L’Année liturgique : le carême – propre des saints

LE CARÊME – PROPRE DES SAINTS

    Le mouvement de la fête de Pâques nous obligerait à faire reparaître ici un grand nombre de fêtes des Saints que nous avons déjà données dans le Temps de la Septuagésime, parce qu’elles peuvent, selon les années , appartenir au Carême. Mais il nous faut tendre à restreindre les dimensions de cet ouvrage ; et les pages consacrées à ces fêtes ne devant être que la répétition des notices déjà insérées au volume précédent, nous reprendrons seulement dans celui-ci au neuf mars, pour nous arrêter, le neuf avril, à la fête de sainte Marie Égyptienne, qui est la plus voisine du dernier terme du Dimanche de la Passion.

    Nous avons déjà remarqué que la diminution des fêtes, sur cette partie du Cycle, est un des caractères du Carême ; c’est à nous d’entrer dans l’esprit de l’Église qui veut par ce moyen développer en nous la sainte tristesse de la pénitence, et qui cependant nous console souvent encore par le souvenir des amis de Dieu, de leurs triomphes et de leur protection sur nous.

 

LE IX MARS. SAINTE FRANÇOISE, VEUVE ROMAINE.

    La glorieuse série des fêtes qui viennent nous réjouir et nous encourager, au milieu des sévères pratiques de la sainte Quarantaine, se complète par l’admirable figure de l’épouse chrétienne, dans la personne de Françoise, la pieuse dame romaine. Après avoir donné durant quarante ans l’exemple de toutes les vertus dans l’union conjugale qu’elle avait contractée dès l’âge de douze ans, Françoise alla chercher dans la retraite le repos de son cœur éprouvé par de longues tribulations ; mais elle n’avait pas attendu ce moment pour vivre au Seigneur. Durant toute sa vie, des œuvres de la plus haute perfection l’avaient rendue l’objet des complaisances du ciel, en môme temps que les douces qualités de son cœur lui assuraient la tendresse et l’admiration de son époux et de ses enfants, des grands dont elle fut le modèle, et des pauvres qu’elle servait avec amour. Pour récompenser cette vie tout angélique, Dieu permit que l’Ange gardien de Françoise se rendit presque constamment visible à elle, en même temps qu’il daigna l’éclairer lui-même par les plus sublimes révélations. Mais ce qui doit particulièrement nous frapper dans cette vie admirable, qui rappelle à tant d’égards les traits de celle des deux grandes saintes Elisabeth de Hongrie et Jeanne-Françoise de Chantai, c’est l’austère pénitence que pratiqua constamment l’illustre servante de Dieu. L’innocence de sa vie ne la dispensa pas de ces saintes rigueurs ; et le Seigneur voulut qu’un tel exemple fût donné aux fidèles, afin qu’ils apprissent à ne pas murmurer contre l’obligation de la pénitence, qui peut n’être pas aussi sévère en nous qu’elle le fut en sainte Françoise, mais néanmoins doit être réelle, si nous voulons aborder avec confiance le Dieu de justice, qui pardonne facilement à l’âme repentante, mais qui exige la satisfaction.

    La sainte Église consacre le récit suivant à la vie, aux vertus et aux miracles de sainte Françoise.

    Francisca, nobilis matrona romana, ab ineunte aetate illustria dedit virtutum exempla : etenim pueriles ludos, et illecebras mundi respuens, solitudine, et oratione magnopere delectabatur. Undecim annos nata. virginitatem suam Deo consecrare, et monasterium ingredi proposuit. Parentum tamen voluntati humiliter obtemperans, Laurentio de Pontianis juveni aeque diviti ac nobili nupsit. In matrimonio arctioris vitæ propositum, quantum licuit, semper retinuit : a spectaculis, conviviis, aliisque hujusmodi oblectamentis abhorrens, lanea ac vulgari veste utens, et quidquid a domesticis curis supererat temporis, orationi, aut proximorum utilitati tribuens, in id vero maxima sollicitudine incumbens, ut matronas romanas a pompis saeculi, et ornatus vanitate revocaret. Quapropter domum Oblatarum, sub Regula sancti Benedicti, Congrégationis Montis Oliveti, adhuc viro alligata. in Urbe instituit. Viri exsilium, bonorum jacturam, ac universae domus moerorum non modo constantissime toleravit, sed gratias agens cum beato Job, illud frequenter usurpabat : Dominus dedit, Dominus abstulit : sit Nomen Domini benedictum.

Viro defuncto, ad praedictam Oblatarum domum convolans, nudis pedibus, fune ad collum alligato, humi prostrata, multis cum lacrymis earum numero adscribi suppliciter postulavit. Voti compos facta, licet esset omnium mater, non alio tamen quam ancillae, vilissimaeque feminæ, et immunditias vasculi titulo gloriabatur. Quam vilem sui existimationem et verbo declaravit, et exemplo. Saepe enim e suburbana vinea revertens, et lignorum fascem proprio capiti impositum deferens, vel eisdem onustum agens per Urbem asellum,pauperibus subveniebat, in quos etiam largas eleemosynas erogabat, aegrotantesque in xenodochiis visitans, non corporali tantum cibo, sed salutaribus monitis recreabat. Corpus suum vigiliis, jejuniis, cilicio, ferreo cingulo, crebrisque flagellis in servitutem redigere jugiter satagebat. Cibum illi semel in die, herbæ et legumina : aqua potum praebuit. Hos tamen corporis cruciatus aliquando confessarii mandato, a cujus ore nutuque pendebat, modice temperavit.

    Divina mysteria, praesertim vero Christi Domini Passionem, tanto mentis ardore, tantaque lacrymarum vi contemplabatur, ut præ doloris magnitudine pene confici videretur. Saepe etiam cum oraret, maxime sumpto sanctissimae Eucharistiæ Sacramento, spiritu in Deum elevata, ac cœlestium contemplatione rapta, immobilis permanebat. Quapropter humani generis hostis variis eam contumeliis ac verberibus a proposito dimovere conabatur : quem tamen illa imperterrita semper elusit, Angeli praesertim praesidio, cujus familiari consuetu-dine gloriosum de eo triumphum reportavit. Gratia curationum, et prophetiae dono enituit, quo et futura praedixit, et cordium sécréta penetravit. Non semel aquae, vel per rivum decurrentes, vel e cœlo labentes, intactam prorsus, cum Deo vacaret, reliquerunt. Modica panis fragmenta, quæ vix tribus sororibus reficiendis fuissent satis, sic ejus precibus Dominus multiplicavit , ut quindecim inde exsaturatis, tantum superfuerit, ut canistrum impleverit : et aliquando earumdem sororum extra Urbem mense januario ligna parantium, sitim recentis uvæ racemis exvite in arbore pendentibus mirabiliter obtentis, abunde expleverit. Denique meritis, et miraculis clara, migravit ad Dominum, anno aetatis suae quinquagesimo sexto ; quam Paulus Quintus Pontifex Maximus in Sanctorum numerum retulit.

 

    Françoise, noble dame romaine, donna dès les premières années de sa vie d’illustres exemples de vertu. Elle méprisa les divertissements de l’enfance et les attraits du monde, mettant toutes ses joies dans la solitude et dans la prière. A l’âge de onze ans elle conçut le dessein de consacrer sa virginité à Dieu, et d’entrer dans un monastère. Toutefois ayant cru, dans son humilité, devoir obéir à la volonté de ses parents, elle épousa Laurent de Ponziani, jeune homme riche et de grande naissance. Elle conserva toujours dans le mariage, autant qu’il lui fut possible, le genre de vie austère qu’elle s’était proposé, fuyant avec horreur les spectacles, les festins et les autres divertissements semblables. Son habit était de laine et d’une grande simplicité, et tout ce qui lui restait de temps après les soins domestiques, elle l’employait à la prière et à l’assistance du prochain. Elle s’appliquait avec un grand zèle à retirer les daines romaines des pompes du siècle, et à les détourner des vaines parures. Ce fut ce qui la porta, du vivant de son mari, à fonder dans Rome la maison des Oblates de la Congrégation du Mont-Olivet, sous la Règle de saint Benoît. Elle supporta non seulement avec constance, mais avec action de grâces, l’exil de son mari, la perte de ses biens, les malheurs de sa famille tout entière, disant souvent avec le bienheureux Job : « Le Seigneur me l’a donné, le Seigneur me l’a ôté : que le Nom du Seigneur soit béni. »

    Après la mort de son mari, elle courut à la maison des Oblates, et là, les pieds nus, la corde au cou, prosternée contre terre, et fondant en larmes, elle les supplia de vouloir bien la recevoir parmi elles. Son désir lui ayant été accordé, bien qu’elle fut la mère de toutes, elle mettait sa gloire à ne prendre d’autres titres que ceux de servante, de femme de néant et de vase d’ignominie. Ses paroles et ses actions manifestaient ce mépris qu’elle faisait d’elle-même. Car souvent, en revenant d’une vigne située dans un faubourg, elle marchait par la ville portant un faix de bois sur sa tête, ou conduisant l’âne qui le portait. Elle secourait les pauvres, et leur faisait d’abondantes aumônes. Elle visitait les malades dans les hôpitaux, et les soulageait non seulement par la nourriture du corps, mais encore par de salutaires exhortations. Elle s’appliquait constamment à tenir son corps en servitude par les veilles, les jeûnes, le cilice, la ceinture de fer, et les fréquentes disciplines. Elle ne faisait qu’un repas par jour ; et ses mets étaient des herbes et des légumes, sa boisson de l’eau pure. Quelquefois cependant elle modéra un peu ces grandes austérités par Tordre de son confesseur, auquel elle obéissait fidèlement.

    Elle contemplait les divins mystères, et principalement la Passion de Jésus-Christ notre Seigneur, avec une si grande ferveur d’esprit et une telle abondance de larmes, qu’elle semblait prête à expirer par la violence de la douleur. Souvent aussi, lorsqu’elle priait, particulièrement après avoir reçu le très saint Sacrement de l’Eucharistie, elle demeurait immobile, l’esprit élevé en Dieu et ravi par la contemplation des choses célestes. De son côté, l’ennemi du genre humain s’efforçait par les mauvais traitements etles coups, à la détourner de la voie qu’elle s’était proposée ;mais, sans jamais le craindre, elle évitait toujours ses attaques ; et par le secours spécial de son Ange avec lequel elle conversait familièrement, elle triompha glorieusement de cet ennemi. Elle éclata par le don de guérir les malades, et par celui de prophétie qui lui faisait prédire l’avenir et pénétrer les secrets des cœurs. Plus d’une lois, pendant qu’elle vaquait a Dieu, les eaux qui couraient en ruisseaux, les pluies même du ciel, la laissèrent sans la toucher. Le Seigneur multiplia un jour à sa prière quelques morceaux de pain suffisant à peine à la nourriture de trois sœurs, en sorte que non seulement quinze en furent rassasiées, mais qu’il en resta encore de quoi remplir une corbeille. Une autre fois, lorsque les sœurs travaillaient hors de la Ville, au mois de janvier, à préparer du bois, elle désaltéra entièrement leur soif en leur présentant des grappes de raisin produites miraculeusement sur un cep qui pendait aux branches d’un arbre. Enfin, toute éclatante de vertus et de miracles, elle s’en alla au Seigneur dans la cinquante-sixième année de son âge ; et le Pape Paul V l’a mise au nombre des Saints.

 

    O Françoise, sublime modèle de toutes les vertus, vous avez été la gloire de Rome chrétienne et l’ornement de votre sexe. Que vous avez laissé loin derrière vous les antiques matrones de votre ville natale ! que votre mémoire bénie l’emporte sur la leur ! Fidèle à tous vos devoirs, vous n’avez puisé qu’au ciel le motif de vos vertus, et vous avez semblé un ange aux yeux des hommes étonnés. L’énergie de votre âme trempée dans l’humilité et la pénitence vous a rendue supérieure à toutes les situations. Pleine d’une tendresse ineffable envers ceux que Dieu même vous avait unis, de calme et de joie intérieure au milieu des épreuves , d’expansion et d’amour envers toute créature, vous montriez Dieu habitant déjà votre âme prédestinée. Non content de vous assurer la vue et la conversation de votre Ange, le Seigneur soulevait souvent en votre faveur le rideau qui nous cache encore les secrets de la vie éternelle. La nature suspendait ses propres lois, en présence de vos nécessités ; elle vous traitait comme si déjà vous eussiez été affranchie des conditions de la vie présente. Nous vous glorifions pour ces dons de Dieu, ô Françoise ! mais ayez pitié de nous qui sommes si loin encore du droit sentier par lequel vous avez marché. Aidez-nous à devenir chrétiens ; réprimez en nous l’amour du monde et de ses vanités, courbez-nous sous le joug de la pénitence, rappelez-nous à l’humilité, fortifiez-nous dans les tentations. Votre crédit sur le cœur de Dieu vous rendit assez puissante pour produire des raisins sur un cep flétri par les frimas de l’hiver ; obtenez que Jésus, la vraie Vigne, comme il s’appelle lui-même, daigne nous rafraîchir bientôt du vin de son amour exprimé sous le pressoir de la Croix. Offrez-lui pour nous vos mérites, vous qui, comme lui, avez souffert volontairement pour les pécheurs. Priez aussi pour Rome chrétienne qui vous a produite ; faites-y fleurir l’attachement à la foi, la sainteté des mœurs et la fidélité à l’Église. Veillez sur la grande famille des fidèles ; que vos prières en obtiennent l’accroissement, et renouvellent en elle la ferveur des anciens jours.

 

LE X MARS. LES QUARANTE MARTYRS.

    Le nombre quadragénaire éclate aujourd’hui sur le Cycle ; quarante nouveaux protecteurs se lèvent sur nous, comme autant d’astres pour nous protéger dans la suinte carrière de la pénitence. Sur la glace meurtrière de l’étang qui fut l’arène de leurs combats, ils se rappelaient, nous disent leurs Actes, les quarante jours que le Sauveur consacra au jeûne ; ils étaient saintement fiers de figurer ce mystère par leur nombre. Comparons leurs épreuves à celles que l’Église nous impose. Serons-nous, comme eux, fidèles jusqu’à la fin ? La couronne de persévérance ceindra-t-elle notre front régénéré dans la solennité pascale ? Les quarante martyrs souffrirent, sans se démentir, la rigueur du froid et les tortures auxquelles ils furent ensuite soumis ; la crainte d’offenser Dieu, le sentiment de la fidélité qu’ils lui devaient, assurèrent leur constance. Que de fois nous avons péché, sans pouvoir alléguer en excuse des tentations aussi rigoureuses ! Cependant, le Dieu que nous avons offensé pouvait nous frapper au moment même où nous nous rendions coupables, comme il fit pour ce soldat infidèle qui, renonçant à la couronne, demanda, au prix de l’apostasie, la grâce de réchauffer dans un bain tiède ses membres glacés. Il n’y trouva que la mort et une perte éternelle. Nous avons été épargnés et réservés pour la miséricorde ; rappelons-nous que la justice divine ne s’est dessaisie de ses droits contre nous, que pour les remettre entre nos mains. L’exemple des Saints nous aidera à comprendre ce que c’est que le mal, à quel prix il nous faut l’éviter, et comment nous sommes tenus à le réparer.

    Voici maintenant le récit liturgique, dans lequel l’Église nous retrace les principaux traits du coin bat des glorieux Martyrs de Sébaste.

    Licinio imperatore, et Agricolao praeside, ad Sebasten Armenne urbem, quadraginta militum fides in Jesum Christum, et fortitudo in cruciatibus perferendis enituit. Qui saepius in horribilem carcerem detrusi, vinculisque constricti, cum ora ipsorum lapidibus contusa fuissent, hiemis tempore frigidissimo, nudi sub aperto aere supra stagnum rigens pernoctare jussi sunt, ut frigore congelati necarentur. Una autem erat omnium oratio : Quadraginta in stadium ingressi sumus, quadraginta item, Domine, corona donemur ; ne una quidem huic numero desit. Est in honore hic numerus, quem tu quadraginta dierum jejunio decorasti , per quem divina lex ingressa est in orbem terrarum. Elias quadraginta dierum jejunio Deum quaerens, ejus visionem consecutus est. Et hæc quidem illorum erat oratio.

    Ceteris autem custodibus somno deditis, solus vigilabat janitor, qui et illos orantes, et luce circumfusos , et quosdam e cœlo descendentes Angelos tamquam a Rege missos, qui coronas triginta novem militibus distribuerent, intuens, ita secum loquebatur : Quadraginta hi sunt, quadragesimi corona ubi est ? Quæ dum cogitaret, unus ex illo numero, cui animus ad frigus ferendum defecerat, in proximum tepefactum balneum desiliens, Sanctos illos summo dolore affecit. Verum Deus illorum preces irritas esse non est passus : nam rei eventum admiratus janitor, mox custodibus e somno excitatis detractisque sibi vestibus, ac se christianum esse clara voce professus, Martyribus se adjunxit. Cum vero praesidis satellites janitorem quoque christianum esse cognovissent, bacillis comminuta omnium eorum crura fregerunt.

    In eo supplicio mortui sunt omnes praeter Melithonem, natu minimum. Quem cum præsens mater ejus fractis cruribus adhuc viventem vidisset, sic cohortata est : Fili paulisper sustine, ecce Christus ad januam siat adjuvans te. Cum vero reliquorum corpora plaustris imponi cerneret, ut in rogum inferrentur, ac filium suum relinqui, quod speraret impia turba, puerum, si vixisset , ad idolorum cultum revocari posse ; ipso in numeros sublato, sancta mater véhicula Martyrum corporibus onusta strenue prosequebatur ; in cujus amplexu Mélithon spiritum Deo reddidit, ejusque corpus in eumdem illum cœterorum Martyrum rogum pia mater injecit : ut qui fide et virtute conjunctissimi fuerant, funeris etiam societate copulati, una in cœlum pervenirent. Combustis illis , eorum reliquia ; projectae in profluentem, cum mirabiliter in unum confluxissent locum , salvae et integra ; repertae, honorifico sepulcro conditae sunt.

 

    Sous l’empire de Licinius, Agricolaiis étant gouverneur de Sébaste, ville d’Arménie, quarante soldats firent éclater leur foi en Jésus-Christ, et leur courage à souffrir les tourments pour son nom. Après avoir été souvent jetés dans une affreuse prison, et avoir eu le visage froissé à coups de pierres, on leur fit passer la nuit sur un étang glacé, nus, exposés à la rigueur de l’air dans le temps le plus âpre de l’hiver, afin qu’ils y mourussent de froid. Là, ils firent tous cette prière : « Seigneur, nous sommes entrés quarante dans la lice ; accordez-nous d’être aussi quarante à recevoir la couronne, et que pas un ne fasse défaut à notre société. Ce nombre est en honneur, parce que vous l’avez honore par un jeûne de quarante jours, et parce qu’il fut le terme après lequel la Loi divine fut donnée au monde. Elle aussi, après avoir cherché Dieu par un jeune de quarante jours, mérita le bonheur de le contempler. » Telle était leur prière.

    Ceux qui les gardaient étant endormis, le portier qui veillait seul aperçut, pendant que les Martyrs étaient en prières, une lumière qui les environnait, et des Anges qui descendaient du ciel pour distribuer des couronnes à trente-neuf soldats, comme de la part de leur Roi. A cette vue, il se dit en lui-même : « Ils sont quarante : où donc est la couronne du quarantième ? » Pendant qu’il faisait cette remarque, un de la troupe à qui le courage manqua pour supporter le froid plus longtemps, alla se jeter dans un bain d’eau chaude qui était proche, et affligea sensiblement ses saints compagnons par sa désertion. Mais Dieu ne permit pas que leurs prières demeurassent sans effet ; car le portier, plein d’admiration de ce qu’il venait de voir, s’en alla aussitôt réveiller les gardes ; et ayant ôté ses vêtements, il confessa à haute voix qu’il était chrétien, et alla se joindre aux Martyrs . Quand les gardes du gouverneur eurent appris que le portier aussi se déclarait chrétien, ils leur rompirent à tous les jambes à coups de bâton.

    Ils moururent tous dans ce supplice, hors le plus jeune nommé Mélithon. Sa mère, qui était présente, le voyant encore envie, quoiqu il eût les jambes rompues, l’encouragea par ces paroles : « Mon fils, souffre encore un peu : le Christ est à la porte ; il va t’aider de son secours. » Lorsqu’elle vit que l’on chargeait sur des chariots les corps des autres Martyrs pour les jeter dans un bûcher, et qu’on laissait celui de son fils, parce que ces impies espéraient amener le jeune homme au culte des idoles s’il pouvait vivre, cette sainte mère le prit sur ses épaules, et suivait courageusement les chariots qui portaient les corps des Martyrs. Durant le trajet, Mélithon rendit son âme à Dieu dans les embrassements de sa pieuse mère ; et elle le jeta dans le même bûcher qui devait consumer les corps des autres Martyrs, afin que ceux qui avaient été si étroitement unis par la foi et le courage le fussent encore après la mort dans les mêmes funérailles, et qu’ils arrivassent au ciel tous ensemble. Le feu ayant dévoré leurs corps, on jeta ce qui était resté dans une rivière ; mais on retrouva ces reliques saines et entières dans un même lieu, où elles s’étaient miraculeusement réunies, et on les ensevelit avec honneur.

 

    Afin de célébrer plus dignement la mémoire de ces célèbres Martyrs, nous empruntons quelques traits à la Liturgie grecque, qui chante leur gloire avec un saint enthousiasme.

    (DIE IX MARTII.)

    Generose praesentio sufferentes, in praemiis quae sperabant gaudentes, sancti Martyres ad invicem dicebant : Non vestimentum exuimus, sed veterem hominem deponimus ; rigida est hiems, sed dulcis Paradisus ; molesta est glacies, sed jucunda requies. Non ergo recedamus, o commilitones ; paulum sustineamus, ut victoriae coronas obtineamus a Christo Domino et Salvatore animarum nostrarum.

    Fortissima mente martyrium sustinentes , athletae admirandi , per ignem et aquam transivistis, et inde ad salutis latitudinem pervenistis, in haereditatem accipientes regnum cœlorum, in quo divinas pro nobis preces facile, sapientes quadraginta Martyres.

    Attonitus stetit quadraginta Martyrum custos coronas aspiciens et, a more hujus vitæ contempto, desiderio gloria tuœ, Domine, quæ illi apparuerat, sublevatus est, et cum Martyribus cecinit : Benedictus es, Deus patrum nostrorum.

    Vitae amator miles ad lavacrum currens pestiferum mortuus est ; Christi autem amicus egregius raptor coronarum quæ apparuerant, velut in lavacro immortalitatis, cum Martyribus canebat : Benedictus es, Deus patrum nostrorum.

    Virili praedita pectore, mater Deo amica, super humeros tollens quem genuerat fructum pietatis, Martyrem cum Martyribus victimam adducit, patris Abrahæ imitatrix. O fili, ad perenniter manentem vitam velocius currens carpe viam, Christi amica mater ad puerum clamabat. Non fero te secundum ad Deum praemia largientem pervenire

    Venite, fratres, Martyrum laudibus celebremus phalangem, frigore incensam, et erroris frigus ardenti zelo incendentem ; generosissimum exercitum, sacratissimum agmen, consertis pugnans clypeis, infractum et invictum, defensores fidei et custodes, Martyres quadraginta, divinam choream, legatos Ecclesiæ, potenter Christum deprecantes ut pacem animis nostris concedat et magnam misericordiam.

    Supportant avec générosité les maux présents, remplis de joie à cause de la récompense qu’ils espéraient, les saints Martyrs se disaient entre eux : « Ce n’est pas un vêtement que nous dépouillons, c’est le vieil nomme ; l’hiver est rigoureux, mais le Paradis est doux ; la glace est cruelle, mais le repos est agréable. Ne reculons donc pas, chers compati gnons ; souffrons un peu, afin de recevoir du Christ Seigneur et Sauveur de nos âmes la couronne de victoire. »

    Athlètes admirables, vous avez souffert le martyre avec courage ; vous avez passé par le feu et l’eau ; vous êtes arrivés au repos du salut. obtenant pour héritage le royaume des deux : offrez-y pour nous vos saintes prières, quarante Martyrs pleins de sagesse.

    Le gardien des quarante Martyrs fut frappé d’étonnement, à la vue des couronnes ; il méprisa l’amour de cette vie, il s’éleva parle désir de ta gloire, Seigneur, qui lui était apparue, et il chanta avec les Martyrs :

    « Tu es béni, Dieu de nos « pères ! »

    Le soldat trop amateur de la vie courut au bain empoisonné, et il y périt ; mais l’ami du Christ, ravisseur généreux de la couronne qui lui était apparue, plongé dans un bain d’immortalité, chantait avec les Martyrs : « Tu es béni, Dieu de nos pères ! »

    La mère aimée de Dieu, pleine d’un mâle courage, imitatrice de la foi d’Abraham, portant sur ses épaules le fils qui était le fruit de sa piété, amena le Martyr avec les Martyrs, comme une victime. « Ô mon fils, disait cette mère aimée du Christ à celui qu’elle avait enfanté, cours dans la voie, élance-toi rapidement vers la vie qui dure toujours ; je ne supporte pas que tu arrives le second auprès de Dieu qui donne la récompense. »

    Venez, frères, célébrons par nos louanges la phalange des Martyrs, brûlée par la froidure, et consumant par son ardeur le froid de l’erreur ; l’armée généreuse, le bataillon sacré toujours résistant et invincible, combattant sous ses boucliers réunis ; les défenseurs et les gardiens de la foi, le chœur divin des quarante Martyrs, les intercesseurs de l’Église, eux dont la prière est puissante auprès du Christ pour obtenir la paix à nos âmes et la grande miséricorde.

 

    Vaillants soldats de Jésus-Christ, qui consacrez par votre nombre mystérieux le temps de la sainte Quarantaine, recevez aujourd’hui nos hommages. Toute l’Église de Dieu vénère votre mémoire ; mais votre gloire est plus grande encore dans les cieux. Enrôlés dans la milice du siècle, vous étiez avant tout les soldats du Roi éternel ; vous lui avez garde fidélité, et, en retour, vous avez reçu de sa main la couronne immortelle. Nous aussi nous sommes ses soldats ; et nous marchons à la conquête d’un royaume qui sera le prix de notre courage. Les ennemis sont nombreux et redoutables ; mais comme vous, nous pouvons les vaincre, si, comme vous, nous sommes fidèles à user des armes que le Seigneur nous a mises entre les mains. La foi en la parole de Dieu, l’espérance en son secours, l’humilité et la prudence assureront notre victoire. Gardez-nous, ô saints athlètes, de tout pacte avec nos ennemis ; car, si nous voulions servir deux maîtres, notre défaite serait certaine. Durant ces quarante jours où nous sommes, il nous faut retremper nos armes, guérir nos blessures, renouveler nos engagements ; venez-nous en aide, guerriers émérites des combats du Seigneur ; veillez, afin que nous ne dégénérions pas de vos exemples. Une couronne aussi nous attend ; plus facile à obtenir que la vôtre, elle pourrait cependant nous échapper, si nous laissions faiblir en nous le sentiment de notre vocation. Plus d’une fois, hélas ! nous avons semblé renoncer à cette heureuse couronne que nous devons ceindre éternellement ; aujourd’hui nous voulons tout faire pour nous l’assurer. Vous êtes nos frères d’armes ; la gloire de notre commun Maître y est intéressée ; hâtez-vous, ô saints Martyrs, de venir à notre secours.

 

LE XII MARS. SAINT GRÉGOIRE LE GRAND,     PAPE ET DOCTEUR DE L’ÉGLISE.

    Entre tous les pasteurs que le Christ a donnés à l’Église universelle pour le représenter sur la terre, nul n’a surpassé les mérites et la renommée du saint Pape que nous célébrons aujourd’hui. Son nom est Grégoire, et signifie la vigilance ; son surnom est le Grand, dont il était déjà en possession, lorsque Dieu donna le septième Grégoire à son Église. Ces deux illustres pontifes sont frères ; et tout cœur catholique les confond dans un même amour et dans une commune admiration.

    Celui dont nous honorons en ce jour la mémoire est déjà connu des fidèles qui s’appliquent à suivre l’Église dans la Liturgie de ce saint temps. L’Hymne des Vêpres du Carême, Audi, benigne Conditor, est un monument de la piété du Grégoire et de son zèle envers les enfants de l’Église. Mais ses travaux sur le service divin, dans tout le cours de l’année, ne se sont pas bornés à enrichir nos Offices de quelques cantiques pleins d’onction et de lumière ; tout l’ensemble de la Liturgie Romaine le reconnaît pour son principal organisateur. C’est lui qui, recueillant et mettant en ordre les prières et les rites institués par ses prédécesseurs, leur a donné la forme qu’ils retiennent encore aujourd’hui. Le chant ecclésiastique a pareillement reçu de lui son dernier perfectionnement ; les sollicitudes du saint Pontife pour recueillir les antiques mélodies de l’Église, pour les assujettir aux règles, et les disposer selon les besoins du service divin, ont attaché pour jamais son nom à cette grande œuvre musicale qui ajoute tant à la majesté des fonctions sacrées, et qui contribue si puissamment à préparer l’âme du chrétien au respect des Mystères et au recueillement de la piété.

    Mais le rôle de Grégoire ne s’est pas borné à ces soins qui suffiraient à immortaliser un autre Pontife. Lorsqu’il fut donné à la chrétienté, l’Église latine comptait trois grands Docteurs : Ambroise, Augustin et Jérôme ; la science divine de Grégoire l’appelait à l’honneur de compléter cet auguste quaternaire. L’intelligence des saintes Écritures, la pénétration des mystères divins, l’onction et l’autorité, indices de l’assistance du Saint-Esprit, paraissent dans ses écrits avec plénitude ; et l’Église se réjouit d’avoir reçu en Grégoire un nouveau guide dans la doctrine sacrée.

    Le respect qui s’attachait à tout ce qui sortait de la plume d’un si grand Pontife a préservé de la destruction son immense correspondance ; et l’on y peut voir qu’il n’est pas un seul point du monde chrétien que son infatigable regard n’ait visité, pas une question religieuse, même locale ou personnelle, dans l’Orient comme dans l’Occident, qui n’ait attiré les efforts de son zèle, et dans laquelle il n’intervienne comme pasteur universel. Éloquente leçon donnée par les actes d’un pape du VI° siècle à ces novateurs qui ont osé soutenir que la prérogative du Pontife Romain n’aurait eu pour base que des documents fabriqués plus de deux siècles après la mort de Grégoire !

    Assis sur le Siège Apostolique, Grégoire y a paru l’héritier des Apôtres, non seulement comme dépositaire de leur autorité, mais comme associé à leur mission d’appeler à la foi des peuples entiers L’Angleterre est là pour attester que si elle connaît Jésus-Christ, si elle a mérité durant tant de siècles d’être appelée l’Île des Saints, elle le doit à Grégoire qui, touché de compassion pour ces Angles, dont il voulait, disait-il, faire des Anges, envoya dans leur île le saint moine Augustin avec ses quarante compagnons, tous enfants de saint Benoit, comme Grégoire lui-même. Le saint Pontife vécut encore assez pour recueillir la moisson évangélique, qui crût et mûrit en quelques jours sur ce sol où la foi, semée dès les premiers temps et germée à peine, avait presque été submergée sous l’invasion d’une race conquérante et infidèle. Qu’on aime à voir l’enthousiasme du saint vieillard, quand il emprunte le langage de la poésie, et nous montre « l’ Alléluia et les Hymnes romaines répétées dans une langue accoutumée aux chants barbares, l’Océan aplani sous les pas des saints, des flots de peuples indomptés tombant calmés « à la voix des prêtres 1 » !

    Durant les treize années qu’il tint la place de Pierre, le monde chrétien sembla, de l’Orient à l’Occident, ému de respect et d’admiration pour les vertus de ce chef incomparable, et le nom de Grégoire fut grand parmi les peuples La France a le devoir de lui garder un fidèle souvenir ; car il aima nos pères, et prophétisa la grandeur future de notre nation par la foi. De tous les peuples nouveaux qui s’étaient établis sur les ruines de l’empire romain, la race franque fut longtemps seule à professer la croyance orthodoxe ; et cet élément surnaturel lui valut les hautes destinées qui lui ont assuré une gloire et une influence sans égales. C’est assurément pour nous, Français, un honneur dont nous devons être saintement fiers, de trouver dans les écrits d’un Docteur de l’Église ces paroles adressées, dès le VI° siècle, à un prince de notre nation : « Comme la dignité royale s’élève au-dessus des autres hommes, ainsi domine sur tous les royaumes des peuples la prééminence de votre royaume. Être roi comme tant d’autres n’est pas chose rare ; mais être roi catholique, alors que les autres sont indignes de l’être, c’est assez de grandeur. Comme brille par l’éclat de la lumière un lustre pompeux dans l’ombre d’une nuit obscure, ainsi éclate et rayonne la splendeur de votre foi, à travers les nombreuses perfidies des autres nations 2 . »

    Mais qui pourrait dépeindre les vertus sublimes qui firent de Grégoire un prodige de sainteté ? Ce mépris du monde et de la fortune qui lui fit chercher un asile dans l’obscurité du cloître ; celte humilité qui le porta à fuir les honneurs du Pontificat, jusqu’à ce que Dieu révélât enfin par un prodige l’antre où se tenait caché celui dont les mains étaient d’autant plus dignes de tenir les clefs du ciel, qu’il en sentait davantage le poids ; ce zèle pour tout le troupeau dont il se regardait comme l’esclave et non comme le maître, s’honorant du titre immortel de serviteur des serviteurs de Dieu ; cette charité envers les pauvres, qui n’eut de bornes que l’univers ; cette sollicitude infatigable à laquelle rien n’échappe et qui subvient à tout, aux calamités publiques, aux dangers de la patrie comme aux infortunes particulières ; cette constance et cette aimable sérénité au milieu des plus grandes souffrances, qui ne cessèrent de peser sur son corps durant tout le cours de son laborieux pontificat ; cette fermeté à conserver le dépôt de la foi et à poursuivre l’erreur en tous lieux ; enfin cette vigilance sur la discipline, qui la renouvela et la soutint pour des siècles dans tout le corps de l’Église . tant de services, tant de grands exemples ont marqué la place de Grégoire dans la mémoire des chrétiens avec des traits qui ne s’effaceront jamais.

    Lisons maintenant le récit abrégé que l’Église nous présente de quelques-unes des actions du saint Pontife, dans les fastes de sa Liturgie.

    Gregorius Magnus, Romanus, Gordiani senatoris filius, adolescens philosophiae operam dedit, et prætorio officio functus, patre mortuo, sel monasteria in Sicilia ædificavit , Romas septimum sancti Andreae : Domine in suis aedibus, prope Basilicam Sanctorum Joannis et Pauli ad clivum Scauri ubi Hilarione ac Maximiano magistris, monachi vitam professus, postea Abbas fuit Mox Diaconus Cardinalis creatus, Constantinopolim a Pelagio Pontifice ad Tiberium Constantinum imperatorem legatus mittitur, apud quem memorabile etiam illud effecit, quod Eutychium Patriarcham, qui scripserat contra veram ac tractabilem corporum resurrectionem, ita convicit, ut ejus librum imperator in ignem injiceret. Quare Eutychius paulo post cum in morum incidisset, instante morte, pellem manus sua ; tenebat multis praesentibus, dicens : Confiteor quia omnes in hac carne resurgemus.

    Romam rediens, Pelagio pestilentia sublato, summo omnium consensu Pontifex eligitur . quem honorem ne acciperet, quamdiu potuit, recusavit. Nam alieno vestitu in spelunca delituit : ubi deprehensus indicio ignea : columnæ, ad Sanctum Petrum consecratur. In pontificatu multa successoribus doctrinae ac sanctitatis exempla reliquit. Peregrinos quotidie ad mensam adhibebat : in quibus et Angelum, et Dominum Angelorum peregrini facie accepit. Pauperes et urbanos et externos, quorum numerum descriptum habebat, bénigne sustentabat. Catholicam fidem multis locis labefactatam restituit. Nam Donatistas in Africa, Arianos in Hispania repressit : Agnoitas Alexandria ejecit. Pallium Syagrio Augustodunensi Episcopo dare noluit, nisi Neophytos haereticos expelleret ex Gallia. Gothos hreresim Arianam relinquere coegit. Missis Britanniam doctis et sanctis viris Augustino et aliis monachis, insulam ad Jesu Christi fidem convertit, vere a Beda presbytero Angliae vocatus Apostolus. Joannis Patriarchæ Constantinopolitani audaciam fregit, qui sibi universalis Ecclesias Episcopi nomen arrogabat. Mauritium imperatorem, eos qui milites fuissent, monachos fieri prohibentem, a sententia deterruit.

    Ecclesiam ornavit sanctissimis institutis et legibus. Apud Sanctum Petrum coacta Synodo, multa constituit : in iis, ut in Missa Kyrie eleison novies repeteretur ; ut extra id tempus, quod continetur Septuagesima et Pascha, Alléluia diceretur ; ut adderetur in Canone, Diesque nostros in tua pace disponas. Litanias, Stationes, et ecclesiasticum Officium auxit. Quatuor Conciliis, Nicœno, Constantinopolitano, Éphesino et Chalcedonensi , tamquam quatuor Evangeliis honorem haberi voluit. Episcopis Sicilire, qui ex antiqua Ecclesiarum consuetudine Romam singulis trienniis conveniebant, quinto quoque anno semel venire indulsit. Multos libros confecit : quos cum dictaret, testatus est Petrus Diaconus se Spiritum Sanctum columbæ specie in ejus capite sæpe vidisse. Admirabilia sunt quae dixit, fecit, scripsit, decrevit, praesertim infirma semper et aegra valetudine. Qui denique multi editis miraculis , pontificatus anno decimo tertio, mense sexto, die decimo, quarto idus martii, qui dies festus a Graecis etiam propter insignem hujus Pontificis sapientiam ac sanctitatem , praecipuo honore celebratur, ad cœlestem beatitudinem evocatus est. Cujus corpus sepultum est in Basilica Sancti Petri, prope Secretarium.

 

    Grégoire le Grand, né à Rome, fils du sénateur Gordien, étudia la philosophie dans sa jeunesse, et exerça la charge de Préteur. Après la mort de son père, il fonda six monastères en Sicile. Il en établit un septième à Rome, sous le nom de Saint-André, dans sa maison, près de la Basilique des Saints-Jean-et-Paul, sur la pente dite de Scaurus. Là, sous la conduite d’Hilarion et de Maximien, il professa la vie monastique, et fut ensuite Abbé. Peu après, il fut crée Cardinal-Diacre, et envoyé par le Pape Pelage à Constantinople, en qualité de légat auprès de l’empereur Tibère-Constantin. Ce fut là qu’eut lieu cette conférence mémorable dans laquelle il convainquit d’erreur si évidemment le Patriarche Eutychius qui avait écrit contre la résurrection corporelle des morts, que l’empereur jeta au feu le livre composé parce prélat. Eutychius lui-même, étant peu après tombé malade, lorsqu’il se vit proche de la mort, tenant la peau de sa main, dit en présence de plusieurs personnes : « Je confesse que nous ressusciterons tous dans cette chair »

    De retour à Rome, Grégoire fut élu Pontife, du consentement commun, à la place de Pelage que la peste avait enlevé ; mais il refusa cet honneur aussi longtemps qu’il lui fut possible. Déguisé sous un habit étranger, il alla se cacher dans une caverne ; mais une colonne de feu ayant indiqué sa retraite, on l’arrêta ; et il fut consacré dans l’Église de Saint-Pierre. Dans son pontificat, il a laissé à ses successeurs de nombreux exemples de doctrine et de sainteté. Il admettait tous les jours des étrangers à sa table ; et parmi eux, il lui arriva de recevoir un Ange, et même le Seigneur des Anges, sous la figure d’un pèlerin. Il nourrissait libéralement les pauvres, tant de la ville que du dehors, et il en tenait une liste. Il rétablit la foi catholique en beaucoup d’endroits où elle avait souffert ; car il réprima les Donatistes en Afrique et les Ariens en Espagne, et il chassa les Agnoïtes d’Alexandrie. Il refusa le pallium à Syagrius, Évêque d’Autun, jusqu’à ce qu’il eût chassé de la Gaule les hérétiques Néophytes. Il obligea les Goths à renoncer à l’hérésie des Ariens. Il envoya dans la Grande-Bretagne Augustin et plusieurs autres moines, tous hommes saints et savants, par lesquels il convertit cette île à la foi de Jésus-Christ : ce qui l’a fait appeler avec raison Apôtre de l’Angleterre par le prêtre Bède. Il réprima l’audace de Jean, Patriarche de Constantinople, qui s’arrogeait le nom d’Évêque universel de l’Église. L’empereur Maurice ayant défendu aux soldats d’embrasser la vie monastique, il lui lit révoquer ce décret.

    Il a orné l’Église de plusieurs institutions et lois très saintes. Dans un concile rassemblé à Saint-Pierre, il établit entre autres choses qu’on répéterait neuf fois Kyrie eleison à la Messe ; que l’on dirait Alléluia hors le temps qui sépare la Septuagésime de la Pâque ; qu on ajouterait au Canon ces mots : Diesque nostros in tua pace disponas. Il augmenta le nombre des processions et des Stations, et compléta l’Office ecclésiastique. Il voulut qu’on honorât à l’égal des quatre Évangiles les quatre Conciles de Nicée, de Constantinople , d’Éphèse et de Chalcédoine. Il accorda aux évêques de Sicile qui, selon l’ancienne coutume de leurs Églises, allaient à Rome tous les trois ans, la liberté de n’y venir que tous les cinq ans. Il a composé plusieurs livres ; et Pierre Diacre atteste avoir vu souvent, pendant qu’il les dictait, le Saint-Esprit en forme de colombe sur la tête du saint. Les choses qu’il a dites, faites, écrites, décrétées, sont admirables, et d’autant plus qu’il souffrit constamment des maladies et des infirmités dans son corps. Enfin, après avoir fait beaucoup de miracles, il fut appelé au bonheur céleste après treize ans, six mois et dix jours de pontificat, le quatre des ides de mars, que les Grecs eux-mêmes célèbrent avec une vénération particulière, à cause de l’insigne sainteté de ce Pontife Son corps fut enseveli dans la Basilique de Saint-Pierre, près du Secretarium.

 

    A la suite de cette belle Légende, nous placerons ici quelques Antiennes et quelques Répons extraits d’un Office approuvé par le Saint-Siège en l’honneur d’un si grand Pape.

    ANTIENNES ET RÉPONS.

    Beatus Gregorius in cathedra Petri sublimatus, Vigilantis nomen factis implevit.

    Pastor eximius, pastoralis vitte specimen tradidit et regulam.

    Dum paginae sacrae mysteria panderet, columba nive candidior apparuit.

    Gregorius, monachorum speculum, pater Urbis, orbis deliciae. Gregorius, respiciens Anglorum juvenes, ait : Angelicam habent faciem ; et tales Angelorum in cœlis decet esse consortes.

    R/.Gregorius, ab annis adolescentia ; suæ, Deo cœpit devotus existere : Et ad superna ; vitae patriam totis desideriis anhelavit.

    V/. Pauperibus opes distribuens , Christum pro nobis egenum, egenus ipse secutus est.

    * Et ad superna ; vitæ patriam totis desideriis anhelavit.

    R/. Sex in Sicilia monasteria constituens, fratres illic Christo servituros aggregavit ; septimum vero intra Romanae urbis muros instituit : * In quo et ipse militiam cœlestem aggressus est.

    V/. Mundum cum flore despiciens, dilectae solitudinis locum quæsivit.

    * In quo et ipse militiam cœlestem aggressus est.

    R/. Ad summi Pontificatus apicem quæsitus, cum ad sylvarum et cavernarum latebras confugisset : * Visa est columna lucis a summo cœli usque ad eum linea recta refulgens.

    V/. Tam eximum pastorem sitiens populus, jejuniis et orationibus ad cœlum insistebat.

    * Visa est columna lucis a summo cœli usque ad eum linea recta refulgens.

    R/. Ecce nunc magni maris fluctibus quatior, pastoralis cura ; procellis illisus : * Et cum priorem vitam recolo, quasi post tergum reductis oculis, viso littore suspiro.

    V/. Immensis fluctibus turbatus feror, vix jam portum valeo videre quem reliqui.

    * Et cum priorem vitam recolo, quasi post tergum reductis oculis, viso littore suspiro.

    R/. E fonte Scripturarum moralia et mystica proferens, fluenta Evangelii in populos derivavit :

    * Et defunctus adhuc loquitur.

    V/. Velut aquila perlustrans mundum, amplitudine charitatis majoribus et niinimis providet.

    * Et defunctus adhuc loquitur.

    R/. Cernens Gregorius Anglorum adolescentulos, dolebat tam lucidi vultus homines a tenebrarum principe possideri : * Tantamque frontis speciem, mentem ab internis gaudiis vacuam gestare.

    V/. Ex intimo corde longa trahens suspiria, lugebat imaginem Dei ab antiquo serpente deturpatam.

    * Tantamque frontis speciem, mentem ab internis gaudiis vacuam gestare.

    R/. Cum Joannes episcopus arroganter primae Sedis jura dissolvere tentaret, surrexit Gregorius fortis et mansuetus :

    * Apostolica fulgens auctoritate, humilitate praeclarus.

    V/. Petri claves invictus asseruit, et Cathedram principalem illæsam custodivit.

    * Apostolica fulgens auctoritate , humilitate praeclarus.

    R/. Gregorius, praesul meritis et nomine dignus, antiquas divinae laudis modulationes renovans :

    * Militantis Ecclesias vocem triumphantis Sponsæ concentibus sociavit.

    V/. Sacramentorum codicem mystico calamo rescribens, veterum Patrum instituta posteris transmisit.

    * Militantis Ecclesiæ vocem triumphantis Sponsae concentibus sociavit.

    R/. Stationes per Basilicas et martyrum Cœmeteria ordinavit : * Et sequebatur exercitus Domini Gregorium praeeuntem.

    V/. Ductor cœlestis militiae arma spiritualia proferebat

Et sequebatur exercitus Domini Gregorium praeeuntem.

 

    Le bienheureux Grégoire, élevé sur la chaire de Pierre, réalisa par sa vigilance la signification de son nom.

    Pasteur excellent, il fut le modèle de la vie pastorale, en même temps qu’il en traça les règles.

    Un jour qu’il expliquait les mystères de la sainte Écriture, on vit près de lui une colombe plus blanche que la neige.

    Grégoire, le miroir des moines, le père de Rome, les délices du monde entier. Ayant arrêté ses regards sur de jeunes Anglais, Grégoire dit : « Ils ont des visages d’Anges, il est juste de les faire participer au sort des Anges dans ciel. »

    R/. Dès son adolescence, Grégoire se livra avec ferveur au service de Dieu : * Et il aspira de toute l’ardeur de ses désirs à la patrie de la vie céleste.

    V/. Ayant distribué aux pauvres ses richesses, il se mit pauvre à la suite du Christ qui s’est fait pauvre pour nous.

    * Et il aspira de toute l’ardeur de ses désirs à la patrie de la vie céleste.

    R/. Ayant établi six monastères en Sicile, il y réunit des frères pour le service du Christ ; il en fonda un septième dans l’enceinte de la ville de Rome : * Et c’est là qu’il s’enrôla dans les rangs de la céleste milice.

    V/. Dédaignant le monde en sa fleur, il n’eut plus d’attrait que pour sa chère solitude.

    * Et c’est là qu’il s’enrôla dans les rangs de la céleste milice.

    R/. Comme on le cherchait pour l’élever aux honneurs du Pontificat suprême, il s’enfuit à l’ombre des forêts et des antres ; * Mais une colonne lumineuse apparut descendant du ciel en ligne directe jusque sur lui.

    V/. Dans son ardeur de posséder un si excellent pasteur, le peuple se livrait au jeûne et aux prières.

    * Mais une colonne lumineuse apparut descendant du ciel en ligne directe jusque sur lui.

    R/. Me voici donc maintenant battu des flots de la grande mer, brisé des tempêtes de la charge pastorale ; * Et lorsque, au souvenir de ma vie antérieure, je jette mes regards derrière moi, à la vue du rivage qui s’éloigne, je soupire.

    V/. Plein de trouble, je me sens emporté par des vagues immenses ; à peine aperçois-je encore le port que j’ai quitté.

    * Et lorsque, au souvenir de ma vie antérieure, je jette mes regards derrière moi, à la vue du rivage qui s’éloigne, je soupire.

    R/. Ayant puisé dans la source des Écritures l’enseignement moral et la doctrine mystique, Grégoire dirigea vers les peuples le fleuve de l’Évangile ; * Et après sa mort sa voix se fait entendre encore.

    V/. Il parcourt le monde comme l’aigle ; dans sa vaste charité, il pourvoit aux grands et aux petits.

    * Et après sa mort sa voix se fait entendre encore.

    R/. Ayant vu des jeunes gens de la nation anglaise, Grégoire regrettait que des hommes d’un si beau visage fussent dans la possession du prince des ténèbres ; * Et que sous des traits si agréables se cachât une âme privée des joies intérieures.

    V/. Du fond de son cœur il poussait de profonds soupirs, déplorant que l’image de Dieu eût été ainsi souillée par l’ancien serpent.

    * Et que sous des traits si agréables se cachât une âme privée des joies intérieures.

    R/. L’évêque Jean ayant voulu dans son audace porter atteinte aux droits du premier Siège, Grégoire se leva dans la force et la mansuétude ; * Tout éclatant de l’autorité apostolique, tout resplendissant d’humilité.

    V/. Il fut invincible dans la défense des clefs de Pierre, et préserva de toute atteinte la Chaire principale.

    * Tout éclatant de l’autorité apostolique, tout resplendissant d’humilité.

    R/. Pontife illustre par ses mérites comme par son nom , Grégoire renouvela les mélodies de la louange divine ; * Et il réunit dans un même concert la voix do l’Église militante aux accords de l’Épouse triomphante.

    V/. Ayant transcrit de sa plume mystique le livre des Sacrements, il fit passer à la postérité les formules sacrées des anciens Pères.

    * Et il réunit dans un même concert la voix de l’Église militante aux accords de l’Épouse triomphante.

    R/. Il régla les Stations aux Basiliques et aux Cimetières des martyrs ; * Et l’armée du Seigneur s’avançait, suivant les pas de Grégoire.

    V/. Chef de la milice céleste, il distribuait à chacun les armes spirituelles.

Et l’armée du Seigneur s’avançait, suivant les pas de Grégoire.

 

    Saint Pierre Damien, dont nous avons célébré la fête il v a quelques jours, a consacre à la gloire de notre grand Pontife l’Hymne suivante :

    HYMNE.

    Anglorum jam Apostolus, Nunc Angelorum socius, Ut tunc, Gregori, gentibus Succurre jam credentibus.

    Tu largas opum copias, Omnemque mundi gloriam Spernis, ut inops inopem Jesum sequaris principem.

    Videtur egens naufrages, Dum stipem petit Angelus : Tu munus jam post geminum, Praebes et vas argenteum.

    Ex hoc te Christus tempore Suae praefert Ecclesiae : Sic Petri gradum percipis, Cujus et normam sequeris.

    O Pontifex egregie, Lux et decus Ecclesiae, Non sinas in periculis, Quos tot mandatis instruis.

    Mella cor obdulcantia Tua distillant labia : Fragrantum vim aromatum Tuum vincit eloquium.

    Scripturae sacrae mystica Mire solvis aenigmata : Theoirca mysteria Te docet ipsa Veritas.

    Tu nactus Apostolicam Vicem simul et gloriam, Nos solve culpae nexibus, Redde polorum sedibus.

    Sit Patri laus ingenito, Sit decus Unigenito : Sit utriusque parili Majestas summa Flamini. Amen.

 

    Apôtre des Anglais, maintenant compagnon des Anges, Grégoire, secourez les nations qui ont reçu la foi.

    Vous avez méprisé l’opulence des richesses et toute la gloire du monde, pour suivre pauvre le Roi Jésus dans sa pauvreté.

    Un malheureux naufragé se présente à vous : c’est un Ange qui, sous ces traits, vous demande l’aumône ; vous lui faites une double offrande, à laquelle vous ajoutez encore un vase d’argent.

    Peu après, le Christ vous place à la tête de son Église ; imitateur de Pierre, vous montez sur son trône.

    O Pontife excellent, gloire et lumière de l’Église ! n’abandonnez pas aux périls ceux que vous avez instruits par tant d’enseignements.

    Vos lèvres distillent un miel qui est doux au cœur ; votre éloquence surpasse l’odeur des plus délicieux parfums.

    Vous dévoilez d’une manière admirable les énigmes mystiques de la sainte Écriture ; la Vérité elle-même vous révèle les plus hauts mystères.

    Vous possédez le rang et la gloire des Apôtres ; dénouez les liens de nos péchés ; restituez-nous au royaume des cieux.

    Gloire au Père incréé ; honneur au Fils unique ; majesté souveraine à 1 Esprit égal aux deux autres. Amen.

 

    Père du peuple chrétien, Vicaire delà charité du Christ autant que de son autorité, Grégoire, Pasteur vigilant, le peuple chrétien que vous avez tant aimé et servi si fidèlement, s’adresse à vous avec confiance. Vous n’avez point oublié ce troupeau qui vous garde un si cher souvenir ; accueillez aujourd’hui sa prière. Protégez et dirigez le Pontife qui tient de nos jours la place de Pierre et la vôtre ; éclairez ses conseils, et fortifiez son courage. Bénissez tout le corps hiérarchique des Pasteurs, qui vous doit de si beaux préceptes et de si admirables exemples. Aidez-le à maintenir avec une inviolable fermeté le dépôt sacré de la foi ; secourez-le dans ses efforts pour le rétablissement de la discipline ecclésiastique, sans laquelle tout n’est que désordre et confusion. Vous avez été choisi de Dieu pour ordonner le service divin, la sainte Liturgie, dans la chrétienté ; favorisez le retour aux pieuses traditions de la prière qui s’étaient affaiblies chez nous, et menaçaient de périr. Resserrez de plus en plus le lien vital des Églises dans l’obéissance à la Chaire romaine, fondement de la foi et source de l’autorité spirituelle.

    Vos yeux ont vu surgir le principe funeste du schisme désolant qui a séparé l’Orient de la communion catholique ; depuis, hélas ! Byzance a consommé la rupture ; et le châtiment de son crime a été l’abaissement et l’esclavage, sans que cette infidèle Jérusalem ait songé encore à reconnaître la cause de ses malheurs. De nos jours, son | orgueil monte de plus en plus ; un auxiliaire a surgi de l’Aquilon, plein d’audace et les mains teintes du sang des martyrs. Dans son orgueil, il a juré de poser un pied sur le tombeau du Sauveur, et l’autre sur la Confession de saint Pierre : afin que toute créature humaine l’adore comme un dieu. Ranimez, ô Grégoire ! le zèle des peuples chrétiens, afin que ce faux Christ soit renversé, et que l’exemple de sa chute demeure comme un monument de la vengeance du véritable Christ notre unique Seigneur, et un accomplissement de la promesse qu’il a faite : que les portes de l’enfer ne prévaudront point contre la Pierre. Nous savons, ô saint Pontife ! que cette parole s’accomplira ; mais nous osons demander que nos yeux en voient l’effet.

    Souvenez-vous, ô Apôtre d’un peuple entier ! souvenez-vous de l’Angleterre qui a reçu de vous la loi chrétienne. Cette île qui vous fut si chère, et au sein de laquelle fructifia si abondamment la semence que vous y aviez jetée, est devenue infidèle à la Chaire romaine, et toutes les erreurs se sont réunies dans son sein. Depuis trois siècles déjà, elle s’est éloignée de la vraie foi ; mais de nos jours, la divine miséricorde semble s’incliner vers elle. O Père ! aidez cette nation que vous avez enfantée à Jésus-Christ ; aidez-la à sortir des ténèbres qui la couvrent encore. C’est à vous de rallumer le flambeau qu’elle a laissé s’éteindre. Qu’elle voie de nouveau la lumière briller sur elle, et son peuple fournira comme autrefois des héros pour la propagation de la vraie foi et pour la sanctification du peuple chrétien.

    En ces jours de la sainte Quarantaine, priez aussi, ô Grégoire, pour ]e troupeau fidèle qui parcourt religieusement la sainte carrière de la pénitence Obtenez-lui la componction du cœur, l’amour de la prière , l’intelligence du service divin et de ses mystères. Nous lisons encore les graves et touchantes Homélies que vous adressiez, à cette époque, au peuple de Rome ; la justice de Dieu, comme sa miséricorde, est toujours la même : obtenez que nos cœurs soient remués par la crainte et consolés par la confiance. Notre faiblesse s’effraie souvent delà rigidité des lois de l’Église qui prescrivent le jeûne et l’abstinence ; rassurez nos courages, ranimez dans nos cœurs l’esprit de mortification. Vos exemples nous éclairent, vos enseignements nous dirigent ; que votre intercession auprès de Dieu fasse de nous tous de vrais pénitents : afin que nous puissions retrouver, avec la joie d’une conscience purifiée, le divin Alléluia que vous nous avez appris à chanter sur la terre, et que nous espérons répéter avec vous dans l’éternité.

 

LE XVII MARS. S. PATRICE, EVÊQUE ET CONFESSEUR.

    C’est l’Apôtre de tout un peuple que l’Église propose aujourd’hui à nos hommages : le grand Patrice, l’illuminateur de l’Irlande, le père de ce peuple fidèle dont le martyre dure depuis trois siècles. En lui resplendit le don de l’apostolat que le Christ a déposé dans son Église, et qui doit s’y perpétuer jusqu’à la consommation des temps. Les divins envoyés du Seigneur se partagent en deux classes. Il en est qui ont reçu la charge de défricher une portion médiocre de la gentilité, et d’y répandre la semence qui germe avec plus ou moins d’abondance, selon la malice ou la docilité des hommes ; il en est d’autres dont la mission est comme une conquête rapide qui soumet à l’Évangile des nations entières Patrice appartient à cette classe d’Apôtres ; et nous devons vénérer en lui un des plus insignes monuments de la miséricorde divine envers les hommes.

    Admirons aussi la solidité de son œuvre. C’est au V° siècle, tandis que l’île des Bretons était encore presque tout entière sous les ombres du paganisme ; que la race franque n’avait pas encore entendu nommer le vrai Dieu ; que l’immense Germanie ignorait profondément la venue du Christ sur la terre, que toutes les régions du Nord dormaient dans les ténèbres de l’infidélité ; c’est avant le réveil successif de tant de peuples, que l’Hibernie reçoit la nouvelle du salut. La parole divine, apportée par le merveilleux apôtre, prospère dans cette île plus fertile encore selon la grâce que selon la nature. Les saints y abondent et se répandent sur l’Europe entière ; les enfants de l’Irlande rendent à d’autres contrées le même service que leur patrie a reçu de son sublime initiateur. Et quand arrive l’époque de la grande apostasie du XVI° siècle, quand la défection germanique est tour à tour imitée par l’Angleterre et par l’Écosse, par le Nord tout entier, l’Irlande demeure fidèle ; et aucun genre de persécution, si habile ou atroce qu’il soit, n’a pu la détacher de la sainte foi que lui enseigna Patrice.

    Honorons l’homme admirable dont le Seigneur a daigné se servir pour jeter la semence dans une terre si privilégiée, et lisons avec la sainte Église le récit simple et abrégé de ses vertus et de ses travaux.

    Patritius , Hiberniae dictus Apostolus , Calphurnio patre, matre Conchessa, sancti Martini Turonensis Episcopi, ut perhibent, consanguinea, majori in Britannia natus, puer in Barbarorum saepius incidit captivitatem. Eo in statu pascendis gregibus praepositus, jam tum futurae sanctitatis specimen praebuit Fidei namque divinique timoris , et amoris spiritu repletus, antelucano tempore per nives, gelu, ac pluvias ad preces Deo fundendas, impiger consurgebat ; solitus centies interdiu, centiesque noctu Deum orare. A servitute tertio exemptus, et inter Clericos relatus, in divinis lectionibus longo se tempore exercuit. Galliis , Italia , insulisque Tyrrheni maris labore summo peragratis, divino tandem monitu ad Hibernorum salutem advocatur ; et facta a beato Caelestino papa Evangelii nuntiandi potestate, consecratusque Episcopus , in Hiberniam perrexit.

    Eo in munere mirum quot vir Apostolicus mala, quot aerumnas, et labores, quot pertulerit adversarios. Verum Dei afflante benignitate, terra illa, idolorum antea cultrix, eum mox praedicante Patritio fructum dedit, ut Sanctorum Insula deinde fuerit appellata. Frequentissimi ab eo populi sacro sunt regenerati lavacro : Episcopi, clericique plurimi ordinati ; virgines ac viduas ad continentiæ leges institutae. Armachanam Sedem, Romani Pontificis authoritate. totius Insulæ principem Metropolim constituit, Sanctorumque reliquiis ab Urbe relatis decoravit. Supernis visionibus, prophetiæ dono , ingentibusque signis, et prodigiis a Deo exornatus adeo refulsit, ut longe, lateque celebrior Patritii se fama diffuderit.

    Praeter quotidianam Ecclesiarum sollicitudinem, invictum ab oratione spiritum nunquam relaxabat. Aiunt enim, integrum quotidie Psalterium, una cum Canticis et Hymnis ducentisque orationibus consuevisse recitare : ter centies per dies singulos flexis genibus Deum adorare, ac in qualibet hora diei Canonica centies se Crucis signo munire. Noctem tria in spatia distribuens, primum in centum Psalmis percurrendis, et bis centies genuflectendo , alterum in reliquis quinquaginta Psalmis, algidis aquis immersus, ac corde, oculis, manibusque ad cœlum erectus, absolvendis insumebat ; tertium vero super nudum lapidem stratus tenui dabat quieti. Humilitatis eximius cultor, Apostolico more a manuum suarum labore non abstinuit. Assiduis tandem curis pro Ecclesia consumptus , verbo et opere clarus, in extrema senectute, divinis Mysteriis refectus, obdormivit in Domino ; sepultusque est apud Dunum in Ultonia, a christiana salute saeculo quinto.

 

    Patrice, appelé l’Apôtre de l’Irlande, naquit dans la Grande-Bretagne. Il était fils de Calphurnius et de Conchessa, que l’on dit avoir été parente de saint Martin, évêque de Tours. Dans son enfance il fut pris plusieurs fois pour esclave par les barbares, qui l’employèrent à garder les troupeaux ; et dès lors il commença à donner des marques de la sainteté qui devait plus tard éclater en lui. En effet, rempli d’un esprit de foi, de crainte et d amour de Dieu, il se levait avec ardeur dès le point du jour, pour aller, par les neiges, la gelée et les pluies, offrir ses prières à Dieu. Il avait coutume de dire cent oraisons le jour, et autant la nuit. Lorsqu’il fut délivré de sa troisième captivité, il embrassa la cléricature, et il s’appliqua longtemps à l’étude de l’Écriture sainte. Après avoir parcouru avec beaucoup de fatigues les Gaules, l’Italie et les îles de la mer Tyrrhénienne, il fut divinement inspiré d’aller travailler au salut des Irlandais ; et ayant reçu sa mission du pape saint Célestin, qui le consacra évêque, il se rendit en Hibernie.

    On ne saurait raconter toutes les peines, les tribulations et les fatigues qu’eut à souffrir cet homme apostolique dans l’accomplissement de sa mission. Mais, par le secours de la divine bonté, la prédication de Patrice eut un si heureux succès, que cette terre, qui auparavant adorait les idoles, fut ensuite appelée l’Île des Saints. Des peuples nombreux furent régénérés par lui dans le saint baptême ; il ordonna des Évêques et un grand nombre de clercs, et fit des lois pour régler dans la continence les vierges et les veuves. Par l’autorité du Pontife romain, il établit l’Église d’Armach métropolitaine de toute l’île, et l’enrichit des saintes reliques qu’il avait apportées de Rome. Dieu l’honora de visions célestes et du don de prophétie ; et la vertu des signes et des prodiges brillait avec tant d’éclat dans Patrice, que sa réputation s’étendit en tous lieux.

    Le soin journalier qu’il avait de ses Églises ne détournait jamais de l’oraison la ferveur de son esprit. On rapporte qu’il avait coutume de réciter chaque jour tout le Psautier, avec les Cantiques et les Hymnes, et deux cents oraisons. En outre, il faisait trois cents génuflexions pour adorer Dieu ; et, à chaque Heure canoniale , il faisait cent signes de croix. Il partageait la nuit en trois parties : la première était employée à réciter cent Psaumes et à faire deux cents génuflexions ; pendant la seconde, il récitait les cinquante autres Psaumes, étant plongé dans de l’eau froide, tenant son cœur, ses yeux et ses mains élevés au ciel. Il employait la troisième partie de la nuit à prendre un peu de repos sur la pierre nue qui lui servait de lit. Plein de zèle pour la pratique de l’humilité, il ne cessa jamais de travailler des mains, comme avaient fait les Apôtres. Enfin, épuisé par ses fatigues continuelles au service de l’Église, illustre par ses œuvres et par ses paroles, arrivé à une extrême vieillesse, il s’endormit dans le Seigneur, après avoir reçu les divins Mystères ; et il fut enseveli à Downe, dans l’Ultonie, au cinquième siècle de l’ère chrétienne.

 

    Votre vie, ô Patrice, s’est écoulée dans les pénibles travaux de l’Apostolat ; mais qu’elle a été belle, la moisson que vos mains ont semée, et qu’ont arrosée vos sueurs ! Aucune fatigue ne vous a coûté, parce qu’il s’agissait de procurer à des hommes le précieux don de la foi ; et le peuple à qui vous l’avez confié l’a gardé avec une fidélité qui fera à jamais votre gloire. Daignez prier pour nous, afin que cette foi, « sans laquelle l’homme ne peut plaire à Dieu 3 », s’empare pour jamais de nos esprits et de nos cœurs. C’est de la foi que le juste vit 4 , nous dit le Prophète ; et c’est elle qui, durant ces saints jours, nous révèle les justices du Seigneur et ses miséricordes, afin que nos cœurs se convertissent et offrent au Dieu de majesté l’hommage du repentir. C’est parce que notre foi était languissante, que notre faiblesse s’effrayait des devoirs que nous impose l’Église. Si la foi domine nos pensées, nous serons aisément pénitents. Votre vie si pure, si pleine de bonnes œuvres, fut cependant une vie mortifiée ; aidez-nous à suivre de loin vos traces. Priez, ô Patrice, pour l’Île sainte dont vous êtes le père et qui vous honore d’un culte si fervent. De nos jours, elle est menacée encore ; plusieurs de vos enfants sont devenus infidèles aux traditions de leur père. Un fléau plus dangereux que le glaive et la famine a décimé de nos jours votre troupeau ; ô Père ! protégez les enfants des martyrs, et défendez-les de la séduction. Que votre œil aussi suive jusque sur les terres étrangères ceux qui, lassés de souffrir, sont allés chercher une patrie moins impitoyable. Qu’ils y conservent le don de la foi, qu’ils y soient les témoins de la vérité, les dociles enfants de l’Église ; que leur présence et leur séjour servent à l’avancement du Royaume de Dieu. Saint Pontife, intercédez pour cette autre Ile qui fut votre berceau ; pardonnez-lui ses crimes envers vos enfants ; avancez par vos pr’res le jour où elle pourra rentrer dans la grande unité catholique. Enfin souvenez-vous de toutes les provinces de l’Église ; voire prière est celle d’un Apôtre ; elle trouvera accès auprès de celui qui vous a envoyé.

 

LE XVIII MARS. SAINT CYRILLE DE JÉRUSALEM,     ÉVÊQUE ET DOCTEUR DE L’ÉGLISE.

    Il était juste qu’en ces jours consacrés à l’instruction des catéchumènes, la sainte Église honorât le Pontife dont le nom rappelle, mieux qu’aucun autre, le zèle et la science que doivent déployer les pasteurs dans la préparation de ses futurs membres au baptême. Longtemps cependant, la chrétienté latine borna ses hommages envers un si grand Docteur à la mention faite de lui, chaque année, en son martyrologe. Mais voici qu’à l’antique expression de sa reconnaissance pour des services rendus en des temps éloignés déjà de quinze siècles, se joint chez elle aujourd’hui, vis-à-vis de Cyrille, la demande d’une assistance rendue maintenant non moins nécessaire qu’aux premiers âges du christianisme Le baptême, il est vrai, se confère aujourd’hui dès l’enfance ; il met l’homme, par la foi infuse, en possession de la pleine vérité avant que son intelligence ait pu rencontrer le mensonge. Mais trop souvent, de nos jours, l’enfant ne trouve plus près de lui la défense dont ne peut se passer sa faiblesse ; la société moderne a renié Jésus-Christ, et son apostasie la pousse à étouffer, sous l’hypocrite neutralité de prétendues lois, le germe divin dans toute âme baptisée, avant qu’il ait pu fructifier et grandir. En face de la société comme dans l’individu, le baptême a ses droits cependant ; et nous ne pouvons honorer mieux saint Cyrille, qu’en nous rappelant, au jour de sa fête, ces droits du premier Sacrement au point de vue de l’éducation qu’il réclame pour les baptisés. Durant quinze siècles les nations d’Occident, dont l’édifice social reposait sur la fermeté de la foi romaine, ont maintenu leurs membres dans l’heureuse ignorance de la difficulté qu’éprouve une âme pour s’élever des régions de l’erreur à la pure lumière. Baptisés comme nous à leur entrée dans la vie, et dès lors établis dans le vrai, nos pères avaient sur nous l’avantage de voir la puissance civile défendre en eux, d’accord avec l’Église, cette plénitude de la vérité qui formait leur plus grand trésor, en même temps qu’elle était la sauvegarde du monde. La protection des particuliers est en effet le devoir du prince ou de quiconque, à n’importe quel titre, gouverne les hommes, et la gravité de ce devoir est en raison de l’importance des intérêts à garantir ; mais cette protection n’est-elle pas aussi d’autant plus glorieuse pour le pouvoir, qu’elle s’adresse aux faibles, aux petits de ce monde ? Jamais la majesté de la loi humaine n’apparut mieux que sur les berceaux, où elle garde à l’enfant né d’hier, à l’orphelin sans défense, sa vie, son nom, son patrimoine. Or, l’enfant sorti de la fontaine sacrée possède des avantages qui dépassent tout ce que la noblesse et la fortune des ancêtres, unies à la plus riche nature, auraient pu lui donner. La vie divine réside en lui ; son nom de chrétien le fait l’égal des anges ; son patrimoine est cette plénitude de la vérité dont nous parlions tout à l’heure, c’est-à-dire Dieu même, possédé par la foi ici-bas, en attendant qu’il se découvre à son amour dans le bonheur de l’éternelle vision.

    Quelle grandeur donc en ces berceaux où vagit la faiblesse de l’enfance ! mais aussi quelle responsabilité pour le monde ! Si Dieu n’attend point, pour conférer de tels biens à la terre, que ceux auxquels ils sont départis soient en âge de les comprendre, c’est l’impatience de son amour qui se manifeste en cette hâte sublime ; mais c’est aussi qu’il compte sur le monde pour révéler au temps venu leur dignité à ces enfants des cieux, pour les former aux devoirs résultant de leur nom, pour les élever comme il convient à leur divin lignage. L’éducation d’un fils de roi répond à sa naissance ; ceux qu’on admet à l’honneur de l’instruire, s’inspirent dans leurs leçons de son titre de prince ; les connaissances communes à tous lui sont elles-mêmes présentées delà manière qui s’harmonise le mieux à sa destinée suréminente ; rien pour lui qui ne tende au même but : tout doit, en effet, concourir à le mettre en état de porter sa couronne avec gloire. L’éducation d’un fils de Dieu mérite-t-elle moins d’égards ; et peut-on davantage, dans les soins qu’on lui donne, mettre en oubli sa destinée et sa naissance ?

    Il est vrai : l’Église seule est capable, ici-bas, de nous expliquer l’ineffable origine des fils de Dieu ; seule elle connaît sûrement la manière dont il convient de ramener les éléments des connaissances humaines au but suprême qui domine la vie du chrétien. Mais qu’en conclure, sinon que l’Église est de droit la première éducatrice des nations ? Lorsqu’elle fonde des écoles, à tous les degrés de la science elle est dans son rôle, et la mission reçue d’elle pour enseigner vaut mieux que tous les diplômes. Bien plus ; s’il s’agit de diplômes qu’elle n’ait pas délivrés elle-même, l’usage de ces pièces civilement officielles tire sa première et principale légitimité, à l’égard des chrétiens, de son assentiment : il demeure soumis toujours, et de plein droit, à sa surveillance. Car elle est mère des baptisés ; et la surveillance de l’éducation des enfants reste à la mère, quand elle ne fait pas cette éducation par elle-même.

    Au droit maternel de l’Église, se joint ici son devoir d’Épouse du Fils de Dieu et de gardienne des sacrements. Le sang divin ne peut, sans crime, couler inutilement sur la terre ; des sept sources par lesquelles l’Homme-Dieu a voulu qu’il s’épanchât à la parole des ministres de son Église, il n’en est pas une qui doive s’ouvrir autrement qu’avec l’espoir fondé d’un effet véritablement salutaire, et répondant au but du sacrement dont il est tait usage. Le saint baptême surtout, qui élève l’homme des profondeurs de son néant à la noblesse surnaturelle, ne saurait échapper, dans son administration, aux règles d’une prudence d’autant plus vigilante que le titre divin qu’il confère est éternel. Le baptisé, ignorant volontaire ou forcé de ses devoirs et de ses droits, ressemblerait à ces fils de famille qui par leur faute ou non, ne connaissant rien des traditions de la race d’où ils sortent, en sont l’opprobre, et promènent inutilement par le monde leur vie déclassée. Aussi, pas plus maintenant qu’au temps de Cyrille de Jérusalem, l’Église ne peut admettre, elle n’a jamais admis personne à la fontaine sacrée, sans exiger dans le candidat au baptême la garantie d’une instruction suffisante : s’il est adulte, il doit tout d’abord faire par lui-même preuve de sa science ; si l’âge lui lait défaut et que l’Église néanmoins consente à l’introduire dans la famille chrétienne, c’est qu’en raison du christianisme de ceux-là même qui le présentent et de l’état social qui l’entoure, elle se tient assurée pour lui d’une éducation conforme à la vie surnaturelle devenue sienne au sacrement.

    Ainsi a-t-il fallu l’affermissement incontesté de l’empire de l’Homme-Dieu sur le monde, pour que la pratique du baptême des enfants soit devenue générale comme elle l’est aujourd’hui ; et nous ne devons pas nous étonner si l’Église, à mesure que s’achevait la conversion des peuples, s’est trouvée seule investie de la tache d’élever les générations nouvelles. Les cours stériles des grammairiens, des philosophes et des rhéteurs, auxquels ne manquait que la seule connaissance nécessaire, celle du but de la vie, fuient désertés pour les écoles épiscopales et monastiques où la science du salut, primant toutes les autres, éclairait en même temps chacune d’elles de la vraie lumière. La science baptisée donna naissance aux universités, qui réunirent dans une féconde harmonie tout l’ensemble des connaissances humaines, jusque-là sans lien commun et trop souvent opposées l’une à l’autre. Inconnues au monde avant le christianisme, qui seul portait en lui la solution de ce grand problème de l’union des sciences, les universités, dont cette union fait l’essence même, demeurent pour cette raison l’inaliénable domaine de l’Église. Vainement, en nos jours, l’État, redevenu païen, prétend dénier à la mère des peuples et s’attribuer à lui-même le droit d’appeler d’un pareil nom ses écoles supérieures ; les nations déchristianisées, qu’elles le veuillent ou non, seront toujours sans droit pour fonder, sans force pour maintenir en elles ces institutions glorieuses, dans le vrai sens du nom qu’elles ont porté et réalisé dans l’histoire. L’État sans foi ne maintiendra jamais dans la science d’autre unité que l’unité de Babel ; et, ne pouvons-nous pas déjà le constater avec évidence ? le monument d’orgueil qu’il veut élever à rencontre de Dieu et de son Église, ne servira qu’à ramener l’effroyable confusion des langues à laquelle l’Église avait arraché ces nations païennes dont il reprend les errements. Quant à se parer des titres de la victime qu’on a dépouillée, tout spoliateur et tout larron peut en faire autant ; mais l’impuissance où il se trouve de faire montre, en môme temps, des qualités que ces titres supposent, ne fait que manifester d’autant mieux le vol commis au détriment du légitime propriétaire.

    Dénions-nous donc à l’État païen, ou neutre, comme on dit aujourd’hui, le droit d’élever à sa manière les infidèles qu’il a produits à son image ? Nullement ; la protection qui est le droit et le devoir de l’Église, ne regarde que les baptisés. Et même, n’en doutons pas : si l’Église doit être amenée à constater un jour que toute garantie du cote de la société fait désormais vraiment défaut au saint baptême, elle reviendra à la discipline de ce premier âge, où la grâce du sacrement qui fait les chrétiens n’était point accordée comme aujourd’hui indistinctement à tous, mais seulement aux adultes qui s’en montraient dignes, ou aux enfants dont les familles présentaient les assurances nécessaires à sa responsabilité de Mère et d’Épouse. Les nations alors se retrouveront divisées en deux parts : d’un côté les enfants de Dieu, vivant de sa vie, héritiers de son trône ; de l’autre, les hommes qui, conviés comme tout fils d’Adam à cette noblesse surnaturelle, auront préféré criminellement rester les esclaves de celui qui les voulait pour fils en ce monde dont l’Incarnation a fait son palais. L’éducation commune et neutre apparaîtra alors plus impossible que jamais : si neutre qu’on la suppose, l’école des valets du palais ne saurait convenir aux princes héritiers.

    Sommes-nous proche de ces temps où les hommes que le malheur de la naissance aura exclus du baptême à leur entrée dans la vie, devront conquérir par eux-mêmes le privilège de l’admission dans la famille chrétienne ? Dieu seul le sait ; mais plus d’un indice porterait à le croire ; l’institution de la fête de ce jour peut n’être pas sans lien, dans le dessein de la Providence, avec les exigences d’une situation nouvelle qui serait faite à l’Église sous ce rapport. Une semaine ne s’est pas écoulée depuis les hommages que nous avons rendus à saint Grégoire le Grand, le Docteur du peuple chrétien ; trois jours plus tôt, c’était le Docteur de l’école, Thomas d’Aquin, dont la jeunesse chrétienne et studieuse fêtait le glorieux patronage : pourquoi aujourd’hui, après quinze cents ans écoulés, ce Docteur nouveau sur le Cycle, ce Docteur d’une classe disparue, les catéchumènes, sinon, comme nous le disions, parce que l’Église voit les services nouveaux que Cyrille de Jérusalem est appelé à rendre, avec l’exemple et l’enseignement contenus dans ses Catéchèses immortelles ? Dès maintenant, combien de chrétiens égarés n’ont pas de plus grand obstacle à surmonter, dans leur retour à Dieu, qu’une ignorance désespérante, et plus profonde que celle-là même d’où le zèle de Cyrille savait retirer les païens et les Juifs !

    Le récit liturgique consacré à la mémoire du saint Docteur résume merveilleusement sa vie et ses ouvrages ; il nous dispense de rien ajouter.

 

    Cyrillus Hierosolymitanus, a teneris annis divinarum Scripturarum studio summopere deditus, adeo in earum scientia profecit, ut orthodoxa ; fidei strenuus assertor evaserit. Monasticis institutis imbutus, perpetuas continentia ;, omnique severiori vivendi rationi se addictum voluit. Postquam a sancto Maximo Hierosolymae Episcopo presbyter ordinatus fuit, munus verbi divini fidelibus prædicandi et catechumenos edocendi summa cum laude implevit, atque illas vere mirandas conscripsit catecheses , quibus totam ecclesiasticam doctrinam dilucide et copiose complexus, singula religionis dogmata contra fidei hostes solide propugnavit. Ita vero in his enucleate et distincte disseruit, ut non solum jam exortas hæreses, sed futuras etiam quasi præsagiens everterit, quemadmodum præstitit asserendo Corporis et Sanguinis Christi realem præsentiam in mirabili Eucharistiae sacramento. Vita autem functo sancto Maximo, a provinciæ episcopis in illius locum suffectus est.

    In episcopatu injurias multas et calamitates, non secus ac beatus Athanasius, cui coævus erat, ab Arianorum factionibus fidei causa perpessus fuit. Hi enim aegre ferentes Cyrillum vehementer haeresibus obsistere, ipsum calumniis aggrediuntur, et in conciliabulo depositum e sua sede deturbant. Quorum furori ut se subtraheret, Tarsum Ciliciæ aufugit, et quoad vixit Constantius, exsilii rigorem pertulit. Post illius mortem, Juliano Apostata ad imperium evecto, Hierosolymam redire potuit, uni ardenti zelo gregi suo ab erroribus et a vitiis revocando operam navavit. Sed iterum, Valente imperatore, exsulare coactus est, donec, reddita Ecclesiae pace per Theodosium Magnum, et Arianorum crudelitate audaciaque repressa, ab eodem imperatore tamquam fortïssimus Christi athleta honoribus susceptus sute sedi restitutus fuit. Quam strenue et sancte sublimis officii sui munia impleverit , luculenter apparet ex florenti tunc temporis Hierosolymitanæ ecclesiæ statu, quem sanctus Basilius loca sancta veneraturus, ibi aliquamdiu commoratus, describit.

    Venerandi hujus Præsulis sanctitatem cœlestibus signis a Deo fuisse illustratam, memoriæ traditum accepimus. Inter hæc recensetur præclara Crucis, solis radiis fulgentioris, apparitio, quae episcopatus ejus initia decoravit. Hujusmodi prodigii ethnici et christiani testes oculares fuerunt cum ipso Cyrillo, qui gratiis primum in Ecclesia Deo redditis, illud per epistolam Constantio imperatori narravit. Nec minus admiratione dignum, quod Judæis templum a Tito eversum restaurare ex impio imperatoris Juliani jussu conantibus, evenit. Vehementi enim terraemotu oborto, et ingentibus flammarum globis e terra erumpentibus, omnia opera ignis consumpsit, ita ut Iudaei et Julianus deterriti, ab incepto destiterint ; prout scilicet indubitanter futurum Cyrillus prædixerat. Qui demum paulo ante obitum concilio œcumenico Constantinopolitano interfuit, in quo Macedonii haeresis, et iterum Ariana condemnata est. Ac Jerusalem inde reversus, fere septuagenarius, trigesimo quinto sui episcopatus anno, sancto fine quievit. Ejus Officium ac Missam Leo Decimus tertius Pontifex Maximus ab universa Ecclesia celebrari mandavit.

 

    Cyrille de Jérusalem s’adonna diligemment dès l’âge le plus tendre à l’étude des divines Écritures, et il fit tant de progrès dans leur connaissance, qu’il devint pour la foi orthodoxe un vaillant défenseur. Forme à la discipline monastique, il s’astreignit à la continence perpétuelle et au plus sévère genre de vie. Saint Maxime, Évêque de Jérusalem, l’ordonna prêtre et lui confia la charge de prêcher la parole de Dieu aux fidèles et d’instruire les catéchumènes ; ce fut avec la plus grande gloire qu il s’en acquitta et composa ces Catéchèses vraiment admirables, dans lesquelles, embrassant avec abondance et clarté toute la doctrine de l’Église, il établit solidement tous les dogmes de la religion contre les ennemis de la foi. Il y parle avec tant d’évidence et de précision, que non seulement les hérésies déjà nées, mais celles encore à venir y sont réfutées comme par une sorte de présage, par exemple dans son affirmation de la présence réelle du Corps et du Sang de Jésus-Christ au merveilleux sacrement de l’Eucharistie. Saint Maxime étant mort, il fut établi en sa place par les évoques de la province.

    Dans son épiscopat, non moins que saint Athanase, son contemporain, il subit pour la cause de la foi de nombreuses injustices et des persécutions de la part des Ariens. Souffrant impatiemment la véhémence de Cyrille contre l’hérésie, ils le poursuivirent de leurs calomnies,et, l’ayant déposé dans un conciliabule , le chassèrent de son siège. Pour se soustraire à leur fureur, il s’enfuit à Tarse de Cilicie et supporta la rigueur de l’exil tout le temps que vécut Constance. Après la mort de celui-ci, Julien l’Apostat étant devenu empereur, il put revenir à Jérusalem où il employa toute l’ardeur de son zèle à retirer son troupeau de l’erreur et du vice. Mais sous l’empire de Valens, il dut de nouveau prendre la route de l’exil, jusqu’à ce que Théodose le Grand eût rendu la paix à l’Église et réprimé la cruauté et l’audace des Ariens. Cet empereur reçut Cyrille avec de grands honneurs, comme le très courageux athlète du Christ, et le rendit à son siège. Avec quelle force et quelle sainteté il accomplit les devoirs de son sublime office, c’est ce qui ressort nettement de l’état prospère alors de l’Église de Jérusalem, tel que le décrit saint Basile qui, étant venu vénérer les saints lieux, y demeura quelque temps.

    Dieu fit ressortir la sainteté du vénérable Pontife par des signes célestes dont la mémoire est venue jusqu’à nous. On compte parmi eux la merveilleuse apparition d’une croix plus brillante que les rayons du soleil, qui illustra les commencements de son épiscopat. Ce prodige eut les païens et les chrétiens pour témoins oculaires avec Cyrille lui-même, qui, en ayant rendu grâces à Dieu dans l’église, le raconta ensuite par lettre à l’empereur Constance. Non moins digne d’admiration est ce qui arriva aux Juifs, lorsque, par Tordre impie de l’empereur Julien, ils voulurent relever le temple que Titus avait renversé. Car il se fit sentir un violent tremblement de terre, et, d’immenses tourbillons de flammes sortant de terre, le feu dévora tous les travaux, de telle sorte que les Juifs et Julien épouvantés durent renoncer à l’entreprise , selon que Cyrille l’avait prédit comme devant arriver infailliblement. Enfin, peu de temps avant sa mort, il assista au concile œcuménique de Constantinople, dans lequel fut condamnée l’hérésie de Macédonius et, de nouveau, celle des Ariens. De retour à Jérusalem, il mourut saintement presque septuagénaire, la trente-cinquième année de son épiscopat. Le Souverain Pontife Léon XIII a ordonné qu’on en célébrât l’Office et la Messe dans l’Église universelle.

 

    Vous avez été, ô Cyrille, un vrai fils de la lumière 5 . La Sagesse de Dieu avait dès l’enfance conquis votre amour ; elle vous établit comme le phare éclatant qui brille près du port, et sauve, en l’attirant au rivage, le malheureux ballotté dans la nuit de l’erreur. Au lieu même où s’étaient accomplis les mystères de la rédemption du monde, et dans ce IV° siècle si fécond en docteurs, l’Église vous confia la mission de préparer au baptême les heureux transfuges que la victoire récente du christianisme amenait à elle de tous les rangs de la société. Nourri ainsi que vous l’étiez des Écritures et des enseignements de la Mère commune, la parole s’échappait de vos lèvres, abondante et pure, comme de sa source ; l’histoire nous apprend qu’empêché par les autres charges du saint ministère de consacrer vos soins exclusivement aux catéchumènes, vous dûtes improviser ces vingt-trois admirables discours, vos Catéchèses, où la science du salut se déroule avec une sûreté, une clarté, un ensemble inconnus jusque-là et, depuis lors, jamais surpassés. La science du salut, c’était pour vous, saint Pontife, la connaissance de Dieu et de son Fils Jésus-Christ, contenue dans le symbole de la sainte Église ; la préparation au baptême, à la vie, à l’amour, c’était pour vous l’acquisition de cette science unique, seule nécessaire, profonde d’autant plus et gouvernant tout l’homme, non par l’impression d’une vaine sentimentalité, mais sous l’empire de la parole de Dieu reçue comme elle a droit de l’être, méditée jour et nuit, pénétrant assez l’âme pour l’établir à elle seule dans la plénitude de la vérité, la rectitude morale et la haine de l’erreur.

    Sûr ainsi de vos auditeurs, vous ne craigniez point de leur dévoiler les arguments et les abominations des sectes ennemies. Il est des temps, des circonstances dont l’appréciation reste aux chefs du troupeau, et où ils doivent passer par-dessus le dégoût qu’inspirent de telles expositions, pour dénoncer le danger et tenir leurs brebis en garde contre les scandales de l’esprit ou des mœurs. C’est pour cela, ô Cyrille, que vos invectives indignées poursuivaient le manichéisme au fond même de ses antres impurs ; vous pressentiez en lui l’agent principal de ce mystère d’iniquité 6 qui poursuit sa marche ténébreuse et dissolvante à travers les siècles, jusqu’à ce qu’enfin le monde succombe par lui de pourriture et d’orgueil. Manès en nos temps règne au grand jour ; les sociétés occultes qu’il a fondées sont devenues maîtresses. L’ombre des loges continue, il est vrai, de cacher aux profanes son symbolisme sacrilège et les dogmes qu’il apporta de Perse jadis ; mais l’habileté du prince du monde achève de concentrer dans les mains de ce fidèle allié toutes les forces sociales. Dès maintenant, le pouvoir est à lui ; et le premier, l’unique usage qu’il en fasse, est de poursuivre l’Église en haine du Christ. Voici qu’à cette heure il s’attaque à la fécondité de l’Épouse du Fils de Dieu, en lui déniant le droit d’enseigner qu’elle a reçu de son divin Chef ; les enfants mêmes qu’elle a engendrés, qui déjà sont à elle par le droit du baptême, on prétend les lui arracher de vive force et l’empêcher de présider à leur éducation. Cyrille, vous qu’elle appelle à son secours en ces temps malheureux, ne faites pas défaut à sa confiance. Vous compreniez si pleinement les exigences du sacrement qui fait les chrétiens ! Protégez le saint baptême en tant d’âmes innocentes où l’on veut l’étouffer. Soutenez, réveillez au besoin, la foi des parents chrétiens ; qu’ils comprennent que si leur devoir est de couvrir leurs enfants de leur propre corps plutôt que de les laisser livrer aux bêtes, l’âme de ces chers enfants est plus précieuse encore. Déjà plusieurs, et c’est la grande consolation de l’Église en même temps que l’espoir de la société battue en brèche de toutes parts, plusieurs ont compris la conduite qui s’imposait a mute âme généreuse en de telles circonstances : s’inspirant de leur seule conscience, et forts de leur droit de pères de famille, ils subiront la violence de nos gouvernements de force brutale, plutôt que de céder d’un pas aux caprices d’une réglementation d’État païen aussi absurde qu’odieuse. Bénissez-les, ô Cyrille ; augmentez leur nombre. Bénissez également, multipliez, soutenez, éclairez les fidèles qui se dévouent à la tâche d’instruire et de sauver les pauvres enfants que trahit le pouvoir ; est-il une mission plus urgente que celle des catéchistes, en nos jours ? En est-il qui puisse vous aller plus au cœur ?

    La sainte Église nous rappelait, tout à l’heure, l’apparition de la Croix qui vînt marquer les débuts de votre épiscopat glorieux. Notre siècle incrédule a été, lui aussi, favorisé d’un prodige semblable, lorsque, à Migné, au diocèse d’Hilaire, votre contemporain et votre émule dans la lutte pour le Fils de Dieu, le signe du salut parut au ciel, resplendissant de lumière, à la vue de milliers de personnes. Mais l’apparition du 7 mai 351 annonçait le triomphe : ce triomphe que vous aviez prévu sans nul doute pour la sainte Croix, lorsque sous vos yeux, quelques années plus tôt, Hélène retrouvait le bois rédempteur ; ce triomphe qu’en mourant vous laissiez affermi par le dernier accomplissement des prophéties sur le temple juif. L’apparition du 17 décembre 1826 n’aurait-elle, hélas ! annonce que défaites et ruines ? Confiants dans votre secours si opportun, nous voulons espérer mieux, saint Pontife ; nous nous souvenons que ce triomphe de la Croix dont vous fûtes le témoin heureux, a été le fruit des souffrances de l’Église, et que vous dûtes l’acheter pour votre part au prix de trois dépositions de votre siège et de vingt ans d’exil. La Croix, dont le Cycle sacré nous ramène les grands anniversaires, la Croix n’est point vaincue, mais grandement triomphante au contraire, dans le martyre de ses fidèles et leurs épreuves patiemment supportées ; c’est victorieuse à jamais qu’elle apparaîtra sur les ruines du monde, au dernier jour

 

LE MÊME JOUR. SAINT GABRIEL, ARCHANGE.

    Jusqu’ici, nous n avons encore rencontré sur le Cycle aucune fête consacrée à l’honneur des saints Anges ; mais au milieu des splendeurs de la nuit de Noël, nous mêlâmes nos voix joyeuses et timides aux divins concerts que faisaient entendre les Esprits célestes au-dessus de l’humble berceau de l’Emmanuel. Cet heureux souvenir émeut encore d’une douce allégresse nos cœurs attristés par la pénitence et par l’approche du douloureux anniversaire de la mort du Rédempteur. Aujourd’hui, faisons un peu trêve aux sévères pensées du Carême pour fêter l’Archange Gabriel ; plus tard, Michel. Raphaël et l’immense armée de nos célestes Gardiens recevront nos hommages ; mais il était juste que Gabriel fût salué de nos acclamations en ce jour. Encore une semaine, et nous le verrons descendre sur la terre comme le céleste ambassadeur de la glorieuse Trinité près de la plus pure des vierges : c’est donc avec raison que les enfants de l’Église se recommandent à lui pour apprendre à célébrer dignement le mystère ineffable dont il fut ici-bas le messager.

    Gabriel appartient aux plus hautes hiérarchies des Esprits angéliques ; il assiste devant la face de Dieu, comme il le dit lui-même à Zacharie 7 . Les missions qui concernent le salut des hommes par l’incarnation du Verbe lui sont réservées, parce que c’est dans ce mystère, si humble en apparence, qu’éclate principalement la force de Dieu : or, le nom de Gabriel signifie Force de Dieu. Des l’Ancien Testament, l’Archange a préludé à ce sublime emploi. Nous le voyons d’abord se manifester à Daniel, après la vision qu’a eue ce Prophète sur les deux empires des Perses et des Grecs ; et tel est l’éclat dont il brille, que Daniel tombe anéanti à ses pieds 8 . Peu après, Gabriel reparaît encore ; et c’est pour annoncer au même Prophète le temps précis de la venue du Messie : dans soixante-dix semaines d’années, lui dit-il, la terre aura vu le Christ-Roi 9 .

    Lorsque les temps sont accomplis, et que le Ciel a résolu de faire naître le dernier des Prophètes, celui qui, après avoir averti les hommes de la prochaine manifestation du divin Envoyé, doit le montrer au peuple comme l’Agneau de Dieu qui ôte les péchés du monde, Gabriel descend du ciel dans le temple de Jérusalem, et prophétise au prêtre Zacharie la naissance de Jean-Baptiste, prélude de celle de Jésus lui-même.

    Après six mois, le saint Archange reparaît sur la terre, et, cette fois, c’est à Nazareth qu’il se montre. Il apporte du ciel la grande nouvelle. Sa céleste nature s’incline devant une fille des hommes ; il vient proposer à Marie, de la part de Jéhovah, l’honneur de devenir la Mère du Verbe éternel. C’est lui qui reçoit le consentement de la Vierge ; et quand il quitte la terre, il la laisse en possession de celui qu’elle attendait comme la rosée des cieux 10 .

    Mais l’heure est venue où la Mère de l’Emmanuel doit donner aux hommes le fruit béni de ses chastes entrailles. La naissance de Jésus s’accomplit dans le mystère et la pauvreté ; toutefois, le Ciel ne veut pas que l’enfant de la crèche demeure sans adorateurs. Un Ange apparaît aux bergers des campagnes de Bethléhem, et les convoque à l’humble berceau du nouveau-né. Il est accompagné d’un nombre immense d’Esprits célestes qui font entendre les plus ravissants concerts, et chantent : Gloire à Dieu et Paix aux hommes ! Quel est cet Ange supérieur qui parle seul aux bergers, et dont les autres Anges forment comme la cour ? De graves docteurs catholiques nous enseignent que cet Ange est Gabriel, qui continue son ministère de messager de la bonne nouvelle.

    Enfin, lorsque Jésus, dans le jardin de Gethsémani, à l’heure qui précède sa Passion, éprouve dans son humanité les terreurs du fatal calice, un Ange paraît auprès de lui, non seulement comme témoin de sa cruelle agonie, mais pour fortifier son courage. Quel est cet Ange que le saint Évangile ne nomme pas ? De pieux et savants hommes voient encore en lui Gabriel ; et cette pensée est confirmée par un monument liturgique que nous reproduisons ici, et qui est revêtu de l’approbation du Siège Apostolique.

    Tels sont les titres du sublime Archange aux hommages des chrétiens ; tels sont les traits par lesquels il justifie son beau nom de Force de Dieu. En effet, Dieu l’a associé à toutes les phases du grand œuvre dans lequel il a manifesté davantage sa puissance : car Jésus-Christ jusque sur la croix est, nous dit l’Apôtre, la force de Dieu 11 .

    Or, Gabriel intervient à chaque pas, pour lui préparer la voie. Il annonce d’abord l’époque précise de sa venue ; dans la plénitude des temps, il vient révéler la naissance du Précurseur ; bientôt il assiste comme témoin céleste au mystère du Verbe fait chair ; à sa voix, les bergers de Bethléhem, prémices de l’Église, viennent adorer le Fils de Dieu ; et lorsque l’humanité de Jésus aux abois doit recevoir le secours d’une main créée , Gabriel se retrouve au Jardin des douleurs , comme il avait paru à Nazareth et à Bethléhem.

    Honorons donc en lui l’Ange de l’Incarnation, et offrons-lui humblement en ce jour quelques-uns des cantiques que la piété liturgique lui a consacrés. Nous donnons ici d’abord deux Hymnes empruntées au Bréviaire Franciscain.

    Ire HYMNE.

    Mentibus laetis jubilemus omnes, Plectra tangentes fidibus canoris, Inclytus quando Gabriel ab alto Fulget Olympo.

    Virginis summæ Paranymphus adest Hodie nobis, simul Angelorum, Plurimis Christum venerans triumphis, Concio tota.

    Principis laudes Gabrielis ergo Concinat noster chorus, ipse quando est Unus ex septem, Domino qui adstant Jussa sequentes.

    Nuntius cœli, mediator idem, Exstat a summis Gabriel ubique Laetus, et mundo reserat secreta Omnipotentis.

    Nuntia nobis, Gabriel, precamur, Pacis aeternae speciale munus, Quo poli tandem teneamus aulam Semper ovantes.

    Praestet hoc nobis Deitas beata Patris, ac Nati, pariterque Sancti Spiritus, cujus resonat per omnem Gloria mundum. Amen.

 

    D’un cœur joyeux, faisons résonner nos cantiques ; promenons l’archet sur les cordes sonores, à l’heure où Gabriel descend radieux des hauteurs du ciel.

    Voici aujourd’hui le Paranymphe de l’auguste Vierge ; il est accompagné de tout le chœur des Anges qui célèbre avec transport les louanges du Christ.

    Que notre chœur à nous chante à son tour la louange du prince Gabriel : il est un des sept qui se tiennent devant le Seigneur, prêts à exécuter ses ordres.

    Messager du ciel, ambassadeur d’en haut, Gabriel, joyeux de sa mission, descend des demeures célestes ; il veille sur le monde, et lui dévoile les secrets du Tout-Puissant.

    Annoncez-nous, ô Gabriel, le don de la paix éternelle, par lequel un jour nous entrerons pleins d’allégresse dans la céleste cour.

    Daigne nous accorder cette grâce la divinité à jamais heureuse du Père, du Fils et du Saint-Esprit, dont la gloire retentit dans le monde tout entier. Amen.

    IIe HYMNE.

    En noctis medium surgite propere, Cantemus Domino jam nova cantica ; Hac hora Gabriel nam fuit omnibus Vitæ nuntius optimus.

    Hac hora Dominum Virgineus alvus Humano generi protulit ; insuper Devictis pariter funditus hostibus, Victor surgit ab inferis.

    Surgentes igitur mitibus invicem     Oremus precibus cœlica Numina : Praesertim Dominum , qui dedit Angelum Curam qui gerit hominum.

    Quae virtus hominis promere sufficit, Quae mundo Gabriel munera conferat ? Sanctas hic animas visere Dominum Praesto ducit in aethera.

    Te, Princeps igitur inclyte, quæsumus, Pro nobis miseris poscito gratiam ; Fac et propitium, qui valet omnia,     Nobis ut veniam afferat. Amen.

 

    Il est minuit ; levez-vous à la hâte ; chantons au Seigneur un cantique nouveau ; c’est l’heure où Gabriel fut pour le monde un messager de vie.

    C’est aussi l’heure où le sein de la Vierge enfanta le Seigneur, pour le salut des hommes ; c’est l’heure où le Seigneur, ayant terrassé ses ennemis, s’éleva victorieux du tombeau.

    à notre lever, offrons d’humbles prières aux Esprits célestes, mais surtout au Seigneur, qui nous a donné son Ange pour avoir soin de nous tous.

    L’esprit de l’homme pourrait-il raconter les bienfaits que Gabriel ne cesse de répandre sur le monde ? C’est lui qui, conducteur des âmes, les introduit auprès du Seigneur pour contempler sa gloire.

    Daignez donc, ô Prince admirable, obtenir grâce pour nous , malheureux ; rendez-nous propice celui qui peut tout ; obtenez qu’il nous pardonne. Amen.

 

    Le Bréviaire des Dominicains nous fournit, à son tour, cette belle Hymne en l’honneur du saint Archange.

    HYMNE.

    O Robur Domini, lucide Gabriel ! Quem de principibus signat Emmanuel : A quo promeruit discere Daniel Hirci prodigium feri.

    Tu Vatis precibus curris alacriter, Monstras hebdomadum sacrata tempora : Quæ nos aetherei germine Principis, Ditabunt bene gaudiis.

    Baptistæ pariter mira parentibus Affers a superis laetaque nuntia, Quod mater, sterili corpore, pignora Longævo pariet patri.

    Quod Vates referunt mundi ab origine, Hoc sacrae veniens tu plene Virgini Longo mysterium pandis ab ordine, Verum quod pariet Deum.

    Pastores Solymos, inclyte, gaudiis Implesti, reserans cœlica nuntia : Et tecum celebrat turba canentium Nati mysterium Dei.

    Oranti Domino nocte novissima, Dum sudor madidum sanguine conficit, Adstas a superis, ut calicem bibat, Assensum patris indicans.

    Mentes catholicas, inclyta Trinitas, Confirma fidei munere cœlico : Da nobis gratiam, nos quoque gloriam Per cuncta tibi saecula. Amen.

 

    Force de Dieu, lumineux Gabriel, toi qu’Emmanuel distingue parmi les princes de la milice céleste, c’est toi qui fus choisi pour dévoiler à Daniel la vision du bouc terrible.

    à la prière de ce Prophète, tu accours du ciel ; tu lui expliques le mystère des semaines sacrées qui doivent enrichir et réjouir la terre, par la naissance du Roi des cieux.

    C’est toi qui apportes la nouvelle joyeuse et admirable aux parents de Jean-Baptiste ; toi qui révèles qu’une mère stérile donnera un fils à un vieillard cassé par les ans.

    Ce que les Prophètes annoncèrent dès l’origine du monde, tu viens le manifester pleinement à la Vierge sacrée ; tes paroles développent le mystère, en lui annonçant qu’elle enfantera le vrai Dieu.

    C’est toi, auguste Archange, qui combles de joie les pasteurs de Judée, en leur manifestant la céleste nouvelle. La troupe angélique célèbre avec toi le mystère du Dieu qui vient de naître.

    Lorsque le Seigneur dans la dernière nuit, inondé d’une sueur de sang, souffre l’agonie, tu descends des cieux, tu lui déclares qu’il doit boire le calice, selon la volonté du Père.

    Daignez, ô Trinité glorieuse, confirmer les cœurs catholiques par le don céleste de la foi ; donnez-nous la grâce, que nous voyions votre gloire dans les siècles sans fin. Amen

    

    Le genre humain tout entier vous est redevable. o Gabriel ! et nous acquittons aujourd’hui sa dette de reconnaissance envers vous. Du haut du ciel, vous considériez avec une sainte compassion nos malheurs : car toute chair avait corrompu sa voie, et l’oubli de Dieu devenait de plus en plus universel sur la terre. C’est alors que vous recevez du Très-Haut la mission d’apporter la bonne nouvelle à ce monde qui allait périr. Qu’ils sont beaux, vos pas, ô Prince céleste, lorsque vous vous élancez du séjour de la gloire vers notre humble demeure ! Qu’il est tendre et fraternel, votre amour pour l’homme, dont la nature si intérieure à la vôtre va être élevée à l’honneur sublime de l’union avec Dieu même ! Avec quel respect vous approchez de la Vierge qui surpasse en sainteté toutes les hiérarchies angéliques !

    Heureux messager de notre salut, vous que le Seigneur appelle quand il veut déployer la force de son bras, daignez offrir l’hommage de notre gratitude à celui qui vous envoya. Aidez-nous à acquitter notre dette immense envers le Père « qui a tant aimé le monde qu’il lui a donné son Fils unique 12 » : envers le Fils « qui s’est anéanti en prenant la forme d’esclave 13 » ; envers l’Esprit divin « qui s’est reposé sur la Fleur sortie de la tige de Jessé 14 ».

    C’est vous, ô Gabriel ! qui nous avez enseigné la salutation que nous devons présenter à « Marie, pleine de grâce ». C’est du ciel que vous avez apporté ces sublimes paroles ; le premier, vous les avez prononcées ; les enfants de l’Église qui les ont apprises de vous les répètent par toute la terre, le jour et la nuit : obtenez que notre grande Reine les agrée toujours de notre bouche.

    Ange de force, ami des hommes, continuez en notre faveur votre auguste ministère. Nous sommes environnés d’ennemis terribles ; notre faiblesse accroît encore leur audace ; venez à notre secours, fortifiez notre courage. Assistez les chrétiens, en ce temps de conversion et de pénitence ; faites nous comprendre tout ce que nous devons à Dieu, après cet ineffable mystère de l’Incarnation dont vous fûtes le premier témoin. Nous avons oublié nos devoirs envers l’Homme-Dieu, et nous l’avons offensé : éclairez-nous, afin que nous soyons désormais fidèles à ses leçons et à ses exemples. Élevez nos pensées vers l’heureux séjour que vous habitez ; aidez-nous à mériter dans les rangs de votre sublime hiérarchie les places que la défection des mauvais anges a laissées vacantes, et qui sont réservées aux élus de la terre.

    Priez, ô Gabriel, pour l’Église militante, et défendez-la contre l’enfer. Les temps sont mauvais ; les esprits de malice sont déchaînés : nous ne pourrions subsister devant eux, sans le secours du Seigneur. C’est par les saints Anges qu’il donne la victoire à son Épouse. Paraissez au premier rang. Archange force de Dieu. Repoussez l’hérésie, contenez le schisme, dissipez la fausse sagesse, confondez la vaine politique, réveillez l’indifférence : afin que le Christ que vous avez annonce règne sur la terre qu’il a rachetée, et que nous puissions chanter avec vous et avec toute la milice céleste : Gloire à Dieu ! paix aux hommes !

 

LE XIX MARS. SAINT JOSEPH, ÉPOUX DE LA TRÈS SAINTE VIERGE ET PATRON DE L’Église UNIVERSELLE

    Une nouvelle joie nous arrive, au sein des tristesses du Carême. Hier, c’était le radieux Archange qui déployait devant nous ses ailes ; aujourd’hui, c’est Joseph, l’Époux de Marie, le Père nourricier du Fils de Dieu, qui vient nous consoler par sa chère présence. Dans peu de jours, l’auguste mystère de l’Incarnation va s’offrir à nos adorations : qui pouvait mieux nous initier à ses splendeurs, après l’Ange de l’Annonciation, que l’homme qui fut à la fois le confident et le gardien fidèle du plus sublime de tous les secrets ?

    Le Fils de Dieu descendant sur la terre pour revêtir l’humanité, il lui fallait une Mère ; cette Mère ne pouvait être que la plus pure des Vierges, et la maternité divine ne devait altérer en rien son incomparable virginité. Jusqu’à ce que le Fils de Marie fût reconnu pour le Fils de Dieu, l’honneur de sa Mère demandait un protecteur : un homme devait donc être appelé à l’ineffable gloire d’être l’Époux de Marie. Cet heureux mortel, le plus chaste des hommes, fut Joseph.

    Le ciel le désigna comme seul digne d’un tel trésor, lorsque la verge qu’il tenait dans le temple poussa tout à coup une fleur, comme pour donner un accomplissement sensible à l’oracle prophétique d’Isaïe : « Une branche sortira de la tige de Jessé, et une fleur s’élèvera de cette branche 15 ». Les riches prétendants à la main de Marie furent écartés ; et Joseph scella avec la fille de David une alliance qui dépassait en amour et en pureté tout ce que les Anges ont jamais connu dans le ciel.

    Ce ne fut pas la seule gloire de Joseph, d’avoir été choisi pour protéger la Mère du Verbe incarné ; il fut aussi appelé à exercer une paternité adoptive sur le Fils de Dieu lui-même. Pendant que le nuage mystérieux couvrait encore le Saint des saints, les hommes appelaient Jésus, fils de Joseph, fils du charpentier ; Marie, dans le temple, en présence des docteurs de la loi, que le divin Enfant venait de surprendre par la sagesse de ses réponses et de ses questions, Marie adressait ainsi la parole à son fils : « Votre père et moi nous vous cherchions, remplis d’inquiétude 16 » ; et le saint Évangile ajoute que Jésus leur était soumis, qu’il était soumis à Joseph, comme il l’était à Marie.

    Qui pourrait concevoir et raconter dignement les sentiments qui remplirent le cœur de cet homme que l’Évangile nous dépeint d’un seul mot, en l’appelant homme juste 17  ? Une affection conjugale qui avait pour objet la plus sainte et la plus parfaite des créatures de Dieu ; l’avertissement céleste donné par l’Ange qui révéla à cet heureux mortel que son épouse portait en elle le fruit du salut, et qui l’associa comme témoin unique sur la terre à l’œuvre divine de l’Incarnation ; les joies de Bethléhem lorsqu’il assista à la naissance de l’Enfant, honora la Vierge-Mère, et entendit les concerts angéliques ; lorsqu’il vit arriver près du nouveau-né d’humbles et simples bergers, suivis bientôt des Mages opulents de l’Orient ; les alarmes qui vinrent si promptement interrompre tant de bonheur, quand, au milieu de la nuit, il lui fallut fuir en Égypte avec l’Enfant et la Mère ; les rigueurs de cet exil, la pauvreté, le dénûment auxquels furent en proie le Dieu caché dont il était le nourricier, et l’épouse virginale dont il comprenait de plus en plus la dignité » sublime ; le retour à Nazareth, la vie humble et laborieuse qu’il mena dans cette ville, où tant de fois ses yeux attendris contemplèrent le Créateur du monde partageant avec lui un travail grossier ; enfin, les délices de cette existence sans égale, au sein de la pauvre maison qu’embellissait la présence de la Reine des Anges, que sanctifiait la majesté du Fils éternel de Dieu ; tous deux déférant à Joseph l’honneur de chef de cette famille qui réunissait autour de lui par les liens les plus chers le Verbe incréé, Sagesse du Père, et la Vierge, chef-d’œuvre incomparable de la puissance et de la sainteté de Dieu ?

    Non, jamais aucun homme, en ce monde, ne pourra pénétrer toutes les grandeurs de Joseph. Pour les comprendre, il faudrait embrasser toute retendue du mystère avec lequel sa mission ici-bas le mit en rapport, comme un nécessaire instrument. Ne nous étonnons donc pas que ce Père nourricier du Fils de Dieu ait été figuré dans l’Ancienne Alliance, et sous les traits d’un des plus augustes Patriarches du peuple choisi. Saint Bernard a rendu admirablement ce rapport merveilleux : « Le premier Joseph, dit-il, vendu par ses frères, et en cela figure du Christ, fut conduit en Égypte ; le second, fuyant la jalousie d’Hérode, porta le Christ en Égypte. Le premier Joseph, gardant la foi à son maître, respecta l’épouse de celui-ci ; le second, non moins chaste, fut le gardien de sa Souveraine, de la Mère de son Seigneur, et le témoin de sa virginité. Au premier fut donnée l’intelligence des secrets révélés par les songes ; le second reçut la confidence des mystères du ciel même. « Le premier conserva les récoltes du froment, non pour lui-même, mais pour tout le peuple ; le second reçut en sa garde le Pain vivant descendu du ciel, pour lui-même et pour le monde entier 18 . »

    Une vie si pleine de merveilles ne pouvait se terminer que par une mort digne d’elle. Le moment arrivait où Jésus devait sortir de l’obscurité de Nazareth et se manifester au monde. Désormais ses œuvres allaient rendre témoignage de sa céleste origine : le ministère de Joseph était donc accompli. Il était temps qu’il sortît de ce monde, pour aller attendre, dans le repos du sein d’Abraham, le jour où la porte des cieux serait ouverte aux justes. Près de son lit de mort veillait celui qui est le maître de la vie, et qui souvent avait appelé cet humble mortel du nom de Père ; son dernier soupir fut reçu par la plus pure des vierges, qu’il avait eu le droit de nommer son Épouse. Ce fut au milieu de leurs soins et de leurs caresses que Joseph s’endormit d’un sommeil de paix. Maintenant, l’Époux de Marie, le Père nourricier de Jésus, règne au ciel avec une gloire inférieure sans doute à celle de Marie, mais décoré de prérogatives auxquelles n’est admis aucun des habitants de ce séjour de bonheur.

    C’est de là qu’il répand sur ceux qui l’invoquent une protection puissante. Dans quelques semaines, la sainte Église nous révélera toute l’étendue de cette protection ; une fête spéciale sera consacrée à honorer le Patronage de Joseph ; mais désormais la sainte Église veut que la fête présente, élevée à l’honneur des premières solennités, devienne le monument principal de la confiance qu’elle éprouve et qu’elle veut nous inspirer envers le haut pouvoir de l’époux de Marie. Le huit décembre 1870, Pie IX, au milieu de la tempête qui jusqu’à cette heure mugit encore, s’est levé sur la nacelle apostolique, et a proclamé, à la face de la Ville et du monde, le sublime Patriarche Joseph comme devant être honoré du titre auguste de Patron de l’Église universelle. Bonis soient l’année et le jour d’un tel décret, qui apparaît comme un arc-en-ciel sur les sombres nuages de l’heure présente ! Grâces soient rendues au Pontife qui a voulu que le 19 mars comptât à l’avenir entre les jours les plus solennels du Cycle, et que la sainte Église, plus en butte que jamais à la rage de ses ennemis, reçût le droit de s’appuyer sur le bras de cet homme merveilleux à qui Dieu, au temps des mystères évangéliques, confia la glorieuse mission de sauver de la tyrannie d’Hérode, et la Vierge-mère et le Dieu-homme à peine déclaré à la terre !

 

    AUX PREMIÈRES VÊPRES.

    Les Antiennes de l’Office consacré par l’Église au nourricier du Fils de Dieu sont empruntées à l’Évangile ; elles nous donnent les traits principaux de sa vie si sublime et si simple, dans l’ordre même de la narration du livre sacré.

    1. ANT. Jacob autem genuit Joseph virum Mariæ, de qua natus est Jesus, qui     vocatur Christus.

    1. ANT. Jacob engendra Joseph l’époux de Marie, de laquelle est né Jésus qui est appelé le Christ.

    Psaume CIX. Dixit Dominus, page 53.

    2. Ant. Missus est Angelus Gabriel a Deo ad virginem desponsatam viro cui nomen erat Joseph, de domo David, et nomen virginis Maria.

    2. Ant. L’Ange Gabriel fut envoyé de Dieu à une vierge mariée à un homme nommé Joseph, de la maison de David, et le nom de la vierge était Marie.

    Psaume CX. Confitebor tibi, Domine, page 54.

    3. Ant. Cum esset desponsata mater Jesu Maria Joseph, antequam convenirent, inventa est in utero habens de Spiritu Sancto.

    3. Ant. Marie la mère de Jésus ayant épousé Joseph, avant qu’ils eussent été ensemble elle se trouva enceinte, ayant conçu du Saint-Esprit.

    Psaume CXI. Beatus vir, page 55.

    4. Ant. Joseph vir ejus, cum esset justus et nollet eam traducere, voluit occulte dimittere eam.

    4. Ant. Joseph son époux, étant juste et ne voulant pas la perdre, résolut de la quitter secrètement.

    Psaume CXII. Laudate pueri, page 56.

    5. Ant. Angelus Domini apparuit Joseph, dicens : Joseph fili David, noli timere accipere Mariam conjugem tuam ; quod enim in ea natum est, de Spiritu Sancto est : pariet autem filium, et vocabis nomen ejus Jesum.

    5. Ant. Un Ange du Seigneur apparut à Joseph, disant : Joseph, fils de David, ne craignez point de garder Marie votre épouse ; car ce qui est né en elle est du Saint-Esprit : elle enfantera un fils que vous nommerez Jésus.

    PSAUME CXVI.

    Laudate Dominum omnes gentes : * laudate eum, omnes populi.

    Quoniam confirmata est super nos misericordia ejus : * et veritas Domini manet in æternum.

    Toutes les nations, louez le Seigneur ; tous les peuples, proclamez sa gloire.

    Car sa miséricorde s’est affermie sur nous, et la vérité du Seigneur demeure éternellement.

    CAPITULE (Prov. XXVIII, XXVII.)

    Vir fidelis multum laudabitur. Et qui custos est Domini sui, glorificabitur.

    L’homme fidèle sera loué grandement. Et celui qui garde son Seigneur sera élevé en gloire.

    HYMNE.

    Te, Joseph, célèbrent agmina Cœlitum, Te cuncti resonent Christiadum chori, Qui clarus meritis junctus es inclytae Casto fœdere Virgini.

    Almo cum tumidam germine Conjugem Admirans, dubio tangeris anxius, Afflatu superi Flaminis Angelus Conceptum puerum docet.

    Tu natum Dominum stringis ; ad exteras Aegypti profugum tu sequeris plagas : Amissum Solymis quæris, et invenis, Miscens gaudia fletibus.

    Post mortem reliquos mors pia consecrat, Palmamque emeritos gloria suscipit ; Tu vivens, Superis par, frueris Deo, Mira sorte beatior.

    Nobis, summa Trias, parce precantibus, Da Joseph meritis sidera scandere : Ut tandem liceat, nos tibi perpetim Gratum promere canticum. Amen.

    V/.Constituit eum dominum domus suæ,

    R/. Et principem omnis possessionis suæ.

 

    Que les chœurs célestes chantent ta gloire, ô Joseph ! Que l’assemblée des chrétiens fasse résonner tes louanges ; tout rayonnant de mérites, une chaste alliance t’unit à l’auguste Vierge.

    Ton Épouse porte les traces d’une prochaine maternité ; l’étonnement et l’inquiétude ont saisi ton âme incertaine ; un Ange vient t’apprendre que le fruit qu elle porte est l’œuvre de l’Esprit divin.

    Le Seigneur est né ; tu l’enlèves, et tu l’accompagnes dans sa fuite jusqu’aux lointaines plages de l’Égypte ; dans Jérusalem, tu le perds et le retrouves : ainsi tes joies sont mêlées d’alarmes.

    Une mort sainte fixe le sort des autres hommes, et la palme glorieuse vient couronner leurs mérites : plus heureux, tu vis encore, et tu jouis d’un Dieu, égal dans ton bonheur aux bienheureux.

    Trinité souveraine, exaucez nos prières, donnez-nous le pardon ; que les mérites de Joseph nous aident à monter dans les cieux, et qu’il nous soit donné de chanter à jamais le cantique de la félicité. Amen.

    V/. Il l’a établi maître de sa maison,

    R/. Et prince sur tous ses biens.

    ANTIENNE DE MAGNIFICAT

    Exsurgens Joseph a somno, fecit sicut præcepit ei Angelus Domini et accepit conjugem suam.

    Joseph, s’éveillant, fit comme lui avait ordonné l’Ange du Seigneur et il demeura avec son épouse.

    Le Cantique Magnificat, page 56.

    L’Oraison est la Collecte delà Messe, ci-après, page 225.

    On fait ensuite mémoire du Carême.

    Terminons en offrant à l’Époux de Marie les deux autres Hymnes qui sont chantées en ce jour à sa gloire. Elles sont attribuées, comme la première, à la composition du pieux et savant Pape Clément XI.

    HYMNE DE MATINES.

    Cœlitum Joseph decus, atque nostræ Certa spes vits, columenque mundi, Quas tibi læti canimus, benignus Suscipe laudes.

    Te sator rerum statuit pudicæ Virginis Sponsum, voluitque Verbi Te Patrem dici, dedit et ministrum Esse salutis.

    Tu Redemptorem stabulo jacentem, Quem chorus Vatum cecinit futurum, Aspicis gaudens, humilisque natum Numen adoras.

    Rex, Deus regum, Dominator orbis, Cujus ad nutum tremit inferorum Turba, cui pronus famulatur aether, Se tibi subdit.

    Laus sit excelsae Triadi perennis, Quae tibi præbens superos honores, Det tuis nobis meritis beatæ. Gaudia vitae. Amen.

 

    Honneur des habitants du ciel, Joseph, ferme appui de notre espérance en cette vie, soutien de ce monde que nous habitons, reçois dans ta bonté l’hymne que nous t’offrons avec allégresse.

    Le Créateur te choisit pour Époux à la plus pure des vierges ; il voulut qu’on t’appelât le Père de son Verbe ; il te fit le ministre de notre salut.

    Le Rédempteur dont le chœur des Prophètes avait annoncé la venue, tes yeux l’ont vu, ton regard joyeux l’a contemplé ; tu offris au Dieu naissant tes humbles adorations.

    Il se soumit à toi celui qui est le Roi, le Dieu des rois, le Maître de l’univers, qui au moindre signe fait trembler les cohortes infernales, et dont les cieux exécutent avec docilité les commandements.

    Louange éternelle à la très sainte Trinité, qui t’a déféré de si sublimes honneurs ; qu’elle daigne, par tes mérites, nous accorder les joies de la vie bienheureuse. Amen.

    HYMNE DE LAUDES

    Iste quem laeti colimus fideles, Cujus excelsos canimus triumphos, Hac die, Joseph meruit perennis Gaudia vitae.

    O nimis felix, nimis o beatus, Cujus extremam vigiles ad horam Christus, et virgo simul adstiterunt Ore sereno.

    Hinc Stygis victor, laqueo solutus Carnis, ad sedes placido sopore Migrat aeternas, rutilisque cingit Tempora sertis.

    Ergo regnantem flagitemus omnes, Adsit ut nobis, veniamque nostris Obtinens culpis, tribuat supernæ Munera pacis.

    Sint tibi plausus, tibi sint honores, Trine, qui regnas, Deus : et coronas Aureas servo tribuis fideli, Omne per ævum. Amen.

 

    Celui dont nous, fidèles, célébrons la gloire ; celui dont nous chantons le glorieux triomphe, Joseph est entré aujourd’hui dans les délices de l’éternelle vie.

    Mortel heureux, trois fois heureux, qui à la dernière heure vit, autour de sa couche, le Christ et la Vierge l’assister d’un visage serein.

    Vainqueur de la mort, libre des liens de la chair, un doux sommeil l’a emporté vers l’éternel séjour ; et son front est ceint d’un diadème éclatant.

    Maintenant qu’il règne, supplions-le tous de nous être propice ; qu’il obtienne le pardon de nos fautes, et nous procure la paix avec le ciel.

    A vous la louange, à vous l’honneur, Trinité divine, Roi suprême, dont la main a place une couronne d’or pour jamais sur le front du serviteur fidèle. Amen.

 

    A LA MESSE.

    Joseph, appelé juste par l’Esprit-Saint, est bien en effet, dans ses vertus cachées, le modèle de tous ceux qui méritent ici-bas un si beau titre. Aussi la solennité de la fête de ce jour n’a-t-elle point empêché que l’Église ne prit la plus grande partie de la Messe du glorieux patriarche au Commun des saints Confesseurs.

    INTROÏT.

    Justus ut palma florebit : sicut cedrus Libani multiplicabitur : plantatus in domo Domini, in atriis domus Dei nostri.

    Ps. Bonum est confiteri Domino : et psallere Nomini tuo, Altissime. Gloria. Justus.

    Le juste fleurira comme le palmier, il se multipliera comme le cèdre du Liban : il est planté dans la maison du Seigneur, dans les parvis de la maison de notre Dieu.

    Ps. Il est bon de louer le Seigneur, et de chanter des psaumes à votre Nom, ô Très-Haut ! Gloire au Père. Le juste.

    La puissance du très saint Époux de la Mère de Dieu est pour l’Église un de ses plus fermes appuis ; dans la Collecte, couvrons-nous avec elle du crédit de son intercession près du Fils et de la Mère.

    COLLECTE.

    Sanctissimae Genitricis tuae Sponsi, quæsumus Domine, meritis adjuvemur ; ut, quod possibilitas nostra non obtinet, ejus nobis intercessione donetur. Qui vivis.

    Que les mérites de l’Époux de votre très sainte Mère soient notre secours, nous vous en prions, Seigneur ; que ce qui serait au-dessus de nos moyens, nous soit donné par son intercession. Vous qui vivez.

    On fait ensuite mémoire du Carême par la Collecte du jour.

    ÉPÎTRE.

    Lectio libri Sapientiae. Eccli. XLV.

    Dilectus Deo et hominibus, cujus memoria in benedictione est. Similem illum fecit in gloria Sanctorum, et magnificavit eum in timore inimicorum, et in verbis suis monstra placavit. Glorificavit illum in conspectu regum, et jussit illi coram populo suo, et ostendit illi gloriam suam. In fide et lenitate ipsius sanctum fecit illum, et elegit eum ex omni carne. Audivit enim eum, et vocem ipsius, et induxit illum in nubem. Et dedit illi coram præcepta, et legem vitae, et disciplinae.

 

    Lecture du livre de la Sagesse. Eccl. XLV.

    Il a été aimé de Dieu et des hommes, sa mémoire est en bénédiction. Dieu a égalé sa gloire à celle des Saints, et il l’a rendu grand, faisant de lui la terreur des ennemis, et à ses paroles il a dompté les monstres. Il l’a glorifié aux yeux des rois, et il lui a donné ses ordres en présence de son peuple, et il lui a montré sa gloire. C’est dans sa foi et sa douceur qu’il l’a fait saint, et qu’il l’a choisi du milieu de toute chair. Car il l’a entendu, il a écouté sa voix, et il l’a introduit dans la nuée. Et il lui a donné publiquement ses préceptes, la loi de la vie et de la science.

 

    Ces lignes sont consacrées, dans le livre de l’Ecclésiastique, à l’éloge de Moïse. Le plus doux des hommes qui habitaient de son temps sur la terre 19 , Moïse fut choisi dans son humilité du milieu de toute chair pour confident de Dieu ; en présence des rois, il transmettait au peuple aimé les ordres du ciel ; sa gloire égala celle des plus illustres patriarches et saints personnages des siècles de l’attente. « S’il est parmi vous quelque prophète, disait le Seigneur, je lui apparaîtrai en vision, je lui parlerai en songe ; mais telle n’est pas la condition de mon serviteur Moïse, dans toute ma maison le plus fidèle : car je lui parle bouche à bouche, et c’est clairement, et non en énigme ou sous des figures, qu’il voit le Seigneur 20 .» Non moins aimé de Dieu, non moins béni de son peuple, Joseph n’est point seulement l’ami de Dieu 21 , l’intermédiaire entre le ciel et une nation privilégiée. Le Père souverain lui communique les droits de sa paternité sur son Fils ; c’est à ce Fils, chef des élus, et non plus seulement au peuple des figures, qu’il transmet les ordres d’en haut. L’autorité qu’il exerce ainsi n’est égalée que par son amour ; ce n’est point en passant ou à la dérobée qu’il voit le Seigneur 22  : ce Fils de Dieu qui l’appelle son père en face de la terre et des cieux, se comporte comme tel, et reconnaît sans fin par ses effusions de divine tendresse les trésors de dévouement qu’il trouve en ce cœur si fidèle et si doux. Quelle gloire au ciel, quelle puissance sur toutes choses, répondant à son pouvoir et à sa sainteté d’ici-bas, ne sont pas maintenant le partage de celui qui, mieux que Moïse, pénétra les secrets de la nuée mystérieuse et connut tous les biens 23  !

    Le Graduel et le Trait viennent bien à la suite de l’Épître, pour chanter les augustes privilèges de l’homme qui, plus qu’aucun autre, a justifié ce verset du psaume : La gloire et les richesses sont dans sa maison, et sa justice demeure dans les siècles des siècles.

    GRADUEL.

    Domine, praevenisti eum in benedictionibus dulcedinis : posuisti in capite ejus coronam de lapide pretioso.

    V/. Vitam petiit a te, et tribuisti ei longitudinem dierum in sæculum sæculi.

    Seigneur, vous l’avez prévenu de la douceur de vos bénédictions ; vous avez placé sur sa tête une couronne de pierres précieuses.

    V/. Il vous a demande la vie, et vous lui avez octroyé des jours qui s’étendront dans les siècles des siècles.

    TRAIT.

    Beatus vir, qui timet Dominum : in mandatis ejus cupit nimis.

    V/. Potens in terra erit semen ejus : generatio rectorum benedicetur.

    V/. Gloria et divitia : in domo ejus : et justitia ejus manet in sæculum sæculi.

    Bienheureux l’homme qui craint le Seigneur, qui met l’ardeur de ses désirs à observer ses ordres !

    V/. Sa race sera puissante sur la terre ; la descendance des justes sera bénie.

    V/. La gloire et les richesses sont dans sa maison, et sa justice demeure dans les siècles des siècles.

    ÉVANGILE.

    Sequentia sancti Evangelii secundum Matthæum. Cap. I.

    Cum esset desponsata mater Jesu Maria Joseph, antequam convenirent, inventa est in utero habens de Spiritu Sancto. Joseph autem vir ejus cum esset justus, et nollet eam traducere, voluit occulte dimittere eam. Haec autem eo cogitante, ecce Angelus Domini apparuit in somnis ei, dicens : Joseph fili David, noli timere accipere Mariam conjugem tuam : quod enim in ea natum est, de Spiritu Sancto est. Pariet autem filium : et vocabis nomen ejus Jesum : ipse enim salvum faciet populum suum a peccatis eorum.

 

    La suite du saint Évangile selon saint Matthieu. Chap. I.

    Marie la mère de Jésus ayant épousé Joseph, avant qu’ils eussent été ensemble elle se trouva enceinte, ayant conçu du Saint-Esprit. Joseph son Époux, étant juste et ne voulant pas la perdre, résolut de la quitter secrètement. Mais lorsqu’il était dans cette pensée, voici qu’un Ange du Seigneur lui apparut en songe, disant : Joseph fils de David, ne craignez point de garder Marie votre Épouse ; car ce qui est né en elle est du Saint-Esprit : elle enfantera un fils, et vous le nommerez Jésus, parce que c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés.

 

    Jamais épreuve fut-elle plus dure que celle qu’il plut à Dieu d’imposer à l’âme si droite du glorieux patriarche ? Joseph, c’est l’expérience des plus saintes âmes, devait être pour ses dévots clients un guide incomparable dans les voies spirituelles ; et c’est pour cela que lui aussi devait connaître l’angoisse, creuset nécessaire où toute sainteté s’achève. Mais la Sagesse n’abandonne point ceux qui recherchent uniquement ses sentiers. Comme le chante l’Église en ce jour même, elle conduisait le juste par des voies droites 24 sans qu’il en eût conscience, et dans cette nuit où ses pensées cherchaient péniblement à se frayer le chemin de la justice, elle lui montrait soudain sa divine lumière ; la connaissance des célestes secrets lui était donnée ; en retour de l’angoisse par où son cœur avait passé, il voyait la place que lui faisait l’inscrutable dessein de la Providence dans ce royaume de Dieu dont les splendeurs étaient appelées à rayonner pour jamais de sa pauvre demeure sur le monde entier. Véritablement donc pouvait-il conclure avec l’Église 25 , et reconnaître que la Sagesse avait bien, en effet, ennobli son labeur et fécondé ses peines. Ainsi toujours elle rend aux justes le prix de leurs travaux, et les conduit par des voies admirables 26 .

    Chantons, dans l’Offertoire, cette effusion des largesses divines élevant au-dessus de tous les rois ses aïeux l’humble artisan de Nazareth.

    OFFERTOIRE.

    Veritas mea, et misericordia mea cum ipso : et in Nomine meo exaltabitur cornu ejus.

    Ma vérité et ma miséricorde sont avec lui ; et par mon Nom sa puissance sera exaltée.

    Sachons avec l’Église, dans la Secrète, confier au bienheureux gardien de l’Enfant-Dieu la protection des dons du Seigneur en nos âmes ; il nourrira Jésus en nous, et l’amènera à la mesure de l’homme parfait, comme il le fit il y a dix-huit siècles.

    SECRÈTE.

    Debitum tibi, Domine, nostrae reddimus servitutis, suppliciter exorantes : ut suffragiis beati Joseph Sponsi Genitricis Filii tui Jesu Christi Domini nostri, in nobis tua munera tuearis ; ob cujus venerandum festivitatem laudis tibi hostias immolamus. Per eumdem Dominum.

    Nous acquittons envers vous, Seigneur, la dette de notre service, vous suppliant humblement de protéger en nous vos dons par les suffrages du bienheureux Joseph, Époux de la Mère de votre Fils Jésus-Christ notre Seigneur, en la fête vénérable duquel nous vous immolons aujourd’hui les hosties de la louange. Par le même Jésus-Christ notre Seigneur.

    

    On fait ensuite mémoire du Carême par la Secrète du jour.

    La Communion rappelle le message de l’Ange annonçant à Joseph que Dieu même a pris possession de Marie son Épouse ; le banquet sacré ne rapproche-t-il pas l’heureux sort de l’Église de celui de la Vierge-Mère ?

    COMMUNION.

    Joseph fili David, noli timere accipere Mariam conjugem tuam : quod enim in ea natum est, de Spiritu Sancto est.

    Joseph fils de David, ne craignez point de garder Marie votre Épouse ; car ce qui est né en elle est du Saint-Esprit.

    La Postcommunion exprime de nouveau la pensée qui déjà inspirait la Secrète : daigne Dieu remettre ses dons, et Jésus même que nous venons de recevoir, à la garde si sûre du glorieux patriarche !

    POSTCOMMUNION.

    Adesto nobis, quæsumus misericors Deus : et intercedente pro nobis beato Joseph Confessore, tua circa nos propitiatus dona custodi. Per Dominum.

    Soyez favorable à notre prière, ô Dieu miséricordieux ; et vous laissant apaiser, gardez vos dons en nous par l’intercession en notre faveur du bienheureux Joseph votre Confesseur. Par Jésus-Christ.

    On fait ensuite mémoire du Carême par la Postcommunion du jour.

 

    AUX SECONDES VEPRES.

    Les secondes Vêpres ne diffèrent des premières que par les Antiennes et le Verset.

    1. Ant. Ibant parentes Jesu per omnes annos in Jerusalem, in die solemni Paschæ.

    1. Ant. Les parents de Jésus allaient tous les ans à Jérusalem, en la fête de Pâques.

    Psaume CIX. Dixit Dominus, page 53.

    2. Ant. Cum redirent, remansit puer Jesus in Jerusalem, et non cognoverunt parentes ejus.

    2. Ant. Comme ils s’en retournaient, l’enfant Jésus resta dans Jérusalem, sans que ses parents s’en aperçussent.

    Psaume CX. Confitebor tibi, Domine, page 54.

    3. Ant. Non invenientes Jesum, regressi sunt in Jerusalem, requirentes eum ; et post triduum invenerunt illum in templo sedentem in medio doctorum, audientem et interrogantem eos.

    3. Ant. Ne trouvant point Jésus, ils revinrent à Jérusalem en le cherchant ; et après trois jours ils le trouvèrent dans le temple, assis au milieu des docteurs, les écoutant et les interrogeant.

    Psaume CXI. Beatus vir, page 55.

    4. Ant. Dixit mater ejus ad illum : Fili, quid fecisti nobis sic ? Ecce pater tuus et ego dolentes quærebamus te.

    4. Ant. Sa mère lui dit : Mon fils, pourquoi avez-vous agi ainsi envers nous ? Voilà que votre père et moi nous vous cherchions tout affligés.

    Psaume CXII. Laudate pueri. page 56.

    5. Ant. Descendit Jesus cum eis et venit Nazareth, et erat subditus illis.

    5. Ant. Jésus descendit avec eux et vint à Nazareth, et il leur était soumis.

    

    Psaume CXVI. Laudate Dominum, omnes gentes, page 223.

    Le Capitule, Ibid.

    L’Hymne, Ibid.

    V/. Gloria et divitiæ in domo ejus ;

    R/. Et justitia ejus manet in saeculum saeculi.

    V/. La gloire et les richesses sont dans sa maison ;

    R/. Et sa justice demeure dans les siècles des siècles.

    ANTIENNE DE MAGNIFICAT.

    Ecce fidelis servus et prudens, quem constitua Dominus super familiam suam.

    C’est là le serviteur fidèle et prudent que le Seigneur a établi sur sa famille.

    Le Cantique Magnificat, page 56.

    L’Oraison, page 225.

    On fait ensuite mémoire du Carême.

 

    La Liturgie grecque, qui honore saint Joseph au Dimanche qui suit la fête de Noël, nous offre en son honneur les strophes suivantes que nous empruntons aux Menées.

    (DOMINICA POST NATALE DOMINI.)

    Prophetarum praedicationes evidenter adimpletas vidit Joseph sponsus, qui ad singularem désignatus desponsationem, revelationes accepit ab Angelis clamantibus : Gloria Domino, quia pacem terra ; largitus est.

    Annuntia, Joseph, Davidi Dei parenti prodigia : Virginem vidisti puerum in sinu habentem ; una cum Magis adorasti, cum pastoribus gloriam Deo dedisti, ab Angelo præmonitus. Deprecare Christum Deum, ut animae nostrae salventur.

    Quem supernae Deum incircumscriptum tremunt potestates, tu, Joseph, natum ex Virgine in manibus tuis accipis consecratus venerando contactu ; ideo te honorificamus.

    Spiritum divinis mandatis obedientem habens, et purus omnino factus, solam in mulieribus puram et immaculatam tu, beate Joseph, in sponsam accepisti, Virginem castam custodiens, ut Creatoris tabernaculum effici mereretur.

    Soli Gabrieli in cœlis, et tibi soli, celeberrime, post solam Virginem intactam, mysterium creditum est, maximum et venerandum, beate Joseph, mysterium quod perniciosum principem tenebrarum dejiceret.

    Ut divinam nubem, solam castam, in sinu suo Solem absconditum habentem, in Aegyptum ex civitate David perduxisti, ut ejusdem idololatriae fugares tenebras, Joseph incomprehensibilis mysterii minister.

    Adstitisti, sapiens Joseph, Deo in carne puerascenti ministrans, sicut Angelus ; et immédiate ab illo illustratus es radios eius spirituales accipiens, béate ; et illuminatissimus corde et anima visus fuisti

    Qui coelum, terram et mare verbo fabricatus et vocatus fuit Filius fabri, tui, Joseph admiratione digne. Vocatus es pater illius qui sine principio est, et qui te glorificavit ut mysteriorum supra rationem ministrum.

    O quam pretiosa fuit mors tua in conspectu Domini, béate Joseph ; tu enim Domino ab infantia sanctificatus, sacer fuisti custos benedictæ Virginis, et cum ea cecinisti : Omnis creatura benedicat Dominum, et superexaltet eum in sempiterna sæcula. Amen.

 

    Joseph l’Époux vit de ses jeux l’accomplissement des prophéties ; choisi pour le plus illustre mariage, il reçut la révélation par la bouche des Anges qui chantaient : Gloire au Seigneur ! car il a donné la paix à la terre.

    Annonce, ô Joseph, à David l’ancêtre de Dieu les prodiges que tes yeux ont contemplés : tu as vu l’entant reposant sur le sein de la Vierge ; tu l’as adoré avec les Mages ; tu as rendu gloire à Dieu avec les bergers, selon la parole de l’Ange : prie le Christ Dieu, afin que nos âmes soient sauvées.

    Le Dieu immense devant qui tremblent les puissances célestes, toi, Joseph, tu l’as reçu dans tes bras, lorsqu’il naquit de la Vierge ; lu as été consacré par cet auguste contact : c est pourquoi nous te rendons honneur.

    Ton âme fut obéissante au divin précepte ; rempli d’une pureté sans égale, heureux Joseph, tu méritas de recevoir pour épouse celle qui est pure et immaculée entre les femmes ; tu fus le gardien de cette Vierge, lorsqu’elle mérita de devenir le tabernacle du Créateur.

    A Gabriel seul dans les cieux, à toi seul sur la terre, après la chaste Vierge, fut confié le grand et vénérable mystère qui devait renverser notre ennemi, le prince des ténèbres, heureux Joseph, digne de toute louange !

    La Vierge pure, semblable à une nuée mystérieuse, tenant caché dans son sein le divin Soleil, tu l’as conduite de la cité de David en Égypte, pour dissiper les ténèbres de l’idolâtrie qui couvraient cette contrée, ô Joseph, ministre de l’incompréhensible mystère !

    Tu as assisté avec sagesse, ô Joseph, le Dieu devenu enfant dans la chair ; tu l’as servi comme un de ses Anges ; il t’a illuminé immédiatement ; tu as reçu en toi ses rayons spirituels ; ô bienheureux ! tu as paru tout éclatant de lumière dans ton cœur et dans ton âme.

    Celui qui d’une parole a façonné le ciel, la terre et la mer, a été appelé le Fils de l’artisan, de toi, admirable Joseph ! Tu as été nommé le père de celui qui est sans principe, et qui t’a glorifié comme le ministre d’un mystère qui surpasse toute intelligence.

    Que ta mort fut précieuse en présence du Seigneur, heureux Joseph ! Consacré au Seigneur dès l’enfance, tu as été le gardien sacré de la Vierge bénie ; et tu as chanté avec elle ce cantique : « Que toute créature bénisse le Seigneur, et l’exalte dans les siècles éternels ! Amen. »

 

    Nous vous louons, nous vous glorifions, heureux Joseph. Nous saluons en vous l’Époux de la Reine du ciel, le Père nourricier de notre Rédempteur. Quel mortel obtint jamais de pareils titres ? et cependant ces titres sont les vôtres, et ils ne sont que la simple expression des grandeurs qu’il a plu à Dieu de vous conférer. L’Église du ciel admire en vous le dépositaire des plus sublimes faveurs ; l’Église de la terre se réjouit de vos honneurs, et vous bénit pour les bienfaits que vous ne cessez de répandre sur elle.

    Royal fils de David, et en môme temps le plus humble des hommes, votre vie semblait devoir s’écouler dans cette obscurité qui faisait vos délices ; mais le Seigneur voulut vous associer au plus sublime de ses actes. Une noble Vierge, de même sang que vous, fait l’admiration du ciel, et deviendra la gloire et l’espérance de la terre ; cette Vierge vous est destinée pour épouse. L’Esprit-Saint doit se reposer en elle comme dans son tabernacle le plus pur ; c’est à vous, homme chaste et juste, qu’il a résolu de la confier comme un inestimable dépôt.Devenez donc l’Époux de celle «dont le Seigneur lui-même a convoité la beauté 27 ».

    Le Fils de Dieu vient commencer ici-bas une vie d’homme ; il vient sanctifier la famille, ses liens et ses affections. Votre oreille mortelle l’entendra vous nommer son Père ; vos yeux le verront obéir à vos commandements. Quelles furent, ô Joseph, les émotions de votre cœur, lorsque, pleinement instruit des grandeurs de votre Épouse et de la divinité de votre Fils adoptif, il vous fallut remplir le rôle de chef, dans cette famille au sein de laquelle le ciel et la terre se réunissaient ! Quel souverain et tendre respect pour Marie, votre Épouse ! quelle reconnaissance et quelles adorations pour Jésus, votre enfant soumis ! O mystère de Nazareth ! un Dieu habite parmi les hommes, et il souffre d’être appelé le Fils de Joseph !

    Daignez, ô sublime ministre du plus grand de tous les bienfaits, intercéder en notre laveur auprès du Dieu fait homme. Demandez-lui pour nous l’humilité qui vous a fait parvenir à tant de grandeur, et qui sera en nous la base d’une conversion sincère. C’est par l’orgueil que nous avons péché, que nous nous sommes préférés à Dieu ; il nous pardonnera cependant, si nous lui offrons « le sacrifice d’un cœur contrit et humilié 28 ». Obtenez-nous cette vertu, sans laquelle il n’est pas de véritable pénitence. Priez aussi, ô Joseph, afin que nous soyons chastes. Sans la pureté du cœur et des sens, nous ne pouvons approcher du Dieu de toute sainteté, qui ne souffre près de lui rien d’impur ni de souillé. Par sa grâce, il veut taire de nos corps des temples de son Saint-Esprit : aidez-nous à nous maintenir à cette élévation, à la rétablir en nous, si nous l’avions perdue.

    Enfin, ô fidèle Époux de Marie, recommandez-nous à notre Mère. Si elle daigne seulement jeter un regard sur nous en ces jours de réconciliation, nous sommes sauvés : car elle est la Reine de la miséricorde, et Jésus son fils, Jésus qui vous appela son Père, n’attend, pour nous pardonner, pour convertir notre cœur, que le suffrage de sa Mère. Obtenez-le pour nous, ô Joseph ! rappelez à Marie Bethléhem, l’Égypte, Nazareth, où son courage s’appuya sur votre dévouement ; dites-lui que nous vous aimons, que nous vous honorons aussi : et Marie daignera reconnaître par de nouvelles bontés envers nous les hommages que nous rendons à celui qui lui fut donné par le ciel pour être son protecteur et son appui.

 

LE XXI MARS. SAINT BENOÎT, ABBÉ

    Quarante jours s’étaient à peine écoules depuis l’heureux moment où la blanche colombe du Cassin s’éleva au plus haut des cieux ; et Benoît, son glorieux frère, montait à son tour, par un chemin lumineux, vers le séjour de bonheur qui devait les réunir à jamais. Le départ de l’un et de l’autre pour la patrie céleste eut lieu dans cette période du Cycle qui correspond, selon les années, au saint temps du Carême ; mais souvent il arrive que la fête de la vierge Scholastique a déjà été célébrée, lorsque la sainte Quarantaine ouvre son cours ; tandis que la solennité de Benoît tombe constamment dans les jours consacrés à la pénitence quadragésimale. Le Seigneur, qui est le souverain maître des temps, a voulu que ses fidèles, durant les exercices de leur pénitence, eussent sous les yeux, chaque année, un si illustre modèle et un si puissant intercesseur.

    Avec quelle vénération profonde nous devons approcher aujourd’hui de cet homme merveilleux, de qui saint Grégoire a dit « qu’il fut rempli de l’esprit de tous les justes » ! Si nous considérons ses vertus, elles l’égalent à tout ce que les annales de l’Église nous présentent de plus saint ; la charité de Dieu et du prochain, l’humilité, le don de la prière, l’empire sur toutes les passions, en font un chef-d’œuvre de la grâce du Saint-Esprit. Les signes miraculeux éclatent dans toute sa vie par la guérison des infirmités humaines, le pouvoir sur les forces de la nature, le commandement sur les démons, et jusqu’à la résurrection des morts. L’Esprit de prophétie lui découvre l’avenir ; et les pensées les plus intimes des hommes n’ont rien de caché aux yeux de son esprit. Ces traits surhumains sont relevés encore par une majesté douce, une gravité sereine, une charité compatissante, qui brillent à chaque page de son admirable vie ; et cette vie, c’est un de ses plus nobles enfants qui l’a écrite : c’est le pape et docteur saint Grégoire le Grand, qui s’est chargé d’apprendre à la postérité tout ce que Dieu voulut opérer de merveilles dans son serviteur Benoît.

    La postérité, en effet, avait droit de connaître l’histoire et les vertus de l’un des hommes dont l’action sur l’Église et sur la société a été le plus salutaire dans le cours des siècles : car, pour raconter l’influence de Benoît, il faudrait parcourir lus annales de tous les peuples de l’Occident, depuis le VII° siècle jusqu’aux âges modernes. Benoît est le père de l’Europe ; c’est lui qui, par ses enfants, nombreux comme les étoiles du ciel et comme les sables de la mer, a relevé les débris de la société romaine écrasée sous l’invasion des barbares ; présidé à l’établissement du droit public et privé des nations qui surgirent après la conquête ; porté l’Évangile et la civilisation dans L’Angleterre, la Germanie, les pays du Nord, er jusqu’aux peuples slaves ; enseigné l’agriculture ; détruit l’esclavage ; sauvé enfin le dépôt des lettres et des arts, dans le naufrage qui devait les engloutir sans retour, et laisser la race humaine en proie aux plus désolantes ténèbres.

    Et toutes ces merveilles, Benoît les a opérées par cet humble livre qui est appelé sa Règle. Ce code admirable de perfection chrétienne et de discrétion a discipliné les innombrables légions de moines par lesquels le saint Patriarche a opéré tous les prodiges que nous venons d’énumérer. Jusqu’à la promulgation de ces quelques pages si simples et si touchantes, l’élément monastique, en Occident, servait à la sanctification de quelques âmes ; mais rien ne faisait espérer qu’il dût être, plus qu’il ne l’a été en Orient, l’instrument principal de la régénération chrétienne et de la civilisation de tant de peuples. Cette Règle est donnée ; et toutes les autres disparaissent successivement devant elle, comme les étoiles pâlissent au ciel quand le soleil vient à se lever. L’Occident se couvre de monastères, et de ces monastères se répandent sur l’Europe entière tous les secours qui en ont fait la portion privilégiée du globe.

    Un nombre immense de saints et de saintes qui reconnaissent Benoît pour leur père, épure et sanctifie la société encore à demi-sauvage ; une longue série de souverains Pontifes, formés dans le cloître bénédictin, préside aux destinées de ce monde nouveau, et lui crée des institutions fondées uniquement sur la loi morale, et destinées à neutraliser la force brute, qui sans elles eût prévalu ; des évoques innombrables, sortis de l’école de Benoît, appliquent aux provinces et aux cités ces prescriptions salutaires ; les Apôtres de vingt nations barbares affrontent des races féroces et incultes, portant d’une main l’Évangile et de l’autre la Règle de leur père ; durant de longs siècles, les savants, les docteurs, les instituteurs de l’enfance, appartiennent presque tous à la famille du grand Patriarche qui, par eux, dispense la plus pure lumière aux générations. Quel cortège autour d’un seul homme, que cette armée de héros de toutes les vertus, de Pontifes, d’Apôtres, de Docteurs, qui se proclament ses disciples, et qui aujourd’hui s’unissent à l’Église entière pour glorifier le souverain Seigneur dont la sainteté et la puissance ont paru avec un tel éclat dans la vie et les œuvres de Benoît !

    Lisons maintenant le récit liturgique de quelques-uns des traits de sa vie, dans les Leçons que L’Église a rédigées pour sa fête.

    Benedictus , Nursiae nobili genere ortus, Romae liberalibus disciplinis eruditus, ut totum se Jesu Christo daret, ad eum locum qui Subiacus dicitur, in altissimam speluncam penetravit : in qua sic per triennium delituit , ut unus id sciret Romanus monachus, quo ad vitae necessitatem ministro utebatur. Dum igitur ei quodam die ardentes ad libidinem faces a diabolo subjicerentur, se in vepribus tamdiu volutavit, dum lacerato corpore, voluptatis sensus dolore opprimeretur. Sed jam erumpente ex illis latebris fama ejus sanctitatis, quidam monachi se illi instituendos tradiderunt : quorum Vivendi licentia cum ejus objurgationes ferre non posset, venenum in potione ei dare constituunt. Verum poculum ei praebentibus , crucis signo vas confregit, ac relicto monasterio in solitudinem se recepit.

    Sed cum multi ad eum quotidie discipuli convenirent, duodecim monasteria ædificavit , eaque sanctissimis legibus communivit. Postea Cassinum migravit, ubi simulacrum Apollinis, qui adhuc ibi colebatur, comminuit, aram evertit, et lucos succendit : ibique sancti Martini sacellum et sancti Johannis ædiculam exstruxit : oppidanos autem et incolas christianis præceptis imbuit. Quare augebatur in dies magis divina gratia Benedictus, ut etiam prophetico spiritu ventura prædiceret. Quod ubi accepit Totila Gothorum rex exploraturus an res ita esset, spatharium suum regio ornatu et comitatu præmittit, qui se regem simularet. Quem ut ille vidit : Depone, inquit, fili, depone quod geris ; nam tuum non est. Totilae vero prædixit adventum ejus in Urbem, maris transmissionem , et post novem annos mortem.

    Qui aliquot mensibus antequam evita migraret, præmonuit discipulos quo die esset moriturus : ac sepulcrum, in quo suum corpus condi vellet, sex diebus antequam eo inferretur, aperiri jussit : sextoque die deferri volait in ecclesiam : ubi sumpta Eucharistia, sublatis in cœlum oculis orans, in-ter manus discipulorum efflavit animam : quam duo monachi euntem in cœlum viderunt pallio ornatam pretiosissimo, circum eam fulgentibus lampadibus, et clarissima et gravissima specie virum stantem supra caput ipsius dicentem audierunt : Hæc est via, qna dilectus Domini Benedictus in cœlum ascendit.

 

    Benoît, né à Nursie de famille noble, après avoir commencé ses études à Rome, se retira dans une profonde caverne au lieu appelé Sublac, afin de se donner tout entier à Jésus-Christ. Il y vécut pendant trois ans dans une si profonde retraite, qu’il n’était connu que d’un seul moine nommé Romain, qui lui fournissait les choses nécessaires à la vie. Le démon avant un jour excité en lui une violente tentation d’impureté, il se roula sur des épines jusqu’à ce que son corps étant tout déchiré, le sentiment du plaisir fût entièrement étouffé par la douleur. La renommée de sa sainteté s’étant répandue au dehors de sa retraite, quelques moines se donnèrent à lui pour être sous sa conduite. Ces hommes n’ayant pu souffrir les corrections que leur vie licencieuse obligeait le saint de leur faire, ils résolurent de lui donner du poison dans un breuvage ; mais lorsqu’ils le lui présentèrent à boire, Benoît, ayant fait le signe de la croix sur le vase, le brisa ; et, quittant le monastère, il s’en retourna dans sa solitude.

    D’autres disciples, et en grand nombre, vinrent se ranger sous sa discipline ; il leur bâtit douze monastères qu’il régla par de très saintes lois. Il se rendit ensuite au Mont-Cassin, où il brisa une idole d’Apollon qu’on y adorait encore, renversa l’autel, et détruisit le bois sacré. Il éleva en ce lieu une chapelle à saint Martin, et une autre à saint Jean, et il enseigna aux. habitants de la contrée les préceptes de la religion chrétienne. Benoît croissait de jour en jour dans la grâce de Dieu, en sorte qu’il prédisait même l’avenir par un esprit prophétique. Ce qui ayant été rapporté à Totila, roi des Goths, ce prince, voulant éprouver s’il en était ainsi, l’alla trouver, envoyant d’avance son écuyer qui contrefaisait le roi, et à qui il avait donné l’équipage et les ornements royaux. Dès que Benoît l’eut aperçu, il lui dit : Mettez bas, mon fils, mettez bas ce que vous portez : car il ne vous appartient pas. Il prédit à Totila lui-même ce qui devait lui arriver : qu’il entrerait dans Rome, qu’il passerait la mer, et qu’il mourrait au bout de neuf ans.

    Quelques mois avant de sortir de cette vie, il annonça à ses disciples le jour de sa mort, et il fit ouvrir le tombeau dans lequel il voulait être inhumé, six jours avant que l’on y déposât son corps . L e sixième jour, il se fit porter à l’église, où, après avoir reçu l’Eucharistie, levant les yeux au ciel dans la prière, il rendit son âme entre les bras de ses disciples. Deux moines virent cette âme qui montait au ciel, ornée d’un manteau très précieux, et environnée de flambeaux éclatants de lumière ; et ils entendirent un homme vénérable et tout resplendissant qui était au-dessus de la tête du saint, et qui leur disait : Ceci est le chemin par lequel Benoit, le bien-aimé du Seigneur, est monte au ciel.

    L’Ordre Bénédictin célèbre son illustre Patriarche par les trois Hymnes suivantes.

    HYMNE.

    Laudibus cives resonent canoris, Templa solemnes modulentur hymnos : Hac die summi Benedictus arcem Scandit Olympi.

    Ille florentes peragebat annos. Cum puer dulcis patriæ penates Liquit, et solus latuit silenti     Conditus antro.

    Inter urticas rigidosque sentes Vicit altricem scelerum juventam : Inde conscripsit documenta vitæ Pulchra beatae.

    Aeream turpis Clarii figuram, Et nemus stravit Veneri dicatum, Atque Baptistas posuit sacrato Monte sacellum.

    Jamque felici residens Olympo, Inter ardentes Seraphim catervas, Spectat, et dulci reficit clientum Corda liquore.

    Gloria Patri, genitaeque Proli, Et tibi, compar utriusque semper Spiritus alme , Deus unus omni Tempore saecli. Amen.

 

    Faites entendre, ô fidèles, des chants harmonieux ; temples, retentissez d’hymnes solennelles : aujourd’hui Benoît s’élève dans les hauteurs des cieux.

    C’est à l’âge où la vie commence à fleurir, qu’on le vit enfant quitter une patrie qui lui était chère, et se retirer seul au fond d’un antre silencieux.

    Sur les buissons semés d’orties et d’épines, il terrassa les passions coupables de la jeunesse : par la il devint digne d’écrire les règles admirables de la vie parfaite.

    Il renversa la statue d’airain du profane Apollon : il détruisit le bois consacre à Vénus ; et sur le sommet de la sainte montagne il éleva un temple à Jean-Baptiste.

    Maintenant, fixé dans l’heureuse région du ciel, mêlé au chœur ardent des Séraphins, il voit encore ses protégés, et ranime leurs âmes de ses douces influences.

    Gloire au Père et au Fils qu’il engendre ! à vous honneur égal, Esprit de l’un et de l’autre ! gloire au Dieu unique dans tout le cours des siècles ! Amen.

    

    IIe HYMNE

    Quidquid antiqui cecinere Vates, Quidquid aeternæ monimenta legis, Continet nobis celebranda summi Vita Monarchae.

    Extulit Mosen pietas benignum, Inclytum proles Abraham decorat, Isaac sponsæ decus, et severi Jussa parentis.

    Ipse virtutum cumulis onustus, Celsior nostri Patriarcha cœtus Isaac, Mosen, Abraham sub uno Pectore clausit.

    Ipse, quos mundi rapuit procellis, Hic pius flatu statuat secundo, Pax ubi nullo, requiesque gliscit Mista pavore.

    Gloria Patri, genitæque Proli, Et tibi, compar utriusque semper Spiritus alme, Deus unus, omni Tempore sæcli. Amen.

 

    Tout ce que chantèrent les anciens Prophètes, tout ce que contiennent les livres de la loi éternelle, la vie de notre grand Patriarche l’a reproduit avec gloire.

    La piété glorifia Moïse, le plus doux des hommes ; le grand Abraham s’est illustré dans son fils ; l’honneur d’Isaac parut dans la beauté de son épouse et dans sa soumission à l’ordre rigoureux de son père.

    Chargé d’une ample moisson de vertus, l’auguste Patriarche de notre famille a réuni en lui Moïse, Abraham et Isaac.

    Qu’il daigne être propice à ceux qu il a sauvés du naufrage du monde ; que son souffle bienfaisant les pousse au port où règne un doux repos que l’inquiétude ne trouble jamais.

    Gloire au Père et au Fils qu’il engendre ! à vous honneur égal, Esprit de l’un et de l’autre ! gloire au Dieu unique dans tout le cours des siècles !

    Amen.

    Cette troisième Hymne du Bréviaire monastique a été composée par le célèbre Pierre le Vénérable, abbé de Cluny et ami de saint Bernard.

    IIIe HYMNE.

    Inter æternas superum coronas, Quas sacro partas retinent agone, Emicas celsis meritis coruscus, O Benedicte.

    Sancta te compsit puerum senectus, Nil sibi de te rapuit voluptas, Aruit mundi tibi flos ad alta Mente levato.

    Hinc fuga lapsus, patriam, parentes Deseris, fervens nemorum colonus, Edomas carnem, subigisque Christo Tortor acerbus.

    Ne diu tutus latebras foveres, Signa te produnt operum piorum, Spargitur felix celeri per orbem Fama volatu.

    Gloria Patri, genitæque Proli, Et tibi, compar utriusque semper Spiritus alme , Deus unus, omni Tempore sæcli. Amen.

 

    Au milieu des héros qui portent dans les cieux la couronne immortelle qu’ils méritèrent dans leur lutte sacrée, tu brilles, ô Benoit, de l’éclat de tes mérites sublimes.

    Dès l’enfance, la sagesse d’un vieillard régla ta vie ; l’amour des voluptés ne gagna rien sur toi, la fleur du monde sembla vile et fanée à tes yeux accoutumés à regarder le ciel.

    Par une fuite généreuse, tu quittas patrie et famille ; courageux habitant du désert, tu triomphas de la chair, et devenu son tyran, tu l’assujettis au Christ ;

    Mais le secret des antres ne couvrit pas longtemps ta gloire ; tes prodiges, tes saintes œuvres te trahirent bientôt ; et l’heureuse renommée de tes mérites vola promptement par le monde.

    Gloire au Père et au Fils qu’il engendre ! à vous honneur égal, Esprit de l’un et de l’autre ! gloire au Dieu unique, dans tout le cours des siècles !

    Amen.

    La Prose suivante orne la Messe de saint Benoît, dans le Missel monastique.

    SÉQUENCE.

    Laeta quies magni ducis, Dona ferens novæ lucis, Hodie recolitur.

    Charis datur piae menti. Corde sonet in ardenti Quidquid foris promitur.

    Hunc per callem Orientis Admiremur ascendentis Patriarchæ speciem.

    Amplum semen magnae prolis Illum fecit instar solis, Abrahae persimilem.

    Corvum cernis ministrantem : Hinc Eliam latitantem Specu nosce parvulo.

    Eliseus dignoscatur. Cum securis revocatur De torrentis alveo.

    Illum Joseph candor morum, Illum Jacob futurorum, Mens effecit conscia.

    Ipse memor suae gentis, Nos perducat in manentis Semper Christi gaudia. Amen.

 

 

    Cette journée qui resplendit d’un éclat nouveau, est celle où notre grand chef entra dans son repos.

    La grâce a visite l’âme filiale de ses enfants ; que leurs chants soient dignes de l’amour qui enflamme leurs cœurs.

    Admirons notre Patriarche qui s’élève par un chemin céleste, à l’orient.

    L’innombrable famille sortie de lui l’a fait l’égal d’Abraham semblable au soleil.

    C’est Élie cache au fond de son antre ; un corbeau exécute ses ordres.

    C’est Élisée, quand il retire la hache tombée au fond du lac.

    Par la pureté de sa vie il ressemble à Joseph ; par son esprit prophétique il retrace Jacob.

    Qu’il daigne se souvenir des enfants dont il est le Père, et qu’il nous conduise aux joies éternelles du Christ qui demeure à jamais ! Amen.

    L’Église grecque n’a point omis les louanges du grand Abbé des occidentaux, dans sa Liturgie. Nous plaçons ici quelques-unes des strophes qu’elle a consacrées, dans les Menées, à célébrer ses mérites et sa gloire.

    (DIE XXI MARTII.)

    Mihi laudabilem moriam tuam , o sancte, hymnis celebrare aggresso, gratiam ac peccatorum omnium remissionem tribui, Benedicte, Sancto deprecare.

    In eremo tuam a pueritia crucem tollens, Omnipotentem insecutus es, atque carne mortificata vitam, o beatissime, promeruisti.

    Angusta semita calcata pedem in Paradisi latitudine fixisti, o prorsus beate, ac daemonum calliditates et insidias elusisti.

    Lacrymarum tuarum profluviis fructiferi ligni instar irrigatus, o Benedicte, divinos virtutum ac miraculorum fructus, Dei virtute, ubertim attulisti.

    Per continentia : certamina, o beatae, carnis membris mortificatis, mortuos precibus exsuscitasti, ac debilibus expeditam gradiendi vim tradidisti, morbumque omnem curasti, cum fide in admiratione habitus, o Pater.

    Siccas atque aridas animas vivifico sermone tuo, o beate, frugiferas reddidisti, miraculorum exhibitione, et pastor divinitus inspiratus, et speciosissimus monachorum decor effectus.

    Misericordem Deum deprecatus, sapiens pater, olei thecam, quemadmodum Elias, illico replevisti, o beatissime, a videntibus cum fide in admiratione habitus.

    Utpote mente purus, utpote extra te raptus, universam terram conspexisti, ceu ab unico radio Dei te honorantis illustratus, o beatissime Benedicte.

    In Christo imperans fontis aquam, precibus bonorum datorem obsecrans, emanare fecisti, quae miraculum depraedicans, o Benedicte, adhuc perseverat.

    Spiritus splendore collustratus, pravorum etiam dæmonum tenebras dissipasti, o miraculorum patrator Benedicte, splendidissimum monachorum luminare.

    Te, o beate, venenatis potionibus interimere insipienter volentes, quem divina universi Creatoris manus custodiebat, insipientes confusi sunt Quos prævia tua per Spiritum scientia deprehendit.

    Te monachorum turbæ a te convocatæ diu noctuque concélébrant, corpus tuum in medio positum servantes, quod largos miraculorum fluvios effundit, o pater sapiens, eorumque gressus perenni lumine collustrat.

    Divinis mandatis obsecutus, o pater, super solares radios effulsisti , atque ad inocciduum translatus es, exorans propitiationem peccatorum concedi iis, qui te cum fide colunt, celebris Benedicte.

 

    J’entreprends, ô Benoît, de célébrer par une hymne ton illustre mémoire ; obtiens-moi par tes prières la grâce du Seigneur, et la rémission de tous mes péchés.

    Dès l’enfance, tu portas la croix au désert, tu suivis le Tout-Puissant, et, mortifiant ta chair, tu méritas la vie, o bienheureux !

    Marchant dans le sentier étroit, tu t’es établi dans les vastes plaines du Paradis, vainqueur des ruses et des embûches du démon, ô bienheureux !

    Semblable à un arbre fécond, tu as été arrosé de tes larmes, ô Benoit ! la vertu de Dieu t’a fait produire en abondance le fruit divin des signes et des prodiges.

    Les membres de ta chair subirent le joug de la pénitence, au milieu des combats de la chasteté, ô bienheureux ! En retour, tes prières ont ressuscité les morts, tu as rendu la vigueur aux boiteux, tu as guéri toutes sortes de maladies, ô Père ! qui attirais la foi et l’admiration.

    Ta parole vivifiante, ô bienheureux ! a rendu fécondes des âmes sèches et arides, à la vue de tes prodiges. Pasteur divinement inspiré, tu es devenu la plus éclatante gloire des moines.

    Tu t’adressas au Dieu plein de miséricorde, ô père comblé de sagesse ! comme Élie, tu remplis tout à coup le vase d’une huile miraculeuse, ô bienheureux ! qui attirais la foi et l’admiration.

    Ravi hors de toi-même, à cause de la pureté de ton âme, la terre entière parut à tes regards, comme dans un rayon de la gloire de Dieu, qui daignait t’éclairer de sa lumière, ô bienheureux Benoît !

    Tu commandes au nom du Christ ; et une source d’eau vive se met à couler, par l’effet de ta prière à l’auteur de tout bien ; cette fontaine, monument du prodige, coule encore aujourd’hui, ô Benoît !

    Tout éclatant de la splendeur de l’Esprit-Saint, tu as dissipé les ténèbres des démons pervers, ô Benoît, opérateur de prodiges, lumineux flambeau des moines !

    On voulut, ô bienheureux ! te faire périr par un breuvage empoisonné, toi que protégeait la divine main du Créateur de l’univers , ces insensés furent confondus ; ta science par l’Esprit-Saint avait deviné leur malice.

    Les chœurs des moines que tu as rassemblés te célèbrent le jour et la nuit ; ils conservent ton corps au milieu du sanctuaire ; de ce sacré corps émane une source abondante de miracles, et une lumière qui éclaire continuellement les pas de tes enfants, ô père plein de sagesse !

    Par ton obéissance aux divins préceptes, ton éclat, ô père, surpasse les rayons du soleil ; élevé jusqu’à cette région où la lumière ne se couche pas, obtiens le pardon de leurs péchés à ceux qui t’honorent avec foi, illustre Benoît !

 

    Nous vous saluons avec amour, ô Benoît, vase d’élection, palmier du désert, homme angélique ! Quel mortel a été choisi pour opérer sur la terre plus de merveilles que vous n’en avez accompli ? Le Christ vous a couronné comme l’un de ses principaux coopérateurs dans l’œuvre du salut et de la sanctification des hommes. Qui pourrait compter les millions d’âmes qui vous doivent la béatitude éternelle, soit que votre Règle immortelle les ait sanctifiées dans le cloître, soit que le zèle de vos fils ait été pour elles le moyen de connaître et de servir le grand Dieu qui vous a élu ? Autour de vous, dans le séjour de la gloire, un nombre immense de bienheureux se reconnaît redevable à vous, après Dieu, de la félicité éternelle ; sur la terre, des nations entières professent la vraie foi, parce qu’elles ont été évangélisées par vos disciples.

    O Père de tant de peuples, abaissez vos regards sur votre héritage, et bénissez encore cette Europe ingrate qui vous doit tout, et qui a presque oublié votre nom. La lumière que vos enfants lui apportèrent a pâli ; la chaleur par laquelle ils vivifièrent les sociétés qu’ils fondèrent et civilisèrent par la Croix, s’est refroidie ; les ronces ont couvert en grande partie le sol dans lequel ils jetèrent la semence du salut : venez au secours de votre œuvre ; et, par vos prières, retenez la vie qui menace de s’éteindre. Consolidez ce qui est ébranlé ; et qu’une nouvelle Europe, une Europe catholique, s’élève bientôt à la place de celle que l’hérésie et toutes les fausses doctrines nous ont faite.

    O Patriarche des Serviteurs de Dieu, considérez du haut du ciel la Vigne que vos mains ont plantée, et voyez à quel état de dépérissement elle est déchue. Jadis, en ce jour, votre nom était loué comme celui d’un Père dans trente mille monastères, des cotes de la Baltique aux rivages de la Syrie, de la verte Erin aux steppes de la Pologne : maintenant, on n’entend plus retentir que de rares et faibles concerts, qui montent vers vous du sein de cet immense patrimoine que la foi et la reconnaissance des peuples vous avaient consacré. Le vent brûlant de l’hérésie a consumé une partie de vos moissons, la cupidité a convoité le reste, et la spoliation depuis .les siècles ne s’est jamais arrêtée dans son cours, soit qu’elle ait appelé la politique à son aide, soit qu’elle ait eu recours à la violence ouverte. Vous avez été dépossédé, ô Benoît, de ces milliers de sanctuaires qui furent si longtemps pour les peuples le principal foyer de vie et de lumière ; et la race de vos enfants s’est presque éteinte. Veillez, ô Père, sur leurs derniers rejetons. Selon une antique tradition, le Seigneur vous révéla un jour que votre filiation devait persévérer jusqu’aux derniers jours du monde, que vos enfants combattraient pour la sainte Église Romaine, et qu’ils confirmeraient la foi de plusieurs, dans les suprêmes épreuves de l’Église ; daignez, par votre bras puissant, protéger les débris de cette famille qui vous nomme encore son Père. Relevez-la, multipliez-la, sanctifiez-la ; faites fleurir chez elle l’esprit que vous avez déposé dans votre Règle sainte, et montrez par vos œuvres que vous êtes toujours le béni du Seigneur.

    Soutenez la sainte Église par votre intercession puissante, ô Benoît ! Assistez le Siège Apostolique, si souvent occupé par vos enfants. Père de tant de Pasteurs des peuples, obtenez-nous des Évêques semblables à ceux que votre Règle a formés. Père de tant d’Apôtres, demandez poulies pays infidèles des envoyés évangéliques qui triomphent par le sang et par la parole, comme ceux qui sortirent de vos cloîtres. Père de tant de Docteurs, priez, afin que la science des saintes lettres renaisse pour le secours de l’Église et pour la confusion de l’erreur. Père de tant d’Ascètes sublimes, réchauffez le zèle de la perfection chrétienne, qui languit au sein de nos chrétientés modernes. Patriarche de la Religion dans l’Occident, vivifiez tous les Ordres Religieux que l’Esprit-Saint a donnés successivement à l’Église ; tous vous regardent avec respect comme un ancêtre vénérable ; répandez sur eux tous l’influence de votre paternelle charité.

    Enfin, ô Benoît, ami de Dieu, priez pour les fidèles du Christ, en ces jours consacrés aux sentiments et aux œuvres de la pénitence. C’est du sein même de la sainte Quarantaine que vous vous êtes élancé vers le séjour des joies éternelles : soyez propice aux chrétiens qui combattent en ce moment dans cette même arène. Élevez leur courage par vos exemples et par vos préceptes ; qu’ils apprennent de vous à dompter la chair, à la soumettre à l’esprit ; qu’ils recherchent comme vous la retraite, pour y méditer les années éternelles ; qu’ils détachent leur cœur et leurs pensées des joies fugitives du monde. La piété catholique vous invoque comme l’un des patrons et des modèles du chrétien mourant ; elle se souvient du spectacle sublime qu’offrit votre trépas, lorsque debout au pied de l’autel, soutenu sur les bras de vos disciples, touchant à peine la terre de vos pieds, vous rendîtes votre âme à son Créateur, dans la soumission et la confiance ; obtenez-nous, ô Benoît, une mort courageuse et tranquille comme la vôtre. Ecartez de nous, à ce moment suprême, toutes les embûches de l’ennemi ; visitez-nous par votre présence, et ne nous quittez pas que nous n’ayons exhalé notre âme dans le sein du Dieu qui vous a couronné.

 

LE XXV MARS. L’ANNONCIATION DE LA TRÈS SAINTE VIERGE.

    Cette journée est grande dans les annales de l’humanité ; elles est grande aux yeux même de Dieu : car elle est l’anniversaire du plus solennel événement qui se soit accompli dans le temps. Aujourd’hui, le Verbe divin, par lequel le Père a créé le monde, s’est fait chair au sein d’une Vierge, et il a habité parmi nous 29 . Suspendons en ce jour nos saintes tristesses ; et en adorant les grandeurs du Fils de Dieu qui s’abaisse, rendons grâces au Père qui a aimé le monde jusqu’à lui donner son Fils unique 30 , et au Saint-Esprit dont la vertu toute-puissante opère un si profond mystère Au sein même de l’austère Quarantaine, voici que nous préludons aux joies ineffables de la fête de Noël ; encore neuf mois, et notre Emmanuel conçu en ce jour naîtra dans Bethléhem, et les concerts des Anges nous convieront à venir saluer sa naissance fortunée.

    Dans la semaine de la Septuagésime, nous avons contemplé avec terreur la chute de nos premiers parents ; nous avons entendu la voix de Dieu dénonçant la triple sentence, contre le serpent, contre la femme, et enfin contre l’homme. Nos cœurs ont été glacés d’effroi au bruit de cette malédiction dont les effets sont arrives sur nous, et doivent se taire sentir jusqu’au dernier jour du monde. Cependant, une espérance s’est fait jour dans notre âme ; du milieu des anathèmes, une promesse divine a brille tout à coup comme une lueur de salut. Notre oreille a entendu le Seigneur irrite dire au serpent infernal qu’un jour sa tête altière serait brisée, et que le pied d’une femme lui porterait ce coup terrible.

    Le moment est venu où le Seigneur va remplir l’antique promesse. Durant quatre mille ans, le monde en attendit l’effet ; malgré ses ténèbres et ses crimes, cette espérance ne s’éteignit pas dans son sein. Dans le cours des siècles, la divine miséricorde a multiplié les miracles, les prophéties, les figures, pour rappeler l’engagement qu’elle daigna prendre avec l’homme. Le sang du Messie a passé d’Adam à Noé ; de Sem à Abraham, Isaac et Jacob ; de David et Salomon à Joachim ; il coule maintenant dans les veines de Marie, tille de Joachim. Marie est cette femme par qui doit être levée la malédiction qui pèse sur notre race. Le Seigneur, en la décrétant immaculée, a constitué une irréconciliable inimitié entre elle et le serpent ; et c’est aujourd’hui que cette tille d’Ève va réparer la chute de sa mère, relever son sexe de l’abaissement dans lequel il était plongé, et coopérer directement et efficacement à la victoire que le Fils de Dieu vient remporter en personne sur l’ennemi de sa gloire et du genre humain.

    La tradition apostolique a signalé à la sainte Église le vingt-cinq mars, comme le jour qui vit s’accomplir l’auguste mystère 31 . Ce fut à l’heure de minuit que la très pure Marie, seule, et dans le recueillement de la prière, vit apparaître devant elle le radieux Archange descendu du ciel pour venir recevoir son consentement, au nom de la glorieuse Trinité. Assistons à l’entrevue de l’Ange et de la Vierge, et reportons en même temps notre pensée aux premiers jours du monde. Un saint Évêque martyr du II° siècle, fidèle écho de l’enseignement des Apôtres, saint Irenée, nous a appris à rapprocher cette grande scène de celle qui eut lieu sous les ombrages d’Eden 32 .

    Dans le jardin des délices, c’est une vierge qui se trouve en présence d’un ange, et un colloque s’établit entre l’ange et la vierge. A Nazareth, une vierge est aussi interpellée par un ange, et un dialogue s’établit entre eux ; mais l’ange du Paradis terrestre est un esprit de ténèbres, et celui de Nazareth est un esprit de lumière Dans les deux rencontres, c’est l’ange qui prend le premier la parole. « Pourquoi, dit l’esprit maudit à la première femme, pourquoi Dieu vous a-t-il commandé de ne pas manger du fruit de tous les arbres de ce jardin ? » On sent déjà dans cette demande impatiente la provocation au mal, le mépris, la haine envers la faible créature dans laquelle Satan poursuit l’image de Dieu.

    Voyez au contraire l’ange de lumière avec quelle douceur, quelle paix, il approche de la nouvelle Ève ! avec quel respect il s’incline devant cette fille des hommes ! « Salut, ô pleine de grâce ! le Seigneur est avec vous ; vous êtes bénie entre les femmes » Qui ne reconnaît l’accent céleste dans ces paroles où tout respire la dignité et la paix ! Mais continuons de suivre le mystérieux parallèle.

    La femme d’Eden, dans son imprudence, écoute la voix du séducteur ; elle s’empresse de répondre. Sa curiosité l’engage dans une conversation avec celui qui l’invite à scruter les décrets de Dieu. Elle n’a pas de défiance à l’égard du serpent qui lui parle, tout à l’heure, elle se défiera de Dieu même.

    Marie a entendu les paroles de Gabriel ; mais cette Vierge très prudente, comme parle l’Église, demeure dans le silence. Elle se demande d’où peuvent venir ces éloges dont elle est l’objet. La plus pure, la plus humble des vierges craint la flatterie ; et l’envoyé céleste n’obtiendra pas d’elle une parole qu’il n’ait éclairci sa mission par la suite de son discours. « Ne craignez pas, ô Marie, dit-il à la nouvelle Ève : car vous avez trouvé grâce devant le Seigneur. Voici que vous concevrez et enfanterez un fils, et vous l’appellerez Jésus. Il sera grand, et il sera appelé le Fils du Très-Haut ; et le Seigneur lui donnera le trône de David son père ; il régnera sur la maison de Jacob à jamais, et son règne n’aura pas de fin. »

    Quelles magnifiques promesses descendues du ciel, de la part de Dieu ! quel objet plus digne de la noble ambition d’une fille de Juda, qui sait de quelle gloire doit être entourée l’heureuse mère du Messie ? Cependant, Marie n’est pas tentée par tant d’honneur. Elle a pour jamais consacré sa virginité au Seigneur, afin de lui être plus étroitement unie par l’amour ; la destinée la plus glorieuse qu’elle ne pourrait obtenir qu’en violant ce pacte sacré, ne saurait émouvoir son âme. « Comment cela pourrait-il se faire, répond-elle à l’Ange, puisque je ne connais pas d’homme ? »

    La première Ève ne montre pas ce calme, ce désintéressement. A peine l’ange pervers lui a-t-il assuré qu’elle peut violer, sans crainte de mourir, le commandement de son divin bienfaiteur, que le prix de sa désobéissance sera d’entrer par la science en participation delà divinité même : tout aussitôt, elle est subjuguée. L’amour d’elle-même lui a fait oublier en un instant le devoir et la reconnaissance ; elle est heureuse de se voir affranchie au plus tôt de ce double lien qui lui pèse.

    Telle se montre cette femme qui nous a perdus ; mais combien différente nous apparaît cette autre femme qui devait nous sauver ! La première, cruelle à sa postérité, se préoccupe uniquement d’elle-même ; la seconde s’oublie, pour ne songer qu’aux droits de Dieu sur elle. L’Ange, ravi de cette sublime fidélité, achève de lui dévoiler le plan divin « L’Esprit-Saint, lui dit-il, surviendra en vous ; la Vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre ; et c’est pour cela que ce qui naîtra de vous sera appelé le Fils de Dieu. Élisabeth votre cousine a conçu un fils, malgré sa vieillesse ; celle qui fut stérile est arrivée déjà à son sixième mois : car rien n’est impossible à Dieu. » L’Ange arrête ici son discours, et il attend dans le silence la résolution de la vierge de Nazareth.

    Reportons nos regards sur la vierge d’Eden. A peine l’esprit infernal a-t-il cessé de parler, qu’elle jette un œil de convoitise sur le fruit défendu ; elle aspire à l’indépendance dont ce fruit si délectable va la mettre en possession. Sa main désobéissante s’avance pour le cueillir ; elle le saisit, elle le porte avidement à sa bouche, et au même instant la mort prend possession d’elle : mort de l’âme par le péché qui éteint la lumière de vie ; mort du corps qui séparé du principe d’immortalité, devient désormais un objet de honte et de confusion, en attendant qu’il tombe en poussière.

    Mais détournons nos yeux de ce triste spectacle, et revenons a Nazareth. Marie a recueilli les dernières paroles de l’Ange ; la volonté du ciel est manifeste pour elle. Cette volonté lui est glorieuse et fortunée : elle l’assure que l’ineffable bonheur de se sentir Mère d’un Dieu lui est réservé, à elle humble tille de l’homme, et que la fleur de virginité lui sera conservée. En présence de cette volonté souveraine, Marie s’incline dans une parfaite obéissance, et dit au céleste envoyé : « Voici la servante du Seigneur ; qu’il me soit fait selon votre parole ».

    Ainsi, selon la remarque de notre grand saint Irenée, répétée par toute la tradition chrétienne, l’obéissance de la seconde femme répare la désobéissance de la première ; car la Vierge de Nazareth n’a pas plus tôt dit : Qu’il me soit fait, Fiat, que le Fils éternel de Dieu qui, selon le décret divin, attendait cette parole, se rend présent, par l’opération de l’Esprit-Saint, dans le chaste sein de Marie, et vient y commencer une vie humaine. Une Vierge devient Mère, et la Mère d’un Dieu ; et c’est l’acquiescement de cette Vierge à la souveraine volonté qui la rend féconde, par l’ineffable vertu de l’Esprit-Saint. Mystère sublime qui établit des relations de fils et de mère entre le Verbe éternel et une simple femme ; qui fournit au Tout-Puissant un moyen digne de lui d’assurer son triomphe contre L’esprit infernal, dont l’audace et la perfidie semblaient avoir prévalu jusqu’alors contre le plan divin !

    Jamais défaite ne fut plus humiliante et plus complète que celle de Satan, en ce jour Le pied de la femme, de cette humble créature qui lui offrit une victoire si facile, ce pied vainqueur, il le sent maintenant peser de tout son poids sur sa tête orgueilleuse qui en est brisée. Eve se relève dans son heureuse fille pour écraser le serpent. Dieu n’a pas choisi l’homme pour cette vengeance : l’humiliation de Satan n’eût pas été assez profonde. C’est la première proie de l’enfer, sa victime la plus faible, la plus désarmée, que le Seigneur dirige contre cet ennemi. Pour prix d’un si haut triomphe, une femme dominera désormais non seulement sur les anges rebelles, mais sur toute la race humaine ; bien plus, sur toutes les hiérarchies des Esprits célestes. Du haut de son trône sublime, Marie Mère de Dieu plane au-dessus de toute la création. Au fond des abîmes infernaux Satan rugira d’un désespoir éternel, en songeant au malheur qu’il eut de diriger ses premières attaques contre un être fragile et crédule que Dieu a si magnifiquement vengé ; et dans les hauteurs du ciel, les Chérubins et les Séraphins lèveront timidement leurs regards éblouis vers Marie, ambitionneront son sourire, et se feront gloire d’exécuter les moindres désirs de cette femme, la Mère du grand Dieu et la sœur des hommes

    C’est pourquoi nous, enfants de la race humaine, arrachés à la dent du serpent infernal par l’obéissance de Marie, nous saluons aujourd’hui l’aurore de notre délivrance. Empruntant les paroles du cantique de Debbora, où cette femme, type de Marie victorieuse, chante son triomphe sur les ennemis du peuple saint, nous disons : « La race des forts avait disparu d’Israël, jusqu’au jour où s’éleva Debbora, où parut celle qui est la mère dans Israël. Le Seigneur a inauguré un nouveau genre de combat ; il a forcé les portes de son ennemi 33 . » Prêtons l’oreille, et entendons encore, à travers les siècles, cette autre femme victorieuse, Judith. Elle chante à son tour : « Célébrez le Seigneur notre Dieu, qui n’abandonne pas ceux qui espèrent en lui. C’est en moi, sa servante, qu’il a accompli la miséricorde promise à la maison d’Israël ; c’est par ma main qu’il a immolé, cette nuit même, l’ennemi de son peuple. Le Seigneur tout-puissant a frappé cet ennemi ; il l’a livré aux mains d’une femme, et il l’a percé de son glaive 34 . »

 

    AUX PREMIÈRES VÊPRES.

    Lorsque la fête de l’Annonciation tombe un autre jour que le lundi, les premières Vêpres de cette solennité sont célébrées avant midi, selon l’usage du Carême dans les jours de jeûne ; mais si la fête arrive le lundi, cet Office se célèbre à l’heure ordinaire des Vêpres, et l’on fait seulement commémoration du Dimanche, par l’Antienne de Magnificat et par l’Oraison.

    L’Office des premières Vêpres est toujours comme l’ouverture de la fête ; et l’Église aujourd’hui emprunte la matière de ses chants au récit de l’Evangéliste qui nous a transmis le sublime dialogue de l’Ange et de la Vierge. Les Psaumes sont ceux que la tradition chrétienne a consacres à la célébration des grandeurs de Marie, et dont nous avons ailleurs expliqué l’intention.

    1 Ant. Missus est Gabriel Angelus ad Mariam Virginem desponsatam Joseph.

    1. Ant. L’Ange Gabriel fut envoyé à la Vierge Marie, qui était l’épouse de Joseph.

    Psaume CIX. Dixit Dominus, page 53.

    2 Ant. Ave, Maria, gratia plena, Dominus tecum benedicta tu in mulieribus.

    2. Ant. Je vous salue, Marie, pleine de grâce ; le Seigneur est avec vous ; vous êtes bénie entre les femmes.

    Psaume CXII. Laudate pueri, page 56.

    3. Ant. Ne timeas, Maria ; invenisti gratiam apud Dominum : ecce concipies, et paries filium.

    3. Ant. Ne craignez point, Marie : car vous avez trouvé grâce devant le Seigneur ; voici que vous concevrez et enfanterez un fils.

    PSAUME CXXI.

    Laetatus sum in his quæ dicta sunt mihi : * In domum Domini ibimus.

    Stantes erant pedes nostri * in atriis tuis, Jerusalem.

    Jerusalem quæ aedificatur ut civitas : * cujus participatio ejus in idipsum.

    Illuc enim ascenderunt tribus, tribus Domini * testimonium Israël ad confitendum Nomini Domini.

    Quia illic sederunt sedes in judicio : * sedes super domum David.

    Rogate quae ad pacem sunt Ierusalem : * et abundantia diligentibus te.

    Fiat pax in virtute tua : * et abundantia in turribus tuis.

    Propter fratres meos et proximos meos : * loquebar pacem de te.

    Propter domum Domini Dei nostri : * quæsivi bona tibi.

4. Ant. Dabit ei Dominus sedem David patris ejus, et regnabit in æternum.

 

    Je me suis réjoui quand on m’a dit : Nous irons vers Marie, la maison du Seigneur.

    Nos pieds se sont fixés dans tes parvis, ô Jérusalem ! nos cœurs dans votre amour, ô Marie !

    Marie semblable à Jérusalem, est bâtie comme une Cité : tous ceux qui habitent dans son amour sont unis et liés ensemble.

    C’est en elle que se sont donné rendez-vous les tribus du Seigneur, selon l’ordre qu’il en a donné à Israël, pour y louer le Nom du Seigneur.

    Là, sont dressés les sièges de la justice, les trônes de la maison de David ; et Marie est la fille des Rois

    Demandez à Dieu, par Marie, la paix pour Jérusalem : que tous les biens soient pour ceux qui t’aiment, ô Église !

    Voix de Marie : Que la paix règne sur tes remparts, 0 nouvelle Sion ! et l’abondance dans tes forteresses.

    Moi, la fille d’Israël, je prononce sur toi des paroles de paix, à cause de mes frères et de mes amis qui sont au milieu de toi.

    Parce que tu es la maison du Seigneur notre Dieu , j’ai appelé sur toi tous les biens.

    4. Ant. Le Seigneur lui donnera le trône de David son père ; et il régnera éternellement.

    PSAUME CXXVI.

    Nisi Dominus aedificaverit domum : * in vanum laboraverunt qui aedificant eam.

    Nisi Dominus custodierit civitatem : * frustra vigilat qui custodit eam.

    Vanum est vobis an te lucem surgere : * surgite postquam sederitis, qui manducatis panem doloris.

    Cum dederit dilectis suis somnum : * ecce heredites Domini, filii, merces, fructus ventris.

    Sicut sagittae in manu potentis : * ita filii excussorum.

    Beatus vir, qui implevit desiderium suum ex ipsis : * non confundetur cum loquetur inimicis suis in porta.

Ant. Ecce ancilla Domini : fiat mihi secundum verbum tuum.

 

    Si le Seigneur ne bâtit la maison, en vain travaillent ceux qui la bâtissent.

    Si le Seigneur ne garde la cité, inutilement veilleront ses gardiens.

    En vain vous vous lèverez avant le jour : levez-vous après le repos, vous qui mangez le pain de la douleur.

    Le Seigneur aura donné un sommeil tranquille à ceux qu’il aime : des fils, voilà l’héritage que le Seigneur leur destine ; le fruit des entrailles, voilà leur récompense.

    Comme des flèches dans une main puissante, ainsi seront les fils de ceux que l’on opprime.

    Heureux l’homme qui en a rempli son désir ! il ne sera pas confondu, quand il parlera à ses ennemis aux portes de la ville.

    5. Ant. Voici la servante du Seigneur ; qu’il me soit fait selon votre parole.

    PSAUME CXLVII.

    Lauda, Jerusalem, Dominum : * lauda Deum tuum, Sion.

    Quoniam confortavit seras portarum tuarum :* benedixit filiis tuis in te.

    Qui posuit fines tuos pacem : * et adipe frumenti satiat te.

    Qui emittit eloquium sum terræ : * velociter currit sermo ejus.

    Qui dat nivem sicut lanam : * nebulam sicut cinerem spargit.

    Mittit crystallum suam sicut buccellas : * ante faciem frigoris ejus quis sustinebit ?

    Emittet Verbum suum, et liquefaciet ea : * flabit Spiritus ejus, et fluent aquæ.

    Qui annuntiat Verbum suum Jacob : * iustitias, et judicia sua Israël.

    Non fecit taliter omni nationi : * et judicia sua non manifestavit eis.

 

    Marie, vraie Jérusalem, chantez le Seigneur ; Marie, sainte Sion, chantez votre Dieu.

    C’est lui qui fortifie contre le péché les serrures de vos portes ; il bénit les fils nés en votre sein.

    Il a placé la paix sur vos frontières ; il vous nourrit de la fleur du froment, Jésus, le Pain de vie.

    Il envoie par vous son Verbe à la terre ; sa parole parcourt le monde avec rapidité.

    Il donne la neige comme des flocons de laine ; il répand les frimas comme la poussière.

    Il envoie le cristal de la glace semblable à un pain léger : qui pourrait résister devant le froid que son souffle répand ?

    Mais bientôt il envoie son Verbe en Marie, et cette glace si dure se fond à sa chaleur : l’Esprit de Dieu souffle, et les eaux reprennent leur cours.

    Il a donné son Verbe à Jacob, sa loi et ses jugements à Israël.

    Jusqu’aux jours où nous sommes, il n’avait point traité de la sorte toutes les nations, et ne leur avait pas manifesté ses décrets.

    

    CAPITULE. (Isai. VII.)

    Ecce virgo concipiet et pariet filium, et vocabitur nomen ejus Emmanuel. Butyrum et mel comedet, ut sciat reprobare malum, et eligere bonum.

    Voici qu’une vierge concevra, et elle enfantera un fils qui sera appelé Emmanuel. Il mangera le laitage et le miel, avant d’arriver à l’âge où l’enfant sait rejeter le mal et choisir le bien.

    HYMNE.

    Ave maris Stella, Dei Mater alma, Atque semper Virgo, Felix cœli porta.

    Sumens illud Ave Gabrielis ore, Funda nos in pace, Mutans Evæ nomen.

    Solve vincla reis, Profer lumen caecis, Mala nostra pelle, Bona cuncta posce.

    Monstra te esse Matrem, Sumat per te preces Qui pro nobis natus, Tulit esse tuus,

    Virgo singularis, Inter omnes mitis : Nos culpis solutos, Mites fac et castos.

    Vitam præsta puram, Iter para tutum, Ut videntes Jesum, Semper collaetemur.

    Sit laus Deo Patri, Summo Christo decus, Spiritui Sancto, Tribus honor unus.

    Amen.

    V/. Ave, Maria, gratia plena.

    R/. Dominus tecum.

 

    Salut, astre des mers, Mère de Dieu féconde ! Salut, ô toujours Vierge, Porte heureuse du ciel !

    Vous qui de Gabriel Avez reçu l’ Ave, Fondez-nous dans la paix, Changeant le nom d’Eva.

    Délivrez les captifs, Éclairez les aveugles, Chassez loin tous nos maux, Demandez tous les biens.

    Montrez en vous la Mère, Vous-même offrez nos vœux Au Dieu qui, né pour nous, Voulut naître de vous.

    O Vierge incomparable, Vierge douce entre toutes ! Affranchis du péché, Rendez-nous doux et chastes.

    Donnez vie innocente Et sûr pèlerinage, Pour qu’un jour soit Jésus Notre liesse à tous.

    Louange à Dieu le Père, Gloire au Christ souverain ; Louange au Saint-Esprit ; Aux trois un seul hommage. Amen.

    V/. Salut, Marie, pleine de grâce.

    R/. Le Seigneur est avec vous.

    

    ANTIENNE DE MAGNIFICAT

    Spiritus Sanctus in te descendet, Maria, et virtus Altissimi obumbrabit tibi.

    L’Esprit-Saint descendra en vous, Marie ; et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre.

    ORAISON

    Deus, qui de beatae Mariae Virginis utero Verbum tuum, Angelo nuntiante, carnem suscipere voluisti : præsta supplicibus tuis ; ut qui vere eam Genitricem Dei credimus. ejus apud te intercessionibus adjuvemur. Per eumdem Dominum nostrum Jesum Christum. Amen.

    O Dieu, qui avez voulu que votre Verbe prit chair, à la parole de l’Ange, du sein de la bienheureuse Vierge Marie ; accordez à la prière de vos serviteurs que nous, qui la croyons véritablement Mère de Dieu, nous soyons secourus auprès de vous par son intercession. Par le même Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

 

    A LA MESSE.

    La sainte Église emprunte la plus grande partie des chants du Sacrifice au sublime épithalame dans lequel le Roi-Prophète célèbre l’union de l’Époux et de l’Épouse. A l’Introït, elle salue en Marie la Reine du genre humain, devant laquelle toute créature doit s’incliner. La virginité a préparé en Marie la Mère d’un Dieu ; cette vertu sera imitée dans l’Église ; et chaque génération enfantera de nombreux essaims de vierges, qui marcheront sur les traces de celle qui est leur mère et leur modèle.

    INTROÏT.

    Vultum tuum deprecabuntur omnes divites plebis : adducentur Regi virgines post eam : proximæ ejus adducentur tibi in laetitia et exsultatione.

    Ps. Eructavit cor meum verbum bonum : dico ego opera mea Regi. Gloria. Vultum tuum.

    Tous les puissants de la terre imploreront votre regard. A votre suite viendront des chœurs de vierges, vos compagnes ; elles seront présentées au Roi dans la joie et l’allégresse.

    Ps. Mon cœur éclate en un cantique excellent ; c’est à la gloire du Roi que je consacre mon œuvre. Gloire au Père. Tous les puissants.

    Dans la Collecte, l’Église se glorifie de sa loi dans la maternité divine, et réclame, à ce titre, l’intercession toute-puissante de Marie auprès de Dieu. Ce dogme fondé sur le fait qui s’accomplit aujourd’hui est la base de notre croyance, le fondement du divin mystère de l’Incarnation.

    COLLECTE.

    Deus, qui de beatæ Mariae Virginis utero, Verbum tuum, Angelo nuntiante, carnem suscipere voluisti : praesta supplicibus tuis ; ut qui vere eam Genitricem Dei credimus, ejus apud te intercessionibus adjuvemur. Per eumdem Dominum nostrum Jesum Christum. Amen.

    O Dieu, qui avez voulu que votre Verbe prît chair, à la parole de l’Ange, du sein de la bienheureuse Vierge Marie ; accordez à la prière de vos serviteurs que nous, qui la croyons véritablement Mère de Dieu, nous soyons secourus auprès de vous par son intercession. Par le même Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

    On fait ensuite mémoire du Carême par la Collecte du jour.

    ÉPÎTRE.

    Lectio Isaias Prophetae. Cap. VII.

    In diebus illis : Locutus est Dominus ad Achaz, dicens : Pete tibi signum a Domino Deo tuo, in profundum inferni, sive in excelsum supra. Et dixit Achaz . Non petam, et non tentabo Dominum. Et dixit : Audite ergo domus David : Numquid parum vobis est, molestos esse hominibus, quia molesti estis et Deo meo ? Propter hoc dabit Dominus ipse vobis signum. Ecce Virgo concipiet, et pariet filium : et vocabitur nomen ejus Emmanuel. Butyrum et mel comedet, ut sciât reprobare malum et eligere bonum.

 

    Lecture du Prophète Isaïe. Chap. VII.

    En ces jours-là, le Seigneur parla à Achaz, et lui dit : Demande au Seigneur ton Dieu un prodige au fond de la terre, ou au plus haut du ciel. Et Achaz dit : Je n’en demanderai point, et ne tenterai point ie Seigneur. Et Isaïe dit : Écoutez donc, maison de David : Est-ce peu pour vous délasser la patience des hommes, qu’il vous faille lasser aussi celle de mon Dieu ? C’est pourquoi le Seigneur vous donnera lui-même un signe : Voici qu’une Vierge concevra, et elle enfantera un fils qui sera appelé Emmanuel. Il mangera le laitage et le miel, avant d’arriver à l’âge où l’enfant sait rejeter le mal et choisir le bien.

    

    C’est en parlant à un roi impie qui refusait un prodige que Dieu daignait lui offrir, en signe de sa miséricordieuse protection sur Jérusalem, que le Prophète annonce à Juda la sublime merveille qui s’accomplit aujourd’hui : Une vierge concevra et enfantera un fils. C’est dans un siècle où le genre humain semblait avoir comblé la mesure de tous ses crimes, où le polythéisme et la plus affreuse dépravation régnaient par toute la terre, que le Seigneur réalise ce prodige. La plénitude des temps est arrivée ; et cette antique tradition qui a fait le tour du monde : qu’une Vierge deviendrait mère, se réveille dans le souvenir des peuples En ce jour où un si profond mystère s’est accompli, révérons la puissance du Seigneur, et sa fidélité à ses promesses. L’auteur des lois de la nature les suspend pour agir lui-même ; la virginité et la maternité s’unissent dans une même créature : c’est qu’un Dieu va naître. Une Vierge ne pouvait enfanter qu’un Dieu : c’est pourquoi le fils de Marie aura nom Emmanuel, Dieu avec nous.

    Adorons dans son infirmité volontaire le Dieu créateur du monde visible et invisible, qui veut désormais que toute créature confesse non seulement sa grandeur infinie, mais encore la vérité de cette nature humaine qu’il daigne prendre pour nous sauver. A partir de cette heure, il est bien le Fils de l’Homme : neuf mois il habitera le sein maternel, comme les autres enfants ; comme eux après sa naissance, il goûtera le lait et le miel, et sanctifiera tous les états de l’humanité : car il est l’homme nouveau qui a daigné descendre du ciel pour relever l’ancien. Sans rien perdre de sa divinité, il vient subir toutes les conditions de notre être infirme et borné, afin de nous rendre à son tour participants de la nature divine 35 .

    Dans le Graduel, l’Église chante avec David la beauté de l’Emmanuel, son règne et la force de son bras : car il vient dans l’humilité pour se relever dans la gloire : il descend pour combattre et pour triompher.

    GRADUEL.

    Diffusa est gratia in labiis tuis : propterea benedixit te Deus in æternum.

    V/. Propter veritatem, et mansuetudinem, et justitiam : et deducet te mirabiliter dextera tua.

    La grâce est répandue sur vos lèvres ; c’est pourquoi Dieu vous a béni pour l’éternité.

    V/. Vous régnerez par la vérité, par la mansuétude et la justice ; et votre bras accomplira des prodiges admirables.

 

    L’Église continue d’employer le même cantique dans le Trait, mais c’est pour célébrer les grandeurs de Marie, Vierge et Mère. L’Esprit-Saint l’a aimée pour son incomparable beauté : aujourd’hui il la couvre de son ombre, et elle conçoit divinement. Quelle gloire est comparable à celle de Marie,en qui se complaît la Trinité tout entière ? Dans l’ordre de la création, la puissance de Dieu ne saurait produire rien de plus élevé qu’une Mère de Dieu. David nous montre son heureuse fille recevant les hommages des grands de la terre, et entourée d’une cour toute composée de vierges dont elle est le modèle et la reine. Ce jour est aussi le triomphe de la virginité, qui se voit élevée jusqu’à la maternité divine ; aujourd’hui Marie relève son sexe de l’esclavage, et lui ouvre la voie à toutes les grandeurs.

    TRAIT.

    Audi, filia, et vide, et inclina aurem tuam : quia concupivit Rex speciem tuam.

    V/. Vultum tuum deprecabuntur omnes divites plebis : filias regum in honore tuo.

    V/. Adducentur Regi virgines post eam : proximae ejus afferentur tibi.

    V/. Adducentur in laetitia et exsultatione : adducentur in templum Regis.

    Écoutez, ô ma fille ! voyez et prêtez l’oreille : car le Roi est épris d’amour pour votre beauté.

    V/. Tous les puissants de la terre imploreront vos regards ; les filles des rois formeront votre cour d’honneur.

    V/. A votre suite viendront des chœurs de vierges ; vos plus proches compagnes seront présentées au Roi.

    V/. Elles seront amenées dans la joie et l’allégresse ; elles seront introduites dans le temple du Roi.

 

    ÉVANGILE.

    Sequentia sancti Evangelii secundum Lucam. Cap.I.

    In illo tempore : Missus est Angelus Gabriel a Deo in civitatem Galilæae, cui nomen Nazareth, ad virginem desponsatam viro, cui nomen erat Joseph, de domo David : et nomen virginis, Maria. Et ingressus Angelus ad eam, dixit : Ave gratia plena ; Dominus tecum : benedicta tu in mulieribus. Quae cum audisset, turbata est in sermone ejus : et cogitabat qualis esset ista salutatio. Et ait Angelus ei : Ne timeas. Maria : invenisti enim gratiam apud Deum. Ecce concipies in utero, et paries filium : et vocabis nomen ejus Jesum. Hic erit magnus : et Filius Altissimi vocabitur. Et dabit illi Dominus Deus sedem David patris ejus : et regnabit in domo Jacob in aeternum ; et regni ejus non erit finis. Dixit autem Maria ad Angelum : Quomodo fiet istud ? quoniam virum non cognosco. Et respondens Angelus, dixit ei : Spiritus Sanctus superveniet in te ; et virtus Altissimi obumbrabit tibi. Ideoque et quod nascetur ex te sanctum, vocabitur Filius Dei. Et ecce Elisabeth cognata tua : et ipsa concepit filium in senectute sua. Et hic mensis sextus est illi, quæ vocatur sterilis : quia non erit impossibile apud Deum omne verbum. Dixit autem Maria : Ecce ancilla Domini : fiat mihi secundum verbum tuum.

 

    La suite du saint Évangile selon saint Luc. Chap. I.

    En ce temps-là, l’Ange Gabriel fut envoyé de Dieu dans une ville de Galilée appelée Nazareth, à une vierge mariée à un homme de la maison de David, nommé Joseph ; et le nom de la Vierge était Marie Et l’Ange, étant entré où elle était, lui dit : Salut, ô pleine de grâce ! le Seigneur est avec vous ; vous êtes bénie entre les femmes. Elle, l’ayant entendu, fut troublée de ses paroles, et elle pensait en elle-même quelle pouvait être cette salutation. Et l’Ange lui dit : Ne craignez point, Marie : car vous avez trouve grâce devant Dieu : voici que vous concevrez dans votre sein, et vous enfanterez un fils, et vous lui donnerez le nom de Jésus. Il sera grand, et sera appelé le Fils du Très-Haut ; et le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père ; et il régnera éternellement sur la maison de Jacob ; et son règne n’aura point de fin. Alors Marie dit à l’Ange : Comment cela se fera-t-il : car je ne connais point d’homme. Et l’Ange lui répondit : L’Esprit-Saint surviendra en vous, et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre. C’est pourquoi le fruit saint qui naîtra de vous sera appelé le Fils de Dieu. Et voilà qu’Élisabeth votre parente a conçu, elle aussi, un fils dans sa vieillesse : et ce mois est le sixième de celle qui était appelée stérile : car rien n’est impossible à Dieu. Et Marie dit : Voici la servante du Seigneur : qu’il me soit fait selon votre parole.

 

    Par ces dernières paroles, ô Marie, notre sort est fixé. Vous consentez au désir du Ciel : et votre acquiescement assure notre salut. O Vierge ! ô Mère ! bénie entre les femmes, recevez avec les hommages des Ailles les actions de grâces du genre humain Par vous, notre ruine est réparée, en vous notre nature se relève, car vous êtes le trophée de la victoire de l’homme sur son ennemi. « Réjouis-toi, ô Adam, notre père, mais triomphe surtout, toi notre mère, ô Ève ! vous qui, ancêtres de nous tous, fûtes aussi envers nous tous des auteurs de mort : meurtriers de votre race avant d’en être les pères. Consolez-vous désormais en cette noble tille qui vous est donnée ; mais, toi surtout, ô Ève ! sèche tes pleurs : toi de qui le mal sortit au commencement, toi qui jusqu’aujourd’hui avais communiqué ta disgrâce à ton sexe tout entier. Voici l’heure où cet opprobre va disparaître, où l’homme va cesser d’ace voir droit de se plaindre de la femme. Un jour, cherchant à excuser son propre crime, il fit tout aussitôt peser sur elle une accusation cruelle : « La femme que j’ai reçue de vous, dit-il à Dieu, cette femme m’a donné du fruit ; et j’en ai mangé. O Ève, cours donc à Marie ; ô mère, réfugie-toi près de ta fille. C’est la fille qui va répondre pour la mère ; c’est elle qui va a enlever la honte de sa mère, elle qui va satisfaire pour la mère auprès du père : car si c’est par la femme que l’homme est tombé, voici qu’il ne peut plus se relever que par la femme. Que disais-tu donc, ô Adam ? La femme que j’ai reçue de vous m’a donné du fruit ; et j’en ai mangé. Ces paroles sont mauvaises ; elles augmentent ton péché ; elles ne l’effacent pas. Mais la divine Sagesse a vaincu ta malice ; elle a pris dans le trésor de son inépuisable bonté le moyen o de te procurer un pardon qu’elle avait essayé de te faire mériter, en te fournissant l’occasion de répondre dignement à la question qu’elle t’adressait. Tu recevras femme pour femme : une femme prudente pour une femme insensée ; une femme humble pour une femme orgueilleuse ; une femme qui, au lieu d’un fruit de mort, te présentera l’aliment de la vie ; qui, au lieu d’une nourriture empoisonnée, enfantera pour toi le fruit des délices éternelles. Change donc en paroles d’actions de grâces ton injuste excuse, et dis maintenant : Seigneur, la femme que j’ai reçue de vous m’a donné du fruit de l’arbre de vie, et j’en ai mangé ; et ce fruit a été doux à ma bouche : car c’est en lui que vous m’avez rendu la vie 36 . »

    A l’Offertoire, la sainte Église salue Marie avec les paroles de l’Ange, auxquelles elle réunit celles que prononça Élisabeth, lorsque celle-ci s’inclina devant la Mère de son Dieu.

    OFFERTOIRE.

    Ave, Maria, gratia plena, Dominus tecum : benedicta tu in mulieribus, et benedictus fructus ventris lui.

    Je vous salue, Marie, pleine de grâce ; le Seigneur est avec vous ; vous êtes bénie entre les femmes, et le fruit de vos entrailles est béni.

    L’Église rend un nouvel hommage, dans la Secrète, au dogme de l’Incarnation, en confessant la réalité des deux natures, divine et humaine, en Jésus Christ, Fils de Dieu et fils de Marie.

    SECRÈTE.

    In mentibus nostris,quæsumus Domine, verae fidei sacramenta confirma : ut, qui conceptum de Virgine Deum verum et hominem confitemur, per ejus salutiferae resurrectionis potentiam, ad æternam mereamur pervenire laetitiam. Per eumdem Dominum nostrum Jesum Christum. Amen.

    Daignez, Seigneur, confirmer dans nos âmes les mystères de la vraie foi ; afin que nous, qui confessons qu’un homme-Dieu véritable a été conçu d’une Vierge, nous méritions, par la vertu de sa résurrection salutaire, la grâce de parvenir à la félicité éternelle. Par le même Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

    On fait ensuite mémoire du Carême par la Secrète du jour.

    

    La solennité de la fête oblige l’Église à suspendre aujourd’hui la Préface du Carême, et à lui substituer celle qu’elle emploie aux Messes de la très sainte Vierge.

    PRÉFACE.

    Vere dignum et justum est, aequum et salutare, nos tibi semper et ubique gratias agere : Domine sancte, Pater omnipotens, ceterne Deus : Et te in Annuntiatione beatae Maria semper virginis collaudare, benedicere, et praedicare. Quae et Unigenitum tuum Sancti Spiritus obumbratione concepit, et virginitatis gloria permanente, lumen aeternum mundo effudit Jesum Christum Dominum nostrum. Per quem majestatem tuam laudant Angeli, adorant Dominationes, tremunt Potestates, Cœli coelorumque Virtutes, ac beata Seraphim, socia exsultatione concélébrant. Cum quibus et nostras voces ut admitti jubeas deprecamur, supplici confessione dicentes : Sanctus, Sanctus, Sanctus.

 

    C’est une chose digne et juste, équitable et salutaire, Seigneur saint, Père tout-puissant, Dieu éternel, de vous rendre grâces en tout temps et en tous lieux ; spécialement de vous louer, de vous bénir, de vous célébrer, en l’Annonciation de la bienheureuse Marie, toujours vierge. C’est elle qui a conçu votre Fils unique par l’opération du Saint-Esprit, et qui, sans rien perdre de la gloire de sa virginité, a donne au monde la Lumière éternelle, Jésus-Christ notre Seigneur : par qui les Anges louent votre Majesté, les Dominations l’adorent, les Puissances la revêtent en tremblant, les Cieux et les Vertus des cieux, et les heureux Séraphins, la célèbrent avec transport. Daignez permettre à nos voix de s’unir à leurs voix, afin que nous puissions dire dans une humble confession : Saint ! Saint ! Saint !

    L’Antienne de la Communion reproduit les paroles de l’oracle divin que nous avons lu dans l’Épître. C’est une Vierge qui a conçu et enfante celui qui, étant Dieu et homme, est aussi le Pain vivant descendu du ciel, et par lequel Dieu est avec nous et en nous.

    COMMUNION.

    Ecce Virgo concipiet, et pariet filium : et vocabitur nomen ejus Emmanuel.

    Voici qu’une Vierge concevra et enfantera un fils, et il sera nommé Emmanuel.

    Dans la Postcommunion, l’Église rappelle en action de grâces tous les mystères qui, pour notre salut, sont sortis de celui qui s’accomplit aujourd’hui. Après l’Incarnation qui unit le Fils de Dieu à La nature humaine, nous avons eu la Passion de ce divin Rédempteur ; et sa Passion a été suivie de sa Résurrection, par laquelle il a triomphé de la mort, notre ennemie.

    POSTCOMMUNION.

    Gratiam tuam, quaesumus Domine, mentibus nostris infunde : ut qui Angelo nuntiante, Christi Filii tui Incarnationem cognovimus ; per Passionem ejus et Crucem, ad Resurrectionis gloriam perducamur. Per eumdem Dominum nostrum Jesum Christum. Amen.

    RÉPANDEZ, s’il vous plaît, Seigneur, votre grâce dans nos âmes ; afin que nous qui avons connu par la voix de l’Ange l’Incarnation de Jésus-Christ, votre Fils, nous arrivions par sa Passion et sa Croix à la gloire de sa Résurrection. Par le même Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

    On fait ensuite mémoire du Carême par la Postcommunion du jour.

    AUX SECONDES VÊPRES.

    Les Antiennes, les Psaumes, le Capitule. l’Hymne et le Verset, sont les mêmes qu’aux premières Vêpres, pages 241 et suivantes. L’Antienne de Magnificat est seule différente.

    ANTIENNE DE Magnificat.

    Gabriel Angelus locutus est Maria ; dicens : Ave, gratia plena, Dominus tecum ; benedicta tu in mulieribus.

    L’Ange Gabriel parla à Marie, et lui dit : Salut, ô pleine de grâce ! le Seigneur est avec vous ; vous êtes bénie entre les femmes.

    ORAISON.

    Deus, qui de beatæ Mariae Virginis utero, Verbum tuum, Angelo nuntiante, carnem suscipere voluisti praesta supplicibus tuis ; ut qui vere eam Genitricem Dei credimus, ejus apud te intercessionibus adjuvemur. Per eumdem Dominum nostrum Jesum Christum. Amen.

    O Dieu, qui avez voulu que votre Verbe prît chair, à la parole de l’Ange, du sein de la bienheureuse Vierge Marie ; accordez à la prière de vos serviteurs que nous, qui la croyons véritablement Mère de Dieu, nous soyons secourus auprès de vous par son intercession. Par le même Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

 

    Réunissons maintenant, comme dans un concert unanime, les diverses Liturgies qui célèbrent chacune avec leur accent propre le grand mystère qui fait aujourd’hui la joie de l’Église. Nous écouterons d’abord la sainte Église Romaine qui, à l’Office des Matines, chante ainsi à l’honneur de Marie Mère de Dieu.

    HYMNE.

    Quem terra, pontus, sidera Colunt, adorant, praedicant, Trinam regentem machinam, Claustrum Maria bajulat.

    Cui luna, sol, et omnia Deserviunt per tempora, Perfusa caeli gratia, Gestant puellæ viscera.

    Beata Mater, munere Cujus supernus artifex, Mundum pugillo continens, Ventris sub arca clausus est.

    Beata cœli nuntio, Fœcunda Sancto Spiritu, Desideratus gentibus Cujus per alvum fusus est.

    Jesu, tibi sit gloria, Qui natus es de Virgine ; Cum Patre, et almo Spiritu, In sempiterna sæcula. Amen.

 

    Celui que la terre, la mer et les cieux vénèrent, adorent et célèbrent ; celui qui gouverne les trois régions de cet univers, Marie le porte dans son sein.

    Celui auquel obéissent le soleil, la lune et tous les astres, dans les révolutions qu’il leur a fixées, le sein d’une jeune fille rendue féconde par la grâce céleste le contient aujourd’hui.

    Heureuse Mère, au sein de laquelle s’est renfermé, comme dans un sanctuaire, le suprême ouvrier qui tient le monde dans sa main.

    Heureuse par le message céleste, féconde par l’opération de l’Esprit-Saint, c’est d’elle qu’est sorti le Désiré des nations.

    A vous soit gloire, ô Jésus, fils de la Vierge ! gloire au Père, et à l’Esprit divin, dans les siècles éternels. Amen.

    Le moyen âge des Églises latines employait à la Messe de l’Annonciation la Prose suivante eue l’on attribue à Pierre Abailard.

    SÉQUENCE.

    Mittit ad Virginem Non quem vis Angelum, Sed Fortitudinem Suum Archangelum, Amator hominis.

    Fortem expediat Pro nobis nuntium, Naturae faciat Ut præjudicium In partu Virginis.

    Naturam superet Natus Rex gloris :Regnet et imperet, Et zyma scoriæ Tollat de medio.

    Superbientium Terat fastigia :Colla sublimium Calcet vi propria, Potens in proelio.

    Foras ejiciat Mundanum principem Secumque faciat Matrem participem Patris imperii.

    Exi qui mitteris, Hæc dona dissere : Revela veteris Velamen litteræ Virtute nuncii.

    Accede, nuncia : Dic : Ave, cominus, Dic : Plena gratia, Dic : Tecum Dominus, Et dic : Ne timeas.

    Virgo suscipias Dei depositum, In quo perficias Casta propositum, Et votum teneas.

    Audit et suscipit Puella nuntium : Credit et concipit, Et parit Filium, Sed admirabilem.

    Consiliarium Humani generis : Deum et hominem,Et Patrem posteris, In pace stabilem.

    Cujus stabilitas Nos reddat stabiles, Ne nos labilitas Humana labiles Secum praecipitet.

    Sed dator veniae Concessa venia, Per matrem gratia ; Obtenta gratia, In nobis habitet.

    Qui nobis tribuat Peccati veniam : Reatus deleat, Donet et patriam In arce siderum. Amen.

 

    Dans son amour pour l’homme, Dieu députe à la Vierge, non un Ange ordinaire, mais l’Archange appelé Force de Dieu.

    Qu’il se hâte d’envoyer pour nous le vaillant messager ; que la nature soit vaincue par l’enfantement d’une vierge.

    Que le Roi de gloire, dans sa naissance, triomphe de la chair ; qu’il règne et commande ; qu’il enlève des cœurs le levain et la rouille du péché.

    Qu’il foule aux pieds le faste des fronts superbes ; qu’il marche dans sa force sur les têtes altières. le Dieu puissant dans les combats.

    Qu’il chasse dehors le prince du monde ; qu’il partage avec sa Mère le commandement qu’il exerce avec le Père.

    Pars, Ange, annonce ces biens ; et par ton puissant message, lève le voile de la lettre antique.

    Approche d’elle, et parle ; dis-lui en face : Je vous salue. Dis-lui : O pleine de grâce. Dis : Le Seigneur est avec vous. Dis encore : Ne craignez point.

    Recevez, ô Vierge ! le dépôt de Dieu , par lui vous consommerez votre chaste dessein, et votre vœu demeurera intact.

    La Vierge entend, et accepte le message ; elle croit, elle conçoit, elle enfante un fils, un fils admirable,

    Le Conseiller de la race humaine, le Dieu-homme, le Père du siècle futur, l’immuable pacificateur.

    Veuille ce Dieu immuable assurer notre stabilité, de peur que l’humaine faiblesse n’entraîne dans l’abîme nos pas indécis.

    Mais que l’auteur du pardon, qui est le pardon lui-même, que la grâce obtenue par la mère de grâce, daigne habiter en nous.

    Qu’il nous octroie la remise de nos péchés : qu’il efface nos méfaits ; qu’il nous donne une patrie dans la cité du ciel. Amen.

 

    La Liturgie Ambrosienne nous fournit cette belle Préface qu’elle emploie à la célébration du mystère d’aujourd’hui.

    PREFACE.

    Vere dignum et justum est, æquum et salutare : nos tibi, Domine Deus omnipotens, gratias agere, et cum tuæ invocatione virtutis, beatae Mariae Virginis testa celebrare : de cujus ventre fructus effloruit, qui panis angelici munere nos replevit. Quod Eva voravit in crimine, Maria restituit in salute. Distat opus serpentis et virginis : inde fusa sunt venena discriminis ; hinc egressa mysteria Salvatoris. Inde se praebuit tentantis iniquitas ; hinc Redemptoris est opitulata majestas. Inde partus occubuit ; hinc Conditor resurrexit, a quo humana natura, non jam captiva, sed libera restituitur ; quod Adam perdidit in parente, Christo recepit auctore.

 

    Il est véritablement digne et juste, équitable et salutaire, que nous vous rendions grâces, Seigneur Dieu tout-puissant, et que nous implorions votre secours pour célébrer dignement la tête de la bienheureuse Vierge Marie, du sein de laquelle a fleuri ce fruit qui nous a rassasiés du Pain des Anges. Le fruit qu’avait dévore Eve dans sa désobéissance, Marie nous l’a rendu, en nous sauvant. Quelle dissemblance entre l’œuvre du serpent et celle de la Vierge ! De l’une sont provenus les poisons qui nous ont fait périr ; de l’autre sont sortis les mystères du Sauveur. Dans l’une, nous voyons l’iniquité du tentateur ; dans l’autre, la majesté du Rédempteur vient à notre secours. Par l’une, l’homme a succombé ; par l’autre, le Créateur a relevé sa gloire ; et la nature humaine affranchie de ses liens, a été rendue à la liberté ; et ce qu’elle avait perdu par son père Adam, elle l’a recouvré par le Christ.

 

    La Liturgie Mozarabe, qui, comme nous l’avons dit ailleurs, célèbre l’Annonciation de la très sainte Vierge le 18 décembre, consacre à ce mystère un grand nombre de belles Oraisons, entre lesquelles nous choisissons celle qui suit.

    ORAISON.

    Gratiam plenam habere te credimus, o Virgo Christi genitrix, et humani generis reparatrix, gloriosa Maria, quas tanta nobis gaudia pariendo contulisti, ut fructus ventris tui, qui est Christus Filius Dei, a dominio in nos saevientis eriperet inimici, et in regno æterno consortes faceret sibimetipsi. Proinde, quaesumus, te rogamus, ut adsis patrona nobis, ut et merito tuo nos filius tuus a delicto exsules reddat, et post in regno suo perenniter habitaturos introducat. Præsta nobis, ut qui te concupiscens sibi advocavit in Matrem, nobis concupiscentine suas opulentam largiatur dulcedinem. Amen.

 

    Nous croyons que vous êtes pleine de grâce, ô Vierge mère du Christ, réparatrice du genre humain, glorieuse Marie ; vous qui par votre enfantement nous avez procuré tant de bonheur, puisque le fruit de vos entrailles, qui est le Christ, Fils de Dieu, nous a arrachés à l’empire de l’ennemi qui nous faisait sentir sa rage, et qu’il nous a rendu ses cohéritiers dans le royaume éternel. Nous vous prions donc, nous vous supplions d’être notre protectrice, afin que, par vos mérites, votre fils nous affranchisse du péché, et qu’il daigne nous donner accès dans son royaume, et nous en faire à son tour les éternels habitants. Vous qu’il a aimée et appelée à l’honneur d’être sa Mère, obtenez qu’il nous accorde la douceur et l’abondance de son amour. Amen.

 

    La Liturgie grecque célèbre à son tour, et avec son abondance accoutumée, la gloire de Marie dans l’Incarnation du Verbe. Nous donnons l’Hymne suivante, qui fait partie de l’Office de la Vigile de l’Annonciation ; elle nous a semblé préférable à celles du jour de la Fête.

    DIE XXIV MARTII.

    TERRA, quæ magno hactenus dolore spinas germinasti, jam nunc age choreas et salta : ecce enim immortalis agricola, qui te a spinis maledictionis expurget, nunc appropinquat.

    Sed et tu intaminata, o Virgo, tamquam vellus plane divinum, te praepara excipiendo Numini, quod in te velut imber descendat, ut torrentes transgressionis præceptorum exsiccet.

    Esto paratus, o divinae munditiae liber ; quippe tibi Sancti Spiritus digito inscribetur Sapientia divina sed incarnata, quæ insipientiæ meae praevaricationem e medio tollat.

    O aureum item candelabrum, ignem recipe divinitatis ; ut per te illuceat mundo, unaque nequitiarum nostrarum tenebras dissipet.

    O magni Regis palatium,Virgo, aurium tuarum divina vestibula pande : jamjam enim ingredietur ad te ipsa Veritas Christus, ut habitet in medio tui.

    O Agna incontaminata, Agnus Dei nostri, qui tollit peccata nostra, uterum tuum festinat intrare. Mystica etiam virga brevi germinabit florem divinum, de radice Jesse palam exortum, ut loquitur Scriptura.

    O vitis quoque Maria, compara te, ut per angelicam vocem fœcundata botrum quoque maturum, neque corruptioni obnoxium procrees.

    O denique mons salve, quem Daniel prævidit in Spiritu, ex quo lapis ille spiritalis abscindetur, qui inanimata daemonum sculptilia conteret.

    O ratione prædita Arca, quam verus legislator amore singulari prosecutus inhabitare nunc ceu incola statuit, impleat te jucunditas mentis : per te enim innovabit destructos.

    Quin et Vatum chorus divina dare praesagia doctus, tamquam pacatum in te Redemptoris ingressum præsentiret exclamat : Cunctorum salve Redemptio, salve unica hominum salus.

    O ærea divini luminis nubes, orituro mox soli te para. Nam ecce sol inaccessus de sedibus tibi cœlestibus explendescet, ut in te aliquantum absconditus, illuceat mundo, et improbitatis tenebras dissipet.

    Ille qui a dextera Patris numquam digressus, substantiam omnem transcendit, in te sibi diversorium delecturus adventat : ut te a dextris constituat suis, tamquam reginam dignitate sibi propinquam, et excellenti pulchritudine praeditam, utque te velut dexteram suam omnibus lapsis ad surgendum extendat.

    Inter Angelos autem primarius Dei minister, vocem ad te laetabundam emittit, ut ex te corporandum significet magni consilii Angelum.

    O Verbum divinum, cœlos inclina, et nunc iam ad nos descende. Modo enim uterus Virginis præparatus est tibi ceu thronus, in quo tamquam rex splendidissimus sedeas, opus dexteræ tuae a ruina sustollens.

    Tu quoque, o Virgo, ceu terra numquam seminata, accingere nunc ad recipiendum sub Angeli verbo Verbum caeleste, frumento per quam frugifero simile, quod ex te germinans semina enutriet in panem intelligentiae.

 

    Terre, qui dans ta douleur n’as jusqu’ici produit que des épines, tressaille maintenant et livre-toi à l’allégresse ; voici qu’il approche, l’immortel agriculteur qui doit te débarrasser des épines de la malédiction.

    Vierge sans tache, prépare-toi, comme la toison sacrée, à recevoir la divinité qui s’apprête à descendre sur toi, semblable à la rosée, et qui doit mettre à sec le torrent de l’iniquité.

    O livre d’une pureté divine, tiens-toi prêt : car la Sagesse de Dieu incarnée va écrire sur tes pages avec le doigt de l’Esprit-Saint, et va faire disparaître les prévarications de ma folie.

    O chandelier d’or, reçois la flamme de la divinité ; que par toi elle luise sur le monde, et dissipe les ténèbres de nos crimes.

    O Vierge, palais du grand Roi, ouvre ton oreille divine ; la Vérité même, le Christ, va entrer en toi, pour habiter au milieu de toi.

    O brebis immaculée, l’Agneau de notre Dieu qui ôte nos péchés, s’apprête à pénétrer dans ton sein. La branche mystique va bientôt produire la fleur divine qui s’élève visiblement de l’arbre de Jessé, comme parle l’Écriture.

    O Marie, ô vigne fécondée par la parole de l’Ange, prépare-toi à donner la grappe vermeille de maturité et inaccessible à la corruption.

    Salut, ô sainte montagne que Daniel a vue à l’avance dans l’Esprit divin, et de laquelle doit être détachée cette pierre spirituelle qui brisera les vaines idoles des démons.

    O Arche raisonnable, que le véritable législateur aime d’un amour suprême, et qu’il a résolu d’habiter, sois remplie de joie : car il veut par toi renouveler son œuvre anéantie.

    Le chœur des Prophètes, versé dans l’art des divins présages, s’écrie dans son pressentiment de l’entrée pacifique du Rédempteur en toi . Salut, ô Rédemption de tous ; honneur à toi, unique salut des hommes !

    O nuée légère de la lumière divine , prépare-toi pour le soleil qui va se lever Ce soleil inaccessible répand sur toi ses feux du haut du ciel ; en toi il cachera quelque temps ses rayons, pour luire bientôt sur le monde, et dissiper les ténèbres du mal.

    Celui qui ne quitte jamais la droite de son Père, qui surpasse toute substance, arrive pour prendre en toi sa demeure ; il te placera à sa droite, comme une reine digne de lui, et douée d’une excellente beauté ; tu seras comme sa main droite étendue pour relever tous ceux qui sont tombés.

    Le prince des Anges, ministre de Dieu, t’adresse sa parole joyeuse, pour annoncer que l’Ange du grand conseil va prendre chair en toi.

    O Verbe divin, abaisse les cieux, et descends vers nous ; le sein de la Vierge est préparé comme un trône pour toi ; viens t’y asseoir, comme un roi glorieux, et sauve de la ruine l’œuvre de ta droite.

    Et toi, ô Vierge, semblable à une terre où la main de l’homme n’a jamais semé, dispose-toi pour recevoir, à la parole de l’Ange, le Verbe céleste, semblable à un froment fécond qui, germant en ton sein, produira le pain qui donne l’intelligence.

 

    Nous ne terminerons pas cette grande journée sans avoir rappelé et recommandé ici la pieuse et salutaire institution que la chrétienté solennise chaque jour dans tout pays catholique, en l’honneur de l’auguste mystère de l’Incarnation et de la divine maternité de Marie. Trois fois le jour, le matin, à midi et le soir, la cloche se fait entendre, et les fidèles, avertis par ses sons, s’unissent à l’Ange Gabriel pour saluer la Vierge-Mère, et glorifier l’instant où le propre Fils de Dieu daigna prendre chair en elle.

    La terre devait bien cet hommage et ce souvenir de chaque jour à l’ineffable événement dont elle fut l’heureux témoin un vingt-cinq mars, lorsqu’une attente universelle avait saisi les peuples que Dieu allait sauvera leur insu.

    Depuis, le nom du Seigneur Christ a retenti dans le monde entier ; il est grand de l’Orient à l’Occident ; grand aussi est celui de sa Mère. De là est né le besoin d’une action de grâces journalière pour le sublime mystère de l’Annonciation qui a donné le Fils de Dieu aux hommes. Nous rencontrons déjà la trace de ce pieux usage au XIV° siècle, lorsque Jean XXII ouvre Le trésor des indulgences en faveur des fidèles qui réciteront l’Ave Maria, le soir, au son de la cloche qui retentit pour les inviter à penser à la Mère de Dieu. Au XV° siècle, nous apprenons de saint Antonin, dans sa Somme, que la sonnerie avait déjà lieu soir et matin dans la Toscane. Ce n’est qu’au commencement du XVI° siècle que l’on trouve sur un document français cité par Mabillon le son à midi venant se joindre à ceux du lever et du coucher du soleil. Ce fut en cette forme que Léon X approuva cette dévotion, en 1513, pour l’abbaye de Saint-Germain des Prés, à Paris. Dès lors la chrétienté tout entière accepta le pieux usage avec ses développements ; les Papes multiplièrent les indulgences ; après celles de Jean XXII et de Léon X, le XVIII° siècle vit publier celles de Benoît XIII ; et telle parut l’importance de cette pratique que Rome statua qu’en l’année du jubilé, où toutes les indulgences, sauf celles du pèlerinage de Rome, demeurent suspendues, les trois salutations sonnées en l’honneur de Marie, le matin, à midi et le soir, continueraient chaque jour de convier tous les fidèles à s’unir dans la glorification du Verbe fait chair. Quant à Marie, l’Épouse du Cantique, l’Esprit-Saint semblait avoir désigné à l’avance les trois termes de cette touchante dévotion, en nous invitant à la célébrer, parce qu’elle est douce « comme l’aurore » à son lever, resplendissante « comme le soleil » en son midi, et belle « comme la lune » au reflet argenté

    O Emmanuel, Dieu avec nous, qui, comme chante votre Église, « ayant entrepris de délivrer l’homme, avez daigné descendre au sein d’une vierge pour y prendre notre nature », le genre humain tout entier salue aujourd’hui votre miséricordieux avènement. Verbe éternel du Père, ce n’est donc pas assez pour vous d’avoir tiré l’homme du néant par votre puissance ; votre inépuisable bonté vient le poursuivre jusque dans l’abîme de dégradation où il est plongé. Par le péché, l’homme était tombé au-dessous de lui-même ; et, afin de le faire remonter aux destinées divines pour lesquelles vous l’aviez formé, vous venez en personne vous revêtir de sa substance, et le relever jusqu’à vous. En vous, aujourd’hui et pour jamais, Dieu se fait homme, et l’homme est fait Dieu. Accomplissant divinement les promesses du sacré Cantique, vous vous unissez à la nature humaine, et c’est au sein virginal de la fille de David que vous célébrez ces noces ineffables. O abaissement incompréhensible ! ô gloire inénarrable ! l’anéantissement 37 est pour le Fils de Dieu, la gloire pour le fils de l’homme. C’est ainsi que vous nous avez aimés, ô Verbe divin, et que votre amour a triomphé de notre dégradation. Vous avez laissé les anges rebelles dans l’abîme que leur orgueil a creusé ; c’est sur nous que votre pitié s’est arrêtée. Mais ce n’est point par un de vos regards miséricordieux que vous nous avez sauvés ; c’est en venant sur cette terre souillée, prendre la nature d’esclave 38 , et commencer une vie d’humiliation et de douleurs. Verbe fait chair, qui descendez pour sauver, et non pour juger 39 , nous vous adorons, nous vous rendons grâces, nous vous aimons, rendez-nous dignes de tout ce que votre amour vous a fait entreprendre pour nous.

    Nous vous saluons, ô Marie, pleine de grâce, en ce jour où vous jouissez du sublime honneur qui vous était destiné. Par votre incomparable pureté, vous avez fixé les regards du souverain Créateur de toutes choses, et par votre humilité vous l’avez attiré dans votre sein ; sa présence en vous accroît encore la sainteté de votre âme et la pureté de votre corps. Avec quelles délices vous sentez le Fils de Dieu vivre de votre vie, emprunter à votre substance ce nouvel être qu’il vient prendre pour notre amour ! Déjà est formé entre vous et lui ce lien ineffable que vous seule avez connu : il est votre créateur, et vous êtes sa mère ; il est votre fils, et vous êtes sa créature. Tout genou fléchit devant lui, ô Marie ! car il est le grand Dieu du ciel et de la terre ; mais toute créature s’incline devant vous : car vous l’avez porté dans votre sein, vous l’avez allaité ; seule entre tous les êtres, vous pouvez, comme le Père céleste, lui dire : « Mon fils ! » O femme incomparable, vous êtes le suprême effort de la puissance divine : recevez l’humble soumission de la race humaine qui se glorifie, en présence même des Anges, de ce que son sang est le vôtre, et votre nature la sienne. Nouvelle Ève, fille de l’ancienne, mais sans le péché ! par votre obéissance aux décrets divins, vous sauvez votre mère et toute sa race ; vous rétablissez dans l’innocence primitive votre père et toute sa famille qui est la vôtre. Le Sauveur que vous portez nous assure tous ces biens ; et c’est par vous qu’il vient à nous ; sans lui, nous demeurerions dans la mort ; sans vous, il ne pouvait nous racheter. Il puise dans votre sein virginal ce sang précieux qui sera notre rançon, ce sang dont sa puissance a protégé la pureté au moment de votre conception immaculée, et qui devient le sang d’un Dieu par l’union qui se consomme en vous de la nature divine avec la nature humaine.

    Aujourd’hui s’accomplit, ô Marie, l’oracle du Seigneur qui annonça, après la faute, « qu’il établirait une inimitié entre la femme et le serpent ». Jusqu’ici le genre humain tremblait devant le dragon infernal ; dans son égarement, il lui dressait de toutes parts des autels ; votre bras redoutable terrasse aujourd’hui cet affreux ennemi. Par l’humilité, par la chasteté, par l’obéissance, vous l’avez abattu pour jamais ; il ne séduira plus les nations. Par vous, libératrice des hommes, nous sommes arrachés à son pouvoir ; notre perversité, notre ingratitude pourraient seules nous rejeter sous son joug. Ne le souffrez pas, ô Marie ! venez-nous en aide ; et si, dans ces jours de réparation, nous reconnaissons à vos pieds que nous avons abusé de la grâce céleste dont vous fûtes pour nous le sublime moyen, aujourd’hui, en cette fête de votre Annonciation, ô Mère des vivants, rendez-nous la vie, par votre toute-puissante intercession auprès de celui qui daigne aujourd’hui être votre fils pour l’éternité. Fille des hommes, ô notre sœur aimée, par la salutation que vous adressa Gabriel, par votre trouble virginal, par votre fidélité au Seigneur, par votre prudente humilité, par votre acquiescement qui nous sauva, nous vous en supplions, convertissez nos cœurs, rendez-nous sincèrement pénitents, préparez-nous aux grands mystères que nous allons célébrer. Qu’ils seront douloureux pour vous, ces mystères, ô Marie ! Que le passage va être rapide des joies de cette journée aux tristesses inénarrables qui vous attendent ! Mais vous voulez qu’aujourd’hui notre âme se réjouisse en songeant à l’ineffable félicité qui inonda votre cœur, au moment où le divin Esprit vous couvrit de son ombre, et où le Fils de Dieu devint aussi le vôtre ; nous demeurons donc, toute cette journée, près de vous, dans votre modeste demeure de Nazareth. Neuf mois encore, et Bethléhem nous verra prosternés, avec les bergers et les Mages, devant l’Enfant-Dieu qui naîtra pour votre joie et pour notre salut ; et nous dirons alors avec les Anges : « Gloire à Dieu dans les hauteurs du ciel ; et sur la terre, paix aux hommes de bonne volonté ! »

 

LE II AVRIL SAINT FRANÇOIS DE PAULE, CONFESSEUR.

    Le fondateur d’une milice d’humilité et de pénitence, François de Paule, nous offre aujourd’hui son exemple et son patronage. Sa vie fut toujours innocente ; et néanmoins nous le voyons embrasser, dès sa première jeunesse, une pénitence si austère, qu’il semblerait trop sévère de l’exiger des plus grands pécheurs de nos jours. Cependant les droits de la justice divine n’ont rien perdu de leur rigueur : car Dieu ne change pas ; et l’offense que lui ont faite nos péchés ne nous sera pas remise, si elle n’est pas réparée. Les saints ont expié toute leur vie et avec la plus grande sévérité des fautes légères ; et l’Église a tant de peine à arracher à notre mollesse, en ces jours, quelques œuvres de pénitence mitigées à l’excès !

    Est-ce la foi qui fait défaut dans nos âmes ? Est-ce la charité qui languit dans nos cœurs ? C’est l’un et l’autre, sans doute ; et la cause d’un tel affaiblissement est dans l’amour de la vie présente qui nous fait insensiblement perdre l’unique point de vue que nous devrions considérer : celui de l’éternité. Combien de chrétiens de nos jours sont semblables, dans leurs sentiments, à ce roi de France qui, après avoir obtenu du Pontife Romain que saint François de Paule vînt habiter près de lui, se jeta aux pieds du serviteur de Dieu, en le suppliant de lui prolonger la vie ! Louis XI, cependant, était un grand pécheur ; mais ce qui le préoccupait n’était pas le désir de faire pénitence de ses crimes ; c’était l’espoir d’obtenir du saint quelques jours de plus d’une vie déjà trop longue pour le compte redoutable qui devait la suivre. Cet amour de la vie, nous le portons à un excès pitoyable. On repousse le jeûne et l’abstinence, non parce que l’obéissance à la loi de l’Église mettrait la vie en péril, non parce que la santé en serait compromise : on sait trop bien que les prescriptions du Carême cèdent en présence de semblables motifs ; mais on se dispense du jeûne et de l’abstinence, parce que la mollesse dans laquelle on vit rend insupportable jusqu’à l’idée d’une légère privation, d’un dérangement dans les habitudes. On trouve des forces plus que suffisantes pour les affaires, pour les fantaisies même et pour les plaisirs ; et quand il s’agit d’accomplir les lois que l’Église n’a portées que dans l’intérêt des âmes et des corps, tout semble impossible ; et l’on accoutume la conscience à ne plus même s’inquiéter de ces prévarications annuelles, qui finissent par éteindre dans l’âme du pécheur jusqu’à l’idée de la nécessité où il est de faire pénitence pour être sauvé.

    Étudions les exemples bien différents que nous donne saint François de Paule, et que l’Église nous propose dans le récit abrégé des œuvres de ce grand serviteur de Dieu.

    Franciscus Paulae, quod est Calabriæ oppidum, loco humili natus est : quem parentes, cum diu prole caruissent, voto facto, beati Francisci precibus susceperunt. Is adolescens divino ardore succensus, in eremum secessit : ubi annis sex victu asperam, sed meditationibus cœlestibus suavem vitam duxit : sed cum virtutum ejus fama longius manaret multique ad eum pietatis studio concurrerent, fraternae charitatis causa e solitudine egressus ecclesiam prope Paulam ædificavit, ibique prima sui Ordinis fundamenta jecit.

    Erat in eo mirifica loquendi gratia : perpetuam virginitatem servavit : humilitatem sic coluit, ut se omnium minimum diceret, suosque alumnos Minimos appellari voluerit. Rudi amictu, nudis pedibus incedens, humi cubabat. Cibi abstinentia fuit admirabili ; semel in die post solis occasum reficiebatur, et ad panem et aquæ potum vix aliquid ejusmodi obsonii adhibebat, quo vesci in Quadragesima licet : quam consuetudinem ut fratres sui toto anni tempore retinerent, quarto eos voto adstrinxit.

    Multis miraculis servi sui sanctitatem Deus testari voluit, quorum illud in primis célèbre, quod a nautis rejectus. Sicilis fretum strato super fluctibus pallio, cum socio transmisit. Multa etiam futura prophetico spiritu prædixit. A Ludovico Undecimo Francorum rege expetitus, magnoque in honore est habitus. Denique annum primum et nonagesimum agens, Turonis migravit ad Dominum, anno salutis millesimo quingentesimo septimo : cujus corpus dies undecim insepultum, ita incorruptum permansit, ut suavem etiam odorem efflaret. Eum Leo Papa Decimus in Sanctorum numerum retulit.

 

    François naquit dans une humble condition à Paule, ville de Calabre. Ses parents, longtemps privés d’enfants, l’obtinrent du ciel par leurs prières à saint François, et à la suite d’un vœu. Des sa jeunesse, enflammé d’une divine ardeur, il se retira dans un désert où il passa six ans dans une vie très dure, mais que la méditation des choses célestes lui rendait douce. La renommée de ses vertus se répandit au loin, et beaucoup de personnes l’allaient trouver dans le but de servir Dieu. La charité fraternelle le fit alors sortir de sa solitude ; il bâtit une église près de Paule, et jeta là les premiers fondements de son Ordre.

    Il avait le don de la parole dans un degré merveilleux, et garda une perpétuelle virginité. Son humilité fut si grande qu’il se disait le plus petit de tous, et voulut que ses disciples portassent le nom de Minimes. Son vêtement était grossier ; il marchait nu-pieds, et la terre lui servait de lit. Son abstinence fut admirable : il ne mangeait qu’une fois par jour après le coucher du soleil ; sa nourriture n’était que du pain et de l’eau, auxquels il n’ajoutait d’autre assaisonnement que celui qui est permis en Carême. Il astreignit par un quatrième vœu ses disciples à suivre cette dernière pratique, pendant toute l’année.

    Dieu attesta la sainteté de son serviteur par un grand nombre de miracles, dont le plus célèbre est celui que fit François lorsque, repoussé par dos matelots, il passa le détroit de Sicile, avec son compagnon, sur son manteau étendu sur les flots. Il fit aussi beaucoup de prédictions par un esprit prophétique. Louis XI, roi de France, souhaita de le voir, et le traita avec beaucoup d’honneur. Enfin , étant arrivé à sa quatre-vingt-onzième année, il mourut à Tours, et se réunit au Seigneur l’an du salut mil cinq cent sept. Son corps, resté sans sépulture durant onze jours, demeura sans corruption, et rendait même une odeur agréable. Le pape Léon X l’a mis au nombre des Saints.

    

    Apôtre de la Pénitence, François de Paule. votre vie fut toujours sainte ; et nous sommes pécheurs. Cependant nous osons, en ces jours, recourir à votre puissant patronage, pour obtenir de Dieu que cette sainte carrière ne se termine pas sans avoir produit en nous un véritable esprit de pénitence, qui serve d’appui à l’espoir que nous avons conçu de notre pardon. Nous admirons les merveilles dont votre vie fut remplie, et cette longévité des Patriarches qui parut en vous, afin que la terre pût jouir plus longtemps du fruit de vos exemples. Maintenant que vous êtes dans la gloire éternelle, souvenez-vous de nous et bénissez le peuple fidèle qui implore votre suffrage. Par vos prières, faites descendre sur nous la grâce de la componction qui animera les œuvres de notre pénitence. Bénissez et conservez le saint Ordre que vous avez fondé. Notre patrie eut l’honneur de vous posséder, ô François ! C’est de son sein que votre âme bénie s’éleva vers les cieux, laissant à la piété de nos pères sa dépouille mortelle, qui devint bientôt pour la France une source de laveurs et un gage de votre protection. Mais hélas ! ce corps sacré, temple de l’Esprit-Saint, nous ne le possédons plus ; la rage des hérétiques le poursuivit, il y a trois siècles, et un bûcher sacrilège le réduisit en cendres. Homme de mansuétude et de paix, pardonnez aux fils ce crime de leurs pères ; et, témoin dans les cieux des miséricordes divines, soyez-nous propice, et ne vous souvenez des iniquités anciennes que pour appeler sur la génération présente ces faveurs célestes qui convertissent les peuples, et font revivre chez eux la foi et la piété des anciens jours.

 

LE IV AVRIL. SAINT ISIDORE, ÉVÊQUE ET DOCTEUR DE L’ÉGLISE.

    La sainte Église nous présente aujourd’hui la douce et imposante figure d’un de ses plus vertueux Pontifes. Isidore, le grand Évêque de Séville, le plus savant homme de son siècle, mais plus recommandable encore par les effets de son zèle sur sa noble patrie, vient nous encourager dans la carrière par ses exemples et par son intercession.

    Entre toutes les provinces du Christianisme, il en est une qui a mérité par excellence le nom de Catholique : c’est l’Espagne. Dès le commencement du VIII° siècle, la divine Providence la soumit à la plus dure épreuve, en permettant que l’inondation sarrasine la submergeât presque tout entière : en sorte qu’il fallut à ses héroïques enfants huit siècles de combats pour recouvrer enfin leur patrie. Les vastes contrées de l’Asie et de l’Afrique qui, à la même époque, subirent l’invasion musulmane, sont demeurées sous le joug de l’Islamisme. D’où vient que l’Espagne a triomphé de ses oppresseurs, et que le sentiment de la dignité humaine ne s’est jamais éteint dans la race qui l’habite ? La réponse est facile à donner : l’Espagne, au moment de l’invasion, était catholique ; la vie catholique animait cette vaste région ; tandis que les peuples qui succombèrent sous le cimeterre musulman avaient déjà rompu avec la chrétienté par l’hérésie ou par le schisme. Dieu les délaissa, parce qu’ils avaient repoussé la vérité de la Foi, l’unité de l’Église ; ils ne furent plus qu’une proie, et n’offrirent presque aucune résistance à leurs farouches vainqueurs.

    L’Espagne cependant avait couru un immense danger. La race des Goths, en la subjuguant, avait en même temps déposé l’hérésie dans son sein. L’Arianisme élevait dans l’Ibérie ses autels sacrilèges ; mais Dieu ne permit pas que cette terre privilégiée demeurât longtemps sous le joug de l’erreur. Avant l’arrivée du Sarrasin, l’Espagne était déjà réconciliée avec l’Église ; une famille aussi illustre que sainte avait eu la gloire de consommer ce grand œuvre. Le voyageur qui parcourt, de nos jours encore, l’Andalousie, remarque avec un pieux étonnement, à chacun des quatre angles des places publiques, une statue correspondant à trois autres : ces statues représentent trois frères et une sœur : saint Léandre, Évêque de Séville ; saint Isidore que nous fêtons aujourd’hui ; saint Fulgence, Évêque de Carthagène ; et leur sœur, sainte Florentine, vierge consacrée à Dieu. Par les efforts du zèle et de l’éloquence de saint Léandre, le roi Récarède et toute la nation des Goths se réunirent à la foi catholique, au concile de Tolède, en 589 ; la science et le grand caractère de notre Isidore consolidèrent cette heureuse révolution ; Fulgence la soutint par ses vertus et par sa doctrine ; et Florentine apporta à cette œuvre si féconde pour l’avenir de sa patrie le tribut de ses soupirs et de ses prières.

    Unissons-nous à l’hommage que rend la nation Catholique à cette glorieuse constellation de saints ; et lisons dans les fastes de la sainte Liturgie le récit des actions et des mérites de notre Isidore.

Isidorus natione Hispanus, doctor egregius, ex nova Carthagine, Severiano patre provinciæ duce natus, a sanctis episcopis Leandro Hispalensi,et Fulgentio Carthaginiensi fratribus suis pie et liberaliter educatus, latinis, graecis et Hebraicis litteris, divinisque et humanis legibus instructus, omni scientiarum, atque christianarum virtutum génère præstantissimus evasit. Adhuc adolescens hæresim arianam, quæ gentem Gothorum Hispaniae latissime dominantem jam pridem invaserat, tanta constantia palam oppugnavit, ut parum abfuerit quin ab hæreticis necaretur. Leandro vita functo ad Hispalensem cathedram invitus quidem, sed urgente in primis Recaredo rege, magnoque etiam cleri, populique consensu assumitur, ejusque electionem sanctus Gregorius Magnus

nedum auctoritate Apostolica confirmasse, sed et electum transmisso de more pallio decorasse, quin etiam suum, et Apostolicae Sedis in universa Hispania vicarium constituisse perhibetur.

 In episcopatu quantum fuerit constans, humilis, patiens, misericors, in christiana et ecclesiastica disciplina instauranda sollicitus, eaque verbo, et scriptis stabilienda indefessus, atque omni demum virtutum ornamento insignitus , nullius lingua enarrare sufficeret. Monastici quoque instituti per Hispaniam promotor et amplificator eximius, plura construxit monasteria ; collegia itidem aedificavit, ubi studiis sacris, et lectionibus vacans, plurimos discipulos qui ad eum confluebant, erudivit : quos inter sancti Ildephonsus Toletanus, et Braulio Caesaraugustanus episcopi emicuerunt. Coacto Hispali concilio, Acephalorum haeresim Hispaniae jam minitantem, acri et eloquenti disputatione fremit atque contrivit. Tantam apud omnes sanctitatis et doctrinae famam adeptus est, ut elapso vix ab ejus obitu sextodecimo anno, universa Toletana synodo duorum supra quinquaginta episcoporum plaudente, ipsoque etiam sancto Ildephonso suffragante, doctor egregius, Catholica Ecclesia novissimum decus, in saculorum fine doctissimus, et cum reverentia nominandus , appellari meruerit ; eumque sanctus Braulio non modo Gregorio Magno comparaverit, sed et erudienda Hispaniæ loco Jacobi Apostoli coelitus datum esse censuerit.

 Scripsit Isidorus libros Etymologiarum, et de Ecclesiasticis officiis, aliosque quamplurimos christianae et ecclesiasticae disciplina adeo utiles, ut sanctus Leo Papa IV ad episcopos Britanniae scribere non dubitaverit, sicut Hieronymi et Augustini, ita Isidori dicta retinenda esse, ubi contigerit inusitatum negotium, quod per Canones minime deliniri possit. Plures etiam ex ejusdem scriptis sententia inter canonicas Ecclesiae leges relata conspiciuntur. Praefuit Concilio Toletano IV omnium Hispania celeberrimo. Denique cum ad Hispania arianam haeresim eliminasset, morte sua, et regni vastatione a Sarracenorum armis publice praenuntiata, postquam quadraginta circiter annos suam rexisset Ecclesiam , Hispali migravit in cœlum anno sexcentesimo trigesimo sexto. Ejus corpus inter Leandrum fratrem, et Florentinam sororem, ut ipse mandaverat, primo conditum, Ferdinandus Primus Castellae et Legionis rex, ab Eneto Sarraceno Hispali dominante magno pretio redemptum , Legionem transtulit ; et in ejus honorem templum aedificatum est, ubi miraculis clarus, magna populi devotione colitur.

 

    Isidore, Espagnol de nation, docteur illustre, naquit à Carthagène. Il eut pour père Sévérien. gouverneur de la province, et fut élevé dans la piété et les lettres par les saints évêques Léandre de Séville et Fulgence de Carthagène, ses Frères. Formé aux littératures latine, grecque et hébraïque, et instruit dans les lois divines et humaines, il se distingua au plus haut degré par les sciences , comme par toutes les vertus chrétiennes. Dès sa jeunesse, il combattit avec tant de courage l’hérésie arienne qui, depuis longtemps déjà, avait envahi le vaste royaume des Goths d’Espagne, que peu s’en fallut qu’il ne fût mis à mort par les hérétiques. Après la mort de Léandre, il fut élevé malgré lui sur le siège de Séville, par l’influence du roi Récarède et l’assentiment unanime du clergé et du peuple. Son élection fut non seulement confirmée par l’autorité Apostolique, mais saint Grégoire le Grand, en lui envoyant selon l’usage le pallium, l’établit son vicaire et celui du Siège Apostolique dans toute l’Espagne.

    On ne saurait exprimer tout ce qu’il fit paraître dans son épiscopat de constance, d’humilité, de patience , de miséricorde ; combien il employa de sollicitude à rétablir les mœurs chrétiennes et la discipline ecclésiastique, de zèle à les soutenir par sa parole et par ses écrits ; enfin avec quel éclat il parut orné de toutes sortes de vertus. Il favorisa et développa l’ordre monastique en Espagne, et construisit plusieurs monastères. Il bâtit pareillement des collèges dans lesquels, se livrant à la science sacrée et à l’enseignement, il instruisit un grand nombre de disciples qui se réunirent autour de lui, et entre lesquels brillèrent saint Ildephonse, évêque de Tolède, et saint Braulion, évêque de Sarragosse. Dans un concile tenu à Séville, il renversa et détruisit, par une discussion éloquente et animée, l’hérésie des Acéphales qui menaçait d’envahir l’Espagne. Il acquit une si haute réputation de sainteté et de doctrine que, seize ans à peine après sa mort, au milieu des applaudissements d’un concile de cinquante-deux évêques, et avec le suffrage de saint Ildephonse, il mérita d’être appelé un excellent docteur, la dernière gloire de l’Église catholique , le plus savant homme qui eût paru à la fin des temps, et dont le nom ne doit être prononcé qu’avec respect. Non seulement saint Braulion le compara à saint Grégoire le Grand ; mais il dit que le ciel avait donné à l’Espagne Isidore pour l’instruire, comme autrefois il lui avait envoyé l’Apôtre Jacques.

    Isidore a écrit les livres des Étymologies, ceux des Offices ecclésiastiques et beaucoup d’autres si importants pour la discipline chrétienne et ecclésiastique, que le pape saint Léon IV, écrivant aux évêques de Bretagne, n’a pas craint de dire que l’on doit faire usage des paroles d’Isidore, comme de celles de Jérôme et d’Augustin, toutes les fois qu’il se présente un cas inusité qui ne peut être décidé par les Canons. Plusieurs sentences de ses écrits ont été recueillies et placées parmi les lois canoniques de l’Église. Il présida le quatrième Concile de Tolède, qui est le plus célèbre de tous ceux d’Espagne. Enfin , après avoir extirpé de ce pays l’hérésie arienne, prédit publiquement sa mort et la dévastation du royaume par l’armée des Sarrasins, et gouverné son Église environ quarante ans, il mourut à Se ville, et alla au ciel l’an six cent trente-six. Son corps fut enseveli d’abord, comme il l’avait demandé, entre son frère Léandre et sa sœur Florentine. Ferdinand Ier, roi de Castille et de Léon, l’ayant racheté à grand prix d’Enète, prince sarrasin, qui dominait à Séville, le transporta à Léon ; et l’on a élevé en son honneur une église où, à cause de l’éclat de ses miracles, il est l’objet d’une grande dévotion de la part des peuples.

 

    Isidore, Pasteur fidèle, le peuple chrétien honore vos vertus et vos services ; il se réjouit de la récompense dont le Seigneur a couronné vos mérites ; soyez-lui donc propice en ces jours de salut. Sur la terre, votre vigilance n’abandonna jamais l’heureux troupeau qui lui était confie ; regardez-nous comme vos brebis, défendez-nous des loups ravissants qui nous menacent sans cesse. Que vos prières obtiennent pour nous la plénitude tics grâces qui nous sont nécessaires pour achever dignement cette sainte carrière qui s’avance vers sa tin. Soutenez notre courage ; animez notre ardeur ; préparez-nous a la célébration des grands mystères qui nous attendent. Nous avons regretté nos offenses, expié, quoique bien faiblement, nos fautes ; l’œuvre de notre conversion a fait un pas ; il faut maintenant qu’elle se consomme par la contemplation des souffrances et de la mort de notre Rédempteur. Assistez-nous, ô Pontife du Christ qui l’avez tant aime ; vous dont la vie fut toujours si pure, prenez soin des pécheurs, et écoutez la prière de l’Église qui se recommande à vous aujourd’hui. Du sein des joies éternelles, souvenez-vous aussi de votre patrie terrestre ; bénissez l’Espagne qui vous conserve un culte si fervent. Rendez-lui l’ardeur primitive de la foi ; renouvelez en son sein les mœurs chrétiennes ; faites disparaître l’ivraie qui s’est levée parmi le bon grain. L’Église entière honore cette contrée pour sa fidélité dans la garde du dépôt de la doctrine du salut ; sauvez-la de toute décadence, et arrêtez les maux dont elle souffre ; qu’elle soit toujours fidèle, toujours digne du beau nom que vous l’avez aidée à conquérir.

 

LE V AVRIL. S. VINCENT FERRIER, CONFESSEUR.

    Aujourd’hui, c’est encore la catholique Espagne qui fournit à l’Église un de ses fils. pour être proposé à l’admiration du peuple chrétien. Vincent Ferrier, l’Ange du jugement, la trompette des vengeances divines, se montre à nous, et vient glacer de terreur nos cœurs infidèles en faisant retentir l’arrivée prochaine du souverain Juge des vivants et des morts. Autrefois il sillonna l’Europe entière dans ses courses évangéliques, et les peuples remués par son éloquence foudroyante se frappaient la poitrine, criaient miséricorde au Seigneur, et se convertissaient. De nos jours, la pensée de ces redoutables assises que Jésus-Christ viendra tenir sur les nuées du ciel n’émeut plus autant les chrétiens. On croit au jugement dernier, parce que c’est un article de la foi ; mais on tremble peu dans l’attente de ce jour formidable. On pèche durant de longues années ; on se convertit un jour par une grâce toute spéciale de la bonté divine ; mais le grand nombre de ces néophytes continue à mener une vie molle, pense peu à l’enfer et à la réprobation, moins encore au terrible jugement par lequel Dieu doit en finir avec ce monde.

    Il n’en était pas ainsi dans les siècles chrétiens ; il n’en est pas non plus ainsi chez les aines vraiment converties. L’amour en elles domine la crainte ; mais la crainte du jugement de Dieu veille toujours au fond de leur pensée : c’est cette disposition qui les rend fermes dans le bien qu’elles ont recouvré. Assurément, ils se demandent peu quelle sera leur situation au jour où le signe du Fils de l’homme brillera dans les cieux, où Jésus, non plus Rédempteur, mais Juge, séparera les boucs des brebis, ces chrétiens qui ont tant à expier, et pour lesquels, chaque année, le Carême n’est qu’une occasion de témoigner leur lâcheté et leur indifférence. A voir leur sécurité, on dirait qu’ils ont reçu l’assurance que ce moment terrible ne saurait receler pour eux ni une inquiétude, ni une déception. Ayons plus de prudence, gardons-nous des illusions de l’orgueil et de l’insouciance ; par une pénitence sincère, assurons-nous le droit d’envisager avec une humble confiance cette heure redoutable qui a fait trembler tous les saints. Quelle joie d’entendre cette parole sortir de la bouche du Juge incorruptible : « Venez, les bénis de mon Père ; possédez le royaume qui vous a été préparé dès l’origine du monde 40 ! » Vincent Ferrier s’arrache au repos de la cellule pour aller remuer des nations entières qui dormaient dans l’oubli du grand jour des justices ; nous n’avons pas, il est vrai, entendu sa parole ; mais n’avons-nous pas le saint Évangile ? N’avons-nous pas l’Église qui, dès l’entrée de la sainte carrière que nous parcourons, nous a fait lire les oracles formidables que Vincent Ferrier ne faisait que commenter devant les chrétiens de son temps ? Préparons-nous donc à paraître devant celui qui viendra demander compte des grâces qu’il nous prodigue, et qui sont le fruit de son sang ; en mettant à profit toutes les ressources de la sainte Quarantaine, nous pouvons nous préparer un jugement favorable.

    La Liturgie consacre à saint Vincent Ferrier, dans l’Office des Matines, le récit suivant qui contient un abrégé succinct des grandes œuvres du serviteur de Dieu.

    Vincentius honesta stirpe Valentiae in Hispania natus, ab ineunte aetate cor gessit senile. Qui dum caliginosi hujus sæculi labilem cursum pro ingenii sui modulo consideraret, Religionis habitum in Ordine Prædicatorum decimo octavo aetatis suæ anno suscepit ; et emissa solemni professione, sacris litteris sedulo incumbens, Theologiæ lauream summa cum laude consecutus est. Mox obtenta a superioribus licentia, verbum Dei prædicare, Iudaeorum perfidiam arguere, Sarracenorum errores confutare, tanta virtute et efficacia coepit, ut ingentem ipsorum infidelium multitudinem ad Christi fidem perduxerit, et multa Christianorum millia, a peccatis ad paenitentiam, a vitiis ad virtutem revocarit. Electus enim a Deo, ut monita salutis in omnes gentes, tribus et linguas diffunderet, et extremi tremendique judicii diem appropinquare ostenderet, omnium auditorum animos terrore concussos, atque a terrenis affectibus avulsos, ad Dei amorem excitabat.

    In hoc autem apostolico munere hic vitæ ejus tenor perpetuus fuit. Quotidie Missam summo mane cum cantu celebravit, quotidie ad populum concionem habuit, inviolabile semper jejunium, nisi urgens adesset necessitas, servavit ; sancta, et recta consilia nullis denegavit, carnes numquam comedit, nec vestem lineam induit, populorum jurgia sedavit, dissidentia régna pace composuit ; et cum vestis inconsutilis Ecclesiae diro schismate scinderetur, ut uniretur, et unita servaretur, plurimum laboravit. Virtutibus omnibus claruit, suosque detractores et persecutores, in simplicitate et humilitate ambulans, cum mansuetudine recepit et amplexus est.

    Per ipsum divina virtus, in confirmationem vitae et prædicationis ejus, multa signa et miracula fecit. Nam frequentissime super aegros manus imposuit, et sanitatem adepti sunt , spiritus immundos e corporibus expulit ; surdis auditum, mutis loquelam, caecis visum restituit ; leprosos mundavit, mortuos suscitavit. Senio tandem et morbo confectus infatigabilis Evangelii praeco, plurimis Europae provinciis cum ingenti animarum fructu peragratis, Venetiae in Britannia minori, prædicationis et vitae cursum feliciter consummavit, anno salutis millesime quadringentesimo decimo nono, quem Calixtus Tertius Sanctorum numero adscripsit.

 

    Vincent, né à Valence en Espagne, de parents honnêtes, montra dès ses premières années la maturité d’un vieillard. Ayant reconnu de bonne heure, malgré la faiblesse de son âge, le peu de durée de ce monde rempli de ténèbres, il reçut à dix huit ans l’habit de la religion dans l’Ordre des Frères-Prêcheurs. Après sa profession solennelle, il se livra avec ardeur à l’étude des saintes lettres, et conduit avec une grande distinction le degré de docteur en théologie. Bientôt, sur l’obédience des supérieurs, il se mit à prêcher la parole de Dieu, à combattre la perfidie des Juifs, à réfuter les erreurs des Sarrasins avec tant de zèle et de succès, qu’il amena à la foi du Christ un nombre immense d’infidèles, et fit passer plusieurs milliers de chrétiens du péché à la pénitence, du vice à la vertu. Il avait été choisi de Dieu pour répandre les enseignements du salut chez toutes les nations, de quelque race et de quelque langue qu’elles fussent ; et en annonçant l’approche du dernier et redoutable jugement, il effrayait les âmes de tous ceux qui l’entendaient, les arrachait aux passions terrestres, et les portait à l’amour de Dieu.

    Dans l’accomplissement de ce ministère apostolique, son genre de vie fut constamment celui-ci : tous les jours, de grand matin, il célébrait une messe chantée ; chaque jour aussi il adressait une prédication au peuple ; il gardait un jeûne inviolable, à moins d’une urgente nécessité ; il ne refusa jamais à personne ses conseils toujours saints et équitables ; jamais il ne mangea de chair, ni ne porta de linge ; il apaisa les dissensions des peuples, et rétablit la paix entre des royaumes divisés ; enfin, au temps où la tunique sans couture de l’Église était déchirée par un schisme cruel, il se donna beaucoup de mouvement pour rétablir et consolider la réunion. Toutes les vertus brillèrent en lui ; humble et simple, on le vit recevoir avec douceur et embrasser avec tendresse ceux qui l’avaient poursuivi de leurs calomnies et de leurs persécutions.

    La puissance divine opéra par lui beaucoup de signes et de prodiges en confirmation de la sainteté de sa vie et de sa prédication. Souvent, par l’imposition de ses mains sur les malades, il leur rendit la santé ; il chassa les esprits immondes, du corps des possédés, rendit l’ouïe aux sourds, la parole aux muets, la vue aux aveugles ; il guérit les lépreux, et ressuscita des morts. Enfin, accablé de vieillesse et de maladie, après avoir parcouru plusieurs pays de l’Europe avec un grand profit pour les âmes, cet infatigable héraut de l’Évangile acheva le cours de sa prédication et de sa vie, à Vannes en Bretagne, l’an du salut mil quatre cent dix-neuf. Il fut mis au nombre des Saints par Calixte III.

 

    Le Bréviaire de l’Ordre des Frères-Prêcheurs célèbre saint Vincent Ferrier par de magnifiques éloges. Nous lui emprunterons quatre Répons et une Antienne, afin de louer plus dignement l’illustre prédicateur.

    RÉPONS ET ANTIENNE.

    R/. Summus Parens, ac rector gentium, in vespere labentis saeculi, novum vatem misit Vincentium, christiani magistrum populi : refert instare Dei judicium, * Quod spectabunt cunctorum oculi.

    V/. Timete Deum, clamat saepius : venit hora judicii ejus. * Quod spectabunt cunctorum oculi.

    R/. Christi viam secutus arduam, a terrenis procul illecebris, veritatem reddit conspicuam, profligatis errorum tenebris : * Oram illuminat occiduam, toto factus in orbe celebris.

    V/. Cujus doctrina sole gratior, sermo erat flammis ardentior. * Oram illuminat occiduam, toto factus in orbe celebris.

    R/. Nocte sacris incumbens litteris, contemplatur vigil in studio : mane pulchri ad instar sideris, miro lucet doctrinæ radio : * Morbos omnis vespere generis salutari pellens remedio.

    V/. Nulla præterit hora temporis, qua non recti quia agat operis. * Morbos omnis vespere generis salutari pellens remedio.

    R/. Verba perennis vitæ proferens, animos inflammat adstantium : pectoribus humanis inserens amorem donorum cœlestium, de virtutibus alta disserens ; * Fraenare docet omne vitium.

    V/. Illum avida turba sequitur, dum hoc ore divino loquitur. * Fraenare docet omne vitium.

    Ant. Qui prophetico fretus lumine, mira de mundi fine docuit, in occiduo terra ; cardine, ut sol Vincentius occubuit : et septus Angelorum agmine, lucidas cœli sedes tenuit.

 

    R/. Le Père souverain, celui qui gouverne les peuples, sur le soir du monde qui s’affaisse, a envoyé Vincent comme un nouveau prophète chargé d’instruire le peuple chrétien ; Vincent annonce que le jugement de Dieu est proche, * Ce jugement que tous les hommes doivent voir de leurs yeux.

    V/. Il s’écrie souvent : Craignez Dieu ; l’heure de son jugement est arrivée. * Ce jugement que tous les hommes doivent voir de leurs yeux.

    R/. Marchant à la suite du Christ par la voie difficile, il s’éloigna des plaisirs terrestres ; il fit briller l’éclat de la vérité ; il dissipa les ténèbres de l’erreur ; * Il resplendit dans les régions de l’Occident, et tout l’univers retentit de sa renommée.

    V/. Sa doctrine éclatait comme un soleil ; sa parole était ardente comme la flamme. * Il resplendit dans les régions de l’Occident, et tout l’univers retentit de sa renommée.

    R/. La nuit, il s’appliquait aux lettres sacrées, veillant dans la contemplation ; au matin, comme un bel astre, il lançait les rayons de la doctrine ; * Le soir, il appliquait à tous les maux un remède salutaire.

    V/. Pas une heure de sa vie ne s’écoulait, sans qu’il l’eût remplie par quelque action sainte. * Le soir, il appliquait à tous les maux un remède salutaire.

    R/. Proférant les paroles de l’éternelle vie, il enflammait l’âme de ses auditeurs ; il faisait pénétrer dans le cœur des hommes l’amour des dons célestes ; traitant des vertus avec une science profonde, * Il enseignait à dompter tous les vices.

    V/. Une foule avide de l’entendre le suivait, lorsqu’il s’énonçait de sa bouche divine. * Il enseignait à dompter tous les vices.

    Ant. Rempli d’un esprit prophétique, Vincent parla merveilleusement sur la fin du monde ; comme un soleil, il se coucha à l’Occident de la terre, et escorté d’une troupe d’Anges, il monta aux lumineuses demeures du ciel.

 

    Que votre voix fut éloquente, ô Vincent, lorsqu’elle vint réveiller l’assoupissement des hommes, et leur fit éprouver les terreurs du grand jugement ! Nos pères entendirent cette voix, et ils revinrent à Dieu, et Dieu leur pardonna. Nous aussi nous nous étions endormis, lorsque l’Église, à l’ouverture de cette sainte carrière, troubla notre sommeil en marquant de la cendre nos fronts coupables, et en nous rappelant l’irrévocable sentence de mort que Dieu a prononcée sur nous. Nous mourrons, et dans peu d’années ; nous mourrons, et un jugement particulier décidera de notre sort pour l’éternité. Puis, au moment marqué dans les décrets divins, nous ressusciterons, et ce sera pour assister au plus solennel et au plus formidable des jugements. En face du genre humain tout entier, nos consciences seront mises à nu ; nos bonnes et nos mauvaises œuvres seront pesées publiquement ; après quoi viendra la nouvelle promulgation de la sentence que nous aurons méritée. Pécheurs que nous sommes, comment soutiendrons-nous les regards du Rédempteur qui ne sera plus en ce moment qu’un Juge incorruptible ? Comment même supporterons-nous la vue de nos semblables, dont l’œil plongera dans toutes les iniquités de notre vie ? Mais surtout, des deux sentences que les hommes entendront prononcer sur eux, à laquelle aurons-nous droit ? Si le juge la proférait à l’heure où nous sommes, est-ce parmi les bénis de son Père, ou parmi les maudits ; est-ce à la droite, ou à la gauche, qu’il nous rangerait ?

    Nos pères étaient saisis de crainte, lorsque vous leur adressiez ces questions, ô Vincent ! Ils firent une sincère pénitence de leurs péchés, et après avoir reçu le pardon du Seigneur, leurs craintes s’apaisèrent et firent place à l’espoir et à la confiance. Ange du jugement de Dieu, priez, afin que nous aussi nous soyons remués par une crainte salutaire. Dans peu de jours, nos yeux verront le Rédempteur monter au Calvaire, courbé sous le poids de la croix, et nous l’entendrons dire aux filles de Jérusalem : « Ne pleurez pas sur moi, mais sur vos enfants : car si l’on traite ainsi le bois vert, comment sera traité le bois sec 41  ? » Aidez-nous, ô Vincent, à profiter de cet avertissement. Nos péchés nous avaient réduits à la condition de ce bois mort qui n’est plus bon que pour le feu des vengeances divines ; par votre intercession, rattachez au tronc ces rameaux détachés, afin qu’ils reprennent vie, et que la sève circule de nouveau en eux. Ami des âmes, nous remettons entre vos mains l’œuvre de notre entière réconciliation avec Dieu. Priez aussi, ô Vincent, pour l’Espagne qui vous donna le jour et au sein de laquelle vous avez puisé la foi, la profession religieuse et le sacerdoce ; mais souvenez-vous de la France, votre seconde patrie, que vous avez évangélisée avec tant de fatigues et de succès ; souvenez-vous de la catholique Bretagne qui garde si religieusement votre dépouille sacrée. Vous fûtes notre Apôtre dans des temps malheureux : les jours que nous traversons semblent plus orageux encore ; daignez, du haut du ciel, vous montrer toujours notre fidèle protecteur.

 

LE IX AVRIL. SAINTE MARIE ÉGYPTIENNE, PÉNITENTE.

    Un des plus solennels exemples de la pénitence nous est proposé aujourd’hui : la pécheresse Marie d’Égypte vient encourager les fidèles dans la voie de l’expiation. Coupable comme autrefois Madeleine, comme Marguerite de Cortone, mais purifiée par le repentir et par les œuvres de la réparation, elle brille au ciel, dans les chœurs des Anges. Adorons la toute-puissance de Dieu qui d’un vase souillé a su faire un vase d’honneur, et espérons dans les richesses de la miséricorde céleste. Toutefois, sachons le comprendre, le pardon n’est accordé qu’au repentir ; et le repentir est illusoire s’il ne produit, d’une manière durable, les sentiments et les œuvres de la pénitence. Marie d’Égypte eut le malheur de pécher durant dix-sept années ; l’expiation dura quarante-sept ans : et quelle expiation que celle du désert, sous un soleil brûlant, sans consolation humaine, au milieu de toutes les privations ! La réconciliation qui nous a été offerte si promptement après le péché, Marie l’attendit pendant près d’un demi-siècle ; le gage du pardon que le Rédempteur a placé dans la participation au mystère d’amour, et qui nous a été livré avec tant de confiance, Marie ne le reçut, pour la seconde fois, qu’au moment où la mort allait séparer son âme de son corps exténué d’austérités ! Humilions-nous devant la justice de Dieu qui nous demandera compte des grâces dont nous sommes comblés, et efforçons-nous de mériter un jour, par la sincérité de notre pénitence, une place aux pieds de la pécheresse du désert.

    Nous empruntons aux anciens Bréviaires Romains-Français les Leçons de l’Office de sainte Marie Égyptienne.

    Maria Aegyptia, duodecennis, tempore Justini imperatoris, relictis parentibus, Alexandriam venit, fuitque per annos septemdecim ea in civitate peccatrix. Cum autem Hierosolymam profecta, Calvariæ templum in festo Exaltationis sancta ; Crucis ingredi tentasset , ter divinitus repulsa, in atrio coram imagine Deiparae Virginis vovit paenitentiam , si liceret sibi vivificum Crucis lignum videre et adorare : moxque templum ingressa, vidit et adoravit.

    Inde sumpto trium panum viatico, perceptaque Eucharistia in oratorio Sancti Johannis ad ripam Jordanis, ultra flumen in vastissimam solitudinem recessit. Ibi, consumpto viatico detritisque vestibus, ignota permansit annis quadraginta septem, donec ad torrentem quemdam occurrit ei Zozimas presbyter, a quo obtinuit ut vespere in Coena Domini, in adversam Jordanis ripam afferret sibi Corpus et Sanguinem Domini, quorum participatione tot annos caruerat.

    Condicto die accessit ad eumdem locum Zozimas, quo et Maria signo crucis impresso super aquas ambulans pervenit ; recitatoque Symbolo et Oratione Dominica, ut moris erat, divina dona suscepit ; rursumque precata est Zozimam, ut anno recurrente ad eumdem torrentem veniret. Qui cum eo accessisset. conspexit corpus ejus jacens in terra, in qua scripta haec legit : Sepeli, Abba Zozima. miseras Maris corpusculum ; redde terrae quod suum est, et pulveri adjice pulverem ; ora tamen Deum pro me : transeunte mense Pharmuthi, nocte salutiferae Passionis, post divinae et sacrae Coenae communionem. Corpori ejus leo adveniens, effossa ungulis terra, paravit sepulcrum.

 

    Marie Égyptienne quitta ses parents à l’âge de douze ans , au temps de l’empereur Justin, et s’en vint à Alexandrie. Elle se livra au vice, dans cette ville, durant dix-sept années ; mais, étant allée à Jérusalem, et ayant essayé d’entrer dans l’église du Calvaire, au jour de l’Exaltation de la sainte Croix, elle se sentit repoussée jusqu’à trois fois, par une force divine. Étant sous le portique, elle fit vœu, devant l’image de la Vierge Mère de Dieu, d’embrasser la pénitence, s’il lui était permis de voir et d’adorer le bois vivifiant de la Croix. Tout aussitôt elle put entrer dans l’église, où elle vit et adora.

    Ayant ensuite pris pour la route trois pains, et reçu l’Eucharistie dans l’oratoire de Saint-Jean, au bord du Jourdain, elle se retira dans une vaste solitude, au delà de ce fleuve. Ce fut là que, avant consommé ses provisions, et ses vêtements ayant fini par tomber en lambeaux, elle demeura ignorée quarante-sept ans, jusqu’au jour où le prêtre Zozime la rencontra au bord d’un torrent. Elle obtint de lui que, le soir du Jeudi saint, il viendrait sur l’autre rive du Jourdain lui apporter le Corps et le Sang du Seigneur, auxquels elle n’avait pas participé durant tant d’années.

    Au jour marqué, Zozime vint au lieu qui avait été fixé ; et Marie, ayant fait le signe de la croix sur les eaux, arriva près de lui. Après la récitation du Symbole et de l’Oraison Dominicale, selon la coutume, elle reçut les dons divins. Elle pria encore Zozime de revenir l’année suivante près du même torrent. Il y vint et aperçut le corps de Marie étendu par terre ; et sur le sable étaient écrits ces mots : « Abbé Zozime, ensevelissez le corps de la misérable Marie ; rendez à la terre ce qui lui appartient, réunissez la poussière à la poussière ; priez cependant Dieu pour moi. Ceci a été écrit le dernier jour du mois Pharmuthi, en la nuit de la Passion qui a donné le salut, après avoir participé à la sainte et divine Cène. » Un lion arriva près du corps, creusa la terre avec ses griffes et prépara le tombeau.

    A la louange de notre incomparable pénitente, nous empruntons cette belle Séquence aux anciens Missels d’Allemagne.

    SEQUENCE.

    Ex Aegypto Pharaonis In amplexum Salomonis Nostri transit filia ; Ex abjecta fit electa, Ex rugosa fit formosa, Ex lebete phiala.

    Stella maris huic illuxit, Ad dilectum quam conduxit Pacis nectens foedera ; Matre Dei mediante, Peccatrici, Christo dante, Sunt dimissa scelera.

    Vitam ducens haec carnalem, Pervenit in Jerusalem, Nuptura Pacifico ; Hinc, excluso adultero, Maritatur Sponso vero Ornatu mirifico

    Dei templum introire Dum laborat, mox redire Necdum digna cogitur ; Ad cor suum revertitur. Fletu culpa submergitur, Fletu culpa teritur.

    Locus desertus quaeritur, Leviathan conteritur, Mundus, caro vincitur, Domus patris postponitur, Vultus mentis componitur, Decor carnis spernitur.

    Laetare filia Thanis, Tuis ornata tympanis, Lauda quondam sterilis, Gaude , plaude , casta , munda, Virtutum prole fœcunda, Vitis meri fertilis.

    Te dilexit noster risus, Umbilicus est praecisus Tuus continentia : Aquis lotam, pulchram totam Te salivit, te condivit Sponsi sapientia.

    Septem pannis involuta, Intus tota delibuta Oleo lætitiae ; Croco rubens caritatis, Bysso cincta castitatis, Zona pudicitiae.

    Hinc hyacintho calciaris, Dum superna contemplaris, Mutatis affectibus ; Vestiris discoloribus, Cubile vernat floribus Fragrat aromatibus.

    O Maria, gaude quia Decoravit et amavit Sic te Christi gratia ; Memor semper peccatorum, Et cunctorum populorum, Plaude nunc in gloria. Amen.

 

    Du fond de l’Égypte des Pharaons, une fille a été appelée aux honneurs d’épouse de notre Salomon ; d’abjecte elle a été élue ; de difforme qu’elle était, elle a éclaté en beauté ; le vase vulgaire a paru comme le vase le plus précieux.

    L’Étoile de la mer a daigné luire sur elle ; c’est elle qui l’a conduite à son bien-aimé, et a serré les nœuds de l’alliance ; par la médiation de la Mère de Dieu, la bonté du Christ a remis à la pécheresse tous ses crimes.

    Esclave d’abord des passions charnelles , elle est entrée en Jérusalem, celle qui devait être l’épouse du Roi pacifique ; ses liens adultères sont brisés ; parée avec magnificence, elle s’unit à l’Époux céleste.

    Elle cherche d’abord à pénétrer dans le temple de Dieu ; non digne encore, elle s’en voit refuser l’entrée : alors elle rentre en elle-même ; ses péchés sont noyés sous ses larmes, les crimes de sa vie passée sont dissous par ses pleurs.

    Aussitôt elle court se cacher dans le désert ; c’est là qu’elle triomphe de Léviathan. là qu’elle remporte la victoire sur le monde et sur la chair ; elle y oublie la maison de son père ; et tandis qu’elle sacrifie sa beauté corporelle, la beauté de l’âme se forme en elle.

    Réjouis-toi, fille de Thanis, sous ta parure nouvelle : chante le cantique de jubilation, toi qui fus si tristement stérile ; devenue féconde en vertus, vigne abondante en vin délicieux, triomphe et réjouis-toi devenue chaste et pure.

    Il t’a aimée, celui qui est notre joie ; ta honte a disparu sous le mérite de la continence ; purifiée par l’eau, devenue toute belle, les mains de l’Époux qui est la Sagesse ont pris plaisir à te parer.

    Tu as reçu les sept voiles ; l’huile de l’allégresse a inondé ton cœur ; l’éclat vermeil de la charité, la robe de la chasteté, la ceinture de la continence : telle est ta parure.

    Ta chaussure est d’azur, à toi qui, par un heureux changement, contemples désormais les choses célestes ; ta robe est éclatante de mille couleurs variées ; ton lit est parsemé de Heurs ; il exhale l’odeur des plus suaves parfums.

    Réjouis-toi, ô Marie ! car c’est la grâce du Christ, ton céleste amant, qui t’a parée ainsi ; goûte maintenant la gloire et les délices ; mais souviens-toi des pécheurs, et sois propice aux peuples de la terre. Amen.

    

    Vois chantez éternellement, ô Marie, les miséricordes du Seigneur ; vous remerciez sa bonté, qui, d’une pécheresse, a fait de vous une élue. Nous le louons avec vous, et nous lui rendons grâces de ce qu’il a daigné nous faire voir, par votre exemple, que, malgré ses fautes, l’âme repentante peut non seulement éviter les feux éternels, mais prétendre encore aux félicités du ciel. Qu’elle vous paraît légère aujourd’hui, ô Marie, cette pénitence de quarante-sept ans, dont La seule pensée accable notre imagination ! Que sa durée est courte en face de l’éternité ! que ses rigueurs sont douces, comparées aux tourments de l’enfer ! que sa récompense est magnifique, dans les délices sans fin que le Seigneur vous fait goûter ! Nous aussi, nous sommes pécheurs ; mais sommes-nous pénitents ? Aidez notre faiblesse, ô Marie ! Votre vie, longtemps inconnue au fond du désert, s’est révélée à sa dernière heure, afin que les chrétiens apprissent à connaître mieux la gravité du péché qu’ils commettent si facilement, la justice de Dieu dont ils se font trop souvent, dans leur orgueil, une fausse idée, sa bonté qu’ils outragent, sans l’avoir jamais bien comprise. Éclairez-nous, ô Marie ! faites pénétrer en nous les leçons que l’Église nous prodigue en ce saint temps ; par vos prières achevez notre conversion ; brisez nos hauteurs, confondez nos lâchetés, apprenez-nous le prix du pardon, et obtenez que nous approchions toujours de la table du Seigneur avec cette componction et cet amour qui parurent en vous, à cette heure fortunée où Jésus vint se donner à vous dans son Sacrement, pour vous enlever ensuite avec lui dans le séjour du repos et des joies sans fin.

 

SUPPLÉMENT. LE XXVII MARS. SAINT JEAN DAMASCÈNE, CONFESSEUR ET DOCTEUR DE L’ÉGLISE.

    On n’a point oublié que les Grecs célèbrent au premier dimanche de Carême une de leurs plus grandes solennités : la fête de l’Orthodoxie. La nouvelle Rome, montrant bien qu’elle ne partageait aucunement l’indéfectibilité de l’ancienne, avait parcouru tout le cycle des hérésies concernant le dogme du Dieu fait chair. Après avoir rejeté successivement la consubstantialité du Verbe, l’unité de personne en l’Homme-Dieu, l’intégrité de sa double nature, il semblait qu’aucune négation n’eût échappé à la sagacité de ses empereurs et de ses patriarches. Un complément pourtant des erreurs passées manquait encore au trésor doctrinal de Byzance.

     Il restait à proscrire ici-bas les images de ce Christ qu’on ne parvenait pas à diminuer sur son trône du ciel ; en attendant qu’impuissante à l’atteindre même dans ces représentations figurées, l’hérésie laissât la place au schisme pour arriver à secouer du moins le joug de son Vicaire en terre : dernier reniement, qui achèvera de creuser pour Constantinople la tombe que le Croissant doit sceller un jour.

    L’hérésie des Iconoclastes ou briseurs d’images marquant donc, sur le terrain de la foi au Fils de Dieu, la dernière évolution des erreurs orientales, il était juste que la fête destinée à rappeler le rétablissement de ces images saintes s’honorât, en effet, du glorieux nom de fête de l’Orthodoxie ; car en célébrant le dernier des coups portés au dogmatisme byzantin, elle rappelle tous ceux qu’il reçut dans les Conciles, depuis le premier de Nicée jusqu’au deuxième du même nom, septième œcuménique. Aussi était-ce une particularité de ladite solennité, qu’en présence de la croix et des images exaltées dans une pompe triomphale, l’empereur lui-même se tenant debout à son trône, on renouvelât à Sainte-Sophie tous les anathèmes formulés en divers temps contre les adversaires de la vérité révélée.

    Satan, du reste, l’ennemi du Verbe, avait bien montré qu’après toutes ses défaites antérieures, il voyait dans la doctrine iconoclaste son dernier rempart. Il n’est pas d’hérésie qui ait multiplié à ce point en Orient les martyrs et les ruines. Pour la défendre, Néron et Dioclétien semblèrent revivre dans les césars baptisés Léon l’Isaurien, Constantin Copronyme, Léon l’Arménien, Michel le Bègue et son fils Théophile. Les édits de persécution, publiés pour protéger les idoles autrefois, reparurent pour en finir avec l’idolâtrie dont l’Église, disait-on, restait souillée.

    Vainement, dès l’abord, saint Germain de Constantinople rappela-t-il au théologien couronné sorti des pâturages de l’Isaurie, que les chrétiens n’adorent pas les images, mais les honorent d’un culte relatif se rapportant à la personne des Saints qu’elles représentent. L’exil du patriarche fut la réponse du césar pontife. La soldatesque, chargée d’exécuter les volontés du prince, se rua au pillage des églises et des maisons des particuliers. De toutes parts, les statues vénérées tombèrent sous le marteau des démolisseurs. On recouvrit de chaux les fresques murales ; on lacéra, on mit en pièces les vêtements sacrés, les vases de l’autel, pour en faire disparaître les émaux historiés, les broderies imagées. Tandis que le bûcher des places publiques consumait les chefs-d’œuvre dans la contemplation desquels la piété des peuples s’était nourrie, l’artiste assez osé pour continuer de reproduire les traits du Seigneur, de Marie ou des Saints, passait lui-même par le feu et toutes les tortures, en compagnie des fidèles dont le crime était de ne pas retenir l’expression de leurs sentiments à la vue de telles destructions. Bientôt, hélas ! dans le bercail désolé, la terreur régna en maîtresse ; courbant la tête sous l’ouragan, les chefs du troupeau se prêtèrent à de lamentables compromissions.

    C’est alors qu’on vit la noble lignée de saint Basile, moines et vierges consacrées, se levant tout entière, tenir tête aux tyrans. Au prix de l’exil, de l’horreur des cachots, de la mort par la faim, sous le fouet, dans les flots, de l’extermination par le glaive, ce fut elle qui sauva les traditions de l’art antique et la foi des aïeux. Vraiment apparut-elle, à cette heure de l’histoire, personnifiée dans ce saint moine et peintre du nom de Lazare qui, tenté par flatterie et menaces, puis torturé, mis aux fers, et enfin, récidiviste sublime, les mains brûlées par des lames ardentes, n’en continua pas moins, pour l’amour des Saints, pour ses frères et pour Dieu, d’exercer son art, et survécut aux persécuteurs.

    Alors aussi s’affirma définitivement l’indépendance temporelle des Pontifes romains, lorsque l’Isaurien menaçant de venir jusque dans Rome briser la statue de saint Pierre, l’Italie s’arma pour interdire ses rivages aux barbares nouveaux, défendre les trésors de ses basiliques, et soustraire le Vicaire de l’Homme-Dieu au reste de suzeraineté que Byzance s’attribuait encore.

    Glorieuse période de cent vingt années, comprenant la suite des grands Papes qui s’étend de saint Grégoire II à saint Paschal Ier, et dont les deux points extrêmes sont illustrés en Orient par les noms de Théodore Studite, préparant dans son indomptable fermeté le triomphe final, de Jean Damascène qui, au début, signifia l’orage. Jusqu’à nos temps, il était à regretter qu’une époque dont les souvenirs saints remplissent les fastes liturgiques des Grecs, ne fût représentée par aucune fête au calendrier des Églises latines. Sous le règne du Souverain Pontife Léon XIII, cette lacune a été comblée ; depuis l’année 1892, Jean Damascène, l’ancien visir, le protégé de Marie, le moine à qui sa doctrine éminente valut le nom de fleuve d’or, rappelle au cycle de l’Occident l’héroïque lutte où l’Orient mérita magnifiquement de l’Église et du monde.

    La notice liturgique consacrée à l’illustre Docteur est assez complète pour nous dispenser d’y rien ajouter. Mais il convient de conclure en donnant ici les traits principaux des définitions parles quelles, au VIII° siècle et plus tard au XVI°, l’Église vengea les saintes Images de la proscription à laquelle les avait condamnées l’enfer. « C’est légitimement, déclare le deuxième concile de Nicée, qu’on place dans les églises, en fresques, en tableaux, sur les vêtements, les vases sacrés, comme dans les maisons ou dans les rues, les images soit de couleur, soit de mosaïque ou d’autre matière convenable, représentant notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, notre très pure Dame la sainte Mère de Dieu, les Anges et tous les Saints ; de telle sorte qu’il soit permis de faire fumer l’encens devant elles et de les entourer de lumières 42 . — Non, sans doute, reprennent contre les Protestants les Pères de Trente, qu’on doive croire qu’elles renferment une divinité ou une vertu propre, ou que l’on doive pincer sa confiance dans l’image même comme autrefois les païens dans leurs idoles ; mais, l’honneur qui leur est rendu se référant au prototype 43 , c’est le Christ à qui vont par elles nos adorations, ce sont les Saints que nous vénérons dans les traits qu’elles nous retracent d’eux 44 . »

    Joannes a patrio loco Damascenus dictus, nobili génère natus, humanis divinisque litteris a Cosma monacho Constantinopoli fuitexcultus ; cumque ea tempestate imperator Leo Isauricus nefario bello sacrarum imaginum cultum insectaretur, Joannes hortatu Gregorii Tertii Romani Pontificis, et sermone et scriptis sanctitatem illius cultus sedulo propugnavit. Quo facto tantam Leonis adversum se invidiam concitavit, ut hic confictis litteris ipsum tamquam proditorem accusarit apud Damasci calipham, qui Joanne consiliario et administro utebatur. Credulus fraudi princeps Joanni nequidquam calumniam ejuranti praecidi dexteram jussit. Verum innocentiae vindex adfuit clienti suo sanctissima Virgo, cujus opem precibus enixe imploraverat, ejusque beneficio trunca manus restituta ita brachio coaluit, ac si divisa numquam fuisset. Quo maxime miraculo permotus Joannes, quod pridem animo conceperat, exsequi statuit. Itaque ægre a calipha impetrato secessu, suas omnes facultates in egenos distribuit, et servos libertate donavit : tum sacra Palæstina ; loca peregrinus lustravit, ac demum una cum Cosma institutore suo in lauram sancti Sabba ; prope Hierosolymam concessit, ibique presbyter initiatus est.

    In religiosae vitæ palæstra præclariora virtutum exempla monachis praebuit, demissionis potissimum et obedientiæ. Abjectissima quaeque cœnobii munia veluti sibi propria deposcebat ac seculo obibat. Contextas a se sportulas venditare Damasci jussus, in ea nimirum civitate ubi olim summis honoribus perfunctus fuerat, irrisiones ac ludibria vulgi avide captabat. Obedientiam adeo coluit, ut non modo ad quemlibet præsidum nutum praesto esset, sed ne causam quidem eorum quæ præcipiebantur, quamvis ardua essent et insolita, quaerendam sibi unquam putarit. Inter has virtutum exercitationes, catholicum dogma de sanctarum Imaginum cultu impense tueri numquam destitit. Quare ut ante Leonis Isaurici, ita postmodum Constantini Copronymi adversum se odia vexationesque provocavit ; eo vel magis quod libere arrogantiam imperatorum retunderet., ui fidei negotia pertractare, deque his sententiam arbitratu suo ferre audebant.

    Mirum sane est quam multa tum ad fidem tutandam, tum ad pietatem fovendam, et soluta et adstricta numeris oratione, Joannes elucubraverit, dignus sane qui ab altera Nicaena synodo amplissimis laudibus celebraretur, et ob aureum orationis flumen Chrysorrhoas appellaretur. Neque solum contra Iconomachos orthodoxam fidem defendit ; sed omnes ferme haereticos, praesertim Acephalos, Monothelitas, Theopaschitas strenue impugnavit : Ecclesiae jura potestatemque egregie vindicavit : primatum Principis Apostolorum disertissimis verbis asseruit ; ipsumque ecclesiarum columen, infractam petram, orbis terrarum magistrum et moderatorem saepius nominat. Universa autem ejus scripta non modo eruditione et doctrina praestant, sed etiam quemdam ingenuæ pietatis sensum praeferunt, praecipue cum Genitricis Dei laudes praedicat, quam singulari cultu et amore prosequebatur. Illud vero maxime in laudem Joannis cedit, quod primus universam theologiam recto ordine comprehenderit, et sancti Thomae viam complanaverit ad sacram doctrinam tam praeclara methodo tractandam. Tandem vir sanctissimus meritis plenus devexaque jam aetate, in pace Christi quievit anno circiter septingentesimo quinquagesimo quarto. Ejus Officium et Missam Leo Decimus tertius Pontifex Maximus, addito Doctoris titulo, universae Ecclesiae concessit.

 

    Jean, appelé Damascène du nom de sa ville natale, était de noble race. Il fut instruit dans les lettres humaines et divines, à Constantinople, par le moine Côme. Dans ce temps-là, l’empereur Léon l’Isaurien ayant déclaré une guerre impie aux saintes Images, Jean, sur l’exhortation du Pontife romain Grégoire III, mit tout son zèle à défendre dans ses discours et ses écrits la sainteté de leur culte ; ce qui lui attira l’inimitié de l’empereur. Cette inimitié alla si loin que celui-ci, au moyen de lettres supposées, accusa Jean de trahison près du calife de Damas dont il était le conseiller et le ministre. Trop crédule à la calomnie, le calife, sans écouter les protestations de l’accusé, lui fit couper la main droite. Mais l’innocence devait être vengée ; la Vierge très sainte prêta l’oreille à la prière fervente de son dévot client : par son secours, la main coupée se rejoignit au bras comme si elle n’en avait jamais été séparée. Ce miracle émut Jean de telle sorte, qu’il résolut d’accomplir un dessein formé dès longtemps dans son âme : le calife lui ayant quoique à regret permis de quitter son service, il distribua tous ses biens aux pauvres, affranchit ses esclaves, et, après avoir fait le pèlerinage des saints lieux de Palestine, se retira dans la compagnie de son maître Côme en la laure de saint Sabas près de Jérusalem, où on l’ordonna prêtre.

    L’arène de la vie religieuse le vit donner aux moines d’admirables exemples de vertu, principalement d’humilité et d’obéissance. Il réclamait comme siens les plus vils emplois du monastère, et mettait tout son zèle à les accomplir. Envoyé vendre à Damas les corbeilles qu’il avait tressées, les insultes et les moqueries de la plèbe étaient pour lui comme un breuvage délicieux dans cette ville où jadis il avait joui des plus grands honneurs. Son obéissance ne le tenait pas seulement à la disposition du moindre signe des supérieurs ; mais, si durs, si insolites que fussent les ordres donnés, il ne se crut jamais permis d’en demander la raison. Dans cet exercice de toutes les vertus, son dévouement à défendre le dogme catholique du culte des saintes Images ne se démentit jamais. Aussi la haine de Constantin Copronyme, comme auparavant celle de Léon l’Isaurien, le poursuivit-elle de ses vexations ; d’autant qu’il ne craignait pas de relever l’orgueilleuse prétention de ces empereurs s’estimant maîtres dans les choses de la foi, et s’y posant en juges suprêmes.

    Combien, tant en prose qu’en vers, Jean composa d’ouvrages pour cette cause de la foi et pour nourrir la piété des peuples, c’est ce qu’on doit certes admirer, comme fit le second concile de Nicée qui l’honora des plus grandes louanges, comme l’atteste aussi ce nom de Chrysorrhoès qui lui fut donné pour signifier les flots d’or de ses discours. Ce ne fut pas seulement, en effet, contre les Iconoclastes qu’il défendit l’orthodoxie ; mais presque tous les hérétiques eurent à subir ses coups, spécialement les Acéphales, les Monothélites, ceux qui prétendent que dans le Christ la divinité a souffert. Il vengea noblement les droits et la puissance de l’Église, affirma éloquemment la primauté du Prince des Apôtres, qu’il nomme maintes fois le soutien des églises, la pierre infrangible, le maître et le guide de l’univers. Or ses ouvrages sans exception ne brillent pas seulement par la doctrine et la science ; on y trouve le parfum d’une dévotion touchante, surtout lorsqu’il célèbre les louanges de la Mère de Dieu, pour laquelle excellaient son culte et son amour. Entre toutes ces gloires, la moindre pour Jean n’est pas d’avoir le premier ramené l’ensemble de la théologie à un ordre logique, et aplani la voie dans laquelle saint Thomas devait traiter de la science sacrée avec une si admirable méthode. Enfin, plein de mérites et chargé d’années, consommé en sainteté, il se reposa dans la paix du Christ vers l’an sept cent cinquante quatre. Le Souverain Pontife Léon XIII a accordé à toute l’Église d’en célébrer l’Office et la Messe sous le titre de Docteur.

 

    Vengeur des saintes Images, obtenez-nous, comme le demande l’Église 45 , d’imiter les vertus, d’éprouver l’appui de ceux qu’elles représentent. L’image attire notre vénération et notre prière à qui en mérite l’hommage : au Christ roi, aux princes de sa milice, aux plus vaillants de ses soldats, qui sont les Saints ; car c’est justice qu’en tout triomphe, le roi partage avec son armée ses honneurs 46 . L’image est le livre de ceux qui ne savent pas lire ; souvent les lettrés mêmes profitent plus dans la vue rapide d’un tableau éloquent, qu’ils ne feraient dans la lecture prolongée de nombreux volumes 47 . L’artiste chrétien, dans ses travaux, fait acte en même temps de religion et d’apostolat ; aussi ne doit-on pas s’étonner des soulèvements qu’à toutes les époques troublées la haine de l’enfer suscite pour détruire ses œuvres. Avec vous, qui compreniez si bien le motif de cette haine, nous dirons donc :

    « Arrière, Satan et ton envie, qui ne peut souffrir de nous laisser voir l’image de notre Seigneur et nous sanctifier dans cette vue ; tu ne veux pas que nous contemplions ses souffrances salutaires, que nous admirions sa condescendance, que nous ayons le spectacle de ses miracles pour en prendre occasion de connaître et de louer la puissance de sa divinité. Envieux des Saints et des honneurs qu’ils tiennent de Dieu, tu ne veux pas que nous ayons sous les yeux leur gloire, de crainte que cette vue ne nous excite à imiter leur courage et leur foi ; tu ne supportes pas le secours qui provient à nos corps et à nos âmes de la confiance que nous mettons en eux. Nous ne te suivrons point, démon jaloux, ennemi des hommes 48 . »

    Soyez bien plutôt notre guide, ô vous que la science sacrée salue comme un de ses premiers ordonnateurs. Connaître, disiez-vous, est de tous les biens le plus précieux 49 . Et vous ambitionnez toujours d’amener les intelligences au seul maître exempt de mensonge, au Christ, force et sagesse de Dieu : pour qu’écoutant sa voix dans l’Écriture, elles aient la vraie science de toutes choses ; pour qu’excluant toutes ténèbres du cœur comme de l’esprit, elles ne s’arrêtent point à la porte extérieure de la vérité, mais parviennent à l’intérieur de la chambre nuptiale 50 .

    Un jour, ô Jean, Marie elle-même prédit ce que seraient votre doctrine et vos œuvres ; apparaissant à ce guide de vos premiers pas monastiques auquel vous obéissiez comme à Dieu, elle lui dit : « Permets que la source coule, la source aux eaux limpides et suaves, dont l’abondance parcourra l’univers, dont l’excellence désaltérera les âmes avides de science et de pureté, dont la puissance refoulera les flots de l’hérésie et les changera en merveilleuse douceur. » Et la souveraine des célestes harmonies ajoutait que vous aviez aussi reçu la cithare prophétique et le psaltérion, pour chanter des cantiques nouveaux au Seigneur notre Dieu, des hymnes émules de ceux des Chérubins 51 . Car les filles de Jérusalem, qui sont les Églises chantant la mort du Christ et sa résurrection 52 , devaient avoir en vous l’un de leurs chefs de chœurs. Des fêtes de l’exil, de la Pâque du temps, conduisez-nous par la mer Rouge et le désert à la fête éternelle, où toute image d’ici-bas s’efface devant les réalités des cieux, où toute science s’évanouit dans la claire vision, où préside Marie, votre inspiratrice aimée, votre reine et la nôtre.

 

LE XXVIII MARS. SAINT JEAN DE CAPISTRAN, CONFESSEUR.

    Plus l’Église semble approcher du terme de ses destinées, plus aussi l’on dirait qu’elle aime à s’enrichir de fêtes nouvelles rappelant le glorieux passé. C’est qu’en tout temps du reste, un des buis du Cycle sacre est de maintenir en nous le souvenir des bienfaits du Seigneur. Ayez mémoire des anciens jours, considérez l’histoire des générations successives, disait déjà Dieu sous l’alliance du Sinaï 53  ; et c’était une loi en Jacob, que les pères rissent connaître à leurs descendants, pour qu’eux-mêmes les transmissent à la postérité, les récits antiques 54 . Plus qu’Israël qu’elle a remplacé, l’Église a ses annales remplies des manifestations de la puissance de l’Époux ; mieux que la descendance de Juda, les fils de la nouvelle Sion peuvent dire, en contemplant la série des siècles écoulés : Vous êtes mon Roi, vous êtes mon Dieu, vous qui toujours sauvez Jacob 55  !

    Tandis que s’achevait en Orient la défaite des Iconoclastes, une guerre plus terrible, où l’Occident devait lutter lui-même pour la civilisation et pour l’Homme-Dieu, commençait à peine. Comme un torrent soudain grossi, l’Islam avait précipité de l’Asie jusqu’au centre des Gaules ses flots impurs ; pied à pied, durant mille années, il allait disputer le sol occupé par les races latines au Christ et à son Église. Les glorieuses expéditions des XII° et XIII° siècles, en l’attaquant au centre même de sa puissance, ne firent que l’immobiliser un temps. Sauf sur la terre des Espagnes, où le combat ne devait finir qu’avec le triomphe absolu de la Croix, on vit les princes, oublieux des traditions de Charlemagne et de saint Louis, délaisser pour les conflits de leurs ambitions privées la guerre sainte, et bientôt le Croissant, défiant à nouveau la chrétienté, reprendre ses projets de conquête universelle.

    En 1453, Byzance, la capitale de l’empire d’Orient, tombait sous l’assaut des janissaires turcs ; trois ans après, Mahomet II son vainqueur investissait Belgrade, le boulevard de l’empire d’Occident. Il eût semblé que l’Europe entière ne pouvait manquer d’accourir au secours de la place assiégée. Car cette dernière digue forcée, c’était la dévastation immédiate pour la Hongrie, l’Autriche et l’Italie ; pour tous les peuples du septentrion et du couchant, c’était à bref délai la servitude de mort où gisait cet Orient d’où nous est venue la vie, l’irrémédiable stérilité du sol et des intelligences dont la Grèce, si brillante autrefois, reste encore aujourd’hui frappée.

    Or toutefois, l’imminence du danger n’avait eu pour résultat que d’accentuer la division lamentable qui livrait le monde chrétien à la merci de quelques milliers d’infidèles. On eût dit que la perte d’autrui dût être pour plusieurs une compensation à leur propre ruine ; d’autant qu’à cette ruine plus d’un ne désespérait pas d’obtenir délai ou dédommagement, au prix de la désertion de son poste de combat. Seule, à rencontre de ces égoïsmes, au milieu des perfidies qui se tramaient dans l’ombre ou déjà s’affichaient publiquement, la papauté ne s’abandonna pas. Vraiment catholique dans ses pensées, dans ses travaux, dans ses angoisses comme dans ses joies et ses triomphes, elle prit en mains la cause commune trahie par les rois. Éconduite dans ses appels aux puissants, elle se tourna vers les humbles, et plus confiante dans sa prière au Dieu des armées que dans la science des combats, recruta parmi eux les soldats de la délivrance.

    C’est alors que le héros de ce jour, Jean de Capistran, depuis longtemps déjà redoutable à l’enfer, consomma du même coup sa gloire et sa sainteté. A la tête d’autres pauvres de bonne volonté, paysans, inconnus, rassemblés par lui et ses Frères de l’Observance, le pauvre du Christ ne désespéra pas de triompher de l’armée la plus forte, la mieux commandée qu’on eût vue depuis longtemps sous le ciel. Une première fois, le 14 juillet 1456, rompant les lignes ottomanes en la compagnie de Jean Hunyade, le seul des nobles hongrois qui eût voulu partager son sort, il s’était jeté dans Belgrade et l’avait ravitaillée. Huit jours plus tard, le 22 juillet, ne souffrant pas de s’en tenir à la défensive, sous les yeux d’Hunyade stupéfié par cette stratégie nouvelle, il lançait sur les retranchements ennemis sa troupe armée de fléaux et de fourches, ne lui donnant pour consigne que de crier le nom de Jésus à tous les échos C’était le mot d’ordre de victoire que Jean de Capistran avait hérité de Bernardin de Sienne son maître. Que l’adversaire mette sa confiance dans les chevaux et les chars, disait le Psaume ; pour nous, nous invoquerons le Nom du Seigneur 56 . Et en effet, le Nom toujours saint et terrible 57 sauvait encore son peuple. Au soir de cette mémorable journée, vingt-quatre mille Turcs jonchaient le sol de leurs cadavres ; trois cents canons, toutes les armes, toutes les richesses des infidèles étaient aux mains des chrétiens ; Mahomet II, blessé, précipitant sa fuite, allait au loin cacher sa honte et les débris de son armée.

    Ce fut le 6 août que parvint à Rome la nouvelle d’une victoire qui rappelait celle de Gédéon sur Madian 58 . Le Souverain Pontife, Calliste III, statua que désormais toute l’Église fêterait ce jour-là solennellement la glorieuse Transfiguration du Seigneur. Car en ce qui était des soldats de la Croix, ce n’était pas leur glaive qui avait délivré la terre, ce n’était pas leur bras qui les avait sauvés, mais bien votre droite et la puissance de votre bras à vous, ô Dieu, et le resplendissement de votre visage, parce que vous vous étiez complu en eux 59 , comme au Thabor en votre Fils bien-aimé 60 .

    Lisons la vie de Jean de Capistran dans le livre de la sainte Église.

    Joannes Capistrani in Pelignis ortus, et Perusium studiorum causa missus, in christianis et liberalibus disciplinis adeo profecit, ut ob egregiam juris scientiam aliquot civitatibus a Neapolis rege Ladislao præfectus fuerit. Dum autem earum rempublicam sanctissime gerens perturbatis rebus tranquillitatem revocare studet, capitur ipse et in vincula conjicitur : quibus mirabiliter ereptus, Francisci Assisiensis regulam inter Fratres Minores profitetur. Ad divinarum litterarum studium progressus, præceptorem nactus est sanctum Bernardinum Senensem, cujus et virtutis exempla, in cultu potissimum sanctissimi nominis Jesu ac Deiparae propagando, egregie est imitatus. Aquilanum episcopatum recusavit, et severiore disciplina atque scriptis, quae plurima edidit ad mores reformandos, maxime enituit.

    Praedicationi verbi Dei sedulo incumbens, Italiam fere universam lustravit, quo in munere et virtute sermonis, et miraculorum frequentia innumeras prope animas in viam salutis reduxit. Eum Martinus Quintus ad exstinguendam Fraticellorum sectam inquisitorem instituit. A Nicolao Quinto contra Iudaeos et Saracenos generalis inquisitor in Italia constitutus, plurimos ad Christi fidem convertit. In Oriente multa optime constituit, et in Concilio Florentino, ubi veluti sol quidam fulsit, Armenos Ecclesiae catholicae restituit. Idem Pontifex, postulante Friderico Tertio imperatore, illum Apostolicae Sedis Nuntium in Germaniam legavit, ut haereticos ad catholicam fidem et principum animos ad concordiam revocaret. In Germania aliisque provinciis Dei gloriam sexennali ministerio mirifice auxit, Hussitis, Adamitis, Thaboritis, Hebrœisque innumeris doctrinae veritate ac miraculorum luce ad Ecclesiae sinum traductis.

    Cum Callistus Tertius, ipso potissimum deprecante, cruce signatos mittere decrevisset, Joannes per Pannoniam, aliasque provincias volitavit, qua verbo, qua litteris Principum animos ita ad bellum accendit, ut brevi millia Christianorum septuaginta conscripta sint. Ejus consilio et virtute potissimum Taurunensis victoria relata est, centum ac viginti Turcarum millibus partim caesis, partim fugatis. Cujus victoriae cum Romam nuntius venisset octavo idus augusti, idem Callistus ejus diei memoria ; solemnia Transfigurationis Christi Domini perpetuo consecravit. Lethali morbo aegrotum et Villacum delatum viri principes plures visitarunt : quos ipse ad tuendam religionem hortatus, animam Deo sancte reddidit anno salutis millesimo quadringentesimo quinquagesimo sexto. Ejus gloriam post mortem Deus multis miraculis confirmavit : quibus rite probatis, Alexander Octavus anno millesimo sexcentesimo nonagesimo Joannem in Sanctorum numerum retulit, ejusque Officium ac Missam Leo Decimus tertius, altero ab ejus canonizatione sæculo, ad universam extendit Ecclesiam.

 

    Jean naquit à Capestrano dans les Abruzzes. Envoyé pour ses études à Pérouse, il profita grandement dans les sciences chrétiennes et libérales Sa connaissance éminente du droit le fit appeler par le roi de Naples Ladislas au gouvernement de plusieurs villes. Or, tandis qu’il s’en acquittait saintement et s’efforçait dans des temps troublés de ramener la paix, lui-même est jeté dans les fers. Délivré miraculeusement, il embrasse la règle de saint François d’Assise parmi les Frères Mineurs. Dans les lettres divines il eut pour maître saint Bernardin de Sienne, dont il devint le parfait imitateur pour la vertu, pour la propagation surtout du culte du très saint nom de Jésus et delà Mère de Dieu. Il refusa l’évêché d’Aquila. Son austérité, ses nombreux écrits pour la réforme des mœurs le rendirent célèbre.

    Tout adonné à la prédication de la parole de Dieu, il parcourut en s’acquittant de cet office l’Italie presque entière, ramenant d’innombrables âmes dans les voies du salut par la force de son éloquence et ses miracles répétés. Martin V l’établit inquisiteur pour l’extinction de la secte des Fratricelles. Nommé par Nicolas V inquisiteur général en Italie contre les Juifs et les Sarrasins, il en convertit un grand nombre à la foi du Christ. En Orient, il fut le promoteur de beaucoup d’excellentes mesures ; au concile de Florence, où on le vit briller comme un soleil, il rendit à l’Église catholique les Arméniens. Sur la demande de l’empereur Frédéric III, le même Nicolas V l’envoya comme nonce du Siège apostolique en Allemagne, pour qu’il y rappelât les hérétiques à la foi véritable et 1 esprit des princes à la concorde. Un ministère de six années en ce pays et dans d’autres provinces lui permit d’accroître merveilleusement la gloire de Dieu, amenant sans nombre au sein de l’Église, par la vérité de la doctrine et l’éclat des miracles, Hussites, Adamites, Thaborites et Juifs.

    Calliste III ayant résolu, principalement à sa prière, de promouvoir la croisade, Jean parcourut sans repos la Hongrie et d’autres contrées, excitant par lettres ou discours les princes à la guerre, enrôlant dans un court espace de temps soixante-dix mille chrétiens. C’est surtout à sa prudence, à son courage, qu’est due la victoire de Belgrade, où cent vingt mille Turcs furent partie massacrés, partie mis en fuite. La nouvelle de cette victoire étant arrivée à Rome le huit des ides d’août, Calliste III, en perpétuelle mémoire, consacra ce jour en y fixant la solennité de la Transfiguration du Seigneur. Atteint d’une maladie mortelle, Jean fut transporté à Illok, où plusieurs princes étant venus le visiter, il les exhorta à la défense de la religion, et rendit saintement à Dieu son âme. On était en l’année du salut mil quatre cent cinquante-six. Dieu confirma sa gloire après sa mort par beaucoup de miracles, lesquels ayant été prouves juridiquement, Alexandre VIII le mit au nombre des Saints l’an mil six cent quatre-vingt-dix. Au second centenaire de sa canonisation, Léon XIII a étendu son Office et sa Messe à toute l’Église.

 

    Le Seigneur est avec vous, ô le plus fort des hommes ! Allez dans cette force qui est la vôtre, et délivrez Israël, et triomphez de Madian : sachez que c’est moi qui vous ai envoyé 61 . Ainsi l’Ange du Seigneur saluait Gédéon, quand il le choisissait pour ses hautes destinées parmi les moindres de son peuple  62 . Ainsi pouvons-nous, la victoire remportée, vous saluer à notre tour, ô fils de François d’Assise, en vous priant de nous aider toujours. L’ennemi que vous avez vaincu sur les champs de bataille n’est plus à redouter pour notre Occident ; le péril est bien plutôt où Moïse le signalait pour son peuple après la délivrance, quand il disait : Prenez garde d’oublier le Seigneur votre Dieu, de peur qu’après avoir écarté la famine, bâti de belles maisons, multiplié vos troupeaux, votre argent et votre or, goûté l’abondance de toutes choses, votre cœur ne s’élève et ne se souvienne plus de Celui qui vous a sauvés de la servitude 63 . Si, en effet, le Turc l’eût emporté, dans la lutte dont vous fûtes le héros, où serait cette civilisation dont nous sommes si fiers ? Après vous, plus d’une fois, l’Église dut assumer sur elle à nouveau l’œuvre de défense sociale que les chefs des nations ne comprenaient plus. Puisse la reconnaissance qui lui est due préserver les fils de la Mère commune de ce mal de l’oubli qui est le fléau de la génération présente ! Aussi remercions-nous le ciel du grand souvenir dont resplendit par vous en ce jour le Cycle sacré, mémorial des bontés du Seigneur et des hauts faits des Saints. Faites qu’en la guerre dont chacun de nous reste le champ de bataille, le nom de Jésus ne cesse jamais de tenir en échec le démon, le monde et la chair ; faites que sa Croix soit notre étendard, et que par elle nous arrivions, en mourant à nous-mêmes, au triomphe de sa résurrection.

 

 

FIN DU CAREME

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