec le diocèse de Besançon et son clergé. La Mennais y comptait des amis en grand nombre ; l’ultramontanisme y était presque de règle, surtout au séminaire, où enseignait l’abbé Thomas Gousset, le futur cardinal 61 . Dans ses Mémoires, dom Guéranger cite naturellement l’abbé Jean-Marie Doney, le futur évêque de Montauban 62 , qui enseignait alors au Collège royal de Besançon et qui venait de publier la seconde édition de ses Institutiones philosophicæ, entièrement construites sur les théories mennaisiennes du sens commun et de la raison générale 63 . Bien qu’admirablement reçu dans ce milieu et se sentant en communion de pensée avec tous ceux qu’il put rencontrer, dom Guéranger note cependant :

    « Les doctrines romaines y florissaient, mais toutes les ressources des hommes d’étude se dirigeaient du côté des idées philosophiques de l’abbé de La Mennais ; j’aurais voulu ces Messieurs un peu plus théologiens 64  ».

    Ce séjour bisontin eut encore une autre influence sur l’abbé Guéranger, et elle mérite pour ses conséquences d’être relevée ici. Le groupe mennaisien de Besançon possédait un titre spécial à être en relation avec le maître de la Chênaie. L’abbé Philippe Gerbet, qui vivait dans l’orbite de La Mennais depuis 1825, n’avait pas cessé de correspondre avec ses amis de Franche-Comté 65 . Il ne s’agissait donc plus seulement d’un milieu de sympathisants, comme avait pu être le séminaire du Mans, mais d’un groupe actif, où le maître était personnellement connu. S’il y eut une circonstance qui ait encouragé le jeune chanoine du Mans à rechercher, pour les travaux qu’il commençait à entrevoir, les conseils de l’homme prestigieux qu’il vénérait déjà de loin, c’est bien ce voyage franc-comtois que l’on doit considérer comme l’élément déterminant.

    Au mois d’août 1828, le projet n’est certainement pas encore mûr. Le secrétaire de Mgr de la Myre voyage encore avec son évêque, à Marolles de nouveau, où l’abbé Guéranger continue son utile ministère, puis à Congis (Seine-et-Marne), au diocèse de Meaux, chez le neveu de l’évêque qui y possédait le château du Gué-aux-Trêmes 66 . De là, on regagna Le Mans.

    Mais la fin de 1828 et le début de 1829 furent occupés par la laborieuse négociation de la démission de Mgr de la Myre. Celle-ci étant finalement obtenue (22 décembre 1828) et l’évêque ayant pris ses dispositions pour conserver son jeune secrétaire auprès de lui dans sa retraite, l’abbé Prosper Guéranger refit le voyage de Paris dans les premiers jours de février 1829 67 .

    Installé avec son évêque au Séminaire des Missions Étrangères 68 , le futur abbé de Solesmes put enfin trouver du temps pour se remettre au travail et nouer les relations qui lui semblaient indispensables pour fixer ses idées et orienter ses recherches.

    Son premier soin cependant fut de se trouver un directeur de conscience. Sur le conseil même de Mgr de la Myre, il s’adressa au célèbre Père Joseph Varin, s.j., ancien supérieur des Pères de la Foi 69 . Choisir un confesseur jésuite dans le Paris de 1829, c’était déjà un geste significatif ; quant à la personnalité du Père Varin, supérieur de la maison de Paris, elle ne pouvait pas être plus adaptée aux besoins actuels de Prosper Guéranger. Le Père Varin avait le don de gagner les âmes. On a noté que chacun de ses pénitents pouvait se regarder et se regardait à bon droit comme l’objet d’une prédilection spéciale de sa part 70 . Sa manière faite de bonté et de simplicité mettait les âmes à l’aise. Elle laissa à l’abbé Guéranger un souvenir profond. Quarante ans plus tard, il notait dans ses Mémoires :

    « Il s’attacha à moi et me fit beaucoup de bien. C’était la première fois que je m’adressais à un religieux, et mes relations avec lui contribuèrent à développer en moi bien des idées et des sentiments que je n’aurais jamais eus sous la conduite de M. Bouvier à qui je m’adressais jusqu’à mon départ pour Paris. Je trouvais dans ce bon vieillard un sens pratique, un amour de Dieu, une suavité de conduite, avec une autorité, que je n’avais rencontrés nulle part. En un mot, sans en avoir une vue bien distincte, je commençais à sentir ce que c’est qu’un religieux 71  ».

    Lorsque dom Guéranger écrivait ces lignes reconnaissantes, plus de trente ans de vie religieuse et bien des déboires lui avaient fait expérimenter tout ce que sa juvénile ardeur pour les études avait besoin de discipline pour être l’expression d’une authentique consécration à Dieu.

    En même temps que cette expérience spirituelle, la connaissance du Père Varin apporta à Guéranger l’occasion d’un singulier enrichissement de son bagage scientifique. Enrichissement d’autant plus important, qu’il acheva sans doute de le décider à entrer en contact avec La Mennais.

    « Mes relations avec le Père Varin, écrit-il, m’ouvrirent la bibliothèque des Jésuites, qui était déjà fort nombreuse. La proximité de leur maison, située rue de Sèvres, 35, m’était très commode, et j’y vins travailler plusieurs fois la semaine. Il y avait là une masse d’ouvrages de science ecclésiastique étrangère, d’Italie, d’Allemagne, qui me firent ouvrir de grands yeux ; je compris que mes notions bibliographiques, puisées dans les bibliothèques du Mans, qui n’avaient guère que des ouvrages français, étaient fort incomplètes, ce qui me réjouit beaucoup et me donna une nouvelle ardeur. Un seul but animait tous mes travaux : la défense des doctrines romaines. Il y avait encore du séminariste dans mon affaire, mais je m’en dépouillais peu à peu chaque jour 72  ».

    Ainsi, ce dont l’abbé de Solesmes se souvenait avant tout de ces premiers mois de séjour suivi à Paris, c’est de son émerveillement devant les facilités de travail qu’il lui offrait. À la distance de plus d’un siècle, et connaissant la période comme nous la connaissons aujourd’hui, ce qui nous frappe davantage, c’est le courage de ce jeune prêtre de vingt-quatre ans, sans guide intellectuel, sans grand soutien moral, qui par amour pour l’Église conçoit la possibilité d’intervenir personnellement et utilement dans la controverse. Il écrit :

    « Un grand ouvrage historico-dogmatique sur les droits du Saint-Siège me semblait le besoin du temps. Mes travaux du Mans m’avaient frayé la route dans le champ de l’Antiquité ecclésiastique, et je résolus de me livrer à la composition de ce livre, qui me semblait de première nécessité dans la polémique trop incomplète que soutenaient les romains contre l’école gallicane, forte encore, soutenue qu’elle était par le vieil épiscopat et le gouvernement. 1830 n’était pas encore venu rompre la digue 73  ».

    Depuis déjà quelques mois, Prosper Guéranger avait dans l’entourage de La Mennais un compagnon d’enfance, élevé comme lui au lycée d’Angers, Léon Boré, le frère aîné d’Eugène 74 . Peut-être cette circonstance fut-elle pour quelque chose dans la détermination qu’il prit, dès le 19 février 1829, d’écrire finalement au maître de la Chênaie pour lui soumettre ses projets, inaugurant ainsi une correspondance qui, de par la personnalité du destinataire, a suscité un assez vif intérêt parmi les historiens de l’Église au 19ème s. ; elle a même occasionné quelques polémiques, surtout à l’époque où l’étiquette de « mennaisien » risquait encore de nuire à la réputation posthume de dom Guéranger. Ce n’est pas ici le lieu d’analyser cette correspondance en détail ; il suffira pour notre propos d’y relever les traces de la lente évolution intellectuelle et spirituelle qui amenait graduellement l’abbé Guéranger vers la vie religieuse et la restauration en France de l’Ordre bénédictin.

    La première lettre est extrêmement longue. On sent l’homme isolé, nourri du vocabulaire appris à la lecture du maître et qui a besoin de son approbation. Quant à l’ouvrage proposé, c’est une somme immense :

    « Un ouvrage qui recueillerait tous les témoignages sur lesquels est appuyée la Chaire apostolique, depuis les paroles du Sauveur du monde jusqu’à nos jours ; ouvrage qui suivrait dans tous ses développements cette puissance suprême à laquelle tous les siècles ont rendu hommage, dont tous les siècles ont vu l’exercice plein et entier ; qui démontrerait par l’évidence des faits cette primauté de doctrine comme de juridiction que célèbrent les Pères et les Conciles 75
et détruirait de fond en comble, par l’évidence des faits, le système de l’accroissement progressif du pouvoir de Rome… L’ouvrage serait considérable et aurait au moins quatre volumes, ce qui demanderait nécessairement un certain nombre d’années, du moins avant qu’il ne paraisse tout entier 76  ».

    Il a semblé utile de citer ce long passage d’un texte par ailleurs bien connu, parce qu’il est révélateur des convictions profondes de l’abbé Guéranger, celles sur lesquelles toute sa vie et son œuvre seront bâties. Elles mettent également bien en évidence la conception, malheureusement insuffisamment souple et nuancée, qu’il se faisait de la tradition et surtout la méthode de caractère trop apologétique qu’il appliquait aux faits historiques. Sur ce point, si important, ce n’est certainement pas du côté de La Mennais qu’il pouvait attendre d’utiles conseils : ni la théorie du sens commun ni le traditionalisme du maître de la Chênaie ne pouvaient l’aider à retrouver cette discipline intellectuelle dont il admirait les résultats dans les travaux des Mauristes. Il faut reconnaître que, dans l’ambiance du romantisme catholique, ce défaut n’était pas aussi sensible qu’il ne l’est devenu aujourd’hui. À vingt-quatre ans à peine, l’érudition de l’abbé Guéranger était déjà immense, solide pour son temps, et il se sentait la possibilité et le devoir de l’employer au service de l’Église. C’est l’aspect qu’il faut retenir ici et qui seul intéresse notre propos.

    La réponse de La Mennais fut un encouragement de principe 77 , mêlé de réserves quant à l’ampleur du sujet envisagé : une histoire des papes suffirait. Mais, ce qui était plus flatteur pour le jeune chanoine, l’« homme providentiel » ajoutait une invitation explicite à se joindre à la phalange des disciples de prédilection qui entouraient le maître dans sa maison bretonne.

    Prosper Guéranger fut, comme on peut bien le penser, extrêmement flatté et reconnaissant d’une telle réponse. Mais sa situation auprès de Mgr de la Myre ne lui permettait pas d’accepter l’invitation. L’aurait-il pu matériellement, d’autres considérations l’auraient arrêté : son manque d’argent et donc d’indépendance personnelle et le fait que son évêque, en le nommant chanoine honoraire du Mans, lui avait, pour ainsi parler, mis le pied à l’étrier pour lui permettre d’obtenir une situation qui lui aurait donné autant de loisir pour le travail, sans le lancer « dans les hasards 78  », selon l’expression de ses Mémoires.

    Au cours de cet échange de correspondance avec le maître admiré, plusieurs fois l’abbé Guéranger a l’occasion d’exprimer ses regrets et d’exposer les difficultés qui le retiennent.

    Mais pour bien juger de ses sentiments, pour faire la part des regrets réels et de la courtoisie, il importe de savoir que, parallèlement à la correspondance avec La Mennais, d’autres lettres s’échangeaient entre la Chênaie et Guéranger, de février à juillet 1829. Elles venaient de Léon Boré, l’ami de jeunesse. Dom Delatte y a fait allusion, mais sans donner aucune citation. Il est vrai que nous n’avons plus les lettres de Guéranger ; seules les réponses de Boré sont conservées aux archives de Solesmes 79 . Elles sont bien curieuses, à la fois par ce qu’elles nous confirment de l’entourage de La Mennais et par ce qu’elles nous révèlent des questions que Guéranger posa à son ami sur le régime de vie des habitants de la Chênaie. Du premier point de vue, ces lettres nous paraissent un document unique. Depuis longtemps on connaît, par le témoignage de Lacordaire et de quelques autres, l’adulation dont le maître était l’objet de la part de ses disciples ; les lettres de Léon Boré nous en donnent l’expression dans toute sa naïveté spontanée. Dans la lettre du 22 février, qui accompagne la première réponse de La Mennais, celui-ci est présenté en ces termes :

    « L’ange que j’appelle mon Père et qui depuis bientôt cinq mois me couvre de ses ailes… Si tu venais travailler sous les yeux, sous les conseils de cet ineffable qui t’en prie lui-même !… Si je pouvais appuyer sur le tien mon cœur tout palpitant 80 … ».

    Une telle exaltation ne pouvait plaire à Prosper Guéranger. Bien que la séduction ait été grande pour le maître, il se posait certainement des questions sur l’entourage et, sans formuler de réserves, gardait néanmoins beaucoup de prudence. La preuve en est le silence qu’il observe dans la correspondance suivie qu’il entretient, durant tout l’hiver, avec son frère Édouard Guéranger 81  : pas une seule fois il n’y est question de ses relations personnelles avec La Mennais. Silence d’autant plus étonnant qu’il est à chaque instant question de La Mennais lui-même et de ses œuvres : le livre Des progrès de la révolution et de la guerre contre l’Église 82 vient de paraître, les Lettres à Monseigneur l’Archevêque de Paris 83 sortiront en mars et en avril.

    N’étant pas libre sur l’heure, Guéranger continue à recueillir des informations auprès de Léon Boré, des conseils auprès du maître, sans consentir à livrer sa pensée intime. Pour l’observateur actuel, il est cependant aisé d’apercevoir les points qui le préoccupent : les projets de La Mennais, ses travaux ; plus spécialement, sa future Congrégation, l’existence d’une règle, les exercices de piété en usage à la Chênaie, l’attitude de l’épiscopat et du clergé de la région vis-à-vis de l’institution naissante 84 . Il serait exagéré d’y reconnaître déjà le signe d’une intention personnelle de fondation ou d’organisation quelconque ; mais il nous parait légitime d’y voir la trace d’une réflexion sérieuse sur l’emploi de sa vie, d’une maturation de sa pensée sur les conditions d’existence d’une société d’études religieuses qui serait vraiment œuvre d’Église.

    Aussi bien dom Guéranger a-t-il pris le soin de nous donner lui-même, dans ses Mémoires autobiographiques, une longue note qui caractérise les souvenirs qu’il avait gardés de cet hiver parisien de 1829, si important dans l’histoire de la formation de ses idées :

    « Je me livrais donc avec délices à la science ecclésiastique dans un but arrêté, mais cette concentration elle-même avait l’inconvénient de retarder chez moi l’aspiration vers la synthèse. J’avais l’éveil sur un grand nombre de points, le sens mystique était éveillé, les tendances étroites de la fausse critique avaient disparu ; mon intelligence attendait un signal pour partir et rendre fécond l’attrait qui me poussait vers l’érudition. Ce signal, ce fut la Liturgie qui me le donna à mon insu. L’école de M. de La Mennais cherchait en tout les idées générales ; j’entrevis le dogme de l’Incarnation comme centre auquel je devais tout rapporter, et le dogme de l’Église renfermé dans celui de l’Incarnation. Les sacrements, les sacramentaux, la poésie des prières et des actes de la Liturgie, tout cela m’apparaissait de plus en plus rayonnant. Je sentais que l’avenir de mon intelligence était dans ces régions 85  ».

    Écrites en 1829, ces lignes nous seraient infiniment plus précieuses. Cependant, leur date tardive ne leur enlève pas toute leur valeur, bien loin de là ; elles nous livrent ce que les souvenirs de dom Guéranger avaient conservé de plus essentiel des réflexions de cette époque. Dans son esprit, une ecclésiologie – pour parler le langage moderne – commençait à se structurer sur des bases sans doute traditionnelles mais exprimées en des termes personnels et originaux. De plus, cette ébauche de synthèse permettait à Guéranger, tout en demeurant fidèle à l’ensemble des thèmes de ses amis mennaisiens, d’opérer des choix et d’exprimer des préférences. C’est ainsi qu’il nous apprend son opinion nuancée sur le livre de Gerbet sur l’Eucharistie, Considérations sur le dogme générateur de la piété catholique 86 , paru au printemps de cette même année 1829 : « J’en fus ravi. Mais je ne sentais pas dans ce livre l’écho de la Tradition, rien n’y rappelait les Pères ni le ton de l’Antiquité, tout semblait y dater d’hier. Ce n’était pas encore ce que je cherchais 87  ».

    Nous avons entendu l’abbé Guéranger arguer de sa situation dépendante pour ne pas rejoindre La Mennais dans la studieuse solitude où ce dernier l’invitait. Servitude bien réelle, car, malgré son âge, Mgr de la Myre aimait les déplacements. Après deux mois de travail à la bibliothèque des jésuites, il fallut passer le mois d’avril à Marolles, puis revenir à Paris pour les mois de mai et juin, enfin, en août, dernier départ pour le château du Gué-aux-Trêmes, où l’évêque s’éteignit le 8 septembre 1829, non sans avoir fait, entre les mains de son secrétaire, profession de foi explicite à la primauté du pontife romain 88 .

    

    Prosper Guéranger se trouvait désormais sans situation. D’après les lettres de son frère Édouard, nous savons qu’au Mans on espérait le voir continuer ses fonctions de secrétaire auprès du nouvel évêque, Mgr Carron 89 , et sa famille se réjouissait déjà de le voir rentrer.

    Ce ne fut certainement à aucun moment l’idée de l’abbé Guéranger. Dès son retour à Paris, ce qui le préoccupe, c’est de sauvegarder ses heures de travail, et il faut reconnaître que ses relations parisiennes l’y aidèrent efficacement. La famille de Mgr de la Myre l’avait pris en sympathie ; à la paroisse des Missions Étrangères, il avait des amis.

    C’est pour cette dernière qu’il opta d’abord. L’abbé Desgenettes 90 l’accueillit volontiers comme prêtre administrateur, avec l’assentiment de Mgr de Quélen, et lors d’un voyage à Paris en novembre, Mgr Carron approuva également. Le 26 novembre, Prosper Guéranger écrit à son frère :

    « J’ai vu longuement l’évêque ; nous avons été satisfaits l’un de l’autre. Il avait été, sans me le dire, très mécontent de mon idée de rester à Paris ; mais, pendant mon absence, quelqu’un lui ayant expliqué mon affaire et fait comprendre que des projets d’étude m’avaient seuls fait prendre ce parti, il s’est défâché et a paru m’approuver tout à fait… Nous sommes tombés d’accord sur tout. Enfin, il m’a déclaré qu’il serait toujours plein du désir de me conserver et qu’à l’occasion il penserait à moi pour une place quelconque dans la ville du Mans, compatible avec mes travaux 91  ».

    Il est donc certain qu’à l’heure où il retrouva sa liberté par la mort de Mgr de la Myre, l’abbé Guéranger chercha seulement un poste qui lui permît de poursuivre ses études.

    Il ne paraît pas avoir pensé à la Chênaie. Pour quelles raisons ? Certainement la considération des ressources que lui offriraient les bibliothèques de Paris, et le désir latent de rentrer au Mans aussitôt que son évêque lui offrirait une position intéressante pour lui.

    Tous ces détails d’organisation de vie ne sont pas inutiles. Car on a accusé Guéranger d’intrigues ambitieuses et donc d’avoir sacrifié, à cette époque de sa vie, ses goûts de travail intellectuel à la recherche d’une haute situation 92 . Il importait donc de montrer, documents à l’appui, qu’il n’avait alors en vue que ses « travaux ».

    Ce qui a donné quelque apparence à l’accusation d’ambition est le récit que dom Guéranger nous a laissé dans ses souvenirs autobiographiques des démarches faites auprès de lui par la famille et les amis de Mgr de la Myre 93 . Nous avons dit que dom Guéranger n’a jamais soupçonné les liens de ce milieu avec la Congrégation ; il ne pouvait cependant pas s’empêcher de constater qu’on cherchait à l’attirer vers des situations assez importantes, surtout pour un ecclésiastique de son âge, et qu’on avait suffisamment d’influence pour les lui obtenir. Deux noms sont à retenir dans ces négociations : l’abbé Perreau 94 , qui fréquentait le Séminaire des Missions Étrangères et que nous savons avoir été l’aumônier de la Congrégation, et le comte de Montbel 95 , ministre des Affaires ecclésiastiques et de l’Instruction publique du 8 août au 8 novembre 1828.

    On pensa d’abord faire de l’abbé Guéranger le secrétaire général du ministère ; puis, ce poste donné à un autre, on chercha à le placer à la Chapelle du Roi, soit comme chapelain par quartier, soit comme aumônier d’un château royal. Ces négociations durèrent jusqu’à la Révolution de 1830. Ce qui intéressa surtout l’abbé Guéranger dans cette affaire, ce fut l’entrée, que lui obtint M. de Montbel, de la bibliothèque particulière du roi, au château des Tuileries. La partie des livres de science ecclésiastique y était très riche, et comme l’abbé avait l’autorisation d’emporter des livres, il en usa largement, plus commodément que celle des jésuites, qui ne permettaient pas les emprunts 96 .

    Pour ce qui est du poste officiel, l’abbé Guéranger ne s’y intéressa que par courtoisie pour ses amis. À son frère Édouard, il écrivait en novembre :

    « Je n’ai pas grande envie de courir cette carrière. La première raison est que, mon évêque n’ayant pas renoncé à ses droits sur moi, il y aurait manque de délicatesse de ma part, après mes sollicitations et protestations. La seconde, c’est que cela m’éloignerait un peu du Mans. La troisième enfin, c’est la triste position du gouvernement. On ne peut se dissimuler que la Dynastie elle-même ne soit sur son déclin 97 … ».

    Ainsi, complètement livré à son travail à Paris, Prosper Guéranger voyait avec un certain optimisme son avenir comme dégagé de tout lien politique. C’est qu’il faisait confiance en son nouvel évêque. Mgr Carron connaissait bien le milieu mennaisien, et dom Guéranger ne pouvait lui cacher ses sympathies pour cette école ; une collaboration plus directe de sa part avec les publications qu’elle dirigeait ne rencontrerait pas d’opposition de la part de l’évêque. Cela semble le sens qu’il faille donner au principal paragraphe de la longue lettre que Guéranger écrit à Gerbet dès le 27 octobre :

    « Le Maine retentit du bruit de la retraite de M. de Hercé 98 à Malestroit. Voilà la porte ouverte de notre côté. Dites-moi ce que vous pensez de notre nouvel évêque. C’est lui, dit-on, qui a permis à trois de nos jeunes gens 99 de se rendre parmi vous. Cela devrait bien me tenter moi-même mais vous m’avez entendu raisonner là-dessus, et vous savez que, sans habiter sous le même toit que tant de vigoureux athlètes, je n’en suis pas moins, envers et contre tous, à la vie et à la mort, dévoué aux doctrines que vous défendez 100  ».

    Pour juger équitablement des sentiments proclamés alors par l’abbé Guéranger, il faut avoir présent à l’esprit le bouleversement de l’opinion catholique en France durant les derniers mois de la vieille Monarchie 101 . L’école de la Chênaie attirait tous les regards, et devant les succès répétés, sur le plan politique, du libéralisme anticlérical, un immense espoir montait des points les plus divers des milieux cultivés vers ce groupe de catholiques qui se présentait comme sans attaches avec les institutions dont la décrépitude sautait aux yeux 102 .

    Sans démêler peut-être suffisamment ce que le mouvement auquel il adhérait d’enthousiasme charriait avec lui de doctrines douteuses et même d’incohérences 103 , l’abbé Guéranger suivait son chemin et soumettait de nouveau à La Mennais le plan développé de l’ouvrage historico-dogmatique qu’il méditait.

    Mais depuis longtemps, Léon Boré l’incitait à prendre part directement à la polémique par des brochures ou des articles au Mémorial. Jusqu’ici, sans doute parce qu’il trouvait peut-être l’autorité de son condisciple assez mince 104 , Guéranger s’était abstenu de se mettre en avant. Or, voici qu’en réponse à sa lettre, La Mennais lui adresse une invitation explicite à écrire dans le Mémorial 105 . C’était certainement le signe qu’il attendait, puisque nous savons, par un mot joint à la lettre du 20 décembre écrite à son frère Édouard, que Mgr Carron avait déjà explicitement approuvé son intention de « se destiner à la défense de la vérité catholique ».

    Une fois décidée, quel terrain choisir pour cette première intervention ? À Paris, on le sollicitait de divers côtés : l’abbé Caillau lui demandait sa collaboration pour sa Collectio selecta Patrum 106 , et de l’archevêché de Paris quelqu’un, peut-être l’abbé Desjardins, l’ancien curé des Missions Étrangères, le signalait à l’éditeur Parent-Desbarres comme susceptible de fournir des Vies de Saints pour la Bibliothèque des Dames chrétiennes 107 .
Patrologie et hagiographie étaient déjà deux matières susceptibles de fixer l’attention de Prosper Guéranger, et qu’on eût pensé à lui pour ces deux tâches nous éclaire sur sa réputation naissante et sur les compétences qu’on lui reconnaissait, même en dehors des amis intimes.

    Tout le monde sait que ce fut un autre terrain que Prosper Guéranger choisit pour se faire connaître à un public plus étendu. Après deux courtes notes sur une thèse gallicane soutenue en Sorbonne 108 et sur la translation des reliques de saint Vincent de Paul 109 , devant l’aimable accueil de la rédaction, l’abbé Guéranger se décide à donner cours à ses idées sur la liturgie.

    On se souvient de la découverte et de l’enthousiasme de Prosper Guéranger pour la liturgie romaine dès le lendemain de son ordination. Bien que sa correspondance n’en porte aucune trace, on peut penser que ce fut ce commerce assidu avec son bréviaire et le missel romain qui, s’ajoutant à ses convictions anti-gallicanes, guida le choix de Guéranger ; il faut y ajouter également l’importance qu’avec toute l’école il donnait au témoignage de la tradition. Voici comment il présente ces articles dans ses Mémoires :

    « J’essayai de rendre ce que j’éprouvais de respect et d’affection pour la liturgie romaine, et j’établis la nécessité pour la liturgie d’être antique, universelle, autorisée, et pieuse, principes qui allaient directement au renversement des liturgies françaises. Je n’attaquais pas l’abus au point de vue du droit ; il me semblait trop évident que Rome avait cédé sur ce terrain. Mais je fis le siège de la place en la bloquant et compromettant le gallicanisme dans cette œuvre désastreuse par la simple confrontation avec les bases mêmes de l’institution catholique 110  ».

    Dom Delatte a donné une longue analyse de ces articles, auxquels nous n’avons pas à nous arrêter ici 111  ; il suffit à notre but d’avoir signalé le moment de l’apparition des préoccupations liturgiques parmi les centres d’intérêt qui attiraient déjà l’attention de Prosper Guéranger. On sait quelle place ces préoccupations devaient tenir un jour dans son enseignement et, on peut dire, dans toute sa vie.

    Les articles au Mémorial et la polémique suscitée à leur propos avec L’Ami de la Religion occupèrent tout l’hiver de 1830 et le printemps de la même année 112 .

    Le dimanche 4 juillet, fête transférée de Saint-Pierre, dans la paroisse des Missions Étrangères, le curé, l’abbé Desgenettes, et l’abbé Guéranger se livrèrent à une petite manifestation ultramontaine, le curé prêchant à la messe contre les Quatre Articles de 1682 et, le soir à Vêpres, le jeune prêtre administrateur prêchant pour exalter le rôle du pontife romain dans l’Église 113 .

    Le lendemain matin, l’abbé Guéranger partait en vacances pour Le Mans. Trois semaines plus tard, c’était la Révolution à Paris.

    On ne s’attend pas à ce que soit abordée ici l’histoire des « Trois Glorieuses », ni même les aventures pittoresques de l’abbé Guéranger durant ces temps agités. Mais si l’on veut faire un tableau complet des forces qui contribuèrent à l’éclosion de la vocation monastique de Prosper Guéranger, il faut s’arrêter au moins un instant sur cette période de sa vie. C’est la plus proche de la fondation de Solesmes, et c’est cependant la moins connue. La raison en est peut-être qu’elle a été la plus franchement mennaisienne et qu’elle n’a pas tardé, après la condamnation du mouvement, à apparaître à Guéranger lui-même comme un temps de trouble et d’agitation stérile. Elle l’a été certainement, surtout si on la compare à la sérénité intellectuelle conquise par le futur fondateur de Solesmes dès que sa vocation monastique lui est clairement apparue.

    On a reproché à dom Delatte d’avoir passé trop rapidement sur cette période. Il est vrai qu’à partir de juillet 1830, Guéranger vit presque tout le temps en famille, au Mans, et que, par conséquent, la correspondance intime avec son frère disparaît presque entièrement, ce qui diminue singulièrement l’information par rapport à l’année précédente. Le chanoine Sevrin 114 , dans le but avoué de mettre en suspicion la sincérité de dom Delatte, s’est particulièrement attaché à donner une analyse très fouillée de la pensée de Guéranger durant les années 1830-1832, en se basant sur les correspondances avec La Mennais et Gerbet ainsi que sur les écrits publiés par Guéranger durant cette période. Mais Sevrin fait manifestement un effort insuffisant pour replacer cette pensée dans le contexte du moment et pour rendre justice à la part de vérité contenue dans les intuitions mennaisiennes 115 .

    Prosper Guéranger était au Mans en juillet. Il attendit septembre pour revenir à la paroisse des Missions Étrangères. La rue n’était pas encore sûre pour les ecclésiastiques, et l’entourage de M. Desgenettes, lié, comme nous avons dit, avec le parti ultra et la Congrégation, était aussi démoralisé que pouvaient l’être des hommes déconcertés et profondément humiliés. L’émigration leur paraissait l’unique solution et, comme les mennaisiens avaient lancé en août le prospectus de l’Avenir 116 , on parlait d’y répondre par la fondation, en Suisse, de l’Invariable 117 , journal catholique-légitimiste.

    Guéranger sut se dérober aux avances qui lui furent faites, jugeant à sa valeur toute cette stérile agitation 118 . L’atmosphère de Paris n’était plus favorable aux études ; Guéranger y avait perdu tous ses appuis. Pour lui, la solution était le retour au Mans ; mais il ne pouvait quitter Paris sans prendre contact avec la nouvelle équipe de l’Avenir, avec ceux qu’il appelait ses « compagnons d’armes 119  » du Mémorial.

    La disparition de ce périodique l’avait troublé et impressionné, « comme si j’eusse entrevu que le côté théologique des questions avait cessé d’intéresser M. de La Mennais 120 , nous dit-il. Ses conversations au bureau de L’Avenir ne le rassurèrent pas, surtout lorsqu’il entendit qu’il était question de faire alliance avec tous les partis libéraux d’Europe indistinctement. Devant son étonnement, Gerbet lui aurait dit : « Que voulez-vous ? Il faut de toute nécessité passer par la démocratie pour revenir à la théocratie 121  ».

    Ainsi, chez Guéranger, malaise réel, mais qui n’ébranla aucunement les convictions anciennes et les amitiés. Aussi bien, à l’automne de 1830, à moins de se réfugier dans l’indifférence, quel autre programme choisir, pour un prêtre qui désirait travailler efficacement au service de l’Église 122  ? L’amusante anecdote de la souscription du chanoine Bouvier à une action du journal de La Mennais est une preuve de ce désarroi de l’opinion catholique 123 .

    Ses amis avaient invité Guéranger à écrire dans le nouveau journal. Il ne le fit que pour deux articles, grâce auxquels il espérait calmer les scrupules d’un grand nombre de prêtres des départements de l’Ouest qui hésitaient à prier publiquement pour le nouveau roi, y voyant la reconnaissance d’une légitimité qu’ils entendaient refuser à Louis-Philippe 124 . Il est vrai que, dans certains villages, des libéraux qui ne mettaient jamais les pieds à l’église y venaient pour la circonstance et organisaient des scènes scandaleuses si Louis-Philippe n’était pas nommé. L’abbé Guéranger démontra que la prière liturgique pour le chef de l’État n’est, en définitive, qu’une prière pour la paix et la tranquillité de l’Église 125 .

    Mais les préoccupations véritables allaient beaucoup plus loin que ces querelles paroissiales. La situation de l’Église de France reposait entièrement sur le Concordat de 1801, qui donnait au chef de l’État de larges facultés dans le choix des évêques 126 . Étant donné la situation créée par la Révolution de Juillet, par la nouvelle charte qui ne reconnaissait plus le catholicisme comme religion d’État, par la personnalité du nouveau souverain et la faiblesse de son gouvernement devant les intimidations venues de la rue et des partis anticléricaux, on pouvait se demander s’il y avait encore un concordat. Dans l’affirmative, l’Église n’a-t-elle pas intérêt à y renoncer, quitte à abandonner en même temps son droit aux traitements que l’État payait au clergé ?

    Le trouble des esprits était si grand que même le nonce Lambruschini était arrivé à écrire, le 14 août, au secrétaire d’État Albani : « Que le gouvernement garde ses traitements. Le clergé saura s’en passer 127  ». Évidemment, Rome se chargea bien vite de le ramener à plus de réalisme. Mais on comprend que les rédacteurs de L’Avenir se soient empressés de réclamer la séparation de l’Église et de l’État, thèse déjà esquissée dans le livre Des Progrès de la révolution et de la guerre contre l’Église. Lacordaire alla même jusqu’à réclamer « la suppression du budget du clergé » dans des articles parus au journal d’octobre 1830 à avril 1831 128 .

    Plutôt que d’écrire lui-même dans l’Avenir, l’abbé Guéranger préféra traiter une thèse analogue, mais plus mesurée, dans un livre qui parut, sans nom d’auteur, au mois de juin 1831 : De l’élection et de la nomination des évêques 129 . Mgr Jacques-Paul Martin, dans son livre sur la Nonciature de Paris, s’est intéressé à l’ouvrage de Guéranger, en a donné une excellente analyse et l’a placé dans le contexte du débat général, où d’ailleurs son auteur avait bien l’intention d’intervenir. Le livre fut tiré à six cents exemplaires. Guéranger en envoya un à Mgr de Quélen, qui l’en remercia avec un mot de juste appréciation. Les autres exemplaires se vendirent en assez peu de temps 130 .

    Ce premier ouvrage de l’abbé Guéranger n’était, après tout, qu’un écrit de circonstance, et nous ne nous y serions pas arrêtés, s’il n’avait été pour l’auteur l’occasion d’exposer brillamment une pièce fondamentale de sa théologie : la doctrine de la « liberté de l’Église 131  ».

    On a souvent parlé du « médiévisme » de dom Guéranger, mais sans faire les distinctions, pourtant nécessaires, entre les points de vue esthétique, liturgique, monastique, et ecclésiologique. Aux deux premiers points de vue, on peut le concéder, encore qu’il y faudrait ajouter beaucoup de nuances, surtout pour la liturgie. Au point de vue monastique, on peut dire qu’aucune intention d’archéologie médiévale n’a laissé de trace dans les motifs qui ont amené Guéranger à entreprendre la fondation de Solesmes ; nous le verrons dans quelques instants, en étudiant son idéal monastique. Il n’en était pas de même de son ecclésiologie.

    Retraçant à grands traits l’histoire des rapports de l’Église et de la société civile, Guéranger est presque nécessairement amené à exprimer des préférences. Sans cacher aucunement les avantages et les inconvénients des systèmes qui se sont succédé au cours des âges, le théologien se permet de faire un choix :

    « Le père du droit canonique, Grégoire IX, organisa la discipline des élections capitulaires dans ses Décrétales, et cet ordre de choses se fût maintenu longtemps, si les passions humaines ne se fussent précipitées sur cet instrument de discorde et de scandales. Contraints d’évoquer à leur tribunal une multitude de causes qui réclamaient leur intervention, les Souverains Pontifes ne purent arrêter la simonie et les violences qu’en retirant à eux les élections dans tout l’Occident. Les réserves, en rapprochant l’épiscopat de sa source qui est le Siège Apostolique, présentèrent la plus glorieuse image sur la terre de cette opération éternelle par laquelle Dieu le Père destine par lui-même au sacerdoce ceux qu’il appelle à porter le caractère de son Fils 132  ».

    De telles citations pourraient être multipliées. Elles doivent nous servir non seulement à commenter certaines réflexions, que l’on interprète généralement dans un sens exclusivement esthétique et archéologique ; mais les idées qu’elles expriment nous donnent vraiment une des explications majeures des positions prises par dom Guéranger.

    Au printemps de 1831, cette prise de conscience plus approfondie de la nécessité d’une vraie liberté pour l’Église et ses institutions n’était pas la seule préoccupation spirituelle de l’abbé Guéranger. Le Père de Rozaven venait de publier son Examen d’un livre de M. l’Abbé Gerbet, intitulé Des doctrines Philosophiques sur la certitude dans leurs rapports avec les fondements de la théologie 133 . Pour essayer de se faire une opinion sur la controverse engagée, Guéranger se mit à la lecture du traité De Fide de Suarez ; mais les Notes autobiographiques avouent que cela ne lui fut d’aucun profit :

    « Je n’arrivais pas aisément à conclure entre les deux adversaires, faute d’avoir reçu dans l’école des notions quelconques sur l’ordre naturel et l’ordre surnaturel. C’était la plaie du temps, et – ajoute l’abbé de Solesmes en 1864 – elle est loin d’être guérie 134  ».

    L’abbé Guéranger avait alors vingt-six ans. Sa situation au Mans était aisée et même humainement confortable. Son ministère ne lui imposait aucune fatigue ; il y réussissait bien et y avait même quelques succès comme prédicateur. Il comptait des amis, des antipathies aussi, parce qu’il ne cachait pas ses attaches mennaisiennes. Il avait du loisir pour travailler selon ses goûts, et ses relations dans le monde intellectuel lui assuraient la possibilité de faire entendre sa voix, le cas échéant. Il eût même été parfaitement heureux, il l’avoue avec candeur, si le chanoine Bouvier lui avait confié une chaire d’histoire de l’Église ; mais le Vicaire général lui conseilla plutôt la rédaction d’un manuel 135 .

    Dans cette paisible atmosphère, seules les hardiesses de l’Avenir mettaient une certaine animation, en entraînant beaucoup de catholiques à soutenir des opinions qui scandalisaient le vieux clergé et dont celui-ci attribuait volontiers la diffusion à l’influence de l’abbé Guéranger 136 .

    Qu’était devenu le projet du grand ouvrage historico-dogmatique dont il avait entretenu La Mennais dans ses premières lettres ? Il semble qu’il ait été un peu mis de côté au profit de l’actualité. Dans une lettre du 11 juin adressée au maître de la Chênaie, on peut lire ces lignes :

    « S’il se retrouve quelque question dans le genre de celle que je viens de traiter [l’élection des évêques] et qu’il soit opportun de discuter aussi, je m’empresserai, si personne n’a le temps de s’en charger, de tourner mes études de ce côté. Voué sans retour à l’étude de la science ecclésiastique, en attendant que j’aie assez travaillé pour quelque grande opération, rien ne m’empêche de traiter tel ou tel épisode en particulier. Cela soutient, au contraire, et est très utile pour se former 137 … ».

    Dans cette atmosphère studieuse et déjà, peut-on dire, installée, quelle place tenaient encore les velléités de vie bénédictine entrevues durant les années de séminaire ?

    Il est difficile de répondre actuellement de façon certaine. Le silence des souvenirs autobiographiques n’est pas suffisant pour écarter sans hésitation la présence de quelques rêves fugitifs, presque à l’insu de l’intéressé. On ne pourra être fixé sur ce détail biographique que lorsqu’auront été minutieusement interrogés les carnets où Guéranger notait au jour le jour ses lectures ; ils sont d’une interprétation difficile et ont, jusqu’ici, découragé les chercheurs 138 . Force nous est donc de nous en rapporter au récit bien connu, tel que nous le transmettent les Mémoires et tel que l’ont reproduit, après dom Delatte, tous les historiens de dom Guéranger.

    La nouvelle, lue dans un journal, de la mise en vente de l’ancien prieuré de Solesmes lui cause une impression douloureuse 139 . L’idée que des spéculateurs peuvent s’emparer d’une église et d’une maison que son enfance avait admirées, qu’ils peuvent aller jusqu’à les détruire, lui est insupportable. Comment les sauver ?

    Aussitôt, sa pensée se porte sur La Mennais. Installer la Congrégation de Saint-Pierre à Solesmes, telle est sa première pensée. Il s’en ouvrit à Gerbet 140 . Mais le moment était mal choisi : la situation financière de La Mennais, jusque-là, semble-t-il, assez prospère, s’est beaucoup détériorée, précisément durant l’été 1831. On ne pouvait que refuser en invoquant le manque d’argent 141 . La peine de l’abbé Guéranger resta donc vive :

    « Je ne pouvais me déprendre de la pensée de voir utiliser et sauver cette maison. Tout à coup, vers le mois de juin, l’idée me vint que, si je pouvais y réunir quelques jeunes prêtres, nous y rétablirions l’Ordre de saint Benoît, avec l’office divin et les études. Mes fonctions auprès de l’Évêque et mon séjour à Paris avaient suspendu chez moi les aspirations que j’avais ressenties au séminaire. Elles se ranimèrent tout à coup et ne me quittèrent plus 142  ».

    On ne saurait donner trop d’importance à cette déclaration de l’intéressé lui-même. Il n’est pas douteux que dom Guéranger veut insister sur la soudaineté de l’inspiration intérieure qui a déterminé définitivement l’orientation de sa vie. Au moment où ce désir commence à se formuler, il n’a pas encore revu Solesmes et ne se pose pas de question sur la façon dont il en deviendra l’acquéreur : ce qui l’intéresse d’abord, c’est de réunir une équipe de travailleurs. Il ne découvrira que lentement, au choc des désillusions et des contrariétés, les exigences de la vie bénédictine.

    Voici comment il résume, après avoir fait le récit de sa visite au prieuré, de son émotion teintée de romantisme et de sa prière, les sentiments qui étaient les siens à la fin de juillet 1831 :

    « Ma jeunesse, l’absence complète de ressources temporelles, le peu de fond qu’il y avait à faire sur ceux que je me proposais de m’associer, rien de tout cela ne m’arrêtait. Je n’y songeais même pas, et je me sentais poussé à aller de l’avant. Je priais de grand cœur pour obtenir le secours de Dieu, mais il ne me venait pas même en pensée de demander à connaître sa volonté sur l’œuvre projetée. Le besoin de l’Église me semblait si urgent, les idées sur le vrai christianisme si faussées et si compromises dans le monde ecclésiastique et laïque, que je ne voyais autre chose que l’urgence de fonder un centre quelconque pour recueillir et raviver les pures traditions. Ma prière était humble et ardente, et j’oserai dire que l’envie de paraître en quoi que ce soit n’entrait pour rien dans mes préoccupations 143  ».

    C’étaient donc, en premier lieu, les « besoins de l’Église » qui préoccupaient le futur bénédictin.

    Il est incontestable que ce centre d’intérêt était celui de l’école mennaisienne. Mais elle était loin d’en avoir le privilège 144 . On peut citer bien d’autres prêtres qui, à cette date précisément, manifestèrent cette même préoccupation. Tout près de l’abbé Guéranger, et presque en concurrence avec lui, l’abbé Basile Moreau, dont nous avons dû déjà parler pour les événements de 1828, se trouve à la recherche d’une maison pour abriter un institut de formation pour le clergé et remet à l’évêque du Mans, malgré l’opposition occulte du chanoine Bouvier, un mémoire sur la nécessité d’une réforme des études cléricales 145  ; ce qui est intéressant dans son cas, c’est qu’il est soutenu par des sulpiciens 146 . Ainsi, si tous ont les mêmes pensées, chacun donne à ses projets sa note particulière.

    Certes, il est légitime et objectif de dire que Guéranger cherche à faire une fondation analogue à la Congrégation de Saint-Pierre de La Mennais. Mais ce n’est là que le côté par lequel la fondation de Solesmes se rattache aux préoccupations de l’époque qui l’a vu naître. En fait, ce qui caractérise la fondation de Prosper Guéranger, c’est que cette réunion de prêtres érudits, il la veut dans le cadre d’un monastère bénédictin.

    De là vient l’importance de la conversation qu’il a avec La Mennais et Gerbet dans le courant du mois de novembre 1831 147 . Ils sont déjà au courant de ses projets, mais ne savent pas encore que ceux-ci ont pris corps par le ralliement d’un premier compagnon sûr, l’abbé Fonteinne 148 . Désormais, l’abbé Guéranger peut sans témérité se mettre à chercher des fonds pour commencer son œuvre. Ce qui est important à noter ici, c’est le petit malentendu sur lequel débute la conversation avec Guéranger : se basant sur son expérience personnelle de la Chênaie et de Malestroit, La Mennais s’imagine que Guéranger veut créer une congrégation nouvelle, dans l’esprit de la Congrégation de Saint-Pierre ; mais écoutons dom Guéranger retracer ses souvenirs sur ce point capital :

    « Je lui répondis que je ne songeais à rien de nouveau, mais simplement au rétablissement d’une maison de bénédictins. Il m’objecta que dans cet Ordre on avait le chœur. Je lui répondis que c’était cela précisément qui me le faisait choisir, et que mes associés avaient le même attrait 149  ».

    Ainsi, par-delà l’étude des sciences ecclésiastiques, qui restait et restera toujours une préoccupation majeure dans l’esprit de l’abbé Guéranger, un autre but, d’un ordre plus élevé et plus spirituel, plus grave aussi et, si l’on ose dire, plus solennel, s’imposait peu à peu à sa nature enthousiaste : ranimer la vie bénédictine en France, après plus de quarante ans de silence. C’est la grandeur de cette tâche, courageusement assumée devant Dieu, qui va s’imposer à lui toujours davantage 150 .

    Mais l’abbé Guéranger avait encore à surmonter bien des déconvenues.

    La première qui se présenta fut l’attitude adoptée par Mgr Carron. L’évêque se prononça définitivement en décembre : ses sympathies pour le mennaisianisme n’allaient pas jusqu’à se compromettre vis-à-vis du reste de l’épiscopat en approuvant une entreprise dirigée par un prêtre que tous connaissaient comme un disciple de La Mennais. Avant d’approuver, l’évêque demandait à connaître l’avis de Rome sur la doctrine d’un homme aussi discuté 151 . Il y avait d’ailleurs à peine quinze jours que « les pèlerins de Dieu et de la liberté » avaient suspendu leur journal et étaient partis pour Rome se soumettre au jugement de Grégoire XVI. L’évêque concluait qu’il fallait attendre 152 .

    L’abbé Guéranger ne se découragea pas. Son admiration pour ses amis, si elle avait sensiblement diminué depuis leurs prises de position ultra-libérales, était encore assez grande pour qu’il crût à une solution à la fois rapide et favorable 153 . Il était même si sûr de la victoire, qu’il commit l’imprudence de se solidariser avec les pèlerins en expédiant à Montalembert, déjà à Rome, une lettre adressée à Grégoire XVI destinée à obtenir du pontife une approbation pour ses projets bénédictins et un encouragement pour l’évêque du Mans à passer outre à ses timidités 154  : double avantage, qui aurait fait de la fondation de Solesmes comme une manifestation du pouvoir suprême du Saint-Siège, une affirmation de la « liberté de l’Église ». C’est en ce sens que Guéranger parlait à Montalembert de « refaire à petit bruit [à Solesmes] une miniature de notre cher Moyen Âge 155  ».

    À quel point Guéranger se faisait illusion, nous ne le savons complètement que depuis 1954. Dans son excellent livre, déjà cité 156 , Mgr Jacques-Paul Martin nous apprend qu’il a retrouvé la lettre de l’abbé Guéranger dans le dossier même de La Mennais aux Archives de la Congrégation des Affaires Ecclésiastiques Extraordinaires, accompagnée de ce savoureux commentaire : « Simulando zelo per la riforma della Chiesa e per il ripristinaniento degli Ordini regolari, i Lamennianisti, uno dei quali è il nominato canonico, tentavano di condurre il Pontefice nelle loro parti ».

    Ce qui prouve bien que dans les affaires humaines, on peut se tromper de part et d’autre 157 .

    Croyant que ses affaires progressaient à Rome, au Mans Prosper Guéranger continuait de travailler. Nous savons, par une allusion faite dans une lettre à l’abbé Fonteinne, que depuis décembre il s’était mis à la lecture des Constitutions et du Cérémonial de la Congrégation de Saint-Maur 158 . Son extraordinaire puissance de travail le servait encore sur ce point, car, tout en étudiant la tradition bénédictine telle qu’elle avait été vécue au 18ème s., il ne perdait pas non plus de vue l’ouvrage qu’il avait projeté depuis plusieurs mois sur la réforme et le renouvellement des études ecclésiastiques.

    « je ne devais pas finir ce travail, nous dit dom Guéranger, mais sa préparation m’intéressait vivement et donnait un but à mon activité 159  ».

    Il correspondait avec Gerbet et s’entretenait avec lui de son projet, qui devait emprunter beaucoup aux idées exposées par ce dernier dans son Coup d’œil sur la controverse chrétienne, publié l’année précédente 160 . Le Père de Rozaven l’avait beaucoup critiqué, entre autres, pour la raison qu’il préconisait une initiation à la patrologie pour tous les séminaristes, ce qui, selon le théologien jésuite, aurait eu pour eux de graves inconvénients 161 . Tels étaient les partis pris et les confusions dans cette malheureuse affaire du mennaisianisme.

    Dom Guéranger n’a jamais accordé une grande importance à ces travaux, dont l’intérêt était désormais suspendu à la décision romaine. Des trois articles qu’il publia dans la Tribune catholique, deux semblent définitivement perdus 162 .

    Comme pour occuper les impatiences de l’abbé Guéranger et pour ajouter à la confusion des idées, le printemps 1832 voit éclater dans les départements de l’Ouest l’échauffourée légitimiste suscitée par la duchesse de Berry 163 . Elle a du moins l’avantage de montrer au futur prieur de Solesmes qu’il possède, malgré les divergences d’opinion, toute la confiance de ses supérieurs, particulièrement du chanoine Bouvier, qui le charge d’une mission délicate aux environs de Sablé 164 .

    On a reproché à l’abbé Guéranger de n’avoir pas employé ces mois de répit pour demander au moins quelque temps de formation monastique à un monastère bénédictin à l’étranger.

    C’est là une vue purement théorique et qui méconnaît les conditions du temps et aussi la diversité des vocations 165 . Sans peut-être s’en rendre compte, en se formant seul, par une étude attentive d’une tradition dont les témoignages, vieux d’une cinquantaine ou d’une centaine d’années, se présentaient à lui avec un recul suffisant, Guéranger prenait la bonne voie 166 . Tout en s’inspirant du monachisme bénédictin de l’époque classique, son œuvre n’en pouvait pas être une simple continuation, ni, encore moins, une répétition 167 . Le mot « archéologisme », pour qui connaît bien les textes et les faits, ne caractérise en rien la pensée monastique de Guéranger. Si elle donne cette impression, c’est à cause de la façon superficielle dont elle est parfois présentée.

    Certes, on peut la qualifier de romantique. Pouvait-il en être autrement en 1832 et 1833 ? Ce romantisme était surtout constitué par ces aspirations à la science universelle que l’on trouve dans certaines lettres 168 et qui aujourd’hui nous font sourire. Ces grandes ambitions, il les tenait de l’ambiance mennaisienne et de l’extraordinaire fermentation intellectuelle où l’on vivait dans ce milieu. C’est incontestablement la vocation bénédictine, lentement mûrie et douloureusement réalisée, qui l’a guéri de ses chimères.

    C’est, au même titre, la condamnation romaine qui lui a découvert clairement sa vraie voie.

    L’annonce de Mirari vos le surprit à Angers, chez un ami, dans les premiers jours de septembre 169 . Quelles furent ses réactions immédiates ? Dom Guéranger affirme que la soumission lui fut aisée, sans doute parce qu’il y vit aussitôt les avantages qui pouvaient en découler pour son cher projet solesmien 170 . Quoi qu’il en soit, la lettre qu’il écrivit dès le 20 septembre à son évêque nous montre qu’il ne reculait pas devant les sacrifices que sa foi lui demandait ; nous lisons en effet dans cette lettre :

    « … Ayant toujours professé la plus entière soumission aux volontés du Saint-Siège, et n’ayant jamais donné mon assentiment à aucune doctrine que dans l’hypothèse qu’elle ne contiendrait rien de contraire aux enseignements du chef de l’Église, c’est avec la plus entière sincérité, et même sans effort, que j’adhère à la désapprobation des principes que le Pape signale dans sa Bulle 171 … ».

    à cette humble déclaration, à laquelle l’abbé Guéranger joignait une demande pour reprendre la conversation au sujet de Solesmes, Mgr Carron répondit affectueusement :

    « … J’ai du plaisir à vous dire qu’on ne peut être plus touché que je le suis de la manière dont vous m’avez exprimé ces sentiments. J’aime ce naturel et cette joie filiale avec laquelle vous reconnaissez la vérité dans des principes opposés aux idées que vous aviez cru pouvoir adopter, et rien n’était plus propre à augmenter encore la bonne opinion que j’avais conçue de votre caractère et de votre cœur 172 … ».

    Dans une entrevue donnée au Mans le 18 novembre, Mgr Carron autorisa les pourparlers pour la location de Solesmes et la rédaction d’un règlement provisoire.

    Cette ébauche de Constitutions, l’abbé Guéranger la tenait évidemment déjà préparée depuis plusieurs mois. Il nous dit dans ses Notes autobiographiques :

    « Dès longtemps, j’avais réfléchi à la forme de vie qu’il serait à propos d’établir à Solesmes. J’avais arrêté les points fondamentaux. Il s’agissait d’organiser les exercices dans l’esprit de la Règle de saint Benoît, afin de traverser la période d’essai sans alliage d’autres idées et de manière à préparer l’avenir par une prise de possession de tout ce qui constitue essentiellement l’institut bénédictin 173 … Cet ensemble de règlements était donc dressé dans l’intention d’amener insensiblement ceux qui le suivraient à la réalisation de la Règle de saint Benoît, moyennant certaines modifications dans la forme réclamées par les mœurs et les circonstances du temps. Je posais donc en principe que le Patriarche des moines d’Occident serait le patron de l’association. Sa Règle devait être lue publiquement tous les jours à Solesmes et, quant aux exercices qu’elle prescrit, voici la forme à laquelle je m’étais arrêté : l’office divin célébré tout entier au chœur, selon le rite romain ; n’étant pas encore bénédictins, nous n’eussions pas eu le droit de suivre l’office monastique 174 … ».

    Dom Guéranger donne ensuite quelques détails sur les abstinences et les jeûnes, l’horaire, l’habit, le travail « dirigé principalement vers les études », les services de communauté et les récréations. Il ajoute encore :

    « Telle était en substance l’observance à laquelle il me sembla qu’on pouvait réduire la vie des nouveaux aspirants à la vie bénédictine. Tous les exercices de la Règle de saint Benoît y étaient représentés, quoique mitigés, et l’on était à même de comprendre et de goûter l’esprit du saint législateur 175  ».

    Ce règlement, rédigé en 149 articles, reçut l’approbation de l’évêque du Mans le 19 décembre 1832 176 . Le bail de Solesmes avait été signé le 15 du même mois. On sait que la vie conventuelle y fut officiellement inaugurée le 11 juillet de l’année suivante.

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